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Frankétienne, "Je m'envertige"

Frankétienne, "Je m'envertige"

L’information n’est pas seule à informer. La poésie aussi, raconte le monde et ses états, en turbulences et élans, lueurs d’obscurité et étranges lucidités. La poésie ne saurait vivre sans humanités, les humanités ne sauraient vivre sans poésie. Pour ouvrir la voie, un géant de 86 ans, Frankétienne. Voix d’Haïti, un prince au port des chaos et des cyclones. Cette publication vous est offerte par les humanités , média alter-actif et engageant. Abandonnez-vous, abondez-vous, abonnez-vous : ICI . Que pourrais-je écrire que l’on ne sache déjà ? Que devrais-je dire que l’on n’ait déjà entendu ? J’écoute ma voix baroque dans le miroir enflé de litanies sauvages. Batteur battant aux appels de ma ville rappeur frappeur à l’ivresse de mes tripes je délire et je tangue au fatras de ma langue à roues cycloneuses. Je dérape aux zigzags de mes mots à dentelles d’ouragan mes paysages écrabouillés au tournoiement du vent coïncidence et connivence mes affres et mes balafres mes joies et mes vertiges au tressaillement du masque mon ombre écartelée d’oubli et d’épouvante. Mes amours me reviennent amalgame d’utopie et de tendre violence quand je mange mes silences. Je m’envertige à contempler ma ville debout hors des vestiges de l’ombre entre pierre et poussière entre l’or invisible et la boue des ténèbres entre ordures et lumière je nage inépuisable je suis de Port-au-Prince ma ville enfouraillée de nuits intarissables ma ville schizophonique bavarde infatigable. Je conjugue mon cauchemar et je module mon insomnie à ma façon. Ma ville en moi. Au fond de moi. Dans ma tête. Et dans mes tripes. Ma ville déchue déraillée/débraillée ma ville en chute baladeuse ma ville mélange de crépuscule et d’aube ma ville défloration et perdition ma ville en dérangement perpétuel ma ville en panne de tout ma ville miracle au quotidien. Ma ville folie sublime et pathétique toute flamboyante en paradoxes déconcertants. Et bien sûr ça fonctionne dans la graisse exceptionnelle du chaos ça pète de vie et d’énergie ça roule dans le mystère ça bouline dans les ténèbres ça tourne dans l’immobilité du temps et l’inertie des gouffres ça brûle ça boule ça bouleboule ça bouge ça danse ça piaffe ça grogne ça hurle ça jazze ça grage ça rappe intensément quand j’auditionne au-delà de mes fenêtres dévergondées l’âcreté des nuits sanglantes et l’âpre diction des pluies métissées de vents fous. Frankétienne , « Je m’envertige », Anthologie secrète , Mémoire d’encrier, Montréal, 2005 Photo en tête de publication : Frankétienne, "Je n'ai pas peur du chaos car le chaos est le ventre de la lumière et de la vie. Ce que je n'aime pas, c'est la mauvaise gestion du chaos." Photo Allison Shelley Lectures recommandées : Marie-Édith Lenoble, « Frankétienne, maître du Chaos », in Trans, Revue de littérature générale et comparée , 6/2008. Randal C. Archibold, « A Prolific Father of Haitian Letters, Busier Than Ever », The New York Times , 29 avril 2011. VIDEO Émission « Entre les lignes », par Kathrin Rousseau, diffusée le 30/05/2004 sur Radio France Internationale.

Andreï Sakharov, ce que sera le monde dans 50 ans (texte inédit de 1974)

Andreï Sakharov, ce que sera le monde dans 50 ans (texte inédit de 1974)

Andreï Sakharov à sa table de travail, en 1975. Photo Elena Bonner. En 1974, un an avant de recevoir le prix Nobel de la Paix, le scientifique et militant des droits de l’homme Andreï Sakharov prédisait, à la demande du magazine américain Saturday Review , ce que pourrait être le monde dans 50 ans. 2024 ? Nous y sommes. A bien des égards, l’avenir imaginé par Sakharov diffère de notre présent. Cet avenir diffère à bien des égards de notre présent : nous ne volons pas (encore ?) à bord de dirigeables à propulsion nucléaire et nous ne construisons pas de villes sur des satellites artificiels de la Terre. Mais les prévisions concernant l’émergence d’Internet (appelé « Système d’information universelle ») se sont révélées tout à fait exactes, et certaines menaces existentielles pointées alors n’ont pas baissé en intensité, au contraire… Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Pour avoir mis au pont la bombe H, le physicien Andreï Sakharov a été un grand privilégié du régime soviétique. Mais il n’avait pas la même vision que lui du rôle de la Russie dans le monde. Peu à peu il a évolué vers la dissidence et est devenu une incarnation du combat universel pour la liberté. Né le 21 mai à 1921 à Moscou, physicien, comme son père, il conçoit avec lui la bombe H soviétique dont le premier essai a lieu en 1953. Aussitôt élu à l'Académie des sciences, il aurait pu mener tranquillement une vie de privilégié du régime. Mais de l'opposition aux essais atomiques dans l'atmosphère, il passera peu à peu à la critique d'un système bureaucratique qui confisque les idéaux du socialisme et la liberté des individus. Il aime modérément le mot dissident, il l'incarne néanmoins aux yeux des Soviétiques comme du monde entier.   Il reçoit le Nobel de la Paix en 1975. Mais exilé à Gorki, à 400 kms de Moscou, privé de moyens de communication, sa vie, partagée avec Elena Bonner (morte à Boston le 18 juin 2011), est ponctuée d'hospitalisation et de grèves de la faim. En 1985, des agents du KGB surgissent et branchent un téléphone. Au bout du fil, Gorbatchev annonce aux Sakharov qu'ils sont libres. Andreï Sakharov mettra à profit ses dernières années pour mettre au point ses volumineux Mémoires  qui lui avaient été dérobés deux fois. Le peuple russe suit en masse ses obsèques, en décembre 1989. Juste après la chute du mur de Berlin…   L’an passé, Vladimir Poutine a fait fermer le Centre Sakharov, qui existait depuis 1990. L'ancienne équipe du centre réalise actuellement un autre projet : Radio Sakharov. Andreï Sakharov lors d'une conférence de presse le 9 décembre 1988 à Paris. Photo Georges Mérillon ANDREÏ SAKHAROV, TEXTE INÉDIT EN FRANÇAIS Il est presque unanimement admis que parmi les facteurs qui détermineront la nature du monde dans les décennies à venir, les plus importants sont la croissance démographique (en 2024, notre planète comptera plus de 7 milliards d'habitants), l'épuisement de nos ressources naturelles (pétrole, fertilité naturelle des sols, eau propre, etc.) et les graves perturbations de l'équilibre écologique et de l'environnement de l'homme. Ces trois facteurs indiscutables créent un contexte déprimant pour toute prévision. Mais un autre facteur est tout aussi indiscutable et significatif : le progrès scientifique et technologique, qui s'est accéléré au cours du millénaire de développement de la civilisation et qui commence seulement maintenant à déployer pleinement ses brillantes possibilités.   L'inconnue la plus importante dans toutes les prévisions est la possibilité de la destruction de la civilisation et de la race humaine dans l'holocauste de la guerre nucléaire. Tant qu’existeront les missiles nucléaires et les gouvernements et groupes de gouvernements hostiles et suspicieux, cette horrible menace sera la réalité la plus cruelle de la vie contemporaine.   L'humanité est également menacée par le déclin de la moralité personnelle et gouvernementale, qui se manifeste encore aujourd'hui par la désintégration dans de nombreux pays des idéaux fondamentaux du droit et de la justice, par l'égoïsme des consommateurs, par la croissance générale de la criminalité, par le nouveau désastre international du terrorisme nationaliste et politique, et par la propagation destructrice de l'alcoolisme et de la toxicomanie. Les causes de ces phénomènes varient d'un pays à l'autre.   Dans l'état actuel du monde, alors qu'il existe un fossé énorme et toujours plus grand dans le développement économique des différents pays et que le monde se divise ouvertement en groupes de gouvernements opposés, tous les dangers qui menacent l'humanité augmentent de façon incroyable.   Les pays socialistes sont responsables d'une grande partie de cette augmentation. Je dois en parler ici, car en tant que citoyen de l'État socialiste le plus influent, je porte ma part de responsabilité. Le monopole du parti et de l'État dans tous les aspects de la vie économique, politique, idéologique et culturelle ; le fardeau persistant des crimes sanglants découverts dans le passé récent ; la suppression permanente de la pensée non-conformiste ; l'idéologie hypocrite, auto-célébrante, dogmatique et souvent nationaliste ; l'oppression dans ces sociétés, qui empêche le libre contact entre leurs citoyens et les citoyens d'autres pays ; et la formation dans ces États d'une classe bureaucratique égoïste, immorale, suffisante et hypocrite - tout cela crée une situation qui n'est pas seulement désagréable pour les citoyens de ces pays, mais aussi dangereuse pour l'humanité tout entière.   (…) « J'aimerais voir le début d'un gouvernement mondial avec des principes directeurs basés sur les droits de l'homme » Qu'est-ce qui s'oppose ou peut s'opposer (devrait s'opposer) aux tendances destructrices de la vie contemporaine ? Je pense qu'il est particulièrement important d'arrêter la désintégration du monde en groupes d'États antagonistes. La convergence des systèmes socialiste et capitaliste s'accompagnerait d'une démilitarisation, d'un renforcement de la confiance internationale et de la défense des droits de l'homme, du droit et de la liberté. Il s'ensuivrait un progrès social et une démocratisation profonds, et les ressources morales, spirituelles et personnelles de l'homme seraient renforcées.   J'imagine que la structure économique qui résulterait de cette convergence devrait être un système de type mixte, avec un maximum de flexibilité, de liberté, de mobilité sociale et de possibilités de régulation à l'échelle mondiale.   Un rôle majeur doit être joué par les organisations internationales, telles que les Nations unies et l'UNESCO, au sein desquelles j'aimerais voir le début d'un gouvernement mondial avec des principes directeurs basés sur les droits de l'homme.   Mais il est impératif de prendre les mesures transitoires importantes qui sont possibles dès maintenant. La mesure la plus simple et la plus urgente est l'arrêt universel d'actions aussi intolérables que la persécution de la non-conformité. Les organisations internationales existantes - la Croix-Rouge, l'OMS (Organisation mondiale de la santé), Amnesty International et d'autres - devraient être autorisées à se rendre partout où il pourrait y avoir des violations des droits de l'homme, en premier lieu dans les prisons et les institutions psychiatriques. La question de la libre circulation sur l'ensemble de la planète - émigration, réémigration, voyages privés - doit être résolue démocratiquement.   (…) « "Territoire de travail" et "Territoire de préservation" » Je voudrais maintenant présenter quelques hypothèses futurologistes , essentiellement de nature scientifique et technologique.   J'imagine une croissance progressive (achevée bien après 2024) de deux types de territoires à partir du monde industriel surpeuplé et inhospitalier pour la vie humaine et la nature. Je les appellerai au conditionnel "Territoire de travail" (TT) et "Territoire de préservation" (TP). Le TP, plus vaste, sera réservé au maintien de l'équilibre écologique de la terre, aux activités de loisirs et au rétablissement actif par l'homme de son propre équilibre naturel. Le TT, plus petit et plus densément peuplé, sera la zone où l'homme passera le plus clair de son temps.   L'agriculture y sera intensive ; la nature aura été complètement transformée pour répondre à des besoins pratiques. Toute l'industrie sera concentrée dans des usines géantes automatisées et semi-automatisées. La quasi-totalité de la population vivra dans des "super-villes", dont le centre sera constitué d'immeubles d'habitation à plusieurs étages dont le climat et l'éclairage seront contrôlés artificiellement, avec des cuisines automatisées, des murs paysagers, etc.   Une grande partie des villes sera constituée de banlieues qui s'étendront sur des dizaines de kilomètres. J'imagine ces banlieues à l'image des banlieues des pays les plus confortables d'aujourd'hui : construites avec de petites maisons ou des cottages, avec des cours et des jardins, des associations d'enfants, des terrains de sport et des piscines. Elles disposeront de toutes les commodités de la vie urbaine moderne, de transports publics silencieux et confortables, d'un air pur, de l'artisanat et d'une vie culturelle libre et variée.   En dépit d'une densité de population assez élevée, la vie dans le TT, avec la résolution rationnelle des problèmes sociaux et internationaux, ne doit pas être moins saine, naturelle et heureuse que la vie d'une personne appartenant à la classe moyenne de nos pays développés actuels - c'est-à-dire beaucoup mieux que ce qui est possible pour l'écrasante majorité de nos contemporains.   Mais l'homme de demain aura l'occasion, je l'espère, de passer une partie de son temps, même si ce sera la plus petite partie, dans l'environnement plus naturel du TP. Je prédis que les gens mèneront également une vie avec un véritable objectif social dans le TP. Ils ne se contenteront pas de se reposer, mais travailleront avec leurs mains et leur tête, liront et réfléchiront. Ils vivront sous des tentes ou dans des maisons qu'ils auront construites eux-mêmes, comme le faisaient leurs ancêtres. Ils écouteront le bruit d'un torrent de montagne ou savoureront simplement le silence, la beauté sauvage de la nature, des forêts, du ciel et des nuages. Leur travail de base sera de préserver la nature et eux-mêmes. (…) Les villes volantes, c'est-à-dire les satellites artificiels de la Terre dotés d'importantes fonctions industrielles, constitueront une zone naturelle d'expansion du TT. L'énergie solaire y sera concentrée et peut-être une partie importante des installations nucléaires et thermonucléaires avec un refroidissement radiant des échangeurs de chaleur pour éviter la surchauffe de la terre. Les satellites abriteront des usines de métallurgie sous vide, des serres, etc. Ils serviront de laboratoires de recherche cosmique et de stations d'atterrissage pour les vols longue distance. Sous les TT et les TP, il y aura un système largement développé de villes souterraines pour le sommeil et le divertissement, avec des stations de service pour le transport souterrain et l'exploitation minière.   « De nouvelles formes d'agriculture verront le jour : marine, bactérienne, microalgale et fongique »   Je prévois l'industrialisation, la mécanisation et l'intensification de l'agriculture (en particulier dans le TT), non seulement par l'utilisation classique d'engrais, mais aussi par la création progressive d'un sol superfertile artificiel, avec une irrigation universelle et, dans les régions septentrionales, avec un système généralisé de serres, éclairées artificiellement, avec un sol chauffé, qui utilisent l'électrophorèse et peut-être d'autres méthodes physiques pour induire la croissance.   Bien entendu, la génétique et la sélection continueront à jouer un rôle primordial. Ainsi, la "révolution verte" des dernières décennies se poursuivra et se développera. De nouvelles formes d'agriculture verront le jour : marine, bactérienne, microalgale et fongique. La surface des océans, de l'Antarctique et, à terme, de la lune et des planètes sera progressivement adaptée à l'agriculture.   Un problème urgent aujourd'hui est celui de la carence de protéines, qui touche des centaines de millions de personnes. Cette forme de malnutrition ne peut être résolue par le développement de l'élevage, car l'alimentation animale représente déjà près de 50 % de la production agricole mondiale. En outre, de nombreux autres facteurs, dont la préservation de l'environnement, exigent une réduction de l'élevage. Je suppose qu'au cours des prochaines décennies, une énorme industrie sera créée pour produire des substituts de protéines animales, en particulier des acides aminés artificiels, principalement par l'enrichissement de matières végétales. Cela entraînera une forte réduction de l'élevage.   Des changements presque aussi radicaux devraient intervenir dans l'industrie, la production d'énergie et les modes de vie en général. La tâche la plus importante pour la préservation de l'environnement sera le passage global à des cycles fermés, avec l'absence totale d'émissions dangereuses et polluantes. Les gigantesques problèmes technologiques et économiques qui accompagnent ce passage ne peuvent être résolus qu'à l'échelle internationale (tout comme les problèmes de restructuration de la production agricole, les problèmes démographiques, etc.)   Un autre aspect de l'industrie et de l'avenir en général sera l'utilisation plus répandue de la technologie cybernétique. Je prévois que le développement parallèle de la cybernétique semi-conductrice, magnétique, sous vide, photo-électronique, laser, cryotron, gaz-dynamique et d'autres formes de cybernétique conduira à une croissance énorme de ses possibilités économiques et technologiques potentielles.   « Loin dans le futur, dans plus de 50 ans, je prévois un système d'information universel » Les progrès en matière de communication et d'information joueront un rôle unique. L'une des premières étapes de ce progrès sera la création d'un système mondial unique de téléphonie et de vidéophonie. Loin dans le futur, dans plus de 50 ans, je prévois un système d'information universel (SIU), qui permettra à chacun d'accéder à tout moment au contenu de n'importe quel livre publié, de n'importe quel magazine ou de n'importe quel fait. Ce SIU sera doté de terminaux informatiques individuels miniatures, de points de contrôle centraux pour l'afflux d'informations et de canaux de communication incorporant des milliers de communications artificielles provenant de satellites, de câbles et de lignes laser.   La réalisation, même partielle, du SIU affectera profondément chaque individu, ses loisirs, son développement intellectuel et artistique. Contrairement à la télévision, qui est la principale source d'information pour beaucoup de nos contemporains, le SIU donnera à chacun la plus grande liberté de choix et exigera une activité individuelle.   Mais le véritable rôle historique du SIU sera de faire tomber les barrières à l'échange d'informations entre les pays et les peuples. L'accessibilité totale de l'information, en particulier dans la création artistique, comporte le danger de réduire sa valeur. Mais je suis certain que cette contradiction sera résolue d'une manière ou d'une autre. L'art et sa perception sont toujours si individuels que la valeur du contact personnel avec l'œuvre et l'artiste subsistera toujours. Les livres conserveront également leur valeur. La bibliothèque privée existera toujours, parce qu'elle représente le choix personnel et individuel, la beauté et la tradition, dans le bon sens du terme. Le contact personnel avec l'art et les livres restera toujours une joie.   « L'automobile sera remplacée, à mon avis, par un véhicule alimenté par batterie sur des "jambes" mécaniques qui ne perturberont pas la couverture végétale et ne nécessiteront pas de routes goudronnées. » En ce qui concerne l'énergie : je suis certain qu'au cours des 50 prochaines années, l'importance de l'énergie produite à partir du charbon dans d'énormes centrales électriques dotées de dispositifs de contrôle de la pollution deviendra encore plus grande. Simultanément, la production d'énergie atomique se généralisera et, à la fin de cette période, il en sera de même pour l'énergie créée par la fusion. Le problème de "l'enfouissement" des déchets radioactifs issus de l'énergie atomique n'est aujourd'hui qu'un problème économique et, à l'avenir, il ne sera pas plus complexe ni plus coûteux que l'extraction, tout aussi importante, du gaz sulfureux et de l'oxyde d'azote contenus dans les gaz de combustion des centrales à vapeur.   En ce qui concerne les transports : pour que les transports familiaux et individuels soient utilisés principalement dans les TT, l'automobile sera remplacée, à mon avis, par un véhicule alimenté par batterie sur des "jambes" mécaniques qui ne perturberont pas la couverture végétale et ne nécessiteront pas de routes goudronnées. Le transport de base des marchandises et des passagers sera assuré par des dirigeables à hélium à propulsion atomique et, surtout, par des trains à grande vitesse à propulsion atomique qui circuleront sur des monorails et sous terre. Dans de nombreux cas, en particulier dans les transports urbains, les passagers et les marchandises seront chargés et déchargés des véhicules en mouvement à l'aide d'installations "intermédiaires" (comme les trottoirs roulants dans le roman de H. G. Wells Quand le dormeur s'éveillera  (« When The Sleeper Awakes » ) ou comme le déchargement des voitures sur des voies parallèles).   En ce qui concerne la science, les technologies de pointe et l'exploration spatiale : dans la recherche scientifique, l'utilisation de la simulation théorique par ordinateur de nombreux processus complexes prendra encore plus d'importance. Les ordinateurs dotés d'une plus grande mémoire et d'une plus grande rapidité d'action (ordinateurs en temps réel ou peut-être ordinateurs photo-électriques ou purement optiques dans lesquels les champs d'information sont affichés visuellement) offriront la possibilité de résoudre des problèmes à multiples facettes, des problèmes à multiples variables, des problèmes de mécanique quantique et des problèmes statistiques de toutes sortes. Parmi ces problèmes, on peut citer les prévisions météorologiques, la dynamique magnétique et gazeuse du soleil, de la couronne solaire et d'autres objets astrophysiques, l'analyse des molécules organiques et des processus biophysiques élémentaires, la détermination des propriétés des corps solides et liquides, des cristaux liquides et des particules élémentaires, les calculs cosmologiques, le tracé de processus de production à multiples facettes (par exemple, dans la métallurgie et l'industrie chimique) et les calculs économiques et sociologiques complexes. Même si la simulation informatique ne doit en aucun cas remplacer l'expérimentation et l'observation, elle offre de formidables possibilités auxiliaires pour le développement de la science. La simulation peut contrôler la précision de l'explication théorique de certains phénomènes.   Il est possible que l'on parvienne à synthétiser de la matière supraconductrice à température ambiante. Une telle découverte serait révolutionnaire en électronique et dans bien d'autres domaines technologiques - par exemple, dans les transports, en créant des rails supraconducteurs, sur lesquels le véhicule glisse sans frottement sur un "coussin" magnétique ; bien sûr, les patins du véhicule pourraient être supraconducteurs et les rails magnétisés.   « … l'infatigable curiosité, la flexibilité et la puissance de la raison humaine… » J'imagine que les progrès de la physique et de la chimie (peut-être grâce à la modélisation informatique) conduiront non seulement à la création de matériaux synthétiques supérieurs aux matériaux naturels dans tous les domaines significatifs (les premiers pas ont été faits dans ce domaine), mais aussi à la re-production artificielle de nombreux aspects uniques de systèmes entiers existant dans la nature. J'imagine que les automates du futur auront des "muscles" efficaces et faciles à diriger en polymères contractiles et qu'il y aura des analyseurs très sensibles des mélanges organiques et inorganiques de l'air et de l'eau fonctionnant sur le principe d'un "nez" artificiel. (…)   L'exploration spatiale sera encore plus importante. Je prévois des tentatives accrues pour établir une communication avec des civilisations d'autres planètes. Cela impliquera la recherche de signaux interplanétaires sur toutes les longueurs d'onde connues et la planification et l'établissement simultanés de nos propres stations d'émission. Il faudra également rechercher dans l'espace les stations des civilisations extraterrestres. Bien entendu, les informations obtenues "là-bas" pourraient avoir un impact révolutionnaire sur tous les aspects de la vie humaine - en science et en technologie, naturellement - et pourraient également donner lieu à un échange d'expériences sociales.   Je prédis que de puissants télescopes installés dans des laboratoires spatiaux ou sur la lune nous permettront de voir les planètes en orbite autour des étoiles les plus proches (Alpha du Centaure et autres). Les obstacles atmosphériques rendent impossible l'agrandissement des miroirs existants des télescopes terrestres.   (…)   J'ai présenté quelques-unes de mes prédictions sur l'avenir de la science et de la technologie. Mais j'ai presque complètement négligé le cœur même de la science, qui s'avère souvent le plus important en termes de conséquences pratiques - la recherche théorique hautement abstraite qui naît de l'infatigable curiosité, de la flexibilité et de la puissance de la raison humaine. Dans la première moitié du vingtième siècle, ces recherches ont conduit à la création d'une théorie spécifique et d'une théorie générale de la relativité, à la création de la mécanique quantique et à la découverte de la structure de l'atome et de son noyau.   Les découvertes à cette échelle ont toujours été et seront toujours imprévisibles. Je ne peux qu'émettre des hypothèses, avec beaucoup de réserves, sur les directions générales dans lesquelles des découvertes comparables se produiront.   La recherche en théorie des particules élémentaires et en cosmologie peut conduire non seulement à des avancées concrètes majeures dans les domaines de recherche existants, mais aussi à la formation de perceptions entièrement nouvelles de la structure de l'espace et du temps. La recherche en physiologie et en biophysique, la régulation des fonctions vitales, la médecine, la cybernétique sociale et la théorie générale de l'autorégulation peuvent donner lieu à de grandes découvertes inattendues. Chaque découverte majeure aura une influence profonde sur la vie de l'humanité.   « Le "super-objectif" des institutions humaines n'est pas seulement de protéger tous ceux qui naissent sur terre de la souffrance excessive et de la mort précoce, mais aussi de préserver dans l'humanité tout ce qui est humain »   La poursuite et le développement des tendances actuelles du progrès scientifique et technologique me semblent inévitables. Je ne considère pas les conséquences comme tragiques, bien que je connaisse les avertissements des penseurs qui sont d'un avis contraire.   La croissance démographique et l'épuisement des ressources naturelles rendent absolument impossible le retour de l'humanité à la soi-disant vie saine du passé (qui était en réalité très difficile et souvent cruelle et sans joie), même si l'homme le désirait et pouvait le réaliser dans des conditions de concurrence et de difficultés économiques et politiques. Les différents aspects du progrès scientifique et technique - urbanisation, industrialisation, mécanisation, automatisation, utilisation d'engrais et de désherbants chimiques, développement de la culture et des loisirs, progrès de la médecine, meilleure alimentation, diminution de la mortalité, allongement de la durée de la vie - sont étroitement interconnectés et il n'est pas possible de "revenir en arrière" sur certains aspects du progrès sans détruire l'ensemble de la civilisation.   Seule la ruine de la civilisation par l'holocauste d'une catastrophe nucléaire mondiale, par la famine, les épidémies ou le chaos général pourrait inverser le cours du progrès, mais seul un fou souhaiterait une telle issue.   Le monde va mal aujourd'hui, au sens le plus direct et le plus simple du terme. La faim et la mort menacent la majorité des hommes. C'est pourquoi le premier objectif d'un progrès véritablement humain doit être de mettre fin à ces dangers, et toute autre approche serait d’un snobisme impardonnable. Pourtant, je ne suis pas enclin à insister sur l'aspect technologique et matériel du progrès. Je suis certain que le "super-objectif" des institutions humaines, et cela inclut le progrès, n'est pas seulement de protéger tous ceux qui naissent sur terre de la souffrance excessive et de la mort précoce, mais aussi de préserver dans l'humanité tout ce qui est humain : la joie du travail spontané avec des mains et un esprit averti, la joie de l'entraide et des bonnes relations avec les gens et la nature, la joie de l'apprentissage et de l'art. Je ne crois pas que les contradictions entre ces objectifs soient insurmontables. Aujourd'hui encore, les citoyens des pays les plus développés et industrialisés ont plus de possibilités de mener une vie normale et saine que leurs contemporains des pays les plus arriérés et les plus affamés. Et en tout état de cause, le progrès qui sauvera les gens de la faim et de la maladie ne peut pas être en contradiction avec la préservation de la source du bien actif, de ce qu'il y a de plus humain dans l'homme.   Je crois que l'humanité trouvera une solution rationnelle au problème complexe de la réalisation des grands objectifs nécessaires et inévitables du progrès sans perdre le caractère humain de l'humanité et le caractère naturel de la nature.   Texte dicté par téléphone en 1975 par Andreï Sakharov à The Sunday Review , traduit en anglais par Antonina W. Bouis Traduction française pour les humanités  : Dominique Vernis C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? 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Dans la jungle du Darien, et autres migrances

Dans la jungle du Darien, et autres migrances

Des migrants qui prévoient de traverser à pied la région marécageuse du Darien, entre la Colombie et le Panama, dans l'espoir d'atteindre les États-Unis, se rassemblent au camp de départ du sentier à Acandi, en Colombie, le 9 mai 2023. Photo Ivan Valencia / AP POTFOLIO L'agence Associated Press, avec laquelle les humanités / journal-lucioles ont décidé de s’allier pour promouvoir un photojournalisme de très grande qualité, vient de recevoir le prix Pulitzer, la plus prestigieuse distinction du genre, pour une série de reportages en 2023 sur les migrants en Amérique centrale. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI   Ces photographies mettent en lumière l'humanité d'une histoire mondiale de migrations sans précédent, souvent négligées dans un océan de statistiques et de rhétorique politique.   Bien avant le début de l'année 2023, les journalistes d'AP savaient que l'augmentation des migrations à travers les Amériques serait un sujet majeur. Pour la raconter dignement, ils se sont attachés à montrer que « la migration ne se résume pas à des chiffres. Il s'agit de personnes, d'histoires qui se cachent derrière les raisons qui les poussent à quitter leur pays » , souligne Eduardo Castillo, directeur de l'information d'AP pour l'Amérique latine et les Caraïbes.   « C'est ce qu'AP fait de mieux » , poursuit Julie Pace, rédactrice en chef  : « tirer parti de notre présence mondiale et de notre profonde expertise pour couvrir une histoire qui évolue rapidement et qui a un fort impact. »   Les photographes récompensés se nomment Greg Bull, Eric Gay, Fernando Llano, Marco Ugarte et Eduardo Verdugo, ainsi que les photographes indépendants Christian Chavez, Felix Marquez et Ivan Valencia. Les photographies ont été prises à plusieurs moments cruciaux, notamment en mai 2023, à la fin des restrictions liées à la pandémie qui avaient permis aux États-Unis de refouler rapidement les migrants, et en septembre dernier, lors d'une forte augmentation du nombre d'arrivées à la frontière qui a submergé les services d'immigration et les communautés.   Les photographes d’AP se sont notamment efforcés de montrer comment nombre de ces migrants entreprennent leur voyage à travers la terrible jungle du Darien qui sépare l'Amérique du Sud de l'Amérique centrale. Pour Ricardo Mazalán, directeur adjoint du service des reportages et des photos pour l'Amérique latine d’AP, « c'est leur capacité [des photographes] à saisir émotionnellement l'expérience des autres et à se connecter avec les migrants qui leur a permis de transmettre les moments profondément intimes qu'ils ont saisis. » (Portfolio publié dans le n° 4 de l'autre journal du dimanche , 19 mai 2024) Des migrants voyagent à bord de wagons d'un train de marchandises en direction du nord, à Irapuato, au Mexique, le 23 septembre 2023. Photo Marco Ugarte / AP Un migrant vénézuélien se tient debout, couvert d'un tissu, tout en envoyant des SMS, sur les rives du Rio Grande à Matamoros, au Mexique, le 13 mai 2023. Photo Fernando Llano / AP   Une femme porte son enfant après qu'elle et d'autres migrants ont traversé le Rio Grande et sont entrés aux États-Unis depuis le Mexique, pour être examinés par la douane et la protection des frontières des États-Unis, le 23 septembre 2023, à Eagle Pass, au Texas. Photo Eric Gay / AP   Des migrants tendent la main à travers une grille pour attraper des vêtements distribués par des bénévoles alors qu'ils attendent entre deux frontières pour demander l'asile, le 12 mai 2023, à San Diego. Photo Gregory Bull / AP   A gauche : des migrants sont assis sous un panneau marquant la frontière entre le Panama et la Colombie pendant leur traversée de la jungle   du Darien, le 9 mai 2023. Photo Ivan Valencia / AP A droite : une migrante vénézuélienne rit en plaisantant avec son mari, qui lui a donné quelques fleurs cueillies dans l'herbe, alors qu'ils attendent le long des voies ferrées dans l'espoir de monter à bord d'un train de marchandises en direction du nord à Huehuetoca, au Mexique, le 20 septembre 2023. Photo Eduardo Verdugo / AP   Des migrants haïtiens pataugent dans l'eau alors qu'ils traversent la région marécageuse du Darien, entre la Colombie et le Panama, dans l'espoir d'atteindre les États-Unis, le 9 mai 2023. Photo Ivan Valencia / AP   Des migrants ayant traversé le Mexique pour entrer aux États-Unis passent sous des fils de concertina (barbelés) le long du Rio Grande, le 21 septembre 2023, à Eagle Pass, au Texas. Photo Eric Gay / AP   Des migrants traversent le Rio Bravo sur un matelas gonflable pour entrer aux États-Unis depuis Matamoros, au Mexique, le 9 mai 2023. Photo Fernando Llano / AP Un groupe de migrants dort dans un campement de fortune en attendant de demander l'asile après avoir franchi la frontière, le 10 mai 2023, près de Jacumba, en Californie. Le groupe campait juste de l'autre côté de la frontière depuis des jours, en attendant de demander l'asile aux États-Unis. Photo Gregory Bull / AP   Des migrants traversent le Rio Grande pour entrer aux États-Unis depuis Ciudad Juarez, au Mexique, le 29 mars 2023. Photo Christian Chavez / AP     Des migrants vénézuéliens brandissent un drapeau américain devant un hélicoptère de la télévision qui survole le Rio Grande, à Matamoros, au Mexique, le vendredi 12 mai 2023, un jour après la levée des restrictions américaines à l'asile liées à la pandémie, appelées Titre 42. Photo Fernando Llano / AP   A voir également, sur les humanités : "Au Venezuela, dans la jungle de l'exil", publié le 17 octobre 2022. https://www.leshumanites-media.com/post/au-venezuela-dans-la-jungle-de-l-exil C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Iran : ce que la presse ne vous dit pas

Iran : ce que la presse ne vous dit pas

Ebrahim Raïssi, surnommé "le boucher de Téhéran", exécuteur des basses œuvres du "Guide suprême". Illustration : Centre pour les droits de l'homme en Iran EXCLUSIF. Aux humanités , nous ne nous sentons nullement représentés par un gouvernement qui, hier, a présenté (par la voix du ministère des Affaires étrangères) ses condoléances à l'Iran après le décès du président Ebrahim Raïssi, responsable de milliers d'exécutions et de la plus brutale répression qui soit. Aujourd'hui, toute la presse fait des plans sur la comète pour savoir qui va succéder à Raïssi. Mais personne, absolument personne, ne parle du vent de contestation sociale qui secoue tout l'Iran depuis début mai (la preuve en images). Ajouté à la corruption endémique des "élites" et de leurs affidés, le financement du terrorisme islamique coûte cher, très cher. Résultat : il n'y a plus d'argent dans les caisses... Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Alors que l'Union européenne et le ministère français des Affaires étrangères présentaient leurs condoléances après le décès accidentel du président Ebrahim Raïssi, surnommé "le boucher de Téhéran" en raison des milliers d'exécutions dont il a été le responsable, et de l'impitoyable répression du mouvement "Femme, vie, liberté, voilà comment des habitants de Sanandaj, capitale de la province iranienne du Kurdistan, ont salué ce lundi 20 mai 2024 la disparition du "grand homme" : Sanandaj, on peut comprendre, c'est la capitale de la province iranienne du Kurdistan (la ville accueille aussi des minorités arménienne et juive), c'est aussi la troisième ville présentant l'air le plus pollué au monde, selon l'OMS. Et c'est peu dire que les Kurdes vénèrent peu la "république islamique" de l'ayatollah de Khameini (article à venir sur les humanités ). Mais s'il n'y avait que Sanandaj ! Est-ce pour ne pas contrarier les "condoléances" du gouvernement français, ou par manque d'informations ? Toujours est-il que la totalité de la presse française passe sous silence des manifestations qui ont éclaté depuis début mai, dans tout l'Iran. La preuve en images, ci-dessous. L'objet de toutes ces manifestations, c'est principalement l'argent. Les sanctionns économiques ont quelque peu malmené le gouvernement des ayatollahs, mais moins que la corruption endémique dont se repaissent les affidés du régime, à commencer par les Gardiens de la révolution. A ces facteurs déjà existants, est venu s'ajouter le soutien décuplé du régime iranien au Hezbollah et au Hamas, depuis l'attaque terroriste du Hamas en Israël en octobre dernier. Résultat : les caisses sont vides. Les pensions de retraite ne sont plus payées, certains salaires vont être divisés de moitié, alors même que le prix des produits de première nécessité explose. Enfin, certaines régions d'Iran, volonairement maintenues dans une extrême pauvreté car pas assez "islamiques" (Kurdistan, Baloutchistan, etc.) souffrent chaque jour davantage de l'incurie gouvernementale : pénuries d'eau, pollution dûe à une mine d'or, etc. Après le mouvement "Femme, vie, liberté", c'est sur le terrain de la contestation sociale que le régime de Khameini est aujourd'hui mis en danger. Et c'est de cela dont l'ensemble de la presse fançaise ne souffle mot... A Kermanshah (capitale de la province du même nom dans l'ouest de l'Iran, à 521 km de Téhéran), le 8 mai, manifestation des retraités de la sécurité sociale et des télécommunications A Téhéran, le 13 mai, rassemblement de protestation pour dénoncer des fraudes publiques et demander une enquête sur les plus hauts responsables du pays, notamment le chef du pouvoir judiciaire et le commandement général de la police. A Ispahan, troisième ville la plus peuplée d'Iran, le 13 mai, manifestation des retraités de l'acier. A Suse (ville magnifique, dans la province du Khouzistan), le 13 mai, manifestation de travailleurs et de retraités A Rasht (capitale de la province de Guilan au nord-ouest de l'Iran, lieu commercial majeur entre le Caucase, la Russie et l'Iran), le 15 mai, manifestation des retraités des télécommunications, avec le slogan "La cherté et l'inflation sont devenues le fléau de nos vies. Rendez-nous l'argent". A Téhéran, le 15 mai, manifestation des agents de change. A Nourabad (ville du nord de la province du Lorestan), le 15 mai, rassemblement de protestation des travailleurs de l'électricité. A Kash, le 16 mai, rassemblement et grève des chauffeurs. A Rasak, dans la province du Sistan-Baloutchistan, le 17 mai, rassemblement de protestation contre les pénuries d'eau. Dans le village de Bayjan, le 17 mai, affrontements et agriculteurs et policiers qui avaient entrepris de détruire des champs de melons A Borujerd (province du Lorestan dans l'ouest de l'Iran), le 18 mai, manifestation devant le bâtiment du gouverneur de la province. A Téhéran, le 19 mai, rassemblement des salariés et retraités du secteur culturel. A Ispahan, le 19 mai, rassemblement et marche des retraités. A Machhad, le 19 mai, rassemblement de protestation des familles ayant des enfants autistes Dans le village de Kote, dans la région de Taftan (province du Balouchistan), rassemblement de protestation contre la pollution engendrée contre une mine d'or, pour laquelle le gouvernement iranien n'a entrepris aucune mesure environnementale. La mine d'or de Taftan est l'une des plus importantes du pays, mais la région du Balouchistan est l'une des plus pauvres... etc., etc. La mort du président iranien risque d'aggraver la répression (Centre pour les droits de l'homme en Iran) Sous Ebrahim Raïssi, les atteintes aux droits de l'homme en Iran se sont considérablement aggravés, rappelle le Centre pour les droits de l'homme en Iran (CHRI). Texte ci-dessous publié le lundi 20 mai 2024 par iranhumanrights.org : 20 mai 2024 - Le décès du président Ebrahim Raïssi ne devrait pas être exploité par le gouvernement pour réprimer davantage la société civile dans le cadre de ce qui est devenu une répression de plus en plus large, illégale et violente de la dissidence pacifique, a déclaré le Centre pour les droits de l'homme en Iran (CHRI). "Alors que l'État s'efforce de maintenir son emprise sur le pouvoir, la communauté internationale doit rester vigilante et réagir à toute escalade potentielle de la répression de la société civile en Iran", déclare son directeur exécutif, Hadi Ghaemi. "Raissi était un pilier d'un système qui emprisonne, torture et tue les personnes qui osent critiquer les politiques de l'État. Sa mort lui a permis d'échapper à l'obligation de rendre compte de ses nombreux crimes et des atrocités commises par l'État sous son règne. Ebrahim Raïssi a présidé à une escalade stupéfiante de la répression et de la violence de l'État contre la dissidence pacifique en Iran, l'État commettant des atrocités massives contre la population civile. Les exécutions se sont multipliées après des simulacres de procès et le recours croissant à la peine de mort contre les manifestants et les militants, l'utilisation de la force meurtrière de l'État contre des manifestants pacifiques qui a fait des centaines de morts en 2022 et des dizaines de milliers d'arrestations arbitraires, ainsi que la répression accrue et violente des femmes. En réponse à la violence massive du gouvernement iranien contre des manifestants non armés lors des manifestations "Femmes, vie, liberté" qui ont déferlé sur l'Iran en 2022, la mission d'enquête indépendante des Nations unies, créée pour enquêter sur les crimes commis par l'État dans le contexte de ces manifestations, a affirmé que les atrocités commises par l'État avaient atteint le niveau de crimes contre l'humanité. Nommé chef du pouvoir judiciaire par le guide suprême Ali Khamenei en mars 2019, puis élu président en 2021 après la disqualification de tous les candidats crédibles, Ebrahim Raïssi a joué un rôle clé dans les exécutions pour motifs politiques et les emprisonnements injustes d'innombrables Iraniens au cours des trois dernières décennies. En 1988, il a été nommé membre d'une "commission de la mort" composée de quatre personnes nommées par le guide suprême de l'époque, Ruhollah Khomeini, ce qui a conduit à l'exécution d'au moins 5.000 prisonniers sur la base de l'évaluation par la commission de leur "loyauté" à l'égard de la République islamique nouvellement établie. Ces prisonniers avaient déjà été jugés et purgeaient les peines de prison qui leur avaient été infligées. (...) Au cours des trois dernières années, sous le règne de Raissi et de Khamenei, l'Iran a connu des niveaux sans précédent de violence d'État et de persécution de militants pacifiques, en particulier à la suite du mouvement "Femme, vie, liberté" de 2022, qui a éclaté dans tout le pays après l'assassinat en garde à vue de Mahsa Jina Amini, 22 ans, à la suite de son arrestation pour un hijab prétendument inapproprié. C'est M. Raïssi lui-même qui, quelques mois avant le meurtre de Masha Amini, avait ordonné une application plus stricte de la politique du hijab obligatoire dans l'ensemble du pays et qui, depuis, a soutenu un projet de loi en instance au Parlement qui légaliserait des sanctions accrues à l'encontre des femmes qui refusent de porter le hijab en public, ainsi qu'à l'encontre des propriétaires d'entreprises et des employeurs qui ne se joignent pas à l'État pour punir les femmes. (...) Ebrahim Raïssi a présidé un pays étouffé par un régime qui craint son propre peuple. Il n'était qu'une botte sur le cou du peuple iranien ; d'autres peuvent facilement prendre sa place. Ce qui est crucial maintenant, c'est que la communauté internationale ne doit pas permettre à la République islamique d'exploiter ce moment pour réprimer et brutaliser davantage le peuple iranien. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Des lycéens de la Région Grand Est à la Villa Médicis

Des lycéens de la Région Grand Est à la Villa Médicis

Photo Guillaume Lévy / L'Union 250 lycéens de filières professionnelles de la Région Grand Est ont pu séjourner pendant une semaine à la Villa Médicis à Rome. Pas pour y faire du tourisme : pour y exposer leur savoir-faire. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Ce mardi 21 mai 2024, le sujet fait la Une du quotidien régional L'Union : près de 250 lycéens de filières professionnelles et agricoles du Grand Est viennent de séjourner, du 13 au 16 mai, à la Villa Médicis à Rome. Pas pour y faire du tourisme : pour y exposer leur savoir-faire. Âgés de 15 et 18 ans, venus de Reims, Nancy, Charleville-Mézières, Bischwiller, Illkirch Graffenstaden, Haguenau, Laxou, Pont-Saint-Vincent, Sarreguemines, Bar-le-Duc et Obernai, sont notamment issus des filières des métiers du bâtiment, du génie électrique, du génie thermique et de l’aide à domicile. La semaine de résidence dont ils ont bénéficié à la Villa Médicis comportait un programme d’ateliers, de rencontres, de conférences et de visites dans Rome autour de la thématique « l’Habitat de demain : bien vivre ensemble et durablement. » « Les lycées professionnels, une voie de garage ? Ce cliché ressassé vient de tomber de haut, depuis le sommet du mont Pincio qui domine la ville éternelle et où s'élève la villa Médicis » , écrit Guillaume Lévy dans L’Union du 21 mai 2024. « Si 12 lycées ont pu y envoyer des élèves, c'est parce que la villa Médicis a créé en 2022 la "Résidence Pro" :  il s'agit d'accueillir pendant cinq jours des élèves ayant travaillé toute l'année sur un projet, l'avoir fabriqué et pouvoir l'exposer à la Villa. » La Région Grand Est a financé, pour près de 300.000 euros, la participation de douze établissements, de l'Alsace aux Ardennes. « On ressent une immense fierté. On est à la Villa Médicis, c'est pas rien ! », confient Cheyenne et Omar, deux lycéens rémois. A la Une du quotidien L'Union , mardi 21 mai 2024 Sur le thème "Habiter demain", vingt élèves en bac pro Techniciens constructeurs bois et Menuiserie, aluminium et verre du lycée Charles-de-Gonzague à Charleville-Mézières, « ont par exemple imaginé un "Téléphérique Médicis".  Cette "machine poétique" se compose de deux modules en bois, troués d'un oculus inspiré du Panthéon voisin, et évoque le passage d'un lieu à un autre, ou la voie de la transmission. »  Leur enseignant, Joaquim Cortez, témoigne : « C'est un travail de longue haleine démarré au début de l'année scolaire. » « À l'autre bout du salon recouvert de peinture de Balthus (le peintre dirigea lui-même la Villa Médicis), un autre projet suscite beaucoup de compliments. Il est l'œuvre de des 26 lycéens, dont 23 filles, du lycée Saint-Paul à Charleville. En bac pro Accompagnement, soins et services à la personne, "option à domicile", elles ont étudié le jardinage dans la Rome antique et ont conçu des bacs à fleurs particuliers. » « On travaille dessus depuis octobre. Tous les lundis, on a rendu visite à des personnes âgées à Charleville pour les associer au projet, répondre à leurs besoins. On l'a fait non seulement pour elle, mais aussi avec elles » , commente Léa Cartigny, l'une de ces lycéennes. Pour Sam Stourdzé, directeur de la Villa Médicis depuis 2020, ce projet "Résidence Pro" qu'il a initié depuis 2022, offre aux lycéens « la possibilité de s'émanciper, de s'épanouir et de prendre confiance dans leu talent. » C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Est-ce que la Nouvelle-Calédonie choose France ?

Est-ce que la Nouvelle-Calédonie choose France ?

Emmanuel Macron avec le président du Sénat coutumier, Pascal Sihaze (à droite du président), à Nouméa, en mai 2018. Trente ans après le drame de la grotte d’Ouvéa de mai 1988, qui avait fait 25 morts (19 Kanaks, 2 militaires et 4 gendarmes), le Président de la République, de retour d'Australie, s'était contenté d'une escale de quelques heures en Nouvelle-Calédonie. «Nous avons le devoir de préserver cette tradition tout en s’ouvrant à la modernité», avait-il alors déclaré après avoir assisté, pour la forme, à un "conseil" du Sénat coutumier. Photo Ludovic Marin / AFP. L’ÉDITORIAL DE TZOTZIL TREMA Sur la Nouvelle-Calédonie et ses "émeutes", les quatre vérités de Tzotzil Trema, "agitateur clandestin" pour l'autre journal du dimanche , hebdomadaire non-bolloréen des humanités / journal-lucioles. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI C’est ce qui s’appelle une collision ou, si l’on préfère, un sacré télescopage. Lundi 13 mai à l’heure du petit dej’, Jupiter 1er (de la classe), auto-proclamé génialissime monarque  de la start-up nation , recevait à Versailles, fief de son ancêtre roi-soleil, la crème de la crème. Se pressaient là, en effet, les 180 plus influents des influenceurs du monde-qui-va-dans-le-mur mais sont encore capables d’investir dans sa perte : j’ai nommé les chief executive officers  (on ne dit plus "patrons", ça fait ringard) du capitalisme mondialement mondialisé (qu’il soit permis, ici, d’appeler un chat un matou). Le chef de la tribu, Brad Smith, grand gourou de Microsoft, s’apprêtait à annoncer le déversement de 4 milliards d’euros en France pour développer des infrastructures d’intelligence artificielle ; pour l’intelligence humaine on verra plus tard. Là, Jupiter 1er était dans son jus, si on peut dire. Le lieu de cette rencontre investisseuse ne fut pas choisi au hasard : on réserva à cette grand-messe le splendide ex-appartement des Bains, que Louis XIV fit installer dans l’aile nord du château de Versailles pour se relaxer en compagnie de sa favorite, la marquise de Montespan. Cet appartement des Bains devint ensuite, sous Louis XV, le grand Cabinet de Madame Victoire, la cinquième des huit filles de Louis XV et de Marie Leszczynska, claveciniste accomplie à qui Mozart dédia ses six premières sonates pour clavecin. Jupiter 1er, la musique ça le connait ici, même s’il préfère le pipeau au clavecin. Et c’est donc sur un air de pipeau que Jupiter 1er, allait célébrer, ce 13 mai 2024, ce qui allait rester dans l’Histoire de France comme le jour de la Grande Conquête des Investisseurs. "Monsieur Victoire" jubilait, savourant avec délectation sa grandeur incarnée, et ne put s’empêcher d’ironiser sur les rabougris  et autres pas assez enthousiastes qui adhèrent très modérément, voire pas du tout, au culte de la start-up nation . Tout ça, c’est la faute à la télé, parce que « quand on allume sa télé, rien ne va en France »,  cocorisa Emmanuel Macron. Pardon, son nom m’a échappé. A l’époque de Louis XIV, c’était plus peinard, parce que la télé, macache ! Mais il faut bien vivre avec son temps. Et parfois, le temps vous rattrape. A l’instant même où Jupiter 1er - Emmanuel Macron décrétait qu’en France tout va bien quoiqu’en dise la télé, les téléscripteurs crachotaient qu’à 16.746 encablures kilométriques de Versailles, ça commençait à brûler sévère à Nouméa. Et ça, c’est pas la télé qui l’a inventé. Peut-être Macron n’en a-t-il rien su, sur le coup, parce que ses conseillers n’allaient pas déranger pour si peu le monarque, tout occupé à célébrer le 7ème sommet de "Choose France". Ah oui, je n’ai pas encore parlé de "Choose France". C’est le mantra d’Emmanuel Macron, son Versailles à lui, son grand projet culturel, lancé en 2018, au début de son premier quinquennat. Le truc du machin du bazar, c’est de convaincre les grands investisseurs internationaux que la France, grâce à des réformes économiques menées hardi petit, est devenue super-méga attractive que je ne vous raconte même pas. Lundi 13 mai 2024, Emmanuel Macron en visite à l’usine McCain de Matougues, dans la Marne. Photo Gabrielle Cezard/Pool/Bestimage Un moulin à paroles qui brasse beaucoup de vent mais produit peu de grain Dans l'élan du sommet de Versailles estampillé "Choose France", le monarque est allé en personne en province pour montrer aux gueux que les manches, il savait les retrousser. A Matougues, dans la Marne, il s’en fut, ce même lundi 13 mai, visiter l’usine McCain, leader mondial de la frite surgelée, qui débite là, chaque jour que McDo fait, 1.300 tonnes de patates. Pour accélérer la cadence et le rendement, McCain va investir 350 millions d’euros (répartis sur trois usines en France). Preuve que la France, ça marche. Ce qu’a oublié de dire Macron, c’est qu’à Matougues, l’entreprise canadienne va créer… cinq emplois supplémentaires. Pas sûr que ça suffise à faire reculer le chômage. Les régionaux de l’étape ne s’en laissent guère conter. Ils se souviennent ainsi qu’en 2018, au début de "Choose France", Macron était himself venu à Charleville-Mézières se réjouir de l’installation sur l’ancien site PSA du groupe algérien Cevital, avec un investissement à la cléde 250 millions d’euros. Idem trois ans plus tard, lorsque les cycles Mercier promirent 2,4 millions d’euros pour produire des vélos électriques. Cevital et Mercier, cela faisait 1.270 emplois en vue, dans une ville qui a perdu Porcher, Arthur-Martin et Electrolux. Mais aucun de ces deux projets fanfaronnés avec tambour et trompettes n’a finalement vu le jour. Macron, c’est un moulin à paroles qui brasse beaucoup de vent mais produit peu de grain. L'Azerbaidjan à la manœuvre ? Mc Cain ou pas, pendant ce temps, en Nouvelle-Calédonie, on n’a pas trop la frite et ça tourne à l’émeute. L’Élysée a beau jeu de crier haro sur les vandales qui sèment la zizanie, naturellement instrumentalisés par une puissance étrangère, en l’occurrence l’Azerbaïdjan du proto-dictateur Ilham Aliev. Cette ingérence azérie, en guise de représailles au soutien français à l’Arménie dans le conflit du Haut-Karabagh, est bien réelle, comme l’a montré en février dernier une remarquable enquête de France 24 en collaboration avec le consortium Forbidden Stories (1). Une nouvelle structure, baptisée “Groupe d’initiative de Bakou”, sous l’égide l’Azerbaïdjanais Abbas Abbassov, qui a fait carrière dans le pétrole, regroupe en effet des indépendantistes de territoires et régions français - comme la Guyane, la Martinique, la Nouvelle-Calédonie ou encore la Guadeloupe, et n’a de cesse de dénoncer, publiquement et/ou via des campagnes de propagande, notamment sur Tik-Tok, le "colonialisme français". Cette ingérence azerbaïdjanaise ne saurait toutefois, à elle seule, expliquer ce qui, à Nouméa, a mis le feu aux poudres. Le premier des incendiaires n'est autre que Gérald Darmanin, lieutenant "sécuritaire" d'Emmanuel Macron. C'est ce que révèle, sur Off Investigation , la journaliste et documentariste Clarisse Feletin, fine connaisseuse de la Nouvelle Calédonie (2). L’origine des troubles actuels remonte au troisième référendum sur l’auto-détermination de la Nouvelle-Calédonie, qui devait se tenir en décembre 2021, conformément à l’accord de Nouméa (1988). Sauf que la pandémie du Covid est passée par là. En Nouvelle-Calédonie, qui garde la mémoire d’épidémies dévastatrices au 19ème siècle (qui ont décimé 75 à 90% de la population kanak), on dénombre, en octobre 2021, 8.000 morts. Le Sénat coutumier (gardien et défenseur de l’identité Kanak, instauré par l’accord de Nouméa) demande alors un délai de grâce pour permettre à la communauté de faire son deuil. Rien de surprenant : les rites funéraires ont une grande importance dans la vie coutumière du peuple kanak (3). Masque de deuilleur Kanak . Dans le nord de la Grande Terre, ce masque était porté lors de la cérémonie de deuil et personnifiait le chef décédé, l’ancêtre fondateur du clan ou l’esprit qui guide les morts vers l’autre monde. Le porteur du masque voyait à travers les dents espacées de la bouche. Les cheveux qui entrent dans sa composition sont ceux des deuilleurs, personnes proches du disparu. Les plumes proviennent de plusieurs oiseaux, dont le notou, sorte de grand pigeon. L’usage de ces masques a disparu avec l’évangélisation. Plusieurs sont conservés dans les collections européennes ; on les appelle souvent apouéma, terme dérivé du mot "masque" en langue cèmuhi. Celui-ci a été rapporté par Louis Le Mescam, entrepreneur havrais installé à Nouméa de 1873 à 1900. Image provenant du site du Muséum d’histoire naturelle du Havre. Mais à l’époque anthropocénique  de la start-up nation , de tels rituels et croyances ne sauraient appartenir qu’à un passé sauvage . Reporter d’un an le référendum ? Pas question, pour les autorités françaises. Le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) ainsi que le Sénat Coutumier appellent à son boycott. Verdict : à la question : "voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?", 96,5% des votants répondent "non". Problème : la participation n’est que de 43,8% et l’abstention atteint 56,4%.  Mais ce référendum tronqué (comme ce fut le cas à Mayotte en 2009, au mépris des Nations unies) permet à la doxa "loyaliste" de clamer sur tous les tons que la Nouvelle Calédonie a définitivement renoncé à son auto-détermination et que maintenant, ça suffit, on tourne la page. Mission commandée (ou commando) ?) pour laquelle le ministre de l’Intérieur, auprès de qui sont désormais rattachés les départements et territoires d’Outre-mer, s’est rendu sept fois en Nouvelle-Calédonie, avec le résultat que l’on voit aujourd’hui.   Le projet de "dégel du corps électoral" vient de là. En jeu : accorder le droit de vote à des personnes arrivées depuis moins de dix ans sur le territoire. Cette problématique ramène, une fois de plus, le peuple kanak à la question coloniale. Le texte de loi est en passe d’être voté, fin juin, au Parlement. Les représentants kanak en demandent le retrait. Emmanuel Macron veut bien dialoguer, à condition d’être seul à parler et à décider. En attendant : émeutes et "état d’urgence", jusqu’au 27 mai (pour le prolonger, il faudra une loi). Une "bourde" de plus : le "document martyr" Si c’était tout, ce serait tout. Mais ce n’est pas tout. Autre "bourde" de Gérald Darmanin : à l’automne 2023, ses services adressent au Sénat coutumier et à tous les acteurs politiques néo-calédoniens un projet de base à la négociation d’un nouvel accord politique. Ce document confidentiel est baptisé « document Marty » ; les responsables politiques et coutumiers kanaks le surnomment entre eux "le document martyr". Et pour cause : ce projet fait l’impasse sur les droits fonciers coutumiers et le droit civil coutumier. «  Tout ce qui marque la spécificité institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie, la place reconnue aux kanaks à travers leurs institutions coutumières, leur lien particulier à leur terre, la reconnaissance du peuple d’origine, tout a disparu »  estime Jérôme Bouquet-Elkaïm, avocat qui conseille le Sénat coutumier. Ce nouvel accord est vécu par les représentants kanaks comme une humiliation et une trahison : il est non seulement contraire à l’esprit de l’accord historique de Nouméa signé en 1998, mais il est également contraire au texte lui-même, dont il viole le principe d’irréversibilité.   Ajoutons, pour mettre encore un peu d’huile sur le feu, que l’Élysée a désigné, comme rapporteur du projet de loi constitutionnel, le caldoche Nicolas Metzdorf, député et président du parti Générations NC, farouchement anti-indépendantiste. Une provocation de plus.   Macron a retiré le dossier calédonien à Darmanin et a refilé la patate chaude au minot (Gabriel Attal), lequel a désormais la rude tâche de tenter d’éteindre un incendie que le pyromane de l’Elysée a lui-même allumé. C’est pas gagné ! D’autant qu’on a du mal à discerner, dans l’actuelle "crise", ce qui relève de la "bourde" et/ou de l’irresponsabilité politique du clan Macron, ou au contraire, d’une entreprise tout à fait consciente de passage en force quoiqu'il en coûte , au mépris - notamment - des droits des peuples autochtones. La France est l'un des seuls pays concernés à n'avoir toujours pas ratifié la convention n° 169 du 27 juin 1989 de l'Organisation internationale du travail (OIT) relative aux peuples indigènes et tribaux. Dans le cas présent, on peut comprendre pourquoi : retirer aux communautés kanak les ressources issues du nickel (comme instauré par l'accord de Nouméa), ça doit sûrement aiguiser l'appétit de quelques-uns des copains de Macron, dans la bande "Choose France"...   A suivre…   Tzotzil Trema, agitateur clandestin (éditorial de l'autre journal du dimanche, 19 mai 2024) (1). https://www.france24.com/fr/europe/20240220-baku-connection-la-france-un-punching-ball-de-choix-pour-l-azerba%C3%AFdjan (2). https://www.off-investigation.fr/emeutes-en-nouvelle-caledoniecomment-gerald-darmanin-a-mis-le-feu-aux-poudres/ (3). http://www.coutume-kanak.com/vie-kanak/le-deuil-kanak/   Suites à venir : La Nouvelle-Calédonie, miroir des tentations dictatoriales d'Emmanuel Macron ? Le micmac du nickel Choose France contre les peuples autochtones Suite kanak : les langues de l'iguane et autres saveurs C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI POST-SCRIPTUM «  Sur nos petites îles, nous avons des choses à dire au reste du monde » «  Je défends l’identité kanak, océanienne et universelle. Notre zone qui est l’Océanie et le Pacifique. Nous sommes une partie du monde qui est complètement oubliée, en tout cas méconnue. Sur nos petites îles, nous avons des choses à dire au reste du monde . Nous pouvons apporter le vivre-ensemble, la simplicité. Avant qu’on ne découpe le Pacifique en trois pôles, nos grands-pères étaient tous ensemble. Ils n’avaient que l’océan et l’horizon comme points de chute. Mais, les colons, les évangélisateurs, les navigateurs ont coupé toute cette circulation et cette créativité-là.  (…) Nous devons nous réapproprier cette identité multiple, et la partager, car dans son essence cette identité dit que nous sommes ensemble, que nous sommes Un, et que la différence nourrit. On est Un dans le grand Nous. Voilà ce que nous pouvons apporter aujourd’hui alors que chacun est dans ses extrêmes, qu’il y a des schémas qui nous empêchent de nous voir. Ce sont des mots qui viennent de plus loin que moi et je le dis en toute humilité.  » ( Paul Wamo, poète et slameur, interviewé par France TV / le portail des Outre-mer, 17 juin 2016)

Nouvelle-Calédonie et Choose France, inédit Andreï Sakharov, portfolio Marco Raniéri et autres pépites (l'autre journal du dimanche)

Nouvelle-Calédonie et Choose France, inédit Andreï Sakharov, portfolio Marco Raniéri et autres pépites (l'autre journal du dimanche)

L'autre journal du dimanche, 19 mai 2024. En 68 pages, le menu est copieux, mais mijoté avec des ingrédients qui ne devraient pas rester sur l’estomac... Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Au sommaire :   -       Est-ce que la Nouvelle-Calédonie choose France ? l’éditorial de Tzotzil Trema, notre agitateur clandestin qui, comme d’habitude, n’y va pas avec le dos de la cuiller.   -       L’histoire de Eldhose et Elgi , qui ont échappé de peu à l’expulsion, suivi de Frères migrants (Patrick Chamoiseau, fragments)   -       Géorgie : ce que signifie la "loi russe" (sélection graphique)   -       Jesse Owens, biographie-roman d’une légende   -       Le Tour du jour en 80 mondes : 16 pages de photojournalisme avec l’agence Associated Press, qui vient de recevoir un prix Pulitzer pour une série de reportages sur les migrants en Amérique centrale   -       Avis de recherche : qui a enlevé le garde-champêtre ? , suivi de réclames et de butinages / revue de presse -       L’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert, prix Goncourt de poésie   -       Andreï Sakharov, INÉDIT  : « le monde dans 50 ans » (1974)   -       PORTFOLIO. Marco Ranieri, la voix des arbres   En flip book : https://www.paperturn-view.com/?pid=ODg8808263 Et ci-dessous au format PDF C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, le travail de notre petite rédaction et là, concrètement, notre autre journal du dimanche . Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" les 68 pages de ce numéro pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

En direct de Tbilissi (13 mai). Tenir la nuit

En direct de Tbilissi (13 mai). Tenir la nuit

En photos et vidéos, suite et pas fin de la mobilisation contre le projet de "loi russe" en Géorgie. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2024, la jeunesse a tenu un "piquet de veille" autour du Parlement. Le projet de loi sera sans doute adopté ce mardi14 mai, mais la messe n'est pas encore dite. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Le jeune premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze, et son mentor, l'oligarque pro-russe Bidzina Ivanichvili, se prennent pour les nouveaux génies des Carpathes (sauf que la Géorgie, c'est le Caucase plus que les Carpathes). Jusqu'au bout, ils s'obstineront à promulguer une "loi russe" contestée par une majeure partie de la population, notamment par la jeunesse. Forcément : aux dires de Irakli Kobakhidze, qui affirme se baser sur une "étude scientifique", ses opposants ont un QI "inférieur à la moyenne". L'inquiétante dérive autoritaire du parti Rêve géorgien, initialement classé au centre-gauche, s'explique par la perspective des prochaines élections législatives, en octobre prochain, qu'il craint fort de perdre. La loi sur les "agents de l'étranger", retoquée une première fois l'an passé, vise à instaurer des dispositions qui permettront, sur le modèle de Poutine, de museler médias indépendants, ONG et associations, et partis d'opposition. Comme Poutine l'a montré en Russie, la victoire "électorale" est beaucoup plus facile lorsque les oppositions sont harcelées ou interdites, voire "empoisonnées". Pour parvenir à de telles fins, le bien mal nommé "Rêve géorgien" est prêt à renier ses engagements européens, pourtant inscrits dans la constitution géorgienne. Ce lundi 13 mai au petit matin, malgré une manifestation monstre à Tbilissi le dimanche 12 mai et une nuit de veille autour du Parlement, la commission juridique du parlement géorgien a approuvé en troisième lecture le projet de "loi russe" en moins d'une minute et alors que les députés d'opposition ont été empêchés d'entrer dans l'enceinte du Parlement. Une ultime séance, plénière, aura lieu ce mardi 14 mai. Nul doute que le gouvernement poursuivra son entêtement. La contestation se poursuit avec la perspective d'une grève générale, qui commence ce lundi dans la plupart des universités du pays. Cette jeunesse n'a nulle envie d'un "devenir russe" ; son rêve à elle, c'est un rêve d'Europe et de démocratie. Jusqu'à quel point un pouvoir peut-il mépriser et renvoyer dans les limbes d'un désir asphyxié ? / Jean-Marc Adolphe Entre 23 h et minuit Entre minuit et le lever du jour Au lever du jour A 7 h 30 , premières arrestations Les "forces spéciales" du gouvernement géorgien. Photo DR A 8 h 15 (en Géorgie), la commission juridique du Parlement géorgien vient d'adopter en troisième lecture le projet de "loi russe". La "séance" a duré moins d'une minute ! Et les députés d'opposition ont été empêchés d'entrer dans l'enceinte du parlement. Du jamais vu dans l'histoire de la Géorgie ! Ultime étape : la "loi russe" sera examinée en séance plénière ce mardi 14 mai. La rédaction des humanités , avec la collaboration d'Alyssa G., correspondante à Tbilissi. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, le travail de notre petite rédaction et là, concrètement, celui d'Alyssa G., notre jeune correspondante à Tbilissi. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI Suite géorgienne : A Tbilissi, la folle soirée du 11 mai : https://www.leshumanites-media.com/post/a-tbilissi-la-folle-soir%C3%A9e-du-11-mai Comprendre l'entêtement du parti au pouvoir : https://www.leshumanites-media.com/post/a-quoi-r%C3%AAve-le-r%C3%AAve-g%C3%A9orgien-par-alexander-atasuntsev Manifeste pour une autre Europe : https://www.leshumanites-media.com/post/manifeste-pour-une-autre-europe Géorgie, un rêve d'Europe ! Sérieux ? https://www.leshumanites-media.com/post/g%C3%A9orgie-un-r%C3%AAve-d-europe-s%C3%A9rieux Tbilissi, nuit du 2 mai. # NoToRussianLaw https://www.leshumanites-media.com/post/tbilissi-g%C3%A9orgie-nuit-du-2-mai-notorussianlaw 1er mai en direct de Tbilissi   https://www.leshumanites-media.com/post/1er-mai-en-direct-de-tbilissi-g%C3%A9orgie

17 mai : Tbilissi ne faiblit pas

17 mai : Tbilissi ne faiblit pas

Le temps d'une demi-journée, les médias français (et encore pas tous) ont bien voulu s'intéresser à la Géorgie, essentiellement pour dire que le Parlement avait fini par voter la très controversée "loi sur les agents de l'étranger", avant... de retourner vaquer à d'autres occupations, laissant en berne le désir d'Europe de la jeune géorgienne, Europe pour laquelle nous sommes bientôt cessés voter ! Pourtant, à Tbilissi et pas seulement, la mobilisation ne faiblit pas. Parce qu'une loi qui ne passe pas (qui reste au travers de la gorge), ça... ne passe pas, tout simplement. Avec les très faibles moyens du bord, et notre hélas bénévole jeune correspondante à Tbilissi, les humanités restent en veille. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Au 38ème jour de mobilisation contre la "loi sur les agents de l'étranger", alias "loi russe", adoptée par le Parlement le 15 mai dernier, la Géorgie qui rêve d'Europe et de démocratie ne baisse pas les bras. Hier encore, 16 mai, de nombreux manifestants se sont rassemblés devant le Parlement. Hier à Tbilissi... Contre un pouvoir sourd au désir de la jeunesse (et pas seulement), la population fait chœur, et cœur : Le 16 mai 2024 à Tbilissi. Photo Ezza Gaber D'un côté, il y a la noirceur, de l'autre la couleur, et il se pourrait bien que les couleurs fassent reculer la noirceur : La situation en vrai... ... et sa traduction graphique Parmi les événements d'hier : Défections au sein de la chaîne de télévision pro-gouvernementale : la présentatrice d'une émission matinale, Ana Amilakhvari, a été remerciée pour s'être simplement émue face à la brutalité de la violence policière. D'autres employés de la chaîne auraient vu leur collaboration "interrompue" pour des faits similaires. En revanche, c'est de son propre chef que la célèbre chanteuse et pianiste Irma Sokhadze a décidé d'arrêter l'émission qu'elle produisait sur la même chaîne. « Je ne peux pas continuer à animer une émission de divertissement en ce moment » , a-t-elle sobrement commenté. Des milliers de manifestants ont bloqué la place des Héros, un important carrefour du centre de Tbilissi. Les ministres des affaires étrangères de l'Estonie, de la Lituanie et de l'Islande se sont joints à une marche d'étudiants le long de l'avenue Rustaveli depuis la place des Héros. Le vice-président du Conseil de la Fédération de Russie, Konstant Kosachev, a écrit sur Telegram que la participation des ministres des Affaires étrangères de Lituanie, d'Estonie et d'Islande à "une manifestation illégale et violente" contre la loi géorgienne sur les agents étrangers constituait une ingérence dans les affaires de la Géorgie. Il Kosachev a comparé leur présence à celle de l'ancienne secrétaire d'État adjointe américaine Victoria Nuland lors des manifestations de Maïdan en Ukraine. La valeur des actions de Bank of Georgia et de TBC, les deux plus grandes banques géorgiennes, a chuté respectivement de 12 % et de 15 % à la Bourse de Londres le lendemain de l'adoption de la "loi sur les agents étrangers". Le festival annuel de musique électronique 4GB, qui devait se tenir du 23 au 25 mai, s'est p areillement sabordé. Les organisateurs ont déclaré qu'il était « injustifié » d'organiser un festival compte tenu de « la situation dans le pays. (...) Nous soutenons tous ceux qui luttent pour l'avenir européen de la Géorgie » , ont-ils ajouté. Lazare Grigoriadis, 22 ans, jeune militant du parti d’opposition proeuropéen Droa a été libéré après avoir été arrêté sans aucun motif valable, avec d'autres, ch oisi au hasard. « Ils nous ont frapp és, battus, insultés, et ils nous filmaient en même temps », a-t-il raconté au média indépendant Open Caucasus. L'an passé, arrêté lors d'une manifestation contre ce même projet de "loi russe", il avait passé plus d'un an en prison, condamné pour "hooliganisme mineur". Comme l'avait écrit Le Monde du 24 décembre 2023 , le jeune homme était alors « devenu le visage d’une jeunesse géorgienne perçue comme une menace par le parti prorusse majoritaire au gouvernement, Rêve géorgien » . Dans une interview à la télévision, le premier ministre, Irakli Garibachvili, avait qualifié les jeunes ayant participé aux manifestations de « satanistes » . Cette rengaine est aujourd'hui reprise par les plus zélés propagandistes du Kremlin. Tandis que le présentateur-aboyeur de la première chaîne de télévision russe, Vladimir Soloviev, promet les feux de l'enfer aux Russes qui ont émigré en Géorgie et se joignent aux manifestants, l'idéologue d'extrême-droite Alexandre Douguine a félicité le gouvernement géorgien qui « se rend compte que rompre les liens avec la Russie et introduire des technologies occidentales libérales (...) mèneront le pays à l’effondrement » , tout comme « légaliser le mariage homosexuel » .
A gauche : l'oligarque géorgien Bidzina Ivanishvili et son épouse, Ekaterina Khvedelidze (Photo Gorgy Kakulia). A droite : l'idéologue russe d'extrême-droite Alexandre Douguine (Photo DR). En ce 17 mai, tout comme la Russie, la Géorgie ne se joint d'ailleurs pas à la Journée mondiale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie. En lieu et place, l'Église orthodoxe commémore depuis 2014 la "Journée de la pureté familiale", décrétée jour férié... Fin mars, le parti au pouvoir, Rêve géorgien a annoncé de vastes révisions constitutionnelles visant à interdire la transition de genre et ce qu'il appelle la "propagande LGBT", notamment en interdisant les manifestations publiques ou les publications qui "popularisent la famille ou les relations intimes entre personnes de même sexe". Critiquant à ce sujet l'Union européenne, « nous ne pouvons pas laisser une telle mentalité dépravée s'installer dans notre pays », a réitéré ce 17 mai 2024 Shio Mujiri, numéro deux de l'Église orthodoxe géorgienne et... proche ami d'Alexandre Douguine. En Géorgie, des prêtres orthodoxes célèbrent la journée de la pureté familiale le 17 mai 2023, le même jour que la Journée internationale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie. Photo : Mariam Nikuradze/OC Media. Il en faudra plus pour décourager les manifestants qui continuent de protester chaque jour contre la "loi russe". Hier, à l'appel de Dafioni, un groupe d'activistes, des "mères avec leurs enfants" se sont rassemblées à 16 h sur la place de la Première République de Tbilissi, avant de marcher jusqu'au parlement. Les étudiants en grève pour leur part annoncé qu'ils organiseraient des manifestations quotidiennes dans la première moitié de la journée à partir du samedi 18 mai. A Gori, le souvenir des bombardements russes. Manifestation à Gori, le 8 mai 2024. Photo Mariam Nikuradze En début de semaine, on a aussi manifesté à Gori, ville industrielle de 50.000 habitants au centre de la Géorgie, à une heure de route à l'ouest de Tbilissi à environ 10 km de l'Ossétie du Sud (Gori, où est né un certain... Joseph Staline). Il faut dire qu'à Gori, on ne garde pas un très bon souvenir des Russes. En août 2008, lors de la guerre russo-géorgienne (également connue sous le nom de seconde guerre d'Ossétie du Sud), l'aviation russe a bombardé la ville plusieurs reprises, faisant de nombreuses victimes, avant que les milices sud-ossètes, alliées aux forces russes, ne "finissent le travail". Human Rights Watch et l'ONG russe Memorial (depuis interdite par le Kremlin) avaient alors parlé de véritables "pogroms". Manifestation à Gori, le 8 mai 2024. Photo Mariam Nikuradze A Gori, pour de nombreux manifestants, la lutte contre la "loi sur les agents étrangers" s'inscrivait dans le cadre d'une lutte plus large contre l'impérialisme russe, écrit Mariam Nikuradze, co-rédactrice en chef d' Open Caucasus . Ana Trapaidze, l'une des organisatrices de la manifestation, souligne que la "loi russe" ne vise pas la transparence, comme le prétend le gouvernement. Elle attire l'attention sur les amendements au code des impôts récemment adoptés concernant la propriété dans les zones offshores. « Vous pouvez transférer vos actifs de l'étranger vers la Géorgie sans que personne ne pose de questions » , ajoute-t-elle. « Et pendant ce temps-là, ils voudraient que nous désignions à la vindicte des militants des droits de l'homme et que nous les désignions comme "agents de l'étranger". On est déjà passés par là, on ne reviendra pas là-dessus ! » La rédaction des humanités , avec Alyssa G., correspondante à Tbilissi. Tbilissi, mai 2024. PORTFOLIO DIMA ZVEREV C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, le travail de notre petite rédaction et là, concrètement, celui d'Alyssa G., notre jeune correspondante à Tbilissi. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

A Tbilissi, la folle soirée du 11 mai

A Tbilissi, la folle soirée du 11 mai

Jesse Owens, biographie-roman d'une légende

Jesse Owens, biographie-roman d'une légende

Jesse Owens, lors d’un 200 mètres aux Jeux olympiques de 1936 de Berlin. Photo Associated Press Après Che Guevara, Martin Luther King et Toussaint Louverture, le romancier et dramaturge Alain Foix consacre aux éditions Gallimard une nouvelle biographie-roman à Jesse Owens, légende de l'athlétisme mondial, quatre fois médaillé d'or aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, et à qui Adolf Hitler refusa de serrer la main. Pour les humanités / journal-lucioles, entretien exclusif accompagné de bonnes feuilles et d'un somptueux album photos. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI "Aucun athlète n’a peut-être mieux symbolisé le combat de l’humanité contre la tyrannie, la pauvreté et l’intolérance raciale." (Jimmy Carter, Président des États-Unis, 1977-1981)   Né J.C (James Cleveland) comme Jésus Christ, dans un foyer croyant, il est devenu J.O (Jesse Owens) comme Jeux olympiques. Il est entré dans l'Histoire pour avoir remporté, comme personne avant lui, quatre médailles d'or en 1936, aux Jeux olympiques de Berlin, qui plus est au nez et à moustache de Hitler, fort courroucé de voir triompher un athlète noir dans l'enceinte du gigantesque Olympiastadion de Berlin, qui devait consacrer la "race aryenne"... Jesse Owens : une légende. Pourtant, confie Alain Foix qui vient de lui consacrer une biographie-roman (Gallimard Folio), Jesse Owens n'était pas un "super héros", même pas quelqu'un qui faisait manifeste de sa "couleur de peau". Né en Alabama, dans ce sud raciste qu'a évoqué Billie Holliday dans Strange fruit , petit-fils d'esclaves et dernier d'une fratrie de 11 enfants, Jessie Owens a appris a baisser les yeux face aux blancs. C'est pourtant un blanc, Charles Riley, fils d'Irlandais pauvres venus travailler dans les mines de l'Ohio, qui a repéré le jeune garçon et a su deviner dans sa foulée la promesse d'un champion. Cette légende, Alain Foix la narre avec la verve du romancier, sans trahir cependant l'exactitude la biographie. Et l'on ne saurait en outre se plaindre de quelques "échappées", hors de la stricte "biographie", par exemple lorsqu'Alain Foix, en quelques paragraphes particulièrement bien ciselés, évoque le contexte ces fameux Jeux olympiques de 1936 sous bannière nazie. Alain Foix n'en est pas à sa première biographie : avant Jesse Owens, Che Guevara, Martin Luther King et Toussaint Louverture. Son écriture est gouleyante, sans jamais être sirupeuse : il y a du rhum blanc, du sucre de canne et du citron vert, comme dans le ti punch dont a le secret la Guadeloupe, terre nourricière de l'auteur, qui y a dirigé la Scène nationale. Dramaturge et metteur en scène, il dirige aujourd'hui le Bazar Café, tiers-lieu culturel à La Charité-sur-Loire, où vient d'avoir lieu, comme chaque année depuis 2005, le Festival du Mot. / J-M. A. ENTRETIEN "Mon principe, c'est d’entrer dans le personnage, d’être avec lui, de le faire vivre de l'intérieur" Les humanités -  Roman ou biographie ? Comment définirais-tu le livre que tu viens de consacrer à Jesse Owens ? Parce que tu es romancier, est-ce que c'est une biographie ? Comment tu définirais ce livre ? Alain Foix  - Mes biographies sont un peu particulières, c'est-à-dire que je les écris comme des romans, même si ce sont vraiment des biographies.   Les humanités -   Comment as-tu rencontré Jesse Owens ? Alain Foix –  D’une certaine manière, je l'ai rencontré petit. Quand j'étais athlète, Jesse Owens était un peu mon idole. Il se trouve que Gallimard, où j’ai déjà publié trois biographies, avait envie que j'écrive sur Jesse Owens, et m'a donc commandé ce livre. Gérard de Cortanze, qui était à l'époque directeur de la collection, est aussi un fan d'athlétisme et il savait que cela ne pouvait que m’intéresser. Entre temps, Gérard de Cortanze est parti, mais Gallimard a gardé l’idée. Les humanités -   Il n'y a aucune biographie à ce jour en français de Jesse Owens ? Alain Foix –  Si, il y en a quelques-unes, mais la mienne est différente. Mon principe, c'est d’entrer dans le personnage, d’être avec lui. Je le fais vivre de l'intérieur, en essayant d'être au plus près de sa vérité, de comprendre sa démarche, et aussi son environnement… Je le mets en situation. Je suis aussi dramaturge, donc cette question de mise en situation ne m’est pas étrangère. Les humanités -   Que dirais-tu, en quelques mots, à des jeunes qui n'auraient encore jamais entendu parler de Jesse Owens ? Alain Foix –  Je dirais que c'est un vrai héros, mais pas un "super héros" du genre Superman. C'est un vrai héros dans le sens où il va au bout de lui-même, il affronte les difficultés, et il arrive à les vaincre. Parfois, il a aussi des problèmes avec la vie. C'est un personnage complexe, comme tous les personnages que j'aborde dans mes romans et biographies. Au fond, j’essaie de voir comment un personnage se construit dans sa propre complexité.(…) Aux Jeux olympiques de Berlin, en 1936, il remporte le 100 mètres, le 200 mètres, le 4 x 100 mètres et le saut en longueur. C'est la première fois qu'un athlète remporte quatre médailles d'or aux Jeux olympiques, de plus un athlète noir. Or, on est dans une situation tout à fait particulière, puisqu'on est en 1936, Hitler a pris le pouvoir trois ans auparavant, c'est donc l'époque du Troisième Reich. Les Jeux olympiques n'ont pas été attribués à Hitler, comme on croit. Les Jeux olympiques avaient été attribués à Berlin avant qu'Hitler ne prenne le pouvoir. Et Hitler, au départ, ne voulait pas ces Jeux olympiques, d'abord parce qu’il n'était pas très fan de sport. Mais Goebbels l’a convaincu que c’était l'occasion de montrer au monde entier la puissance de l'Allemagne… Aujourd'hui, il y a cette flamme olympique qui est en train de courir depuis Athènes jusqu'à Paris. Il faut savoir que c'est une idée nazie, de l'Allemagne hitlérienne : il fallait allumer la flamme avec un miroir qui reflète le soleil. Il y avait 4.600 relayeurs qui se relayaient pour arriver jusqu'à Berlin. L'idée qui était derrière, en fait, c'était de montrer qu'il y avait une liaison organique entre les Grecs et les Aryens, car pour la théorie nazie, les Aryens étaient les ancêtres des Grecs modernes. Les humanités -    Pour revenir à Jesse Owens, il gagne ces compétitions que tu viens d'évoquer, et Hitler refuse de lui serrer la main ? Alain Foix –  Hitler refuse de lui serrer la main, comme il refusait de serrer la main à tous les noirs, juifs, tziganes, etc. Au départ, il ne saluait que les vainqueurs « aryens ». Le président du comité olympique a dit « ce n'est pas dans le protocole, soit, vous serrez la main à tout le monde, soit vous le faites derrière les tribunes, mais pas officiellement, vous ne pouvez pas faire de discrimination. Hitler a donc préféré ne saluer personne, mais recevoir certains athlètes dans une loge privée.   Les humanités -  Tu disais que Jesse Owens est un héros et en même temps, que c'était un homme ordinaire. Ça n'est ni Martin Luther King, ni même les athlètes noirs-américains qui, en 1968 à Mexico, ont levé le poing sur le podium. Alain Foix –  Ce n'était pas quelqu'un de violent, c'était un homme très calme. Et ce n'était pas un intellectuel qui était aussi un intellectuel. Ce n'était ni un Martin Luther King, ni un Che Guevara, ni un Toussaint Louverture, pour citer les trois personnages auxquels j’ai déjà consacré des biographies. Jesse Owens, c'est un homme qui avait des qualités extraordinaires, qu’il a travaillé grâce à des entraîneurs qui ont découvert ses talents, des entraîneurs blancs. Et d'une certaine façon, il n'a jamais conçu d'opposition radicale entre noirs et blancs. (…) Il y a autre chose chez lui, c'est qu'il essaie toujours de trouver le bon visage de quelqu'un. Et même chez l'ennemi, il va essayer de trouver ce qu'il y a de bon chez lui. Ça, C'est une de ses qualités, ce qui le rapproche d’ailleurs des Cherokees, parce qu’il a du sang cherokee, et les Cherokees avaient cette manière d’intégrer l’apport du colon…   Les humanités -  C'est très Édouard Glissant, ça ! Alain Foix –  Tout à fait. On est dans le métissage. Les humanités -  Comme tu l'as dit, c'est une biographie romancée, mais qui s'appuie sur des documents. J'imagine que tu y as passé beaucoup de temps. Alain Foix –  Oui : un an et demi à deux ans. Les humanités –  Et si dans cette quête, tu avais un élément à retenir, que tu ne savais pas de Jesse Owens, quelque chose qui t’aurait particulièrement marqué ? Alain Foix –  Il y a au moins deux choses qui peuvent paraitre anodines. Lorsqu’ il était petit, il était très maladif. Un jour, il a eu une espèce de bubon sur la poitrine, tout près du cœur. Et sa mère l'a opéré à vif parce qu'autrement, il allait mourir. La deuxième chose qui était intéressante à savoir, c'est que Jesse Owens fumait un paquet de cigarettes par jour et qu'il avait signé un contrat avec Lucky Strike. Sa photo était même imprimée sur les paquets de Lucky Strike ! Propos recueillis à Reims, le 14 mai 2024. BONNES FEUILLES (EXTRAIT) (...) Assis au milieu de ses adversaires dans la chambre d’appel sentant la sueur et le camphre, il s’est levé sans hâte de son banc à l’annonce d’une voix rude et nasillarde sortant des haut-parleurs Telefunken : « Jesse Owens, couloir 1, dossard 733 », et s’est dirigé calmement vers la lumière.   Les pointes de ses chaussures neuves claquent sur le sol en béton. De magnifiques chaussures de sprint en cuir souple comme il n’en a jamais eu, offertes par les frères allemands Adolf et Rudolf Dassler. Chaussures brunes à deux bandes latérales qui en accueilleront bientôt une troisième lorsque Adolf, séparé de son frère, les appellera Adidas, la marque aux trois bandes, tandis que Rudolf créera les Puma.   Deux frères au nez creux, cordonniers et fils de cordonnier qui ont senti le vent tourner. Un vent mauvais mais bon pour leurs affaires. Ils se sont inscrits dès mai 1933 au parti nazi, ce qui leur a permis d’équiper la Wehrmacht. De même que leur sens aigu des affaires leur a immédiatement fait subodorer que ce jeune noir*2 américain dont tout le monde parle déjà avec admiration serait l’Hermès aux pieds ailés qui communiquerait par le monde entier la réputation de leur entreprise.   Et c’est avec ces chaussures, faites sur mesure par des nazis pour des pieds si petits pour un homme de sa taille (il chausse du 39 pour 1,78 m), que Jesse Owens est prêt à entrer dans l’Histoire en ridiculisant la prétention nazie de la race supérieure.   Mais ce ne sera que la conséquence directe d’une chose pour lui essentielle et centrale : courir et gagner.   Il se sent si bien dans ses souliers, lui qui enfant courait pieds nus dans la lande d’Oakville, Alabama, sa ville natale. Ce petit va-nu-pieds qui n’avait rien, deux seuls vêtements pour couvrir sa nudité, un pour la semaine et l’autre pour le dimanche, aimait courir. La course, la seule chose qu’il possédait en propre, et par elle il exerçait sa liberté, sa toute-puissance sur le monde et sur lui-même. Comme tous les enfants de la Terre, il imaginait, dans la solitude et à l’abri des regards, son pouvoir sur l’univers. Pas si différent en somme du petit Jean-Christophe, héros éponyme du roman de Romain Rolland qui, sous le ciel allemand, commandait aux nuages en courant dans les champs.   Je n’étais pas si bon à cet exercice de la course, confia-t-il un jour, mais je l’aimais. C’est une chose que vous pouvez faire par vous-même et sur laquelle vous exercez votre pouvoir. Vous pouvez aller dans n’importe quelle direction, comme vous voulez, vite ou lentement, vous battre contre le vent si vous en avez envie, cherchant de nouveaux horizons, juste par la force de vos pieds et le courage de vos poumons.   De fragiles poumons en l’occurrence que ceux de ce garçon maladif, souffreteux, bronchiteux, subissant tous les hivers de terribles pneumonies, souci permanent pour sa mère Emma qui entourait de ses soins cet enfant inattendu, le septième de la fratrie, né si tard, au moment où elle pensait ne plus être en âge de procréer. Il était son petit miracle, ce cadeau que Dieu lui aurait fait à l’exemple d’Isaac né du ventre ridé de Sarah, femme d’Abraham. (...) Alain Foix PHOTOGRAPHIES Sur cette photo du 11 août 1936, Jesse Owens, au centre, salue lors de la présentation de sa médaille d'or pour le saut en longueur, aux côtés du médaillé d'argent Lutz Long, à droite, de l'Allemagne, et du médaillé de bronze Naoto Tajima, du Japon, lors des Jeux olympiques d'été de 1936 à Berlin. La médaille d'argent de Lutz Long, le sauteur en longueur allemand qui s'était lié d'amitié avec Jesse Owens lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936, a été vendue aux enchères pour 488.000 dollars, une somme qualifiée de prix record pour un prix de deuxième place vendu aux enchères. Photo AP Un portrait de Jesse Owens, qui a remporté quatre médailles d'or aux Jeux olympiques de 1936 à Berlin, figure dans une exposition à Paris,  avant les prochains  Jeux olympiques d’été, qui montre comment les Jeux ont été un "miroir de la société" depuis le début du 20e siècle. Photo Laurent Cipriani / AP. A gauche : équipe d'athlétisme du collège - 1928 . Il s'agit d'une photo de l'équipe d'athlétisme du collège Fairmount, l'école que Jesse Owens a fréquentée de 1927 à 1930. Sur cette photo, Owens est vraisemblablement le garçon au troisième rang, troisième à partir de la droite, avec l'astérisque imprimé sur son maillot. Charles Riley, l'entraîneur d'athlétisme d'Owens, est l'homme au centre du dernier rang, portant un costume. A droite : équipe d'athlétisme du lycée - années 1930 . Jesse Owens a fréquenté l'East Technical High School de Cleveland de 1930 à 1933. Cette photo de l'équipe d'athlétisme de l'école, sur laquelle Owens et son coéquipier Dave Albritton se tiennent au premier rang derrière les trophées de l'équipe, aurait été prise pendant cette période. Source : Archives de l'Université de l'État de l'Ohio. Rencontre avec le maire de Cleveland Ray T. Miller . Après que Jesse Owens a établi trois records nationaux au championnat national d'athlétisme interscolaire qui s'est tenu à Chicago le 17 juin 1933, la ville de Cleveland lui a rendu hommage en organisant un défilé et une rencontre avec le maire Ray T. Miller. Sur cette photo, on le voit accepter une résolution "élogieuse" de la ville de la part du maire Miller (en costume blanc). À gauche du maire Miller se trouve le père de Jesse, Henry Cleveland Owens, et à droite de Jesse Owens se trouve sa mère, Emma Owens. Source : Bibliothèque publique de Cleveland. Les pieds les plus rapides du monde . Deux enfants du quartier - Margaret Coston et Clara Wright - admirent les pieds de Jesse Owens qui, quelques jours auparavant, a battu le record du monde du 100 mètres lors de la compétition d'athlétisme interscolaire de Chicago. Cette photo a été prise le 20 juin 1933. Source : Bibliothèque publique de Cleveland. Livraison de colis de Noël aux enfants nécessiteux . Pendant la période de Noël 1935, alors qu'il est l'un des héros sportifs les plus connus de Cleveland, Jesse Owens livre des colis de Noël aux enfants nécessiteux. Les colis ont été offerts par Alonzo Wright, propriétaire d'une station-service dans laquelle Owens a travaillé entre 1933 et 1936. On voit Owens donner un des paquets à Robert Shepherd, qui vivait au 9506 Cedar Avenue. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). Lutz Long . Selon Jesse Owens, il aurait probablement commis une faute et n'aurait pas remporté l'épreuve du saut en longueur aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 s'il n'y avait pas eu Lutz Long, un sauteur en longueur allemand qui participait également à l'épreuve. Long a calmé la nervosité d'Owens après ses deux premiers sauts ratés. Lors de son troisième et dernier saut, Owens s'est qualifié pour la finale de l'épreuve, qu'il a finalement remportée. Long, qu'Owens considérait comme un ami, fut plus tard enrôlé dans l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale et est mort au combat en Sicile en 1943. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). La parade de Cleveland . Jesse Owens est rentré aux États-Unis à la fin du mois d'août, après avoir remporté quatre médailles d'or aux Jeux olympiques de Berlin en 1936. Le 25 août, la ville de Cleveland a organisé un défilé en son honneur. Sur cette photo, on voit Owens passer en voiture devant une foule venus assister à l'événement. Le maire de Cleveland, Harold Burton, est à ses côtés (à droite). Source : Bibliothèque publique de Cleveland. Réception des jeunes arbres olympiques . Tous les vainqueurs des Jeux olympiques de Berlin en 1936 ont reçu des jeunes arbres pour commémorer leur victoire. Jesse Owens, qui a remporté quatre médailles d'or à ces Jeux olympiques, en a reçu quatre. Sur cette photo, Ruth Owens, son épouse, est représentée avec trois des jeunes arbres qui sont arrivés chez eux par la poste le 23 décembre 1936. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). Des retrouvailles avec l'entraîneur Riley. Le 18 mai 1946, Jesse Owens retourna à Cleveland pour assister à une célébration au lycée James Ford Rhodes qui rendait hommage aux 32 années de service dans les écoles publiques de Charles Riley, l'entraîneur d'athlétisme de Jesse Owens au collège et au lycée. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles. Pas encore prêt à vous abonner ? "Acheter" cet article 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Raimund Hoghe s'en est allé.

Raimund Hoghe s'en est allé.

Photo José Caldeira En hommage à Raimund Hoghe, "l'espace-temps de la présence au monde" Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI 14 mai 2021, 23 h. A l'instant. Apprendre la mort de Raimund Hoghe. Ex-dramaturge de Pina Bausch, immense chorégraphe-metteur en scène.
Pas pour me vanter, mais j'ai été le premier à présenter son travail, en France, au Théâtre de la Bastille. Avec son premier solo, prodigieux, " Meinwärts ".
Forcément nous étions amis. En plus d'être un immense artiste, Raimund était (il me coûte de dire "était") un être d'une sensibilité extraordinaire attentive, généreuse, humaine quoi.
En 2003, à la demande la revue " DITS " en Belgique, j'avais écrit un texte sur lui, ""L’espace-temps de la présence au monde". Ce texte avait touché Raimund. Ci-dessous, en intégralité.
Raimund était un ange. En 2010, au Centre Pompidou, Raimund Hoghe avait présenté un spectacle-hommage à Dominique Bagouet, dont il disait : « Je me souviens d'une sensation de tendresse et d'humanité dans son travail que je ne vois que très rarement aujourd'hui. C'est quelque chose de perdu, et c'est de cette perte que je voudrais faire partir ma création. J'aimerais également qu'apparaisse cette métamorphose de la mémoire que provoque un souvenir relu à l'aune de notre temps présent. » Mémoire « des voix chères qui se sont tues » , celle de Bagouet, mais aussi, celle d'Hervé Guibert, celle encore de Federico Garcia Lorca, celles enfin d'une période, les années 1980, hantée par les ravages du sida. Cette pièce s'intitulait "Si je meurs laissez le balcon ouvert". Titre emprunté à un poème de Federico Garcia Lorca : Outremonde Adieu Si je meurs
laissez le balcon ouvert.

L'enfant mange des oranges.
(De mon balcon je le vois)

Le moissonneur fauche le blé.
(De mon balcon je l'entends)

Si je meurs
laissez le balcon ouvert !
Ce soir, cher Raimund, promis, je laisse le balcon ouvert. Jean-Marc Adolphe, 14 mai 2021 Raimund Hoghe, Skyroom Project,  festival Crossing the Line à New York, 2010. Photo Erin Baiano / New York Times "L’espace-temps de la présence au monde"
Venir au monde. Chacun, à l’instant de sa naissance, vient au monde. C’est dire que l’événement de cette venue est évidemment marqué par la plus singulière nouveauté, en même temps qu’il se déploie dans une communauté d’appartenance, le monde, qui a commencé et se terminera bien au-delà des durées de vie de chacun.
Et ensuite ? Dans le temps que chacun passe à être venu au monde, se logent toutes sortes d’occupations, qui meublent ce temps, et parfois le rendent habitable, parfois insupportable. Nous sommes une espèce chronophage, qui consomme le temps sous toutes les formes de leurres et d’activités que l’ingéniosité humaine, puis industrielle, a su déployer. Il est facile d’oublier, face à tant de tentations plus ou moins satisfaites, que "venir au monde" est un événement que rien n’achève. Se demande t-on assez ce qui, dans le devenir de notre propre humanité, a lieu d’être?
Raimund Hoghe est né dans un pays qui s’était rallié à l’extermination d’autrui. Il y a grandi sans grandir tout à fait. Enfant bâtard, né d’un père qu’il n’a pas connu. Enfant malade, dans l’après-guerre où la rareté des médicaments qui auraient pu le soigner a fait de sa venue au monde une « malformation », un dos non conforme qui s’est voûté avant l’heure, s’est érigé en bosse que l’enfant devenu homme porte toujours avec lui. Ce n’est évidemment pas accessoire. Cela fonde un corps, différent, marginal, et cependant humain, qui va chercher des lieux d’amour dans un monde toujours enclin rejeter les "pas comme". Encore aujourd’hui ? Encore aujourd’hui. « Les Allemands n’aiment pas les gens de petite taille » , dit Raimund Hoghe : « Il demeure un réel problème de regard sur la différence en Allemagne. Des régions entières sont à déconseiller à un noir qui aurait envie de s'y promener. Il y courrait de réels dangers. Regardez la rue allemande : il y a une tendance à l'allure stricte, plutôt uniforme. Plus qu'ailleurs. Je voyage beaucoup, j'observe. Et si vous m'accompagniez, je vous assure que vous seriez étonné par le regard porté sur moi. Une personne difforme physiquement, si elle est dans un foyer, ou à la limite au coin de la rue en train de mendier, ça passe. Mais que mon aspect soit ce qu'il est, et que j'ai une vie sociale aussi riche et développée, est une chose souvent reçue avec malaise » (1).
Raimund Hoghe a fait de l’art d’être différent une façon de questionner ses semblables. Il a d’abord consigné dans l’écriture cette quête d’appartenance au monde des autres. Dans le quotidien Die Zeit , il a fait office de portraitiste-conteur, narrant des « parcours en dehors des normes » , jetant tour à tour son dévolu sur des marginaux comme sur des personnalités de premier plan ; chaque portrait dessinant en filigrane les visages d’une époque. (2). Simultanément, il aura été, dans la coulisse du Tanztheather de Wuppertal, le "dramaturge" de Pina Bausch, tout au long d’une décennie, de 1980 à 1990. Quelle est la fonction d’un "dramaturge" dans les paysages de la danse-théâtre auxquels Pina Bausch a su donner des contours et des reliefs inédits ? Honnêtement, on ne sait pas. Dans la tradition du théâtre germanique, le "dramaturg" est le porte-parole du texte, une sorte de garant du sens. Mais chez Pina Bausch, aucun texte pré-existant ne vient tramer l’action : la mise en jeu de situations issues d’improvisations, et leur assemblage sur le mode du collage, répondent à ce que Witkiewitz qualifiait de « logique interne du devenir scénique » . Il ne s’agit plus, dans cette optique, de "venir sur scène", mais de "venir à la scène" (comme on vient au monde) et ce "devenir scénique" est habité des présences singulières qui l’incarnent, dans une multiplicité de lieux d’être qui rendent obsolète l’idée même de "personnage". On imagine alors le "dramaturge" Raimund Hoghe en observateur de ces lieux d’être, en veilleur d’un espace où les différences les plus insolites, voire les plus saugrenues, peuvent enfin s’exprimer sans le souci de la conformité aux normes sociales. Ce soir, on joue. Mais dans la répétition même, et pas seulement le soir du spectacle, le "jeu" s’éprouve et se révèle, à chacun et communément : « entre la solitude et la compagnie, il y a un geste qui ne commence en personne et qui se termine en tous » , écrit le poète Roberto Juarrroz. Telle serait la trajectoire de ces « histoires de théâtre dansé » que Raimund Hoghe a réunies dans un livre qui, loin de théoriser sa collaboration avec Pina Bausch, éparpille des fragments échappés de la scène, les collecte de façon apparemment aléatoire.

Quand et comment commence le besoin de créer ? Question irrésolue, où se niche le mystère d’une origine polyphonique, à jamais perdue dans l’enfance. Au moment où il cesse d’être le dramaturge de Pina Bausch, Raimund Hoghe entreprend de créer quelques solos avec des danseurs issus du Tanztheather de Wuppertal. Ainsi débute pour lui un processus d’individuation de l’acte de créer, qui passe encore par le corps de l’interprète, lieu et foyer d’une projection de soi, hors de soi, véritable déclaration d’amour à l’altérité de la danse, sublimation chaque fois rejouée du « Je est un autre » . Raimund Hoghe, alors, se tient à la lisière de la scène. Juste au bord. Pas tout à fait dans le noir, pas encore dans la lumière. Venir au monde peut aussi se dire voir le jour .
En 1994, le solo avec lequel Raimund Hoghe devient enfin son propre interprète porte un titre emblématique : Meinwärts , "Vers moi-même". Toute création est, aussi, une création de soi. Raimund Hoghe en fait le cœur même de sa démarche naissante, que l’on dira, faute de mieux, auto-biographique. Meinwärts s’ouvre sur la silhouette nue de Raimund Hoghe, de dos, tentant vainement de s’accrocher à un trapèze suspendu. Inaccessibilité, peut-être, des jeux de l’enfance refusés à l’enfant bâtard et différent. Scène primitive : dans ce dévoilement de soi qui ouvre le chemin, Raimund Hoghe n’exhibe pas sa bosse, il dit simplement : voilà ce que fut mon enfance, voilà qui je suis. Il y aurait beaucoup à écrire sur la place du dos dans la frontalité des arts de la scène (3). On se contentera ici de mentionner un solo de Trisha Brown (suggéré à la chorégraphe américaine par Robert Rauschenberg) entièrement dansé de dos, If you couldn’t see me . Insoupçonné de la vision. Le dos comme envers du visage. « Si vous ne pouviez pas me voir » : dans ce jeu où Trisha Brown questionne la perception du spectateur, lui refusant le face-à-face, elle donne à voir cette vérité physiologique : le dos est le véritable visage de sa danse. Dé-visager cet envers, c’est accéder à une certaine pré-expressivité du geste contemporain. Le présent musculaire de l’instant dansé résulte d’une architecture patiente : l’histoire d’un corps est sa mémoire ; paysage humain où se forment de nouvelles représentations. Ce que montrait fort judicieusement une séquence de Splayed mind out (1997), le spectacle que Meg Stuart avait conçu avec Gary Hill : une danseuse livrait son dos à l’effet de loupe d’une caméra braquée sur lui, et les seuls mouvements de la colonne vertébrale et des omoplates animaient d’étranges géographies corporelles.
Dans l’exposition première du dos de Raimund Hoghe, quelques spectateurs indisposés n’auront vu qu’incitation "malsaine" à un voyeurisme compassionnel. A un journaliste du Frankfurter Rundschau , qui lui demandait précisément ce qui l’avait « poussé à monter sur scène » , Raimund Hoghe répondait : « Justement parce qu’on ne voit pas souvent des corps comme le mien, et parce que je pense qu’ils ont eux aussi le droit d’exister. (…) Je peux donner corps à une musique sentimentale d’une façon différente qu’un corps parfait. La fêlure est toujours perceptible chez moi. L’avenir des corps m’intéresse aussi beaucoup, à travers la génétique par exemple : un corps comme le mien n’existerait plus. On en aurait fini avec les corps hors normes. Pour beaucoup, le fait de voir sur scène un corps comme le mien est une provocation. (…) Ils reculent alors devant eux-mêmes. Il existe une théorie affirmant que les spectateurs veulent voir sur scène des corps auxquels ils peuvent s’identifier. Avec mon corps, cette identification n’a plus lieu d’être, personne n’a envie d’avoir mon corps. Donc le spectateur est renvoyé à son propre corps, comme un voyeur ». (4)
S’il y a toujours dans la danse ou dans le théâtre un travail de composition d’une altérité, Raimund Hoghe, depuis sa seule présence, vient d’emblée à la scène avec un corps autre, et cette différence, au-delà de l’intime qu’elle met en jeu, est en soi politique. A l‘opposé des "corps sains", parfaits, que véhicule souvent une certaine idéologie (du) spectaculaire. Se souvenir que l’un des tout premiers films de propagande nazie, Les chemins de la force et de la beauté ( ICI ), exaltait la vision de corps triomphants, aguerris par la seule activité physique. Le corps de Raimund Hoghe est un négatif possible à cette terrifiante uniformisation d’un corps glorieux. Et cette venue, au monde et à la scène, d’un corps difforme condense dans sa singularité la violence de l’Histoire. Car Raimund Hoghe, d’une voix sans affect, qui n’est pas celle d’un "acteur", parsème son solo de bribes de sa propre biographie. Il y adjoint une évocation de Joseph Schmidt, célèbre ténor juif (et lui aussi « de petite taille » ) persécuté par les nazis dans les années 1930. Et loin de s’en tenir au seul passé allemand, Raimund Hoghe lance des passerelles hardies dans le présent en associant aux victimes du nazisme les ravages du sida. Il énonce tout cela dans un geste dont la forme n’est en rien vindicative : il dispose sur le plateau du théâtre des portraits d’amis disparus, lit des courriers qu’ils lui ont adressé ; ou encore raconte brièvement des scènes vues dans le métro ou dans la rue. Dans Lettere amorose (1999), Raimund Hoghe évoque le sort des étrangers et des réfugiés, à partir de lettres d’amour ou d’anecdotes du quotidien, dans lesquelles l’horreur surgit sans crier gare. Le réel ultra-subjectif d’un homme devient ici proposition de lecture d’une histoire commune. Et c’est depuis cette extrême subjectivité qu’advient ce qui a lieu d’être sur une scène.
Bien évidemment, la différence physique ne saurait à elle seule constituer le lieu d’être d’un spectacle. A partir de Meinwärts , Raimund Hoghe n’a cessé de ramifier les contours d’un autoportrait mis en regard du monde. « Lorsque je travaillais à mon premier solo » , confie t-il, « j'ai commencé par le faire non pas dans un studio, mais dans mon appartement, le plus souvent le soir, À la nuit tombée. Une fenêtre me servait de miroir. Dans l'obscurité elle reflétait mes mouvements et la pièce où je me trouvais. Mais en même temps il était encore possible de regarder vers l'extérieur. (…) Peut-être ces premières tentatives de répétitions devant la fenêtre reflètent-elles aussi ce qui m'intéresse au théâtre : la relation entre le monde intérieur et le monde extérieur, le personnel et le commun, la proximité et la distance, le rêve et la réalité, le passé et le présent » .
Chambre séparée (1997), puis Another Dream (2000), passent au tamis de la mémoire le sable du temps révolu. Les années 50 et 60 prennent corps dans des refrains d’époque, se distillent en quelques touches où se percutent le temps du quotidien et celui de l’Histoire. Ainsi, dans Another Dream , Raimund Hoghe se souvient de sa sœur en train de laver l'escalier de la cave alors qu'on annonce l'assassinat de Kennedy. Ici et ailleurs. L’espace de la scène est pour Raimund Hoghe le lieu même d’un espace-temps, chambre noire où se ritualise la nostalgie de ce qui a eu lieu. Le chorégraphe japonais Hideyuki Yano, qui avait constitué une compagnie en France dans les années 1980, parlait de la scène comme « fragment d’un espace mental » . C’est de cela qu’il s’agit chez Raimund Hoghe, dans un travail de remémoration qui défait l’agitation quotidienne et agence l’espace et le temps du geste comme dans un jeu de patience. Objets minutieusement disposés sur scène, loupiotes et bougies délicatement installées, inscriptions qu le spectateur perçoit sans toujours les déchiffrer… Raimund Hoghe installe le temps de sa présence dans le volume du regard, en déplie les anfractuosités secrètes.
« Il faut jeter son corps dans la lutte » , dit-il parfois en citant Pasolini. Mais Raimund Hoghe a su inventer une lutte ascétique, tissée d’événements minuscules dont la densité cérémonieusement mise en scène dit l’essentielle fragilité de ce qui vient au monde. Dans son plus récent spectacle, Young people, old voices (créé dans le cadre de Bruges 2002), Raimund Hoghe invite douze jeunes gens à partager ce « sentiment d'une stupeur personnelle face à ce qui est simple, face à ce qui va de soi, ce qui est quotidien » . D’une génération à l’autre, inventer un art du passage qui saurait transmettre cette part d’humanité commune, où devrait s’enraciner, à partir du refus de dominer, la belle diversité de chacun. Hors des territoires usuels de la danse ou du théâtre, Raimund Hoghe donne à voir, dans l’inédit paradoxal d’une représentation, la virtualité réelle des présences, solitaires et communes, qui contiennent le monde.

Jean-Marc Adolphe
texte paru dans la revue DITS n° 2 (publication du MAC's - Musée des Arts Contemporains), Belgique, 2003

(1) - Ces portraits ont été rassemblés dans plusieurs livres : Schwäche als Stärke ("La faiblesse est une force"), 1976 ; Anderssein. Lebensläufe ausserhalb der Norm ("Être différent. Des parcours en dehors des normes"), 1982 ; Wo es nichts zu weinen gibt ("Où il n’y a pas de quoi pleurer"), 1987/90 ; Zeitporträts ("Portraits d’une époque"), 1993.
(2) - Entretien avec Gérard Mayen, pour le site internet de la revue Mouvement , Festival Montpellier-Danse, 2001.
(3) - On ne peut que renvoyer, à ce propos, au magnifique essai de Georges Banu, L’Homme de dos , qui tente une étude comparée des représentations du dos en peinture et dans le théâtre.
(4) - Entretien avec Florian Marzacher, Frankfurter Rundschau , 21 mars 2002. http://raimundhoghe.com/ Raimund Hoghe. Illustration Francis Braun. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre petite rédaction. Cet article vous a intéressé ? Alors, pourquoi pas lui dédier 1 € ? (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

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