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Un journal-lucioles

Un journal-lucioles

L'édito fondateur des humanités (mai 2021). « Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d'humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes -en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur -devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensée à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. » Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles , Éditions de Minuit, 2009. Il est temps. Il est grand temps. Longtemps cela a couvé, en toutes sortes de galeries souterraines, et puis un jour, cela éclot. Ce jour, c'est maintenant. Dans le brassage des guerres, des pauvretés, des horizons qui se réduisent à peau de chagrin, les humanités sont tant et tant malmenées ; il est grand temps qu'elles s’indignent, se révoltent, se réveillent, reprennent leur droit d’être dont elles ont été spoliées jusqu’à plus soif. Les humanités doivent elles attendre davantage d'être encore plus anéanties pour se soulever et reprendre le pouvoir du vivant, qui n’est pas un algorithme ? C’est un chemin. Les humanités, nos humanités, restent encore à venir, cela doit se dire. Quoique aveuglées, considérablement diminuées par les multiples pollutions qui minent aussi nos vies (Pasolini), les lucioles n’ont pas totalement disparu. Elles doivent cette résistance-résilience à leur capacité à élaborer des stratégies collectives (ainsi, certaines espèces savent clignoter en groupe, de manière synchrone). Au Japon, les lucioles ont été déclarées «trésor culturel», c’est à dire un bien d'une valeur exceptionnelle et de portée universelle. Vous n’avez pas mal lu, les lucioles, c’est culturel. Et regardez autour de vous, regardez en vous, il en reste d’encore vivantes, survivantes (Didi-Huberman). Peut-être suffit-il de leur donner suffisamment d'espace pour qu'elles puissent à nouveau se reproduire. Par exemple, l’espace d’un journal, fut-il en ligne. Dans les journaux d’antan, en papier, il y avait aussi des lignes. Elles étaient de plomb, et les ouvriers du Livre les agençaient sur le marbre. Les linotypistes, photograveurs, typographes, etc., sont morts peu après les dinosaures, ils n’ont pas survécu au brusque changement d’atmosphère provoquée par l’arrivée d’Internet. Nellie Bly, première femme journaliste d’investigation (1864-1922) Internet a déjà tué quelques journaux mais Internet n'a pas tué le journalisme. Ah, le journalisme. Qu'il soit d'investigation ou de faits divers, de sport ou de critique, voilà un métier qui était bien malmenée ces dernières décennies. Certes, il reste encore quelques lucioles écrivantes, mais où sont passés Albert Londres et Jack London, Albert Camus (dans Combat ), Nellie Bly (1864-1922, première femme journaliste d’investigation), et même Françoise Giroud (co-fondatrice de L’Express , en 1953). Ce sont de grands noms. Et alors ? La grandeur devrait effrayer ? Ce qui a tué le journalisme, ce n'est pas internet, c'est le capitalisme. Les journaux ont cessé d'appartenir à ceux qui les font, ils sont devenus la propriété de financiers et industriels avides de faire du pognon et du business, avec de l'information, comme ils le feraient avec des poulets élevés en batterie. Ils ont fait main basse sur l'âme même du journalisme, désormais on ne parle plus d'articles ou de photographies, mais de « contenus » aptes à rentrer dans des « tuyaux » . Comme dans tous les domaines de l'activité humaine, la distribution , entre les mains de quelques oligarques, vampirise les véritables producteurs . Ceci étant dit, on a demandé ces dernières années aux journalistes de « s'adapter à internet » et de devenir des « producteurs de contenus » à la chaîne (l’info en continu). C'est tout le contraire qu'il aurait fallu faire : adapter internet au journalisme. Il est temps, il est grand temps de faire voler tout cela en éclats. Les humanités sont un journal en ligne, un média si l’on veut, d’un genre radicalement neuf. Un média alter-actif, qu’est-ce à dire ? D’abord, ce n’est pas un média alternatif , absolument pas. Certes, nos reportages iront souvent voir dans les marges, parce que sans marge, une page est illisible. Mais si c'est pour être rangé dans la catégorie marginal-underground de chez underground, non merci. Alter , ça veut juste dire autrement, parce que nous allons nous y prendre autrement. Et qui sait, réussir à faire un alter-journal qui pourrait désaltérer l'esprit ? Actif , ça veut juste dire actif. Comme il y a des activistes du climat, des activistes-Femen, des activistes de tous poils, nous serons des activistes de l'information. En tous sens. Les humanités sont un journal sans frontières. Cela veut dire que du Cauca colombien à Gaza, de Cennes-Monestiés, village de l’Aude, à Dalandzadgad en Mongolie ; de l’Ouganda (bientôt) à l’Indonésie, etc., aucun territoire ne sera hors de portée. De toute façon, l’humanité formant un tout, personne n’est étranger. Mais sans frontières, cela veut aussi dire sans les compartiments-rubriques que l’on trouve habituellement. Nos rubriques s’intitulent « Cours des choses », « sur le vif », « butinages », « arpentages », « de visu », « affinités », « cartographies », « ressources », « munitions », etc. C’est dire. Sans frontières, cela veut dire, enfin, que différents registres d’écriture y co-existeront joyeusement. Nous sommes au 21ème siècle. Y aurait-il, d’un côté, les « médias » , forcément nobles, et de l’autre les « réseaux sociaux » , forcément suspects ? Il faut en finir avec cette dichotomie. En Colombie, aujourd’hui, les réseaux sociaux informent plus et mieux que les journaux. Pourtant, ça résiste. Ici-même, un média qui se dit à part établit une stricte séparation entre rédaction et blogs. Pour écrire les journalistes sont payés, quand les auteurs de blogs doivent payer (a minima un abonnement au dit média). Faire co-exister différents registres d’écriture. Ainsi, sur les humanités , la poésie vivante aura nécessairement sa place, et pas en rubrique nécrologique. Mais bien d’autre formes d’écriture, aussi, ainsi un « journal du regard » , une « source de sons » , etc. Tout un chacun peut écrire, photographier, filmer, parler, chanter, etc. Avec les humanités , il n’est pas nécessaire d’être journaliste encarté pour faire du journalisme en aparté. Du « journalisme citoyen » , alors ? Ne nous gorgeons pas de mots. Du journalisme partagé, si l’on veut. Le journal des humanités sera comme une auberge espagnole, mais attention, même dans les auberges espagnoles, il faut bien quelqu’un pour préparer les menus. Un menu, pour un journal, ça s’appelle un sommaire. Et le comité de rédactions des humanités sera là pour éditorialiser, c’est-à-dire, mettre en pages, en écran, en relief. Tout ne se vaut pas, il faut trier le bon grain de l’ivraie, créer de la distinction. « Sans distinction, il n’y a pas de démocratie » , écrit Jacques Rancière. Sinon, ce n’est pas un journal, mais un café du commerce (qui, par ailleurs, a ses vertus). Jeunes manifestants à Cali, Colombie, mai 2021. Vers un un journalisme du 21ème siècle Nous allons raconter des histoires, en mots, images, sons, pour montrer que le monde est plus beau qu’on ne le dit. Fini de jouer au chat et à la souris. Fini de laisser la narration à la propagande publicitaire du story-telling. Sans doute a-t-on perdu la bataille du langage, pas encore la guerre. Comme l’écrit Camille de Toledo dans un essentiel Manifeste d’art potentiel , « Sommes-nous des entités étroites ou larges ? Quel pouvoir avons-nous de nous élargir ? Quel est ce pouvoir que nous disons potentiel ? Cette potentialité est-elle, déjà, un fait matériel ? Et si l’hypothèse est un acte, qu’en est-il des potentialités que nous sommes ? Il s’agit de rouvrir l’avenir à des potentialités nouvelles, de possibles espérances. » Raconter des histoires, souvent s’enthousiasmer, et parfois aussi se fâcher quand nécessaire. Les humanités revendiquent de ne pas avoir la langue en poche. Pour le dire aussi simplement que possible, les humanités ont pour projet d’inventer un nouveau journalisme, le journalisme du 21 siècle. Il est temps, il est grand temps, nous avons déjà 21 années de retard sur le millénaire. Bon, d’accord, il a fallu prendre le temps de grandir. Inventer le journalisme du 21ème siècle, n’est-ce pas là un peu ambitieux ? Si, et alors ? Comme le disait le regretté Pierre Dac, « c'était un ancien basset qui, à force de travail, d'énergie, d'ambition, de volonté, de sens civique, avait réussi à devenir un Saint-Bernard fort correct. » Mais aurons-nous les moyens de cette ambition ? En d’autres termes, c’est quoi, le fameux « modèle économique » ? Ce qu’on va faire n’a pas de prix. Le journal en ligne des humanités sera entièrement gratuit, de fond en comble. Il n’y aucune raison digne de ce nom pour qu’un SDF à Aubusson, qu’un.e jeune étudiant.e désargenté.e à Madagascar ou au Burkina Faso, ne puissent avoir le droit de s’informer en humanités. Mais on l’oublie, trop souvent, ce qui est gratuit a parfois beaucoup de valeur. Et les personnes qui vont écrire, photographier, filmer, etc., pour les humanités devront être rémunérées, à leur juste valeur. Et on veut aussi pouvoir investir dans des vrais reportages, avec le temps nécessaire pour. Chacun.e sera libre de pouvoir s’abonner aux humanités , à hauteur, raisonnable, de 5 € par mois. Ni plus, ni moins. Avec quelques menues faveurs en contrepartie : le droit de publier de commentaires, des invitations à des spectacles, expositions, etc. Notre modèle économique, c’est vous. Ensemble, on va plus loin. Jean-Marc Adolphe, 21 mai 2021 Légende illustration de couverture : Cheon gang ji gok , caractères mobiles en bronze (1447). Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI .

Les actions poétiques de Peuple et culture bientôt interdites par le gouvernement Macron

Les actions poétiques de Peuple et culture bientôt interdites par le gouvernement Macron

Fabienne Yvert, "Souvent j'oublie d'être libre", livre d'art, 13 cm X 19 cm – 120 pages – impression numérique, novembre 2016. Pendant le Printemps des poètes, qui vient de s'achever, l'Union Peuple et culture a initié ou soutenu un certain nombre d'ateliers et de rencontres, notamment avec des jeunes. Inacceptable pour la Macronie, quoiqu'en dise Rachida Dati, qui s'apprête à ratiboiser les budgets déjà étriqués des mouvements d'éducation populaire. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Quid de l’éducation populaire ? Souvent dénigrés par les "professionnels de la profession" des milieux artistiques et culturels, les mouvements d’éducation populaire sont en outre dans le collimateur de Bruno Le Maire et d’Emmanuel Macron (lire sur les humanités la chronique de Tzotzil Trema, "la déglingue" ).   « Aujourd’hui ce sont près de 130 millions d’euros de coupes budgétaires annoncées dans le budget de l’Etat pour la jeunesse et la vie associative ! » , alerte ainsi le Comité pour les relations nationales et internationales des associations de jeunesse et d’éducation populaire (Cnajep) fédérant plus de soixante-dix organisations nationales (630.000 associations, 6.300.000 bénévoles) et dix-sept Coordinations régionales, qui œuvrent au quotidien sur tout le territoire autour de projets éducatifs, culturels, artistiques, sportifs et citoyens (A lire, « Education populaire : gare à la casse ! » ). Lorsque, dans une interview au journal Le Parisien , la nouvelle ministre de la Culture Rachida Dati déclarait sa flamme aux MJC («  Diffuser la culture dans tous les territoires, auprès de tous les publics, surtout auprès de ceux qui en sont les plus éloignés … Il faut relancer les conservatoires municipaux accessibles à tous, le théâtre pour tous les jeunes et tous les réseaux dont j’ai moi-même bénéficié comme les Maisons des Jeunes et de la Culture  »), on comprend bien que c’était pour amuser la galerie, car de toute façon c’est à Bercy, cœur de la Macronie, que les choses sérieuses se passent. Pourtant, le Président de la République n’affirmait-il pas lui-même, dans sa conférence de presse du 16 janvier dernier la volonté de l’État «  de renforcer la construction de la citoyenneté et l’accès à la culture  » ? Cela mange d’autant moins de pain que n’est plus hérétique, aux yeux du lider maximo de la start-up nation , que ces mouvements d’éducation populaire qui placent au cœur de leurs engagement la notion d’émancipation. Il y aurait en effet quelque danger à laisser proliférer le genre "d'actions poétiques" que soutient par exemple la Fédération Peuple et culture. Voici quelques exemples de ces initiatives particulièrement subversives conduites à l'occasion du Printemps des poètes, qui vient de s'achever : A Marseille, Peuple et Culture Marseille a proposé des ateliers d'écriture avec Fabienne Yvert , poétesse et artiste. Il suffit de consulter son site internet pour constater à quel point, sous couvert d'inventions poétiques, langagières et typographique est un appel à l'insurrection : de véritables Soulèvements de l'imaginaire ! Allez-voir par vous-mêmes : https://fabienneyvert.com
Dans le Finistère, le poète, conteur et musicien Abdoulaye Sané a accompagné des jeunes (et pas seulement)   dans des ateliers d'improvisation poétique en musique, avec l'association Strollad La Obra . Mais qui est Abdoulaye Sané ? Originaire de Casamance au Sénégal,cet artiste touche-à-tout le confiait en aout au Télégramme : il prône le "mélange culturel". Intolérable !
Le 8 mars, avec l'association montpelliéraine  i.PEICC, Soufyan Heutte s'est livré à l'arpentage de son ouvrage "Mektoub". Or, qu'est-ce que le mektoub sinon " la trajectoire tracée par Dieu pour la vie de chacun" ? Et peu importe que Soufyan Heutte, en plus de son travail d'écrivain-romancier, fasse l'éducateur avec des jeunes dont le parcours de vie a croisé la délinquance : à quoi sert-il de construire de nouvelles places de prison si c'est pour tenter d'en éloigner certains ?
Enfin, l'Union Peuple et culture a accompagné, par un atelier d'écriture animé par Damien Paisant , poète et comédien, les jeunes de l'association ENVOLS , qui se dédie au soutien et suivi d'exilé.e.s mineur.e.s non-accompagné.e.s. Ces jeunes migrants ont récemment participé à un podcast à partir des Misérables, de Victor Hugo. Franchement, la vie de Jean Valjean doit-elle un modèle pour ces jeunes sur la voie de l'intégration française ? Peuple et Culture organise encore le 17 avril prochain à la Maison des Métallos, à Paris,   un "arpentage" autour du livre Les besoins artificiels - Comment sortir du consumérisme  de Razmig Keucheyan. Sortir du consumérisme ! Mais où va-t-on ? Heureusement, le gouvernement d'Emmanuel Macron va mettre bon ordre à tout ce bazar. Toutes ces "actions poétiques" soutenues par Peuple et Culture vont être prochainement interdites. Pas directement censurée, non. Même Gabriel Attal a fait des études, il n'a pas envoie d'être pris pour Raymond Marcellin. Mais interdites de fait, par étouffement budgétaire. Dominique Vernis Chaque samedi sur les humanités  journal-lucioles : un hebdocultures. Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Hémisphère coupe le son

Hémisphère coupe le son

Illustration publiée en tête de l’article "Intelligence artificielle générative & musique", publié sur Hémisphère Son le 19 décembre 2023 Excellent média indépendant consacré au meilleur de la musique, Hémisphère Son cesse son activité éditoriale. La fatigue et le manque de moyens auront eu raison de ce qu'Anne Montaron qualifiait, à juste titre, de "vent de liberté". Les humanités journal-lucioles se sont engagées à en faire vivre l'archive. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI C’est la « fin d’une utopie. Hémisphère son cesse ses activités éditoriales » , écrit, en date du 28 mars 2024, Sandrine Maricot Despretz, fondatrice et directrice la publication de ce média indépendant lancé en mars 2021, consacré au meilleur de la musique. « Il est bon aussi de souligner que ce ne fut pas seulement un espace de libre circulation de la créativité artistique en tout genre » , poursuit  Maricot Despretz, « mais aussi un espace de liberté pour l’expression des journalistes, musicologues, autrices et auteurs qui ont pu exercer avec autant de rigueur que de sensibilité leurs plumes dans des registres et des formats adaptés tant à la forme qu’au fond. » Mais « nos forces physiques ne sont pas toujours mesurables et proportionnées aux enjeux que nous souhaitons relever » , ajoute-t-elle, « et les difficultés de maintenir l’indépendance et la bonne marche financière de cette machine de haute qualité, par des fonds propres, ont aussi alourdi une tâche quotidienne trop tendue et rendu son développement futur incertain. » On ne dira jamais assez la fragilité des médias indépendants. Édité par une structure associative, Hémisphère son ne recevait aucune aide publique (alors que, par exemple, Le Moniteur des pharmacies a reçu, en 2022, plus de 370.000 euros de subvention gouvernementale, au titre du "Fonds de développement stratégique de la presse". Un tel montant, pour le moins étonnant, est certainement sans rapport avec le fait que Le Moniteur des pharmacies soit édité par le groupe 1Health, présidé par Julien Kouchner, fils de l’ancien ministre Bernard Kouchner…) D’une rare qualité graphique et éditoriale, Hémisphère Son disparait donc des radars. Enfin, pas encore tout à fait. Avant que ne disparaisse l’adresse URL du site, on peut encore y consulter les publications qui y ont été accueillies : https://hemisphereson.com Ensuite, toute l’archive sera transférée vers un autre site, afin de la préserver. Et les humanités se sont engagées hier auprès de Sandrine Maricot Despretz à faire vivre cette archive en réactivant régulièrement textes et entretiens. Il n’en reste pas moins que s’arrête une production éditoriale qui aura été, comme l’écrit la productrice de radio Anne Montaron, un «  vent de liberté (...), une ouverture de champ plutôt rare dans un pays qui cultive la spécialisation. » Jean-Marc Adolphe Chaque samedi sur les humanités  journal-lucioles : un hebdocultures. Comme Hémisphère son , l'aventure éditoriale des humanités est associative et indépendante, donc fragile. abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

École : la pédagogie du jardin

École : la pédagogie du jardin

Photo issue du blog initiatives.fr L'école dans et avec la nature sera-t-elle la révolution pédagogique du XXIe siècle ? Telle est la conviction de Corine Martel, inspectrice de l’éducation nationale, et Sylvain Wagnon, professeur d'université, qui viennent de publier aux éditions ESF Jardiner à l’école pour s’ouvrir au monde. En attendant un prochain dossier sur la pratique de la classe dehors, les humanités journal-lucioles reprennent ici en affinités un entretien publié par Le Café pédagogique . Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Comment êtes-vous passé de l’école dehors au jardin pédagogique ? Corinne Martel et Sylvain Wagnon  : Après avoir observé la motivation et les perspectives suscitées par l’école dehors, il nous a semblé intéressant de poursuivre la réflexion autour d’un cas pratique. Le jardin pédagogique n’est pas seulement un espace et une activité, mais c’est un levier potentiel pour repenser sa pédagogie. Dans ce livre, nous avons voulu montrer que l’école dehors n’était pas simplement une mode, mais une tendance de fond. Faire classe dehors n’est pas une évidence ni la solution à toutes les difficultés pédagogiques, mais c’est l’occasion de réfléchir à ses pratiques et de développer des méthodes réellement actives. Le jardin d’école est pour nous un moyen de proposer une suite concrète et pratique à cet enseignement en plein air que nous prônons. Vous montrez dans votre livre que ce jardin pédagogique appartient à notre histoire scolaire. CM & SW  : Effectivement, le jardin pédagogique a des racines profondes dans l’histoire scolaire française. Les écoles normales d’institutrices et d’instituteurs apprenaient aux futurs enseignants l’usage du jardin pédagogique. Les programmes de l’école républicaine de Jules Ferry insistent sur la création d’un jardin dans chaque école. Le jardin scolaire est intégré aux apprentissages mathématiques, historiques, géographiques et scientifiques. C’est finalement la bitumisation des cours scolaires des années 1970 qui a rendu impossible une activité ancienne du point de vue scolaire. Dans votre ouvrage, vous parlez non pas d’un jardin, mais des jardins ? CM & SW  : Oui, car les jardins pédagogiques peuvent prendre de multiples formes liées au contexte des établissements, mais aussi aux objectifs de chaque enseignant pour leur classe respective. Le jardin scolaire actuel peut être potager, floral, aromatique, sensoriel, mais tous offrent aux élèves la possibilité d’une expérience concrète de la nature et d’un apprentissage à l’écologie. L’ambition n’est pas de produire et de récolter, mais d’apprendre au rythme du jardin, le temps nécessaire et les multiples activités individuelles et collectives dans cet espace unique et fragile qui suit les aléas climatiques. Le jardin est-il pour tous les élèves ? CM & SW  : Les critiques contre l’école dehors viennent des milieux conservateurs pour qui la pédagogie en salle de classe ne peut être remise en cause, mais aussi parfois, de façon surprenante, de personnalités qui se veulent progressistes, qui y voient une possible dérive individualiste, un divertissement voire une activité qui exclut certains élèves. Nous pensons et nous montrons dans ce livre, comme dans le précédent, que l’école dehors ne résout pas tout, mais qu’elle pose certaines questions sur nos façons d’enseigner ; elle peut-être pour toutes et tous. En tant que tel, le jardin peut représenter un espace d’échanges, de partages, d’activités collectives et coopératives sans équivalent. Lorsque nous avions parlé d’une révolution de velours pour l’école dehors, d’une complémentarité entre l’enseignement en classe et en extérieur, nous pensions déjà au jardin : en l’élaborant avec les élèves, il est un espace pédagogique majeur d’apprentissages. Vous faites aussi du jardin scolaire un moyen de créer une réelle coéducation avec les parents ? CM & SW  : Cet ouvrage propose aux enseignants les étapes essentielles de la construction d’un jardin, afin d’en faire un lieu d’activités pédagogiques coopératives et collaboratives utilisé pour de très nombreuses activités pédagogiques. En outre, le jardin est aussi un moyen de créer du lien entre tous les membres de la communauté éducative. Dès sa création au sein d’un établissement scolaire, car nous nous adressons aux enseignants de maternelle, élémentaire et secondaire, il doit être concerté et permettre à tout un chacun de se l’approprier. Mais notre propos ne serait pas complet si nous ne pensions pas à un jardin ouvert vers l’extérieur. De plus en plus de collectivités locales initient et soutiennent des jardins « partagés », à la fois scolaires pendant le temps scolaire, mais aussi ouverts aux parents le reste du temps. Au-delà de la solution à la question matérielle, importante de faire vivre le jardin pendant les périodes de congé, c’est un moyen unique d’échanges et de partages autour d’activités concrètes qui font du jardin un véritable espace commun et de la continuité éducative des enfants une réalité. Propos recueillis par Lilia Ben Hamouda (publié le 27 mars 2024 sur cafepedagogique.net ) Édité par l'Association pour la coopération, l'information et l'innovation pédagogique, le Café pédagogique  est un site d'information sur l'éducation créé en 2001 par François Jarraud et Bruno Devauchelle. Il pratique en particulier une veille sur l'actualité de l‘éducation en France
www.cafepedagogique.net  Corinne Martel et Sylvain Wagnon, Jardiner à l’école pour s’ouvrir au monde , éditions ESF, mars 2024, 252 pages, 21 €. Pour commander : ICI Présentation : Jardiner permet de connecter les élèves à la nature, de les sensibiliser au développement durable et de mieux connaître la biodiversité. Jardiner encourage aussi la persévérance, la patience et le respect. À ce titre, le jardinage à l’école offre aux élèves une expérience concrète et riche. Véritable lieu de découvertes, le jardin à l’école permet aux élèves d’appliquer les connaissances apprises en classe : effectuer des mesures, adopter une démarche expérimentale, comprendre le cycle de vie des êtres vivants… Les élèves y développent aussi leurs compétences sociales en travaillant en équipe et en se répartissant les tâches.

Guillaume Pujolle, la peinture comme lieu d’être

Guillaume Pujolle, la peinture comme lieu d’être

PORTFOLIO Interné à 33 ans jusqu'à la fin de ses jours, c'est à l'hôpital que Guillaume Pujolle a commencé à peindre, dans les années 1930. Il emploie pour cela divers produits pharmaceutiques dérobés dans le laboratoire de l’hôpital qu’il applique en lavis, mais fait aussi usage d’encres, de crayons de couleur et de gouache, et fabrique lui-même ses instruments de travail, notamment ses pinceaux, confectionnés à l’aide de ses propres mèches de cheveux. Son œuvre, qui fait partie de la Collection de l'Art Brut à Lausanne, est l'objet d'un livre tout récemment paru aux éditions L'Atelier contemporain. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, ont besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI   Comment !? Tu ne connais pas Guillaume Pujollle !, me suis-je laissé entendre dire plusieurs fois depuis quelques jours… Je note tout de même que cette figure majeure de l’art brut n’a que très peu été exposé (au MIAM en 2015 notamment) et, surtout, n’a fait l’objet d’aucune publication jusqu’à aujourd’hui où les éditions L'Atelier contemporain  publient un livre qui lui est consacré. Ce beau titre : "La peinture, un lieu d’être" ! Un passionnant livre-enquête réalisé par Blandine Ponet, infirmière en psychiatrie, qui en faisait la présentation dimanche dernier à l’auditorium de la Halle St Pierre. Voilà comment j’ai découvert avec une très agréable simplicité, loin des mises en scène de l’art brut prisées par les collectionneurs, marchands et institutions, l’extraordinaire cas de Guillaume Pujolle et ses fascinants moyens d’expression artistique. Vive l’édition ! Guillaume Pujolle (1893-1971), fils d’ébéniste, s’enrôle à l’âge de 20 ans dans l'armée en 1913… Il y sera fait prisonnier.  Il paraît probable que cette expérience ait été à l’origine de la folie qui s’empare de lui dix ans plus tard…. Sujet à de violents emportements et à une tentative de meurtre sur sa femme, il sera interné à Toulouse à l’âge de trente-trois ans jusqu’à la fin de sa vie. Il commence à dessiner à l’hôpital à partir de 1935, encouragé par les médecins, notamment le Dr Gaston Ferdière qui avait un œil sur Artaud. Pour répondre aux commandes passées par les médecins, Guillaume Pujolle basait son travail sur les détails qu’on lui fournissait concernant le thème ou les caractéristiques formelles du projet demandé. Il s’inspirait d’images ou d’œuvres de peintres célèbres – en particulier Delacroix – et dessinait la charpente du dessin à l’aide d’instruments de géométrie, tel un ébéniste. Ses dessins sont composés de flammèches, courbes et droites qui se disputent l’espace, et peuplés d’oiseaux de nuit, de bateaux volants, d’avions, ainsi que de personnages étranges et tourmentés. Des éléments naturels, comme le vent, l’eau ou le feu, s’ajoutent à ces compositions. De manière aléatoire, Guillaume Pujolle trace sur des feuilles disposées au sol des traits sinueux ou rectilignes à l’aide d’un compas, d’une équerre et d’une règle. Son corps entier participe à la genèse de l’œuvre et ses impulsions gestuelles sont traduites sur le support. Les courbes se croisent et s’enchevêtrent, les lignes engendrent des volutes, des arabesques et des formes tourbillonnantes. La multiplicité des points de vue – les visages de face, les corps de profil –, les variations d’échelle et la présence d’anamorphoses contribuent à rendre le contenu de ses compositions énigmatiques. L’artiste emploie divers produits pharmaceutiques dérobés dans le laboratoire de l’hôpital qu’il applique en lavis, comme de la teinture d’iode, du bleu de méthylène et du mercurochrome. Il fait aussi usage d’encres, de crayons de couleur et de gouache, et fabrique lui-même ses instruments de travail, notamment ses pinceaux, confectionnés à l’aide de ses propres mèches de cheveux et de papier roulé en guise de manche. Ses outils sont conservés dans un coffret en bois fermé à clé, dont il ne se sépare jamais. Ce créateur n’accorde que peu de valeur artistique à ses dessins et les offre, les vend pour de modiques sommes ou les échange contre du tabac. A partir de 1947, Guillaume Pujolle ne dessine probablement plus, mais réalise des travaux de menuiserie et fabrique aussi des bagues, des objets talismaniques, des simulacres de poignards, ainsi que des miniatures d’avions ou de bateaux à partir de matériaux de rebut et de morceaux de bois grossièrement taillés. Après quatorze ans de création, il cesse toute activité... Daniel Mallerin   Extraits « Ce que leurs mains produisent leur tient-il lieu de lieu ?"…. Ce lieu, nous pourrions l’appeler un lieu d’être. Lieu d’être qu’il s’agit de construire-reconstruire parce qu’on en a été exilé à la fois par la guerre et, pour Guillaume, par la maladie qui s’est déclenchée quelques années plus tard. Un double exil. Pour répondre à cette expulsion de soi-même, cette mise hors de soi - dont il ne faut pas oublier qu’elle est la conséquence de ce qui était exigé des soldats au front sous peine de condamnation à mort -, c’est une réponse concrète qu’il faut fabriquer. Opposer quelque chose à l’effondrement du monde. Une production : inventer-construire-fabriquer quelque chose qui répond de la personne et lui rende un monde. Et créer ainsi son lieu d’être ». ( Notes composées à partir des informations délivrées par la Collection de l’Art Brut de Laussanne, le LaM et le Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne). A lire : Blandine Ponet, Guillaume Pujolle – La peinture, un lieu d’être , éditions L'Atelier contemporain, janvier 2024, 228 pages, 25 €. A commander ICI
PORTFOLIO Giovanni Bellini , 1937, 31,5 x 44,9 cm, © LaM L'ennemie héréditaire l'aîgle allemand bléssé de Saille , 1937, 31,2 x 44,8 cm, © LaM. Photo Michel Bourguet La Sourie , 1940, 48,4 x 63,5 cm, © LaM. Photo Philip Bernard. Odilon Redon , 1938, encre, crayon de couleur et produits de laboratoire sur papier, 29,5 x 21,5 cm, © Collection de l’Art Brut, Lausanne Les aigles, la plume d’oie , 1940, encre, crayon de couleur et produits de laboratoire sur papier, 38,6 x 63,5 cm © Collection de l’Art Brut, Lausanne Le Normandie , 2 août 1939, aquarelle et encre sur papier 39 x 50,5 cm © Collection de l’Art Brut, Lausanne Chaque dimanche, un portfolio original sur les humanités , journal-lucioles entièrement gratuit. Tout ce qui est gratuit a un prix... Pour continuer à lucioler , les humanités  ne comptent que sur vous. Abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Aaju Peter fait rimer Inuite et artiviste

Aaju Peter fait rimer Inuite et artiviste

Aaju Peter en 2023. Photo DR En 1880, huit Inuits furent déportés en Europe pour y être exhibés dans des zoos. A Paris, ce fut au Jardin d'Acclimatation. Et ils ne se sont pas bien acclimatés : ils en sont morts. Voix du peuple doublement colonisé, par le Canada et le Danemark, l'avocate Aaju Peter est aussi une artiviste hyper-activiste : conférences, récitals, mais aussi création de vêtements, pour faire vivre une culture aujourd'hui menacée par le réchauffement climatique. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « Je dois aux inuits d'avoir donné un sens à ma vie » , disait Jean Malaurie, récemment décédé (Lire ICI ). Lorsque l’explorateur arrive à Thulé, en 1950, pour la première mission géographique et ethnographique française dans le nord du Groenland, Aaju Peter n'est pas encore née. Elle attendra 1960 pour voir le jour à Arkisserniaq, un village lui aussi situé du nord du Groenland. Mais le Groenland est vaste (au total deux millions de km2 (près de 4 fois la superficie de la France), bordés au trois-quart par les eaux de l'océan Arctique, et recouverts à 81 % de glace. A gauche : carte du Groenland. A droite : le Groenland, le Nunavut et leurs deux capitales Il y a soixante ans, le réchauffement climatique ne mettait pas encore en péril la glace, l’origine d’une civilisation inuit qui doit à nouveau s’adapter. Cette civilisation que nous a fait découvrir Jean Malaurie nous subjugue à nouveau, avec la figure de l’angry inuk  Aaju Peter, connue pour avoir contesté devant le Parlement européen l’interdiction des importations en Europe des produits dérivés du phoque. Enfant, Aaju se déplaçait le long de la côte ouest de l'île, avec sa famille,  suivant les affectations de son père, pasteur et enseignant.  Elle quitte le  Groenland (terre danoise, colonie danoise) pour le Danemark afin d’y faire ses études secondaires : elle apprend à parler la langue du pays , et à lire l'anglais, l'allemand, le français et le latin. De retour au Groenland à l'âge de 18 ans, elle réalise qu’elle a perdu l’usage   de sa langue maternelle, le kalaallisut (1). Elle raconte : « ce qui a été un choc pour moi, c’est que je ne pouvais pas parler ma propre langue, je ne pouvais même pas parler avec ma mère. Je me sentais très mal à l’aise de ne pas être une Inuite à part entière. »   Au début des années 1980, Aaju  part vivre au Canada (sur une autre terre inuite, séparée du Groenland par la mer du Labrador, parfois par quelques kilomètres) : à Frobisher Bay (devenu en 1999 Iqaluit, capitale de la nouvelle région autonome du Nunavut (« notre terre »), gouvernée par les Inuits. Tout en devenant mère de 5 enfants et s’engageant dans des associations pour la défense des femmes, des inuits et des premières nations, elle apprend l’inuktitut (et la  subtilité des différences avec sa langue maternelle des Inuits du Groenland) Elle approfondit sa connaissance des cultures inuites, au Collège de l'Arctique du Nunavut  (union de lieux d’enseignements - campus et centres d’apprentissage -), en lien avec la création du gouvernement autonome  des Inuits dans l’archipel arctique. Aaju Peter poursuit son parcours universitaire en entreprenant des études de droit dans un double objectif : remédier à la pénurie d'avocats et de juges au Nunavut (à l'époque, il n'y avait qu'un seul avocat inuit sur ce territoire ) ; soutenir ses engagements, son activisme, pour défendre les droits de son peuple. Devenue avocate en 2007, elle se consacre aux droits des communautés inuites : elle défend leur droit de participer à toute prise de décision politique dans les eaux arctiques et affirme son autorité sur le sujet en écrivant plusieurs articles sur les droits des communautés inuites. Elle participe aussi à la promotion de programmes scolaires et universitaires pour les communautés inuites, en plaidant la nécessité de la création d'une université dans l'Arctique canadien avec un programme axé sur la transmission des connaissances inuites (elle enseigne l'inuktitut à Ottawa, capitale du Canada). Elle travaille à un  programme de droit du Nunavut et, avec son ministre de la Justice, elle conduit une recherche culturelle intergénérationnelle du Nunavut pour recueillir le droit coutumier inuit auprès des aînés de la communauté.  Intervention de Aaju Peter le 24 avril 2017 au Fredericton Playhouse à Fredericton (Canada) dans le cadre du Walrus Talks National Tour: We Desire a Better Country (en anglais, sous-titres en français). Une artiviste de l’activisme, hyperactive À la rigueur d’une juriste, Aaju Peter associe la créativité d’une artiste qui affirme avec force son intégrité  sans déni de sa vulnérabilité, les marques de l’histoire d’une colonisation  qu’elle a vécue et vit encore comme décolonisée (un mot qui n’existe pas en inuktitut ). « C’est comme si le flux de la vie était brisé. Si vous êtes un lac et que vous vous écoulez, et que quelqu’un vient et change votre direction, et la change encore, le ruisseau doit s’adapter, il s’éparpille, alors que vous pourriez le laisser tranquille et le laisser descendre la colline comme il l’a fait pendant des milliers d’années » , explique-t-elle avec sa sensibilité. E lle a été sollicitée pour participer à la rédaction d'ouvrages consacrés à la culture inuite, tant pour les Inuits que pour les non-Inuits. "Proud Inuk : Aaju Peter", extrait d'un film de Danaka Wheeler (2017), en anglais Récit inhumain (et donc non-inuit ), Aaju a prêté sa voix au livre audio consacré au journal intime d'Abraham Ulrikab, un Inuit du Labrador mort tragiquement en 1881 à Paris, avec d’autres  alors qu'ils participaient à une exhibition. La vidéo Sur les traces d'Abraham Ulrikab (ci-dessous) retrace brièvement  l'histoire de huit Inuits du Labrador qui, en 1880, partirent pour l'Europe dans le but d'être exhibés dans des zoos. Abraham Ulrikab était l'un d'eux. Tous décédèrent de la variole moins de quatre moins après leur arrivée en sol européen.   Son activisme se fait aussi artivisme , lorsqu'elle s’accompagne à la guitare lors de récitals de danse au tambour et de chants traditionnels (2)  ou en créant elle-même des vêtements en fourrure et peau de phoque, elle illustre un de ses combats pour faire comprendre l’exception culturelle, vitale en réalité, liée à la chasse aux phoques par son peuple. Sa redécouverte de la culture et des traditions inuites dans les années 1980, lui a permis d'apprendre à travailler la peau de phoque. Elle a rapidement conçu des gilets, des manteaux, des pantoufles, des moufles et des sacs, mêlant les motifs traditionnels inuits à un style contemporain. Aaju Peter. Photo DR La création de ces vêtements en peau et fourrure de phoque permet à Aaju Peter de donner à cette exception culturelle formes belles et visibles, celle d’une exception vitale sur des terres couvertes de glace où ne pousse aucun végétal. Les Inuits ont survécu pendant des milliers d’années dans le climat le plus rigoureux du monde. Les phoques sont au cœur de leur survie, ils sont un élément essentiel de la fragile économie inuite et de leur confort. Ils représentent une source précieuse de nourriture et leur fourrure offre chaleur et prospérité. Ils peuplent leur imaginaire. Jean Malaurie a raconté la rare singularité de la relation des inuits avec les phoques : « l’animisme, c’est le fait de ressentir l’énergie créatrice. Je me souviens d’un jour où j’étais avec un Inuit. J’allais tuer un phoque, il me dit : "Ne tire pas, car je reconnais dans l’œil de cet animal l’œil de mon grand-père". Il y a là une transmigration de l’homme vers l’animal. » Le combat d’Aaju pour faire annuler l'interdiction des produits dérivés du phoque, imposée par l'Union européenne  depuis 2009, l’a fait connaître internationalement. Elle est venue défendre cette cause devant le Parlement européen, portant un amauti qu’elle avait elle-même fabriqué (une parka inuite permettant de porter un enfant dans son dos ) . Elle a plaidé pour que cesse la désinformation et que les droits, la culture et les revenus des Inuit soient eux aussi protégés. pour le peuple inuit du Groenland rattaché à l’Europe, au nom de tous les inuits) : « les ONG telles que Greenpeace et le Fonds international pour la protection des animaux ignorent les besoins des communautés vulnérables du Nord dont la subsistance dépend de la chasse, en établissant une fausse distinction entre les chasseurs inuits axés sur la subsistance et les chasseurs commerciaux axés sur le profit. » «  Nous sommes un peuple de mangeurs de phoques » , écrit Aaju non sans humour (PDF ci-dessous). L’exception reconnaissant le caractère vital des phoques dans la vie des Inuits a finalement été reconnue. Mais selon Aaju Peter, «la législation européenne a ruiné notre seule source de revenus. Je pense que les citoyens européens ont été trompés sur cette question : les grandes organisations anti-chasse au phoque, qui sont très puissantes et ont fait pression sur de nombreux hommes politiques, ont menti sur la réalité de la chasse au phoque.»   Dans les mêmes années, le réchauffement climatique met en péril le milieu de vie et de travail des inuits qui tentent de trouver des solutions locales pour s’adapter. Comme ils l’ont toujours fait au cours de leur longue histoire,   disent certains  scientifiques (Lire ICI ).   Mais ces transformations en cours sont d’un tout autre ordre, s’imposant en quelques années (et non siècles, voire millénaires).  « Il y a plus de vingt-cinq ans, nous avons commencé à en percevoir les effets  » , indique Aaju Peter . «  Cela fait quinze ans que je voyage le long de l'Arctique et j'ai pu constater qu'à certains endroits, ce que nous appelons "la glace qui ne fond jamais" a diminué de vingt à trente mètres, et que ce phénomène s'accélère de jour en jour. En outre, nous avons besoin de neige pour les déplacements entre les communautés, et maintenant elle arrive un mois plus tard et repart un mois plus tôt. Cela affecte les plantes, les animaux et les personnes. L'association des effets du changement climatique et de l'interdiction européenne des produits dérivés du phoque est mortelle pour les Inuits […] Si nous ne pouvons pas résister, nous perdrons la culture, la langue, tout. À l'heure actuelle, la survie des Inuits relève pratiquement du miracle. » Isabelle Favre NOTES (1). Voir https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/inuit (2). Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Chant_et_danse_du_tambour_des_Inuits Les films sur Aaju Peter et ses combats   Arctic Defenders  (2013), documentaire de John Walker, sur YouTube .   Arctic Defenders  raconte une histoire remarquable qui débute en 1968, lorsqu'un mouvement inuit radical marque à jamais le paysage politique canadien. Orchestré par de jeunes visionnaires inuits, ce mouvement fera la plus grande revendication territoriale de l'histoire de la civilisation occidentale, aboutissant à la création d'un territoire souverain : le Nunavut. Ce documentaire dépeint les sombres tentatives du Canada pour gouverner le Nord, ainsi que l'inspiration, l'espoir et la détermination des Inuits qui ont réussi à changer les règles du jeu.   Angry Inuk  (2016), documentaire d'Alethea Arnaquq-Baril, sur YouTube . Sorti en français sous le titre Inuk en colère,  et en espagnol en 2017. Il relate la lutte des communautés inuites contre la réglementation européenne sur les produits dérivés du phoque.   Twice colonized  (2023), documentaire de Lin Alluna, sur YouTube .   En saisissant l’indignation et la fragilité de la personnalité complexe d'Aaju Peter – ses combats et ses joies- Twice Colonized  présente une militante autochtone des temps modernes. Aaju Peter, avocate et défenseure inuite des droits de l'homme, commence la première version de ses mémoires (non encore publiées) par cette question : "Est-il possible de changer le monde et de soigner ses propres blessures en même temps ?". Cette question reflète la collision entre le personnel et le politique dans la vie d’Aaju qui lutte depuis des décennies contre la négligence et l'oppression dont souffrent les communautés inuites, en s'appuyant sur ses propres traumatismes. Colonisée deux fois, par les Danois et les Canadiens. Bienvenue aux réparateurs de mondes, sur le journal du dimanche (non bolloréen) des humanités , journal-lucioles. Pour continuer à lucioler , les humanités  ne comptent que sur vous. Abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Six façons d'aider l'Ukraine, par Timothy Snyder

Six façons d'aider l'Ukraine, par Timothy Snyder

L'historien Timothy Snyder en novembre 2022, lors de la course "United by Bravery" organisée pour récolter des fonds afin d'aider les villes ukrainiennes à se protéger des attaques de drones. Photo DR  TRIBUNE. Timothy Snyder   Une nouvelle aide américaine à l'Ukraine est toujours bloquée par les élus républicains. Dans une tribune qu'il vient de publier en anglais, dont les humanités offrent ici la traduction française, l'historien américain Timothy Snyder spécialiste de l'histoire de l'Europe centrale et de l'Est et de la Shoah, propose six façons concrètes d'aider l'Ukraine. Ce qui vaut pour les Etats-Unis vaut pour l'Europe. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Quelques mots de la traductrice avant le texte qui suit : Pour les Américains, le "6" fait référence notamment au 6 janvier 2021 et à la tentative d'insurrection lancée à cette date par Donald Trump. On trouvera la liste des associations d'aide proposées par Tomthy Snyder dans le texte d'origine en anglais ( ICI ). À noter que celle mentionnée au 4 travaille nommément avec des bénévoles Européens.) Le défi du 6. Aider les Ukrainiens au moment des vacances du Congrès Mes amis, il s’est maintenant passé 459 jours depuis que le Congrès a déposé une loi au soutien de l’Ukraine. La Russie, soutenue par des armes provenant d’Iran et de la Corée du Nord avance dorénavant lentement sur le font, bombardant les villes en première ligne, et frappant des villes à travers l’Ukraine avec des douzaines de missiles et de drones. Récemment, la Russie a détruit une installation hydro-électrique Ukrainienne d’importance, et au moment où j’écris ces mots, en a deux autres dans sa visée. Le but étant de mettre à terre le réseau électrique Ukrainien. Le Congrès américain est à nouveau en vacances. Bien que des majorités substantielles d’Américains et de leurs représentants élus souhaitent soutenir l’Ukraine, la législation s’en trouve bloquée par l’aile Poutinienne de la Chambre des Représentants. Que pouvons-nous faire ? À long terme, nous pouvons reconnaître que le tout n’est qu’un seul combat. La guerre à laquelle les Ukrainiens font face tous les jours est l’élément le plus dévastateur d’ans un effort concerté de mise à terre des démocraties. À court terme, les électeurs américains peuvent faire des appels téléphoniques pour s’assurer que les Américains font ce qu’ils doivent faire. Notez une journée de la semaine prochaine sur votre calendrier et une autre la semaine suivante pour téléphoner à votre représentant au Congrès. Pour tout de suite, nous pouvons faire des dons qui aideront les Ukrainiens à se défendre, à survivre, et donner du sens pour nous tous à ce qu’ils éprouvent. 1. Safe Skies. Il s’agit d’un système passif de détection de drones permettant aux Ukrainiens de détecter les drones et les missiles de croisière à temps pour pouvoir les abattre. Le Président Zelenski vient de publier des photos concernant cette partie de l’opération. Grâce à des milliers de gens, dont vous êtes peut-être du nombre, j’ai pu recueillir (avec l’aide de quelques collègues historiens formidables) suffisamment d’argent pour protéger huit régions Ukrainiennes avec cinq mille capteurs (la carte apparaît sur le texte original). L’Ukraine a besoin au total de 12.000 capteurs pour protéger le pays entier, soit 7.000 de plus. La technologie est peu dispendieuse et efficace. Je l’ai vue à l’œuvre. Elle sauve des vies. Ceci est un moyen très direct d’aider les Ukrainiens à se protéger aux-mêmes. Il suffit de cliquer sur "Protect Ukrainian Skies » (Protéger les ciels Ukrainiens.) https://u24.gov.ua/safeskies 2. Razom for Ukraine . (Traduction : Il s’agit d’une société exemptée de l'impôt fédéral sur le revenu en vertu de la section 501(c)(3) du titre 26 du code des États-Unis.) Elle réalise un travail important de représentation politique à Washington DC et dans l’ensemble du pays. En plus de leur équipé formidable des représentants, ils ont un groupe important de bénévoles ne ménageant pas leurs efforts auprès d’ONG Ukrainiennes afin de livrer de l’aide et des fournitures à l’ Ukraine. J’ai travaillé pendant des années de concert avec leur équipe formidable sur des événements et suis toujours rempli d’admiration devant leur énergie, leur efficacité et leur dévouement. Un don à leur endroit est un pari très sûr. https://www.razomforukraine.org/ 3. Come Back Alive Foundation. (Fondation Revenir en Vie). Je reçois de plus en plus de messages de gens qui souhaitent aider l’armée ukrainienne directement. Une ONG Ukrainienne fournissant aux soldats sur le front ce dont ils ont besoin s’appelle Come Back Alive (Revenir en Vie). Ils sont à l’œuvre depuis les première invasion Russe; ils ont une très bonne réputation et sont très fiables. https://savelife.in.ua/en/about-foundation-en/ 4. 1 Team 1 Fight Foundation. (Fondation 1 Equipe 1 Combat). Il s’agit d’un groupe avec des bénévoles Européens très actifs qui ont fait la démonstration de leur courage et de leur dévouement à livrer des fournitures au front en Ukraine. https://linktr.ee/1t1f 5. Liberty Ukraine Foundation (Fondation Liberté Ukraine). Nous avons ici un petit groupe (surtout) de Texans qui ont fait un travail formidable de livraison d’aide humanitaire et militaire aux Ukrainiens. https://www.libertyukraine.org/ 6. Documenting Ukraine (Documenter l’Ukraine). Comme vous êtes nombreux à le savoir, j’ai participé à la mise en place de ce projet de soutien aux chercheurs, journalistes, écrivains, artistes, photographes, libraires, archivistes et autres Ukrainiens qui documentent la guerre, chacun selon ses propres talents et sur leurs propres projets. À ce jour, nous avons alloué des subventions à 360 Ukrainiens, avec l’objectif d’en subventionner 500 d’ici la fin de l’année. (L’un des 360 était Mstyslav Chernov, le réalisateur de 20 jours à Marioupol qui vient de remporter un Oscar.) Je suis fier de cet effort donnant une voix aux Ukrainiens, créant un registre de la guerre en temps réel et au moyen de médias multiples. https://www.iwm.at/documenting-ukraine/donors Il s’est maintenant écoulé six mois depuis qu’une aide américaine conséquente a rejoint l’Ukraine. Vous avez maintenant une liste de six institutions qui peuvent aider. Pensez-y en terme du Défi du Six. Je m’apprête maintenant à faire un don personnel. Si vous voulez participer vous aussi, merci d’en faire autant ! Vous pouvez peut-être contribuer à hauteur de 6 €, ou 60 €, ou même 600 € ? Ou tout autre chiffre rond commençant par 6 ? Soyez créatifs. Soyez généreux. Cela compte. Timothy Snyder, 29 mars 2024 (traduction Maria Damcheva) Depuis le 24 février 2022, le soutien des humanités à l'Ukraine ne s'est jamais démenti. Et nous avons été les premiers à révéler et documenter le crime de déportation des enfants ukrainiens en Russie. Pour autant, le commission paritaire des publications et agences de presse a estimé que tout ce travail d'information ne contribue pas à "éclairer le jugement des citoyens", privant ainsi les humanités d'aides publiques auxquelles nous pourrions prétendre. La poursuite de ce travail éditorial ne dépend donc que de vous. Abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons :     ICI

La guerre qui vient, par André Markowicz

La guerre qui vient, par André Markowicz

Dessin de Gatis Šlūka (Lettonie), Cartooning for peace  CHRONIQUE. ANDRÉ MARKOWICZ   Nouvelle chronique, magistrale, du traducteur et poète André Markowicz, publiée le 1er avril 2024 dans le journal qu'il tient sur sa page Facebook. Alors que Poutine et ses affidés (dont l’Église orthodoxe russe, qui vient de "sanctifier" la guerre en Ukraine), nous regardons ailleurs, écrit-il. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Ce qui s'avance On a l’impression que le discours poutinien se radicalise. Maintenant, c’est par dizaines que l’on trouve des déclarations selon lesquelles, l’Ukraine, il faut la détruire complètement, totalement, qu’il n’y a aucune place pour une Ukraine quelconque, pour le nom même de l’Ukraine, même à l’intérieur de la Fédération de Russie, il y a une "Malorussie" (une "petite Russie") qui sera une province russe, ou une série de provinces russes, et, chez Soloviov, on entend de plus en plus souvent des appels à raser toutes les villes, parce qu’il n’y a rien à garder, culturellement parlant, dans ces villes (même Kiev, berceau de l’orthodoxie russe), et surtout pas les gens. Les gens, explique le député Lougovoï, en particulier les habitants de Kharkov, il faut qu’ils soit anéantis, que la ville soit frappée par une « catastrophe de masse » telle qu’il n’en reste rien, ou en tout cas que personne n’y ait plus aucun moyen d’y vivre, et qu’ils partent, les habitants, "à pied ou en voiture" (manquait le cheval), "avec leurs baluchons", ces gens qui y habitent en ce moment, qu’ils partent à l’Ouest, ceux qu’on n’aura pas tués, et qu’on ne les revoie plus. Les 800.000 habitants de Kharkov aujourd’hui (hélas, mon Dieu, d’autres poutiniens, beaucoup plus rares, surtout parmi les collaborateurs ukrainiens pro-russes, ont protesté et dit que ça, c’était une idée juive... puisque les Juifs (sic) le faisaient à Gaza...). Le député Lougovoï est un député un peu particulier, ancien membre du FSB, – c’est lui, personnellement, qui, à Londres, a empoisonné Litvinenko. Mais, en gros, personne (en dehors, donc, de quelques rares voix) n’a dit que ces paroles étaient un appel au génocide. Parce que, le génocide, il est aujourd’hui considéré comme nécessaire et sain, – et que, finalement, ce qui est nouveau, c’est le caractère massif de ces déclarations, pas les déclarations elles-mêmes, qui ne font que poursuivre la ligne de Timoféï Serguéïtsev énoncée il y a exactement deux ans, fin-mars début avril 2022 (Lire ICI ). * Ce qui est nouveau, c’est la déclaration solennelle de l’Église orthodoxe russe, qui déclare « guerre sainte » l’Opération militaire spéciale. – Ça, c’est nouveau à double titre : d’abord, parce que, dès lors, c’est officiel, cette "opération militaire" qui, si la qualifiez de "guerre" en Russie, peut vous valoir jusqu’à dix ans de prison, elle est bien devenue une guerre – puisqu’elle est "sainte". Ça n’a l’air de rien, mais c’est fondamental, parce que ça signifie pour l’État russe et la hiérarchie de l’Église orthodoxe de Moscou, c’est l’essence même de la nation qui est aujourd’hui engagée dans une guerre, et que, donc, cette guerre ne peut se régler que par une victoire totale sur les forces du mal. Le communiqué officiel de l’Église explique : « Après l’achèvement de l’OMS (opération militaire spéciale) tout le territoire de l’Ukraine contemporaine dans la zone exclusive de l’influence de la Russie. La possibilité de l’existence sur ce territoire d’un régime politique russophobe, ennemi de la Russie doit être totalement exclue » La deuxième nouveauté est la définition donnée à ces forces du mal qu’il faut exclure. Cette OMS est bien une guerre sainte dans laquelle « la Russie et son peuple » (je cite toujours le communiqué officiel) jouent la mission du Katekhon. – Le Katekhon, en termes religieux, c’est ce qui retient, ce qui contient, ce qui empêche, par exemple, l’Antéchrist d’arriver maintenant. Un Katekhon contre, donc, les « assauts du globalisme et contre l’Occidental tombé dans le satanisme » . L’Église orthodoxe ordonne à tous les prêtres qui dépendent d’elle de prier tous les jours pour la victoire des forces russes, et, pour les prêtres qui refuseraient, ils seront simplement relevés de leur fonction (sachant que, ça, c’est la sanction de l’Église, mais que l’État, de son côté, peut leur imposer des sanctions beaucoup plus importantes encore). Il faut donc prier tous les jours. Poutine a mobilisé la société tout entière, – tout le pays, et que cette guerre contre l’Ukraine est devenue une guerre existentielle Ça veut dire que, peu à peu, mais d’une façon très claire, Poutine a mobilisé la société tout entière, – tout le pays, et que cette guerre contre l’Ukraine est devenue une guerre existentielle. En même temps, suite au fait que les terroristes du Crocus City Hall sont tadjiks, la Russie est en train de revoir sa législation sur l’immigration, et l'on assiste, à travers tout le pays, à des dizaines et des dizaines de cas où les gens attaquent des "personnes au physique asiatique ou caucasien", – simplement parce qu’ils sont là. Des ratonnades, spontanées ou pas, qui provoquent, en retour, un réel mouvement de panique : les immigrés, par centaines aujourd’hui (mais le mouvement va s’amplifier) rentrent chez eux, du jour au lendemain (une anecdote révélatrice, saisie au vol sur youtube : une enseignante d’Université explique que, soudain, au restaurant universitaire, ils sont passés à la vaisselle jetable. Parce que, du jour au lendemain, il n’y avait personne pour faire la vaisselle – les immigrés étaient partis, tous.) * La Russie avance, ou plutôt, aujourd’hui, se prépare à avancer, d’une façon inexorable, dans une guerre – aujourd’hui qualifiée de telle – que le pouvoir poutinien présente comme existentielle, non pas parce qu’elle est existentielle pour le pays, mais pour lui. Ce que dit Poutine (ou plutôt ce qu’il ne dit pas mais ce qu’il montre) c’est que, maintenant qu’il a les mains libres grâce à Trump (qui gouverne déjà, quoi qu’on puisse dire), il n’y aura pas de quartier, – il veut conquérir l’Ukraine tout entière et, réellement, concrètement, en remplacer les habitants. Les Ukrainiens qui ne comprennent pas qu’ils sont russes ou doivent vivre "l’influence exclusive de la Russie" seront détruits, "totalement", soit ils iront "à l’Ouest" – de nouveaux millions de réfugiés, donc, – libre à l’Europe sataniste de les accueillir ou pas. * Pendant ce temps, chez nous, j’entends quelqu’un comme Yann Moix dire qu’il ne fera pas la guerre parce que cette guerre ne nous concerne pas, que la Russie ne nous veut aucun mal, et que ce qui se passe là-bas, loin, ce sont des conflits extérieurs, entre des gens qui ne correspondent pas à « nos us et nos coutumes, nos traditions, notre culture » (le même discours, finalement, que le patriarche Kirill). Et je me dis que ce misérable aurait été un des premiers à vouloir se faire inviter, dès l’été 40, chez Otto Abetz. Mais combien il y en a, de voix en France, de la gauche à la droite, pour dire que "non, la France ne fera jamais la guerre à la Russie"... Et combien ne comprennent pas que ce n’est pas la France qui fera ou ne fera pas la guerre à la Russie, mais la Russie qui fera, ou ne fera pas (mais qui fera) la guerre, – et plutôt non, disons-le autrement : qui la fait déjà, la guerre, sauf que nous, dans la vie quotidienne, on ne s’en rend pas compte. Et combien, en France, ne comprennent pas que, ce qui va arriver, c’est ça. Que nous sommes, aujourd’hui, entrés dans une période dont un dirigeant polonais (est-ce Donald Tusk lui-même ?) a dit que c’était une « avant-guerre » . C’est la guerre qui s’avance. Pas une "opération militaire spéciale". Non, une guerre, d’annihilation. Et nous regardons ailleurs. André Markowicz (texte initialement publié sous le titre "Ce qui avance" sur sa page Facebook , le 1er avril 2024) Depuis le 24 février 2022, le soutien des humanités à l'Ukraine ne s'est jamais démenti. Et nous avons été les premiers à révéler et documenter le crime de déportation des enfants ukrainiens en Russie. Pour autant, le commission paritaire des publications et agences de presse a estimé que tout ce travail d'information ne contribue pas à "éclairer le jugement des citoyens", privant ainsi les humanités d'aides publiques auxquelles nous pourrions prétendre. La poursuite de ce travail éditorial ne dépend donc que de vous. Abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons :     ICI

Orélien Péréol, mort d'un "décalé chronique"

Orélien Péréol, mort d'un "décalé chronique"

Orélien Péréol. Photo DR On est tous de passage, c'est entendu. Orélien Péréol n'avait pas l'intention de s'attarder plus que de raison. Mais 71 ans, c'est quand même un peu tôt pour partir. Ex-enseignant, Orélien Péréol (de son vrai nom Roland Petit) était essayiste et écrivain, notamment pour le théâtre. Libertaire et scientifique, il se disait "décalé chronique". Il avait confié aux humanités un texte que nous avions prévu d'éditer en juillet prochain. Une longue "Lettre aux terriens" que voici sans attendre juillet, en hommage, avec une légère dédicace d'Eugène Durif. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Eugène Durif : "On ne se reverra pas" Orélien, je le connaissais un peu. Pas beaucoup. J'aimais bien son sourire. On se croisait plus ou un moins par hasard. Il avait écrit un article sur un de mes textes. On avait parlé plus d une fois de des pères et de leurs enfants. De l'Afrique aussi. Le Sénégal où il allait souvent. Sur plusieurs sujets, on avait souvent des opinions assez éloignées. Ça n empêchait pas de parler. La dernière fois que je l'ai vu, c est à l occasion de la présentation finale d'un stage autour d'Armand Gatti a la guillotine a Montreuil. On ne se reverra pas. Même si je le connaissais assez peu, comme je le disais au départ, il va me manquer. Eugène Durif , pour les humanités , 5 avril 2024 Orélien Péréol, le 2 septembre 2023, lors d'une randonnée poétique au 1er Festival des humanités, à Cenne-Monestiés, où il avait lu, en avant-première, un fragment de "Lettre aux Terriens". Photo Jean-Marc Adolphe 𝗟𝗲𝘁𝘁𝗿𝗲 𝗼𝘂𝘃𝗲𝗿𝘁𝗲 𝗮𝘂𝘅 𝘁𝗲𝗿𝗿𝗶𝗲𝗻𝘀 (inédit) Sans la Terre, t’es rien. Sans les autres terriens, t’es rien. Sans les autres t’es rien, t’es rien. Un virus malin a abondé l’air et nous a incité à nous calfeutrer dans nos maisons. Il s’est répandu par ses propres moyens : le plus souvent, il a sauté d’une poitrine à une autre ; quelquefois il s’est accroché aux objets puis à la main qui prend l’objet derrière celle qui l’a posé. Ces procédés sont faibles en apparence, pourtant ce virus comme tous les virus a pris l’avion, sans billet ni passeport. Il s’est terré dans les poumons d’un terrien et hop ! Il est apparu à l’autre bout de la planète. Il s’est grimé sans cesse et nous avons dû régulièrement refaire les pauvres boucliers biochimiques que nous avons pu concocter. Nous en avons plusieurs de ce type. Chaque fois, nous les oublions. Cette pandémie aurait dû nous mettre sous le nez le caractère irréductible de la solidarité humaine : nous sommes unis, pauvres terriens, nous sommes unis les uns aux autres comme sont unis les atomes d’un solide, nul ne peut s’en échapper. Solidarité ! Solidarité signifie l’indestructibilité de ce lien, solidarité, au contraire de solide, ne signifie pas robustesse. Quoique ! Quoique, nous pourrions transformer notre indépassable solidarité planétaire en solidité pleine de noble force, à condition de le vouloir et de l’organiser. Terrien, tu fais tout le contraire. Tu ne vois que toi. Ta liberté, Ton orgueilleuse solitude, moi, moi, moi… Moi d’abord et moi seulement… après moi le déluge… Les Terriens se sont imaginé depuis longtemps que leur vie était dans leurs mains et dans leur tête, que ce qui les concerne commençait au moment où cela vient vers eux, et qu’ils s’en emparent. Comme si la fleur poussait quand l’homme paraît, la voit et la cueille… La terre ? le soleil ? la pluie ? les saisons ? la graine ? les ancêtres ? l’espèce ? les insectes ? Tout ce qui fait que la fleur est là où elle est, dans l’état avantageux où elle est. Rien. Cela compte pour du beurre. Indispensable pour la fleur, aucune importance pour l’homme. Bien sûr que c’est là, on veut bien l’admettre, si on y pense, si on nous y fait penser mais puisqu’on n’y fait rien, puisqu’on n’y peut rien, c’est comme si ça n’était pas. Nous savons et voulons bien reconnaître que, dans certaines parcelles, des jardiniers… des laboureurs… des éleveurs… aident les processus de santé et de fécondité des plantes ou des animaux qui sont là même si personne ne fait rien, même si personne ne les aide, les favorise, et ma foi... tout va mieux, pour l’homme. Ils sont devenus si peu de gens de nos jours… et si loin de nous !... Du moins, dans nos pays riches ! L’air que je respire a fait trois fois le tour du monde et l’eau que je bois de même. Je ne sais rien de ce chemin millénaire, millionnaire ! moi, pauvre Terrien qui peux à peine devenir centenaire !... Comme je ne le sais pas, comme m’en occuper n’aurait aucune utilité, je le délaisse, puis je l’oublie enfin je le nie. Je suis meunier. Je creuse le lit de la rivière, je fais un petit bassin, la rivière aussi fait un petit bassin. Je dis que c’est moi tout seul. La rivière n’a pas son mot à dire, si je fais un réservoir pour mon moulin, l’eau vient dedans. Qu’est-ce qu’elle pourrait faire d’autre ? Moi, je pourrais faire autrement. Je fais ce qui m’est utile et je sais ce que va faire l’eau. Donc, je choisis l’emplacement, juste en amont d’un raidillon et j’édifie un barrage, de pierres et de ciment, le niveau de l’eau monte. J’atténue l’effet des crues du printemps, et de la sècheresse de l’été. Gains collatéraux. Je construis un bief, avec une toute petite pente et une vanne. Et ainsi conduite, l’eau se jette avec rapidité, volume et fracas, là où je veux : sur les pales de la roue. La chute est importante et la roue tourne vite, et son axe, mon arbre, tourne vite et fort, et le "broyon", roule vite et fort dans la meule dormante et le blé se fait farine en grande quantité, et de bonne qualité. Les paysans viennent chez moi en nombre, les boulangers viennent chez moi en nombre. De quoi est faite la meule ? C’est Une pierre ! Évidemment, pas n’importe quelle Pierre et avec un tailleur de métier… Et l’âne qui a tiré la charrette pour apporter la pierre là où elle me sert ? Il est mort depuis longtemps ! des pierres, il y en a partout. Le moulin, où j’habite, c’est ma maison ! avec son atelier au premier, c’est le gagne-pain de ma famille ! est de pierres aussi… Et les ânes, c’est pas ce qui manque ! De quoi est faite la roue ? Oh ! de bois et de fer. Dieu l’avait mise là pour moi ? comme oubliée ? négligemment ? Et comment j’ai eu l’idée ? Eh bien… en fait… l’idée est venue doucement au cours des siècles. Quand je suis né, il y avait ici, dans le rapide, un petit moulin sans barrage, avec une roue à aubes, horizontale, d’un mètre. Et l’eau qui descend tout le temps ? Si c’est mon intelligence qui la fait couler de haut en bas ? Comment elle remonte ? C’est la Terre, Terrien, c’est l’atmosphère, c’est pas ta gueule. Tu es sur un petit tronçon du voyage de l’eau. L’eau est un globe-trotter, chaque goutte d’eau va fureter partout. En des millions d’années, elle a touché les fonds des dorsales, elle s’est figée dans les glaces, elle a volé dans l’air, elle a flotté dans des nuages animés par des souffles changeants, elle est tombée en pluie, en neige, en grêle, selon le froid, elle se glisse dans la terre et s’y cache, absorbe toute sorte de bonnes choses pour les plantes qu’elle nourrit et abreuve par en dessous. Elle repose et tu creuses un puits pour boire, elle cavale sur la terre, à la descente, toujours à la descente, et là, tu la vois meunier, qui court continument en un seul sens et tu en fais ton miel, si j’ose dire… avec toutes ces aides dont je t’ai forcé à parler parce que tu ne les considères pas. Ton problème, Terrien, c’est que tu cherches à te cacher à toi-même que sans la Terre t’es rien. T’es juste un élément sur un parcours si vaste que tu ne peux en faire qu’une infinitésimale partie. Tu te racontes que c’est toi, que toi, seulement toi, ton intelligence, ton travail coordonné en vue d’un but qui explique ton industrie, Oh ! ce trop vieux mot d’industrie… Tout ce que tu fais, qui t’es si agréable, provient de la bonté des choses envers toi. Même la pierre est gentille. Elle est dure ; il faut que je la tape fortement et longuement, elle me casse la main, ma peau devient corne de crapaud… je dois la contraindre, elle m’oblige à cogner, cogner, cogner encore dans la carrière, sous la pluie ou sous la cagna, elle n’est pas amicale, elle est une sorte d’ennemie rétive et malcommode, il me faut faire des efforts énormes pour la dompter ! Pour qu’elle prenne sens à mes yeux, qu’elle porte un nom : « meule », fasse sa besogne si profitable, selon mes vœux : séparer la farine et le son du blé, je dois la maltraiter et me maltraiter. Le marteau, fer et bois, les ciseaux, métal, la pierre, la connaissance des pierres, parce que la pierre, sans la connaissance des pierres !... tout cela… je ne le dois qu’à moi, qu’à mon métier, qu’à ma technique. Je suis un artisan. La collaboration de la pierre, je ne la demande pas, je ne la veux pas, je veux bien qu’elle soit là, ce n’est pas dans mes cordes, je ne peux rien y faire, ça ne compte pas, je ne la vois pas… elle n’existe pas ! Si je n’étais pas là, crois-tu qu’il y aurait des chemins pavés ? Même avec toutes les pierres qui gisent de-ci de-là, il n’y aurait pas de tas structurés, des chaussées, des ponts, des murs, des tours et des donjons… Il n’y aurait pas la muraille de Chine ; ni les pyramides. Si je n’étais pas là… Essaie un jour de faire cuire une pierre comme tu fais cuire la terre pour les briques… tu verras que si la terre se fait cuire, c’est l’intelligence de la terre qui lui donne ce talent, et que si la pierre se fait tailler, c’est l’intelligence de la pierre qui te permet d’en faire une meule, ou autre chose que tu veux, un pavé, un château derrière ses remparts, une arène, Notre-Dame, une statue... Même sans faire cette expérience idiote, tu sais que j’ai raison : C’est ton intelligence liée à celle de la pierre qui te donne ce pouvoir d’arranger la pierre en meule pour faire ton blé, en vendant de la farine au boulanger ; c’est l’intelligence de la terre qui te permet d’en faire des pots, des amphores pour garder l’eau, le vin ou l’huile, des briques pour des maisons. Tu n’es pas un maitre dont la volonté suffit. Tu es le serviteur des lois de ce monde et tu y prends ta part pour éloigner la trop grande dureté de ta condition animale-humaine. Le dommage, c’est que tu ne vois que toi, c’est que tu te crois le roi, tu es le roi qui donne son nom à la victoire, dédaigneux des soldats, dédaigneux des morts et des blessés, dédaigneux de tout l’arrière-pays qui ne vit plus que dans l’économie de guerre, dédaigneux de tous tes serviteurs, aides de camp, intendants, cuisiniers, magasiniers, maréchaux-ferrants, palefreniers, armuriers… sans compter les chevaux… Le roi a gagné la bataille ! Il le dit, tout le monde le dit, alors qu’on ne fait rien tout seul ! Tu bâtis un écart énorme entre tes besoins physiques et ta vie quotidienne. Tes obligations corporelles s’allègent, s’envolent presque… Le dommage, c’est que tu ne vois qu’un acteur de cet éloignement si doux : toi, Terrien, alors que t’es si peu ! Juste… tu t’adaptes, tu accommodes, tu bricoles, tu t’habitues, tu t’accommodes… « Je pense, donc je suis » voilà la vérité, telle que tu crois l’avoir découverte ! Tu te vois comme un esprit pur, chevauchant un corps impur, sale, nécessiteux, vite puant et finalement mourant, t’entrainant avec lui dans le néant. Tu n’es pas près de voir ni de savoir que tu es plein de bactéries et de virus, sans lesquels tu ne saurais vivre. En même temps, ton travail intellectuel, dont tu exaltes tant la grandeur et la beauté, et dont tu surestimes beaucoup la puissance, vise à réduire toutes ces contraintes de ton corps : ne pas avoir faim, dormir puissamment à l’abri, faire taire la maladie et les souffrances. Dans ton « je pense donc je suis », ce but, si pragmatique, si terre à terre, on n’en voit pas la trace. On ne voit pas non plus par quel interstice l’extérieur de toi pourrait entrer. Cela rabaisserait considérablement dans ton esprit l’effort d’abstraction que tu entreprends et réussis si bien. Dans ces trois domaines difficiles pour toi, Terrien : nourriture, sommeil, douleur, tu peux être fier. Tu y es vraiment bien parvenu. Tu vis longtemps, tu vis vieux. Même les pauvres qui meurent plus jeunes que les riches vivent vieux par rapport à tous leurs frères humains des temps anciens. Moralement aussi, tu as fait des progrès. Tu as su modérer ta fâcheuse tendance à voler les autres plutôt qu’à travailler à des richesses nouvelles. Tu es toujours à cheval sur cet instinct de taper pour prendre à l’autre, de taper pour le réduire au silence, à l’inaction, pour lui raconter qu’il est le mal. Tu as toujours envie de prendre à ton semblable, de te servir dans sa main, dans son champ, dans sa maison, dans son placard, dans son saloir, dans son grenier, dans son étable. Tu as toujours le sentiment qu’il n’est pas assez comme toi pour mériter de vivre sa vie selon ses vœux, tu as toujours le désir de crier pour le faire taire, de le frapper, qu’il ait peur, qu’il s’éteigne de lui-même… le mieux pour toi, c’est quand il s’efface sans même te désigner, comme si c’était de lui-même. Tu as un peu su porter les yeux sur toi, diminuer les conséquences mauvaises de ce défaut par trop prégnant : réduire tes contemporains pour t’accaparer leurs biens, faire marner ceux que tu peux dominer, les rendre esclaves, garder pour toi les fruits de leur travail, ne leur donner que ce qui leur est nécessaire pour qu’ils ne tombent pas malades et ne meurent pas. Tu sais que pour garder ta force en toutes circonstances, il te faut éloigner la fragilité. Il te faut des réserves pour les coups durs. L’homme sans réserves n’a pas de rattrapage, il prend la mauvaise saison, l’inondation, la tempête, le feu à la forêt, la charge de l’éléphant sur sa maison, le nouveau virus dont on n’a pas fait la carte d’identité, il prend tout ça en pleine face et s’en trouve gravement défait. Sans réserves, reprendre pied convenablement après les cataclysmes est trop difficile, prend trop de temps, épuise les plus forts et les plus volontaires, désespère les plus courageux. Tu veux tenir à distance tes besoins : manger, dormir, être en bonne santé, tu veux les tenir en respect. Tu ne veux pas qu’une de ces contraintes pèse soudainement tellement fort que tu ne puisses vivre, ou que tu vives trop mal, ne sois obligé de t’y consacrer pleinement, que la souffrance vienne compenser le manque. Tu ne veux pas souffrir. Sans la Terre, t’es rien ; avec la Terre, t’es pas grand-chose. Il te faut respirer sans cesse. Sous l’eau, tu meurs vite. Tu tiens le coup entre deux repas, mais il t’en faut régulièrement pour être à l’aise, et de bonne quantité, et de bonne qualité. La faim est une souffrance aussi et si tu n’y prends garde, la maladie et la mort entrent par là. Tu as tendance à être collectif pour la nuit. Tu veux bien veiller sur le sommeil des autres, pourvu qu’ils veillent sur le tien. Pour la chasse, tu souhaiterais être plutôt individualiste et manger le lièvre que tu as attrapé, car enfin, c’est toi qui l’as attrapé, et personne d’autre. Dès que tu as un peu de surplus, tu fais des enfants et augmentes le nombre des membres de ta société, jusqu’à retrouver un peu de pénurie. Quand tout va trop mal, tu vas voir ailleurs. Tu migres. Tu trucides les populations que tu rencontres ou tu te fais trucider par elles selon le rapport des forces militaires… techniques. En cas de quasi-égalité, une nouvelle société, avec une culture métissée, peut finir, générations après générations, par se bâtir. Une culture métissée, c’est-à-dire une culture. Toutes les cultures sont métissées si on les regarde vraiment, sur la durée historique humaine, et non sur les dernières générations. Avec ces caractéristiques de ta personnalité, tu as su te modérer. Tu as du mal à allumer en toi cette intelligence qui te dit que l’autre est un autre toi, qu’il est un autre pour toi et que tu es un autre pour lui et que vous devez conjuguer vos efforts, musculaires et intellectuels. Tu as du mal à allumer cette flamme collaborative, mais tu y arrives un peu. Tu as du mal à faire travailler la solidarité de fait qui te lie à tous les autres humains du côté de la coopération. Mais tu y arrives un peu. Tu as inventé le débat, et tu l’as respecté suffisamment pour ne pas dépenser toute ton énergie à te battre et à t’entretuer. Comme tu ne vois que toi, tu exploites ce qui t’entoure. Tu mets tes semblables, les autres Terriens, dans le paquet de ce qui t’entoure. Tu t’accapares les animaux dans tes parages sans vergogne et en disposes librement. Je m'appelle Boubacar, et j'habite un village de la brousse. Un jour, je rentrais de l'école et j'étais mécontent parce qu'un méchant feu de forêt m’obligeait à un long détour. J'accélérais le pas, pressé que j'étais de boire le bon lait à la cruche avec un bon gâteau bédoume de maman. Soudain, je m'entends appeler par une grosse voix, au ras de l'herbe sèche, devant moi. Je m'arrête. Je craignais que ce fut un serpent, encore que les serpents n’ont pas une voix caverneuse comme celle que j’entendais. Je scrute le sol et je distingue une forme oblongue, inattendue, de même couleur que les herbes : un crocodile ! En pleurs ; je n’aurais jamais cru qu’un crocodile puisse verser des larmes ! - Je me suis égaré, je ne sais plus où est le marigot et le feu vient sur moi. - Ça c’est sûr ! Tu es loin de l’eau… Comment tu as fait ? - J'ai voulu visiter le vaste monde. - Eh bien, de quoi te plains-tu ? Tu y es dans le vaste monde. - Je ne veux pas mourir dans le feu. Je veux retrouver la mangrove. - Débrouille-toi. Je n'ai pas le temps et je crains les ingrats. Écarte-toi. Il ne bouge pas. Après un temps, je repris, de la voix la plus forte que je pus : - Laisse-moi passer ! - Porte moi jusqu'à la mangrove. Je serai généreux avec toi. Je te montrerai le trou d'eau avec de l'or au fond. - Un trou d’eau avec de l’or au fond ! J'ai accepté, alors que ma mère m'a défendu de faire confiance à n'importe qui. Surtout n’importe qui avec de grandes dents. Le crocodile a bien voulu entrer dans une besace que j'ai toujours sur moi. Je l’ai ficelé. Il ne pouvait plus me mordre et je l'ai pris sur mon dos. En route, on continue de discuter, le crocodile et moi. Il me raconte que sa mère lui a interdit d'aller dans la plaine. « Tant que tu es sur la pente, tu sais où est la rivière, si tu vas dans la plaine, tu ne sauras vite plus rien. Tu vas de ci de là, cahin-caha, et tu perds le nord. J'ai cru qu'elle voulait m'empêcher de devenir plus puissant par la connaissance du monde. » - Il faut toujours écouter sa maman, » ai-je dit timidement, parce que j'étais en train de désobéir à la mienne. Et sacrément ! Arrivé au bord de l'eau, j'ai voulu faire sortir le crocodile, mais il m'a dit qu'il ne voyait pas où il était ; il voulait que je trempe le sac dans l’eau, qu’il sente son élément et que je le libère ensuite. C'est ce que j'ai fait, je suis entré dans la mangrove jusqu'à mi-cuisse, j'ai plongé la besace et l’ai ouverte. Ah ! Le crocodile était tout content, il fit un petit tour vers le large, une boucle et revint vite vers moi. - « Dis-moi... Cette histoire d’ingratitude… Je n'ai jamais entendu parler de ça. Vous êtes comme ça, vous, les Humains ? - Oh non, non, sûrement pas. Nous, les humains, nous nous épaulons et remercions ceux qui nous protègent ou nous aident, ça se passe seulement entre non-civilisés, entre barbares, entre sauvages si tu préfères. - Tiens, tiens, tu veux dire entre bêtes sauvages reprit le crocodile. On va voir ça. On va demander aux passants leur expérience de la chose, ce qu’ils pensent de la gratitude ou de l’ingratitude des êtres vivants. » Et hop, il m'attrape le mollet. J’ai feint d’être d’accord. - Et après, tu me montres le trou d’eau et d’or ? - Mais bien sûr, répondit le crocodile, pour qui me prends-tu ? Pour un sauvage ?… Pour un ingrat ?... Pour un ingrat sauvage ? Je ne sus que dire. Me voilà obligé d'attendre, la patte dans le piège des mâchoires puissantes. Au bout d'un long temps, je vois arriver une jument, vieille et squelettique, la peau râpée et pleine de nids à moustiques, qui tenait à peine sur ses pattes, descendant la pente n'importe comment, glissant, tantôt sur le dos, tantôt sur la tête, tantôt sur les fesses, se rattrapant de justesse à n’importe quel bout de plante. Elle finit par arriver et s’approcha pour boire. Le crocodile sort de l’eau et la jument s’effraie. Elle supplie : « Je suis vieille, malade, éreintée, exténuée, j’essaie de boire en même temps que l’éléphant, mais je n’y arrive pas tous les jours ! » Et le crocodile de rétorquer : - Débrouille-nous d’une dispute, et je te laisse te désaltérer. Connais-tu une histoire de bienfait payé d’ingratitude ou même d’un méfait ? - Bien sûr. Il n’y a qu’à voir ma vie. Jeune, j’étais à la ferme, bien nourrie et choyée. On me promenait, on me faisait jouer. Les jours de fête, j’étais décorée, je défilais et tout le monde dans la foule applaudissait à mon passage. Cela a duré tant que j’ai eu des petits. Mes petits étaient pour l’homme, je ne les voyais pas. Mais quand j’ai pris trop d’âge, je n’ai plus eu que coups de bâtons, attelée à la charrette ou la charrue. Et puis, enfin, plus rien. Rendue à la nature, sans forces, sans plus de vitesse dans mes jambes. Voilà comme l’homme m’a récompensée des services que je lui ai rendus ! Je m’agite aussitôt. - Elle raconte n’importe quoi, laisse-la boire et demandons encore à quelqu’un. - Ce n’est pourtant pas une bête sauvage et elle parle de l’ingratitude des hommes. - Tu vois bien qu’elle est devenue folle : elle vient boire toute seule et n’attend pas l’éléphant qui la protège de sa masse. Demandons à quelqu’un de censé et de bien portant. Pas à une vieille peau que l’âge a dérangée ! Le crocodile accepta. Il se tapit sous l’eau. L’attente reprit. Vint plus tard une poule. Le crocodile apparaît encore. - Petite poule, tu ne boiras que lorsque tu auras donné ton avis sur la question qui nous occupe, sans quoi je te mange, bien que tu sois petite et que je resterai sur ma faim : Connais-tu une histoire dans laquelle un bien est payé par un mal ? - Mais la mienne, crocodile : je nourris l’homme fort souvent, il me prend mes œufs et les faits cuire, il me fait faire des petits en veux-tu en voilà pour les tuer, les plumer, les manger. Il me nourrit de rien, des restes de ses repas. Et mes jours vont ainsi : rien pour moi, tout pour lui dans ma très courte vie sans jamais de merci ! Je repris en urgence : - Laisse la boire, ce n’est pas une petite boule de plumes avec un bec tout tendre qui sait comment va le monde. Tu sais combien de temps vit une poule ? - Je commence à être fatigué de toi. Tu récuses ceux qui passent, alors qu’ils disent la même chose. Encore un et pas un de plus ! Et il replongea lentement. Moins d’une minute après, il réapparut. - Au fait, combien de temps ça vit, une poule ? Je n’en savais rien. Nous, les poules, on ne les laisse pas vieillir ! J’ai répondu n’importe quoi : « Deux ans. » Heureusement, la petite poule était déjà repartie et ne pouvait me contredire. - Ça laisse le temps de connaître les hommes. Vint Leuk le lièvre et l’histoire recommença. Mais Leuk voulut savoir comment il se faisait que le crocodile tenait l’homme par le mollet dans la rivière, loin du bord. On lui conta. Il ne voulut point croire l’histoire : - Quoi ? Le crocodile a tenu dans ce petit sac ? Non non non, ce n’est pas possible. Et toi l’homme, gringalet comme tu es, tu as pu le porter ? Vous mentez tous deux. Je ne vous crois pas. Je ne vous croirais pas tant que je ne l’aurais pas vu. - On va te montrer, fit le crocodile, vexé. A ces mots, il sortit de l’eau, entra dans la besace et je la fermai avec les ficelles. - Porte-le ! Montre-moi ! reprit le lièvre et quand le crocodile fut sur mes épaules : Ne mange-t-on pas la chair de crocodile chez les hommes ? - Si ! - Rapporte-le chez toi et régalez-vous de ma part. Il n’y a plus de mal puisque le crocodile a tenté de perpétrer un méfait en échange d’un bienfait. Et nous revoilà en campagne ! Non loin du village, je croisai un chasseur, je lui dis que le lièvre était en train de boire à la rivière et qu’il lui fallait se dépêcher pour ne pas laisser partir cette viande si bonne. Mais quand le chasseur arriva, Leuk le lièvre, qui connaissait l’affaire, avait déguerpi depuis longtemps ! Le chasseur avisa Diargone-l’araignée dans sa toile au deuxième étage d’un arbre : « Tu n’as pas vu Leuk de là-haut ? - Et pourquoi devrais-je te répondre ? - Tu as des yeux pour voir, tu pourrais m’aider. - Terrien de pas grand-chose, tu as tous les toupets. Ainsi, je pourrais t’aider ! Sais-tu seulement pourquoi je loge ici ? - Comment le saurais je ? Je ne suis pas gardien de tes jours. - Eh bien vois-tu, je logeais dans ta case. Je te débarrassais de mille moustiques, mouches et autres gêneurs qui te tannent le derme et abiment ta vie, et puis un jour tu m’as vue, toute petite dans un coin, juste sous le toit et je ne sais pas ce qui t’a pris, ça t’a rendu fou, tu m’as chassée à grands coups de balai. Tu as brisé ma toile et si j’avais eu des os, tu m’aurais brisé les os ! C’est grâce à ça que je ne suis pas morte ! - Veux-tu te taire petit animal de pacotille ! Et là-dessus, le chasseur lui décocha sa sagaie, qui fut attrapée par un singe au troisième étage de l’arbre : « Sauve toi gredin, tu es le Terrien le plus ingrat de tous les Terriens de cette planète. Tu te crois fort alors que nous, les bêtes, nous t’assistons pour tout ! » Le chasseur repartit à reculons, de crainte que le singe ne lui plante la lance dans le dos. Il ne dit jamais à personne comment il avait perdu sa sagaie en courant après le lièvre. Quant au trou d’eau avec de l’or au fond, personne n’a jamais su où il se trouvait ! Tu vois, Terrien, tu as su tenir un peu par la pensée ton avidité et ton ingratitude. Au moins entre humains. Pour les animaux, tu t’es toujours lâché. Pour tout ce qui ne dépend pas de toi, qui ne te ressemble pas, pour les montagnes et les paysages, pour la mer immense et abyssale, pour les plantes, les arbres, les légumes, les fruits, pour les pierres, que ce soit les cailloux du chemin ou les émeraudes, pour les matières souterraines qui te chauffent l’hiver, te transportent en nos temps modernes, pour l’air invisible que tu avales et recraches sans cesse, tu t’es toujours lâché. Tu as su te tricoter un peu de restriction sur ta cupidité, ta ladrerie, ton mépris de la vie de l’autre. Un peu. L’idée de Dieu. L’idée de Dieu, créateur du Ciel et de la Terre, rend les humains tous frères et sœurs. Cette transcendance est humano-déclarée, sauf pour les croyants. L’idée à peine posée, la division reprend : il y plusieurs Dieux uniques et les tenants de l’un font la guerre aux tenants de l’autre. Et même ceux qui croient dans le même Dieu unique arrivent à se diviser, à se haïr, et à s’entretuer. Oh ! Les frères et les sœurs ne sont pas forcés d’être les meilleurs amis du monde. Même, depuis Abel et Caïn, on ne déteste vraiment bien que son frère. Rien ne marche jamais vraiment ! Il est des civilisations sans Dieu. Plutôt à l’Orient. L’orient par rapport aux Européens. Des civilisations pour lesquelles l’idée de dieu est incompréhensible. Des civilisations pour lesquelles il ne pourrait y avoir une création d’un côté, avec un créateur de l’autre. Tout est là, donné, révélé et absolument mystérieux. Ce donné n’est donné par personne, et ne peut qu’être respecté. La Chine se place sous la bienveillance du Ciel… et du tao, la voie. Le ciel est la nature. Les règles : Commencement – essor – profit – rectitude. Printemps-germination, éclosion-maturité, récolte, droiture envers cet ordonnancement des choses. Régulation de la vie, le mal est le dérèglement. L’homme accompli impacte le moins possible ce qui l’entoure et dont il est fait. Le temps n’accumule pas. Il n’y a pas de sens de l’Histoire, il n’y a pas de déchéance originelle à réparer. Ailleurs en Asie, Bouddha et ses disciples ont vu que le désir était source des manques et des frustrations, ainsi source de la souffrance humaine, source de l’agressivité. Ils ont choisi de calmer ce désir insistant d’avoir ce qu’on n’a pas, d’avoir plus de ce qu’on a. Bouddha dit : « Vivez comme si vous deviez mourir demain, apprenez comme si vous deviez vivre toujours. » Et encore : « La vie n’est pas un problème, mais une vérité à expérimenter. » A l’inverse, l’idée de Dieu fut la maitresse de l’Occident, comme une maitresse d’école. Au commencement était le Verbe et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. L’idée d’abord. La parole, la Parole de Dieu, la prière, le sens de la vie… L’idée d’abord ! L’homme de Dieu cherche à comprendre. Il voit la vie comme un problème qu’il décompose en une multitude de problèmes plus petits. Les droits de l’Homme. Les droits de l’Homme posent une égalité des hommes, sans prétendre la tenir d’une transcendance. L’irréductible solidarité humaine de fait se donne des tables de la loi. En principe, les croyants en dieu peuvent remettre, en leur for intérieur, l’égalité contenue par l’idée de Dieu, les frères et les sœurs, dans l’égalité des droits de l’Homme. Les droits de l’Homme intègrent toutes les autres aspirations à l’égalité, pour les hommes de bonne volonté. D’une certaine façon, c’est encore une égalité liée à l’idée de dieu. Quant à l’application de ces droits, elle laisse autant à désirer que l’application de l’égalité des frères et sœurs en dieu. On peut penser à la colonisation de l’Afrique et à l’esclavage des Africains, dont on parle beaucoup en ce moment, et qui donne l’air de montrer que les droits de l’Homme étaient les droits de l’homme blanc. Mais que l’on songe à Zola, à la mine, aux guerres, aux tranchées, à l’extermination des juifs, à la déportation des Lituaniens et à la façon dont on ne la connaît pas… à la fusillade de Fourmies, et à la façon dont on ne la connaît pas… à l’holodomor et à la façon dont on l’a appris… que l’on songe à la colonisation de l’Irlande par les Anglais et à celle de la Chine et de la Corée par les Japonais, à celle de la Grèce dans l’Empire Ottoman. Rien ne marche jamais vraiment. Les droits de l’Homme postulent, encore ! un homme pur esprit, un homme qui est parce qu’il pense. Il manque à cet Homme de se reconnaître Terrien. Il manque à l’Homme des droits de l’Homme, ses atomes, ses molécules, ses cellules, ses liquides, son sang, sa salive, son urine, ses deux semences, il lui manque ses humeurs, ses invités, parasites et commensaux internes et externes. Il lui manque de se prendre pour un Terrien. Comme à chaque fois ! Le tort des droits de l’Homme est de ne rien considérer de ce qui le fait Homme. L’homme des droits de l’Homme est une ile dans le ciel des idées. C’est un bel effort de solidarité intercontinentale, planétaire, entre les Terriens, qui va clopinclopant, mais qui shunte ce qu’il faut bien appeler la nature, ce que le Terrien trouve et sur lequel il ne peut rien. Il manque aux droits de l’Homme les droits de la Nature, car il est un homme… naturel… l’homme. Les droits de l’Homme ne sont pas les droits du Terrien. La nature, de par le fait que les droits de l’Homme n’en parlent pas, est comme un grand sac sans fond dans lequel l’Homme puise sans retenue. Tu n’as rien fait, Terrien, pour que ladite nature soit là… tu as le pouvoir de t’en servir et de t’y servir… si ladite nature le rend possible. Et tu te sers à foison, si tu le peux. Tu te goinfres si tu le peux. Tu en veux toujours plus. Tu n’es pas regardant, tu es confiant, confiant, confiant… Il t’a fallu du temps pour inventer un Dieu unique et encore plus de temps pour inventer les droits de l’Homme et quand tu les as inventés, l’un et les autres, tu as continué à chercher à avoir raison par la force. L’égalité réside dans le fait que les hommes sont mortels et le savent. Solidarité de la faiblesse. Subséquemment, tu ne devrais pas infliger à autrui la mort ; ni les petites morts : les embrouilles, les mensonges, les calomnies, les fausses promesses, les trahisons, les mépris, les paroles cassantes, les gestes offensants, les coups, les blessures, les souffrances, l’exploitation… L’égalité des hommes réside dans le fait qu’ils sont mortels et le savent. À rebours, si un homme en tue un autre, il devient comme Dieu, il maîtrise la vie d’un semblable, par la maitrise de sa mort. Que la situation qui lui permet cette supériorité, qui brise les systèmes de modération en leur assise universelle, que cette situation puisse lui échapper et se renverser ne retient pas tous les hommes. Sans les autres Terriens, t’es rien. A ceci près, qu’un t’es rien que tu peux rendre moins que rien… Tu as du mal à t’empêcher… Tu es fait ainsi. Et on peut tout de même te le reprocher, te brimer, te sanctionner, te punir, si tu ne t’empêches pas… pour te punir, il faut être plus fort que toi ! Tu es devenu reprochable, selon les règles que toi-même t’es fixées. Ce qui n’assure pas le bonheur de tous mais qui n’est pas rien. Il vaut mieux conserver la possibilité du jugement contenu dans ces Droits. Se passer de Dieu, faire de l’homme la mesure de toutes choses, lui donner des Droits, autonomes des croyances, ne s’est pas fait n’importe où, ne pouvait pas être et apparaître n’importe où. Il a fallu une sorte de miracle, pardonnez-moi ce trait d’esprit : un territoire assez petit, l’Europe, avait des caractéristiques propices à ce développement de l’esprit humain. L’Europe est partie, dans ce parcours qui a entrainé le monde entier, avantagée par son territoire, sans avoir rien fait, sans l’avoir mérité ! Elle avait l’eau en grande quantité, elle avait des terres arables qui donnaient plus quand on les travaillait bien, conférant grande valeur au travail. Elle avait une température modérée, avec des saisons. Elle avait des animaux sympathiques et résolus compagnons des hommes. Certains peuples n’ont pas de chevaux, certains peuples ont des lamas, ou des chameaux, mal commodes, ou des zèbres, sauvages et rebelles… ils ne font pas ces progrès, ce n’est pas de leur faute, c’est comme ça, un désavantage, rédhibitoire. L’Europe avait une religion, s’était fait une religion, suffisamment détachée de la politique pour accepter, après bien des combats, que l’observation des choses passe la révélation divine. L’Europe a réussi à intégrer aux chemins de son progrès le travail positif du négatif… cela consiste à prendre la critique comme contenant de la vérité et susceptible, de ce fait, de rapprocher les critiqués de ladite vérité. Il y a eu des opposants empêchés de s’exprimer, mis en prison, assassinés même. Cependant, l’exclusion des opposants n’a pas été érigé en principe. Elle n’a pas été inscrite dans la loi, comme dans des pays où existent des délits appelés « atteinte à la sûreté de l‘État », « discrédit de l’armée »… des pays où il y a une vérité officielle et des délits ou crimes de « propagation de fausses nouvelles »… et d’autres appellations de contrainte sur le constat des faits, la naissance de la pensée. L’application du respect de la critique a eu bien des exceptions, tout comme l’amour du prochain en Dieu, tout comme l’égalité des droits de l’Homme ; c’est pourtant avec l’inscription de ce principe dans son mental que la science a pu progresser en Europe. L’intégration des critiques au flot du discours commun a produit la connaissance exacte, véridique du monde et dans les relations des hommes entre eux, la démocratie comme résolution des conflits : débattons plutôt que des bâtons. On a choisi l’idéal, débattre ; dans les faits, ça n’est ni pur ni parfait. Dans leur recherche des lois du monde, prenant entre autres moyens le respect réciproque des hommes en désaccords, les Occidentaux ont trouvé la force de la vapeur et, par une chance qu’ils n’ont pas provoquée, l’Europe avait dans son sous-sol le charbon pour le feu et le fer pour la mécanique. L’Europe s’est développé donc avec ces moyens et elle n’a vu que sa compréhension des lois de la physique, elle n’a pas vu l’extraordinaire participation gratuitement offerte du fer et du charbon, qui stagnaient sous les pieds des Européens. Pendant tout ce temps, elle a continué à qui mieux mieux ses guerres intestines entre nations et aussi à l’intérieur des nations. Elle a même augmenté la puissance de ces guerres par la puissance de ses machines ; des problèmes politiques l’ont amenée souvent à utiliser son progrès technique contre elle-même. Cependant, la science a pris quasiment la première place. La science est le discours conforme à ce qui se passe vraiment. La science se soumet à ce qui existe, dit de quoi les choses sont faites, d’où elles viennent, comment elles évoluent, comment elles changent, de forme, de place, de température, de structure… La science dit, si elle le peut, comment les choses vont se transformer au cours du temps et ce qu’elles vont devenir. Les Européens se sont mis à tout noter. Ce sont les seuls à avoir fait cela. Linné, Suédois, Buffon, Français, ont documenté les animaux, espèce par espèce. Ces savants ont observé les anatomies, l’emploi que les animaux faisaient de leurs journées, leurs modes de nourriture, de reproduction, ils ont noté, noté, noté comment étaient les bêtes, dans leur détail, finement. Travail de greffier, fastidieux, pointilleux, sans imagination. Ils ont commencé à établir des critères de classement et des débuts de classement. Ils ont peu créé, ils ont besogné patiemment, systématiquement. Buffon s’est éclaté par le style de ses descriptions ! Ç’a été sa part de création. Avec cette observation obstinée des choses et des phénomènes, la science a fait progresser la technique. En écartant l’idée d’un Dieu créateur, source et enveloppe de toutes choses, le Terrien des Droits de l’Homme, tout non-Terrien qu’il s’est déclaré, s’est mis à s’intéresser à la Terre entière, à observer la Terre et ses mystères, tu as consigné tout ce que tu as pu, tu ne t’es pas toujours enquis de savoir à quoi cela servait, tu as mesuré les choses et les phénomènes, tu as pesé, tu as calculé les durées, les vitesses, les impacts, tu as classé les éléments, les minéraux, le vivant, les plantes, les animaux, les champignons et les virus… les atomes, les molécules, tu es passé derrière les apparences, tu as vu l’invisible à l’œuvre, tu ne l’as pas interprété par le merveilleux, tu as continué à calculer, tu as vu les forces, tu as vu leur travail, tu as vu les généalogies, l’histoire, tu les as vues aussi sûrement que tu avais vu la pierre que tu avais pris il y a longtemps pour faire le feu… Tu as creusé la terre ! Non seulement pour extraire des matières énergétiques, mais pour remonter le temps. En certains endroits, la Terre a maintenu des vestiges des époques reculées, et tu as compris d’où tu venais, tu as compris ce qui t’a créé peu à peu, par étapes involontaires, sans aucun plan, aucun but, aucun projet, aucune force vitale. Ton crime : tu t’es autorisé à penser que tout était à toi, de tout temps, pour tout temps, que tu en étais « propriétaire ». Tu t’es autorisé à penser que tu maitrisais le feu, alors que la plupart des Terriens savent acheter des allumettes ou un briquet, et, de l’autre côté, les Terriens ne savent pas comment stopper les gigantesques incendies de forêts en Australie, en Californie, en Sibérie, au Québec... Même si tu vises à tout savoir du monde, tu ne lâches pas ton besoin de domestiquer les choses de la nature, tu crées des matériaux, fais pousser les arbres, tu crois que c’est toi qui fais pousser les arbres, tu crois que tu crées des matériaux nouveaux… la part de la nature est toujours là, pourquoi s’en inquiéter, pourquoi la considérer ? comment pourrait-elle faiblir ? tu bâtis des vaisseaux, traverses les océans, tu vas partout. Tu t’élèves dans les airs, poussé n’importe où d’abord comme un nuage puis tu fais voler des « plus lourds que l’air » qui, malgré les vents, choisissent leur destination ! La science des Terriens a su calculer le local, le petit. Elle a bâti des laboratoires, mais la force des marées, la force des tempêtes, la force du cycle de l’eau… La science n’a pas su calculer cela. Elle a su faire voler des avions, elle n’a pas su calculer ce qu’il adviendrait du ciel si des milliers d’avions le parcouraient en tous sens. Elle a su voir les objets qu’elle confectionnait, elle n’a pas su voir la réponse des milieux naturels dans lesquels ses objets évoluent, elle n’a même pas su prévoir qu’il y aurait une réponse. Elle a vu la voiture, elle n’a pas vu la route, elle n’a pas vu la terre sous la route, privée d’humidité pendant des décennies… elle n’a pas vu la forêt coupée en deux par la route… Elle a vu le principe agissant, elle n’a pas vu le principe agi, dans lequel l’agissant agit. Je suis Plastoc, la terreur des bacs à sable. Je plaisante. Je suis plutôt le pirate des mers, avec un bandeau sur ton œil ! Ce qui arrive dans la vie descend de la chance, il faut le voir, le reconnaitre et s’en servir, ce n’est pas donné à tout le monde, mais ce qui est donné à chacun descend de la chance… ou de la malchance. Enfin, revenons à moi, Plastoc, je suis presque carré, jaune, bien jaune et j’ai pas été fabriqué comme ça. J’étais inclus dans une pelle, une pelle pour que les enfants remuent le sable. Ça les amuse. C’était très bien comme ça, j’ai rien fait. Et puis, la petite fille qui jouait avec cette pelle s’est disputée. Elle en a donné un coup à une autre enfant, qui a pleuré avant de la lui arracher, de faire quelques pas vers les rochers, c’était sur la plage, et de taper pour fendre la pierre. C’est un péché, c’est l’envie. Qu’on confond souvent avec la jalousie. L’envieux veut faire mal à l’objet ou au propriétaire de l’objet qu’il voudrait posséder. Le jaloux peut travailler et se débrouiller pour avoir ce qui le rend jaloux, il peut aussi rester avec sa souffrance de jaloux toute sa vie, comme l’envieux… Bref, je digresse, je philosophe… un morceau s’est cassé et est tombé. Un morceau de la pelle, pas un morceau du rocher ! Voilà ma naissance, c’est moi, Plastoc, petit bout de pelle ! La petite fille qui pleurait m’a pris entre son pouce et son index, tenant le manche dans l’autre main, demandant qu’on me recolle. Le père est arrivé, il a séparé les deux filles, il a dit qu’on rachèterait une pelle, il m’a jeté là… je suis tombé par terre… il a gardé la pelle, sans doute pour la jeter dans un endroit adéquat… en fait, je ne le sais pas. Je pense qu’il a vraiment racheté une pelle parce que la pelle cassée devait être coupante à l’endroit de la brisure. Je le crois parce que je suis coupant. Vous n’imaginez pas combien de pelles pour enfants sont en circulation, ni combien vont être produites dans l’année, à peu près autant que celles qui vont disparaitre… 8 milliards d’humains, il y a 11 ans vous étiez 7 milliards ce qui veut dire qu’un milliard d’humains a moins de 11 ans. Alors ? Combien de pelles pour ce petit milliard de petits ? Combien de brisures de plastique comme moi ? Personne n’en sait rien. Je ne peux pas vous dire combien j’ai de cousins. Combien j’ai croisé de mes semblables ! Car, il n’y a pas que les pelles pour être en plastique ; il y a la vaisselle, les chaussures, les cartables, les tables, les meubles de jardin, les sièges dans les trains et les avions, le tableau de bord des voitures, des boites de toutes sortes et de toutes tailles !... La liste des objets en plastique est trop longue. Alors, voilà, je suis né comme ça, d’une dispute effroyable, historique. Je suis là, sur le sable. Pour moi, très bien. La marée monte, c’est frais… Je flotte un peu, balançoire, et je gagne en altitude, si j’ose dire… la marée descendante m’abandonne un peu plus haut, côté continent. Un crabe m’attrape et, je pense, tente de me briser. Il serre tellement fort !… Toujours est-il qu’il me ramène dans l’eau, et je flotte un peu sous la surface. Je m’balade. Des petites algues. Salut les copines ! On s’approche, on se frôle, une qui passe trop près et hop je lui entaille la feuille. Ah moi, j’ai rien fait ! et d’ailleurs, j’m’en fous… ça dure quelques dizaines d’années, je coupe, je cisaille, j’égratigne, je scarifie, je tranche, je sépare… les petites plantes aquatiques toutes petites ; et les petits animaux itou… on s’accoste et hop ! je détache deux morceaux. Ça les gêne pas toujours, certains repartent en double. Les coquillages minuscules pareil ! Ils vont au fond et deviennent du sable… Je croise des potes de mon espèce en pagaille, des tout-petits minus invisibles et de très gros magnifiques imposants, oh j’en ai vu un ! majestueux, un ballon transparent, gros comme une méduse, il m’a abrité un long moment. Je lui ai un peu coupé les flancs par-ci par-là, j’y suis pour rien ! Et puis un gros poisson nous a avalé, je ne sais pas, une tortue ? Là, elle a pas pu nous digérer. Mon pote le sac était presqu’aussi gros que son estomac, il était plein de sa nourriture dont elle ne pouvait plus profiter. La malheureuse tortue est morte. Moi j’ai été évacué… par où vous savez… (Mon cousin le boss, je ne sais pas). Retour à la flottaison tranquille, les courants me portent, je traverse l’Atlantique, et je ne sais quoi encore… je suis une matière inerte, que la nature naturelle ne fabrique pas, que la nature naturelle ne fabrique qu’avec la commande, les ordres et les procédures des Terriens. Comme un minéral, je n’ai pas besoin de respirer, ni de manger ; pour être là, je n’ai pas à faire d’efforts. Une centaine d’années après, mes bords sont bien émoussés… La belle couleur jaune a disparu depuis longtemps, fondue dans l’océan, gaspillée en nappes fugitives. Je ne l’ai pas vue s’évaporer. C’est comme « on ne voit pas un enfant grandir ! ... » Depuis le début, mes atomes se font la malle, en loucedé, un petit qui part par là avec un chlorure de sodium, ou qui se fait prendre dans la blessure que j’ai infligée à je ne sais quoi je ne sais qui, c’est qu’ils sont des millions, là, végétaux, animaux, krill… enfin, après deux centaines d’années, je suis affaibli, amoché, je tue moins qu’avant et paf, je passe sous les crocs de je ne sais quel viandard, et me voilà éparpillé en six morceaux, et de nouveau avec des bords tranchants. Mes proies involontaires, c’est pas des proies, je ne les mange pas, c’est des victimes… collatérales, c’est le cas de le dire, mes victimes involontaires ont de nouveau du souci à se faire. Voilà, six morceaux !… Enfin, comment dire ? ça continue… avec changement d’échelle ! On ne nous voit même plus, ternes et gris, si petits que nous sommes devenus maintenant. Mais on est là ! Tu t’es voulu pur esprit, Terrien, t’as rien voulu voir de ton corps, hormis ce qui te gène en lui, et que tu as réduit, amplement : la blessure, la faim, la maladie ; t’as rien voulu voir de ta planète, hormis ce qui te plait en elle : les bienfaits qu’elle te faisait ou que tu lui arrachais, comment savoir ? un peu les deux… Tu as empiété sur elle sans vergogne. Comme la petite souris des contes pour enfants, qui fait sa maison dans un fromage… qu’elle mange, qu’elle mange jusqu’à ne plus avoir de maison. Tu as consommé les produits de la terre plus qu’elle ne peut en recréer. Tu t’es vu comme les anges de tes croyances. Alors que sans la Terre, t’es rien. L’homme sans corps des droits de l’Homme trouve des lois, des permanences : tu trouves de la mathématique en action dans la nature, tu trouves une nature en figure pareille à ta cervelle… tu vises à conduire ton action selon les lois de l’univers que tu n’as pas voulues, que tu ne peux contourner, que tu ne pourrais empêcher d’être là ; que tu découvres, que tu découvres de plus en plus finement, finesse du côté de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Avec les lois de la thermodynamique, tu parviens à faire faire un travail à l’eau, pas seulement en plaçant une roue dans son courant, mais en la faisant bouillir. Tu crois que c’est toi qui fais ça tout seul, alors que tu exploites une loi du monde. Tu ne veux voir que ton œuvre, bien que tu saches que tu exploites une loi du monde. On devrait appeler la machine à vapeur machine à charbon parce que faire bouillir l’eau est une activité humaine fréquente, et les centrales nucléaires sont des machines à vapeur. Tu as calculé les tenants et les aboutissants de ton travail. Le monde réel qui prenait une forme semblable à ton intérieur mental t’a conforté dans tes prémices, dans cette idée d’un homme pur esprit dans un monde comme pur esprit lui-aussi. Les prolongements des efforts de ta pensée, Terrien, dans les mathématiques retombaient si fréquemment dans des phénomènes physiques loin de la perception courante de la vie quotidienne et que tu pouvais, de ce fait, appréhender, connaître, décrire, et dans ton imaginaire fou, conduire. Tu n’as plus juré que par « l’économie ». Et l’économie théorique commence à l’intervention de l’homme, il n’y a pas d’avant et pas d’après. Avant et après font partie des « externalités ! », positives ou négatives. Le mot économie, dans la vie courante et dans les théories économiques, est double : il désigne la façon dont les Terriens se nourrissent, se protègent… l’économie est le domaine de la production de la richesse nécessaire à la continuation de la vie, de sa consommation, des stocks qu’il faut bien faire, de sa répartition, c’est-à-dire de son échange. D’un autre côté, les théories économiques s’occupent d’argent, seulement d’argent. L’action de l’homme, en théorie économique, commence aux relations des hommes entre eux, commence, finit et se réduit à elles : Comment créer la monnaie, comment la faire circuler, comment la stocker ? Comment prendre là pour le mettre ailleurs et le tour est joué. En économie théorique, il n’est resté qu’une moitié. Production, stock, consommation, répartition… n’auraient qu’un versant : la monnaie. Qu’une mesure : le prix ; la monnaie fixe le prix des choses. Tout est compris. Le discours économique a la forme d’une banane, dont le terrien a coupé les deux bouts ! Des « externalités », soi-disant ! Ce qu’il prend et ce qu’il rend. À la Terre. Tu ne paies pas ce que tu prends, donc ça ne vaut rien. Pas de monnaie, pas de valeur ! Ça n’entre pas dans les théories économiques. Tu ne paies pas l’élimination du non-consommable, autrement dit des déchets. Donc ça ne vaut rien. Pas de monnaie, pas de valeur. Ça n’entre pas dans les théories économiques. Tu extrais des stocks de charbon, des stocks de pétrole, de gaz, de tous les métaux… tu ne veux pas calculer, toi qui aimes tant les calculs, toi qui as bâti la science sur la notation de tout… tu ne veux même pas reconnaitre que tout stock qu’on diminue sans cesse finit par disparaître. Tu ne le veux pas. Tout commence et finit à ton action qui n’est gouvernée que par ton intelligence. Pour toi, il n’y a pas d’autre loi ! À l’autre bout : ce que tu rends à la nature et dont elle ne peut rien faire, qu’elle ne peut recycler en si peu de temps. Comme il lui a fallu des millions d’années pour faire le pétrole, il lui faudrait des milliers d’années pour faire entrer de nouveau dans la terre le CO2 libéré par toi, Terrien, et tous les tiens. Terrien, tout rien que tu es, comme tu ne veux voir dans le monde que les projections de ton esprit, tu crois que ton intelligence va se débrouiller du surplus de CO2 dans l’air, en inventant un nouveau « Truc ». Tu ne sais pas encore lequel, tu sais, ou crois savoir, que tu as déjà réussi ce tour : quand le charbon a donné un certain bien-être, et un certain état de la société, un certain développement, tu as inventé le moteur à explosion. Tu es allé plus vite, plus loin, plus haut, tu as pu voler et sauter d’un continent à l’autre en peu de temps et en très bonne sécurité. Tu as cru voir que le progrès était structurel. Automatique et certain, si tu préfères. L’Europe a inscrit cette automaticité dans ses lois politiques. Tu as su trouver les moyens électroniques de faire voler aussi les écrits, les images et les sons. Loin n’est plus loin. Ceux qui voyagent restent des voisins, on voit les voisins sans bouger de chez soi ! On pourrait avoir l’impression que les Terriens qui ont eu cette vision du monde et se comportent dans cette idée de détachement et de toute-puissance par rapport à tout le non-humain… ne sont qu’une fraction, une petite fraction des Terriens, seulement l’Occident… et qu’ils sont donc responsables de l’état de la planète. Rechercher les coupables, c’est conserver l’insularité de l’Homme. C’est s’en tenir à la politique : n’existent que les relations interhumaines et la répartition des avantages de la science et de la démocratie fut faite de façon injuste, fut faite au profit des inventeurs de ces systèmes. L’Occident a répandu cette exploitation de la nature partout, en usant des armes certes, quelquefois, mais pas plus qu’avant, pas plus que dans l’entre-soi occidental. La technique et ses objets ont été bien accueillis : on n’a guère vu que quelques rares tribus pour refuser les protections agréables de la modernité… Les trouvailles de l’Occident, personne n’a eu besoin d’être forcé pour les adopter et prendre celles qui passaient à portée de sa main. Les récriminations hésitent entre une condamnation du système en son entier, et une condamnation de l’inégalité dans la répartition de ses bienfaits : les anciens colonisés n’ont pas atteint le niveau de leurs colonisateurs. Il faudrait observer que c’était déjà ainsi au moment de leur colonisation, que c’est une « cause » de cette colonisation. Comment mesurer l’écart pour savoir s’il a grandi ou rapetissé dans ces derniers siècles ? Terrien, tu ferais mieux de préserver l’universalité humaine plutôt que de te dresser contre certains groupes dans des procès ne tenant pas compte de l’histoire. La blanchité n’a pas protégé les communards fusillés durant la Semaine sanglante, ni les Résistants fusillés au Mont Valérien. Les Terriens de la terre entière ont bénéficié de cet éloignement des contraintes corporelles humaines, de façon inégalitaire certes, mais tout de même, pas trop mal. Notre nombre a grossi, grossi… Une médecine qui soigne, une agriculture de chimie industrielle qui prend le sol pour un support et produit, ou le fait produire, tellement plus (le rendement laitier des vaches a été multiplié par 4 entre 1960 et 1980, à tel point qu’il a fallu établir des quotas), les Terriens, très à l’aise, ne se sentant plus de joie, ivres de qu’ils imaginent être les fruits de leur intelligence font pléthore d’enfants, à leur habitude, et la population mondiale passe d’un milliard en 1800 à 2 milliards et demi en 1950 à 8 milliards aujourd’hui. Il est temps de te rendre compte, Terrien, que sans la Terre, t’es rien. Tu lui as tant pris qu’elle ne peut plus te donner ce dont tu as pris besoin de lui prendre nonchalamment, sans pause ni repos pour elle. Tu as rejeté tant de déchets que ses poches ne sont plus assez grandes pour les faire disparaître. Terrien, t’es moins que rien de ne pas avoir vu le cadeau du réel à ton intelligence. T’es moins que rien à n’avoir pas vu que ton intelligence ne produit pas tout ce que tu aimes à la folie mais que cette intelligence s’applique au réel. T’es moins que rien d’avoir cru que ton intelligence était une fleur de ta personne, qui ne devait rien à rien. Avec cette mentalité, Terrien, t’es bien maintenant ! Ah t’es bien ! Ah t’es à l’aise… tu t’es mis dans de beaux draps… Pour en sortir, il faudrait que tu vois enfin cette loi permanente qui a toujours été là sous ton nez : Sans la Terre, t’es rien, sans les Terriens, t’es rien, sans les t’es rien, t’es rien. Tu devrais tout lâcher pour restaurer la Terre à ton besoin d’elle, qui n’est pas réciproque. Tu n’arrives pas à le voir, ou pas suffisamment, ou pas conséquemment. Tu continues tes discours, tes guerres, tes disputes, tes idolâtries. Tu continues ton économie sans antériorité ni suite. Tu continues à prendre et à rendre comme si de rien n’était. T’es rien, Terrien. T’es vraiment rien. Mentalement, t’as fait de la Terre, rien. Réellement, t’as fait de la Terre, rien (pour toi). T’as rendu la Terre à l’état de rien. T’as fait la Terre à ton image. Orélien Péréol (juin 2023) On peut trouver sur Internet certains texte d'Orélien Péréol, notamment sur Agora Vox : https://mobile.agoravox.fr/auteur/orelien-pereol ; sur Actua Litté : https://actualitte.com/recherche/articles?q=perr%C3%A9ol et sur Rebelle[s] : https://rebelles-lemag.com/author/orelienpereol/
Les funérailles d'Orélien Péréol ont lieu mercredi 10 avril au crématorium du Père Lachaise - salle Mauméjean (entrée côté Gambetta : 55 rue des Rondeaux, Paris 20ème) Chaque samedi sur les humanités  journal-lucioles : un hebdocultures. Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Ushio Amagatsu, elfe des lenteurs. En hommage (01)

Ushio Amagatsu, elfe des lenteurs. En hommage (01)

Ushio Amagatsu dans Unetsu ("Des œufs debout par curiosité"), créé au Théâtre de la Ville, Paris, en avril 1986. Photo Yoshihiko Ueda MÉMOIRES DE DANSE / UNE HISTOIRE DU BUTÔ "Le corps, enveloppé dans les forces de la Terre, abrite un esprit" , disait-il. Mort au Japon à 74 ans, le chorégraphe du groupe Sankai Juku était l'égal d'une Pina Bausch, d'un Merce Cunningham, d'un Tadeusz Kantor, d'un Bob Wilson (encore vivant). Pour lui rendre hommage (à suivre), les humanités exhument de précieuses pièces d'archive, dont certains documents inédits. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI A l’annonce de la disparition de Ushio Amagatsu, à 74 ans, le 24 mars à Yugawara, au bord de la baie de Sagami, les hommages qui, en France, ont sitôt fleuri sur les réseaux sociaux suffiraient à eux seuls à attester de l'empreinte laissée par les spectacles de Sankai Juku, la compagnie fondée en en 1975 par Ushio Amagatsu. Témoignages de spectateurs, mais aussi d'artistes, comme François Chat, l’un des pionniers de la danse-jonglage en France, qui parle d’Amagatsu comme d’un « maître qui a inspiré [son] travail »  : « Je garde profondément ancré en moi son énergie scénique et la confiance qu'il a su me transmettre par son attention amicale, le respect qu'il inspire autant qu'il transmet. Où qu'il soit, son dialogue avec la gravité ne fait que se poursuivre. » « Son écoute et son enseignement m'ont bouleversé lors de ses stages à la Défense en 1981 et 1983 » , dit encore Santiago Sempere qui parle d’ « un avant et un après. Une autre vie pour moi, qui m'a ouvert le corps, le monde et l'esprit (…) : évanouis, l'espace et la durée, comme une porte d'entrée qui, une fois passé le seuil, on s'aperçoit que nous n'avons toujours été qu'éternité. » Et Daniel Larrieu, enfin, qui se souvient du spectacle Kosa , vu la saison passée à la Maison des Arts du Léman : « extraordinaire lenteur et audace. J'ose dire beauté. » En témoigne, pour qui n’a jamais vu Sankai Juku, cet extrait vidéo de Tobari (" Comme si dans un flux inépuisable" ) en 2007 : Au Japon, dans les sphères du Butô, Ushio Amagatsu était pourtant souvent dénigré en raison même de cette "beauté", jugée trop esthétisante , trop éloignée du soufre radical de la "danse des ténèbres". Peu avant sa mort, Tatsumi Hijikata, fondateur de cette "danse archaïque d'avant-garde", avait eu cette formule cinglante : « Contre ceux qui nous accusent par une nouvelle forme de Butô, je me contente de tirer la langue sous la pluie » . Nul besoin de citer nommément Sankai Juku : tout le monde avait compris… « Quitte à heurter les puristes de l’ ankoku-butô radical et marginal », écrivais-je en 1999 dans la revue Ballett International , « Amagatsu a été l’un des premiers à se débarrasser de la farine avant-gardiste qui enveloppe les corps du butô, et à trouver l’équilibre avec les formes contemporaines du spectacle occidental qui rapproche Sankai Juku, pourquoi pas, du travail d’un Peter Brook, ou de celui de Bob Wilson. » « Le butô appartient à la vie et à la mort. C’est l’affirmation de la distance entre un être humain et l’inconnu. » (Ushio Amagatsu) On aurait évidemment tort d’assigner le Butô à une seule forme ou technique, quand les spectacles de Tatsumi Hijikata ont eux-mêmes évolué au fil du temps. Aussi saugrenu cela puisse-t-il paraître, il m’arrive parfois de comparer le butô à l’art du clown : à chacun, danseur, de trouver son butô comme on trouve son clown. « Le butô appartient à la vie et à la mort » , disait Amagatsu. « C’est l’affirmation de la distance entre un être humain et l’inconnu. Il représente aussi l’effort de l’homme pour franchir cette distance entre lui-même et le monde matériel. » Parmi ceux qui n’ont jamais tenu rigueur à Ushio Amagatsu de la voie qu’il a empruntée, il y a celui qui se qualifie de « compagnon de combat » . Maro Akaji, 81 ans, est avec Min Tanaka, 79 ans, et Akira Kasai, 81 ans, quasiment inconnu en France, l'un des derniers grands survivants des premiers âges du Butô. Dans un vibrant hommage, Maro Akaji écrit : « Mon compagnon de combat Amagatsu a fini par épuiser ses forces pour tomber dans un sommeil éternel. Réveille-toi ! J’ai ainsi interpellé Amagatsu dans son cercueil, mais il s’est contenté de sourire tranquillement, comme dans son premier chef-d’œuvre, Kinkan Shonen (Graine de kumquat). Il est en train de danser le butô. Avec Sankai Juku, sous sa direction, il a surmonté diverses épreuves, et tel un cheval ailé s’élevant dans le ciel, il a voyagé et dansé le butô dans le monde entier. On dit qu’à la fin, il a vécu ses derniers moments endormi dans sa baignoire, comme s’il voulait guérir ses ailes brièvement blessées. Ah, ça aussi, c’est du butô ! Comme son nom l’indique*, Amagatsu a donné tout entier sa vie et sa mort en sacrifice au butô. » Maro Akaji * [Amagatsu signifie littéralement « enfant céleste » et désigne les poupées-talismans employées pour exorciser les enfants sous l’époque de Heian.] Sur cette genèse du butô au Japon, au sein du groupe Darirakudakan (Le Vaisseau du Grand Chameau) créé au début des années 1970, il suffit de relire Théo Lésoualc'h, qui en fut le témoin direct : "Les danses du Dairakudakan qui avaient pris naissance sous l’influence du pop'art, ont fini par retrouver, bien plus que tout ce qu’on désigne comme "théâtre de recherches", une identité qui est profondément japonaise, dans la violence de son érotisme intériorisé, qui refuse et le texte et l’anecdote, mais sourd en quelque sorte d’un climat à la limite du supportable. Et bien que faisant feu de tous les apports accessibles, véritable patchwork ou jaillissent dans un "trip" d’acide, Bellmer et le tango argentin, la voix métallique d’Hitler et les cœurs fous de Carmina Burana , dans ces danses de grimaces lentes et de gestes en contractions continuelles, ressurgissent à une dimension vécue, les rouleaux les plus horribles des scènes d’enfer du Xe siècle japonais. (...) Moines rouges aux crânes rasés, muscles plâtrés de maquillage blanc qui tombe par croûtes. / Naissance en sur place. / Yeux virés au blanc. (...) Les danses du Dairakudakan, dans le panorama actuel du Japon mercantile sont une exploration de cet enfer humain, nié, qui mutile l’homme de ses facultés de vivre le mystère de la "petite mort". Démons de la terre et démons de la chair ". (A lire ICI ) Gérard Coste et monsieur Michelet, sans qui Sankai Juku serait peut-être resté inconnu en France C’est à un diplomate français que l’on doit la première diffusion du butô hors du Japon, en France. Un diplomate comme on n’en fait plus, sans doute. Également peintre et écrivain, Gérard Coste est né à Marseille en 1939 dans une famille de pharmaciens. Diplômé de l'ENA en 1968, il devient ensuite secrétaire d’ambassade au Mexique, puis en Indonésie et enfin, en 1973, au Japon. Là, il rencontre et se lie d’amitié avec le grand peintre Toshimitsu Imaï, l'un de ceux qui a introduit l'art contemporain au Japon (lire ICI ) . En 1978, Gérard Coste est promu conseiller culturel de l’ambassade de France au Japon, et il s’intéresse tout particulièrement aux bouillonnantes avant-gardes qui secouent alors le pays du Soleil levant. Il est ami avec Silvia Monfort et la convainc aisément d’inviter à Paris en 1978 dans son théâtre, le carré Silvia Monfort, plusieurs artistes de butô, dont Carlotta Ikeda et Ko Murobushi avec Dernier Eden . Parmi les spectateurs : Henri Michaux, André Pieyre de Mandiargues, Michel Guy, Patrick Bensard... Sankai Juku n’est pas encore du voyage, mais c’est là que tout commence. En 1979, Gérard Coste réussit à faire venir au Japon plusieurs programmateurs français. Parmi eux, Jean Kalman, futur éclairagiste de renom, qui est alors dépêché par le festival de Nancy. L’année suivante, en 1980, Kazuo Ohno, Akira Kasaï et Min Tanaka (en duo avec le percussionniste Milford Graves) sont invités au festival de Nancy. On y verra cette même année-là, parmi beaucoup d'autres, le catalan Albert Vidal, une compagnie inuite, Le Tukat Teatret (présenté comme "théâtre eskimo groënlandais"), une troupe du Surinam, et pour la première fois en France… Café Müller, de Pina Bausch. Mais à nouveau, Sankai Juku n'est pas du voyage : à Tokyo, Jean Kalman a malencontreusement raté le spectacle présenté aux programmateurs français. Alors, Gérard Coste se démène. Il invite Amagatsu à venir le voir à l’ambassade, et appelle en direct Sylvia Monfort à Paris. Contrat aussitôt conclu : Sankai Juku est invité tout un mois, en mai 1980, au carré Silvia Monfort. Mais Amagatsu n’a pas renoncé au festival de Nancy. Il y débarque sans crier, gare. Les danseurs qui l'accompagnent font irruption lors d’une conférence de presse, en cassant des œufs sur leurs crânes nus et en proférant des borborygmes. C’est qu’il faut attirer l’attention. Car Lew Bogdan, qui dirige alors le festival de Nancy, a bien voulu inclure dans la programmation du festival ces Japonais de dernière minute. Mais le programme est déjà imprimé, et Sankai Juku n'y figure pas. Et puis, à Nancy, tous les lieux possibles et imaginables sont déjà occupés par le festival. Il faudra toute l’ingéniosité du directeur des services techniques de la ville de Nancy, un certain Monsieur Michelet, qui réquisitionne un bâtiment situé à l’extérieur de la ville, le débarrasse fissa des engins qui y sont entreposés pour faire place net à ces étranges danseurs japonais. Le bouche-à-oreille fera le reste, ce sera sale comble. Le bouche-à-oreille et aussi la presse. Dans Le Monde du 30 mai 1980, Colette Godard écrit : "Les cinq danseurs du groupe ont rasé leur crâne, leur peau poudrée de blanc évoque les douceurs froides de l'opaline, leurs ongles sont peints en rose. Ils racontent les rêves du petit garçon, sa plongée au cœur d'un monde pré-humain. En ce temps-là vivaient des poissons qui étaient à la fois mâles et femelles, ils se sont séparés en deux, se sont cherchés, se sont joints, ont enfanté.              Les cinq hommes, presque nus, se déhanchent, leurs pagnes de tissu rugueux glissent et les dévoilent. Leurs faces sont cachées par des formes ravagées en papier. On dirait que leurs têtes ont été arrachées. On dirait des fleurs carnivores qui se seraient elles-mêmes dévorées. Ils vibrent d'une énergie intense qui retient les élans de leurs muscles, leurs mouvements sont doux et lents. Ils ont à présent des visages de poupée, ils jouent les mouvements précieux des artifices de séduction, ils jouent les jeux de l'accouplement, du repos et de la guerre. Un nain-oiseau, sans bras ni ailes, creusé par un sourire sans joie, bascule dans de la poussière jaune. L'enfant, pendu par les pieds à une banderole rouge, tourne très blanc dans une lumière de haut fond...                   Deux heures d'un récit sans paroles qui mêle la grâce noble de danses rituelles, le maniérisme canaille du music-hall, la violence d'un érotisme qui va au-delà de la sexualité, les grondements des percussions, les fioritures de musiques occidentales frelatées, et le silence. Le poids, le cri du silence jailli des bouches ouvertes, triangles noirs trouant les peaux blanches. Deux heures à en perdre le souffle, voyage extraordinaire." Pour Sankai Juku, l'écho ainsi rencontré en France fut décisif. « Dans le Japon, des années 1970, les lieux où de jeunes artistes pouvaient danser n’étaient pas très nombreux » , témoignait Amagatsu. « Il était évident que, si continuons ainsi, nous atteindrions vite nos limites. Paris, Nancy, Paris : la première tournée à l’étranger de Sankai Juku arrivait à son terme. Pourtant, nous avions dans l’idée d’essayer de rester en Europe, au moins une année entière. Nous pensions que si nous retournions immédiatement au Japon, tout ce qui était alors en si bonne voie éclaterait comme une bulle. Alors, à l’occasion de la conférence de presse qui se déroulait à l’issue du festival de Nancy, je fis une sorte de pari. Je décidai d’exposer très franchement notre idée en public : "Nous ne souhaitons pas rentrer au Japon. Dans la mesure du possible, nous voudrions rester en Europe une année entière". (...) De nombreux établissements et organisations tentèrent l’impossible et prirent des mesures exceptionnelles pour nous accueillir. À titre d’exemple, le festival d’Avignon, le festival Sigma de Bordeaux, qui se déroulait en automne, ou encore des organisateurs italiens ou suisse prirent contact avec nous. Normalement, la programmation des spectacles se détermine au moins un an à l’avance. Décider au printemps, une programmation qui concerne l’été de la même année est habituellement inenvisageable. Cette période fut vraiment une succession d’évènements incroyables qui nous permirent effectivement de passer une année entière en Europe, conformément à notre souhait. La caravane de Sankai Juku poursuivit donc son chemin dans quinze villes au total. » Par la suite, dès 1982, le Théâtre de la Ville, sous la direction éclairée de Gérard Violette et avec l'appui de son conseiller artistique Thomas Erdos, a non seulement accueilli mais aussi coproduit toutes les créations d'Ushio Amagatsu avec Sankai Juku. On parle d'une époque où le Théâtre de la Ville publiait un Journal , avec des textes qui avaient une certaine valeur. L'actuel directeur du Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota, a pris la décision de stopper ces publications. Pire, il a en outre décidé de liquider toute cette archive, qui a disparu du site internet du théâtre. Sur Ushio Amagatsu, comme sur bien d'autres artistes, il est ainsi devenu impossible d'avoir accès aux textes qui ont accompagné l'oeuvre. J'avais écrit quelques-uns de ces textes engloutis. Avant une suite à venir à cet hommage, dans quelques jours, je me contenterai pour l'heure de reproduire ici un texte écrit en 2003 sur Kagemi ("Au-delà des miroirs et métaphores"). Kagemi ("Au-delà des miroirs et métaphores"), une pièce créée en 2000, reprise en 2003 au Théâtre de la Ville à Paris. Photo Jacques Denarnaud   Genèse extatique    « Je veux penser que la danse commence dans le processus qui précède la naissance, et même plus avant, dans la répétition d’une évolution qui prit des centaines de millions d’années » , écrit Ushio Amagatsu : « Se lever, se tenir debout, bouger : aucun mouvement ne se fait sans impliquer la gravité, sans engager un échange avec elle. A plus fort raison en va-t-il ainsi de la danse, qui est donc dialogue avec la gravité » (1). Tous les spectacles de Sankai Juku peuvent être vus comme autant de rituels contemporains venant célébrer le cycle du vivant, en sa patiente et infinie renaissance. Issu du mouvement Butô, cette "danse des ténèbres" née dans le Japon des années 1960 où allait sourdre la révolte de la chair , Ushio Amagatsu s’est progressivement éloigné de cette fièvre radicale et protestataire pour faire émerger un art plus cosmogonique : offrandes, psaumes d’humanité, quête d’un équilibre entre les mystères de l’univers et la métaphysique d’une présence au monde. « Le corps, enveloppé dans les forces de la Terre, abrite un esprit »  : entre corps et conscience, dans les vertigineuses dimensions de l’espace et du temps, Amagatsu calligraphie de fascinants tableaux mouvants en « perpétuelles oscillations » .  De même que la statuaire orientale a effacé la présence physique du Bouddha pour ne laisser transparaître que sa spiritualité, la danse n’a ici rien à voir avec l’expression, elle ne cherche à concrétiser aucun ego, elle est pure expérience de l’infinie métamorphose du vivant. A une question sur le pourquoi des crânes rasés et des maquillages blancs qui scellent l’esthétique cérémonielle de ses spectacles, Ushio Amagatsu répondit qu’il s’agissait « d’effacer l’individualité, de révéler une personnalité plus profonde qu’on ne voit pas dans la vie » et de « mettre en œuvre des émotions enfouies surgies d’autres vies » . Peut-être faut-il alors déserter la surface de fascination que suscitent ces silhouettes spectrales et se laisser simplement imprégner de leur silence et de leur lenteur, regarder avec la peau et pas seulement avec les yeux, éprouver secrètement la dimension érotique de cette osmose du masculin et du féminin, du terrestre et de l’immatériel, du visible et de l’inavoué. Paysage de corps, et pas seulement : masses à la fois charnelles et vaporeuses, essences impalpables qui travaillent à la fabrique des sens, hébètement des formes qu’aucune conscience ne peut raisonnablement contenir.    Kagemi , dernier opus en date, raffine à l’extrême cette spirituelle sensualité, « par-delà les métaphores du miroir » , en sept séquences somptueusement distillées dans une alternance d’ombre et de lumière, de folie et de sérénité. Cette immense poème visuel se répand en nappes ondoyantes, s’irise en reflets mordorés, avant de se dissoudre dans une lumière et une blancheur éblouissantes. Des elfes malicieux et délicats, surgis d’une forêt de fleurs de lotus, peuplent cette genèse extatique. Appartiennent-ils au règne humain où sont-ils de ces êtres légendaires qui rôdent dans les zones marécageuses ? Fantômes et lutins, ils sont au miroir du monde ces ombres incertaines qui hantent l’opacité de nos jours, et qui se lèvent dans l’inextricable forêt de nos rêves.   Ushio Amagatsu affectionne les images flottantes. Pour lui, la scène est semblable au cours du fleuve, cette « eau dense et massive qui s’écoule » . Au Théâtre de la Ville, le chorégraphe est à son aise. A proximité, la Seine, et un pont qui l’enjambe : « le théâtre est bien comme ce pont, ce lieu qui vous place face au fleuve. Il met à la portée du regard le flux sans cesse changeant de l’Espace et du Temps » . En même temps que la reprise de Kagemi , Sankai Juku dévoilera à Paris le cours d’une nouvelle création, rivière qui prend sa source au Japon, où le Kojiki  (Recueil des faits anciens) raconte « qu’au début du monde, avant même que le Japon ne fût né, les kami  (dieux) ont surgi d’une pousse de roseau… La matière originelle s’était durcie, mais ni l’énergie ni la forme n’étaient encore apparues. Il n‘y avait pas de noms, pas d’actions (…) Ensuite, quand le pays, jeune, flottait, ressemblait à de l’huile, et qu’il dérivait comme une méduse, le nom du dieu qui s’est formé de toutes les choses qui se gonflaient comme le bourgeon du roseau, c’est Usami-ashi-kabi-kijoki-no-kami . Ce kami incarne la vitalité du roseau. C’est de lui que sont issues toutes choses » . Tout l’art d’Ushio Amagatsu n’est-il pas de perpétuer l’essence vitale de cette pousse de roseau ?  (Jean-Marc Adolphe, 2003)   (1). Ushio Amagatsu, Dialogue avec la gravité , éditions Actes Sud, collection « le souffle de l’esprit ».    Ushio Amagatsu était un elfe, conformément à la définition qu'en donne le Centre National de Ressources Lexicales et Textuelles : "esprit de taille infime mais d'une puissance redoutable, symbolisant les forces de l'air, du feu, tantôt vivant dans l'air et bienfaisants, tantôt vivant au centre de la terre et malveillants". Un jour que je conversais avec Pina Bausch, et que je la questionnais sur Ushio Amagatsu (qu'elle a rencontré en 1980 au festival de Nancy, et qu'elle a a invité en 1998 à Wuppertal avec le spectacle Shijima ), elle eut cette réponse surprenante : "Nous sommes frères de rythmes". Tout de suite, je n'ai pas compris. Maintenant que Pina Bausch et Ushio Amagatsu se sont absentés, je peux comprendre, avec Henri Maldiney : « Ici se pose une question décisive où se jouent les rapports contra­dictoires de l'art et du Sentir. La sensation est une certitude qui éprouve sa vérité sans mettre en doute la réalité du monde avec lequel, en elle, nous communiquons. Or nous ne posons quelque chose comme réel qu'après avoir envisagé et résolu, dans un sens positif, la possibilité qu'il ne soit pas. C'est le chemin sceptique du doute, de la critique, de l'effectuation des évidences qui peuvent confirmer ou décevoir la certitude première. C'est le passage de la certitude à la vérité. La certitude sensible ignore la mise en doute. La relation Moi-Monde ne passe pas par l'épreuve de la possibilité du Non. Les éléments fondateurs du rythme ne sont pas au sens propre posés. Ils sont — sans qu'entre en compte la possibilité de ne pas être. « Il y a». «C'est». Ce oui ne réfute aucun non. Mais justement ils sont posés dans le rythme. Le rythme est le milieu dans lequel leur être est affranchi de la possibilité du non-être, et de l'être-autrement. Le rythme, parce qu'il est une forme de la présence, un existentiel, est par lui-même garant de réalité. En lui réel et possible coïncident. Par lui l'art n'est pas — comme on dit — un imaginaire. » (Henri Maldiney, " L’esthétique des rythmes", 1967, in Regard, parole, espace, éditions du Cerf, 2012) . ... Hommage à suivre sur les humanités , dans le prochain Journal du dimanche (7 avril) avec un portfolio accompagné de poèmes inédits Jean-Marc Adolphe Ushio Amagatsu dans Tobari (2008). Photo DR DANS L'ARCHIVE... DOCUMENTS RARES OU INÉDITS Sankai Juku au festival de Nancy, en 1980. Sept photos inédites Photos Jean-Marie Steinlein Photos Tadeusz Rolke Tadeusz Rolke, né le 24 mai 1929 à Varsovie (il a aujourd'hui 95 ans) a été un précurseur de la photographie de reportage polonaise. Il a commencé à travailler dans les années 1950. Emprisonné pendant la période stalinienne, il a étudié l'histoire de l'art à l'université catholique de Lublin. Dans la photographie de reportage, il a essayé de refléter la réalité polonaise et de créer une photographie "interventionniste". Il s'est notamment intéressé aux conditions de vie des tsiganes dans les villes proches de Varsovie. Il a également documenté la vie artistique de la capitale polonaise. À partir de 1970, il s'exile en Allemagne. Ses travaux sont publiés dans "Stern", "Die Zeit", "Der Spiegel" et "Art". De nouveau en Pologne dans les années 1980, il est l'auteur d'expositions photographiques, dont : "Le monde est un théâtre", "Violence, sexe, nostalgie". Il a présidé le jury du concours de photographie de la presse polonaise en 1999. Il a enseigné à la faculté de journalisme de l'université de Varsovie et à l'école de photographie Dr Marian Schmidt de Varsovie. Il est cofondateur de la maison d'édition "edition.fotoTAPETA", basée à Varsovie et à Berlin. Sankai Juku à la télévision, en trois séquences commentées (Textes rédigés en 2012 pour l'Institut national de l'audiovisuel, destinés à accompagner la mise en ligne d'une série "En scènes : le spectacle vivant en vidéo) Légende : En 1980, le Butô japonais reste largement méconnu. Pour attirer le chaland, les danseurs de la compagnie Sankai Juku d'Ushio Amagatsu, qui présentent un spectacle au Forum des Halles, à Paris, se suspendent le long de la façade. Reportage de Pascal Corrard pour France 3, diffusé le 22 mai 1980. Commentaire  :  « Troupe de Butô grinçante et grimaçante » . La banderole, accrochée en 1980 aux flancs de béton du Forum des Halles à Paris, renseigne sur les débuts de la compagnie japonaise Sankai Juku (dont le nom signifie "Atelier de la montagne et de la mer") en Europe. La danse butô est encore peu connue, même si la même année au festival de Nancy, Sankai Juku a fait une première apparition remarquée avec le spectacle Kinkan Shonen . La consécration ne viendra qu'en 1981, au Festival d'Avignon, avec Bakki , puis au Théâtre de la Ville, à partir de 1982, année où est présenté Jomon Sho . Pour l'heure, en 1980, il faut encore séduire et intriguer le chaland. Cette année-là, Sankai Juku présente Shoriba  au Forum des Halles. Les performances dans l'espace public, au cours desquelles les danseurs de Sankai Juku, suspendus par les pieds, descendent lentement les façades des bâtiments, sont alors l'équivalent des parades publicitaires des troupes de cirque itinérantes. La lenteur des mouvements, les corps nus et entièrement poudrés de blanc, sont la marque de fabrique du Butô. Une fois acquise la notoriété, Sankai Juku a continué à pratiquer ces happenings en extérieur, plébiscités par les festivals. Au cours de l'une de ces performances, le 10 septembre 1985 survint à Seattle un accident tragique. L'une des cordes lâcha, provoquant la chute et la mort de l'un des danseurs de Sankai Juku, Yoshiyki Takada, alors âgé de 31 ans. Ushio Amagatsu décida alors de poursuivre l'aventure de Sankai Juku, mais mit un terme définitif à ces spectaculaires suspensions, dont le Butô n'avait, au demeurant, plus besoin pour répandre son inquiétante étrangeté. Légende : Présenté pour la première fois à Paris au Forum des Halles, en 1980, Kinkan Shonen est le spectacle qui va lancer la réputation internationale de la compagnie Sankai Juku. Son chorégraphe, Ushio Amagatsu, y met en tableaux le rêve d'un enfant sur les origines de la vie. Reportage diffusé sur FR3 le 5 octobre 1980. Commentaire  : Filmé en 1980 au Forum des Halles, à Paris, Kinkan Shonen  (Graine de kumquat), créé en 1978 à Tokyo, est l'un des tout premiers spectacles de Sankai Juku. Ushio Amagatsu a passé son enfance au bord de la mer. Ce spectacle évoquait pour lui « le rêve d'un jeune garçon sur les origines de la vie, de la mort. Cet enfant, droit debout au bord de la plage, laisse son regard plonger dans l'océan pour y fusionner avec les poissons, stade primitif de l'humanité. »  Se découpant sur un fond de scène composé d'un véritable tableau réalisé avec des poissons séchés, les danseurs, crânes rasés, visages et corps poudrés et blanchis, se meuvent avec la lenteur qui caractérise le Butô. C'est dans ce spectacle que figure l'une des scènes d'anthologie de Sankai Juku, entre Amagatsu et un paon, qualifié de « vanité de la nature ». Nécessairement concis, voire succinct, le commentaire télévisé (surtout lorsqu'il s'agit d'une démarche artistique complexe) peut avoir quelque chose de réducteur aux yeux du critique, spécialiste de tel ou tel domaine de création. Plus de trente après ce reportage sur la compagnie japonaise Sankai Juku au Forum des Halles à Paris, on reste quelque peu interloqué face à la présentation qui en est faite, évoquant « un prodigieux rituel archaïque, érotique et guerrier, inspiré des arts martiaux »  ! Seule explication plausible : en 1980, l'information manque encore sur le Butô, cette danse d'avant-garde inventée au Japon par Tatsumi Hijikata à partir de la toute fin des années 50. Les premiers spectacles de Butô à avoir été présentés à Paris l'ont été en 1978 ( Dernier Eden , de Carlotta Ikeda et Ko Murobushi, au Nouveau Carré Silvia Monfort) et en 1979 (Yōko Ashikawa, Saga Kobayashi et Min Tanaka au Festival d'Automne à Paris). Cette même année 1980, Kazuo Ohno fait sensation au festival de Nancy avec son Hommage à la Argentina , mais on parle encore de "modern'dance japonaise". Oublions donc le commentaire ; les images parlent d'elles-mêmes. L'esthétique grotesque et inquiétante de certains spectacles de Butô n'est pas étrangère à la fascination que va susciter sa réception en France : Jean Baudrillard parlera plus tard d'un « théâtre de la convulsion, de la répulsion »  (in Scènes  n° 1, revue de l'Espace Kiron, Paris, mars 1985) que notre imaginaire occidental accolera un peu vite à l'horreur d'Hiroshima et de Nagasaki. Les images fortes, troublantes, du groupe Sankai Juku, n'auront pas été pour rien dans cette confusion. Légende : Présenté à la Maison de la Culture d'Amiens en février 2002,  Hibiki signifie « lointaine résonance ». Pour le chorégraphe de Sankai Juku, cette "résonance" n'est pas tant celle des affres de Nagasaki et Hiroshima que l'origine même du vivant sur Terre. Reportage FR3 Picardie, diffusé le 1er février 2002. Commentaire : Après Hiroshima et Nagasaki, « comment survivre, le corps irradié, recouvert de cendres ? Ni hommes, ni femmes, condamnés à l'errance, les danseurs du Butô tentent de calmer les esprits du vieux Japon, les kami, esprits de l'air, de la terre, de l'eau, du sang ». Faut-il s'étonner de ce que, plus de vingt ans après la découverte du Butô en France, le commentaire d'un journaliste de télévision soit si approximatif ? En 2002, la compagnie Sankai Juku est pourtant invitée pour la troisième fois sur la scène de la Maison de la Culture d'Amiens. Mais visiblement, France 3 Picardie doit encore convaincre son public, interview d'une jeune spectatrice à la clé, qu'un tel spectacle, « rare et contemporain » n'en est pas moins « paradoxalement accessible ». C'est donc nimbé d'un certain exotisme diffus que la compagnie Sankai Juku part à la conquête de la Picardie ! Hibiki (Lointaine résonance) , présenté cette année-là à Amiens, plonge le spectateur dans un environnement matriciel, créé par la fusion du geste, de la lumière et des sons, qui cherche à faire affleurer en lui la mémoire originelle. «J'ai travaillé sur l'eau et le sable, sur la relation entre ces deux éléments fondateurs de l'origine de l'univers » , expliquait le chorégraphe, Ushio Amagatsu. « Je pense que le fœtus dans la matrice revit l'origine du temps. Le bruit de la circulation du sang dans le ventre de la mère ressemble au mouvement des vagues. C'est la première résonance qui nous parvienne. Nous en gardons la mémoire.» Amagatsu a définitivement tourné le dos à la charge grotesque et radicale qui caractérisait les premières performances de la "danse des ténèbres" inventée au Japon par Tatsumi Hijikata dans la tourmente contestataire des années 60. Le journaliste de France 3 Picardie parle d'"apaisement" pour qualifier le suprême raffinement esthétique que cultive Hibiki . Pour autant, le chorégraphe de Sankai Juku n'a renoncé à tous les fondamentaux du Butô. Cette quête des origines (qu'y avait-il avant la naissance ?) est en effet constitutive de son rapport à la culture, et pas seulement à la danse. Au Japon, le fameux Kojiki   (Recueil des faits anciens) raconte ainsi « qu'au début du monde, avant même que le Japon ne fût né, les kami ont surgi d'une pousse de roseau.... La matière originelle s'était durcie, mais ni l'énergie ni la forme n'étaient encore apparues. Il n'y avait pas de noms, pas d'actions [...] Ensuite, quand le pays, jeune, flottait, ressemblant à de l'huile, et qu'il dérivait comme une méduse, le nom du dieu qui s'est formé de toutes les choses qui se gonflaient comme le bourgeon du roseau, c'est Usami-ashi-kabi-kikoji-no-kami. Ce kami incarne la vitalité du roseau. C'est de lui que sont issues toutes choses » . Le Butô n'aurait-il pas pour pacte secret de retrouver l'essence subtile de ce roseau ? Pour autant, la démarche d'Amagatsu n'est ni refermée sur sa propre culture, ni passéiste : de la culture primitive, il retient surtout « le dialogue entre soi et l'objet » . « Dans le cas des peintures rupestres, par exemple, je veux sonder cet élan spontané de la création, de la mémoire (pas question d'amener l'animal au fond de la grotte pour le représenter d'après nature !). Après cet acte de peindre, le geste se transforme, se colore d'animisme ou de rituel, mais l'acte lui-même existait avant cela : l'appel poétique préexiste, le symbolisme s'ensuit, ainsi que la société constituée et l'apparition des premiers professionnels de l'animisme et du culte religieux. Plus que d'imiter platement certains éléments primitifs, c'est ce passage de l'avant à l'après qui m'intéresse. Mais bien sûr, quand je suis sur scène, je ne pense pas ; je danse, et le symbolisme qui m'apparaît alors ne peut être que contemporain ». Quatre textes inédits de Ushio Amagatsu Quatre textes de Ushio Amagatsu, pour quatre spectacles parmi les plus emblématiques de Sankai Juku : Kinkan shonen ("Graine de Cumquat"), Tokyo, juin 1978 ; Jomon sho ("Hommage à la préhistoire"), Théâtre de la Ville, Paris, avril 1982 ; Unetsu ("Des oeufs debout par curiosité"), Théâtre de la Ville, Paris, avril 1986 ; Shijima ("Les ténèbres se taisent dans l'espace"), Théâtre de la Ville, Paris, octobre 1988. "Le Butô, entre deux mondes" (entretien inédit avec Ushio Amagatsu, 1er juillet 1991) Jean-Marc Adolphe : Les spectacles de Sankai Juku, aujourd’hui, appartiennent-ils toujours, selon vous, au Butô ? Ushio Amagatsu : Je pense que oui. J’ai débuté sous l’influence de Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. Ce sont eux qui m’ont motivé pour commencer à danser le but. J-M. A : Avant même de rencontrer Hijikata et Ohno, beaucoup de danseurs de butô (dont vous-même), parlent parfois de l’émotion qu’ils ressentaient, enfants, lors des fêtes du bon-odori : ce sont des fêtes villageoises, notamment, animée par les "kamabushi", ces moines errants qui descendent une fois l'an des montagnes où ils vivent solitaires. Ushio Amagatsu  : C’est peut-être difficile à comprendre… Personnellement, je suis né au bord de la mer, et ma première rencontre avec la danse vient de cette mémoire-là. Le bord de la mer divise la mer et la terre : cela m’a inspiré une réflexion sur ce qui se passe à l’intérieur de soi, d’une part ; et d’autre part, la distance avec les existences lointaine. Quelles sont les correspondances entre ces deux pôles ? Comment se manifeste l’aller et retour entre ces deux mondes ? J-M. A : Il y a toujours, dans le butô, cette bipolarité. Ce que vous venez de dire à propos de la mer et de la terre, de soi et du lointain, pourrait aussi bien s’appliquer à ces deux pôles que sont la vie et la mort. Ushio Amagatsu  : Je pense toujours que chaque chose à deux aspects. On pense à la naissance en regardant un œuf, mais la naissance d’une vie est aussi une destruction du point de vue de l’œuf ! J-M. A :  Une autre opposition pourrait être profane / sacré. Dans votre spectacle Shijima , j’avais cru déceler certaines images "christiques". Vous m’aviez alors répondu que c’était fort possible ; mais qu’au-delà de telle ou telle image, il y a un fonds commun entre toutes les religions, toutes les pensées, toutes les cultures. C’est ce fonds commun qui vous intéresse. Ushio Amagatsu  : Une culture est une culture, parce qu’elle est différente des autres cultures. Mais à la racine de chaque culture, dans ce que l’on peut ressentir de plus profond en regardant quelque chose, il y a des éléments communs, au-delà des différences culturelles. Ainsi, à propos de l’œuf, il existe partout dans le monde, des mythes et des légendes similaires, qui se sont cristallisées à une époque où les informations ne couraient pas aussi rapidement qu’aujourd’hui. Je crois qu’il y a ainsi des éléments universels, au-delà de telle ou telle culture. J-M. A :   Il n’empêche que le butô a pris racine au Japon, au sein d’une culture spécifique. En tant qu’occidentaux, nous ne sommes guère habitué à ce rapport au rythme, à la lenteur, au silence, que l’on trouve dans le butô. Ushio Amagatsu  : La culture japonaise a des facilités pour accepter cette lenteur. Par exemple : au Japon, on utilise beaucoup la notion de "MA" qui désigne l’espace entre deux éléments. Lorsqu’une cloche sonne deux fois, on entend le son de la cloche. Mais au Japon, on dit que l’on entend le silence entre les deux sons. En ce sens, il existe au Japon une façon de comprendre et de saisir les choses matériellement, et une autre façon de comprendre qui n’a rien de matériel. Mais ce thème a fort à voir avec ce qu’en Europe on appelle "la conscience". Ushio Amagatsu, "Amalgame" (boucou boucou djara djara... dans la salle d'attente des ténèbres) Pour les pilleurs sauvages qui courent dans le désert et qui, tous les jours, mangent des échalotes, il est très facile de se débarrasser de la gangue de la vanité. Comme la limaille de fer s’agglutine sous l’effet d’un aimant, et moyennant la possibilité de visualiser le champ magnétique, loin de s’efforcer de construire la civilisation, préférant la destruction à la construction, le présent au futur dans le futur avenir, ils filent à toutes jambes dans leur présent.   Ce sont comme des renvoyés de la « Grande Terre de la Mort », qui jettent la mort à tous les êtres qui leur font obstacle et ne laissent absolument rien sur leur passage. En courant à toute vitesse, ils se vêtent, se décorent, s’accrochent des lambeaux, suspendent à leur taille tous leurs vols, et se gonflent de n’importe quoi, boucou boucou djara djara… Ils distribuent l’anéantissement.   Sur eux, à qui la nudité va très bien, ces ornements inhabituels se détériorent, se déchirent, s’usent et tombent. Leurs biens ne s’accumulent jamais, c’est le royaume du délabrement et de la paralysie. Ce cycle d’extorsion et de destruction reprend encore plus vite.   Pour leur part, ceux qui sont allés à leur perte, sèchent, recommencent leur mort et sont fossilisés ; il arrive qu’ils soient ressuscités lors de fouilles ou qu’ils soient enterrés encore plus profondément par une tempête de sable, se refusant à être découvert dans les haillons usés et tombés en route, certains, avec le temps, imprégnés d’eau et baignés de lumière, se transfigurent pour éclore en un motif, décoratif, mural.   Simplement, ce sang qui les a éclaboussés ou celui de leur propre corps retient les lambeaux de tissus qui ont failli tomber et ils les ont ramenés dans leur pays, en même temps que les artisans qui sont des artistes sains.   Ce domaine repeint et élargi par cette course totalement ridicule est de dimensions inouïes. Puis ces fesses mises à vif par le frottement sur les signes du cheval, se couvrent de croûtes qui durcissent quand le cavalier met pied-à-terre, et, à l’inverse, le repos est habillé de croûtes. Sans que le sable ne s’élève de nouveau en tourbillon, il retombe à vitesse très lente.   Un silence, comme caché dans un monstre fossile.   On les aperçoit s’échapper en courant entre les pattes des chevaux et ils forment un chemin qui semble trouer le ciel, d’autres laissent des traces de limaces sur le sol revenu à son état naturel. Ce sont des voyageurs et des explorateurs venus d’une terre civilisée. Pourtant, décomposer l’acte de soi-même en chaque instant solide, pendant que les gardiens du désert, pilleurs parfaitement sauvages, le fond s’écrouler, les livre encore une fois aux tourbillons de sable jaune. Le désert est la matrice qui leur permet de se perpétuer.   Les ovaires gigantesque faits de cadavres, de sable, de lumière et d’un peu d’eau sont piétinés, détruits, mènent à la mort et des voiles, la virginité éternelle.   Cette course effrénée ne serait-elle pas l’amalgame entre le temps et l’espace dans la salle d’attente des ténèbres, dont la lumière que représente le corps ne s’éteint ni le jour ni la nuit.   Ushio Amagatsu (Texte édité in Guy Delahaye, Sankai Juku , Actes sud, 2003, ICI ) VIDEO. Ushio Amagatsu à l'atelier. Au fil du regard Légende : Démonstration du travail préparatoire au Butô, forme d'expression chorégraphique japonaise avec Ushio Amagatsu, chorégraphe de Sankai Juku et deux danseurs. Loin des techniques occidentales de danse, la face devient ici un masque à métamorphoses. (Reportage pour Antenne 2, réalisateur François Marie Ribadeau, diffusé le 17 octobre 1982). Commentaire : Un document rare, au meilleur de ce que peut offrir la télévision. Sans une once de commentaire, un pur moment d'intensité visuelle, qui introduit de surcroît le spectateur dans l'antre secret du chorégraphe, là où se façonne l'essence du geste. A l'écran, sous la douce dictée d'Ushio Amagatsu, deux danseurs de la compagnie Sankai Juku. Deux danseurs, deux visages. La danse est affaire de fils tendus dans l'espace. Ici, le fil tire le regard vers le bas, jusqu'à le faire tomber sur le sol, rebondir et remonter, puis gagner le ciel, yeux révulsés. D'autres fils traversent le visage, la mâchoire, la bouche, créent un sourire-rictus qui fait de la face un masque à métamorphoses. A ce travail du visage, Tatsumi Hijikata, fondateur du Butô, la danse des ténèbres, donnait le nom de "hitogata", qui désigne habituellement au Japon de petites figurines en papier que l'on plie pour conjurer les dieux et éloigner les soucis. (...) Dans cinquante ou trois cents ans, lorsque le Butô, en tant que forme artistique, aura disparu, les historiens de l'art pourront certes consulter toutes sortes de publications numérisées, et des captations de spectacles. Mais mieux que de long discours savants, ces 112 secondes filmées en 1982, arrachées à l'oubli, permettront de largement comprendre quelles furent les arcanes du Butô. Pour aller plus loin : Quelques livres : Guy Delahaye, Sankai Juku (photographies), Actes Sud, octobre 2003. Ushio Amagatsu, Dialogue avec la gravité , Actes Sud, novembre 2000. Ushio Amagatsu, Des rivages d'enfance au bûto de Sankai Juku , Actes Sud, mai 2013. Un film : "Ushio Amagatsu, éléments de doctrine" (1 h 04), film d'André S. Labarthe (1993), disponible sur la plateforme Numéridanse : https://www.numeridanse.tv/videotheque-danse/ushio-amagatsu-elements-de-doctrine A lire, sur les humanités : Mémoires de danse / une histoire du Butô : "Tatsumi Hikata et la révolte de la chair" ( ICI ) ; "Cette garce de lumière" ( ICI ) ; "Aube et crépuscule réunis" ( ICI ) ; "Le vent me tenait lieu de kimono" ( ICI ) ; "Un Japon des marges, dans la lignée de Jean Genet" ( ICI ) ; "Bulles de Japon" ( ICI ). Et aussi : "Théo Lésoualc'h, Érotique du Japon et autres incandescences" ( ICI ) ; "Des rizières du théâtre japonais au soufre du Butô" ( ICI ) Partager l'archive, la faire vivre au présent. A partir de la collection de Jean-Marc Adolphe, les humanités ont commencé la publication de "Mémoires de danse". Devenez co-producteur de ce fil de publications (prévu jusque fin 2025) en soutenant notre journal-lucioles. Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

Peter Eötvös, un souvenir

Peter Eötvös, un souvenir

Peter Eötvös, à Budapest, en 2019. Photo Szilvia Csibi Le compositeur hongrois Peter Eötvös s'est éteint le 24 mars dernier, à 80 ans. En hommage, retour sur la création à l'Opéra de Lyon, en 1998, des Trois Sœurs , en collaboration avec Ushio Amagatsu. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « Oh, où est-il, où s’est-il enfui, mon passé, le temps où j’étais jeune, joyeux, intelligent, où mes rêves et mes pensées avaient de la grâce, où le présent et l’avenir étaient illuminés d’espoir ? Pourquoi, à peine avons-nous commencé de vivre, sommes-nous déjà ennuyeux, gris, sans intérêt, paresseux, indifférents, inutiles, malheureux… […] Le présent est immonde, mais quand je pense à l’avenir, par contre, comme tout est beau ! » (Tchekhov, les Trois sœurs) Peter Eötvös, compositeur hongrois, est décédé le 24 mars 2024. Ushio Amagatsu, danseur et chorégraphe japonais, le 25. Curieuse proximité qui me rappelle cette longue méditation sur le temps des Trois Sœurs , l'opéra éponyme de l’œuvre de Tchekhov à laquelle ils collaborèrent, en 1998, à Lyon, avec Claus H. Henneberg au livret, Natsuyuki Nakanishi au décor et Sayoko Yamagushi aux costumes. Ielles avaient alors, pour créer l'opéra Les Trois Soeurs, mené une relecture audacieuse de la pièce de Tchekhov. Ci-contre : Ushio Amagatsu et Peter Eötvös, à la création des Trois Sœurs, à l'Opéra de Lyon, le 13 mars 1998. Photo DR A l'orée du XXIe siècle, après sa mise en cause comme forme historiquement dépassée par les avant-gardes de la seconde moitié du XXe siècle, l'opéra y retrouvait ses conditions de possibilité. Peu d’œuvres peuvent ainsi prétendre refonder un genre, et à l'opéra, rien de tel n'était arrivé depuis le Wozzeck d'Alban Berg (et toutefois de la même manière : celle d'une exception qui semble à la fois liquider et renouveler le genre). D'ailleurs, les deux œuvres ne sont pas sans lien : emprunt au grand répertoire du théâtre ; usage du parlé-chanté ; ascétisme du livret ; éclectisme des moyens de l'écriture musicale, au service du lyrisme. Mais la première chose qui frappait, dans la version initiale des Trois Sœurs , dans sa version de création, c'était le caractère synthétique de l’œuvre ; l'intégration parfaite des différentes dimensions plastique, sonore et dramatique dans une synthèse improbable d'éléments stylistiques hétérogènes, malgré et peut-être grâce à leur caractère étranger les uns aux autres : une pièce de répertoire du théâtre du début du XXe siècle russe, une musique d'un compositeur hongrois contemporain, une mise en scène puisant dans le butô, une écriture chorégraphique née de l'avant-garde contestataire japonaise des années 1960 ; une esthétique des costumes et de la scénographie mêlant le pop art et la mode à des éléments (architecture, calligraphie) de culture japonaise traditionnelle ; un registre vocal venu de la musique baroque, les voix de haute-contre, permettant un genre de drag : le travestissement d'acteurs hommes en femme. Ushio Amagatsu à la scénographie et mise en scène (ou chorégraphie) y mettait en œuvre une écriture de l'espace scénique correspondant à ce que Claus H. Henneberg à l'écriture du livret opérait comme réagencement temporel du texte de Tchekhov, une redisposition du texte elle-même en adéquation avec le travail de Peter Eötvös à la composition, entendue alors comme disposition spatio-temporelle des corps sonores et matériels, dans un fin dialogue avec les espace-temps scéniques et dramatiques. L'ensemble de ce travail musical, dramatique et scénique est placé sous le signe du chiffre 3 - une scène divisée en trois espaces par des panneaux mobiles en papier de riz, un temps divisé en trois parties au cours desquelles les antinomies et les apories du rapport au temps dans lequel le drame est noué originairement vont se rejouer trois fois, une fois pour chacune des trois sœurs, sans que cela permette à aucune de se résoudre. Les Trois Sœurs , drame du temps qui ne vient pas, qui ne passe pas, de ce qui n'aura pas été, cet opéra est en même temps peut-être un cénotaphe : une synthèse et un dépassement, l' aufhebung du genre. Plusieurs problèmes apparemment insolubles liés à la forme opéra y sont écartés, levés, contournés, dissous. La question du livret, d'abord, et de l'artificialité des relations entre texte et musique, depuis l'"opéra à numéro" ; la question du chant lyrique, ensuite, et de son caractère a-dramatique, mais aussi le caractère décomposé des voix dans l'écriture contemporaine. Le caractère très hiérarchisé et dominant de l'opéra dans son rapport aux autres cultures et aux autres formes, et ce jusque dans les hiérarchies et stéréotypies en matière de genre et de race qui en compose le répertoire y est habilement traité, annulé, retourné. Le rapport aux autres cultures est résolu dans l'import massif du théâtre japonais pour traiter non seulement la mise en scène, mais aussi l'écriture vocale, et notamment le butô, qui n'est pas une forme traditionnelle, mais une forme de modernité non-occidentale. La prétention héritée de l'opéra à l'art-total, comme assujettissement de tous les médias tiers au fait musicalo-spectaculaire, y est résolue dans une intermédialité où le geste musical lui-même se justifie pour des raisons littéraires et interprétatives, dans une question de poétique générale : quel est le temps du drame tchékovien ? La solution originale du rattachement entre instruments et protagonistes pour nouer des corps sonores et des corps-en-scène, dans une approche toute matérialiste, résout le problème de la dramaticité du discours musical et de la musicalité du geste dramatique sans tomber dans les stéréotypies du leitmotiv wagnérien. Pas des personnages dans l'espace scénique et des mélodies dans le temps musical, mais des corps diffractés dans un espace-temps intermédié, complexe, non-linéaire, sous forme d'images, de sons, de présences fantomatiques, d'ombres et de lumières, de taches de couleur déchirant la trame des noirs et des blancs, entre présence et absence. Une œuvre donc, qui pouvait se prendre autant sur le plan plastique que dramatique ou musical, sans qu'il soit vraiment possible de la résoudre dans aucun ni de la hiérarchiser selon l'un ou l'autre. Quelque chose qui laissait apercevoir une sortie par le haut de l'impasse dans laquelle l'idée de Gesammstkunstwerke avait enfermée l'opéra, une poétique à la hauteur de ce que Mallarmé voulait faire tenir dans un livre, ce livre que Maurice Blanchot appellera "le Livre à venir", où l'écriture serait autant musique que poésie, architecture que théâtre, peinture que littérature. L'idée, finalement, que nous n'aurions pas tant la question de savoir comment sortir de la narration, au sens où le narratif serait du textuel teinté de romanesque, d'art du roman, mais que nous aurions autant de narrativités que de médialités , et qu'à vrai dire la narrativité se tisserait à l'entre des médialités et des formes-percepts qu'elles génèrent. Une esthétique trans-genre, que performait en improbables glissandi la vocalité folle du corps noir de Gary Joyce, devenu femme russe qui trame d'échapper, par tous les moyens, aux dispositifs de pouvoir qui la contrôle. Et je n'ai encore rien dit de ce qui relève des aspects proprement compositionnels de la pièce, notamment l'articulation du mixte électronique et acoustique permis par une écriture de l'espace et du timbre, avec deux orchestres, un visible, un caché, et un système de multidiffusion relayant les corporéités sonores des instruments fait personnages dans l'espace du public. Merci à vous, Peter, Ushio et les autres, et Dieu, que c'était beau ! Jules Desgoutte , 1er avril 2024 (texte initialement publié sur sa page Facebook ) Chaque samedi sur les humanités  journal-lucioles : un hebdocultures. Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Cinéma faisant, de la Haute-Vienne à la forêt amazonienne

Cinéma faisant, de la Haute-Vienne à la forêt amazonienne

Séquence extraite de La fleur de Buruti , un film entre Portugal et Brésil de Renée Nader Messora et João Salaviza. Remarqué au dernier festival de Cannes où il a été primé dans la catégorie "Un certain regard", La fleur de Buruti , film entre Portugal et Brésil de Renée Nader Messora et João Salaviza sort en salles le 1er mai. Mais c'est à Saint-Yriex-la-Perche qu'on peur le voir en avant-première, dans le cadre du festival Horizon vert, qui se déploie jusqu'au 9 avril dans quatre cinémas de Haute-Vienne. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « Échanger, sensibiliser et se questionner ensemble sur les enjeux environnementaux à travers des œuvres cinématographiques variées, riches et engagées »  : la quatrième édition de Horizon vert, festival d’écologie et de films en circuit court, propose, jusqu’au 9 avril, dans quatre cinémas de Haute-Vienne (à Saint-Junien, Saint-Yrieix-la-Perche, Saint-Léonard-de-Noblat et Eymoutiers), une épatante sélection de films récents, accompagnés de rencontres, conférences et débats.   Aux côtés des cinéastes français « vedettes » (les documentaristes Dominique Marchais pour  La rivière , 2023, et Gilles Perret pour La ferme des Bertrand , 2023), ainsi que du réalisateur de fiction Edouard Bergeon ( La promesse verte , 2024 qui s’attaque à la déforestation par les exploitants d’huile de palme, bande-annonce ICI ), on pu voir, le 5 avril à Saint-Yriex-la-Perche, Dark waters (2020), de Todd Haynes, cinéaste indépendant américain (1). Mark Ruffalo dans une scène de Dark Waters , film de Todd Haynes. Le héros de Dark waters est un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques. Interpellé par un paysan, voisin de sa grand-mère, il va découvrir que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par une usine du puissant groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie... Todd Haynes part d’un cas réel (un fermier vivant à côté d’une zone d’enfouissement de déchets suspects, avec vaches et chiens fous)  pour élargir de plus en plus son champ de vision et aboutir au constat d’une contamination générale de la planète par les substances toxiques des industries chimiques. La musique est signée du pianiste et compositeur brésilien Marcelo Zarvos , et la plus belle idée de mise en scène est un solo de piano qui s’étend sur près d’une dizaine de minutes, au centre du film, unissant plusieurs séquences. (A écouter, podcast FIP, "Todd Haynes, la musique au cœur de l'écran", 21 mai 2023, 58 minutes, ICI ). Ce solo accompagne la prise de conscience de l’avocat et le partage douloureux de cette révélation avec son épouse qui s’ensuit. Le film évite le spectaculaire et la grandiloquence du film classique d’alerte, il opte pour une grisaille assourdie, au long du chemin intérieur pris par cet avocat, qui se retourne contre les puissants qu’il servait pour devenir lanceur d’alerte et porteur d’actions de groupe. Il faut résister, comme l’affirme Johnny Cash au générique de fin, dans la chanson I Won’t Back Down  : « Je ne reculerai pas » Au cœur de la forêt brésilienne Élargir notre regard sur d’autres mondes : le festival Horizon vert y invite à plus d’une occasion. Il offre ainsi en avant-première  La fleur de Buruti , un film entre Portugal et Brésil de Renée Nader Messora et João Salaviza (2023) qui sort en salles le 1er mai 2024, après avoir reçu le Prix d'ensemble, dans la catégorie "Un certain regard", au dernier festival de Cannes. A travers les yeux de sa fille, Patpro parcourt trois époques de l’histoire de son peuple indigène, les Krahô, au cœur de la forêt brésilienne. Inlassablement persécutés, mais guidés par leurs rites ancestraux, leur amour de la nature et leur combat pour préserver leur liberté, les Krahô n’ont de cesse d’inventer de nouvelles formes de résistance. La Fleur de Buriti ( Crowrã - 2023 ) - Extrait cannois HD VOST Pour les réalisateurs, João Salaviza et Renée Nader Messora, « l'importance des peuples autochtones pour notre planète ne réside pas seulement dans la sauvegarde de leurs connaissances ancestrales, mais aussi dans les enseignements que nous pouvons tirer de leur lutte. Si leur histoire est singulière, nous sommes convaincus que les défis auxquels les peuples autochtones sud-américains comme les Krahô font face aujourd’hui, résonnent sur tous les continents. Le film se déroule sur trois époques distinctes, elles-mêmes centrées sur un événement marquant de l’histoire de ce peuple : un massacre de Krahô perpétrés par des agriculteurs cherchant à s’accaparer leur terre en 1940 ; une expérience traumatisante pendant la dictature militaire initiée en 1964 ; et enfin, de nos jours, l’avènement d’une nouvelle génération de leaders indigènes, dont le combat devient plus politique et universel que jamais. Pour poser un regard sur le passé de cette communauté, nous avons recueilli de nombreuses histoires au fil des années et des longues périodes passées parmi les Krahô. La mémoire résiste, partagée par la communauté, et c’est précisément ces souvenirs que nous souhaitions relater. Dans ces récits, la lutte pour la terre prévaut toujours, même si les outils pour mener cette résistance ont évolué. La dernière partie du film, contemporaine, fait écho au dicton "plus jamais un Brésil sans nous" . Elle témoigne de l’évolution du combat des Krahô. D’une lutte armée, il s’est mué en un combat politique par la présence de membres de peuples autochtones dans les sphères institutionnelles. Cette présence permettant non seulement d’alerter publiquement sur le sort des communautés indigènes au Brésil, mais aussi de témoigner de la relation symbiotique entre les Krahô et la terre, à l’heure où nous devons livrer un combat commun pour transmettre un monde habitable aux générations futures. » A noter que le film compte avec la participation exceptionnelle de militante autochtone Sonia Guajajara . En octobre 2021, les humanités mettaient Sonia Guajajara en Une d'un article intitulé "Femmes, indigènes, activistes" (Lire ICI ). Un an plus tard, le prestigieux magazine Time la nommait parmi les cent personnes les plus influentes de 2022... Ismaël Milliogo, l'eau et les vivants En évoquant quant à lui le peuple Pankararu, du Nordeste du Brésil, Ismaël Milliogo (photo ci-contre, DR) a inauguré le  festival Horizon vert par une conférence sur L’eau et les vivants, à  l’invitation du cinéma Arévi (2),  en partenariat avec les humanités / journal-lucioles. Ismaël Millogo est juriste ET jardinier, l’alliance peut étonner, sauf pour les juristes qui pensent, comme lui, qu'ils sont là pour accompagner un mouvement plutôt que faire appliquer des règles inamovibles .  De l'étude du droit de l'eau au Burkina Faso (le "pays des hommes intègres", son pays) au maraîchage sur des terres du Limousin, de cette expérience "hors normes", Ismaël Millogo a tiré un manuel de permaculture (voir ICI ). L'eau y est omniprésente, singulièrement au chapitre "économie de l'eau au jardin" : économie toute écologique. Depuis son pays d’origine ,le Burkina Faso, avec ses cultures d’Afrique et d’Amérique du sud où l’on prend garde non seulement à "sa terre" à son jardin, à la qualité et à la quantité de l’eau qui arrive au robinet, Ismaël Millogo nous parle de Pachamama , la Terre mère qui offre l’hospitalité à l’ensemble des êtres vivants. Et l'eau fait partie de cette hospitalité. Pour illustrer ses propos, Ismael Milliogo a également accompagné la projection du film  Prendre soin de la terre , documentaire de Guy Chapouillié, auteur de "films de combat". Dans un monde épuisé par l’agriculture industrielle, le film nous emmène à la rencontre des paysans qui trouvent dans leurs gestes comment faire autrement pour prendre soin de la terre, pour prendre soin de soi et des autres. Isabelle Favre Le festival Horizon vert, jusqu’au 9 avril, à Saint-Junien, Saint-Yrieix-la-Perche, Saint-Léonard-de-Noblat et Eymoutiers, en Haute-Vienne. https://festivalhorizonvert.fr   NOTES (1). Séance présentée en partenariat avec l’écocentre de Saint-Pierre-de-Frugie , suivie d'une discussion animée par l'architecte-bioclimaticien Claude Micmacher sur le thème : "Les grands scandales de l’eau". (2). Le cinéma Arévi a également convié L’escargot dans les orties , une compagnie de théâtre installée à St-Yrieix-la-Perche, à présenter son travail qui entre en résonance avec les thématiques des films et documentaires présentés lors du festival. La compagnie promeut le théâtre comme vecteur citoyen auprès des jeunes  et contribue à nourrir le débat autour de la notion d’écologie. Bienvenue aux réparateurs de mondes, sur le journal du dimanche  (non bolloréen) des  humanités , journal-lucioles. Pour continuer à lucioler , les humanités  ne comptent que sur vous. Abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

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