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En direct de Tbilissi (13 mai). Tenir la nuit

En direct de Tbilissi (13 mai). Tenir la nuit

En photos et vidéos, suite et pas fin de la mobilisation contre le projet de "loi russe" en Géorgie. Dans la nuit du 12 au 13 mai 2024, la jeunesse a tenu un "piquet de veille" autour du Parlement. Le projet de loi sera sans doute adopté ce mardi14 mai, mais la messe n'est pas encore dite. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Le jeune premier ministre géorgien, Irakli Kobakhidze, et son mentor, l'oligarque pro-russe Bidzina Ivanichvili, se prennent pour les nouveaux génies des Carpathes (sauf que la Géorgie, c'est le Caucase plus que les Carpathes). Jusqu'au bout, ils s'obstineront à promulguer une "loi russe" contestée par une majeure partie de la population, notamment par la jeunesse. Forcément : aux dires de Irakli Kobakhidze, qui affirme se baser sur une "étude scientifique", ses opposants ont un QI "inférieur à la moyenne". L'inquiétante dérive autoritaire du parti Rêve géorgien, initialement classé au centre-gauche, s'explique par la perspective des prochaines élections législatives, en octobre prochain, qu'il craint fort de perdre. La loi sur les "agents de l'étranger", retoquée une première fois l'an passé, vise à instaurer des dispositions qui permettront, sur le modèle de Poutine, de museler médias indépendants, ONG et associations, et partis d'opposition. Comme Poutine l'a montré en Russie, la victoire "électorale" est beaucoup plus facile lorsque les oppositions sont harcelées ou interdites, voire "empoisonnées". Pour parvenir à de telles fins, le bien mal nommé "Rêve géorgien" est prêt à renier ses engagements européens, pourtant inscrits dans la constitution géorgienne. Ce lundi 13 mai au petit matin, malgré une manifestation monstre à Tbilissi le dimanche 12 mai et une nuit de veille autour du Parlement, la commission juridique du parlement géorgien a approuvé en troisième lecture le projet de "loi russe" en moins d'une minute et alors que les députés d'opposition ont été empêchés d'entrer dans l'enceinte du Parlement. Une ultime séance, plénière, aura lieu ce mardi 14 mai. Nul doute que le gouvernement poursuivra son entêtement. La contestation se poursuit avec la perspective d'une grève générale, qui commence ce lundi dans la plupart des universités du pays. Cette jeunesse n'a nulle envie d'un "devenir russe" ; son rêve à elle, c'est un rêve d'Europe et de démocratie. Jusqu'à quel point un pouvoir peut-il mépriser et renvoyer dans les limbes d'un désir asphyxié ? / Jean-Marc Adolphe Entre 23 h et minuit Entre minuit et le lever du jour Au lever du jour A 7 h 30 , premières arrestations Les "forces spéciales" du gouvernement géorgien. Photo DR A 8 h 15 (en Géorgie), la commission juridique du Parlement géorgien vient d'adopter en troisième lecture le projet de "loi russe". La "séance" a duré moins d'une minute ! Et les députés d'opposition ont été empêchés d'entrer dans l'enceinte du parlement. Du jamais vu dans l'histoire de la Géorgie ! Ultime étape : la "loi russe" sera examinée en séance plénière ce mardi 14 mai. La rédaction des humanités , avec la collaboration d'Alyssa G., correspondante à Tbilissi. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, le travail de notre petite rédaction et là, concrètement, celui d'Alyssa G., notre jeune correspondante à Tbilissi. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI Suite géorgienne : A Tbilissi, la folle soirée du 11 mai : https://www.leshumanites-media.com/post/a-tbilissi-la-folle-soir%C3%A9e-du-11-mai Comprendre l'entêtement du parti au pouvoir : https://www.leshumanites-media.com/post/a-quoi-r%C3%AAve-le-r%C3%AAve-g%C3%A9orgien-par-alexander-atasuntsev Manifeste pour une autre Europe : https://www.leshumanites-media.com/post/manifeste-pour-une-autre-europe Géorgie, un rêve d'Europe ! Sérieux ? https://www.leshumanites-media.com/post/g%C3%A9orgie-un-r%C3%AAve-d-europe-s%C3%A9rieux Tbilissi, nuit du 2 mai. # NoToRussianLaw https://www.leshumanites-media.com/post/tbilissi-g%C3%A9orgie-nuit-du-2-mai-notorussianlaw 1er mai en direct de Tbilissi   https://www.leshumanites-media.com/post/1er-mai-en-direct-de-tbilissi-g%C3%A9orgie

17 mai : Tbilissi ne faiblit pas

17 mai : Tbilissi ne faiblit pas

Le temps d'une demi-journée, les médias français (et encore pas tous) ont bien voulu s'intéresser à la Géorgie, essentiellement pour dire que le Parlement avait fini par voter la très controversée "loi sur les agents de l'étranger", avant... de retourner vaquer à d'autres occupations, laissant en berne le désir d'Europe de la jeune géorgienne, Europe pour laquelle nous sommes bientôt cessés voter ! Pourtant, à Tbilissi et pas seulement, la mobilisation ne faiblit pas. Parce qu'une loi qui ne passe pas (qui reste au travers de la gorge), ça... ne passe pas, tout simplement. Avec les très faibles moyens du bord, et notre hélas bénévole jeune correspondante à Tbilissi, les humanités restent en veille. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Au 38ème jour de mobilisation contre la "loi sur les agents de l'étranger", alias "loi russe", adoptée par le Parlement le 15 mai dernier, la Géorgie qui rêve d'Europe et de démocratie ne baisse pas les bras. Hier encore, 16 mai, de nombreux manifestants se sont rassemblés devant le Parlement. Hier à Tbilissi... Contre un pouvoir sourd au désir de la jeunesse (et pas seulement), la population fait chœur, et cœur : Le 16 mai 2024 à Tbilissi. Photo Ezza Gaber D'un côté, il y a la noirceur, de l'autre la couleur, et il se pourrait bien que les couleurs fassent reculer la noirceur : La situation en vrai... ... et sa traduction graphique Parmi les événements d'hier : Défections au sein de la chaîne de télévision pro-gouvernementale : la présentatrice d'une émission matinale, Ana Amilakhvari, a été remerciée pour s'être simplement émue face à la brutalité de la violence policière. D'autres employés de la chaîne auraient vu leur collaboration "interrompue" pour des faits similaires. En revanche, c'est de son propre chef que la célèbre chanteuse et pianiste Irma Sokhadze a décidé d'arrêter l'émission qu'elle produisait sur la même chaîne. « Je ne peux pas continuer à animer une émission de divertissement en ce moment » , a-t-elle sobrement commenté. Des milliers de manifestants ont bloqué la place des Héros, un important carrefour du centre de Tbilissi. Les ministres des affaires étrangères de l'Estonie, de la Lituanie et de l'Islande se sont joints à une marche d'étudiants le long de l'avenue Rustaveli depuis la place des Héros. Le vice-président du Conseil de la Fédération de Russie, Konstant Kosachev, a écrit sur Telegram que la participation des ministres des Affaires étrangères de Lituanie, d'Estonie et d'Islande à "une manifestation illégale et violente" contre la loi géorgienne sur les agents étrangers constituait une ingérence dans les affaires de la Géorgie. Il Kosachev a comparé leur présence à celle de l'ancienne secrétaire d'État adjointe américaine Victoria Nuland lors des manifestations de Maïdan en Ukraine. La valeur des actions de Bank of Georgia et de TBC, les deux plus grandes banques géorgiennes, a chuté respectivement de 12 % et de 15 % à la Bourse de Londres le lendemain de l'adoption de la "loi sur les agents étrangers". Le festival annuel de musique électronique 4GB, qui devait se tenir du 23 au 25 mai, s'est p areillement sabordé. Les organisateurs ont déclaré qu'il était « injustifié » d'organiser un festival compte tenu de « la situation dans le pays. (...) Nous soutenons tous ceux qui luttent pour l'avenir européen de la Géorgie » , ont-ils ajouté. Lazare Grigoriadis, 22 ans, jeune militant du parti d’opposition proeuropéen Droa a été libéré après avoir été arrêté sans aucun motif valable, avec d'autres, ch oisi au hasard. « Ils nous ont frapp és, battus, insultés, et ils nous filmaient en même temps », a-t-il raconté au média indépendant Open Caucasus. L'an passé, arrêté lors d'une manifestation contre ce même projet de "loi russe", il avait passé plus d'un an en prison, condamné pour "hooliganisme mineur". Comme l'avait écrit Le Monde du 24 décembre 2023 , le jeune homme était alors « devenu le visage d’une jeunesse géorgienne perçue comme une menace par le parti prorusse majoritaire au gouvernement, Rêve géorgien » . Dans une interview à la télévision, le premier ministre, Irakli Garibachvili, avait qualifié les jeunes ayant participé aux manifestations de « satanistes » . Cette rengaine est aujourd'hui reprise par les plus zélés propagandistes du Kremlin. Tandis que le présentateur-aboyeur de la première chaîne de télévision russe, Vladimir Soloviev, promet les feux de l'enfer aux Russes qui ont émigré en Géorgie et se joignent aux manifestants, l'idéologue d'extrême-droite Alexandre Douguine a félicité le gouvernement géorgien qui « se rend compte que rompre les liens avec la Russie et introduire des technologies occidentales libérales (...) mèneront le pays à l’effondrement » , tout comme « légaliser le mariage homosexuel » .
A gauche : l'oligarque géorgien Bidzina Ivanishvili et son épouse, Ekaterina Khvedelidze (Photo Gorgy Kakulia). A droite : l'idéologue russe d'extrême-droite Alexandre Douguine (Photo DR). En ce 17 mai, tout comme la Russie, la Géorgie ne se joint d'ailleurs pas à la Journée mondiale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie. En lieu et place, l'Église orthodoxe commémore depuis 2014 la "Journée de la pureté familiale", décrétée jour férié... Fin mars, le parti au pouvoir, Rêve géorgien a annoncé de vastes révisions constitutionnelles visant à interdire la transition de genre et ce qu'il appelle la "propagande LGBT", notamment en interdisant les manifestations publiques ou les publications qui "popularisent la famille ou les relations intimes entre personnes de même sexe". Critiquant à ce sujet l'Union européenne, « nous ne pouvons pas laisser une telle mentalité dépravée s'installer dans notre pays », a réitéré ce 17 mai 2024 Shio Mujiri, numéro deux de l'Église orthodoxe géorgienne et... proche ami d'Alexandre Douguine. En Géorgie, des prêtres orthodoxes célèbrent la journée de la pureté familiale le 17 mai 2023, le même jour que la Journée internationale contre l'homophobie, la transphobie et la biphobie. Photo : Mariam Nikuradze/OC Media. Il en faudra plus pour décourager les manifestants qui continuent de protester chaque jour contre la "loi russe". Hier, à l'appel de Dafioni, un groupe d'activistes, des "mères avec leurs enfants" se sont rassemblées à 16 h sur la place de la Première République de Tbilissi, avant de marcher jusqu'au parlement. Les étudiants en grève pour leur part annoncé qu'ils organiseraient des manifestations quotidiennes dans la première moitié de la journée à partir du samedi 18 mai. A Gori, le souvenir des bombardements russes. Manifestation à Gori, le 8 mai 2024. Photo Mariam Nikuradze En début de semaine, on a aussi manifesté à Gori, ville industrielle de 50.000 habitants au centre de la Géorgie, à une heure de route à l'ouest de Tbilissi à environ 10 km de l'Ossétie du Sud (Gori, où est né un certain... Joseph Staline). Il faut dire qu'à Gori, on ne garde pas un très bon souvenir des Russes. En août 2008, lors de la guerre russo-géorgienne (également connue sous le nom de seconde guerre d'Ossétie du Sud), l'aviation russe a bombardé la ville plusieurs reprises, faisant de nombreuses victimes, avant que les milices sud-ossètes, alliées aux forces russes, ne "finissent le travail". Human Rights Watch et l'ONG russe Memorial (depuis interdite par le Kremlin) avaient alors parlé de véritables "pogroms". Manifestation à Gori, le 8 mai 2024. Photo Mariam Nikuradze A Gori, pour de nombreux manifestants, la lutte contre la "loi sur les agents étrangers" s'inscrivait dans le cadre d'une lutte plus large contre l'impérialisme russe, écrit Mariam Nikuradze, co-rédactrice en chef d' Open Caucasus . Ana Trapaidze, l'une des organisatrices de la manifestation, souligne que la "loi russe" ne vise pas la transparence, comme le prétend le gouvernement. Elle attire l'attention sur les amendements au code des impôts récemment adoptés concernant la propriété dans les zones offshores. « Vous pouvez transférer vos actifs de l'étranger vers la Géorgie sans que personne ne pose de questions » , ajoute-t-elle. « Et pendant ce temps-là, ils voudraient que nous désignions à la vindicte des militants des droits de l'homme et que nous les désignions comme "agents de l'étranger". On est déjà passés par là, on ne reviendra pas là-dessus ! » La rédaction des humanités , avec Alyssa G., correspondante à Tbilissi. Tbilissi, mai 2024. PORTFOLIO DIMA ZVEREV C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, le travail de notre petite rédaction et là, concrètement, celui d'Alyssa G., notre jeune correspondante à Tbilissi. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

A Tbilissi, la folle soirée du 11 mai

A Tbilissi, la folle soirée du 11 mai

Jesse Owens, biographie-roman d'une légende

Jesse Owens, biographie-roman d'une légende

Jesse Owens, lors d’un 200 mètres aux Jeux olympiques de 1936 de Berlin. Photo Associated Press Après Che Guevara, Martin Luther King et Toussaint Louverture, le romancier et dramaturge Alain Foix consacre aux éditions Gallimard une nouvelle biographie-roman à Jesse Owens, légende de l'athlétisme mondial, quatre fois médaillé d'or aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, et à qui Adolf Hitler refusa de serrer la main. Pour les humanités / journal-lucioles, entretien exclusif accompagné de bonnes feuilles et d'un somptueux album photos. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI "Aucun athlète n’a peut-être mieux symbolisé le combat de l’humanité contre la tyrannie, la pauvreté et l’intolérance raciale." (Jimmy Carter, Président des États-Unis, 1977-1981)   Né J.C (James Cleveland) comme Jésus Christ, dans un foyer croyant, il est devenu J.O (Jesse Owens) comme Jeux olympiques. Il est entré dans l'Histoire pour avoir remporté, comme personne avant lui, quatre médailles d'or en 1936, aux Jeux olympiques de Berlin, qui plus est au nez et à moustache de Hitler, fort courroucé de voir triompher un athlète noir dans l'enceinte du gigantesque Olympiastadion de Berlin, qui devait consacrer la "race aryenne"... Jesse Owens : une légende. Pourtant, confie Alain Foix qui vient de lui consacrer une biographie-roman (Gallimard Folio), Jesse Owens n'était pas un "super héros", même pas quelqu'un qui faisait manifeste de sa "couleur de peau". Né en Alabama, dans ce sud raciste qu'a évoqué Billie Holliday dans Strange fruit , petit-fils d'esclaves et dernier d'une fratrie de 11 enfants, Jessie Owens a appris a baisser les yeux face aux blancs. C'est pourtant un blanc, Charles Riley, fils d'Irlandais pauvres venus travailler dans les mines de l'Ohio, qui a repéré le jeune garçon et a su deviner dans sa foulée la promesse d'un champion. Cette légende, Alain Foix la narre avec la verve du romancier, sans trahir cependant l'exactitude la biographie. Et l'on ne saurait en outre se plaindre de quelques "échappées", hors de la stricte "biographie", par exemple lorsqu'Alain Foix, en quelques paragraphes particulièrement bien ciselés, évoque le contexte ces fameux Jeux olympiques de 1936 sous bannière nazie. Alain Foix n'en est pas à sa première biographie : avant Jesse Owens, Che Guevara, Martin Luther King et Toussaint Louverture. Son écriture est gouleyante, sans jamais être sirupeuse : il y a du rhum blanc, du sucre de canne et du citron vert, comme dans le ti punch dont a le secret la Guadeloupe, terre nourricière de l'auteur, qui y a dirigé la Scène nationale. Dramaturge et metteur en scène, il dirige aujourd'hui le Bazar Café, tiers-lieu culturel à La Charité-sur-Loire, où vient d'avoir lieu, comme chaque année depuis 2005, le Festival du Mot. / J-M. A. ENTRETIEN "Mon principe, c'est d’entrer dans le personnage, d’être avec lui, de le faire vivre de l'intérieur" Les humanités -  Roman ou biographie ? Comment définirais-tu le livre que tu viens de consacrer à Jesse Owens ? Parce que tu es romancier, est-ce que c'est une biographie ? Comment tu définirais ce livre ? Alain Foix  - Mes biographies sont un peu particulières, c'est-à-dire que je les écris comme des romans, même si ce sont vraiment des biographies.   Les humanités -   Comment as-tu rencontré Jesse Owens ? Alain Foix –  D’une certaine manière, je l'ai rencontré petit. Quand j'étais athlète, Jesse Owens était un peu mon idole. Il se trouve que Gallimard, où j’ai déjà publié trois biographies, avait envie que j'écrive sur Jesse Owens, et m'a donc commandé ce livre. Gérard de Cortanze, qui était à l'époque directeur de la collection, est aussi un fan d'athlétisme et il savait que cela ne pouvait que m’intéresser. Entre temps, Gérard de Cortanze est parti, mais Gallimard a gardé l’idée. Les humanités -   Il n'y a aucune biographie à ce jour en français de Jesse Owens ? Alain Foix –  Si, il y en a quelques-unes, mais la mienne est différente. Mon principe, c'est d’entrer dans le personnage, d’être avec lui. Je le fais vivre de l'intérieur, en essayant d'être au plus près de sa vérité, de comprendre sa démarche, et aussi son environnement… Je le mets en situation. Je suis aussi dramaturge, donc cette question de mise en situation ne m’est pas étrangère. Les humanités -   Que dirais-tu, en quelques mots, à des jeunes qui n'auraient encore jamais entendu parler de Jesse Owens ? Alain Foix –  Je dirais que c'est un vrai héros, mais pas un "super héros" du genre Superman. C'est un vrai héros dans le sens où il va au bout de lui-même, il affronte les difficultés, et il arrive à les vaincre. Parfois, il a aussi des problèmes avec la vie. C'est un personnage complexe, comme tous les personnages que j'aborde dans mes romans et biographies. Au fond, j’essaie de voir comment un personnage se construit dans sa propre complexité.(…) Aux Jeux olympiques de Berlin, en 1936, il remporte le 100 mètres, le 200 mètres, le 4 x 100 mètres et le saut en longueur. C'est la première fois qu'un athlète remporte quatre médailles d'or aux Jeux olympiques, de plus un athlète noir. Or, on est dans une situation tout à fait particulière, puisqu'on est en 1936, Hitler a pris le pouvoir trois ans auparavant, c'est donc l'époque du Troisième Reich. Les Jeux olympiques n'ont pas été attribués à Hitler, comme on croit. Les Jeux olympiques avaient été attribués à Berlin avant qu'Hitler ne prenne le pouvoir. Et Hitler, au départ, ne voulait pas ces Jeux olympiques, d'abord parce qu’il n'était pas très fan de sport. Mais Goebbels l’a convaincu que c’était l'occasion de montrer au monde entier la puissance de l'Allemagne… Aujourd'hui, il y a cette flamme olympique qui est en train de courir depuis Athènes jusqu'à Paris. Il faut savoir que c'est une idée nazie, de l'Allemagne hitlérienne : il fallait allumer la flamme avec un miroir qui reflète le soleil. Il y avait 4.600 relayeurs qui se relayaient pour arriver jusqu'à Berlin. L'idée qui était derrière, en fait, c'était de montrer qu'il y avait une liaison organique entre les Grecs et les Aryens, car pour la théorie nazie, les Aryens étaient les ancêtres des Grecs modernes. Les humanités -    Pour revenir à Jesse Owens, il gagne ces compétitions que tu viens d'évoquer, et Hitler refuse de lui serrer la main ? Alain Foix –  Hitler refuse de lui serrer la main, comme il refusait de serrer la main à tous les noirs, juifs, tziganes, etc. Au départ, il ne saluait que les vainqueurs « aryens ». Le président du comité olympique a dit « ce n'est pas dans le protocole, soit, vous serrez la main à tout le monde, soit vous le faites derrière les tribunes, mais pas officiellement, vous ne pouvez pas faire de discrimination. Hitler a donc préféré ne saluer personne, mais recevoir certains athlètes dans une loge privée.   Les humanités -  Tu disais que Jesse Owens est un héros et en même temps, que c'était un homme ordinaire. Ça n'est ni Martin Luther King, ni même les athlètes noirs-américains qui, en 1968 à Mexico, ont levé le poing sur le podium. Alain Foix –  Ce n'était pas quelqu'un de violent, c'était un homme très calme. Et ce n'était pas un intellectuel qui était aussi un intellectuel. Ce n'était ni un Martin Luther King, ni un Che Guevara, ni un Toussaint Louverture, pour citer les trois personnages auxquels j’ai déjà consacré des biographies. Jesse Owens, c'est un homme qui avait des qualités extraordinaires, qu’il a travaillé grâce à des entraîneurs qui ont découvert ses talents, des entraîneurs blancs. Et d'une certaine façon, il n'a jamais conçu d'opposition radicale entre noirs et blancs. (…) Il y a autre chose chez lui, c'est qu'il essaie toujours de trouver le bon visage de quelqu'un. Et même chez l'ennemi, il va essayer de trouver ce qu'il y a de bon chez lui. Ça, C'est une de ses qualités, ce qui le rapproche d’ailleurs des Cherokees, parce qu’il a du sang cherokee, et les Cherokees avaient cette manière d’intégrer l’apport du colon…   Les humanités -  C'est très Édouard Glissant, ça ! Alain Foix –  Tout à fait. On est dans le métissage. Les humanités -  Comme tu l'as dit, c'est une biographie romancée, mais qui s'appuie sur des documents. J'imagine que tu y as passé beaucoup de temps. Alain Foix –  Oui : un an et demi à deux ans. Les humanités –  Et si dans cette quête, tu avais un élément à retenir, que tu ne savais pas de Jesse Owens, quelque chose qui t’aurait particulièrement marqué ? Alain Foix –  Il y a au moins deux choses qui peuvent paraitre anodines. Lorsqu’ il était petit, il était très maladif. Un jour, il a eu une espèce de bubon sur la poitrine, tout près du cœur. Et sa mère l'a opéré à vif parce qu'autrement, il allait mourir. La deuxième chose qui était intéressante à savoir, c'est que Jesse Owens fumait un paquet de cigarettes par jour et qu'il avait signé un contrat avec Lucky Strike. Sa photo était même imprimée sur les paquets de Lucky Strike ! Propos recueillis à Reims, le 14 mai 2024. BONNES FEUILLES (EXTRAIT) (...) Assis au milieu de ses adversaires dans la chambre d’appel sentant la sueur et le camphre, il s’est levé sans hâte de son banc à l’annonce d’une voix rude et nasillarde sortant des haut-parleurs Telefunken : « Jesse Owens, couloir 1, dossard 733 », et s’est dirigé calmement vers la lumière.   Les pointes de ses chaussures neuves claquent sur le sol en béton. De magnifiques chaussures de sprint en cuir souple comme il n’en a jamais eu, offertes par les frères allemands Adolf et Rudolf Dassler. Chaussures brunes à deux bandes latérales qui en accueilleront bientôt une troisième lorsque Adolf, séparé de son frère, les appellera Adidas, la marque aux trois bandes, tandis que Rudolf créera les Puma.   Deux frères au nez creux, cordonniers et fils de cordonnier qui ont senti le vent tourner. Un vent mauvais mais bon pour leurs affaires. Ils se sont inscrits dès mai 1933 au parti nazi, ce qui leur a permis d’équiper la Wehrmacht. De même que leur sens aigu des affaires leur a immédiatement fait subodorer que ce jeune noir*2 américain dont tout le monde parle déjà avec admiration serait l’Hermès aux pieds ailés qui communiquerait par le monde entier la réputation de leur entreprise.   Et c’est avec ces chaussures, faites sur mesure par des nazis pour des pieds si petits pour un homme de sa taille (il chausse du 39 pour 1,78 m), que Jesse Owens est prêt à entrer dans l’Histoire en ridiculisant la prétention nazie de la race supérieure.   Mais ce ne sera que la conséquence directe d’une chose pour lui essentielle et centrale : courir et gagner.   Il se sent si bien dans ses souliers, lui qui enfant courait pieds nus dans la lande d’Oakville, Alabama, sa ville natale. Ce petit va-nu-pieds qui n’avait rien, deux seuls vêtements pour couvrir sa nudité, un pour la semaine et l’autre pour le dimanche, aimait courir. La course, la seule chose qu’il possédait en propre, et par elle il exerçait sa liberté, sa toute-puissance sur le monde et sur lui-même. Comme tous les enfants de la Terre, il imaginait, dans la solitude et à l’abri des regards, son pouvoir sur l’univers. Pas si différent en somme du petit Jean-Christophe, héros éponyme du roman de Romain Rolland qui, sous le ciel allemand, commandait aux nuages en courant dans les champs.   Je n’étais pas si bon à cet exercice de la course, confia-t-il un jour, mais je l’aimais. C’est une chose que vous pouvez faire par vous-même et sur laquelle vous exercez votre pouvoir. Vous pouvez aller dans n’importe quelle direction, comme vous voulez, vite ou lentement, vous battre contre le vent si vous en avez envie, cherchant de nouveaux horizons, juste par la force de vos pieds et le courage de vos poumons.   De fragiles poumons en l’occurrence que ceux de ce garçon maladif, souffreteux, bronchiteux, subissant tous les hivers de terribles pneumonies, souci permanent pour sa mère Emma qui entourait de ses soins cet enfant inattendu, le septième de la fratrie, né si tard, au moment où elle pensait ne plus être en âge de procréer. Il était son petit miracle, ce cadeau que Dieu lui aurait fait à l’exemple d’Isaac né du ventre ridé de Sarah, femme d’Abraham. (...) Alain Foix PHOTOGRAPHIES Sur cette photo du 11 août 1936, Jesse Owens, au centre, salue lors de la présentation de sa médaille d'or pour le saut en longueur, aux côtés du médaillé d'argent Lutz Long, à droite, de l'Allemagne, et du médaillé de bronze Naoto Tajima, du Japon, lors des Jeux olympiques d'été de 1936 à Berlin. La médaille d'argent de Lutz Long, le sauteur en longueur allemand qui s'était lié d'amitié avec Jesse Owens lors des Jeux olympiques de Berlin en 1936, a été vendue aux enchères pour 488.000 dollars, une somme qualifiée de prix record pour un prix de deuxième place vendu aux enchères. Photo AP Un portrait de Jesse Owens, qui a remporté quatre médailles d'or aux Jeux olympiques de 1936 à Berlin, figure dans une exposition à Paris,  avant les prochains  Jeux olympiques d’été, qui montre comment les Jeux ont été un "miroir de la société" depuis le début du 20e siècle. Photo Laurent Cipriani / AP. A gauche : équipe d'athlétisme du collège - 1928 . Il s'agit d'une photo de l'équipe d'athlétisme du collège Fairmount, l'école que Jesse Owens a fréquentée de 1927 à 1930. Sur cette photo, Owens est vraisemblablement le garçon au troisième rang, troisième à partir de la droite, avec l'astérisque imprimé sur son maillot. Charles Riley, l'entraîneur d'athlétisme d'Owens, est l'homme au centre du dernier rang, portant un costume. A droite : équipe d'athlétisme du lycée - années 1930 . Jesse Owens a fréquenté l'East Technical High School de Cleveland de 1930 à 1933. Cette photo de l'équipe d'athlétisme de l'école, sur laquelle Owens et son coéquipier Dave Albritton se tiennent au premier rang derrière les trophées de l'équipe, aurait été prise pendant cette période. Source : Archives de l'Université de l'État de l'Ohio. Rencontre avec le maire de Cleveland Ray T. Miller . Après que Jesse Owens a établi trois records nationaux au championnat national d'athlétisme interscolaire qui s'est tenu à Chicago le 17 juin 1933, la ville de Cleveland lui a rendu hommage en organisant un défilé et une rencontre avec le maire Ray T. Miller. Sur cette photo, on le voit accepter une résolution "élogieuse" de la ville de la part du maire Miller (en costume blanc). À gauche du maire Miller se trouve le père de Jesse, Henry Cleveland Owens, et à droite de Jesse Owens se trouve sa mère, Emma Owens. Source : Bibliothèque publique de Cleveland. Les pieds les plus rapides du monde . Deux enfants du quartier - Margaret Coston et Clara Wright - admirent les pieds de Jesse Owens qui, quelques jours auparavant, a battu le record du monde du 100 mètres lors de la compétition d'athlétisme interscolaire de Chicago. Cette photo a été prise le 20 juin 1933. Source : Bibliothèque publique de Cleveland. Livraison de colis de Noël aux enfants nécessiteux . Pendant la période de Noël 1935, alors qu'il est l'un des héros sportifs les plus connus de Cleveland, Jesse Owens livre des colis de Noël aux enfants nécessiteux. Les colis ont été offerts par Alonzo Wright, propriétaire d'une station-service dans laquelle Owens a travaillé entre 1933 et 1936. On voit Owens donner un des paquets à Robert Shepherd, qui vivait au 9506 Cedar Avenue. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). Lutz Long . Selon Jesse Owens, il aurait probablement commis une faute et n'aurait pas remporté l'épreuve du saut en longueur aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 s'il n'y avait pas eu Lutz Long, un sauteur en longueur allemand qui participait également à l'épreuve. Long a calmé la nervosité d'Owens après ses deux premiers sauts ratés. Lors de son troisième et dernier saut, Owens s'est qualifié pour la finale de l'épreuve, qu'il a finalement remportée. Long, qu'Owens considérait comme un ami, fut plus tard enrôlé dans l'armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale et est mort au combat en Sicile en 1943. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). La parade de Cleveland . Jesse Owens est rentré aux États-Unis à la fin du mois d'août, après avoir remporté quatre médailles d'or aux Jeux olympiques de Berlin en 1936. Le 25 août, la ville de Cleveland a organisé un défilé en son honneur. Sur cette photo, on voit Owens passer en voiture devant une foule venus assister à l'événement. Le maire de Cleveland, Harold Burton, est à ses côtés (à droite). Source : Bibliothèque publique de Cleveland. Réception des jeunes arbres olympiques . Tous les vainqueurs des Jeux olympiques de Berlin en 1936 ont reçu des jeunes arbres pour commémorer leur victoire. Jesse Owens, qui a remporté quatre médailles d'or à ces Jeux olympiques, en a reçu quatre. Sur cette photo, Ruth Owens, son épouse, est représentée avec trois des jeunes arbres qui sont arrivés chez eux par la poste le 23 décembre 1936. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). Des retrouvailles avec l'entraîneur Riley. Le 18 mai 1946, Jesse Owens retourna à Cleveland pour assister à une célébration au lycée James Ford Rhodes qui rendait hommage aux 32 années de service dans les écoles publiques de Charles Riley, l'entraîneur d'athlétisme de Jesse Owens au collège et au lycée. Source : Cleveland Memory Project (collections spéciales de l'université d'État de Cleveland). C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles. Pas encore prêt à vous abonner ? "Acheter" cet article 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Raimund Hoghe s'en est allé.

Raimund Hoghe s'en est allé.

Photo José Caldeira En hommage à Raimund Hoghe, "l'espace-temps de la présence au monde" Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI 14 mai 2021, 23 h. A l'instant. Apprendre la mort de Raimund Hoghe. Ex-dramaturge de Pina Bausch, immense chorégraphe-metteur en scène.
Pas pour me vanter, mais j'ai été le premier à présenter son travail, en France, au Théâtre de la Bastille. Avec son premier solo, prodigieux, " Meinwärts ".
Forcément nous étions amis. En plus d'être un immense artiste, Raimund était (il me coûte de dire "était") un être d'une sensibilité extraordinaire attentive, généreuse, humaine quoi.
En 2003, à la demande la revue " DITS " en Belgique, j'avais écrit un texte sur lui, ""L’espace-temps de la présence au monde". Ce texte avait touché Raimund. Ci-dessous, en intégralité.
Raimund était un ange. En 2010, au Centre Pompidou, Raimund Hoghe avait présenté un spectacle-hommage à Dominique Bagouet, dont il disait : « Je me souviens d'une sensation de tendresse et d'humanité dans son travail que je ne vois que très rarement aujourd'hui. C'est quelque chose de perdu, et c'est de cette perte que je voudrais faire partir ma création. J'aimerais également qu'apparaisse cette métamorphose de la mémoire que provoque un souvenir relu à l'aune de notre temps présent. » Mémoire « des voix chères qui se sont tues » , celle de Bagouet, mais aussi, celle d'Hervé Guibert, celle encore de Federico Garcia Lorca, celles enfin d'une période, les années 1980, hantée par les ravages du sida. Cette pièce s'intitulait "Si je meurs laissez le balcon ouvert". Titre emprunté à un poème de Federico Garcia Lorca : Outremonde Adieu Si je meurs
laissez le balcon ouvert.

L'enfant mange des oranges.
(De mon balcon je le vois)

Le moissonneur fauche le blé.
(De mon balcon je l'entends)

Si je meurs
laissez le balcon ouvert !
Ce soir, cher Raimund, promis, je laisse le balcon ouvert. Jean-Marc Adolphe, 14 mai 2021 Raimund Hoghe, Skyroom Project,  festival Crossing the Line à New York, 2010. Photo Erin Baiano / New York Times "L’espace-temps de la présence au monde"
Venir au monde. Chacun, à l’instant de sa naissance, vient au monde. C’est dire que l’événement de cette venue est évidemment marqué par la plus singulière nouveauté, en même temps qu’il se déploie dans une communauté d’appartenance, le monde, qui a commencé et se terminera bien au-delà des durées de vie de chacun.
Et ensuite ? Dans le temps que chacun passe à être venu au monde, se logent toutes sortes d’occupations, qui meublent ce temps, et parfois le rendent habitable, parfois insupportable. Nous sommes une espèce chronophage, qui consomme le temps sous toutes les formes de leurres et d’activités que l’ingéniosité humaine, puis industrielle, a su déployer. Il est facile d’oublier, face à tant de tentations plus ou moins satisfaites, que "venir au monde" est un événement que rien n’achève. Se demande t-on assez ce qui, dans le devenir de notre propre humanité, a lieu d’être?
Raimund Hoghe est né dans un pays qui s’était rallié à l’extermination d’autrui. Il y a grandi sans grandir tout à fait. Enfant bâtard, né d’un père qu’il n’a pas connu. Enfant malade, dans l’après-guerre où la rareté des médicaments qui auraient pu le soigner a fait de sa venue au monde une « malformation », un dos non conforme qui s’est voûté avant l’heure, s’est érigé en bosse que l’enfant devenu homme porte toujours avec lui. Ce n’est évidemment pas accessoire. Cela fonde un corps, différent, marginal, et cependant humain, qui va chercher des lieux d’amour dans un monde toujours enclin rejeter les "pas comme". Encore aujourd’hui ? Encore aujourd’hui. « Les Allemands n’aiment pas les gens de petite taille » , dit Raimund Hoghe : « Il demeure un réel problème de regard sur la différence en Allemagne. Des régions entières sont à déconseiller à un noir qui aurait envie de s'y promener. Il y courrait de réels dangers. Regardez la rue allemande : il y a une tendance à l'allure stricte, plutôt uniforme. Plus qu'ailleurs. Je voyage beaucoup, j'observe. Et si vous m'accompagniez, je vous assure que vous seriez étonné par le regard porté sur moi. Une personne difforme physiquement, si elle est dans un foyer, ou à la limite au coin de la rue en train de mendier, ça passe. Mais que mon aspect soit ce qu'il est, et que j'ai une vie sociale aussi riche et développée, est une chose souvent reçue avec malaise » (1).
Raimund Hoghe a fait de l’art d’être différent une façon de questionner ses semblables. Il a d’abord consigné dans l’écriture cette quête d’appartenance au monde des autres. Dans le quotidien Die Zeit , il a fait office de portraitiste-conteur, narrant des « parcours en dehors des normes » , jetant tour à tour son dévolu sur des marginaux comme sur des personnalités de premier plan ; chaque portrait dessinant en filigrane les visages d’une époque. (2). Simultanément, il aura été, dans la coulisse du Tanztheather de Wuppertal, le "dramaturge" de Pina Bausch, tout au long d’une décennie, de 1980 à 1990. Quelle est la fonction d’un "dramaturge" dans les paysages de la danse-théâtre auxquels Pina Bausch a su donner des contours et des reliefs inédits ? Honnêtement, on ne sait pas. Dans la tradition du théâtre germanique, le "dramaturg" est le porte-parole du texte, une sorte de garant du sens. Mais chez Pina Bausch, aucun texte pré-existant ne vient tramer l’action : la mise en jeu de situations issues d’improvisations, et leur assemblage sur le mode du collage, répondent à ce que Witkiewitz qualifiait de « logique interne du devenir scénique » . Il ne s’agit plus, dans cette optique, de "venir sur scène", mais de "venir à la scène" (comme on vient au monde) et ce "devenir scénique" est habité des présences singulières qui l’incarnent, dans une multiplicité de lieux d’être qui rendent obsolète l’idée même de "personnage". On imagine alors le "dramaturge" Raimund Hoghe en observateur de ces lieux d’être, en veilleur d’un espace où les différences les plus insolites, voire les plus saugrenues, peuvent enfin s’exprimer sans le souci de la conformité aux normes sociales. Ce soir, on joue. Mais dans la répétition même, et pas seulement le soir du spectacle, le "jeu" s’éprouve et se révèle, à chacun et communément : « entre la solitude et la compagnie, il y a un geste qui ne commence en personne et qui se termine en tous » , écrit le poète Roberto Juarrroz. Telle serait la trajectoire de ces « histoires de théâtre dansé » que Raimund Hoghe a réunies dans un livre qui, loin de théoriser sa collaboration avec Pina Bausch, éparpille des fragments échappés de la scène, les collecte de façon apparemment aléatoire.

Quand et comment commence le besoin de créer ? Question irrésolue, où se niche le mystère d’une origine polyphonique, à jamais perdue dans l’enfance. Au moment où il cesse d’être le dramaturge de Pina Bausch, Raimund Hoghe entreprend de créer quelques solos avec des danseurs issus du Tanztheather de Wuppertal. Ainsi débute pour lui un processus d’individuation de l’acte de créer, qui passe encore par le corps de l’interprète, lieu et foyer d’une projection de soi, hors de soi, véritable déclaration d’amour à l’altérité de la danse, sublimation chaque fois rejouée du « Je est un autre » . Raimund Hoghe, alors, se tient à la lisière de la scène. Juste au bord. Pas tout à fait dans le noir, pas encore dans la lumière. Venir au monde peut aussi se dire voir le jour .
En 1994, le solo avec lequel Raimund Hoghe devient enfin son propre interprète porte un titre emblématique : Meinwärts , "Vers moi-même". Toute création est, aussi, une création de soi. Raimund Hoghe en fait le cœur même de sa démarche naissante, que l’on dira, faute de mieux, auto-biographique. Meinwärts s’ouvre sur la silhouette nue de Raimund Hoghe, de dos, tentant vainement de s’accrocher à un trapèze suspendu. Inaccessibilité, peut-être, des jeux de l’enfance refusés à l’enfant bâtard et différent. Scène primitive : dans ce dévoilement de soi qui ouvre le chemin, Raimund Hoghe n’exhibe pas sa bosse, il dit simplement : voilà ce que fut mon enfance, voilà qui je suis. Il y aurait beaucoup à écrire sur la place du dos dans la frontalité des arts de la scène (3). On se contentera ici de mentionner un solo de Trisha Brown (suggéré à la chorégraphe américaine par Robert Rauschenberg) entièrement dansé de dos, If you couldn’t see me . Insoupçonné de la vision. Le dos comme envers du visage. « Si vous ne pouviez pas me voir » : dans ce jeu où Trisha Brown questionne la perception du spectateur, lui refusant le face-à-face, elle donne à voir cette vérité physiologique : le dos est le véritable visage de sa danse. Dé-visager cet envers, c’est accéder à une certaine pré-expressivité du geste contemporain. Le présent musculaire de l’instant dansé résulte d’une architecture patiente : l’histoire d’un corps est sa mémoire ; paysage humain où se forment de nouvelles représentations. Ce que montrait fort judicieusement une séquence de Splayed mind out (1997), le spectacle que Meg Stuart avait conçu avec Gary Hill : une danseuse livrait son dos à l’effet de loupe d’une caméra braquée sur lui, et les seuls mouvements de la colonne vertébrale et des omoplates animaient d’étranges géographies corporelles.
Dans l’exposition première du dos de Raimund Hoghe, quelques spectateurs indisposés n’auront vu qu’incitation "malsaine" à un voyeurisme compassionnel. A un journaliste du Frankfurter Rundschau , qui lui demandait précisément ce qui l’avait « poussé à monter sur scène » , Raimund Hoghe répondait : « Justement parce qu’on ne voit pas souvent des corps comme le mien, et parce que je pense qu’ils ont eux aussi le droit d’exister. (…) Je peux donner corps à une musique sentimentale d’une façon différente qu’un corps parfait. La fêlure est toujours perceptible chez moi. L’avenir des corps m’intéresse aussi beaucoup, à travers la génétique par exemple : un corps comme le mien n’existerait plus. On en aurait fini avec les corps hors normes. Pour beaucoup, le fait de voir sur scène un corps comme le mien est une provocation. (…) Ils reculent alors devant eux-mêmes. Il existe une théorie affirmant que les spectateurs veulent voir sur scène des corps auxquels ils peuvent s’identifier. Avec mon corps, cette identification n’a plus lieu d’être, personne n’a envie d’avoir mon corps. Donc le spectateur est renvoyé à son propre corps, comme un voyeur ». (4)
S’il y a toujours dans la danse ou dans le théâtre un travail de composition d’une altérité, Raimund Hoghe, depuis sa seule présence, vient d’emblée à la scène avec un corps autre, et cette différence, au-delà de l’intime qu’elle met en jeu, est en soi politique. A l‘opposé des "corps sains", parfaits, que véhicule souvent une certaine idéologie (du) spectaculaire. Se souvenir que l’un des tout premiers films de propagande nazie, Les chemins de la force et de la beauté ( ICI ), exaltait la vision de corps triomphants, aguerris par la seule activité physique. Le corps de Raimund Hoghe est un négatif possible à cette terrifiante uniformisation d’un corps glorieux. Et cette venue, au monde et à la scène, d’un corps difforme condense dans sa singularité la violence de l’Histoire. Car Raimund Hoghe, d’une voix sans affect, qui n’est pas celle d’un "acteur", parsème son solo de bribes de sa propre biographie. Il y adjoint une évocation de Joseph Schmidt, célèbre ténor juif (et lui aussi « de petite taille » ) persécuté par les nazis dans les années 1930. Et loin de s’en tenir au seul passé allemand, Raimund Hoghe lance des passerelles hardies dans le présent en associant aux victimes du nazisme les ravages du sida. Il énonce tout cela dans un geste dont la forme n’est en rien vindicative : il dispose sur le plateau du théâtre des portraits d’amis disparus, lit des courriers qu’ils lui ont adressé ; ou encore raconte brièvement des scènes vues dans le métro ou dans la rue. Dans Lettere amorose (1999), Raimund Hoghe évoque le sort des étrangers et des réfugiés, à partir de lettres d’amour ou d’anecdotes du quotidien, dans lesquelles l’horreur surgit sans crier gare. Le réel ultra-subjectif d’un homme devient ici proposition de lecture d’une histoire commune. Et c’est depuis cette extrême subjectivité qu’advient ce qui a lieu d’être sur une scène.
Bien évidemment, la différence physique ne saurait à elle seule constituer le lieu d’être d’un spectacle. A partir de Meinwärts , Raimund Hoghe n’a cessé de ramifier les contours d’un autoportrait mis en regard du monde. « Lorsque je travaillais à mon premier solo » , confie t-il, « j'ai commencé par le faire non pas dans un studio, mais dans mon appartement, le plus souvent le soir, À la nuit tombée. Une fenêtre me servait de miroir. Dans l'obscurité elle reflétait mes mouvements et la pièce où je me trouvais. Mais en même temps il était encore possible de regarder vers l'extérieur. (…) Peut-être ces premières tentatives de répétitions devant la fenêtre reflètent-elles aussi ce qui m'intéresse au théâtre : la relation entre le monde intérieur et le monde extérieur, le personnel et le commun, la proximité et la distance, le rêve et la réalité, le passé et le présent » .
Chambre séparée (1997), puis Another Dream (2000), passent au tamis de la mémoire le sable du temps révolu. Les années 50 et 60 prennent corps dans des refrains d’époque, se distillent en quelques touches où se percutent le temps du quotidien et celui de l’Histoire. Ainsi, dans Another Dream , Raimund Hoghe se souvient de sa sœur en train de laver l'escalier de la cave alors qu'on annonce l'assassinat de Kennedy. Ici et ailleurs. L’espace de la scène est pour Raimund Hoghe le lieu même d’un espace-temps, chambre noire où se ritualise la nostalgie de ce qui a eu lieu. Le chorégraphe japonais Hideyuki Yano, qui avait constitué une compagnie en France dans les années 1980, parlait de la scène comme « fragment d’un espace mental » . C’est de cela qu’il s’agit chez Raimund Hoghe, dans un travail de remémoration qui défait l’agitation quotidienne et agence l’espace et le temps du geste comme dans un jeu de patience. Objets minutieusement disposés sur scène, loupiotes et bougies délicatement installées, inscriptions qu le spectateur perçoit sans toujours les déchiffrer… Raimund Hoghe installe le temps de sa présence dans le volume du regard, en déplie les anfractuosités secrètes.
« Il faut jeter son corps dans la lutte » , dit-il parfois en citant Pasolini. Mais Raimund Hoghe a su inventer une lutte ascétique, tissée d’événements minuscules dont la densité cérémonieusement mise en scène dit l’essentielle fragilité de ce qui vient au monde. Dans son plus récent spectacle, Young people, old voices (créé dans le cadre de Bruges 2002), Raimund Hoghe invite douze jeunes gens à partager ce « sentiment d'une stupeur personnelle face à ce qui est simple, face à ce qui va de soi, ce qui est quotidien » . D’une génération à l’autre, inventer un art du passage qui saurait transmettre cette part d’humanité commune, où devrait s’enraciner, à partir du refus de dominer, la belle diversité de chacun. Hors des territoires usuels de la danse ou du théâtre, Raimund Hoghe donne à voir, dans l’inédit paradoxal d’une représentation, la virtualité réelle des présences, solitaires et communes, qui contiennent le monde.

Jean-Marc Adolphe
texte paru dans la revue DITS n° 2 (publication du MAC's - Musée des Arts Contemporains), Belgique, 2003

(1) - Ces portraits ont été rassemblés dans plusieurs livres : Schwäche als Stärke ("La faiblesse est une force"), 1976 ; Anderssein. Lebensläufe ausserhalb der Norm ("Être différent. Des parcours en dehors des normes"), 1982 ; Wo es nichts zu weinen gibt ("Où il n’y a pas de quoi pleurer"), 1987/90 ; Zeitporträts ("Portraits d’une époque"), 1993.
(2) - Entretien avec Gérard Mayen, pour le site internet de la revue Mouvement , Festival Montpellier-Danse, 2001.
(3) - On ne peut que renvoyer, à ce propos, au magnifique essai de Georges Banu, L’Homme de dos , qui tente une étude comparée des représentations du dos en peinture et dans le théâtre.
(4) - Entretien avec Florian Marzacher, Frankfurter Rundschau , 21 mars 2002. http://raimundhoghe.com/ Raimund Hoghe. Illustration Francis Braun. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre petite rédaction. Cet article vous a intéressé ? Alors, pourquoi pas lui dédier 1 € ? (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Live from Tbilisi (May 13). Holding the night

Live from Tbilisi (May 13). Holding the night

In photos and videos, continuation and not end of the mobilization against the proposed “Russian law” in Georgia. On the night of May 12 to 13, 2024, youth held a “watch picket” around Parliament. The bill will undoubtedly be adopted this Tuesday May 14, but mass has not yet been said. To grow, or simply continue, the humanities , journal-fireflies, needs you. To subscribe: HERE . To subscribe to our newsletter: HERE The young Georgian Prime Minister, Irakli Kobakhidze, and his mentor, the pro-Russian oligarch Bidzina Ivanishvili, consider themselves the new geniuses of the Carpathians (except that Georgia is the Caucasus more than the Carpathians). Until the end, they will persist in promulgating a “Russian law” contested by a majority of the population, particularly by young people. Obviously: according to Irakli Kobakhidze, who claims to base himself on a “scientific study”, his opponents have an IQ “below average”. The worrying authoritarian drift of the Georgian Dream party, initially classified as center-left, can be explained by the prospect of the next legislative elections, next October, which it fears losing. The law on "foreign agents", revoked for the first time last year, aims to establish provisions which will make it possible, following Putin's model, to muzzle independent media, NGOs and associations, and opposition parties. As Putin showed in Russia, "electoral" victory is much easier when oppositions are harassed or banned, even "poisoned". To achieve such ends, the aptly named “Georgian Dream” is ready to renounce its European commitments, even though they are enshrined in the Georgian constitution. This Monday, May 13 in the early morning, despite a huge demonstration in Tbilisi on Sunday, May 12 and a night of vigil around the Parliament, the legal committee of the Georgian parliament approved the third reading of the draft "Russian law" in less than one minute and while opposition MPs were prevented from entering Parliament. A final plenary session will take place this Tuesday, May 14. There is no doubt that the government will continue its stubbornness. The protest continues with the prospect of a general strike, which begins this Monday in most universities in the country. This youth has no desire to “become Russian”; her dream is a dream of Europe and democracy. To what extent can a power be despised and sent back into the limbo of a suffocated desire? / Jean-Marc Adolphe Between 11 p.m. and midnight Between midnight and daybreak At sunrise At 7:30 a.m. , first arrests The Georgian government's "special forces". Photo DR At 8:15 a.m. (in Georgia), the legal committee of the Georgian Parliament has just adopted the draft “Russian law” in third reading. The “session” lasted less than a minute! And opposition MPs were prevented from entering parliament. Never seen before in the history of Georgia! Final step: the “Russian law” will be examined in plenary session this Tuesday, May 14. The editorial staff of the humanities , with the collaboration of Alyssa G., correspondent in Tbilisi. It's time to... ...support the humanities / firefly journal, the work of our small editorial team and there, concretely, that of Alyssa G., our young correspondent in Tbilisi. Not ready to subscribe yet? A new formula: “buy” this item for €1 (small streams make big rivers): HERE Georgian suite: In Tbilisi, the crazy evening of May 11: https://www.leshumanites-media.com/post/a-tbilisi-la-folle-soir%C3%A9e-du-11-mai Understand the stubbornness of the ruling party: https://www.leshumanites-media.com/post/a-quoi-r%C3%AAve-le-r%C3%AAve-g%C3%A9orgien-par-alexander -atasuntsev Manifesto for another Europe: https://www.leshumanites-media.com/post/manifeste-pour-une-autre-europe Georgia, a European dream! Serious ? https://www.leshumanites-media.com/post/g%C3%A9orgie-un-r%C3%AAve-d-europe-s%C3%A9rieux Tbilisi, night of May 2. # NoToRussianLaw https://www.leshumanites-media.com/post/tbilisi-g%C3%A9orgie-nuit-du-2-mai-notorussianlaw May 1st live from Tbilisi https://www.leshumanites-media.com/post/1er-mai-en-direct-de-tbilisi-g%C3%A9orgie

In Tbilisi, the amazing evening of May 11

In Tbilisi, the amazing evening of May 11

Tbilisi, on the evening of May 11, 2024. Photo Ezz Gaber “A few thousand” demonstrators according to the AFP, 50,000 according to the Reuters agency, 300,000 according to les humanités estimates. On the evening of May 11, a gigantic crowd completely blocked the center of Tbilisi to oppose the proposed “Russian law” that the government wants to impose. Story in images and videos below. Despite the almost total silence of the French press and the political class, and while France has just signed an economic partnership with the current Georgian government, les humanités reaffirm their support for the Georgian people and their desire to Europe and democracy. While a general strike is looming from Monday, Georgians are invited to hold the night of May 12 to 13 in front of Parliament. To grow, or simply continue, the humanities , journal-fireflies, needs you. To subscribe: HERE . To subscribe to our newsletter: HERE 949 characters, including spaces. This measures the importance given by the AFP to the monster demonstration (unheard of in Georgia) which, on the evening of May 11, 2024, completely blocked the city center of Tbilisi. Of this enormous crowd, the AFP saw nothing or almost nothing: the report, complacently taken up by Libération and Le monde, without correction, spoke of “several thousand demonstrators”. And patati patata, with a sentence that means nothing: “In the crowd, which converged on Europe Square, demonstrators displayed the flags of Georgia and the European Union – Georgia has officially been a candidate for membership since December 2023 – despite this text which its detractors consider similar to Russian legislation used against the opposition. » (in Le Monde ). In journalistic jargon, this is called "pissing copy." We are here at the limit of disinformation; impression accentuated by the photo (AFP) chosen by Le Monde to illustrate the dispatch: we can indeed see a few thousand demonstrators there, hardly more. Left: AFP photo published by Le Monde . Right: photo published on the evening of May 11 on the humanities Facebook page . Only “a few thousand people”, when estimates relate to 300,000 demonstrators, in a country of 3.7 million inhabitants! Photo Ezz Gaber France-Georgia: start-ups rather than democracy And while the Georgian people massively demonstrate their desire for Europe, Emmanuel Macron's France says nothing. Worse: on the website of the French Embassy in Georgia, the French ambassador, Sheraz Gasri, appears all smiles (photo below) with the Georgian Minister of Finance Lasha Khutsishvili (met on May 2, with the contested Prime Minister Irakli Kobakhidze) and proudly announces the signing of an economic partnership "in the field of innovation and support for start-ups" between France and the current Georgian government! We could not be clearer in the contempt thus addressed by France to Georgian youth and their desire for Europe... There was at least one precedent, during Emmanuel Macron's first five-year term. In May 2021, during the brutal repression of the "social spring" in Colombia, condemned by the entire international community, and which left around a hundred young demonstrators dead (notably in Cali), France maintained its political and military cooperation with the extreme right-wing government of Ivan Duque... Tbilisi, on the evening of May 11, 2024. Photos and videos with the collaboration of Alyssa G., humanities correspondent in Tbilisi To go further (Georgian suite): Understand the stubbornness of the ruling party: https://www.leshumanites-media.com/post/a-quoi-r%C3%AAve-le-r%C3%AAve-g%C3%A9orgien-par-alexander -atasuntsev Manifesto for another Europe: https://www.leshumanites-media.com/post/manifeste-pour-une-autre-europe Georgia, a European dream! Serious ? https://www.leshumanites-media.com/post/g%C3%A9orgie-un-r%C3%AAve-d-europe-s%C3%A9rieux Tbilisi, night of May 2. # NoToRussianLaw https://www.leshumanites-media.com/post/tbilisi-g%C3%A9orgie-nuit-du-2-mai-notorussianlaw May 1st live from Tbilisi https://www.leshumanites-media.com/post/1er-mai-en-direct-de-tbilisi-g%C3%A9orgie It's time to... ...support the humanities / firefly journal, the work of our small editorial staff and there, concretely, that of Alyssa G., our young correspondent in Tbilisi. Not ready to subscribe yet? A new formula: “buy” this item for €1 (small streams make big rivers): HERE

A quoi rêve le "Rêve géorgien ?", par Alexander Atasuntsev

A quoi rêve le "Rêve géorgien ?", par Alexander Atasuntsev

Face à face policiers-manifestants, le 6 mai 2024 à Tbilissi. Photo Dima Zverev   GÉORGIE. Au début de l'année, le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, était considéré comme le principal favori pour les élections législatives qui se tiendront dans le pays en octobre. Sur la vague des succès économiques (dus à une heureuse coïncidence plutôt qu'à des actions délibérées du parti) et en prévision du championnat d'Europe de football, où la Géorgie fera sa première apparition, ainsi que des élections au Parlement européen, où les alliés potentiels du parti peuvent réussir, le "Rêve géorgien" a décidé de réintroduire le scandaleux projet de loi sur les "agents étrangers" au parlement. Dans un article pour Carnegie Politika (publication en ligne qui présente des analyses et des points de vue de grande qualité sur la Russie, l'Ukraine et l'espace eurasien), le journaliste indépendant Alexander Atasuntsev explique pourquoi il est si important pour le parti au pouvoir de prendre sa revanche sur l'opposition qui a empêché l'adoption du projet de loi l'année dernière - et quels sont les risques auxquels il sera confronté en raison de son désir de consolider son propre pouvoir.   Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Depuis plusieurs semaines, des manifestations font rage à Tbilissi, car les autorités tentent à nouveau de faire passer une loi scandaleuse sur les agents étrangers - la loi sur la "transparence de l'influence étrangère". Malgré les protestations croissantes, le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, n'a pas l'intention de reculer et est déterminé à faire passer la loi. Ils sont convaincus qu'ils ne risquent rien : leurs partisans ne se détourneront pas d'eux de toute façon, l'opposition ne sera pas en mesure de surmonter la fragmentation et l'Union européenne ne durcira pas sa politique à l'égard de la Géorgie. En revanche, les autorités pourront se venger de leur tentative ratée de faire passer une loi l'année dernière et affaiblir l'opposition. Cependant, le problème est qu'un tel scénario favorable pour le Rêve géorgien dépend de trop de "si". La politique du parti, qui brigue un quatrième mandat consécutif, devient irrationnelle et risque de tout perdre.   Au début de l'année 2024, "le Rêve géorgien" apparaissait comme le favori des prochaines élections d'automne. En décembre, il pouvait compter sur 36 % des voix. Les associations d'opposition les plus proches avaient environ 21 %. La popularité du parti était soutenue à la fois par l'essor économique du pays et par les réalisations en matière de politique étrangère - à la fin de 2023, la Géorgie sera officiellement reconnue comme pays candidat à l'adhésion à l'UE. Tout cela semble avoir donné tellement de confiance au "Rêve" qu'il a décidé de ne pas manquer un bon moment et de renforcer encore son pouvoir en faisant adopter la loi sur les agents étrangers.   Le parti au pouvoir considère que le contexte interne est favorable à cette démarche. La situation électorale en Géorgie n'a pas changé depuis de nombreuses années : la société est fortement polarisée. Le gouvernement bénéficie d'une cote de popularité d'environ 30 à 40 %, tandis que l'opposition fragmentée jouit d'une popularité bien moindre. Cela a suffi au Rêve géorgien pour remporter les élections à chaque fois, et aujourd'hui la logique du parti est que l'adoption de la loi n'aliénera pas ses partisans. Mais les opposants - les partis d'opposition et les ONG financées par l'Occident - risquent d'avoir la vie dure. Le patron du "Rêve géorgien" considère que le moment est opportun pour d'autres raisons. Tout d'abord, les élections ne sont pas assez rapprochées - elles n'auront lieu qu'en octobre. D'ici là, l'indignation aura eu le temps de s'apaiser. Deuxièmement, en juin, le Championnat d'Europe de football, où l'équipe nationale géorgienne s'est qualifiée pour la première fois de son histoire, contribuera à couvrir l'effet désagréable de l'adoption de la loi.   Le "Rêve Géorgien" ne se sent pas non plus menacé de l'extérieur. Bruxelles n'a plus de temps à perdre avec Tbilissi et il est peu probable que quelqu'un retire à la Géorgie son statut de pays candidat à l'UE. En outre, l'Europe est en pleine préparation des élections européennes de juin. Et "le Rêve géorgien" attend des résultats favorables de ces élections, car les autorités géorgiennes n'ont plus d'alliés dans la convocation actuelle. Tbilissi s'est d'ailleurs battu avec le dernier, le Parti socialiste européen, l'année dernière, en raison des déclarations homophobes de son Premier ministre. (…)   Les motivations personnelles sont également perceptibles dans la tentative de faire passer la loi sur les agents étrangers. Le "Rêve géorgien" est un parti vindicatif. Il a déjà tenté de faire passer cette loi au printemps 2023. En raison des protestations de masse, elle a dû être retirée à la fin. Mais une différence importante entre la situation de l'année dernière et celle d'aujourd'hui est que l'UE n'avait pas encore décidé d'accorder à la Géorgie le statut de pays candidat. Elle ne l'a reçu qu'en décembre 2023. L'oligarque Bidzina Ivanichvili, fondateur et président du "Rêve géorgien". Photo DR   Aujourd'hui, le projet de loi a été réintroduit sans rien changer à son essence. Cela suggère que le fiasco de l'année dernière a rendu le parti au pouvoir vulnérable et qu'il a décidé de se venger de son humiliation. Une autre différence dans la situation actuelle est que le fondateur du Rêve géorgien, l'oligarque Bidzina Ivanichvili, est revenu en politique. Il est ouvertement en faveur de la loi, affirmant que l'année dernière, elle n'a pu être adoptée que parce que l'opposition a trompé le public et qu'elle menaçait la stabilité politique du pays. Aujourd'hui, M. Ivanishvili est convaincu que les opposants au "Rêve" ne réussiront pas et que l'adoption de la loi aidera la Géorgie à défendre sa souveraineté et empêchera le "parti de la guerre globale" (comme il qualifie l’Occident) d'entraîner le pays dans un conflit avec la Russie.   Le nouveau Premier ministre Irakli Kobakhidze joue également un rôle important dans l'épopée de l'adoption de la loi. Sa nomination à la tête du gouvernement au début de l'année 2024 est la première chose qu'Ivanishvili a faite après son retour de l'ombre. Kobakhidze est probablement l'homme politique le plus scandaleux de Géorgie. Mais aussi très ambitieux - avant et après sa nomination au poste de premier ministre, il reste l'un des porte-parole les plus odieux du parti au pouvoir. Si Ivanichvili envisage de renforcer le pouvoir du "Rêve géorgien", Kobakhidze est exactement le type de politicien-soldat dont il a besoin.   Au cours de sa carrière politique, Kobakhidze a accusé l'Ukraine de vouloir entraîner la Géorgie dans une guerre avec la Russie, s'est opposé à la "propagande LGBT" et n'a jamais été étranger aux coups bas dans la lutte contre les opposants. Lors de la rébellion en Russie du groupe Wagner, Kobakhidze a accusé l'opposition géorgienne de vouloir, "si Prigojine réussit, entrer avec des chars non seulement en Abkhazie et à Tskhinvali, mais aussi de prendre Sotchi".   Et bien sûr, l'année dernière, alors qu'il occupait le poste de président du Rêve géorgien, il a soutenu avec zèle la loi sur les agents étrangers. Maintenant qu'il a été nommé Premier ministre, Kobakhidze est déterminé à montrer qu'il a la confiance en soi nécessaire pour aller jusqu'au bout. A tel point qu'il a refusé une invitation à se rendre à Washington parce que les Américains exigeaient la suspension de l'examen de la nouvelle loi comme condition du voyage.    Des enjeux de plus en plus importants   Ces dernières années ont été extrêmement fructueuses pour le "Rêve géorgien", même si, par endroits, elles ont ressemblé à des montagnes russes. Les années Covid, qui avaient sensiblement entamé la popularité du parti au pouvoir, ont été remplacées par la guerre en Ukraine, qui a permis au "Rêve" d'atteindre de nouveaux sommets en matière d'équilibre de la politique étrangère. Les autorités géorgiennes ont pu à la fois obtenir le statut de pays candidat à l'UE et améliorer les relations avec la Russie, qui a reconnu la Géorgie comme un pays non hostile. En outre, l'économie a été stimulée par les millions apportés par les Russes qui se sont installés en Géorgie. Cependant, un examen plus approfondi des actions du "Rêve géorgien"révèle que tous ses succès récents ont été davantage le résultat de tournants favorables dans l'environnement extérieur que le fruit de décisions stratégiques mûrement réfléchies. Les deux tentatives d'adoption de la loi sur les agents étrangers en sont des exemples frappants.  Photo Dima Zverev Le premier échec a montré que le "Rêve" peut commettre des erreurs grossières. Et il est fort possible que cette fois-ci, ses calculs échouent également. Les manifestants sont déjà plus nombreux que l'année dernière et les protestations elles-mêmes sont plus vives. Le nombre de personnes hospitalisées et détenues en témoigne. La base de soutien des opposants à la loi s'élargit. Même certains membres du clergé géorgien s'y opposent. Les manifestants sont accueillis par la présidente du pays, Salomé Zourabichvili. Les rassemblements vont se poursuivre et s'amplifier, mais leur apogée est encore à venir - lorsque le "Rêve" adoptera officiellement la loi.   Les opposants et les partisans du gouvernement sont unanimes sur un point : le désir de faire partie de l'UE. La résistance farouche de Bruxelles à la nouvelle loi pourrait donc causer de sérieux problèmes au "Rêve géorgien". L'UE a déjà déclaré que la nouvelle loi était inacceptable et qu'elle deviendrait un obstacle à l'intégration européenne de la Géorgie. Le 1er mai, le directeur général de la Commission européenne pour l'élargissement, Hert Jan Koopman, s'est spécialement rendu à Tbilissi. La réaction de l'UE pourrait devenir encore plus dure, car le parti "Rêve géorgien" lui-même montre que s'il n'est pas soumis à des pressions, il se détourne rapidement de la voie démocratique. L'année dernière, le parti a retiré la loi sous la pression de Bruxelles, mais dès que la Géorgie a reçu le statut de pays candidat, elle a été réintroduite au parlement sans modification.   Il est difficile de croire la version officielle des autorités géorgiennes selon laquelle l'objectif de la loi est d'accroître la transparence de la vie publique. Toutes les initiatives de ce type dans l'espace post-soviétique n'ont fait qu'aggraver la situation des droits et des libertés. C'était le cas en Russie, et une situation similaire est maintenant observée au Kirghizstan, autrefois considéré comme un État démocratique. Mais une différence importante entre ces pays et la Géorgie est que sa Constitution stipule l'obligation de se rapprocher de l'Union européenne.   Par conséquent, "le Rêve géorgien", qui était jusqu'à récemment promis à une nouvelle victoire électorale, risque maintenant de répéter l'erreur de l'année dernière et de chèrement la payer. De plus, cette fois-ci, les enjeux sont plus importants, ce qui signifie que l'issue pourrait être plus dramatique. Le "Rêve géorgien" est confronté à un choix difficile. Révoquer à nouveau la loi, c'est subir une humiliation encore plus grande qu'il y a un an. Ne pas l'abroger, c'est risquer l'avenir européen du pays, et avec lui son propre pouvoir.   Alexander Atasuntsev, pour Carnegie Politika https://carnegieeurope.eu traduction pour les humanités : Dominique Vernis Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Lvova-Belova : après les déportations d’enfants, les handicapés

Lvova-Belova : après les déportations d’enfants, les handicapés

Sofia Lvova-Belova "accueille" à Penza des personnes handicapées déportées de la région de Kherson, en novembre 2023. Photo DR Premier média à avoir révélé et documenté les déportations d'enfants ukrainiens, les humanités poursuivent l'enquête sur les "œuvres de bienfaisance" de la commissaire présidentielle russe aux droits de l'enfant (sic), Maria Lvova-Belova. A la tête d'une fondation qui gère un centre pour handicapés béni par le patriarche Kirill en personne, elle détourne leurs pensions (en plus d'énormes subventions d’État) pour améliorer son train de vie. Le tout en famille : avec sa sœur cadette, Sofia Lvova-Belova, elle a désormais entrepris de déporter des personnes handicapées depuis Kherson et d'autres régions occupées en Ukraine. Pourquoi ? Parce que ça rapporte... Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Voilà un nouveau crime de guerre à mettre à l’actif de Maria Lvova-Belova, la commissaire russe aux droits de l’enfant (sic), qui faire d’ores et déjà l’objet d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour le rôle central qui a été le sien dans les déportations d’enfants ukrainiens en Russie. Ce nouveau crime de guerre tient, de surcroit, du trafic d’êtres humains. De quoi s’agit-il ? L'agence d'investigation russe indépendante iStories, en collaboration avec l'ONG Ukrainian Reckoning Project, a pu établir que Maria Lvova-Belova déporte désormais, depuis la région occupée de Kherson et d'autres territoires que le Kremlin qualifie de "nouvelles régions" russes, des personnes en situation de handicap, notamment de handicap mental. Ces personnes handicapées sont toutes "relocalisées" dans le village de Bogoslovka, en banlieue de Penza, la ville de Lvova-Belova (à 540 kilomètres au sud-est de Moscou), au sein d’un complexe résidentiel pour personnes handicapées construit sur mesure, baptisé "Novye Berega" ("Nouveaux rivages"). "Novye Berega", le complexe résidentiel pour personnes handicapées dans la banlieue de Penza. Photo DR C’est là qu’en juin 2022, Maria Lvova-Belova avait reçu le patriarche Kirill, venu bénir en personne une si noble initiative, naturellement "caritative" et "inclusive", que les médias locaux qualifient de « projet unique en Russie et dans le monde » . Le patriarche Kirill, avec Maria Lvova-Belova, au complexe "Novye Berega", en juin 2022. Photos DR Dès le départ, en 2018, le projet de "Nouveaux rivages" a été soutenu par le Premier ministre de l'époque, Dmitri Medvedev, la présidente du Conseil de la Fédération de Russie, Valentina Matviyenko, et le gouverneur de Penza, Oleg Melnichenko. En 2022, Lvova-Belova présente le projet à Vladimir Poutine, qui promet de "charger le gouvernement de soutenir l'initiative aussi largement que possible". Six immeubles résidentiels, une église, un hôtel, un café, un atelier de poterie et un salon de beauté ont été construits sur le site. La construction de "Novye Berega" a coûté plus de 208 millions de roubles (2 millions d’euros), avec des fonds provenant de l'État, d'oligarques et d'entreprises locales. Selon iStories, les donateurs comprenaient l'ancien propriétaire du club de football de Chelsea, Roman Abramovitch, le magnat milliardaire du nickel Vladimir Potanin, l'oligarque ultra-nationaliste  Konstantin Malofeev et l’homme d’affaires Gennadi Timchenko, proche ami de Poutine. L’information est intéressante ; elle montre qu’avant même de rejoindre le parti Russie Unie (en 2019) et de devenir commissaire présidentielle aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova disposait déjà de puissants soutiens au sein de la nomenklatura russe. Le navire-amiral de Maria Lvova-Belova, c’est le "Quartier de Louis" un centre qu’elle a fondé en 2014 "pour l'adaptation sociale des personnes handicapées". Les projets gérés par ce "Quartier de Louis", dont "Novye Berega", ont reçu au total près de 160 millions de roubles (1,6 million de d’euros) des fonds présidentiels de "protection sociale" depuis 2017. Cet "organisme de bienfaisance" est une affaire de famille. Y ont successivement travaillé le propre père de Maria Lvova-Belova (qui s’amusait à collectionner sur son ordinateur des vidéos et photos pédo-pornographiques, lire ICI ), son mari, Pavel Kogelman (devenu prêtre orthodoxe en 2019), deux de ses frères, et sa sœur cadette, Sofia, dont on va reparler. Photo ci-contre : Sasha Seliverstova, décédée dans d'étranges conditions, en octobre 2022, au sein de l'institution gérée par Maria Lvova-Belova. Comme les humanités l'ont déjà relaté (en novembre 2022, lire ICI ) le "Quartier de Louis" a été très tôt suspecté de mauvais traitements envers les handicapés qui y sont "accueillis". Des journalistes qui avaient enquêté sur la mort d’un jeune homme décédé à l'hôpital clinique de Penza après avoir manqué deux dialyses successives, s’étaient aperçus qu’il n’avait pu payer le taxi pour se rendre à l’hôpital, sa pension étant intégralement affectée au remboursement d’un prêt que Maria Lvova-Belova l’avait obligé à contracter pour payer… ses frais de séjour. L’enquête a été étouffée, mais ce cas, apparemment pas isolé, a ressurgi en octobre 2022 avec le décès d’une jeune fille handicapée, Sasha Seliverstova, sans doute morte de carence alimentaire alors même que Lvova-Belova s’était servie de son image pour lancer une campagne de collecte de fonds naturellement "humanitaire" (Lire ICI ). Il faut savoir qu’en Russie, l'organisation qui héberge une personne handicapée est automatiquement considérée comme son tuteur légal, et reçoit 75 % de la pension du pupille en paiement de sa résidence. Une affaire juteuse, en quelque sorte. On comprend mieux pourquoi, depuis novembre 2023, des personnes handicapées ont été déportées de certaines régions occupées d’Ukraine vers « Novye Berega », le nouveau QG des « œuvres de bienfaisance » de Maria Lvova-Belova. En tant que commissaire présidentielle, elle ne peut plus gérer directement le « business ». Elle confié la direction de sa « fondation » à sa sœur cadette, Sofia Lvova-Belova, qui n’a, soit-dit en passant, aucun diplôme ni compétence pour gérer un tel établissement d’accueil. Mais pour détourner l’argent, oui, sans doute.   C’est sans doute de famille : Sofia Lvova-Belova jure ses grands dieux que les personnes handicapées déportées de Kherson ont été "évacuées" de leur plein gré, afin de les "protéger" : « Nous les avons déjà acceptés dans notre grande famille. J'ai tout de suite compris qu'ils resteraient » . Selon elle, les pensionnaires des territoires occupés font même la queue pour avoir la "chance" de séjourner à Penza.   Une gentille fable démentie par le témoignage d’Oleksandr Danylchuk, 27 ans, qui raconte avoir reçu un passeport russe alors qu’il était encore dans la ville occupée de Kherson : « En délivrant ces documents, ils pensent que nous leur appartenons . (..) Le 15 [novembre 2023], je ne savais pas encore que nous partions [en Russie]. Mais le 16, on nous a prévenus, ils sont venus dans ma chambre et m'ont dit de faire mes valises. Mais personne n'a dit où nous allions » . Avant la guerre, Oleksandr Danylchuk était hébergé à la Maison de Stephen, un centre d'aide à la vie autonome pour adultes ayant des besoins particuliers, créé en 2019 dans le village de Daryivka, dans la région de Kherson, avec le soutien de l'église évangélique baptiste locale et du programme TruPROMISE, une initiative de la fondation américaine New International. Maria Lvova-Belova dans la région de Kherson, en septembre 2023. Photo DR « Tous ses biens étaient ici, ses amis, il considérait que c'était sa maison » , explique le responsable du centre d'accueil, Vyacheslav Shchirsky, qui devait devenir le tuteur légal d'Oleksandr. Celui-ci, pour des raisons administratives, devait retourner de temps à autre à l'internat d'Oleshky, dont il restait officiellement le pensionnaire et où vivaient, au début de la guerre, un peu plus d'une centaine de personnes. En octobre 2022, avant que l'Ukraine ne reprenne le contrôle de l'oblast de Kherson, l'évacuation de l'établissement a commencé. Certains ont été transférés dans des institutions en Crimée et dans le Kraï de Krasnodar. Les adultes ont été envoyés dans le village de Strilkove, dans le district de Henichesk (également sous contrôle russe), où l'internat psychoneurologique basé à Dnipro a été transféré. C'est là que plusieurs handicapés ont été choisis pour être déportés à Penza.   Gleb Bogush, expert en droit international et chercheur à l'université de Copenhague, rappelle que « le droit international interdit généralement le déplacement des populations civiles des territoires occupés, qu'il s'agisse d'enfants ou de personnes handicapées. (…) le déplacement forcé de civils sans motif valable peut constituer un crime de guerre et, sous certaines conditions, pourrait également être considéré comme un crime contre l'humanité. »   Quant à l'internat d'Oleshky, il a changé au point d'être méconnaissable. « Les murs sont nus, ils ont tout pris, l'équipement médical coûteux, nous avions une nouvelle cuisine, tout a été enlevé. Et puis il y a eu aussi les inondations dues à l'explosion du barrage. Notre école n'existe plus » , affirment d'anciens employés de l'établissement qui ont assisté à l'enlèvement des internes et à la spoliation des biens de l'établissement.   Jean-Marc Adolphe , d’après une enquête de iStories et The Reckoning Project ( ICI )   Et aussi : 𝗠𝗮𝗿𝗶𝗮 𝗟𝘃𝗼𝘃𝗮-𝗕𝗲𝗹𝗼𝘃𝗮, 𝘁𝗼𝘂𝗷𝗼𝘂𝗿𝘀 𝗽𝗹𝘂𝘀 𝗹𝗼𝗶𝗻 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹’𝗶𝗴𝗻𝗼𝗺𝗶𝗻𝗶𝗲. 𝗟𝗲 "𝗷𝗼𝘂𝗿 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗰𝘁𝗼𝗶𝗿𝗲" 𝗲𝘁 𝗹𝗲𝘀 "𝗻𝗮𝘇𝗶𝘀 𝗽𝗮𝘀𝘀𝗶𝗳𝘀" Maria Lvova-Belova, l’exécutrice en chef des déportations d’enfants ukrainiens en Russie ne manque pas d’air. Ça, on savait déjà. Mais avec des criminels de cette engeance, on n’est jamais à l’abri de surprises : toujours plus fort dans l’ignominie. Aujourd’hui, 9 mai, la Russie "célèbre" la victoire de l’Union soviétique (et d’elle seule ; des alliés, où ça ?) contre le nazisme. Voilà ce que Lvova-Belova déclare à cette occasion, dans une vidéo postée sur son compte Telegram ( https://t.me/malvovabelova/3278  ) : « Mes chers, du fond du cœur, je vous félicite pour le Jour de la Victoire ! C'est notre fête commune. La plus importante pour des millions de familles russes dont les proches ont héroïquement défendu leur patrie et sauvé le monde du nazisme. Nous n'oublierons jamais cet exploit. (…) Aujourd'hui, mon cœur déborde d'un sentiment de gratitude envers mes ancêtres, qui ont survécu aux conditions inhumaines de la guerre, sauvant le monde au prix de leur vie. Nous rencontrons des exemples de cette abnégation même aujourd'hui, sur les fronts de l’opération militaire spéciale [comprendre la guerre en Ukraine]. (…) Joyeux jour de la Victoire, mes chers amis ! » Vous avez bien lu : Lvova-Belova compare les soldats soviétiques qui ont combattu le nazisme à ceux que Poutine envoie comme chair à canon dévaster l’Ukraine. Il est vrai que pour l’un des maîtres à penser de Lvova-Belova, l’idéologue Timofeï Sergueitsev qui a "théorisé" la « dénazification de l’Ukraine », tout Ukrainien qui ne baiserait pas les babouches de l’agresseur russe doit être considéré comme un « nazi passif » et, à ce titre, exterminé. Il est vrai qu’un autre maître à penser de Lvova-Belova, le patriarche Kirill, bénit les missiles russes qui vont frapper l’Ukraine et fauchent des vies civiles, y compris femmes et enfants. Cette obsession à « combattre le nazisme » est tout de même curieuse lorsqu’on sait qu’au sein de la « fondation caritative » qu’elle dirige (en plus de son mandat de "commissaire présidentielle"), son bras droit est… un jeune militant néo-nazi, et que le principal mécène de cette même fondation est le milliardaire ultra-nationaliste Konstantin Malofeev, qui a financé à peu près toute la fachosphère européenne, et les plus extrémistes des mouvements pro-Trump aux États-Unis. (Publié sur Facebook, le 9 mai 2024) Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Manifeste pour une autre Europe

Manifeste pour une autre Europe

A Tbilissi, le 6 mai 2024. Photo Dima Zverev En Géorgie, la jeunesse manifeste son désir d'Europe. Répression, agressions et arrestations ont marqué la soirée d'hier (9 mai). Ici-même, dans un mois des élections européennes, dans une grande indifférence, et on comprend, tant les "débats" sont au ras des pâquerettes politiciennes, et... fort peu européens. Nous exhumons alors de l'archive le texte d'un manifeste signé en novembre 1991 par 25 écrivains de renom. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Réunis à Strasbourg, du 8 au 11 novembre 1991, invités du Carrefour des Littératures Européennes, créé par Christian Salmon, des romanciers, de poètes ont manifesté. Sous la pression d’une actualité en souffrance à Dubrovnik, à Vukovar, ils ont donné à entendre qu’à l’image de Cervantes, leur passion d’écrire ne trouve sa libre inspiration que dans le dialogue des identités et des cultures. C’est dans ce contexte qu’a alors été rédigé le manifeste « L’Autre, une idée neuve en Europe », ensuite publié par les Cahiers de Strasbourg dans Le Désir d’Europe  (co-édition Carrefour des Littératures Européennes : La Différence, 1992). Salle de l'Aubette, à Strasbourg, en novembre 1991. Photo DR L'AUTRE, UNE IDÉE NEUVE EN EUROPE (Manifeste de Strasbourg, 1991) Réunis ce 8 novembre 1991 à Strasbourg, par le Carrefour des Littératures Européennes, nous considérons de notre devoir d’alerter l’opinion contre les dangers que fait courir à toute l’Europe le climat actuel de xénophobie et de fanatismes nationalistes. L’histoire européenne nous a appris à nous méfier de certains mots qui arment les esprits avant de charger les armes. L’explosion de haine en Yougoslavie est une menace pour l’unité même de l’Europe. Déjà, en Allemagne et ailleurs, ressuscite l’infamie des pogroms. Il ne suffit plus aujourd’hui que l’Europe proclame sa bonne conscience universaliste ; c’est l’universalisme européen qui est en crise, comme ce fut le cas souvent en Europe lorsque s’est exprimée de façon exclusive une aspiration identitaire sans autre visée que le rejet de l’Autre. L’histoire européenne inlassablement le répète : les périodes d’épanouissement culturel coïncident avec la multiplication des échanges et des contacts avec l’extérieur ; les époques de décadence et d’effondrement se caractérisent par une recherche stérile de valeurs propres, la peur de l’Autre et le repli sur soi. L’espace culturel européen déborde toujours l’espace politique, et l’identité nationale des uns s’aiguise toujours à l’active reconnaissance de celle des autres. Il ne s’agit pas aujourd’hui d’exprimer une quelconque opinion politique ou idéologique ; nous manifestons avec force l’inquiétude d’hommes d’écriture préoccupés par les dangers d’étouffement du dialogue inter-culturel en Europe, qu’ils ressentent mieux que d’autres, ou avant eux, parce qu’il est l’oxygène de leur création. Le Goethe audacieux, ouvert à l’Orient, qui aima Gongora pour sa fidélité à la culture arabe, fit davantage pour l’Allemagne que les politiciens nationalistes des années 30 qui ont conduit leur pays à la catastrophe et l’effacement. Ivo Andric a tendu aux Yougoslaves un miroir dans lequel ces peuples se sont un moment reconnus alors que les extrémistes de l’identité serbe ou croate ne laissent déjà derrière eux que sang et larmes. L’Europe communautaire doit prendre garde. L’affirmation de Rimbaud – « Je est un autre » - exprime toute autre chose qu’un plaisant paradoxe : c’est une découverte essentielle et définitive de l’art moderne. L’identité de l’homme et de la communauté ne se forge et ne se renouvelle que dans le dépassement vers l’Autre. « Nul sans ailes ne peut connaître le Plus Proche », écrivait Hölderlin. Que les hommes et les femmes d’Europe entendent le message de Rimbaud et de Hölderlin : si nous manquions de courage et de curiosité pour déployer encore une fois les ailes et partir à la découverte de nous-mêmes, nous assisterions inévitablement à la désespérante répétition du passé. Il n’y aura pas de renouveau en Europe sans une audacieuse ouverture de la conscience aux autres hommes, aux autres nations, aux autres cultures. Strasbourg, 8 novembre 1991.   Signataires : Bernardo Atxaga, Pierre Bourdieu, Stanco Cerovic, Georges Cheimonas, Rafael Conte, Almeida Faria, Juan Goytisolo, Nedim Gürsel, Miroslav Karaulac, Yachar Kemal, Antonin Liehm, Antonio Lobo Antunes, Eduardo Lourenço, Claudio Magris, Predrag Matvejevic, Abdelwahab Meddeb, Pierre Mertens, Jean-Luc Nancy, Cees Nooteboom, Alexandre Popovic, Julian Rios, Juan José Saer, José Saramago, Javier Tomeo, Paul Virilio.

La mort de Giovanna Marini, voix des invisibles

La mort de Giovanna Marini, voix des invisibles

Giovanna Marini, décédée à Rome à 87 ans, avait "une soif de vivre et de transmettre, une curiosité joyeuse et humble, et la nécessité de raconter, partout autour du monde, la beauté d'une histoire. Celle des peuples d'Italie qu'elle affectionnait par-dessus tout." Les humanités lui rendent hommage, avec quelques morceaux choisis et en prime, deux textes inédits en français ; l'un où elle raconte drôlement sa première rencontre avec Pier-Paolo Pasolini, en 1958 ; l'autre où elle salue la mémoire du poète sarde Peppino Marroto, assassiné en 2007. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « L'immense Giovanna Marini nous a quittés aujourd'hui » , écrit sur sa page Facebook le musicien Manu Théron, spécialiste de la musique orale occitane et méditerranéenne, « et je connais peu de chanteuses et de chanteurs de traditions populaires qui ne lui soient pas - en Europe tout du moins - redevables d'un feu qu'elle a su allumer, directement ou indirectement, en chacun.e d'entre nous. Ce qu'elle a découvert, visité ou revisité - parfois même exhumé - elle l'a offert et partagé avec générosité et sagesse, et ce feu s'est répandu sans discontinuer dans tous les cœurs et toutes les âmes qui interprètent et redécouvrent après elle les trésors qu'elle nous a permis d'identifier ou d'entendre enfin. Une soif de vivre et de transmettre, une curiosité joyeuse et humble, et la nécessité de raconter, partout autour du monde, la beauté d'une histoire. Celle des peuples d'Italie qu'elle affectionnait par-dessus tout, elle l'a enseignée et divulguée sans trahir jamais la force irradiante des textes et des voix.» Il poursuit : « Je l'ai vue quelquefois, mais je me souviens d'un concert de Gacha Empega aux Polyphonies de Calvi, où nous chantions à l'oratoire ; elle avait relevé sur un petit cahier de musique des moments de notre joyeux boxon qui l'avaient sans doute intriguée. Aux questions qu'elle m'a faites, je répondais avec la fatigue sereine d'après-concert, sans trop bien savoir quoi dire, et j'ai deviné dans la lumière perçante de ses yeux - et de son sourire - qu'elle portait sur notre tintamarre une appréciation bienveillante, vive et joyeuse. Le souvenir de ce regard ne me quitte jamais quand je chante ou quand je pars à la découverte des merveilles vocales des pays d'Òc. Et si je tombe sur une voix qui me stupéfait par son charme ou sa puissance, je me surprends encore à imaginer ce que Giovanna y aurait entendu. Pour moi, Giovanna Marini est peut-être partie, mais elle ne s'est pas éteinte, car le feu qui l'a animée durant ces décennies de joies transmises brille et réchauffe encore les cœurs qui l'ont approchée, ne serait-ce que le temps d'un sourire. » Née à Rome le 19 janvier 1937, dans une famille de musiciens classiques, elle sort du Conservatoire de Rome avec un diplôme en guitare classique, en 1959, avant de devenir l'élève du plus grand guitariste classique alors vivant, Andrès Segovia puis et d'intégrer un ensemble de musique ancienne, les Solisti di Roma. Du haut de ses 22 ans, rencontre quelques-uns de plus vifs intellectuels italiens, à commencer par Pier-Paolini Pasolini, dès 1958 (lire inédit ci-dessous). Et, dans l'Italie des années 1960 qui se transformait radicalement en société industrialo-urbaine, Giovanna Marini est partie en quête d'une tradition orale qui était en voie de disparition. Dans les églises de village, elle apprécie ces vieilles femmes qui chantent des Passions déchirantes, debout, dignes, après avoir échangé des plaisanteries crues pendant les répétitions. Un temps militante du Parti communiste italien, sans renier sa foi catholique, elle chante pour les grèves en usine et les occupations de terres, puis pour les mères de Grozny et Bihac. Musicienne avant tout, elle pense qu' « un solo de Charlie Parker est plus révolutionnaire que Bandiera rossa » (l'hymne communiste italien). En 1974, l'École populaire de musique du Testaccio à Rome lui confie la chaire d'ethnomusicologie appliquée, et en 1976, elle fonde son quatuor Vocal, pour lequel elle écrit des cantates, de Correvano coi carri  ("Ils couraient avec les chars", cantate profane, 1977) à Sibemolle  ("Si bémol") et à la Cantata del secolo breve  ("Cantate du siècle court", c'est-à-dire le XXe  siècle), inspirée de l'œuvre historique du marxiste Eric Hobsbawm. Outre ses activités de compositrice, d'enseignante et de chanteuse, elle retourne souvent au sud de l'Italie, vers la Calabre, la Sicile et la Sardaigne. « J'aime cette culture de gens qui la vivent, différente de la culture des livres. » Là, la musique a gardé tout son sens : « On ne se contente pas d'étudier des notes. On apprend aussi le lien entre le rituel une berceuse, par exemple et sa fonction un bébé à endormir. Quand ce lien se perd, quand il reste la berceuse mais non le bébé, alors la folie, le délire triomphent » (propos recueillis par Catherine Bédarida dans Le Monde  en janvier 1997). Toute sa vie, Giovanna Marini a donné corps à "la voix des invisibles", pour reprendre le titre d'un documentaire réalisé en 2015 par Marie-Laure Désidéri et Christian Argentino ( produit par Acrobates Films, avec la participation de Télé Paese). Bande annonce ci-dessous : A voir également, la bande-annonce de Giovanna, Storries of a Voice, film de Chiara Ronchini (2021). Bande annonce ci-dessous : QUELQUES MORCEAUX CHOISIS Giovanna Marini en 1971 Pendant l'occupation de la patisserie industrielle "Pantanella", extrait d'une émission de la RAI "Turno C. Attualità e problemi del lavoro" /1971 Texte original : "Aime ceux qui t’aiment / Et non ceux qui ne te n’aiment pas / en particulier le contremaître / Et les patrons qui t’exploitent / Ne prête pas attention si je suis livide / Quand je rentrerai à la maison / Mes couleurs reviendront / Mes couleurs sont revenues / Mon amour m’a abandonnée / Si nous sommes faits l’un pour l’autre, / nous serons à nouveau ensemble / Ne fais pas attention si je chante / La passion est en moi / Mon cœur n’est pas heureux / Mais heureux sera qui l’aura / Je suis née mondine / Mondine de Reggio Emilia / J’ai quitté ma famille / Pour venir travailler / Pour venir travailler / J’ai quitté ma maison / Quarante jours il me faudra rester / Pliée en deux sur le travail" Pour Pier Paolo Pasolini (1984) Poèmes de Pier Paolo Pasolini ( La meglio gioventu ) mis en musique par Giovanna Marini : "Il di de la me muart / Le jour de ma mort Dansa di narcis / Danse de narcisse / Ciant da li ciampanis / Le chant des cloches / Bel coma un ciaval / Beau comme un cheval / Amour me amour / Amour mon amour ... Enrégistre a Rome en septembre 1984 au Studio KLANG LDX 74826 CM 340 LE CHANT DU MONDE 1984 Les Cendres de Gramsci (2006) Bella Ciao (nelle mondine), 2014 Deux textes inédits en français de Giovanna Marini "Ma première rencontre avec Pier-Paolo Pasolini" C'est en 1958 que j'ai enfin trouvé un bon emploi à Rome Il s'agissait d'aller jouer de la guitare, strictement classique, dans les maisons de l'intelligentsia romaine. dans les maisons de l'intelligentsia romaine Et c'est ainsi qu'un soir, je me suis retrouvé dans l'une d'entre elles Près de la Place d'Espagne Je jette un coup d'œil sur les gens rassemblés là et je me dis : "Il faut du Bach" et je me mets à jouer. Je joue, je joue, je joue Au bout de quelques heures, j'entends quelqu'un qui m'écoute. Je lève les yeux et je vois Un jeune homme avec un beau sourire La tête légèrement inclinée Il m'écoute très attentivement. Cela m'excite, je joue encore plus. Et tout à coup, il me dit : "Mais vous n'arrêterez jamais ?". Je lui réponds : "Non, c'est mon métier Je peux continuer toute la nuit s'il le faut". Il continue d'écouter et au bout d'un moment, il me dit : "Et si tu chantais quelque chose ? "Et si tu chantais quelque chose ?" Et je me dis : voilà, c'est toujours ça ! Ces rencontres intellectuelles Pendant que je joue Bach, quelqu'un s'approche et me dit : "Voulez-vous nous chanter Casetta de Trastevere ?" Alors je ne lui réponds même pas, je continue à jouer Tout à coup, il se met à chanter. "Je lui dis : "Bravo ! tu es aussi bien accordé, très bien ! Et de quel livre as-tu tiré cette chanson ?" Il réfléchit, respire Comme pour répondre Puis il s'arrête et réfléchit encore Et finalement, il dit, avec un grand sourire : "Mais les chansons ne se trouvent pas dans les livres" Je dis : "Ah non ? Alors écoutez celle-ci Et je lui chante une lauda "Tu aimes ?" "Oui" "Tiens, c'est tiré d'un livre De Darius de Cortona, 1315, tu l'as vu ?" Il réfléchit, soupire, sourit, pense, puis finit par dire : "Oui, mais avant d'être dans le livre C'était chanté dans les rues et sur les places Parce que c'est de la culture orale "Culture orale ? Je n'avais aucune idée de ce que c'était J'étais juste, fraîchement, fraîchement sortie de mes études classiques Dans un couvent Très gentilles, charmantes, mais qui se souciaient surtout de Une ignorance totale de l'élève Totale, intransigeante Et c'était aussi... coûtait aussi cette éducation, cette ignorance Parce que c'était une ignorance vraiment rare Je veux dire... on ne savait rien du tout Mais on n'avait pas de complexe d'infériorité... c'est difficile ! Et donc je continue à parler à ce gentil monsieur En disant beaucoup de bêtises. Des choses dont je rougis encore. Toute la soirée, je ne sais pas pourquoi, il est resté là A bavarder, à m'expliquer patiemment Sourire, soupirer, réfléchir, m'expliquer Il m'a chanté "Bella ciao", les premiers disques sortaient. Le premier, je crois, le tout premier, des "Sun Records". Il m'a chanté "Bella ciao", je n'étais pas sûr Que nous avions eu une guerre de partisans Il m'a chanté une chanson de mondine : "Les huit heures". Je ne savais pas ce qu'était une mondine Je ne savais pas que le riz est une plante qui pousse dans l'eau Enfin, je lui ai chanté une berceuse calabraise de mon grand-père. Juste pour montrer que j'étais à la hauteur Bref, une belle soirée Le 11 février 1958, ma première rencontre avec Pier Paolo Pasolini En mémoire de Peppino Marotto Si le nom de Giovanna Marini est fréquemment associé à celui de Pier-Paolo Pasolini, le nom de Peppino Marotto est beaucoup moins cité. Or c'est auprès de ce poète et berger sarde, communiste, pilier de l'Institut Ernesto De Martino, qu'elle a appris l'art de la narration populaire improvisée. Ci-dessous, le texte écrit par Guivanna Marini à l'annonce de la mort de Peppino Marotto, assassiné par balles chez lui, à Orgosolo, en Sardaigne, le 29 décembre 2007. C'est ainsi que j'ai appris la nouvelle : "Peppino Marotto a été tué dans son village d'Orgosolo". Peppino Marotto était un poète, et lorsque des poètes sont tués dans un pays, cela signifie que ce pays est malade. L'Italie est manifestement malade depuis 1975, date de l'assassinat de Pasolini. Peppino était un poète populaire, il chantait ses rimes en octave avec son chœur, ce n'était pas un homme ordinaire, pour moi Peppino était un prophète, il était grand. Sa vie était consacrée à l'engagement politique, hier encore, à quatre-vingts ans, il montait chaque jour à la chambre du travail d'Orgosolo, que l'on peut vraiment définir comme "sa chambre du travail", et il la gardait ouverte, là, tout seul, pour être à la disposition des travailleurs qui avaient un problème à lui exposer, une plainte à déposer auprès de leur syndicat, un patron autoritaire et récalcitrant. Peppino n'a jamais reculé devant les luttes pour la terre, pour le travail, il a chanté la vie de Gramsci et enseigné les sentiments aux gens. "Peppino n'était pas le chanteur d'une Sardaigne du passé, il a toujours chanté pour la Sardaigne du futur", me dit Ivan Della Mea, lui aussi dévasté par la nouvelle qui vient de nous parvenir, et pour ce monde du futur, Peppino, comme tant d'autres, avait l'habitude de se battre. Il a appris aux jeunes, à travers sa poésie, à aimer les grands, à reconnaître la valeur de ceux qui luttent pour une vie juste, contre la domination de l'homme sur l'homme. Peppino n'a jamais vieilli dans sa tête, il suivait les événements politiques de notre pays aujourd'hui et parlait de l'état du monde en termes éclairés, fidèle à son credo de vieux communiste, qui avait immédiatement reconnu l'importance de la naissance de la démocratie en Italie, de la construction du pays à partir de la Constitution. L'importance de la valeur sacro-sainte de la Résistance à laquelle nous avons tous cru, éduquée précisément par des personnes comme Peppino et les autres grands combattants qui, malheureusement, disparaissent les uns après les autres dans notre pays malade. Malade parce que la vie est malade partout, parce que les intérêts des multinationales ont gagné dans le monde et donc parce que l'égoïsme effronté de l'individu a gagné partout contre les intérêts de l'humanité. Peppino Marotto s'est toujours battu, il a été envoyé en exil pendant le fascisme et en prison pendant le gouvernement de Scelba, toujours parce qu'il a proclamé sa croyance et sa ferme volonté d'empêcher ce qui se passe actuellement dans le pays. La désintégration des idéaux naturels de l'homme, la lente progression du mal, c'est-à-dire de l'irréel, contre le bien, c'est-à-dire la réalité. J'ai passé des moments merveilleux avec Peppino, et il m'a toujours beaucoup appris. Nous avons voyagé et chanté ensemble en Europe, il était un grand frère pour moi et un grand Maestro. Quand Peppino rentrait, le soir, encore maintenant, après une mauvaise bronchite qui le laissait à bout de souffle, de sa Camera del Lavoro, il s'arrêtait chaque fois avant la montée de la maison où une petite terrasse, une sorte de petit promontoire, permet de regarder toute la vallée sur Ogliena, il s'arrêtait là pour admirer sa vallée. Peppino avait quatre-vingt-deux ans, quatre-vingt-deux ans de vie militante, pleine de tant de sagesse et de générosité, mais qui pourrait songer à tuer un tel homme ? Mais où vivons-nous ? Quel genre de pays est l'Italie ? Les jeunes ne connaissent pas Peppino Marotto, c'est désormais notre devoir, à nous les vieux, le devoir moral de le faire connaître. Giovanna Marini (texte publié le 30 décembre 2007 par Il Manifesto ) Une pépite pour finir : Muttettos, chant avec choeur, sur un poème de Peppino Marotto (2014) Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Géorgie, Europe, canicules... Un autre journal du dimanche n°3

Géorgie, Europe, canicules... Un autre journal du dimanche n°3

A Tbilissi, le 4 mai 2024. Photo DR Les intempéries informatiques étant ce qu'elles furent, ce 3ème numéro d'un autre journal du dimanche arrive avec deux jours et demi de retard. Un jour, on aura à peine 1% des moyens de bolloré, et on fera mieux nettement. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI En plus, ce troisième autre jdd arrive à moitié éclopé. Un énième bug a empêché de finaliser comme il a fallu le "flip book" : en ligne demain. Comme aurait dit Fernando Pessoa (d'ailleurs, il l'a dit), MERDE ! MERDE ! MERDE ! (voir pages 28 à 33). En attendant, il y a quand même un PDF à se mettre sous la dent (ci-dessous). Et aund même 60 pages, ce n'est pas rien. En PDF ci-dessous, l'autre journal du dimanche n° 3 Pendant que la majeure partie des médias et la quasi totalité de la classe politique regardent ailleurs, ce numéro est dédié à la jeunesse géorgienne (avec la précieuse collaboration de notre correspondante à Tbilissi, Alyssa G. Au sommaire qui tient lieu de sommaire : "Ils sont fous ces Géorgiens" (pages 3 à 5), l'éditorial de notre agitateur clandestin Tzotzil Trema, déjà publié sur les humanités , qui cite "l'Hymne à la joie" : "L’ivresse s’empare du vermisseau / Et le chérubin apparaît devant Dieu" : https://www.leshumanites-media.com/post/g%C3%A9orgie-un-r%C3%AAve-d-europe-s%C3%A9rieux En direct de Tbilissi, 2 au 5 mai 2024 , pages 7 à 19, PORTFOLIO, avec éditorial de nos amis et confrères du média indépendant Open Caucus, "La Géorgie à la croisée des chemins", et billet de notre rédac'chef, "Le peuple ou le populisme ?". Extrait : "Dans ce soulèvement, la jeunesse manifestante brandit deux drapeaux, le géorgien et l’européen. Alors même qu’ici se profilent des élections européennes qui n’intéressent pas grand monde, sauf les extrêmes-droites dont il se dit qu’elles vont ramasser la mise, voilà que se lève aux confins, faisant jonction avec l’Asie de l’Ouest, un désir d’Europe. (...) Avons-nous le droit de trahir cette espérance luciolesque ?" "Que dirons-nous à nous enfants ?" , la voix de la poétesse géorgienne Mariam Tsiklauri, pages 20-21. Quel(s)s désir(s) d'Europe ?, pages 22 à 37 avec la reproduction (un peu stérile) d'un discours d'Emmanuel Macron d'il y a sept ans. Il s'écoute beaucoup parler pour ne rien dire. La preuve par le verbatim (pages 22 à 25) Dans l'archive : "L’Autre, une idée neuve en Europe"
(Manifeste de Strasbourg, 1991), signé notamment par Pierre Bourdieu,
Juan Goytisolo, Nedim
Gürsel, Yachar Kemal,
Antonio Lobo Antunes, Claudio Magris,
Abdelwahab Meddeb, Pierre Mertens, Jean-Luc
Nancy, Cees Nooteboom, Alexandre Popovic,
Julian Rios, Juan José Saer, José Saramago,
Javier Tomeo, Paul Virilio (pages 26-27) "En 1917, l'ultimatum de Fernando Pessoa" (pages 28 à 33) "Repousser les limites du foyer :
une histoire pour nous tous", texte époustouflant de la jeune écrivaine ukrainienne Victoria Amelina (photo ci-dessus), tuée l'an passé dans un bombardement russe à Kramatorsk (pages 34 à 37)
Au bord du Gange, le 2 mai 2024. Photo Rajesh Kuman Singh Et pour finir, le tour du jour en 80 mondes (pages 38 à 59), du côté des canicules qui sévissent en Asie. On y apprend au passage que Canicule est une chienne : le nom d'une étoile. Canicule : du latin canicula , substantif féminin, diminutif de canis ("chien") signifiant proprement "petite chienne". Ce terme est employé depuis le romain Varron, en traduisant le grec ancien κύων / kúôn, « chien », désignant la même étoile, Sirius ou le chien d’Orion, pour nommer Canicula l’étoile particulièrement brillante de cette constellation du Grand Chien. Déjà en Égypte antique, la déesse Sopdet, personnification de l’étoile Sirius, était accompagnée d’une chienne. Souvent Sirius était simplement représentée par cet animal. Le lever héliaque de Sirius, période où l’étoile Sirius se lève en même temps que le Soleil et est donc visible à l’aube, marquait le nouvel an égyptien et le début de la crue du Nil vers le 19 juillet, à la période la plus chaude de l’année. Lors de la période du 24 juillet au 24 août, cette étoile très lumineuse se lève en même temps que le Soleil : ce constat avait laissé penser aux anciens qu’il existait un lien entre l’apparition de cette étoile et les grandes chaleurs météorologiques. Est-ce que de savoir ce que savaient les anciens, ça aide à supporter les chaleurs extrêmes ? ----------------------------------------------------------------------------------------------- Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

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