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A Reims, au cœur de la nuit avec les sans-abri



À la fin de l’année 2020, la Fondation Abbé-Pierre chiffrait à près de 300.000 le nombre de sans-domicile fixe dans le pays. A Reims, en période hivernale, professionnels et bénévoles de la Croix-Rouge maraudent chaque soir pour tendre la main aux plus précaires. Récit d’une soirée tristement banale au cours de laquelle se croisent, loin des lumières de la ville, jeunes squatteurs, déboutés du droit d’asile et couple sous tutelle.

Dans le cadre de la série VU D’EN FRANCES (pour prendre le pouls de la France comment qu’elle va, avec bonheurs et déboires, depuis les territoires voire terroirs, avec le concours de la presse quotidienne régionale), excellent reportage du quotidien L’Union.


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REPORTAGE Mathieu Livoreil / L’Union, 4 février 2022 On la découvre assise à un arrêt de tramway, tremblante de froid sous un lampadaire. Elle est âgée de 25 ans, a grandi en Guinée-Conakry, pays qu’elle a quitté « à cause de problèmes avec la famille » pour rallier l’Europe. Son fils, assoupi à ses côtés sous la bâche d’une poussette, est né au cours du périple, en Tunisie. Il aura 2 ans le 16 avril. Ensemble, à bord d’une embarcation de fortune, ils ont traversé la Méditerranée, débarqué en Italie avant de rallier la France, où sa demande d’asile a échoué. Dans un foyer de Clermont-Ferrand, elle a refusé le billet d’avion à destination de l’Italie proposé par les autorités. Une amie lui a conseillé d’aller à Reims, où sa sœur pouvait la loger. C’était il y a un mois. Depuis une semaine, cette jeune femme est à la rue.


« Vous voulez bien discuter un peu autour d’une boisson chaude ? »

Face à elle ce mercredi soir, trois maraudeurs de la Croix-Rouge, sollicités dans la journée via le 115. Seule professionnelle du trio, Joanna, 26 ans, éducatrice spécialisée, est accompagnée par Karim, un étudiant de 24 ans, et Raphaël, actuellement sans emploi, de six ans son aîné. Il est près de 20 heures, la température est de 7 degrés. Premier contact. « Bonsoir Madame, vous voulez bien discuter un peu avec nous autour d’une boisson chaude ? Oui ? Allez, suivez-nous, on a tout ce qu’il faut au camion qui est garé là-bas », lance Joanna. La jeune femme se lève, fatiguée, opte pour un chocolat. Elle est enceinte. Pour son premier fils, elle dit manquer de couches, de lingettes, d’habits chauds, de nourriture. Ses chaussures sont trop petites.


«Une place en foyer ? Si c’est pour se faire voler et se battre,
c’est pas la peine…» Casa , 44 ans, dont 28 dans la rue.

Les maraudeurs lui donnent une couverture avec laquelle elle s’enveloppe immédiatement.

Elle reçoit aussi un plaid, un manteau et, pour son fils, des gants enfilés sans délai. Elle a passé ses dernières nuits dans le hall d’un immeuble, non loin du parc Léo-Lagrange. « Une femme me donne des couvertures pour que je dorme dans le hall, elle me demande juste de partir tôt à cause des voisins », détaille-t-elle. Le midi, elle mange dans un foyer à Tinqueux. Joanna lui donne un plan de la ville, entoure différentes structures.

À court terme, le 115 est complet. « À Reims et dans la Marne, des personnes sont là depuis plus longtemps que vous et sur liste d’attente », explique-t-elle. Raphaël tend un second chocolat. Cinq minutes plus tard, la jeune guinéenne disparaît dans la nuit. Direction le centre-ville et le conservatoire, contre lequel Dimitri s’est posé depuis quelques lunes. L’homme est nerveux, agité. Il a faim. « Malheureusement, nous n’avons plus de biscuits », s’excuse Raphaël. Dimitri, originaire du nord de l’Aisne, malade d’un cancer du poumon, opte pour une soupe. Il est connu des maraudeurs. Joanna évalue la situation, s’échine à bâtir une relation de confiance. Mais Dimitri n’est pas d’humeur. « Tu veux qu’on te laisse tranquille pour ce soir ? », demande-t-elle. Il acquiesce. Derrière la vitre, le vigile du conservatoire observe la scène.

21 h 30, au nord de la ville. Dans le quartier Jamin, quatre personnes se réchauffent autour d’un feu de palettes, devant le garage désaffecté qu’ils squattent depuis trois mois. À l’intérieur, un cinquième dort. Joanna renseigne pour certaines démarches administratives pendant que des boissons chaudes sont distribuées. Autour des flammes, le surnommé Casa fait figure d’ancien. Il a 47 ans, dont « 28 dans la rue », selon son décompte, et des enfants aux quatre coins du pays. Il a renoncé à l’hébergement en foyer : « Si c’est pour se faire voler et se battre, c’est pas la peine… » À ses côtés, Sonia, dix ans de moins, venue de Haute-Marne, rencontrée l’an dernier via Tik Tok. C’est son premier hiver dans la rue. « Ça fait un peu bizarre », confie-t-elle.

« Tu t’habitues », soupire Fred, 44 ans, contraint d’alterner béquilles et fauteuil roulant depuis qu’une voiture lui a écrasé un pied, huit mois plus tôt.

« Si on commence à être habitué à la rue, c’est pas bon signe », reprend Landry, 30 ans, ami de Fred.


« Je veux pas retourner à l’hôtel parce que l’hôtelier, il est méchant »

Joanna et son équipe s’en vont. Nouvelle priorité : retrouver une jeune déficiente intellectuelle qui vient d’appeler le 115 en donnant sa localisation. « Je sais qu’elle était hébergée récemment en foyer et aussi qu’elle peut vite se mettre en danger », résume Joanna. Mais à l’adresse indiquée, personne en vue. L’équipe arpente les alentours. Place du Forum, l’équipe aperçoit un individu dans le hall d’une agence bancaire. Une autre de leurs connaissances. Il lève un pouce pour rassurer, fuyant le contact. « Il a besoin d’avoir ses moments… », suggère Joanna. L’équipe repart. Direction l’entrée de la galerie marchande de la place d’Erlon, la principale artère piétonne de la ville.

Là, un couple sous tutelle « qu’on voit souvent en ce moment ». D’elle, on devine la silhouette recroquevillée sous une couverture posée à même le sol et sur laquelle trône un petit chien. Assis à ses côtés, un homme au physique robuste et à l’arcade gauche tuméfiée sirote un coca. Une place en hôtel leur a été trouvée mais ils auraient dégradé la chambre au point de devoir quitter l’établissement. Lui, fatigué, confus, tourne en boucle : « Je veux pas retourner à l’hôtel parce que l’hôtelier, il est méchant ».

« Vous voudriez aller où, alors ? » , interroge Joanna, accroupie face au jeune homme.

« À l’Armée du Salut ».

« Vous y êtes allés récemment ? »

« Il y a dix ans ».

« Ah… Et ça s’était bien passé ? »

« Je ne m’en souviens plus. »


Karim, Raphaël (bénévoles) et Joana (éducatrice), lors de leur maraude, mercredi.


Compléments

Ce qu’il faut savoir sur les maraudes

Chaque soir entre le 1 er novembre et le 31 mars est organisée une maraude systématiquement d’un professionnel et deux (ou trois) bénévoles. Le reste de l’année, les équipes de la Croix-Rouge, en lien avec différents acteurs institutionnels, tournent trois soirs et deux après-midi par semaine du lundi au vendredi. Outre le 115, des signalements peuvent être transmis d’autres structures. A Reims, l’unité locale de l’association peut compter sur une cinquantaine de bénévoles régulièrement actifs « mais sur l’ensemble de la période hivernale, entre 70 et 90 se relaient car la maraude peut user », rappelle Loïc Bourlet, le responsable du Samu social de Reims.


Près de 300 000 SDF en France, selon la Fondation Abbé-Pierre.

À la fin de l’année 2020, la Fondation Abbé-Pierre chiffrait à près de 300 000 le nombre de sans-domicile fixe dans le pays. La fondation comptabilisait « environ 185 000 personnes en centres d’hébergement », « 100 000 dans les lieux d’accueil pour demandeurs d’asile », et « 16 000 personnes dans les bidonvilles ». « S’y ajoutent les sans-abri, plus difficiles à quantifier ». Le nombre de sans-domicile-fixe a donc doublé en moins d’une décennie depuis la dernière enquête de l’Insee qui en 2012, recensait environ 140 000 personnes sans-domicile en France. De même, le chiffre aurait triplé depuis 2001.


L’ouverture de lits supplémentaires depuis le début de la crise sanitaire

En octobre 2020, les pouvoirs publics abritaient ainsi 189 000 personnes en « hébergement généraliste », selon le propos du ministère du Logement. C’est 39 000 de plus qu’à l’automne précédent, notamment en raison de l’ouverture de « places exceptionnelles » pendant le confinement à cause de la crise sanitaire. À celles-ci s’ajoutent les individus hébergés dans le cadre du dispositif national d’accueil – migrants, réfugiés ou étrangers en procédure de demande d’asile.


Les hébergements d’urgence saturés, les relogements à l’hôtel en hausse

Quand on demande aux professionnels de la Croix-Rouge si les hébergements d’urgence sont actuellement saturés, la réponse fuse à la vitesse de l’évidence : « Oh, ça fait quand même plusieurs années que c’est comme ça partout. » Dans la cité des Sacres comme à peu près partout ailleurs, le nombre de places dédiées à l’accueil des plus précaires augmente mais se révèle malgré tout insuffisant pour faire face à une demande sans cesse croissante. Si les chiffres évoluent vite et varient selon nos interlocuteurs, environ 230 personnes sont à ce jour logées dans une demi-douzaine d’hôtels de l’agglomération. Un chiffre auquel s’ajoutent donc les places habituelles de l’accueil d’urgence. « C’est toute la chaîne de l’hébergement d’urgence qui est saturée », confirme Loïc Bourlet, responsable du Samu social, à Reims. « Pour les maraudes hivernales, j’ai connu des années où nous n’avions souvent plus grand-chose à faire après 21 h 30. Cette année, c’est rare si on ne rencontre personne après 22 h 30… » Pour les seuls mois de novembre et décembre, la Croix-Rouge rémoise a rencontré lors des maraudes « environ 140 personnes différentes, une ou plusieurs fois, soit une centaine de familles. » Marie-Pierre Guy, directrice des établissements et des sites de l’armée du Salut à Reims, renchérit : « Le même constat de saturation revient partout, sans doute encore un peu plus qu’au cours des hivers précédents. » C’est ainsi le cas pour les 230 places dont peut disposer l’armée du Salut dans l’agglomération rémoise. Comment expliquer ce constat ? « Pour lutter contre la pandémie de Covid-19, l’État a demandé à ce que toutes les personnes les plus vulnérables puissent être mises à l’abri. » Les chambres d’hôtels, pour lesquelles l’État ne bénéficie d’aucun tarif préférentiel, constituent donc une onéreuse variable d’ajustement. Dans ces établissements, l’antenne rémoise de l’armée du Salut livre en ce moment 156 repas « car c’était très compliqué pour certaines familles de se déplacer jusqu’à nous. » L’an dernier, l’armée du Salut a livré très exactement 34 577 repas dans les hôtels de la cité des sacres pour les plus précaires. Un chiffre relativement stable depuis plusieurs années.


A lire aussi :

Avec les sans-abri de Nice, sur le site du Secours populaire (publié le 7 janvier 2022).





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