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C’est encore loin, la paix ? (Les veines ouvertes de la Colombie / 02)


Famille Yupka dans la Serranía de Perijá en pequeños resguardos a causa del conflicto armado.

Photo Juan Pablo Gutiérrez - ONIC


Les déplacements forcés continuent, comme en ce moment dans le département du Chocó, dans une région empoisonnée par les exploitations minières. Face à une politique génocidaire qui ne dit pas son nom, et qui profite de la complice passivité de l’État colombien, le peuple Yukpa, au nord du pays, déclaré « en danger d’extermination physique et culturelle », poursuit un combat juridique inédit pour obtenir la restitution de plus de 50.000 hectares de terres.


Cinq ans après la signature de l’accord de paix entre l’État colombien et la guérilla des Farc (le 12 novembre 2016 à La Havane), qui était censé mettre fin au conflit armé, celui-ci continue et redouble même d’intensité ces derniers mois. Si les combattants des Farc ont désarmé, il subsiste des groupes de guérilla dissidents, principalement regroupés au sein de l’ELN (Ejército de Liberación Nacional / Armée de Libération Nationale), mais aussi (et surtout) de nombreuses milices paramilitaires, sur fond de narcotrafic, d’exploitations minières et de cultures intensives (notamment pour l’huile de palme).

Tout comme les assassinats de leaders sociaux ou environnementaux (dont les coupables ne sont en général jamais retrouvés), les déplacements forcés de populations constituent l’aspect le plus marquant d’une politique de terreur qui frappe en premier lieu des populations paysannes et des communautés indigènes ou afro-colombiennes.

Après les régions d’Ituango et du Nariño (lire ICI), un nouveau déplacement forcé est enregistré dans le département du Chocó. Dans une région située au sud de ce département, près du Valle, un millier de personnes ont déjà fui leurs habitations, a indiqué hier (18 août), le Défenseur du Peuple. Le maire de l’une des localités concernées parle pour sa part de plus de 1.600 personnes, et l’exode n’est pas terminé. L'offensive a commencé voilà une semaine lorsqu'un groupe paramilitaire a débuté une campagne d'intimidations et provoqué des combats armés avec un résidu de guérilla dissidente, sans aucune réaction des autorités de l’État.

Parmi les exactions dont se rendent coupables ces groupes armés, un représentant d’une association de droits de l’homme évoque plusieurs cas de viols de jeunes filles des communautés indigènes. La détresse psychologique qu’entraîne ce climat de terreur pourrait expliquer un nombre anormalement élevé de suicides de jeunes gens, y compris mineurs (22 depuis le début de l’année) dans ces mêmes communautés indigènes.

Déplacements forcés dans le Chocó


Au Nord-Ouest du pays, le Chocó, frontalier du Panama au nord, est le seul département colombien qui possède des côtes sur les deux océans, Atlantique et Pacifique. Mais la région concernée par ce dernier déplacement forcés se situe beaucoup plus au sud, à la limite du Valle del Cauca. C’est un vaste département de plus de 46.000 km2, faiblement peuplé : un peu moins de 400.000 habitants, soit 8,3 habitants / km2 (en comparaison, la région Bourgogne-Franche-Comté, d’une superficie équivalente, affiche une densité de population de 59 habitants/km2).

Au XVIème siècle, les Espagnols y importèrent massivement des esclaves africains pour travailler dans les mines d’or. Cette histoire coloniale fait du Chocó le département de Colombie avec la plus forte population afro-colombienne (82,1%). Les communautés indigènes, principalement Emberás et Wounaans, représentent pour leur part 12,7 % de la population.

L’exceptionnelle biodiversité dont jouit le Chocó est fortement menacée par la pollution au mercure et au cyanure, fruit de décennies d’exploitation minière, comme le rapportait en avril 2020 Anne Proenza dans Libération. Chaque année, 200 tonnes de mercure sont déversées dans les sols et rivières. Et seules 2% des activités minières disposent d’une autorisation environnementale. Là encore, l’État laisse faire. Une « Loi Mercure » a bien été votée en 2013. Elle n’est quasiment pas appliquée. (Lire ICI). En 2016, la Cour constitutionnelle a même doté le río Atrato, un des principaux fleuves de Colombie qui traverse sur 750 km tout le Chocó avant de se jeter dans la mer des Caraïbes, d’une personnalité juridique, ce qui lui octroie théoriquement des droits - de protection, de restauration, de maintenance et de conservation. (Lire ICI, projet de recherche soutenu par la Direction scientifique de Sciences-Po). Pas encore suffisant pour impressionner les fossoyeurs de la nature. Comme le souligne la Fondation Stop Écocide, « Il n'existe actuellement aucun cadre juridique pour traiter de l'écocide au niveau international, et donc aucun système permettant de tenir les décideurs des entreprises et des gouvernements responsables des dommages et des abus environnementaux (...) L'inscription de l'écocide dans le droit international permettrait de juger les auteurs de ces actes devant la Cour pénale internationale ou dans toute juridiction ayant ratifié la Convention ».

Mais la nature, faut-il le rappeler, est aussi habitée. Pourquoi hésiter à dire que les expropriations, persécutions, viols, meurtres, déplacements forcés, dont sont prioritairement victimes en Colombie les communautés indigènes et afro-colombienne, sont une forme de génocide ? Un génocide est « est un crime consistant en l'élimination concrète intentionnelle, totale ou partielle, d'un groupe national, ethnique ou encore religieux, en tant que tel, ce qui veut dire que des membres du groupe sont tués, brisés mentalement et physiquement, ou rendus incapables de procréer, en vue de rendre difficile ou impossible la vie du groupe ainsi réduit. » Certes, on pourrait dire que les peuples indigènes, en Colombie, ne sont pas persécutés en tant que tels. Mais en fait, si. Car la relation à la nature et à ses écosystèmes fait partie de la culture profonde de ces peuples (à tel point que certains territoires sont considérés comme « sacrés »). Les chasser de leurs terres, les saccager et les empoisonner, contribue donc à une politique d’extermination, même si celle-ci ne dit pas son nom.


VIDEO (en espagnol) : “Río tóxico: minería, mercurio y asesinatos continúan afectando al río Atrato en Colombia”, vidéo produite par Mongabay Latam, agence indépendante de journalisme environnemental en Amérique latine (https://es.mongabay.com)

Un zeste de corruption en plus.

Dans le cas du Chocó, le panorama ne serait pas complet sans un zeste de corruption, autre ingrédient incontournable de la politique colombienne. Le gouverneur de ce département, Ariel Palacios, a été élu en octobre 2019 sous la bannière du Parti libéral. Quelques mois plus tard, il était déjà mis en cause dans une affaire de détournements de fonds, au début de la pandémie. Alors que les hôpitaux de sa région réclamaient une aide d’urgence, il a attribué, au mépris de toutes les règles d’usage, une aide de 580.000 dollars à une obscure fondation, censée mener des actions de prévention contre le Covid et déployer des "cycles éducatifs" dans les communautés afro, indigènes et gitanes du Chocó, ainsi que des plans de communication et de diffusion… dont les populations concernées n’ont jamais vu la couleur. Pour ces faits supposés de corruption, le gouverneur du Choco a été brièvement suspendu de ses fonctions par le Procureur général, en avril 2020. Trois mois plus tard, il retrouvait son poste. Abondamment documentés par la presse, les faits ne semblent pourtant guère compliqués à établir. Mais officiellement, l’enquête se poursuit : le dossier a été transmise mars dernier à la Cour Suprême de Justice.

En élisant Ariel Palacios, les habitants du Chocó pensaient d’être débarrassés des clans mafieux qui géraient leur région depuis des décennies. C’était chasser un mal pour un autre. Comme l’écrivait Marco Aurelio Garcia Pedraza en avril 2020 sur le site de Las Dos Orillas : « Tous, absolument tous, au cours des trente dernières années, ont contribué à l'échec de la croissance du département. En fait, la seule chose qu'ils ont accomplie est de détruire le peu qui existait. Ils ont vendu l'hôtel Citara, la fabrique de liqueurs, une partie de l'ancien théâtre César Conto, la loterie, les entreprises publiques de Quibdó et la Compagnie d’électricité du Chocó. » Moyennant quoi le Chocó est l’un des département avec le plus fort taux de pauvreté en Colombie : 63,55 %, contre 42 % pour l’ensemble du pays.

En Colombie, la corruption est de toute façon un mal endémique. En même temps qu’Ariel Palacios, une dizaine d’autres gouverneurs ont été pareillement mis en cause dans des affaires liées à la gestion de la pandémie. Pour le président Iván Duque, la corruption n’est pourtant pas un sujet prioritaire. Lors d’un débat au Congrès, en décembre 2017, alors élu du Centre démocratique, il avait détourné l’attention vers ce qu’il qualifiait de « pire corruption », de la part de ceux (sous-entendu les guérilleros) qui « embrigadent des enfants » (VIDEO ICI). Depuis qu’il a été élu, en 2018, seuls trois projets de loi anti-corruption, de portée mineure, ont été présentés. Six autres projets de loi plus ambitieux ont été rejetés. Il faut dire qu’Iván Duque est lui-même soupçonné de financement illégal de sa campagne électorale et d’achats de votes…


Le combat du peuple Yukpa pour la restitution de ses terres.


Communauté Yukpa dans la Serranía del Perijá. Photo Juan Arredondo.


C’est une démarche sans précédent. Ce 18 août, lassé des tergiversations de l’Unité de Restitution des Terres (un organisme créé dans le cadre de l’accord de paix en 2016), le peuple Yukpa vient de décider de saisir le Tribunal Spécial pour la Paix afin d’obtenir la restitution de plus de 55.000 hectares de terre dont cette communauté a été dépossédée, dans la Serranía del Perijá, la plus septentrionale branche de la cordillère des Andes, à la frontière entre la Colombie et le Venezuela (les Yukpas sont majoritairement répartis entre ces deux pays).

Privé de ses terres ancestrales, le peuple Yukpa, composé essentiellement d'agriculteurs semi-nomades et itinérants, est condamné à une dangereuse précarité. Les cas de mortalité infantile, pour cause de malnutrition et de pollution, s’y sont multipliés ces dernières années. Le problème n'est pourtant pas nouveau. Malgré un décret du ministère de l'Agriculture en 1995 qui était censé protéger les réserves forestières, et un autre décret présidentiel, en 1996, qui reconnaissait le peuple Yukpa comme menacé, ainsi que six autres peuples autochtones de Colombie, « plus de 10.000 hectares ont été cédés à l'exploitation minière, qui a asséché les rivières et tué nos enfants », affirment les représentants de la communauté Yukpa. 30.000 hectares ont par ailleurs été alloués à des multinationales qui extraient charbon et hydrocarbures, dont la société américaine Drummond notamment spécialisée dans l'exploitation de gaz de schiste par facturation hydraulique. Sans oublier les producteurs d’huile de palme, qui ont dévié tout un fleuve pour irriguer leurs plantations.

En 2009, ce fut au tour de la Cour constitutionnelle (la plus haute instance juridique en Colombie) de déclarer que le peuple Yukpa était « en danger d'extermination physique et culturelle. » Malgré ces alertes répétées, le gouvernement colombien a délibérément laissé pourrir la situation.

Les Yukpas ont toutefois d’ores et déjà remporté plusieurs importantes batailles juridiques. En mars 2020, le Conseil d'État a ainsi validé une décision du tribunal administratif du département du César qui suspendait un important projet minier, au grand dam des multinationales qui le portaient. Pour leur défense, celles-ci avaient avancé un argument qui ne manque pas de piquant : elles disaient avoir reçu l’assurance du ministère de l’Intérieur que les territoires visés étaient vierges de toute population. Sans doute ignoraient-elles tout des déplacement forcés dont furent victimes les Yukpas, comme d’autres communautés indigènes en Colombie ?


La justice contre l’État et ses organes de corruption.

Si le Tribunal Spécial pour la Paix vient à donner raison au peuple Yukpa et à ordonner la restitution de leurs terres, ce serait une décision historique, qui pourrait faire tache d’huile et inciter d’autres communautés indigènes à pareillement faire valoir leurs droits. (Pour mémoire, la restitution des terres spoliées, inscrite dans l’accord de paix de 2016, avance à la vitesse d’un escargot : sur 6,5 millions d’hectares de terres spoliées pendant le « conflit armé », moins de 400.000 hectares ont été restitués à ce jour).


Jean-Marc Adolphe, 19 août 2021.


Post scriptum : « Pour nous, les Yukpa, le droit collectif au territoire ne désigne pas seulement un territoire physique ou géographique déterminé, mais va beaucoup plus loin et inclut la manifestation de la vie culturelle associée à cet espace. Notre vie culturelle s'exprime à travers différents modèles d'utilisation des terres et de ses ressources, les liens cérémoniels et spirituels, et les multiples façons d'être et de concevoir notre manière d’habiter le monde. » (Conseil autochtone de Yukpa, 2015)


VIDEO “Tus Tierras Tus Derechos”, vidéo réalisée par l’Unité de Restitution des Terres en 2017, pendant le mandat du président Santos.


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