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Chili : les raisons d’un échec


Vaincue à l’élection présidentielle de décembre 2021, l’extrême-droite nostalgique de Pinochet tient sa revanche. Avec une participation record, cependant marquée par l’abstention des jeunes et une campagne polluée par une multitude de fake news, les Chiliens ont rejeté, à 61,9 % des voix, la nouvelle Constitution qui leur été proposée. Deux ans plus tôt, ils étaient pourtant à 78,3 % à plébisciter un changement de constitution. Pour sortir du néolibéralisme de l’extrême, le Chili devra encore attendre. Les héritiers des "Chicago Boys", qui s’étaient ralliés à Pinochet, sont encore parvenus à tenir en laisse les exigences sociales et écologiques qui avaient pourtant porté la gauche au pouvoir. Et cette fois-ci, sans coup d’État.


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En 2020, 78,3 % des Chiliens avaient approuvé par référendum le choix de se doter d’une nouvelle Constitution. Deux ans plus tard, les Chiliens rejettent à près de 62 % le projet de nouvelle Constitution élaboré par une Assemblée constituante qu’ils ont eux même élus, après avoir élu en décembre 2021 un jeune Président de gauche. Paradoxes ? Oui et non.

Lors du référendum de 2020, 7,8 millions de personnes avaient voté. Le référendum de ce dimanche a mobilisé près de 13 millions d’électeurs (sur 15,2 millions d’inscrits), un niveau de participation jamais atteint au Chili, très au-delà de ce que prévoyaient les sondages (qui misaient sur une participation de 10 millions de personnes). Pour la première fois au Chili, le vote était obligatoire, avec risque d’amende à la clé.



Selon de premières analyses, les "abstentionnistes traditionnels" qui ont voté cette fois-ci sont en majorité des personnes âgées. Les 18-25 ans semblent s’être grandement désintéressés du référendum. Or, c’est parmi les plus âgés (pas tous forcément nostalgiques de la dictature de Pinochet) que la campagne de la droite (pour le Rechazo) a fait mouche, à base de fausses nouvelles distillées tout au long de la campagne, avec d’énormes moyens financiers et publicitaires. De toute évidence, cette campagne, destinée à semer la peur parmi la population (avec parfois des relents racistes : les peuples autochtones, notamment Mapuche, allaient du jour au lendemain exproprier les "braves gens" ; ultra-catholiques : au nom de l’égalité des genres, des cours sur l’homosexualité seraient introduits à l’école dès le primaire ; ou triviaux : au nom de la protection du bien être animal, la consommation de viande serait interdite ; etc., etc.), résulte d’une opération d'intense "marketing" qui ne doit rien au hasard. Certains lobbys (financiers, industriels, extractivistes…) menacés par le projet de nouvelle Constitution, alliés aux forces les plus réactionnaires du pays, ont donc réussi à saboter le processus démocratique de l’Assemblée constituante. Pas besoin d’un coup d’État comme celui qui avait renversé Salvador Allende en 1973 : la dictature néo-libérale et écocidaire utilise des moyens plus "modernes" pour maintenir ses privilèges. Et elle peut de surcroit compter, au Chili comme ailleurs, sur l’extrême dépolitisation d’une grande partie de la jeunesse. En face, comme l’a reconnu ce dimanche soir la députée communiste Carmen Hertz, les partisans de l’Apruebo ont mal mesuré les ravages de cette campagne brutale de fake news et n’ont pas trouvé les moyens d’y répondre efficacement.


José Antonio Kast, le leader d'extrême-droite. Photo DR


Au final, la victoire du Rechazo, avec 62 % des voix, est une défaite cinglante pour Gabriel Boric et son gouvernement. Du pain bénit pour José Antonio Kast, le candidat d’extrême-droite que Boric avait vaincu à l’élection présidentielle. Celui-ci s’est aussitôt réjoui du résultat du référendum, affirmant que le « peuple chilien » avait rejeté « l’idéologie et la violence », appelant à une restauration des valeurs morales et familiales : « C'est précisément ce dont le Chili a besoin, après le profond processus de désintégration morale, institutionnelle et sociale que nous avons connu ces trois dernières années. Nous ne voulons plus que notre drapeau soit souillé, nous ne voulons plus de ces offenses contre nos familles et nos enfants par des personnes qui détestent ce qui est notre tradition, notre culture et notre patrie. »


Gabriel Boric a convoqué, ce lundi au Palais de la Moneda, une réunion avec les principales forces politiques du pays, pour envisager la poursuite d’un processus de révision constitutionnelle. Mais il est terriblement affaibli par l’ampleur du score du Rechazo. Un remaniement ministériel est inévitable, et sans doute devra-t-il se séparer de quelques-uns de ses plus proches et emblématiques ministres, à commencer par Izkia Siches, ministre de l’Intérieur, et Giorgio Jackson, secrétaire général de la Présidence, deux des plus fidèles lieutenants de Boric lors de la campagne présidentielle. Mais aussi, sans doute, de la ministre de l’Environnement, la climatologue Maisa Rojas, l'une des autrices du dernier rapport du Giec, puisqu’en rejetant le projet de Constitution, les Chiliens ont fermé la porte à son volet écologique : limitation des projets extractivistes, protection de la biodiversité, déprivatisation de l’eau, etc.


Quel que soit le nouveau gouvernement qu’il va devoir former, Gabriel Boric sera de toute façon entravé dans la poursuite de certaines réformes pourtant essentielles, sur les retraites, la santé et l’éducation. Tout projet de véritable réforme dans ces domaines-clés risque fort d’être déclaré anti-constitutionnel, puisque dans l’esprit et la lettre de la "constitution-Pinochet", qui demeure donc en vigueur, l'État n'est responsable que des fonctions que le secteur privé ne peut pas assumer. Or l’éducation, la santé, les retraites, l’eau, tout cela ressort du "libre marché".

Sous Pinochet, le Chili n’a pas seulement été le joug d’une dictature brutalement répressive, mais aussi le laboratoire d’un néolibéralisme décomplexé qui s’est ensuite répandu dans le monde entier.


A lire, sur les humanités (20 décembre 2021) : « Chili, les visages de l’extrême-droite »


A la fin des années 1960, les disciples de Jaime Guzmán au sein du "mouvement grémialiste", ceux-là même qui ont préparé le coup d’État contre Salvador Allende, s’étaient en effet associés pour soutenir la dictature à de jeunes économistes néo-libéraux formés aux États-Unis, qu’on appellera plus tard les "Chicago Boys". Et l’histoire continue : lui-même grémialiste (le mouvement conserve une forte influence au sein de l’Université pontificale, qui forme aujourd’hui encore les élites politiques et économiques du Chili), l’actuel leader d’extrême-droite José Antonio Kast (fils d’un officier nazi allemand qui a trouvé refuge au Chili) est relié à cette "famille de pensée" économique (son oncle, Miguel Kast, a notamment été directeur de la Banque du Chili sous Pinochet).


Sur l’histoire des Chicago Boys et leur implication dans la dictature chilienne, il faut voir un extraordinaire documentaire (2015, en espagnol), de Carola Fuentes et Rafael Valdeavellano, que les humanités vous offrent en exclusivité :


Pendant plus de 40 ans, ce néolibéralisme de l’extrême a gangréné la société chilienne. S'en défaire n'est pas chose aisée. Malgré l’élection présidentielle de décembre 2021, malgré tout le processus démocratique de l’Assemblée constituante, les héritiers des Chicago Boys, alliés aux franges les plus conservatrices de l’Église catholique, n’ont pas dit leur dernier mot. Les milieux d’affaires qui ont financé la campagne de José Antonio Kast ont échoué de peu, en décembre 2021 (arrivé en tête au premier tour avec 27,91 % des voix, Kast avait perdu au second tour avec 44,13 % des voix). Aujourd’hui, avec la victoire du Rechazo au référendum sur la Constitution, ils tiennent leur revanche sur la démocratie… en utilisant les failles de la démocratie (abstention de la jeunesse, mobilisation de 4 millions d’électeurs supplémentaires grâce à une campagne de fake news)…


A lire sur les humanités (11 mars 2021) : « D’Allende à Boric, le retour de la gauche au Chili »


En prenant ses fonctions, Gabriel Boric n’était pas dupe des difficultés qui le guettaient. Il avait prudemment averti que son gouvernement ne pourrait, en 5 ans, accomplir toutes les réformes nécessaires, souhaitant que son mandat puisse ouvrir la voie à une profonde transformation de la société chilienne. Ce n’est pas encore perdu, mais la voie s’annonce étroite, et rude.


Jean-Marc Adolphe


Photo en tête d’article : Des partisans de la nouvelle Constitution s’étreignent en prenant connaissance des résultats du référendum pour ou contre une nouvelle Constitution à Santiago du Chili, dimanche 4 septembre 2022. Photo Cristobal Escobar / Associated Press

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1 comentario


Invitado
05 sept 2022

Tristesse et déception...l'humanisme peine à éclore dans certaines contrées et perd de sa superbe dans d'autres....l'humanité en déclin peut être....tristesse et déception....

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