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Des bébés volés à Kherson localisés dans un "camp de concentration pour enfants" en Crimée


Nouvelles révélations dans le dossier des déportations d’enfants ukrainiens en Russie, sur lequel les humanités enquêtent depuis plusieurs mois. Une dizaine de bébés raflés début novembre à Kherson, juste avant que les forces ukrainiennes ne reprennent la ville, se trouvent aujourd’hui en Crimée dans un orphelinat de très sinistre réputation, dénoncé il y a deux ans et demi pour des cas de négligence, de maltraitance et de cruauté, et où rien ne semble avoir changé depuis.


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La débandade. C’est l’image qui reste de soldats russes fuyant Kherson à la sauve-qui-peut, laissant derrière eux équipements et matériel militaire, lorsque les forces ukrainiennes ont repris la ville, début novembre. Ville en partie détruite, dont le musée avait été pillé et saccagé (Lire ICI). Il restait pourtant certains "objets de valeur" : des enfants. Et le contraste est saisissant avec ce qui a été perçu dans l’apparente improvisation du retrait de l’armée russe. Quelques jours, voire quelques heures avant de quitter Kherson, des unités de cette même armée russe ont opéré une véritable et méthodique razzia des orphelinats de la ville. Comme si les enfants étaient un précieux butin de guerre, à rafler toutes affaires cessantes.


Le 21 octobre, l’agence Tass rapportait les propos de Kirill Stremousov, gouverneur adjoint (pro-russe) de la région de Kherson, qui affirmait que 46 enfants d’un seul orphelinat, rue Kulik, avaient été "évacués" vers la Crimée. Un reportage de Valeria Kovalinska, Ivan Petritchak, Oleksi Savtchouk et Roman Sitchenko, diffusé sur Arte, recueillait le témoignage du directeur d’un centre de réhabilitation psychosociale qui avait pu, avec le personnel de l’établissement, protéger et mettre à l’abri les enfants qu’il accueillait, avant que ne débarquent les soldats russes. Mais ailleurs, comme le rapportait Paris Match (mentionné par les humanités), 58 enfants d’une même pouponnière ont été embarqués dans la matinée du 2 novembre.

Photo d'un bébé volé à Kherson publiée sur le site Internet du service d'adoption de la région de Moscou


Combien sont-ils en tout, et que sont devenus les enfants qui ont été enlevés à Kherson début novembre ? Des journalistes de Vertska, un média russe indépendant (dont les révélations sont reprises par l’ONG Zmina et, en anglais, par la rédaction de Meduza), viennent de retrouver la trace de quatorze d’entre eux, tous âgés de moins de 5 ans, volés à Kherson dans un orphelinat appelé Kolokolchik. Ces enfants ont pu être identifiés en examinant plus de 700 photos publiées sur le site Internet du service d'adoption de la région de Moscou, qui montrent des orphelins (ou supposés tels) des "territoires occupés", dont les photos sont accompagnées de lettres au Père Noël. Les journalistes ont remarqué que 14 lettres de tout jeunes enfants étaient écrites de la même main, et que chaque lettre mentionnait que l'enfant était originaire de Kherson. Dans 10 de ces lettres, le lieu de résidence actuel des orphelins n'était pas mentionné ou était intentionnellement effacé. Deux lettres indiquaient que l'enfant était venu de Kherson à Simferopol (une ville de 330.000 habitants en Crimée), et deux autres mentionnaient le nom de l'orphelinat. Mais ces 14 enfants ont tous été photographiés au sein de ce même orphelinat, nommé "Yolochka".

Photos de l'orphelinat Yolochka à Simferopol, lors du scandale dévoilé en août 2020.


Il se trouve que cet orphelinat "Yolochka", à Simferopol, a déjà défrayé la chronique en 2020, et qu’une sinistre réputation lui reste attachée, celle d’un « camp de concentration pour enfants », aux dires mêmes de l’agence officielle RIA Novosti.

En août 2020, cet orphelinat avait en effet fait l’objet de révélations terrifiantes, après qu’une première mère adoptive, Olga Kramnaya, qui avait recueilli 4 enfants, ait saisi le bureau du procureur de Crimée. A sa suite, d’autres parents d’accueil avaient produit des témoignages confondants : malnutrition, mauvais traitements, négligence et même cruauté. Les images particulièrement choquantes qui avaient alors circulé sur les réseaux sociaux et dans certains médias, avaient valu à cet orphelinat, théoriquement spécialisé pour enfants souffrant de déficiences du système nerveux central et de troubles mentaux, le surnom peu enviable de « Auschwitz pour enfants » (voir ICI, en russe).


C’était il y a deux ans. Et aujourd’hui ? Malgré l’ampleur du scandale (et de forts soupçons de détournements des fonds alloués à l’alimentation et aux soins des enfants par la direction et le personnel de l’établissement), l’enquête qui fut diligentée alors semble avoir été étouffée. Le médecin-chef de cet orphelinat, Aleksandr Vasyukov, est toujours en poste, et selon Olga Kramnaya, qui fut la première "lanceuse d’alerte", rien n’a véritablement changé. Il y aurait un moyen simple de savoir : une inspection de la Croix-Rouge et/ou de l’UNICEF. Mais la Russie refuse toujours une telle éventualité. Il faut croire que la situation des enfants raflés en Ukraine relève du "secret défense".


Si les bébés de Kherson qui ont été déportés en Crimée ne reçoivent sans doute pas les soins qui devraient leur être prodigués, le lavage de cerveau, lui, doit être aux petits oignons. Selon le "programme de travail" de l'orphelinat Yolochka pour la période 2021-2025, l'institution doit encourager chez les enfants "des sentiments moraux plus élevés", en particulier "le patriotisme et la citoyenneté", ainsi que former l'idée que "la Crimée est dans le sud de la Russie" et "une conscience de soi en tant que citoyen de la Russie ". L’embrigadement commence vraiment au berceau ! Il continuera à l’école primaire, pour tous les enfants, russes de naissance ou "russifiés", par l’introduction dans les matières enseignées de « thèmes liés aux valeurs traditionnelles spirituelles », comme vient de l’annoncer à l’agence Tass le ministre de l’éducation, Sergei Kravtsov, sous la pression de Maria Lvova-Belova, du patriarche Kirill, du philosophe ultra-nationaliste Alexandre Douguine et de l’homme d’affaires d’extrême-droite Konstantin Malofeïev, qui en avaient fait un cheval de bataille commun lors d’un Forum du Conseil mondial du peuple russe, début décembre à Novosibirsk (Lire ICI).


Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, le 24 janvier 2023 à Saltivka, l'un des quartiers résidentiels les plus endommagés de Kharkiv. Photo Sofiia Gatilova / REUTERS.


Le rapt d’enfants, leur déportation, leur changement d’identité et leur russification font partie des « valeurs traditionnelles » que défend Maria Lvova-Belova avec le soutien de l’Église orthodoxe russe. CQFD. Filippo Grandi, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, s’est exprimé pour la première fois sur le sujet le 24 janvier, à l’issue d’une visite de six jours en Ukraine. En donnant aux enfants ukrainiens des passeports russes et en les proposant à l’adoption, la Russie viole les « principes fondamentaux de la protection de l’enfance en temps de guerre », a-t-il déclaré dans une interview à Reuters : « C’est quelque chose qui se passe en Russie et qui ne doit pas se produire. » Mais si cela « ne doit pas se produire », que faire pour l’en empêcher ?


A de rares exceptions près, le silence de la "communauté internationale" (dont celui de la France, toujours muette sur le sujet) est… assourdissant. Ah, si : le Japon vient de placer Maria Lvova-Belova sur une nouvelle liste de sanctions…, ce dont elle se contrefiche éperdument : « L'un de mes fils, un fan de la culture japonaise qui voulait visiter le Pays du Soleil Levant, était un peu contrarié. Mais pas moi », écrit-elle sur Telegram. Il en faudra plus pour ébranler celle qui dit « continuer à travailler pour le bien des enfants dans la région du Donbass, de Zaporijjia et de Kherson. (…) Nous devons maintenant tout mettre en œuvre pour créer les conditions permettant aux enfants des nouvelles régions russes de vivre pleinement leur vie. »

« Pas à pas nous changeons la vie des enfants que l'on veut priver d'avenir », conclut-elle. Qui est ce « on » ? Un service de traduction en ligne donne de cette phrase ("Шаг за шагом меняем жизнь детей, у которых хотят отнять будущее"), une version sans doute inexacte, mais qui semble plus proche de la vérité : « Pas à pas, nous changeons la vie des enfants dont l'avenir est enlevé ».


Jean-Marc Adolphe


Photo en tête d'article : Enfant photographié à l'orphelinat Yolochka à Simferopol, lors du scandale dévoilé en août 2020 qui a valu à cet orphelinat d'être qualifié de "camp de concentration pour enfants".


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A bientôt les enfants, vidéo diffusée par l'association Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !


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