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Du Vietnam à Bucha, photographier l'enfer


Des bénévoles chargent des morts sur un camion à Bucha, le 12 avril. Photo Daniel Berehulak / New York Times


Du photojournalisme en temps de guerre. Dans une tribune publiée par le New York Times, David Hume Kennerly, Prix Pulitzer 1972 pour ses photographies de la guerre du Vietnam, souligne l’importance du travail des photojournalistes présents en Ukraine. Contre la propagande du Kremlin, « ces photos constituent le témoignage dont le monde a besoin pour comprendre ce qui se passe réellement en Ukraine ». Et face aux atrocités commises, il invite à ne pas détourner le regard.



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Déjà, il était question de guerre, au pluriel. C’était voici près d’un, le 21 mai 2021, dans l’éditorial fondateur de ce nouveau média « alter-actif » qu’est les humanités : « Dans le brassage des guerres, des pauvretés, des horizons qui se réduisent à peau de chagrin, les humanités sont tant et tant malmenées ; il est grand temps qu'elles s’indignent, se révoltent, se réveillent, reprennent leur droit d’être dont elles ont été spoliées jusqu’à plus soif. Les humanités doivent elles attendre davantage d'être encore plus anéanties pour se soulever et reprendre le pouvoir du vivant, qui n’est pas un algorithme ? »

Il ne fallait pas être grand clerc : la guerre n’a jamais cessé, en divers territoires et sous divers noms qu’elle se donne. Pour autant, à l’heure où fut écrit cet éditorial, rien ne laissait imaginer que la guerre serait aussi proche, en Europe même, et une vraie guerre, avec de vraies batailles, de vrais bombardements, etc.

« Nous allons raconter des histoires, en mots, images, sons. (…) Fini de laisser la narration à la propagande publicitaire du story-telling. Sans doute a-t-on perdu la bataille du langage, pas encore la guerre », disait encore cet éditorial. Depuis près d’un an, les humanités ont tenté, sur divers sujets, de la Colombie à la « France profonde », du combat des activistes du climat à l’écriture d’une nouvelle constitution au Chili, des peuples autochtones au drame des réfugiés, dans le monde comme en France, nous avons chaque fois récit, voire feuilleton, dessinant les contours d’un « journalisme narratif » qui cherche, au-delà des faits, à les personnifier et à les incarner. Raconter des histoires, raconter l’Histoire, cela passe aussi par la photographie. D’emblée, nous avons accordé beaucoup d’attention à la qualité et à la pertinence des photographies que nous publiions.


Deux photographies publiées par les humanités dès les premiers jours de la guerre en Ukraine.

A gauche : Un homme recouvre un corps après des bombardements à Tchouhouïv. Photo Aris Messinis/AFP.

A droite : Lors d'une manifestation de soutien à l'Ukraine, Paris. Photo Christophe Petit Tesson/EPA.


Dès le lendemain de l’invasion russe en Ukraine, les humanités sont montées au front : pas moins de cinq publications le 25 février, et 10 nouvelles publications entre le 26 février et le 1er mars ! Et sans avoir aucun des moyens des médias traditionnels, nous avons relaté cette guerre et ses conséquences (réfugiés) autrement qu’en recopiant paresseusement des dépêches d’agences de presse, en dénichant même quelques exclusivités (comme la destruction des œuvres de Maria Primatchenko, le 1er mars ; ou encore la traduction-publication de l’effrayante tribune de Timofeï Sergueïtsev, l’idéologue poutinien de la "dénazification" de l’Ukraine, le 4 avril). A chaque fois, ces articles ont été « illustrés » grâce au travail remarquable de plusieurs photojournalistes (d’Associated Press, de l’AFP, de Reuters, etc.) présents sur le terrain. En Ukraine, six journalistes ont d’ores et déjà été tués, dont le photojournaliste ukrainien Maksim Levin. La découverte de son corps, début avril, ne laisse aucun doute : il a été froidement exécuté, vraisemblablement parce que jour

naliste, par des soldats russes.

« Vladimir Poutine comprend le pouvoir de la photographie », écrit David Hume Kennerly dans la tribune que nous publions ci-dessous. En tout cas, il a pris conscience de ce pouvoir. L’avait-il prémédité ? A la fin des années 1990, peu d’images ont filtré de Grozny et la Tchétchénie, et les réseaux sociaux n’avaient pas encore l’importance qu’ils ont aujourd’hui. Idem pour la Syrie en 2015. Le Suisse Matthias Bruggmann a été l’un des seuls photojournalistes occidentaux à suivre le conflit en Syrie, depuis 2012 (lire ICI). Les principales preuves de crimes de guerre et de crime contre l'humanité (45.000 photos !) ont été collectées, à ses risques et périls, par un photographe syrien, surnommé « César », amené à travailler pour la police syrienne (Lire ICI).


Face à « l’éloignement » de la Tchétchénie et de la Syrie, l’opinion publique occidentale n’aurait-elle pas, de toute façon, détourné le regard ? C’est possible… Mais en 1971, le Vietnam aussi, c’était « loin ». En tout cas, aujourd’hui en Ukraine, si Vladimir Poutine a d’ores et déjà perdu la guerre de l’opinion (sauf en Russie, où censure et propagande turbinent à plein régime), c’est d’abord et avant tout grâce à la formidable capacité de résistance militaire et civile des Ukrainiens eux-mêmes, mais aussi grâce à « l’engagement » des photojournalistes qui ont documenté, quasiment en temps réel, les atrocités commises par l’armée russe, et n’ont pas même laissé à la cynique propagande du Kremlin le temps de s’installer.

Reste à dire, si besoin est, que le photojournalisme, ce n’est pas du « visuel » comme il se dit dans les agendes de communication, et de plus en plus, dans les médias eux-mêmes, mais du journalisme, et que cette information a un coût. Si la presse perd des lecteurs qui ne se contenteraient plus que de la pseudo-gratuité offerte par Internet et les réseaux sociaux, cela revient à dire que ces lecteurs sont prêts à perdre une grande part de leur droit à l’information. On a les libertés que l’on mérite.


Jean-Marc Adolphe


TRIBUNE / David Hume Kennerly

« Il y a quelques semaines, je suis tombé sur les photographies de corps jonchant les rues de Bucha, une banlieue située à quelques kilomètres à l'ouest de Kiev, en Ukraine. Si Bucha est l’un des derniers exemples en date de la barbarie de la Russie dans cette guerre, j’ai aussitôt pensé au drame de Jonestown. En novembre 1978, le magazine Time m'avait envoyé en Guyane pour vérifier les informations selon lesquelles le congressiste Leo Ryan, un démocrate californien, y avait été tué alors qu'il enquêtait sur des allégations selon lesquelles un groupe, une véritable secte, appelé le Temple du peuple, retenait des personnes contre leur gré.

J'étais l'un des premiers photographes sur les lieux. M. Ryan avait effectivement été tué, ainsi que trois de mes collègues : Greg Robinson, un photographe du San Francisco Examiner, Bob Brown, un caméraman de la NBC, et Don Harris, un correspondant de la NBC. Mais ce n'était que le début. Les corps de plus de 900 autres personnes étaient éparpillés autour d'un complexe de bâtiments d'un étage dans une clairière de la jungle, victimes et auteurs d'un meurtre-suicide de masse sous les instructions de leur gourou, Jim Jones. Des enfants et des bébés avaient été tués par leurs parents. J'ai photographié un cauchemar.

[Jonestown était le nom d'une communauté agraire créée en 1974 dans la région de Barima-Waini au Guyana par le révérend Jim Jones, gourou de la secte le Temple du Peuple. Le 18 novembre 1978, elle fut le théâtre d'un suicide collectif, durant lequel Jones et 908 de ses adeptes trouvèrent la mort en ingérant du cyanure. Lire sur Wikipedia]

Le massacre de Jonestown en 1978. Photo David Hume Kennerly

Center for Creative Photography -- Université d'Arizona.


Les photos de Jonestown montrent l'ampleur de la violence que les gens peuvent s'infliger à eux-mêmes et à leurs semblables : lorsque des esprits sensibles tombent sous l'emprise d'un leader puissant, le désastre est certain.

Ce qui me ramène à Bucha.

Alors que l'avancée sur Kiev était au point mort, les forces russes ont commencé à torturer, violer et tuer des civils à Bucha, selon les survivants et des enquêteurs. Plus de 300 civils auraient été tués ; certains ont été abandonnés dans des fosses communes, d'autres dans la rue ou dans leur jardin. Beaucoup avaient les mains attachées dans le dos. Ils ont été exécutés.

Photo Carol Guzy /Zuma Press


Cette image d'un homme aux yeux ouverts est l'une des photos les plus fascinantes et les plus inquiétantes de Bucha. C'est une image intime et déroutante de la mort, et je n'ai jamais rien vu de tel. Qu'a vu cet homme au moment de sa mort ? Quoi que ce soit, reste sa détermination.

Les images de ces atrocités ont été prises par des photojournalistes de référence. Elles représentent la vérité et témoignent de la duplicité et de la brutalité de l'armée russe. Alors que les accusations de crimes de guerre se multiplient, ces photos constituent le témoignage dont le monde a besoin pour comprendre ce qui se passe réellement en Ukraine.

Selon la méthode habituelle des agresseurs, le ministère russe de la Défense affirme avec insistance que toutes les photos et vidéos qui attestent de la réalité de crimes de guerre ne sont que « provocation » et fake news, et que « pas un seul civil n'a souffert d'une quelconque action violente. »

Un tel message peut fonctionner dans la Russie de Vladimir Poutine -puisque toute information divergente y est censurée- mais il ne sera pas cru là où les gens sont libres de voir ces images : les photographies établissent un lien direct vers les gens, par-dessus la tête des officiels, des experts et de la désinformation.


A gauche : Ukraine, 2022. Photo Tyler Hicks / The New York Times. A droite : Smolensk, Russie, 1941. Photo : Dmitri Baltermants / collection David Hume Kennerly – Center for creative photography, Université d'Arizona.


La photo de Tyler Hicks d'un soldat russe mort dans la neige aux environs de Kharkiv, en Ukraine, m'a immédiatement rappelé une image du grand photographe soviétique Dmitri Baltermants, sur le front de Smolensk, à 250 kilomètres de Moscou, en 1941. L'ironie, bien sûr, c'est que le soldat de Baltermants combattait de vrais nazis, alors que le soldat de la photo de Tyler Hicks a cru naïvement à la propagande de la « dénazification ». Cette photo de Tyler Hicks a été prise dès le lendemain du lancement par Vladimir Poutine de son "opération militaire spéciale" ; elle a été l'une des premières de soldats russes morts, parmi de nombreuses qui ont suivi.

Vladimir Poutine comprend le pouvoir de la photographie. C'est pourquoi le photographe Evgeniy Maloletka, d’Associated Press et son collègue, le vidéo-journaliste Mstyslav Chernov, qui ont probablement été les derniers journalistes internationaux à documenter le siège de Marioupol, ont été pourchassés par les soldats russes et ont dû être exfiltrés in extremis par l'armée ukrainienne.


Marioupol, mars 2022. Photo Evgeniy Maloletka/ Associated Press


Face à des conflits incessants, il peut parfois sembler que le public soit devenu insensible aux reportages ou aux images de la souffrance. Mais d'après mon expérience, certaines photographies auront toujours le pouvoir de nous faire affronter l'horreur. Comme me l'a dit un jour le journaliste Nicholas Kristof, « les photos touchent les gens comme aucun texte ne peut le faire ». Les images évocatrices peuvent influer sur les politiques, inciter à l'action et, de temps à autre, modifier le cours de l'histoire.

[Selon le Washington Post, Nicholas Kristof a « réécrit le journalisme d'opinion » en mettant l'accent sur les violations des droits de l'homme et les injustices sociales, telles que le trafic d'êtres humains et le conflit du Darfour. Il a été récompensé à deux reprises par le prix Politzer.]

David Hume Kennerly en 1971 au Vietnam. © Center for creative photography / Université de l'Arizona.


Le Vietnam a été la guerre de ma génération. J'avais 24 ans lorsque je me suis rendu à Saigon, en 1971, en tant que photographe pour United Press International, déterminé à voir ce qui tuait mes camarades d’université. Si je n'y étais pas allé, je ne pense pas que je me le serais jamais pardonné. J'ai appris la vie et la mort. J'ai appris que les soldats accueillent souvent les photographes parce que nous prenons les mêmes risques qu'eux. J'ai appris à faire confiance à mon instinct. Et j'ai appris en direct le pouvoir de la photographie.

Photo David Hume Kennerly / Center for Creative Photography -- Université d'Arizona

Photo Eddie Adams / Associated Press


En 1968, avec la photo "L’exécution de Saigon" , Eddie Adams a capturé la fraction de seconde où un général sud-vietnamien tire une balle dans la tête d'un prisonnier Viêt-Cong dans les rues de Saigon. Et en 1972, "La petite fille au napalm" de Nick Ut a immortalisé les souffrances d'une petite fille de 9 ans, Phan Thi Kim Phuc, dans une attaque au napalm. Ces deux photos ont été publiées à la une des journaux américains et les Américains ont pu constater la cruauté de la guerre à travers ces images saisissantes. L'opinion publique a commencé à changer. Elles font toujours partie des plus grandes photos jamais réalisées.

Photo Lynsey Addario pour The New York Times


De nombreuses photographies de la guerre en Ukraine méritent de figurer de manière aussi indélébile dans les archives publiques que les photos du Vietnam. Nous ne pouvons voir l'étendue de l'horreur créée par les Russes que grâce à ces photos et aux photographes qui ont risqué, ou donné, leur vie pour les obtenir : Lynsey Addario a échappé de justesse à la mort dans la même attaque au mortier qui a tué les sujets de la photo ci-dessus ; le corps du photographe et vidéo-journaliste ukrainien Maksim Levin, qui collaborait fréquemment avec Reuters, a été découvert le 1er avril dans un village au nord de Kiev. M. Levin était le sixième journaliste tué en Ukraine depuis le début du conflit.

Je commence à être las des bandeaux qui préviennent sur les médias où les réseaux sociaux : « Attention, images pouvant heurter la sensibilité ». Les meilleures photographies de guerre peuvent nous donner envie de détourner le regard. Il est impératif que nous ne le fassions pas. »


David Hume Kennerly

(Texte initialement publié par The New York Times, le 16 avril 2022)


David Hume Kennerly est l’un des plus grands photojournalistes américains. Sa photo du légendaire combat entre Muhammad Ali et Joe Frazier avait fait la Une du New York Times, le 9 mars 1971. Quelques jours plus tard, l’agence UPI, où il était entré quatre ans plus tôt, à 20 ans, l’envoyait à Saïgon couvrir la guerre du Vietnam. Parmi d’autres, ses photographies ont contribué à amplifier aux Etats-Unis le mouvement anti-guerre. En 1972, l’année même où le New York Times est récompensé, dans la catégorie « service public » pour la publication des Pentagon Papers, que l’administration américaine a voulu censurer, David Hume Kennerly s’est vu décerner le prestigieux prix Pulitzer, pour l’ensemble de sa production photographique au Vietnam.

Aujourd’hui âgé de 75 ans, David Hume Kennerly a successivement travaillé pour Life, le magazine Time et l’hebdomadaire Newsweek, mais aussi à la Maison Blanche, sous la présidence de Gerald Ford (1974-1977), dont il a été le photographe attitré. Ses archives ont été acquises en 2019 par le Center for Creative Photography, un centre de recherche situé sur le campus de l’Université d’Arizona. Il est membre de la Fallen Journalists Memorial Foundation, créée pour commémorer des journalistes morts dans l’exercice de leur métier.

En France, David Hume Kennerly a été invité en en 2000 par Visa pour l’image, à Perpignan, le principal festival de photojournalisme, dont la prochaine édition se déroulera du 27 août au 11 septembre 2022.


COMPLÉMENTS


· Sur les humanités :

« Marioupol, les derniers témoins de l’enfer », 21 mars 2022. (Il ne restait plus qu’eux : Mstyslav Chernov et Evgeniy Maloletka, vidéaste et photographe pour l’agence de presse Associated Press, ont à leur tour fui Marioupol. Ils étaient les derniers journalistes internationaux à pouvoir informer sur la terrible réalité de la ville assiégée. Pour leur propre sécurité, ils ont été « exfiltrés » par des soldats ukrainiens.). Lire ICI

« Dénazifier la Russie », 10 mars 2022. (Il faut saluer ici le courage des photojournalistes qui documentent au quotidien la réalité de la sale guerre menée par Poutine en Ukraine. Comme jadis Nick Ut au Vietnam, Evgeniy Maloletka, l’auteur de la photo de Marioupol, digne de recevoir le prix Pulitzer…). Lire ICI


· Sur France Culture :

« Cinq photos révélatrices », une série en cinq épisodes. (Cinq photos révélatrices d’une rupture, d’un mouvement ou d’une évolution du monde qui nous entoure, de la création d’un mythe. Si peu dans l'histoire de la photographie, mais autant de prétextes pour évoquer le pouvoir fascinant de l’image fixe et débattre de ses défis...). A écouter ici : https://www.franceculture.fr/emissions/series/cinq-photos-revelatrices


· « La naissance du photo-journalisme. Le passage d'un modèle européen de magazine illustré à un modèle américain », texte de Jean-Pierre Bacot, revue Réseaux, 2008. A lire ICI.

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