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La nouvelle arche de Noé. Michel Strulovici, Droit de suites / 07


Nous ne sommes pas seuls au monde ! L'inscription d'autres espèces vivantes aux cotés de la nôtre, dans un univers partagé, perdure depuis longtemps. Et continue de se manifester, nichée dans l'inconscient collectif. Du règne animal au règne végétal, la compréhension de l'interdépendance du vivant gagne heureusement du terrain. Notre survie en dépend.


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«Face à la montée de la barbarie, j’ai voulu, modestement, devenir un colporteur de l’humain», écrivait Michel Strulovici dans Évanouissements, paru l’an passé aux éditions du Croquant, autobiographie où il raconte en 630 pages particulièrement denses sa jeunesse, dans une famille de juifs résistants communistes, son activisme contre la guerre d’Algérie, son adhésion au Parti communiste, puis ses années de journalisme, à L’Humanité et enfin à la télévision publique, où il a été un ardent défenseur de la place de la culture (chronique parue sur les humanités, le 23 octobre 2021 (ICI).

Même une fois achevé le livre, il y en avait encore sous le capot, comme on dit. Plutôt que de chercher à nouveau un éditeur, Michel Strulovici a souhaité confier aux humanités ces "Droits de suite". Mais publier, même sur un média en ligne, c’est encore et toujours éditer. Cette chronique a pris ici la forme d’un feuilleton hebdomadaire (premières séquences, "Les cavaliers de l’Apocalypse", ICI ; "Embrassons-nous Folleville", ICI ; "Juifs en soi, juifs pour soi", ICI ; "Marx, et le printemps revient", ICI ; "Le K du Kerala", ICI , "Tous concurrents, tous morts", ICI / Jean-Marc Adolphe


« Aujourd’hui, notre pitié ne s’arrête plus à l’humanité. Elle continue sur sa lancée. Elle repousse les frontières.

Elle élargit le cercle du semblable. Quand un coin du voile est levé sur l’invivable existence des poules, des vaches

ou des cochons dans les espaces concentrationnaires qui ont succédé aux fermes d’autrefois,

l’imagination se met aussitôt à la place de ces bêtes et souffre avec elles. (...)

La nouvelle sensibilité aux animaux aura-t-elle le pouvoir de changer la donne ou l’impératif de rentabilité

continuera-t-il à faire la loi, en dépit de tous les cris du cœur ? »

Alain Finkelkraut, Des animaux et des hommes, éditions Stock, Paris 2019.


La compréhension de l'unicité du vivant, soulignée par Alain Finkelkraut, est en train de courir le monde occidental. Elle travaille les consciences d'une manière inédite. Ou, peut-être, renoue-t-elle avec la démarche des hommes d'avant le néolithique, celle qui précéda la domestication et l'élevage des espèces jusqu'alors chassées. Les peintures rupestres des grottes de Lascaux et Chauvet ou celles de la Lindosa dans la forêt colombienne (découvertes il y a peu et présentées le mois dernier, ici même, par les humanités) nous disent le regard énamouré ou respectueux que portaient ces hommes sur ces animaux de leur environnement proche, souvent déifiés et/ou totémiques.


Exemplaire de cette mutation de notre compréhension, l'histoire de Patrick Vialas, ancien entrepreneur riche, très riche, venu du monde paysan. Enamouré il l'est sans conteste. Monsieur Vialas a investi le tiers de sa fortune dans un zoo-refuge pour animaux déglingués venant des cirques ou des laboratoires. Nommée « la tanière » le refuge prend soin de 400 animaux (ours, éléphants, ânes, sangliers, fauves et primates....) Ce qui aurait semblé incongru, il y a peu, apparaît aujourd'hui comme une évidence. Monsieur Vialas est l'invité des plateaux de télévision dans des émissions où des journalistes interviewent des personnalités faisant l'actualité.

Il m’apparaît certain qu'il y a quelques années, nul comité de rédaction n'aurait proposé de telles rencontres. Et si tel avait été le cas, la première question eût été : pourquoi donc investir tant d'argent dans ce refuge alors que des milliers d'enfants, d'adolescents dorment dans la rue.


La présence des animaux sur les réseaux sociaux frise l'obsession. Aujourd'hui, en France, en Europe occidentale, l'empathie à l’égard des animaux ne peut être remise en cause. Elle a droit de cité.

Une représentation classique du chien Cerbère, possédant trois têtes


Mythes d’origine et animaux


Dans nombre de continents, cette inscription d'autres espèces vivantes aux cotés de la nôtre, dans un univers partagé, perdure depuis longtemps. Et continue de se manifester, nichée dans l'inconscient collectif.


Ainsi les Amérindiens, animistes, vivent une relation étroite avec les animaux comme des égaux avec lesquels ils cohabitent sur Terre. Selon leurs mythes d'origine, le premier monde était peuplé d'animaux de taille géante, agissant et parlant comme des hommes. De ce monde détruit par un déluge, un animal réchappa. Pour certaines tribus, ce fut un coyote se métamorphosant en bûche qui flotta jusqu'au retrait des eaux. Puis le coyote épousa les arbres et de cette union naquirent les Indiens. La totalité du vivant, dans ses différentes composantes est emblématiquement ainsi, à l’œuvre, pour la naissance des hommes.


L'animal emblématique varie selon les diverses aires géographiques : lièvre au sud-est, corbeau sur la côte nord-ouest du Pacifique, coyote vers l'intérieur, dans les plaines, en Californie. Souvent, c'est à partir de la boue, que les hommes sont créés par les animaux..


Dans une grande partie de l'Asie, nombre d'animaux, sont considérés comme sacrés. Et tout d'abord les singes. Ceux-ci, dans ce texte fondamental de l'hindouisme, le Ramayana, se sont constitués en armée et sous le commandement du général-singe Hanuman, luttent aux côtés du Prince Rama pour libérer la princesse Sita des griffes du démon Ravana. Je rappelle que, dans ce texte, c'est une vache, Prithvi, qui représente la terre souffrante.


Pour les Bouddhistes, l'idée même de la réincarnation change du tout au tout le regard sur les espèces vivantes. Les singes, par exemple, ont toute liberté pour organiser leur vie clanique comme ils l'entendent. Au sein des forêts qui entourent les 200 temples d'Angkor (1) les touristes ont du mal à faire entendre raison aux gangs de primates, qui les pillent, parfois violemment, alors qu'ils sont en train de s'émerveiller devant tant de splendeurs. Je me souviens avoir assisté à la tentative d'un diable de singe qui avait réussi, avec une remarquable dextérité, à emporter le sac d'une touriste stupéfaite.


Dans d'autres contrées asiatiques, d'autres espèces jouent le rôle clé. Ainsi en Corée, c'est une ours. Le mythe d'origine nous conte l'histoire de l'union du Dieu du ciel, Hwanung, avec Woongnyeo, du clan des ours. Leur fils, Dangun, créa la Corée.


Dans l'Égypte des Pharaons, les taureaux sont sacrés, les chats, les crocodiles, les ibis de même. Il est courant de retrouver, en nombre. leurs corps momifiés. Anubis, le Dieu des nécropoles est un grand canidé noir (chacal ou chien, c'est selon).


C'est une louve qui nourrit et sauve les jumeaux abandonnés Remus et Romulus, créateurs de Rome. C'est une meute de loups qui élève Mowgli dans Le Livre de la Jungle de Kipling.


Une telle présence dans toutes les civilisations en dit long sur l'interrogation des humains sur l'importance et le rôle des autres espèces vivantes dans nos imaginaires.


De la soumission à l’égalité


Et que dire de leur persistance dans nos consciences d'aujourd'hui ? Nommer un oiseau "de mauvais augure", un autre annonciateur de la paix ou un quadrupède rusé nous est immédiat.


En France, jusqu'au milieu du 20ème siècle, l'empathie à l'égard des autres espèces vivantes, n'était partagée que par peu de personnes, hors les propriétaires d'animaux, et encore... Mais donner le prénom de Muguette à sa vache, au-delà de l'anthropomorphisme, traduit tout de même un effort certain vers une forme de respect.

Toujours est-il que, pour ma part, je professais dans ma jeunesse une forme d'arrogance, très majoritairement répandue, croyant le fossé infranchissable entre l'homme et la bête.


Aujourd'hui je crois en la proximité des espèces. Et, d'anodin, le savoir sur cette question m'est devenu important. Je m'interroge sur les opinions tranchées que je professais, avec une certitude absolue, à mon adolescence. Il s'agissait certainement de l'affirmation d'une personnalité naissante et de ses débuts dans cette confrontation de l'adolescent avec la réalité. Il m’apparaît que mon univers idéologique sourdait de ce capital familial dont parle Bourdieu. Certains le pratiquent avec l'art du contre-pied absolu pour rompre avec leurs traditions. Ce n'était pas mon cas.


Il est un aspect de cette transmission qui peut apparaître mineur, c'est celui de notre rapport aux animaux. Mes grands–parents avaient une relation distante, sinon un rejet des animaux domestiques. Il est vrai que les conditions d'habitation de l'époque ne prédisposaient pas à les chérir chez soi. Les revenus au cordeau de la famille, non plus.


Je me souviens de l'incompréhension, mêlée d'une pointe de dégoût, que ma grand-mère Nessie manifestait quand elle évoquait le matou qui vivait chez son amie Henriette, qui logeait à quelques dizaines de mètres de chez elle, rue du Nord, à Paris. « Chats et chiens font leurs besoins à côté de la cuisine et de la salle à manger », expliquait ma grand-mère qui en frémissait. L'hygiène éloignait définitivement ces animaux du logis. Je ressentais moi-même ces sentiments de rejet quand j'allais parfois apporter quelques courses à Henriette.


A la réflexion, mes grands-parents, au-delà de ces raisons, avaient dû intégrer ce que la Bible imposait aux hommes sur le rôle et de la place des animaux dans la Création : « Dieu les bénit, et Dieu leur dit : "Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et exercez votre domination sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre" ». (Genèse 1,28)


Et ils avaient, certainement, fait leur cet impératif du Lévitique : « Vous regarderez comme impurs tous ceux des animaux à quatre pieds qui marchent sur leurs pattes : quiconque touchera leurs corps morts sera impur jusqu'au soir ».


Tout comme mon père, je ne croyais pas un mot de ces contes et légendes et de leurs exigences. Mais la transmission culturelle chemine par des voies mystérieuses et réussit, sous quelque habillage que ce soit, à marquer les esprits. Et puis, un animal domestique peut être encombrant en cas de déplacements forcés, de chasse aux Juifs, comme ma communauté l'a vécue de génération en génération. Pourquoi les Juifs sont -ils d'excellents violonistes ? raconte une blague juive. "Parce que cet instrument est plus facile à transporter qu'un piano !"


Donc, nous n'apprécions que peu les animaux domestiques. Dans notre environnement familial et amical, il en était de même. Une chanson montrait bien alors ce refus et dénonçait, tout à la fois, leurs propriétaires et l'utilisation de ces animaux pour domestiquer l'opinion. Yves Montand, le crooner préféré de ma famille communiste, intronisé porte-parole de la classe ouvrière, interprétait avec talent ce libelle :


« Le chat de la voisine

Qui mange la bonne cuisine

Et fait ses gros ronrons

Sur un bel édredon dondon

Le chat de la voisine

Qui s'met pleines les babines

De poulet, de foie gras

Et ne chasse pas les rats

Miaou, miaou

Qu'il est touchant le chant du chat

Ronron, ronron

Et vive le chat et vive le chat

Je ne dessin'rai pas l'homme et son agonie

L'enfant des premiers pas qui gèle dans son nid

Je ne parlerai pas du soldat qui a peur

D'échanger une jambe contre une croix d'honneur

Du vieillard rejeté aux poubelles de la faim

Je n'en parlerai pas, mieux vaut ce p'tit refrain

Le chat de la voisine

Qui mange la bonne cuisine » etc.


Bambi contre les machines


Je me souviens d'un argument imparable, à la serpe, a contrario contre cet engouement naissant pour les animaux domestiques : Hitler n'aimait-il pas les chiens ? Ne le voit-on pas, attendri, caressant son berger allemand, pendant que les Einsatzgruppen fusillent les bébés dans les bras de leur mère à Babi Ya, en Ukraine ?


Longtemps j'ai cru à la curieuse théorie de Descartes qui transforme les animaux en machines : « Pour ce qui est de l'entendement ou de la pensée que Montaigne et quelques autres attribuent aux bêtes, je ne puis être de leur avis. (...) J'avoue qu'il y en a de plus forts que nous, et crois qu'il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles, capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu'ils ne nous imitent ou surpassent, qu'en celles de nos actions qui ne sont point conduites par notre pensée. » (2)


Le grand savant naturaliste Buffon expliquait lui-même en 1770, dans son Histoire naturelle : « Le singe n’est, dans la vérité, qu’un pur animal, portant à l’extérieur un masque de figure humaine, mais dénué à l’intérieur de la pensée et de tout ce qui fait l’homme ». Mais Buffon leur reconnaît « le sentiment, ils l'ont même à un plus haut degré que nous ne l'avons. Ils ont aussi conscience de leur existence actuelle. »


Pour résumer, si mes souvenirs dont exacts, je considérais au mieux les animaux à la manière de Michelet comme "des frères inférieurs". Mais, mes certitudes, confrontées à la force de conviction de mes petits copains, s'érodèrent... Et, en définitive comment est-il possible résister aux pleurs du Bambi de Walt Disney, et à l'anthropomorphisme de ses dessins animés ?


Mon grand-père m'accompagnait les dimanches de beau temps au zoo de Vincennes. Je finis par convaincre mes parents de nous acheter, à mon frère et moi... une tortue. Elle n'occupait que peu de place dans notre petit appartement. Une boite en carton suffisait à ses besoins. Ma relation aux animaux continuait de vivre sur un mode ambigu. Quand nous allions en vacances chez des amis de mes parents dans une ferme du Loir-et-Cher, nous côtoyons lapins, poules, vaches, ânes. L'un des grands plaisirs de la petite troupe d'enfants que nous formions était de leur donner à picorer ou grignoter. Et, pas à pas, mon opinion changeait. Je m'étais aperçu de la terreur du lapin quand la fermière le sortait de sa cage et l'emprisonnait dans la cuisine pour le tuer. Je crois que c'est à ce moment-là que ma conception de l'intelligence des animaux changea.


Dans les visites au zoo, je commençais à surtout voir l'enfermement des animaux dits sauvages. Plus tard, quand j'emmenais mes enfants découvrir les singes en promiscuité rageuse, les lions et lionnes mourant d'ennui, une panthère noire se déplaçant de long en large dans une cage de quatre mètres de long et le malheureux orang-outan de la ménagerie du Jardin des plantes, collé à la vitre et nous regardant avec une neurasthénie profonde, je ressentais de plein fouet la violence subie par nos cousins en évolution dans cet enfermement contre-nature.


Je commençais à comprendre que les animaux ont « une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer », pour paraphraser Lamartine. Ce que nous réduisions au mot passe-partout de "réflexe", à la suite de Pavlov, ou d’"instinct", s'apparentait de fait à une "pensée". Les "bêtes" possédaient une forme d'intelligence.


En Corée du Sud, où nous "coopérions" Nicole et moi, à la fin des années soixante, les chiens, descendants de loups sibériens, étaient déconsidérés au point que leur constante appellation "dong ké" signifiait littéralement "chien de merde" (3). Certains servaient de plat principal dans des menus pour hommes en voie de reconstitution virile, particulièrement au printemps, comme dans nombre de pays d'Asie et d’Extrême-Orient. Aussi, quand Nicole et moi nous adoptâmes un de ces chiots et que celui ci rentrait dans notre villa, notre Hajéma (gentil nom qui signifie "tantine" plutôt que domestique) s'arrachait les cheveux. Elle tentait de nous expliquer combien cet animal était sale et n'avait rien à faire sur notre ondol (le sol recouvert de papier huilé des habitations coréennes d'alors). (4)


Aujourd'hui, ce pays paysan et pauvre est devenu citadin et développé (effet de la surexploitation capitaliste de son peuple) (5). Nombre de Séoulites ont accompli une révolution totale de leur rapport aux animaux domestiques et tout particulièrement aux chiens, devenus membres à part entière de nombreuses familles. Pour celles qui vivent dans des buildings aux appartements à faible surface (la majorité d'entre elles) il existe des cafés où vous pouvez côtoyer nos amis à quatre pattes. Dans le quartier Hapjeong de Séoul, au café Bau House vous pouvez caresser à loisir une vingtaine de chiens. Au Meerkat Friends, vous pouvez faire ami-ami avec une bande de suricates, une genette, un renard arctique, un chat des neiges et quelques ratons laveurs, comme aurait aimé l'énumérer Prévert.


Cette mode court l'Asie ex-mangeuse de chiens, aujourd'hui adoratrice de tout ce qui rappelle la nature sauvage en voie d'extinction et le brandit ostensiblement comme un marqueur de la réussite sociale. Au Vietnam, à mon arrivée à Hanoi en 1975, le premier marché que vous aperceviez à la sortie du pont Paul Doumer, à gauche, c'était le marché aux chiens, transportés dans des cagettes sur le porte-bagage des vélos. Au Vietnam, comme en Chine, première ancienne mangeuse de chiens au monde, désormais, cette habitude alimentaire revigorante, est laissée aux paysans des campagnes reculées. Mais elle n'a pas totalement disparu. Il semble que la compréhension des interactions du vivant fasse des progrès mais n'a pas emporté la décision de tous.


Pourtant, c'est bien en Chine que s'est déroulée la première expérience contemporaine de masse sur la nécessaire chaîne des espèces. A contrario. Le génial Mao lors de la campagne du Grand Bond en avant lança la guerre, en 1958, contre ce qu'il appelait les "Quatre nuisibles", à savoir les rats, les moustiques, les mouches et les oiseaux. Je me souviens de ces groupes de Chinois que l'on voyait aux actualités cinématographiques ou télévisuelles, frappant avec joie, interminablement, sur des casseroles, pour empêcher les moineaux de se poser et reposer. Épuisés, ils tombaient d'inanition, morts. Par millions. Ce jeu morbide était devenu une extinction quasi totale de l'espèce. Ainsi les dirigeants de Pékin pensaient récupérer la part de céréales volées aux champs par ces volatiles. Au début des années 1960, ils durent se rendre à l'évidence que refuser le partage avait, certes, entraîné la disparition des oiseaux mais également produit la prolifération des rats qui s'en donnaient à cœur joie, ainsi que celle des mouches et des moustiques ! « Qui veut faire l'ange, fait la bête », prévenait déjà Pascal, il y a fort longtemps.


Un profond changement de points de vue sur le monde animal


En France, aujourd'hui, près de la moitié des foyers "possèdent" (à moins qu'ils ne soient possédés par) des animaux domestiques. Plus de 17 millions et demi de chiens et chats, en 2022, vivaient à nos côtés. Ce chiffre impressionnant ne tient compte que des animaux identifiés. Il en existe des centaines de milliers qui ne le sont pas. Ajoutons encore les trois millions de reptiles, tortues, lézards qui rampent ici et là dans les logements. Et ne parlons pas des oiseaux en cage et des cacatoès en liberté, ni des poissons rouges qui s'ennuient en tournant sans fin dans des aquariums.


N'oublions pas qu'il y a peu, la quasi-totalité des chiens dans nos campagnes passaient leur pauvre existence attachés à une chaîne proche de leur niche. Et que d'autres restaient enfermés pendant des mois dans des chenils grillagés afin d'être "affûtés" à l'ouverture de la chasse.


Le marché (critère décisif en société capitaliste) de ces animaux domestiques représente 5 milliards d'euros et explose. Il a été quadruplé en 20 ans. Paradoxalement, l'urbanisation grandissante s'est accompagnée d'une véritable et profonde évolution des manières de vivre et des relations avec les animaux. Paradoxale car ces animaux jouaient à la campagne un rôle d'une utilité certaine depuis leur domestication, il y a des millénaires. De telles fonctions ont disparu en ville.


Ma famille n'a pas échappé à la règle. Mes enfants militèrent activement pour qu'un chat nous rejoigne. Comment résister à ce qui était devenu une évidence pour tant d'enfants, tant de familles ?


La nature de leur présence a donc changé. Le regard que nous leur portons a évolué. Les animaux sont désormais des "individus" presque comme nous. Les témoignages de relations affectives avec son animal sont légion. Ils jouent souvent un rôle irremplaçable auprès de personnes seules. De nombreuses études soulignent l'impact bienfaisant de leur présence auprès des malades, des gens âgés dans les EPADH, auprès d'enfants atteints d'autisme.


Les résultats des sondages constatent cette transformation culturelle. Un quart des Français placent le bien-être animal parmi les trois combats de société à mener, selon une étude Harris en 2020. Une majorité de Français (61 %) estiment que les pouvoirs publics n’agissent pas assez en faveur des animaux. Massivement, ils appellent de leurs vœux à un renforcement de la législation sur ce sujet (93 %), et la moitié d'entre eux souhaitent une fermeté de la loi à l'égard des persécuteurs d'animaux.


Cette importance nouvelle crée quelques obligations inédites pour les forces politiques. Certains partis et mouvements ont mis à l'ordre du jour la question de droits constitutionnels pour les animaux. L’UNESCO, dès 1978, a proclamé que "le respect des animaux par l'homme est lié au respect des hommes entre eux". Le nombre d'associations et mouvements qui défendent les animaux et les représentent se multiplient et en faisant florès, entraînent de nouveaux comportements, particulièrement pour les nouvelles générations.


Les réseaux sociaux ont joué et jouent un rôle considérable dans le changement de nos points de vue sur le monde animal. De plus en plus nombreux sont les citoyens s'inquiétant de la gravité de l'extinction des espèces vivantes en cours, liée à l'activité des hommes et au réchauffement climatique qui en résulte. Images à l'appui sur nos smartphones…

L'Amblyornis, oiseau jardinier de Nouvelle Guinée et de l'Australie


J'avais été interloqué, il y a près de quarante ans, par un article, "L'oiseau jardinier", publié dans un ouvrage rassemblant des chroniques scientifiques de Paul Caro, chimiste et directeur de recherches au CNRS (5). Il rendait compte de l'étonnante activité de l'Amblyornis, oiseau jardinier de Nouvelle Guinée et de l'Australie. Ce volatile « est en effet un artiste et un architecte », nous racontait le chercheur dont on comprend l'émerveillement. L'Amblyornis construit des huttes de 1 mètre de haut, précédées d'un jardin, d'une pelouse de mousse « entourée d'un fossé, parsemée de petits tas de fruits, de coquillages, de fleurs, de pierres, groupés par couleurs, entretenus et constamment renouvelés. »


Chacune de ses 18 espèces connues « a ses propres conceptions esthétiques. Certaines construisent des pyramides, d'autres des plateformes, d'autres des allées ». Le but de cette débauche artistique est d'attirer et de séduire les belles. Paul Caro note également que les mâles jardiniers passent leur temps à guerroyer, à détruire le chef d’œuvre du voisin et à lui voler les ornements de sa construction. « Espérons qu'une connaissance plus approfondie de cette curieuse race exotique au brillant plumage contribuera à réduire le fossé que la suffisance de notre espèce a établi entre l'homme et l'animal », remarquait Paul Caro.


Les découvertes des éthologues nous font également comprendre combien les animaux et nous sommes proches génétiquement. Consulter, par exemple, le journal du CNRS, dans sa partie consacrée à l'éthologie, nous permet de mesurer l'avancée des recherches. Dans celui de mai 2022, Mathieu Stricot découvre, à propos de lémuriens, « entre mâles et femelles, des rapports de pouvoir moins figés qu'on ne l'imaginait. » En octobre 2021, une vidéo illustrait une étude explorant le thème "oiseaux des villes, oiseaux stressés". En décembre 2020 le propos de l'étude s'attachait à la "distanciation sociale chez les animaux". En juillet 2020 le journal du CNRS s'intéressait au "blob, la cellule qui apprend", etc. (6)


Aujourd'hui, nous sommes donc conscients que nombre d'espèces ressentent des sentiments de filiation, des joies et des peines, construisent des solidarités, font preuve d'empathie, transmettent des savoirs, fabriquent des outils, imaginent des stratagèmes pour résoudre des problèmes, apprennent...


La spécialiste des gorilles Diane Fossey, assassinée car elle les protégeait au Rwanda, a fait faire un bond à notre compréhension de l'affect et de l'intelligence de ces "cousins". Émissions de télévision, reportages sur YouTube, vidéos sur Facebook, documentaires, etc., ont popularisé l'idée, étrange il y a peu, de capacités cognitives insoupçonnées chez nos amis qualifiés de "bêtes". Aujourd'hui, Bergson a tout faux, le rire n'est plus seulement le propre de l'homme.


Autant dire que les zoos ont dû élargir l'espace d'enfermement de leurs animaux et devenir, pour une part, des parcs animaliers. Ils justifient leur existence en participant à des opérations de protection des espèces. Les cirques, eux, ne présentent plus de lions dressés. La corrida, tradition multiséculaire, brille de ses derniers feux en France, comme en Espagne. La chasse, elle-même, est mise en accusation. Et, pourtant cette activité fondamentale dans l'évolution humaine faisait, jusqu'alors, partie de notre imaginaire collectif. Les tueurs de gros gibiers qui apparaissaient, il y a peu, comme des aventuriers enviés, sont dénoncés aujourd'hui comme des criminels. Hemingway, amoureux des safaris, pourrait-il aujourd'hui écrire ce récit autobiographique de chasseur au Kenya, Les Vertes collines d'Afrique ?

Les femmes du village du mouvement Chipko au début des années 1970 dans les collines Garhwal en Inde, protégeant les arbres contre l'abattage. Les premiers câlins d'arbres étaient 294 hommes et 69 femmes appartenant à la branche bishnois de l'hindouisme, qui, en 1730, sont morts alors qu'ils essayaient de protéger les arbres de leur village afin qu'ils ne soient pas coupés et transformés en matière première pour construire un palais. Ils se sont littéralement accrochés aux arbres, tout en étant massacrés par les forestiers. Mais leur action a conduit à un décret royal interdisant la coupe d'arbres dans tous les villages des Bishnois. Et maintenant ces villages sont des oasis boisés au milieu d'un paysage désertique. Les Bishnois ont en outre inspiré le mouvement Chipko (chipko signifie "s'accrocher" en hindi) qui a commencé dans les années 1970, quand un groupe de paysannes dans les collines de l'Himalaya au nord de l'Inde ont jeté leurs bras autour d'arbres désignés pour être abattus. En quelques années, cette tactique, aussi connue sous le nom de satyagraha des arbres, s'était répandue à travers l'Inde, forçant finalement des réformes dans la foresterie et un moratoire sur l'abattage des arbres.

L'observation scientifique de la nature nous réserve d'autres surprises de taille, si je peux utiliser cette expression quand il s'agit de forêts. La vie secrète des arbres, le livre de Peter Wohlleben, l'écolo forestier allemand, nous explique comment ils communiquent, ce qu'ils ressentent. Dans cette réjouissante étude, l'auteur remarque : « Les arbres disposent d’un moyen d'attirer l'attention : l'émission d'odeurs. » Et il nous rend compte de la manière dont les acacias préviennent leurs semblables lorsqu'ils sont attaqués par des girafes. « Quand les capacités cognitives des végétaux seront connues, quand leur vie sensorielle et leurs besoins seront reconnus, notre façon de considérer les plantes évoluera. »


Homme libre toujours tu chériras les arbres


Les arbres habitent l'imaginaire de tous les peuples du monde. Aucun n'y échappe. De la Bible, avec l'arbre de la connaissance du bien et du mal, au Buisson ardent, aux sycomores où l’âme des défunts de l’Égypte antique trouve un lieu de repos bienveillant, en passant par les bosquets sacrés de chênes pour les Germains et les Celtes, etc, l'arbre joue un rôle clé de protecteur dans toutes les civilisations. En Corée du Sud, dans les années 1970, accompagnant un prêtre ethnologue, Christian Deschamps, j'ai pu observer la manière dont certains arbres, à l'entrée des villages, ou dans la montagne avoisinante, représentaient les esprits protecteurs (les "séo-nang") dans la tradition populaire.


Cette compréhension de l'interdépendance du vivant gagne des secteurs nouveaux de l'opinion. Notre intérêt englobe aujourd'hui d'une manière identique les "petites" bêtes comme les "grosses". Libération du 12 avril 2023 peut titrer avec raison : « Insectes. S'ils disparaissent, nous disparaissons ». Est-il besoin de souligner que les prévisions des scientifiques prévoient l'anéantissement de 80% des insectes pollinisateurs en Europe alors que les trois quarts de notre alimentation en dépendent ?


Plus généralement, à l'échelle mondiale, les trois quarts des écosystèmes sont en danger et 66% des habitats marins sont dégradés. Nous assistons, muets de sidération ou, parfois, dans une indignation qui n'est pas à la hauteur de l'enjeu, à la fabrication d'un nouveau monde par les tenants du profit maximum. Une planète devenue invivable pour nombre d'espèces vivantes. 1 million d'entre elles sont menacées d'extinction. Comment croire que nous allons y réchapper ?


Je titrais mon premier Droits de suite, "les Cavaliers de l'apocalypse". Nos descendants constateront que nous avons reconnu notre appartenance à un monde tissé de liens étroits entre toutes les espèces au moment même où nos systèmes économiques, dont le profit est le moteur, les anéantissaient. Les humains auront-ils le temps de construire la nouvelle Arche de Noé nécessaire à notre survie ? Réussiront-ils à créer, pour toutes les espèces et la biodiversité de la planète bleue en danger, une société débarrassée de la recherche du profit maximum ? L'enjeu est devenu, au sens premier du terme, vital.


Michel Strulovici


NOTES


1. Les temples d'Angkor ne furent pas bâtis par les bouddhistes comme leur présence statuaire et humaine le laisse croire. Ce sont des rois hindouistes qui, utilisant le force de travail de prisonniers de guerre transformés en esclaves, construisirent ces splendeurs tâchées de leur sang. Pour s'en rendre compte, allez visiter le formidable musée de Phnom Penh, où trône la plus extraordinaire statue de Vishnou que je connaisse.


2. Descartes, "Lettre au marquis de Newcastle" du 23 novembre 1646 (Le langage, l'homme et l'animal)


3. Voir mes Évanouissements. Chroniques des continent engloutis, pages 173 et suivantes. Éditions du Croquant.


4. Une proposition de loi du gouvernement de droite de Séoul propose de faire passer la semaine de travail à 68

heures !


5. Paul Caro. L'oiseau jardinier. La science est-elle un humanisme ?, éditions Belfond/sciences, Paris 1986.


6. Les études en éthologie se développent considérablement en France comme dans nombre de pays. Ainsi il existe à la Sorbonne, un Laboratoire d'éthologie expérimentale et comparée. Et à Paris 13, depuis une vingtaine d'années, des étudiants peuvent se former dans un master d'éthologie...


Entièrement gratuit et sans publicité ni aides publiques, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus.

Il y a encore du pain sur la planche, il ne reste plus qu’à faire lever la pâte. Concrètement : pouvoir étoffer la rédaction, rémunérer des auteurs, et investir dans quelques outils de développement…


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