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Les écoles d’art, vent debout, mais contre quoi ?


Malaise dans les écoles d'art, en grève ce 13 mars 2023. Si la fermeture, annoncée pour 2024, d'une nouvelle école -celle de Valenciennes-, cette filière d'enseignement supérieure a vu ses spécificités, autant que ses budgets, rognés depuis la fin des années 1990. En dépit de plusieurs rapports parlementaires, le ministère de la Culture laisse pourrir la situation. A dessein, pour privilégier quelques "pôles d'excellence" et laisser le champ libre à des formations privées ?


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Des syndicats aux présidents des conseils d’administrations des écoles supérieures d’art territoriales en passant par Écoles d’art en lutte, l’inter-organisations des étudiants, artistes, associations et syndicats, l’Andea (Association nationale des écoles supérieures d’art, qui ne regroupait jadis que leurs directeurs), et les inévitables collectifs spontanés, tout le milieu des écoles d’art territoriales est sens dessus dessous. On n’avait jamais vu telle mobilisation. Les écoles sont bloquées, occupées ou banalisées à Poitiers, Rennes, Tours, Strasbourg, Mulhouse, Lorient, Saint-Nazaire, Bordeaux,etc... et les écoles nationales comme les Arts Appliqués, l’ENSCI et l’École des Beaux-Arts de Paris s’y mettent.


Une délégation de présidents des conseils d’administrations a été reçue et sera encore reçue par le ministère de la Culture en dépit des maigres résultats. Les syndicats aussi, ce lundi 13 mars, mais seulement après un premier refus et une opération de mass-mailing en riposte. Cela n’empêche pas les uns et les autres de faire connaître leurs positions : ici celle d’Écoles d'art en lutte, celle des présidents des écoles d’art. Une pétition en ligne contre la fermeture de l’École d'Art et de Design de Valenciennes, et la presse (Libération, Le Quotidien de l'art…) qui se fait l’écho de la situation, etc.


Pourquoi tant de remue-ménage en pleine grève pour les retraites ? Parce que le dégel du point d’indice (donc des salaires) des fonctionnaires, l'inflation et l’augmentation du prix du chauffage effritent gravement les budgets des écoles d’art territoriales. Est-ce tout ? Suffirait-il que l’État donne un coup de pouce d’une dizaine de millions d’euros pour régler le problème ? Non, bien évidemment… Un retour sur la décennie écoulée s’impose afin de comprendre une crise annoncée par de nombreuses secousses pré-sismiques et qui ne peut être une conséquence ni de la guerre en Ukraine, ni de la politique constante d’appauvrissement de la fonction publique.


A la fin des années 1990, les écoles d'art mises à la sauce de Bologne


L’histoire commence à la fin des années 1990, lorsque l’idée d’une harmonisation des études supérieure en Europe germe. De conventions en déclarations, de communiqués en conférences, les pays européens édifient un projet d’unification de l’enseignement supérieur, qui prend le nom de Processus de Bologne et accouche d’un cursus uniforme en trois étapes : Licence, Master, Doctorat et de facilités pour la mobilité des étudiants en Europe (pour les enseignants, elles n’existent réellement que sur le papier)

Encore faut-il répondre à un certain nombre de critères et, en France, l’un de ces critères veut que l’école soit juridiquement autonome pour obtenir le statut d’établissement d’enseignement supérieur.

Les écoles d’art territoriales sont donc « autonomisées » au début des années 2010, contraintes par le Ministère de la Culture d’adopter le statut d’Établissement Public de Coopération Culturelle, choix dont les conséquences se paient aujourd’hui lourdement et qu’un rapport sénatorial évoquera sous le titre « Le cas des établissements supérieurs d’enseignement artistique : la loi dévoyée ». En effet, le principe d’adhésion volontaire des collectivités est indispensable à la création d’un EPCC. Or, concernant les écoles d’art, l’État a purement et simplement imposé sa volonté.


En un premier temps, à part quelques grincheux, les écoles d’art ont cru que le père Noël était arrivé et qu’elles allaient délivrer des diplômes égaux à ceux des universités. Mais le ministère de l’Enseignement supérieur étant seul à pouvoir accréditer les diplômes, il allait falloir passer par ses conditions et ses contrôles !

Leurs enseignants, eux, se sont fait balader : on leur fait miroiter une revalorisation équivalente à celles de leurs collègues des écoles nationales et on les oublie. Ce problème d’iniquité flagrante n’a jamais été réglé et nourrit les tensions actuelles. Une mission interministérielle s’est penchée sur le sujet l’an passé, une "mission flash" de l’Assemblée nationale quelques mois plus tôt, un rapport de l’Association des Grandes villes de France et quantité de missions, commissions et rapports divers se sont succédé en dix ans (ICI). A croire qu’en coulisses, tout a été fait pour freiner une mise à égalité des statuts. Pour rester polis, disons que, comme l’écrivent en gras les rapporteuses de la mission flash : « l’investissement des services du ministère de la Culture, par construction chef de file sur ces sujets, n’est pas à la hauteur des enjeux. »


L'administration, aux dépens de la pédagogie


La transition en EPCC n’était pas une simple affaire juridique, elle impliquait le développement en interne d’une administration apte à effectuer les tâches autrefois dévolues aux services administratifs des villes : gestion des salaires, assurances (certaines les ont oubliées…), services sociaux, formation professionnelle, départs en retraite, communication, etc. Des postes administratifs en plus, beaucoup, avec guère plus d’argent. A terme, ce renforcement des équipes administratives impliquait de supprimer des postes ailleurs. Bien évidemment, cela fut fait dans la pédagogie, chez les enseignants (qui, comme chacun sait, ne sont pas fondamentalement nécessaires dans une école !)

Exemple : à Tours-Angers-Le Mans, le pôle ressources, qui regroupe la direction générale, la direction des affaires financières et administratives et la RH, est passée en quelques années de 3 à 18 agents pris sur le budget des 3 villes, occupant les locaux d’Angers et s’équipant aux frais des agglomérations dont la participation n’a pas augmenté en 10 ans.


Plus complexe encore a été le regroupement des écoles voulues par un ministère de la Culture regorgeant décidément de bonnes idées. À l’exemple des universités et l’œil rivé sur les classements internationaux, il s’agissait de substituer à des écoles de taille modeste de gros établissements composés de plusieurs sites et de plusieurs centaines d’étudiants. Beaucoup ont résisté, notamment dans le Sud-Est. Les autres n’ont jamais réussi à bâtir autre chose que des unions de féodalités : la Bretagne, Tours-Angers-Le Mans en sont l’exemple. Il y a également eu, à Toulouse et Strasbourg-Mulhouse l’idée séduisante de rassembler musiciens ou danseurs et artistes plasticiens. Sur le papier, c’était parfait. La réalité a montré qu’on ne marie pas des gens de force.


Au même moment, une rumeur, un climat, une fausse évidence, s’est installée comme si elle n’attendait qu’une opportunité pour s’emparer des esprits : les écoles étaient désormais en concurrence et cette concurrence se jouerait en terme d’image. En plus des comptables, gestionnaires il a fallu embaucher des chargés de communication.


Autre souci, nettement plus sérieux, la composition des Conseils d’Administration des EPCC imaginés au départ par le sénateur Ivan Renar (père de la loi sur les EPCC, en 2002) pour diriger des orchestres, des troupes de danse, des théâtres, etc. donne un avantage massif aux collectivités selon le principe « payeur-décideur ». Dans les C.A. de taille moyenne, siègent ainsi 10 à 14 représentants des villes et agglomérations, de l’État et de la Région plus 2 personnalités qualifiées nommées par eux, auxquels font face à 4 élus du personnel et 2 élus des étudiants. Plus antidémocratique, c’est impossible ; plus contraire à l’esprit de l’enseignement supérieur porté par l’Université depuis toujours, on ne peut pas. Même les écoles d’Architectures, qui cohabitaient autrefois avec les écoles d’art, bénéficient de 60 % d’élus du personnel dans leurs C.A. !


La mission flash de l’Assemblée nationale s’en est émue sans réussir à émouvoir l’exécutif. Il est pourtant évident que le statut des EPCC est inadapté aux écoles d’art, deux rapports du Sénat successifs (2012 et 2018) l’ont clairement dénoncé. Il suffirait pourtant d’un ou deux alinéas à la loi sur les EPCC pour régler une grande partie du problème... Le dinosaure de l’État bougera-t-il pour si peu ?


Une « haie du déshonneur », formée par le comité en lutte de l’Institut supérieur des arts et du design de Toulouse (IsdaT),

pour accueillir les membres du conseil d'administration, le 1er février dernier.



Des professeurs coordinateurs propulsés "managers de proximité"


Gérer un établissement d’enseignement supérieur n’est pas donné au premier adjoint de mairie ou conseiller d’agglomération venu. Cela demande une connaissance à la fois des rouages de l’enseignement supérieur et des subtilités des pratiques artistiques. Une mairie ou une agglomération ne disposent pas forcément des fonctionnaires qualifiés que l’on trouve dans les ministères. Rompant alors avec la tradition qui voulait que les directions soient assumées par des professeurs-artistes et inquiètes quant à l’avenir d’écoles désormais affranchies, les collectivités ont préférer recruter au sein de la technocratie de la culture, cette spécialité bien française. Le choc avec les artistes-enseignants ne s’est pas fait attendre, les conflits ont fleuri au fil des années, aggravés par un management toujours aux limites : les dérogations deviennent la règle pour les embauches, la précarisation est massive (la moitié des professeurs), les suppressions et morcellements de postes sont constants, le déclassement des emplois et les départs en retraite non-remplacés sont monnaie courante et les sanctions disciplinaires sont là pour maintenir la pression.


On pourrait citer ici des dizaines de cas plus scandaleux les uns que les autres, limitons-nous aux plus pénibles et aux plus ridicules :


Avignon invente des enseignants de cours publics de catégorie C à 35 heures, sur des temps partiels de 20 heures, pour « aider d’anciens étudiants à démarrer dans la vie professionnelle » ! (les enseignants des cours publics sont normalement des Assistants, donc des catégories B, à temps complets de 20 heures par semaine)


A Chalon-sur-Saône, une école toujours sous statut de service de l’agglomération par exemption politique, où un enseignant a vu son CDD non renouvelé après 15 ans de contrats d’un an pour avoir évoqué devant des étudiants (majeurs) la situation délicate traversée par l’école. 15 ans sans pouvoir emprunter pour un appartement ou une voiture...


A Amiens, un enseignant convoqué en conseil de discipline en vue d’un licenciement parce que deux étudiantes (majeures) avaient collé dans l’école deux flyers de 10x10 cm, l’une reprenant des slogans MeToo, l’autre citant une conversation avec un prof. Il ne lui a été infligé qu’une suspension sans salaire d’un mois.


A Brest, un professeur a été l’objet d’une enquête administrative réalisée par une société privée de « conseil » chargée d’établir sa nocivité dans l’établissement suite à quoi il a été placé en retraite d’office sans avoir pu se défendre en conseil de discipline. Il a vécu six mois sans le moindre revenu par faute de l’administration avant sa réintégration sur ordre du Tribunal... suivie d’une immédiate suspension de douze mois par l’employeur !


Finissons avec le plus saugrenu : à Metz, les professeurs coordinateurs propulsés "managers de proximité" et chargés de mener les évaluations annuelles de leurs collègues. "Manager de proximité", nous apprend le dictionnaire, désigne les chefs de rayon dans les supermarchés.


On imagine les conflits, les procédures, la dégradation du climat social et du climat pédagogique par voie de conséquence, bref le malaise généralisé qui hante ce qui devrait être les lieux les plus libres et passionnants qui soient. Ces affrontements débouchent aussi parfois à un résultat inverse, lorsqu’une mobilisation des enseignants permet l’éviction du directeur ou de la directrice. Cela prend du temps, demande de l’énergie tant les collectivités n’aiment pas que l’on remette en cause les hiérarchies, mais ça été le cas à Bordeaux, Caen, Dunkerque-Tourcoing, Avignon (pour la deuxième directrice et le troisième directeur).


Fermetures d'écoles


Revenons-en à la situation actuelle, qui n’est pas qu’une affaire de budget. Il y a aussi, au coeur de la crise financière, ce dont on ne parlera jamais assez : la fermeture d’écoles.


1999. Michel Heinrich, maire d’Epinal menace de fermer son école, le contribuable de la ville ou de la région n’ayant pas, selon lui, à financer les études d’étudiants venus de toute la France. L’État allonge la monnaie, l’affaire se tasse.


2007. Fermeture de l’école de Perpignan par un maire de droite. Personne n’a bronché. Les serruriers ont changé les serrures dans le dos des membres du jury du dernier diplôme, et ce n’est pas une image. Perpignan étant désormais passé au Rassemblement National, celui-ci a ré-ouvert une formation pour amateurs et envisage de ré-ouvrir l’école supérieure d’art. Ironie cruelle de l’histoire. L’argument de la fermeture étant qu’on ne peut pas faire payer le contribuable pour des jeunes qui ne sont même pas tous de la région, est réfuté par un parti qui, soudain, prône de fait l’ouverture et l’accueil.


2011. L’école de Reuil-Malmaison ferme sur décision du maire.


2022. Fermeture annoncée pour 2024 de l’école supérieure d’art et de design de Valenciennes que le maire/président d’agglomération refuse de financer plus longtemps. Il avait déjà brandi la menace, il y a quelques années, en duo avec Gerald Darmanin alors maire de Tourcoing, histoire de faire pression sur le président de Région, Xavier Bertrand. Le chantage n’ayant pas pris, ils s’étaient dégonflés. Mais le maire de Valenciennes, membre éminent du nouveau parti d’Édouard Philippe, veut laisser sa trace dans l’histoire : fermer une école vieille de presque deux siècles et demi (1782) et d’où sont sortis 22 prix de Rome (Carpeaux y a débuté). Les directrices qui se sont succédé ont soigneusement savonné la planche en ne recrutant les enseignants que sur contrat et en supprimant les cours pour amateurs qui liaient l’école à la population locale. Les non-renouvellements des CDD et quelques licenciements économiques de CDI règleront l’affaire sans trop de difficultés. Des titulaires seraient restés à la charge de la collectivité quelques années de plus. La mobilisation des personnels est forte, intelligente, structurée. Souhaitons qu’avec l’appui des autres écoles et des politiques locaux elle réussisse à préserver l’école.


On a brûlé des bibliothèques au cours de l’histoire et l’on en a gardé un goût de cendre. Mais fermer une école, quel dégoût cela nous laissera-t-il ?


Et les élèves dans tout ça ?


L’État a voulu se défausser sur les collectivités territoriales et a probablement misé sur la disparition d’un bon nombre d’écoles d’art pour ne conserver que les plus grosses, les plus prestigieuses. Avec les siennes, la dizaine de nationales, cela suffirait. À condition, d’ailleurs, qu’il puisse réellement en assumer la responsabilité, ce dont le délabrement de l’école nationale d’art de Bourges laisse douter.


Il refuse d’intervenir dans les écoles territoriales au nom du principe de « libre administration des collectivités territoriales » mais publie des décrets touchant les personnels et distribue des subventions de fonctionnement parfaitement inégalitaires (1.808.564 € en 2018 pour Angoulême-Poitiers, 132.000 € pour Toulon, 0 € pour Fort de France selon la Cour de Comptes).


Et puis Sarkozy est passé par là et a laminé les effectifs du Ministère. Plus moyen de s’occuper de tout. Un jour où l’autre cela devait se faire sentir.


Au coin de la régionalisation guette la privatisation, chaque école étant invitée à chercher de nouvelles ressources. Simultanément, la sélection sociale accrue dans les écoles publiques du fait des nouveaux cursus et de l’augmentation des frais assure la progression symétrique des écoles privées, qui se multiplient et concurrencent directement les écoles d’art en accordant une première année de licence d’art voire même des masters de design.


On vient de lire là une histoire française, un gâchis comme on sait les commettre mieux qu’ailleurs : une décision politique normalisatrice, la lubie d’un haut fonctionnaire, l’autoritarisme de l’État, le parlement et les syndicats marginalisés, des rapports inutiles pour ne rien faire, l’incapacité d’élus locaux, tous les ingrédients y sont, le résultat est le même : la perte d’une culture et d’un modèle à l’écart des normes.


Et les élèves dans tout ça ? Parce qu’après tout, si l’école n’est pas faite pour eux, pour qui l’est-elle ?

Ce ne sont plus mêmes. Ils ont muté. Autrefois les écoles d’art accueillaient des étudiants plus ou moins inadaptés au système scolaire classique, les réticents aux études académiques, les réfractaires à l’étude. Des jeunes qui avaient d’autres façons de s’exprimer et d’apprendre. Ils faisaient ensuite d’excellents artistes, scénographes, designers, illustrateurs, décorateurs, et plein d’autres métiers où leur débrouillardise et leur intuition esthétique faisait merveille. Qu’ils ne puissent pas nécessairement aligner trois phrases n’était pas important. Que l’on ne sache pas vraiment expliquer comment se faisait la transmission de l’artiste à l’élève n’était pas plus grave. "Ça" marchait bien comme ça. Et "ça" remplissait un rôle singulier dans le paysage éducatif français.


Dan Volgers, professeur aux Beaux-Arts de Stockholm a préféré démissionner plutôt que d’enseigner dans les conditions du processus de Bologne et a publié un texte dénonciateur dans la presse nationale. C’était un acte individuel courageux. En France, cela passera nécessairement par des accès de fièvre et des destructions inutiles.


Georges Lapalud


Photo en tête d'article : Manifestation des personnels et étudiants de l’École supérieure d'art et de design de Valenciennes, novembre 2022.


PODCAST

L'Esprit critique (Mediapart), 12 mars 2023


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