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"Les berceaux étaient encore chauds". Russie et déportation d'enfants.

Dernière mise à jour : 30 oct. 2022


Un crime contre l'humanité sur lequel la presse française reste (à de rares exceptions près), étrangement silencieuse. Pendant ce temps, Maria Lvova-Belova poursuit à un rythme "industriel" l'entreprise génocidaire de déportations d'enfants ukrainiens. Sans s'en cacher. Mieux : elle revendique lors d'une conférence de presse l'enlèvement d'un adolescent de Marioupol qu'elle a elle-même "adopté". Dans le même temps, elle promeut dans un colloque de l’Église orthodoxe russe les "valeurs traditionnelles", et demande à la Douma de légiférer pour sanctionner ceux qui critiqueraient ces mêmes "valeurs traditionnelles".


Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif et engageant.

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Dans une vidéo partagée par le leader tchétchène Ramzan Kadyrov, ses troupes expriment leur consternation de ne pas avoir réussi à saisir les enfants d'un village près de Kiev. « Nous n'avons pas commencé à nettoyer ce village, nous n'avons pas fait de reconnaissance, mais nous nous sommes immédiatement vers cet orphelinat », déclare un homme lourdement armé. « Nous l'avons rapidement bloqué, nous sommes entrés mais, malheureusement, il n'y avait pas d'enfants. Les berceaux étaient encore chauds. Nous n'étions en retard que de quelques heures ».


« Il existe également des preuves que certains chefs militaires russes considèrent les orphelins ukrainiens comme un butin de guerre », écrit en Grande-Bretagne Ian Birrell sur le Daily Mail (article partiellement traduit et reproduit ci-dessous) : « En fin de compte, il s'agit d'un front pétrifiant de plus dans le combat de l'Ukraine - pour empêcher que davantage de ses enfants ne tombent dans les griffes de Poutine et de ses cruels alliés, qui cachent leurs mauvaises intentions derrière des sourires froids et des ours en peluche. »


Dès le 9 septembre, après plusieurs articles consacrés aux camps de filtration et au déplacement forcé de civils ukrainiens en Russie, les humanités ont été le premier média à signaler le rôle-clé joué dans la déportation d’enfants par Maria Lvova-Belova, commissaire de la Fédération de Russie aux droits des enfants (sic), qui rend compte directement auprès de Vladimir Poutine de la sinistre besogne dont elle a la charge (Lire ICI).

Nous avons été les premiers, encore, à révéler que Maria Lvova-Belova avait elle-même « adopté » un adolescent de 16 ans « prélevé » à Marioupol (quand elle l’a vu, « mon cœur est sorti de ma tête », dit-elle). Ces informations, la presse française a choisi de les taire. Aujourd’hui (dans une conférence de presse à Moscou le 26 octobre), Maria Lvova-Belova revendique fièrement cet enlèvement. L’Ukraine va lancer une procédure pénale à son encontre.

Cela commence à faire beaucoup, mais malgré le travail des humanités, malgré des enquêtes approfondies du Guardian, du New York Times et de l’agence Associated Press qui sont venues étayer et développer tout ce que nous avons révélé de ce « trafic d’enfants », malgré une pétition qui recueille à ce jour plus de 170.000 signatures, la presse française, à de rares exceptions près (ARTE, les quotidiens régionaux Nice Matin et Var Matin, une discrète mention de l’enquête d’Associated Press dans le fil d’infos du Monde…), la presse française continue à observer un bien étrange motus et bouche cousue.

Pourtant, un mois et demi après les premières révélations des humanités, le nom de Maria Lvova-Belova est dans toute la presse internationale. Bref échantillon : « Guerre en Ukraine : de nouveaux enfants adoptés "de force" en Russie », bref reportage sur Euronews (27 octobre) ; en Belgique : sur le site du magazine 7sur7 : « Des enfants ukrainiens sont adoptés par des familles russes: “Ils sont séparés de leurs parents et déportés en Russie. L’armée russe envoie des enfants ukrainiens vers la Russie sous couvert de vacances ou d’adoptions. Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l’enfant, a elle-même admis avoir récemment adopté un enfant de Marioupol », et dans la presse néerlandophone, notamment sur HLNet sur De Limburger : « La Russie enlève les enfants ukrainiens : "Nous ne prenons que les choses qui nous appartiennent" ».

Citons encore le site en espagnol de la chaîne allemande DW : « Près de 350 orphelins ukrainiens ont été emmenés en Russie », l’agence espagnole EFE, dont la dépêche a notamment été reprise au Brésil par Primeira ediçao ; et pour toute l’Amérique latine la chaîne NTN24. Entre autres…


En Grande Bretagne, « Des familles russes font la queue pour s'emparer d'enfants ukrainiens enlevés et présentés à la télévision d'État », écrit le Daily Star. Mais l’article le plus conséquent est paru sur le Daily Mail, sous la plume de l’expérimenté Ian Birrell. En voici de larges extraits :


« (…) L'aspect le plus odieux de cette épuration ethnique est le trafic d'enfants non accompagnés. On sait que 9.441 d'entre eux ont été déportés de force et que des milliers d'autres sont portés disparus. Ce mois-ci, trois avions militaires transportant une cargaison de 234 enfants enlevés, dont 53 bébés, ont atterri à Moscou depuis les zones occupées d'Ukraine. Quelques jours plus tard, 104 autres ont été expédiés de Moscou dans les bras de nouvelles familles dans des endroits tels que la Sibérie, la région tentaculaire autrefois tristement célèbre pour ses goulags soviétiques.

(…) Mme Lvova-Belova est la figure centrale de ces crimes de guerre du Kremlin d'une inhumanité étonnante. Elle dit aux médias de pacotille du régime que Moscou agit avec bienveillance, en assurant la sécurité des enfants effrayés qui se trouvent dans des orphelinats ou se recroquevillent dans des caves et des rues bombardées. C'est ignorer le fait évident que ces enfants terrifiés, comme tous les Ukrainiens, vivraient en paix si Poutine n'avait pas envahi leur nation. Ils sont victimes d'une politique impitoyable du Kremlin qui balaie les jeunes des territoires occupés sans chercher à retrouver les membres de leur famille, ce qui constitue une violation flagrante du droit international.

Le vol d'enfants et l'éradication de leur passé et de leur culture est une tactique mise en œuvre par certains des régimes les plus répugnants de l'histoire récente, notamment les nazis et l'État islamique.

(…)

Le gouvernement de Kiev condamne avec colère "l'enlèvement d'enfants organisé par l'État et la destruction de l'avenir de l'État ukrainien" et prévient qu'il a l'intention de poursuivre les Russes qui adoptent leurs enfants. Pourtant, seuls 98 mineurs isolés pris en charge par les Russes ont été rendus à l'Ukraine. Parmi eux, Kira Obedinsky, 12 ans, a été sauvée par la célébrité de son père, héros sportif en Ukraine, et la détermination sans faille de ses grands-parents.

Kira, dont la mère est morte peu après l'accouchement, est tombée sur le cadavre de son père après être sortie de sa cachette dans une cave de Marioupol à la fin d'un bombardement. Elle a ensuite été touchée par les éclats d'une mine, alors qu'elle fuyait avec d'autres habitants. L'enfant endeuillée, saignant de blessures au cou et aux jambes, a été emmenée par des soldats russophones pour être soignée à Donetsk, la région ukrainienne occupée pour la première fois en 2014 et annexée illégalement par Poutine le mois dernier.

Un autre aperçu du sinistre programme du Kremlin provient d'un jeune de 17 ans qui fréquentait un camp de vacances à Marioupol avec ses cinq jeunes frères et sœurs lorsque la guerre a éclaté. Bloqués derrière les lignes ennemies, ils ont été arrêtés à un poste de contrôle lorsqu'ils ont essayé de rentrer chez eux. Mais son père était l'ancien capitaine de l'équipe nationale de water-polo et ses grands-parents ont utilisé les médias pour attirer l'attention sur son sort. En larmes, elle a appelé son grand-père, Oleksander, en utilisant le téléphone portable de son père, depuis un hôpital de Donetsk, de l'autre côté de la ligne de front. Le personnel médical lui a dit qu'elle serait envoyée dans un orphelinat en Russie, faisant craindre qu'ils ne se reverraient jamais.

Oleksander s'est donc lancé dans un voyage risqué de quatre jours à travers la Pologne, la Turquie et la Russie pour sauver Kira. Personne ne croyait que cela serait possible, mais Dieu merci, nous avons réussi", a-t-il déclaré. Cette aventure aurait pu se terminer sans que ni moi ni Kira ne soyons libérés".

Les enfants ont d'abord été exhibés à la télévision russe. Puis on a dit à l'aîné qu'il serait envoyé dans une nouvelle école et à ses frères et sœurs qu'ils seraient placés dans un orphelinat avant d'être confiés à de nouvelles familles. J'étais terrifié", dit-il.

Finalement, sa mère, aidée par le directeur d'une organisation caritative pour enfants, a obtenu leur libération après deux mois de négociations. Mais l'adolescent a déclaré que les autres enfants ukrainiens qui se trouvaient avec eux ont reçu de nouveaux papiers d'identité de la soi-disant République populaire de Donetsk.

Dans le chaos de la guerre, de nombreuses familles sont à la recherche d'enfants sans savoir s'ils sont vivants, blessés ou s'ils ont reçu un nouveau nom, de nouveaux parents et des documents après une adoption forcée.

Une femme vivant en Espagne recherche désespérément deux neveux et une nièce, vus pour la dernière fois par leur professeur en mai, alors qu'ils étaient emmenés en bus depuis Marioupol. Je ne sais pas où ils sont et ce qui s'est passé. Je suis tellement inquiète pour les enfants", a déclaré Olena.

Aujourd'hui, on craint que de nombreux autres disparaissent dans la confusion, alors que les troupes ukrainiennes progressent dans le sud. Les forces armées de Kiev ont déclaré qu'environ 170 enfants avaient été "enlevés" de la région occupée de Kherson au cours de la première quinzaine de ce mois, les laquais russes ayant ordonné une évacuation. L'ironie douloureuse est que les orphelinats russes, notoirement sous-financés et tristement célèbres pour leurs soins atroces, débordent d'enfants non désirés.

(…)

Un journal pro-Kremlin, relatant le coup de filet de Lvova-Belova en Sibérie la semaine dernière, a même admis que les enfants de Louhansk donnés en adoption étaient tous "des orphelins sociaux - c'est-à-dire que papa et maman sont en vie mais ont été privés de leurs droits parentaux". Tous les enfants des orphelinats ukrainiens ne sont pas privés de parents. Nombre d'entre eux y sont placés, parfois temporairement, après un échec de la prise en charge familiale pour cause d'alcoolisme, de toxicomanie, de problèmes de santé mentale ou de difficultés financières. (…) »


Maria Lvova-Belova, intervenant le 27 octobre 2022 en vidéo transmission à un séminaire de l’Église orthodoxe russe, à Soichi,

intitulé "Valeurs traditionnelles - avenir de la Russie".


La défense des "valeurs traditionnelles"

Pendant ce temps, Maria Lvova-Beloova assistait hier (en visio-conférence) à un séminaire public de l’Église orthodoxe russe, intitulé "Valeurs traditionnelles - avenir de la Russie". Elle y a notamment déclaré : « Aujourd'hui, les questions du soutien et de la préservation des traditions russes, de la préservation de la culture et de la mémoire historique de notre peuple, de la promotion des idées de patriotisme, de la protection de la famille, de la maternité, de la paternité et de l'enfance sont au centre des politiques publiques. Les valeurs traditionnelles sont le fondement moral le plus important et la garantie d'un développement réussi de l'État, et une famille prospère avec des enfants est une image de l'avenir de la Russie. » Ce séminaire se déroulait à Soïchi, la luxueuse villégiature de Vladimir Poutine sur la Mer Noire.

Pendant ce temps (bis), comme l’indique le site russe Versia, la Douma d'État a approuvé en première lecture le projet de loi interdisant la propagande LGBT, avec des amendements qui sanctionnent notamment la "promotion des relations sexuelles non traditionnelles" chez les enfants et les adultes. Le projet envisage, entre autres, l'introduction d'une interdiction de la propagande LGBT dans les films et les livres, ainsi que la diffusion d'informations susceptibles de provoquer le désir de changer de sexe chez les enfants. Ce document prévoit une responsabilité administrative pour la promotion d'attitudes ou de préférences sexuelles non traditionnelles chez des personnes de tout âge. Il s'agit d'amendes allant jusqu'à 400.000 roubles pour les personnes physiques et jusqu'à 5 millions pour les personnes morales.

Le président de la Douma d'État, Vyacheslav Volodin, a annoncé que ce projet de loi pourrait être encore renforcé afin d’imposer des sanctions plus sévères que les amendes administratives. Parmi les amendements qui doivent encore être discutés, figure une proposition de Maria Lvova-Belova pour interdire la diffusion de toute information « mettant en doute les valeurs familiales traditionnelles ».

Pour Maria Lvova-Belova, enfreindre « les valeurs familiales traditionnelles », c’est un crime (bientôt le retour du goulag ?). Mais poursuivre une politique génocidaire ? Même pas un délit.


Jean-Marc Adolphe


Photo en tête d’article. Maria Lvova-Belova pose au milieu d’un groupe d’enfants raflés en Ukraine, le 7 octobre à Moscou. Ce jour-là, 234 enfants ont été déportés à bord de 3 avions du ministère russe de la Défense.

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