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Les pieds-nickelés du FSB



Contre-enquête sur les "révélations" des services de renseignement russes concernant l’attentat contre Daria Douguina.


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Plus de 15 ans après l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, 12 ans après le meurtre de Natalia Estemirova, journaliste et membre du conseil d'administration de l'ONG russe Memorial, et plus de 7 ans après l’élimination de l’opposant Boris Nemtsov, ces crimes n’ont toujours pas été élucidés. Mais en moins de 2 jours, les fins limiers du FSB (le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, qui a succédé au KGB) ont réussi à retrouver l’identité de la "terroriste ukrainienne" qui aurait préparé et exécuté l’attentat qui a couté la via à Daria Douguina, la fille de l’idéologue ultra-nationaliste Alexandre Douguine. Son nom : Nataliya Vovk. Dès le lendemain de cet attentat, j’ai émis l’hypothèse qu’il puisse s’agir d’un « false flag » dont aurait pu être responsable le FSB (Lire ICI).

J’écrivais : « je parie (un peu plus qu’un paquet de cacahuètes) que dans les deux jours qui viennent, de soi-disant « coupables » vont être trouvés, et que, comme par hasard, ces « coupables » seront liés au gouvernement ukrainien ». Ça n’a pas tardé, en effet : en quelques heures, le FSB a fourni une première salve de « révélations » assorties de photos. Avec, déjà de premières incohérences. La plus énorme : Nataliya Vovk serait entrée en Russie le 23 juillet, en compagnie de sa fille, âgée de 12 ans (le FSB prétend qu’elle était surveillée depuis 15 ans, trois ans sa naissance ! Perspicaces, les pieds-nickelés du FSB).


Parmi les « révélations » qui ont suivi : Nataliya Vovk serait membre du régiment Azov ! Outre que le régiment Azov n’a rien à voir avec les services de renseignement ukrainiens, rappelons qu’Azov a été qualifiée "d’organisation terroriste" par la Russie ; on voit mal comment l’un de ses membres aurait pu entrer en Russie comme dans un moulin : les séparatistes pro-russes du Donbass publient régulièrement les identités (avec adresse et numéros de téléphone) des combattants et volontaires ukrainiens, invariablement présentés comme "nazis". Évidemment, cette accusation tout aussi farfelue que le reste tombe à pic, deux jours avant l’ouverture du pseudo "procès" contre les combattants d’Azov qui doit s’ouvrir le 24 août à Marioupol, dans une salle de concerts préalablement truffée de cages métalliques.


Notre mata-hari ukrainienne serait donc entrée en Russie le plus facilement du monde, aurait rejoint Moscou où elle aurait tout aussi facilement loué un appartement dans la même résidence qu’Alexandre Douguine (qui avait déjà reçu des menaces et était sous protection) avant de passer à l’acte. Avant cela, Nataliya Vovk aurait été repérer les lieux où allait se tenir le festival "Tradition" auquel Douguine avait été invité à donner une conférence, et aurait, toute seule, désactivé les caméras de surveillance du parking (là, c’est moi qui ajoute, le FSB n’a encore rien dit à ce sujet), puisqu’il est établi que lesdites caméras de surveillance sont "tombées en panne" il y a une quinzaine de jours, sans être réparées. Au demeurant, ce parking était réservé aux VIP, mais Nataliya Vovk aurait tranquillement pu y entrer, ouvrir le SUV de Douguine, déposer la bombe à l’extérieur, et reprendre le volant de sa Mini Cooper. Parce que, oui, elle roulait en Mini Cooper.


Avec une surprenante célérité, le FSB a donc retrouvé la supposée Nataliya Vovk. En un temps tout aussi record, les services de renseignement russes ont produit un petit montage vidéo à l’appui de leurs allégations. Cette rapidité, en elle-même, laisse à penser que cette «mise en scène » a été préparée depuis quelques semaines. Et là, c’est carrément comique.



Les premières images montrent l’entrée en Russie, à la date du 23 juillet. Une poignée de secondes, et déjà une première anomalie. La caméra s’approche du capot, contourne la voiture : ce ne sont pas de traditionnelles images de vidéo surveillance. Même topo le 21 août, en un lieu indéterminé (à l’entrée du parking ?) : la caméra est en mouvement, s’invite à l’intérieur de l’habitacle de la voiture… (au début de cette séquence, la voiture qui précède ne semble pas bénéficier du même traitement « de faveur »).

Une quatrième et dernière séquence montre plusieurs captures d’écran de la Mini Cooper (noire dans les images précédemment évoquées ; là, blanche avec deux rayures noires) avec des plaques d’immatriculation différentes, dont l’une, en date du 8 août avec une immatriculation kazakhstanaise. Je ne voudrais pas dire, mais c’est du travail d’amateurs : la plaque recouvre à peine celle sur laquelle elle a été apposée.

J’ai gardé le meilleur pour la fin. La seconde de ces photos (à 2’25 sur la vidéo), avec une plaque d’immatriculation cette fois-ci russe, a été prise à une date indéterminée : l’horodatage a été effacé. En revanche, les fins limiers du FSB ont oublié de flouter les coordonnées GPS du véhicule : Latitude 56.031577, Longitude 35.900449. J’ai eu la curiosité de localiser ces données. Nous sommes sur l’autoroute M9 (la "route de la Baltique"), qui relie Moscou à Riga, à proximité de Volokolamsk, une ville de 20.000 habitants, à… à 129 km au nord-ouest de Moscou.

Qu’allait donc faire la supposée Nataliya Vovk à Volokolamsk ?

Curieuse coïncidence : il y a à Volokolamsk une unité ultra-secrète du FSB. C’est là qu’avait été détenu, en 2003, Mikhaïl Trepachkine, lui-même agent de renseignement, ex-officier du KGB puis du FSB (jusqu’en 1997). Invité, en avril 2002, par Sergueï Kovalev, député de la Douma d'État à participer à une commission d'enquête sur les attentats de Moscou de septembre 1999, il avait découvert qu'un suspect avait été volontairement épargné pendant l'enquête un de ses anciens collègues du FSB. Il avait également découvert que certaines dépositions avaient été déformées pour que l'enquête n'accuse pas le FSB. Mikhaïl Trepachkine a été condamné en 2004 par un tribunal militaire siégeant à huis clos à quatre ans d'emprisonnement pour "divulgation de secrets d'État".

"L’enquête" est sans doute loin d’être terminée : que vont encore inventer les pieds nickelés du FSB ?


Jean-Marc Adolphe


Photo en tête d’article : capture d’écran d’une vidéo diffusée par le FSB : la supposée Nataliya Vovk à l’entrée de la résidence d’Alexandre Douguine.

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