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Pépites d'Avignon


Le Songe, mise en scène de Gwenaël Morin. Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


Après de premières chroniques publiées les 23 et 25 juillet, Stéphane Verrue revient sur quatre spectacles vus au Festival d'Avignon. Où l'on s'aperçoit que Shakespeare reste d'actualité, que les mots de Jean Giono font encore vivre les paysages des Alpes de Haute Provence (et ceux qui les ont habités). Et que le théâtre reste un art capable de bouleverser, avec un récit de vie écrit et mis en scène par Alexander Zeldin.


Bouleversant. C’est le premier adjectif qui vient à l’esprit à l’issue de The Confessions. 2 heures 15 sans entracte . L’histoire d’une vie, l’histoire d’une femme : la mère de l’auteur/metteur en scène, Alexander Zeldin, qui fut l’assistant de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne, et qui se définit comme story teller. « J’aime raconter des histoires qui parlent aux gens directement, sans fard, sans intermédiaire, qui les mettent en alerte, les touchent sincèrement », dit-il.


The Confessions raconte donc la vie d’une femme, Alice, née en Australie en 1943, dans un village, issue d’une famille simple, une femme qui a soif d’apprendre, de découvrir le monde, de s’émanciper. Nous la suivons, de l’adolescence à la quarantaine, en Angleterre.


Eryn Jean Norvill, bouleversante de sincérité dans The Confessions, d'Alexander Zeldin

Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


Nous sommes dans les années 1960. Alice rate son admission à l’université. Elle culpabilise face à ses parents (tout cela a un coût). N’importe, les parents se montrent conciliants mais ils jettent Alice dans les bras d’un officier de marine, souvent absent. Lors d’une escale, l’homme lui dit qu’il veut des enfants. Elle refuse et lui explique qu’elle veut suivre des cours (littérature, peinture). Le couple se déchire, le désir est absent. Le mari commet un geste qui ressemble fort à une tentative d’assassinat. C’est la rupture. Déménagement, vie un peu bohème et toujours cette passion pour les arts. Soirées entre connaissances… Un auto-proclamé spécialiste en peinture passe par là. Il emmène Alice visiter l’atelier d’un ami peintre. Traquenard qui se terminera par un viol. Alice se décide enfin à quitter l’Australie, pour l’Italie et ses musées, puis Londres. Elle travaille dans le "social" pour survivre, fréquente assidument des bibliothèques pour enrichir sa culture. Elle a maintenant quarante ans, et rencontre un cinquantenaire d’une infinie gentillesse, Jacob, avec qui elle propose de faire des enfants. Car maintenant, c’est elle qui décide ! Ils auront deux fils, dont Alexander Zeldin. Voilà, brièvement résumée, la fable.


Cela pourrait sembler un peu plat, ça ne l’est jamais. « D’une certaine manière, The Confessions est la célébration simple d’une vie ordinaire » dit l’auteur/metteur en scène. Tentative d’assassinat, viol : une vie quand même pas si ordinaire que cela... La mère de Zeldin a beaucoup lu Simone de Beauvoir, Zeldin cite Annie Ernaux. Nous sommes face à la trajectoire d’une femme qui traverse les années 60/70 avec une très forte envie d’émancipation. « La grande question est 'comment honorer une vie ?" », dit Zeldin. « C’est une fonction importante du théâtre : de faire sentir la richesse de la vie et de la dignité. La dignité est un mot essentiel pour moi ».

Alexander Zeldin. Photo Curtis Brown / The Guardian


Mission accomplie, totalement réussie. Pour cela, il fallait tout le savoir-faire de Zeldin et de son équipe. La scénographie, apparemment hyperréaliste, se transforme régulièrement (avec notamment de saisissants effets de "zoom avant"). Le jeu des acteurs et des actrices est d’une très grande subtilité, alternant le léger (voire le comique) et le plus grave, chacune et chacun jouant plusieurs rôles. Il faut citer tout le monde : Joe Bannister, Jerry Killick, Lilit Lesser, Brian Lipson, Pamela Rabe, Gabrielle Scawthorn et Yasser Zadeh, avec une mention spéciale pour Amelda Brown (qui joue, d’un bout à l’autre, Alice aujourd’hui) et l'actrice australienne Eryn Jean Norvill (qui joue Alice, de 18 à 42 ans), bouleversante de sincérité à chaque seconde. De nombreuses scènes font coexister ces deux Alice. Le regard de celle d’aujourd’hui sur elle-même jeune est particulièrement poignant. Par ailleurs, au moins pour deux comédiens, les choix de Zeldin sont très subtils. Joe Bannister joue le rôle du premier mari (l’officier de marine, psycho-rigide ,qui a tenté d’assassiner Alice), puis le rôle du violeur. Très troublant. Brian Lipson joue le rôle du père d’Alice (peintre amateur) puis le rôle de l’ami du violeur (peintre avant-gardiste), puis le rôle de Jacob qui sera… le père des enfants d’Alice. Ces choix sont sans doute loin d'être anodins... Et plusieurs scènes resteront en mémoire très longtemps, notamment la scène dans laquelle Alice se "venge " de son viol. A couper le souffle !


A NOTER : The Confessions sera en tournée la saison prochaine : du 29 septembre au 14 octobre à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, Paris ; du 8 au 12 novembre à la Comédie de Genève ; du 15 au 18 novembre au Théâtre de Liège ; du 22 au 24 novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand ; et du 3 au 5 mai au Théâtre de la Ville de Luxembourg.


Shakespeare et la réalité virtuelle


Truth’s a Dog Must to Kennel, Tim Crouch. Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


Dans la Chapelle des Pénitents Blancs, plateau nu, ou presque: il y a un pied de micro avec micro, quand même, ainsi qu’un sobre tabouret de bar. Tim Crouch arrive, chemise et pantalon noirs, avec, sur le visage, un casque de réalité virtuelle. Il s’adresse à nous, nous détaille même. Untel est ballonné par le repas avalé vite fait avant la représentation, unetelle a payé sa place plein tarif mais elle va s’ennuyer à mourir et quitter la salle avant la fin… Il y a un opportuniste, un metteur en scène, etc. : la liste est longue et savoureuse. Crouch évoque le prix des places, calcule la recette espérée. Après cette entrée en matière pour le moins incongrue, il évoque le Fou du Roi Lear. Ce personnage quitte la tragédie à l’acte III, avant le massacre et la guerre civile (comme Benvolio disparaît après la mort de Mercutio dans Roméo et Juliette, mais le Fou dans Lear est un personnage plus emblématique dans la dramaturgie shakespearienne). Crouch le fait revenir pour qu’il assiste à la tragédie jusqu’au bout. Il explique que le casque de réalité virtuelle est vide. Pendant une heure, il fera des allers-retours entre le plateau nu (sur lequel se déroule l’action du Roi Lear) et le public. Il enlèvera régulièrement son casque pour venir nous parler (au micro), casque qu'il remet pour narrer la tragédie, la vivre plutôt, en témoin impuissant. Cela se termine par la mort de Cordelia et celle de Lear. Crouch évoque un « théâtre conceptuel ». De notre point de vue, il ne l’est pas du tout. L’auteur questionne le théâtre et le rapport qu’il y a entre un acteur et un public.


« Cette pièce parle donc de la mort du théâtre… mais tout en la réfutant par sa forme même. Car il s’agit résolument de spectacle vivant ! » dit Tim Crouch. « La qualité unique du théâtre tient précisément à sa réalité matérielle : des personnes réunies dans un même lieu et dans un même temps, qui respirent le même air, voient la même chose et font ensemble l’expérience du jeu entre ces deux espaces que sont la scène et le public. Les nouvelles technologies ne peuvent pas remplacer le besoin fondamental que nous avons de pouvoir nous réunir. La solitude du digital n’est pas le théâtre, ni ce que je veux qu’il soit ».


Tout est dit. Après de longues années de pratique du jeu, l’auteur explique qu’il a voulu tourner le dos au "réalisme psychologique", qu'il s'est mis à écrire en questionnant le rapport acteur/public. Aujourd’hui, ce sont les "nouvelles technologies" qu’il dénonce. Et Crouch de nous dire : « "Voyez avec vos oreilles", comme Shakespeare écrivait déjà dans le prologue d’Henry V : "Suppléez par vos pensées à nos imperfections (…) Figurez-vous, quand nous parlons de chevaux, que vous les voyez" ».


Acteur/auteur très singulier, Tim Crouch a une élégance rare et un un talent fou. Les passages évoquant l’énucléation de Gloucester, la scène d’Edgar (le fils) faisant croire à son père aveugle qu’ils sont au bord d’une falaise et qu’il peut mettre fin à ses jours, la mort de Cordelia et celle de Lear sont bouleversantes. Crouch est pourtant seul sur scène, avec son casque ridicule sur les yeux, et nous sommes emportés. C’est assez fascinant, magnétique. Et c’est aussi un plaidoyer pour le "vrai" spectacle vivant, celui que nous aimons tant.


(Truth’s a Dog Must to Kennel ["A la niche, chienne de vérité !", in Le Roi Lear, acte 1, scène 4] a été joué au Festival d'Avignon, du 14 au 23 juillet).


Skakespeare encore, en farce débridée


Le Songe, mise en scène de Gwenaël Morin. Photo Pierre Grosbois


Du Songe d'une nuit d'été, Gwenaël Morin a voulu faire « un terrain d’expérimentation et d’exploration de ce désir fou de vivre  ». Le spectacle se jouait en plein air, dans le jardin de la Maison Jean Vilar. Le temps que se taise le chœur des cigales, à la nuit tombante, la grande fantaisie shakespearienne se déploie, et c'est une farce débridée, un sacré bazar ! Deux heures durant, nous suivons cette féerie jubilatoire, grande fête poétique, théâtrale et dionysiaque. Du théâtre à l’état pur, à l’état brut. Un vrai bonheur.


Avec trois fois rien, et un quatuor d'enfer (Virginie Colemyn, Julian Eggerickx, Barbara Jung et Grégoire Monsaingeon, avec qui Gwenaël Morin avait déjà conduit l’aventure du Théâtre permanent à Aubervilliers, à la fin des années 2000), accompagné par deux acteurs amateurs d’Avignon, pour jouer tous les rôles de la pièce, cela joue avec une énergie folle, et toujours juste. On change un élément de costume et hop, le tour est joué. Obéron devient Hermia, Titania devient Héléna, etc. Un morceau de drap est posé au sol, c’est tel personnage qui n’y est pas présent physiquement, et hop, on accepte le code de mise en scène. L’ensemble est totalement réjouissant.

Gwenaël Morin promet d’autres propositions dans les années à venir, à chaque fois en lien avec les choix de la direction du Festival d'Avignon. C'est une excellente nouvelle !


A NOTER : Le Songe, de Gwenaël Morin, sera en tournée la saison prochaine :

Du 27 septembre au 20 octobre à la Grande Halle de la Villette, à Paris ; du 28 novembre au 6 décembre au Théâtre Public de Montreuil; du 12 au 14 décembre à La Coursive, à La Rochelle ; les 19 et 20 décembre à Rochefort ; du 10 au 19 janvier au Théâtre Garonne ; puis à Foix, Ibos, Chambéry, Bressuire, Poitiers, Tulle et Saint-Jacques-de-la-Lande…


Un voyage au pays de Giono


Giono - Paysages, Visages, de Paul Fructus


Dans le off, une autre pépite : Giono - Paysages, visages, adapté et mis en scène par Paul Fructus. « Ce spectacle respecte à la virgule près les textes de mon père », écrit Sylvie Durbet Giono, la fille de l'écrivain. « Il restitue cette montée de sève de la nature, blessée et malmenée par les hommes, qui se venge en les faisant s’épuiser dans une danse démoniaque déclenchée par le Dieu Pan revenu sur terre. »


Sur la scène : un magnifique banc (un banc pour seul "décor", établi des mots) posé sur un petit praticable. Du fond de la salle arrive un bonhomme habillé en paysan, s’appuyant sur un bâton en bois flotté. Arrivé devant nous, il sort un livre de sa poche et commence à lire. Ouvrir un livre de Jean Giono, c’est ouvrir une porte sur des paysages tourmentés et une humanité emportée dans la danse folle des saisons. Cela parle du vivant de la nature, des torrents, des arbres, des pierres… Cela parle admirablement de ce qu’on appelle aujourd’hui les méfaits de l’anthropocène…


Notre bonhomme monte sur le praticable, range le livre et pose son bâton. Commence alors un voyage au pays de Giono. Il y a dans chaque phrase de Giono un univers en expansion. Il n’a pas besoin de grand écran, ni de rideau de fumée. Tout est au creux de chaque mot. Paul Fructus l’a parfaitement compris. Il nous embarque dans cet univers poétique, cruel et organique. Extrait de Un de Baumugnes, puis Prélude de Pan, et enfin, un extrait du Chant du monde. Il n’y a pas que de l’émerveillement, il y a aussi du vertige. Les hommes et les arbres se tordent sous les mêmes vents froids, sous les mêmes soleils fous que chez Van Gogh. Par sa peinture des hommes et des paysages, Jean Giono fait éclater les horizons des Alpes de Haute Provence avec un souffle puissant qui touche à l’universel. Tour à tour, nous serons à Baumugnes, puis dans une auberge en délire, avant de retourner au livre, comme un épilogue.


Baumugnes est un village qui fut créé par des protestants. A ceux-là, les catholiques avaient coupé la langue pour qu’ils ne puissent plus chanter le cantique. Et ils furent chassés sur les routes. Bêtise sans nom des guerres de religions ! Ils sont partis dans la montagne et ont bâti un petit village où il y avait un peu de terre à herbe. « Dix maisons, et le poids silencieux de la forêt, la montagne des muets, le pays où on ne parle pas comme les hommes. De parler avec leur moignon dans la bouche, ça faisait l’effet d’un cri de bêtes et ça les gênait de ressembler aux bêtes par le hurlement. Alors ils ont inventé de s’appeler avec des harmonicas », écrit Giono.

Puis l’auberge. Elle reçoit un étranger mystérieux qui sauvera une tourterelle volontairement blessée par un bûcheron voulant l’apprivoiser. Mais surtout, un orage se met à gronder, les éléments se déchaînent, les paysans avinés deviennent comme possédés. Déchaînement collectif, transe qui gagne tout le village pour aboutir à une grande folie dionysiaque...


Paul Fructus fait vivre tout ça avec une énergie sans faille. Giono est un immense auteur. Encore faut-il, sur un plateau de théâtre, être capable de faire passer cette puissance. Et Paul Fructus (en acteur aguerri), avec son corps, sa voix et sa présence, porte ces histoires avec une force qui embarque totalement. Giono/Fructus, c’est du même acabit que Caubère/Daudet, dans un autre style mais avec le même engagement total.


(Giono - Paysages, Visages, de Paul Fructus, a été joué au Petit Louvre, du 7 au 29 juillet).


Stéphane Verrue



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