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Politique de la présence. Journée internationale de la danse, avec Jérika Brito et Ade Suharto.

Dernière mise à jour : il y a 1 jour


29 avril 2023, Journée Internationale de la Danse, avec une vidéo spécialement offerte aux humanités par deux chorégraphes, la Mexicaine Jérika Brito et l'Indonésienne Ade Suharto. Avec, en prime, un texte inédit d'il y a 20 ans, "Politique de la présence".


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La danse envaste le Tout-Monde, en poétique de la relation (Edouard Glissant).

En ce 29 avril 2023, Journée internationale de la danse, les humanités s’archipèlent, avec carte blanche offerte à deux artistes qui avaient déjà généreusement participé à la première (et seule à ce jour) édition d’un "festival des humanités", à Ibague, en Colombie : la Mexicaine Jérika Brito et l’Indonésienne Ade Suharto (aujourd’hui installée en Australie).

De leurs antipodes qu’un rien peut rapprocher, elles ont tissé, pour les lectrices et les lecteurs des humanités, un dialogue d'outre nuages, dans l'interdépendance du vivant et de sa respiration : LIFE NEVER ENDS, DANCE NEVER STOPS.

Je devons dire un mot de chacune d’elles, et des rencontres qui ont scellé une amitié.


Ade Suharto, d’abord. En 2002, je fûmes invité à un festival de danse à Singapour, plus exactement à la première édition d'un "forum de danse Asie-Europe". Il y avait tout plein de "programmateurs", et tout plein de spectacles pour satisfaire leur appétit. Il y avait aussi des rencontres, des présentations informelles, auxquelles (sauf rares exceptions) les "programmateurs" ne s’aventuraient point, car ces trucs-là n’ont aucune valeur sur le "marché des spectacles". C’est comme cela que j’avais assisté à un atelier de danses traditionnelles d’un chorégraphe et pédagogue indonésien, Davit Fitrik, de la Gumarang Saki Dance Company, basée à Djakarta.

Des "danses traditionnelles", vous voyez ce que je voulons dire ? Très beau, mais pas moderne, encore moins mainstream pour deux sous.

Ade Suharto


Parmi les danseuses et danseurs qui orfèvraient le geste avec une précision d’une extraordinaire délicatesse, il y avait une présence singulière : c’était Ade. Je ne me souviens plus comment je l’ai abordée, de quoi nous avons parlé et tout ça. Je sais que nous sommes devenus amis. Ade m’a a appris à dire "chaleureuses salutations" en indonésien : salam hangat.


La dernière fois que j’ai vu Ade Suharto, c’était en Belgique, pour un spectacle avec une magnifique chanteuse indonésienne, que j’étais allé voir tout exprès. L’an dernier, Ade a été invitée en résidence par la Fondation Pina Bausch, ce qui n’est pas rien. En France, personne n’a jamais voulu l’inviter. Elle aurait pourtant bien aimé, avec un gamelan balinais conservé à la Cité de la musique. J’avais essayé d’en parler à quelques "programmateurs" : ça n’intéressait strictement personne. Quand je dis personne, c’est vraiment personne.


Éventuellement, il n’est pas trop tard…


D'autres vidéos d'Ade Suharto à voir : https://vimeo.com/adesuharto


Jérika Brito


Jérika Brito, c’est presque la même histoire, mais complètement différente. En 2008, je fûmes invité à faire partie du jury d’un concours de chorégraphie à Mexico. Précédemment, j’avais toujours refusé ce genre de proposition, mais là, depuis toujours enamorado de l’Amérique latine et n’y ayant jamais mis le moindre orteil, c’était tentant, quand même.


J’étais le seul juré non mexicain du concours, tout le monde me donnait du "maestro", j’en étais presque gêné. Bon, quand le maestro est sorti, lors d’une pause, fumer une cigarette dans la cour de l’Université où se déroulait le concours, je me suis quand même fait (gentiment) réprimander par les organisateurs du concours : « Maestro, ici, ce n’est pas possible ». J’ai aussitôt éteint la cigarette, mais il ne s’agissait pas de cela. Ce qui n’était « pas possible », c’était d’être dans la cour, au risque de côtoyer des danseurs / chorégraphes qui auraient pu me soudoyer / corrompre ! C’était mal me connaître, mais bon, ils ne me connaissaient pas. J’ai donc été invité à fumer A L’INTÉRIEUR du théâtre, ce qui, théoriquement, était interdit.


Puis est venu le temps des délibérations. La plupart des œuvres présentées (en 10 minutes) étaient, disons, "post Graham". Pour le prix de la meilleure chorégraphie, j’avais jeté mon dévolu sur une pièce vraiment contemporaine. Las, pour un problème d’éclairage, la présentation de la pièce avait excédé de 30 secondes le temps imparti, ce qui, de facto, plaçait la chorégraphe hors concours. Et là, on a beau être maestro, c’est comme ça et pas autrement.


Pour le prix de la meilleure interprétation masculine, mes co-jurés avaient unanimement choisi un danseur d’une soixantaine d’années qui avait semble-t-il eu un rôle pédagogique très important au Mexique. Respect : que pouvais-je dire ?, d’autant que ce danseur âgé avait d’indéniables qualités.

Enfin, vint le prix de la meilleure interprétation féminine. Pareil, mes co-jurés souhaitaient distinguer une danseuse classique d’une soixantaine d’années. Sauf que, franchement, elle ne cassait pas trois pattes à un canard (ni même à un cygne du Lac).


J’ai alors fait valoir mon autorité de maestro en reprenant une question de Deborah Hay : « et si ? » ( what if ? ).

Dans le concours, il y avait eu une pièce d’un chorégraphe de Oaxaca, dont j’ai oublié le nom. La pièce n’était pas géniale, en plus on ne voyait presque rien (tout était dans la semi-pénombre), mais il y a avait quelque chose, une interprétation sensible portée par les deux danseuses qui entouraient le chorégraphe.


Mes co-jurés m’ont d’abord regardé avec des yeux grands comme des soucoupes volantes. Mais quand même, j’étais le maestro. Tout avait été enregistré : on fit donc mander la vidéo. Et mes co-jurés en convinrent : "si, maestro, usted tiene razón, hay algo”. Je proposai donc que le prix d’interprétation féminine soit décerné, ex-aequo, aux deux danseuses. Mais cela, à nouveau, au Mexique, c’était strictement impossible. Une, mais pas deux.


On a visionné la vidéo 5 fois, je dis bien : 5 fois (encore une fois, on ne voyait presque rien), pour que je m’autorise à dire : il me semble que la danseuse qui est sur la droite (ou sur la gauche, je ne sais plus exactement) a un petit quelque chose en plus. On a visionné la vidéo une 6ème fois, pour qu’à nouveau, mes co-jurés se rangent à mon avis : "si, maestro, usted tiene razón".


Voilà comment Jérika Brito a reçu le prix d’interprétation féminine lors du Concours de chorégraphie de Mexico en 2008. Pour la remise des prix, il y avait une petite cérémonie, et là, on avait enfin le droit de parler aux danseurs et chorégraphes. J’ai pu échanger quelques mots avec Jérika Brito, je l’ai aussitôt invitée à un projet que j’ai organisé à Caen en 2008, le SKITE (j’en parlerai une autre fois). Depuis, nous sommes restés amis.


En 2016, Jérika Brito a créé une pièce, Olor a luz (Sentir la lumière), pour laquelle je l’ai mise en contact avec une grande poétesse mexicaine, quasiment inconnue (même au Mexique) : Ambar Paz. Il fut question que je puisse venir assister à des répétitions. Mais le coût du voyage, plus l’empreinte carbone : je suis donc intervenu en visio-dramaturgie, grâce à Skype, et c’était bien avant Covid et confinements.


Jérika n’a (en dehors de ce projet SKITE) jamais été invitée en France. Depuis combien de temps une compagnie de danse (hors Brésil) n’a-t-elle été invitée en France ?


Eventuellement, il n’est pas trop tard… Comme Ade Suharto, Jérika Brito est un être de cœur, un ser de corazón. Cela vaut toutes les virtuosités du monde.


Car la plus précieuse des virtuosités, c’est l’art des présences.


Pour les besoins de cette modeste chronique, j’ai exhumé un texte de 2002, resté inédit, alors dédié à José Antonio Sanchez et Elena Cordoba (une immense chorégraphe madrilène, elle non plus jamais invitée en France), pour une rencontre à l’Université de Murcia.


A gauche : l'Argentin Roberto Juarroz, l'un des plus grands poètes du 20ème siècle.

A droite : la chorégraphe madrilène Elena Cordoba.


Politique de la présence


I / Le plus bel espace, c'est quand tu es là.


En vérité, j'aurais aimé être ici, avec vous, avec vous, mais je ne peux vous offrir que mon absence. Bien que, d'une certaine manière, nous soyons tous absents. Ce que nous faisons est presque invisible : qui le voit ? Ce que nous écrivons, ou disons, est presque clandestin : qui le lit, qui l'écoute ? Eh bien, nous avons appris à vivre avec cette solitude, avec cette absence qui nous constitue. Socialement, nous n'existons presque pas, quelles que soient les illusions que l'on nous propose parfois pour nous distraire.

Vraiment, j'aurais aimé être ici, mais d'une certaine manière je suis ici, pas seulement à cause des paroles de ce texte, mais à cause du sentiment de partager avec vous un "espace commun", comme on pourrait dire de l'espace européen avant qu'il ne soit un "marché commun". Et le marché ne s'intéresse pas à notre absence. Même s'il s'agit d'une absence très active, très productive, très vivante. Mais la valeur qu'elle a est une valeur humaine, et cette valeur n'a pas beaucoup de prix sur les "marchés financiers". Eh bien, tout cela est déjà connu, nous ne sommes pas des conquérants au sens de "prédateurs", parce que ce que nous voulons conquérir est pour tout le monde ; ce n'est pas un territoire réservé, une propriété privée. Nous sommes des guérilleros, des acteurs absents de la guerre culturelle, et notre guérilla, à nous absents, s'appelle : "politique de la présence".

Voilà qui est bien. La question est : " l'action culturelle et l'action artistique ". Qu'est-ce que cela veut dire ? En France, en ce moment, nous avons un gouvernement qui, pour construire trente nouvelles prisons, va supprimer la moitié des budgets de l'éducation artistique dans les écoles. Déjà qu’il n’y en avait pas beaucoup...

Qu'on ne s'y trompe pas. Les mots "action culturelle" et "action artistique" sont les rares choses que les bâtisseurs de prisons laissent aux guérilleros que nous sommes. Chaque "action" doit être culturelle et artistique. En ce sens, nous ne sommes pas les acteurs d'une pièce qui se joue de toute façon sans nous ; nous sommes les "actionnistes" d'une pièce qui reste à écrire, à chanter, à danser...

Mais bien sûr.. :

Il ne suffit pas de lever les mains.

Ni de les abaisser

ou de dissimuler ces deux gestes

sous les embarras intermédiaires.

Aucun geste n’est suffisant,

même s’il s’immobilise comme un défi.

Reste une seule solution possible:

ouvrir les mains

comme si elles étaient des feuilles. »

(Roberto Juarroz, "Poésie verticale").

II / Le plus bel espace, c'est quand tu es là. Je me souviens qu'il y a quelques années, un projet que j'avais réalisé (il s'appelait SKITE, le nom vient des communautés spirituelles du 16ème siècle en Russie), cherchait à recevoir de l'argent de la Communauté européenne. L'idée était très simple : offrir à une soixantaine d'artistes, venus de toute l'Europe (jusqu'en Ouzbékistan), la possibilité de travailler ensemble pendant un mois, sans aucune obligation de production, juste pour expérimenter et essayer de nouvelles choses. Pour demander une subvention à la Communauté européenne, nous n'avons pas parlé d'une quelconque forme de recherche artistique. Ces mots sont trop compliqués pour la bureaucratie. Nous avions écrit qu'il s'agissait d'un "projet pilote pour la formation continue des acteurs de la production chorégraphique en Europe". Avec les barbares, il faut parler barbare.

Plusieurs semaines après la fin du projet, j’ai a été invité dans un hôtel très select de Paris pour un "symposium" avec des représentants d’entreprises, de banques, de syndicats, etc. qui avaient aussi bénéficié de cette même subvention européenne. Pendant les deux jours de ce colloque, je n'ai quasiment rien compris de ce qui se disait. Les gens parlaient pourtant en français, mais avec un vocabulaire que je connaissais à peine. Le langage du "marketing" (ici, il s'agissait du marketing de la formation) est d'une barbarie impensable ! J'ai dit cela à la fin de ces deux jours de réunion. Et surtout, que nous n'avions produit aucun CD-Rom interactive (à l’époque, c’était très tendance), que la seule chose que nous avions produite, c'était... de la rencontre. Il y a eu un silence terrible ! Mais pour la deuxième édition de ce projet (en 1994 à Lisbonne), sans avoir rien demandé, la subvention a été reconduite et même doublée…

C'est comme ça. Parfois, la poésie a une force incroyable. Car la seule question politique, aujourd'hui, c'est : comment reprendre possession de la réalité ? Il n'y a pas d'autres voies que celles du langage, du mouvement, de l'imagination. Parmi les livres qui devraient constituer la bibliothèque de "l'action culturelle et artistique", Poésie et Réalité, de Roberto Juarroz, me semble être un guide fantastique.

Roberto Juarroz y parle de "l'invention sans fin qu'est le langage" : "La seule façon de recevoir une création est de la créer à nouveau. Et peut-être d'être créé avec elle. "Plus encore : je pense que la seule façon de reconnaître la réalité et de la recevoir, d'être la réalité, c'est de la créer, en créant et en se recréant avec elle. Poésie et réalité apparaissent ainsi comme l'affinité la plus intime offerte à l'être de l'homme.

(…) Dans cette relation entre poésie et réalité, la première condition de toute poésie digne de ce nom est une rupture : ouvrir l’échelle du réel. Briser le segment conventionnel et spasmodique des automatismes quotidiens, se situer dans l’infini réel ou, si l’on veut, dans « le fini sans limites », comme le prétendent certains scientifiques. Assumer, à travers une dislocation inévitable, de la vie comme du langage, cet infini qui commence en chaque chose et cesse d’être ainsi un ornement anachronique, une invocation médiévale, un concept mathématique ou une référence évanescente et ténébreuse, comme s’il s’agissait d’une fâcheuse idée. Cela implique de garder en mémoire, entre autres choses, que « le visible n’est qu’un exemple du réel », selon l’incomparable expression de Paul Klee, et que « si l’on nettoyait les portes de la perception », comme le voulait William Blake, « toutes les choses apparaîtraient telles qu’elles sont infinies ». Mais cela suppose aussi que l’on n’envisage plus de se limiter à un lieu, un pays, une langue, une vie, une époque, une littérature. C’est comprendre une bonne fois que toute littérature est littérature comparée, que toute pensée est comparée. Nulle échappatoire : la poésie ouvre l’échelle du réel (espace, temps, esprit, être, non-être) et change la vie, le langage, la vision ou l’expérience du monde, la possibilité de chacun, sa disponibilité créatrice ».

III. Le plus bel espace, c'est quand tu es là.


Parfois, je me dis qu'on pourrait préférer la censure franquiste ; au moins, elle était claire. Mais je n'ai jamais vécu dans une vraie dictature, il est donc difficile d'y penser. Je ne sais pas si, aujourd'hui en Europe, beaucoup de gens vivent dans une vraie démocratie. Parce qu'une démocratie qui ne donne pas assez de place à ses artistes et à ses créateurs est une fausse démocratie. Quels sont, aujourd'hui en Europe, les présupposés de "l'action culturelle et artistique" ? En France, nous sommes très riches : le ministère de la Culture mange à peine un pour cent du budget de l’État ! Un pour cent... Mais tous les hommes politiques (sauf l'extrême droite), diront que la culture est très importante pour... beaucoup de choses. Mais, bien sûr, rien ne se passe. L'argent va à la construction de nouvelles prisons. Ça aussi, c'est de la culture !

Il faut dire que nous sommes dirigés par de grands impuissants impuissants. Ils disent qu'ils vont réduire le chômage ? Il augmente. Ils parlent de justice sociale ? La pauvreté augmente. Ils parlent de droits de l'homme ? Ils applaudissent Vladimir Poutine. Etc.

Dans ce contexte, quel peut être le sens d'une "action culturelle et artistique" ?

Eh bien, l'action culturelle et artistique ne devrait s'intéresser qu'au pouvoir ! Et bien sûr, je ne parle pas du pouvoir de l'imposition de ce monde, mais du pouvoir de créer, du pouvoir de faire quelque chose avec ses mains, son corps et sa tête, du pouvoir de réinventer le pouvoir.

Dans ces moments où le pouvoir de changer la réalité échappe au pouvoir du pouvoir, les artistes sont les seuls qui, aujourd'hui, transforment la matière du pouvoir, et c'est pourquoi ils sont aujourd'hui si censurés, mutilés, instrumentalisés...


Mais nous avons entre nos mains la possibilité de changer cela, même si "aucun geste n'est suffisant, même s'il devient immobile comme un défi"), parce que nous avons vraiment le vrai pouvoir,

qui est le pouvoir de l'action poétique.

Nous n'avons pas d'argent, nous n'avons pas d'armée, nous n'avons pas de police, nous n'avons rien, mais nous sommes vraiment le ministère de la culture (avec le sens de chaque mot, nous, sommes, ministère, culture), où que nous soyons,

parce que "le plus bel espace, c'est quand tu es là".


Politique de la présence.

Le seul sens de "l'action culturelle et artistique" est que chacun d'entre vous puisse être plus beau.


(Jean-Marc Adolphe, 25 novembre 2002. Pour Jose Antonio Sanchez et Elena Cordoba)


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