top of page
Naviguez dans
nos rubriques

Quand "Le Monde Diplomatique" vole au secours de Poutine


Volodymyr Zelensky et Vladimir Poutine


Obsédé par «l’impérialisme américain», le mensuel de la gauche altermondialiste en vient à justifier et valider l’argument de la «dénazification» avancé par Poutine pour envahir l’Ukraine !


Cet article vous est offert par la rédaction des humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI



« Debout au bord d’un précipice,

Courbé par la tristesse,

Soudain je réalise :

Le monde entier n’est qu’un poème

En langue ukrainienne »

(Leonid Kyseliov, 1946-1968)


Certes, il ne se trouve pas grand monde en France pour ne pas condamner, avec la plus vive énergie, l'invasion russe en Ukraine. Toutefois, cette condamnation est parfois assortie, en sourdine ou de façon plus explicite, de bémols et réserves plus ou moins complotistes. Selon les tons : cette invasion aurait été provoquée par les services secrets américains, ou, en plus soft, l’attitude agressive de l’OTAN, et les plans secrets (là aussi) qui étaient en train d’y être fourbis, ont poussé Poutine à intervenir. C’est ce que tente de faire croire, depuis hier, la propagande russe. Ainsi, le 6 mars, les trois principales agences de presse russes, RIA-Novosti, Interfax et TASS, ont cité des sources anonymes assurant que l’attaque russe avait empêché le développement par l’Ukraine d’une bombe nucléaire. D’autres accusations concernant la conception en Ukraine d’armes biologiques, sont reprises quotidiennement par le ministère de la défense russe, qui dit avoir rassemblé les « preuves », notamment des documents envoyés par des scientifiques ukrainiens, du développement d’un programme de guerre « biologique » en Ukraine, dirigé par les Etats-Unis : il existerait une trentaine de laboratoires secrets, financés par le Pentagone, où seraient cultivés des virus et des bactéries tels que la peste, le choléra, l’anthrax… (Lire article de Benoît Vitkine dans Le Monde du 9 mars : « Armes biologiques, bombe nucléaire… Comment la Russie justifie son "opération militaire spéciale" en Ukraine »).


Zelensky ? Une marionnette du « deep state » !

En outre, le président ukrainien Volodymyr Zelensky ne serait qu’un clown, pire, un fantoche, une marionnette du « deep state », l’État profond qui manipulerait les masses au profit d’une « élite mondialiste et corrompue ». « Il y a, pour les "complotistes" dont je suis, un lien avec les épidémies de Covid, cela ne fait aucun doute », écrit même un internaute en commentaire sur un site d’information. Zelensky serait à la solde de quelques milliardaires honnis, au premier rang desquels (selon la sénatrice républicaine de l’Arizona Wendy Rogers) le financier américain Gorge Soros, d’origine hongroise et juive.

In fine, l’Ukraine ne serait que repaire de néo-nazis, ce qui apporte de l’eau au moulin de Poutine et à l’argument de « dénazification » que le maitre du Kremlin a brandi pour justifier son invasion de l’Ukraine. Certains n’en démordent pas, au point de largement diffuser sur les réseaux sociaux une photo qui représente Zelensky avec un maillot de football flanqué d’une croix gammée. Un grossier photomontage, mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.


"Ne pas voir, ne rien dire"

La nébuleuse complotiste a ses propres ressorts, qu’il n’est pas toujours simple de décortiquer. Mais une certaine sidération vient bousculer les neurones lorsqu’on découvre qu’un journal a priori sérieux vient alimenter certains de ces fantasmes. Longtemps, Le Monde diplomatique, fondé en 1954 par Hubert Beuve-Méry comme supplément au quotidien Le Monde, a fait référence pour qui s’intéressait, sans œillères, aux grands sujets internationaux. Alors que Le Monde en détient toujours 51 % du capital, Le Monde diplomatique a épousé depuis 1973 une ligne éditoriale engagée en faveur d'une gauche de rupture avec le capitalisme, altermondialiste, et dont la critique de « l’impérialisme américain » et l’un des principaux moteurs. En lisant « Le Diplo », on sait qu’on lit un journal engagé, ce qui ne constitue évidemment pas un problème. Mais « engagé » jusqu’où ?


Sur la guerre en Ukraine, l’éditorial de numéro de mars du Monde diplomatique est un sommet du genre. « Ne pas voir, ne rien dire » : d’emblée, le titre donne le ton. Seul contre tous, Le Monde diplomatique va enfin révéler ce que les médias dominants, soumis à de puissants intérêts financiers, passent sous silence. Normal : l’auteur de cet éditorial, Pierre Rimbert, rédacteur en chef adjoint du Monde diplomatique, est en outre un membre très actif d’Acrimed, association d'analyse et de critique des médias qui se donne pour objectif de contester l’ordre médiatique existant.

L’introduction et la conclusion de cet éditorial suffisent à comprendre ce dont il s’agit. « Un oubli entache le soutien qu’apportent depuis 2014 les grands médias occidentaux aux dirigeants ukrainiens dans leur face-à-face avec Moscou : la promotion par Kiev de politiques mémorielles révisionnistes et l’indulgence des autorités vis-à-vis des néonazis qui s’affichent dans l’espace public », écrit Pierre Rimbert. Et il conclut : « Aucun n’informe sur des faits d’ordinaire jugés intolérables par la presse. Mais qui, parce qu’ils se déroulent dans un pays allié des Occidentaux contre la Russie, passent cette fois sans encombre le tamis moral des journalistes. » (Intégralité de l’article ICI)

Sur les 68 lignes que compte cet article, deux seules tempérances… bien vite tempérées. « Cela ne donne pas à la Russie le droit d’attaquer l’Ukraine, mais les médias américains devraient informer les Américains sur ce pays qu’arme l’argent de leurs impôts », est-il écrit en citant un organisme faussement présenté comme « l’observatoire [américain] du journalisme » : Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR), dont il est ici question, est une organisation de critique des médias (sur le modèle d’Acrimed, donc), qui se définit comme « groupe national de surveillance des médias ». De plus, l’étude de cette FAIR que cite Pierre Rimbert est tronquée : il est fait mention de 228 « articles » du New York Times et 221 « articles » du Washington Post, renvoyant à un article (sur le site de FAIR) de Gregory Shupak, un « auteur militant » qui écrit surtout sur le conflit israélo-palestinien et le Moyen-Orient. Or, l’article de Gregory Shupak dont il est question, ne vise pas des « articles », mais des « tribunes » publiées par l’un ou l’autre de ces deux journaux américains. Nuance…


Des manifestants brandissent les emblèmes de la 14e division de grenadiers Waffen de la SS à Kiev, en Ukraine, le 28 avril 2021. (Photo Efrem Lukatsky / AP)


Mais bref. Quelle est donc cette information de première importance, quant au véritable visage de l’Ukraine, que les « grands médias occidentaux » chercheraient à tout prix à dissimuler ? C’est simple : l’Ukraine est un pays truffé de néo-nazis, encouragés par le pouvoir en place. Pierre Rimbert est cependant bien obligé de le reconnaître : « Issu d’une famille juive, le président Volodymyr Zelensky se tient à distance de cette fureur à laquelle on ne saurait résumer la vie politique ukrainienne ». Cette phrase, la seule un peu mesurée de tout l’éditorial, est sitôt suivie d’un « Mais tout de même… » Ah, la puissance du « Mais » !

« Mais tout de même », quoi ? Voici la preuve irréfutable que les « grands médias » mentent par omission et dissimulation : « le 28 avril dernier, des centaines de personnes défilaient dans la capitale pour célébrer la division SS Galicie, formée de volontaires ukrainiens. Les médias français n’en ont soufflé mot — auraient-ils fait le même choix si le Kremlin avait autorisé un rassemblement néonazi sur la place Rouge ? » Allons donc ! Un tel rassemblement, célébrant la 14e division de grenadiers Waffen des SS, a effectivement eu lieu à Kiev, pour la première fois, le 28 avril dernier. De fait, la presse française ne semble pas en avoir parlé. Toutefois, selon The Times of Israel, que l’on ne saurait suspecter de vouloir minimiser un tel événement, le rassemblement de Kiev, baptisé « Embroidery March », comptait 300 personnes. Ce n’est pas rien, mais pas non plus les « centaines de personnes » qu’évoque Pierre Rimbert. « L’Ukraine compte une importante minorité de Russes de souche, qui s’opposent à la glorification des collaborateurs nazis », précise The Times of Israel. « De telles actions étaient taboues en Ukraine jusqu’au début des années 2000, lorsque les nationalistes ont demandé et obtenu que l’État reconnaisse les collaborateurs comme des héros pour leurs actions contre l’Union soviétique, qui a dominé l’Ukraine jusqu’en 1991 ». Un minimum d’honnêteté intellectuelle aurait en outre pu inciter Pierre Rimbert, plutôt qu’à vilipender « la promotion par Kiev de politiques révisionnistes » et « l’indulgences des autorités », à faire état du communiqué sans ambiguïté publié au lendemain de cette manifestation par le président Volodymyr Zelensky : « Nous condamnons catégoriquement toute manifestation de la propagande des régimes totalitaires, en particulier du national-socialisme, et les tentatives de révision de la vérité sur la Seconde Guerre mondiale. »


C’est avec une même mauvaise foi, pour appuyer sa thèse d’une Ukraine sous influence néo-nazie, dissimulée par les « grands médias occidentaux », que Pierre Rimbert a décortiqué les 152 articles mentionnant l’Ukraine, parus dans Le Monde entre le 1er janvier et le 15 février 2022, où « seulement 5 comportaient le mot "nazi". » Et alors ? Pourquoi ne pas élargir la recherche sur une plus longue période (disons, depuis Maïdan) ? C’eut été cacher que dans plusieurs reportages, Le Monde a fait été de ces groupuscules d’extrême-droite, y compris dans un article du 30 février 2014, mais mis à jour le 3 février 2022, qui fait le point sur les mouvements et partis issus de la place Maïdan. Mais s’il est fait mention, par exemple du « groupuscule d’extrême-droite Pravyi Sektor (Secteur droit) » (sur lequel sont parus de nombreux articles dans la presse internationale) sans qu’il soit écrit « nazi » ; pour Pierre Rimbert, ça compte pour du beurre.

Résultat : en voulant dénoncer la « désinformation » des « grands médias », c’est Le Monde diplomatique qui cède à cette même désinformation et légitime ainsi la propagande « dénazificatrice » de Poutine. Or, avec ses 123.000 abonnés, Le Monde diplomatique est loin d’être une feuille de chou. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, de voir fleurir sur les réseaux sociaux ou au comptoir des cafés des commentaires plus ou moins pro-Poutine.


Ce que Poutine essaie de tuer, c’est la démocratie

Cela ne signifie évidemment pas que l’Ukraine soit exempte de mouvements nationalistes d’extrême-droite, voire néo-nazis. Mais comme l’écrit sur sa page Facebook André Markowicz, traducteur de Dostoïevski (entre autres) et fin connaisseur de la Russie, que l’on ne saurait par ailleurs suspecter de sympathies fascisantes : « Poutine n’est pas intervenu pour « sauver le Donbass », — c’est lui qui a provoqué le Donbass (comme il a provoqué les crises d'Abkhasie ou de Transnistrie) et, pour « sauver le Donbass » arrivaient de l'Europe entière des mercenaires d’extrême-extrême droite (on a même vu « les Brigandes » faire, sur place, un hymne au Donbass et à Poutine). S’il est intervenu, c’est que, depuis le Maïdan, et particulièrement depuis la prise de pouvoir de Vladimir Zélenski, en fait, l’extrême-droite nationaliste ukrainienne avait perdu ses positions, avait été réduite à l’un des pourcentages les plus faibles en Europe (quelque chose comme 3%), c’est-à-dire que, ce qui se passait en Ukraine, c’était, réellement, la naissance d’une nation à une vie démocratique, dans des conditions impossibles, et dans un voisinage impossible, mais oui, c'était bien ça. Un pays qui, lentement, sans trop d'aide extérieure, s'ouvre à la tolérance, au respect, à la démocratie. C’est ça qui se passait : malgré la corruption, malgré l'héritage soviétique, malgré le voisinage russe. Ce que Poutine essaie de tuer, c’est la démocratie, c’est le respect de chacun dans une société civile. »


"Quand Poutine parle de « dénazifier » l’Ukraine, il ne fait que justifier sa propre politique expansionniste"

On lira avec intérêt, enfin, l’entretien donné au Monde par Omer Bartov, historien de la Shoah, co-signataire de la « Déclaration sur la guerre en Ukraine par des spécialistes du génocide, du nazisme et de la seconde guerre mondiale », publiée en ligne le 27 février sur Jewishjournal.com. Extraits :

« Bien sûr, l’Ukraine n’est pas dirigée par des nazis. Il existe certes, en Ukraine, des groupes d’extrême droite que l’on peut qualifier de néonazis. Mais ce sont des éléments marginaux, comme l’a démontré l’élection triomphale du président Zelensky, qui est lui-même d’origine juive. En réalité, Vladimir Poutine veut restaurer l’empire soviétique, voire l’Empire russe. La Russie, pour Poutine et ses propagandistes, devrait être composée des trois éléments constitutifs de l’Empire russe : les Grands Russes (Russie), les Petits Russes (Ukraine) et les Russes blancs (Biélorussie). (…) Rien à voir avec le nazisme. Quand Poutine parle de « dénazifier » l’Ukraine, il ne fait que justifier sa propre politique expansionniste. (…) L’Ukraine a consacré davantage d’attention à la Shoah ces dernières années, sans beaucoup aborder l’implication des nationalistes ukrainiens (et le nettoyage ethnique des Polonais), en collaboration ou non avec les Allemands. Toutefois, de jeunes universitaires ukrainiens ont commencé à écrire sur ce sujet. Soulignons que cette situation n’est pas propre à l’Ukraine. La Pologne adopte un narratif nationaliste et s’engage dans des lois mémorielles qui limitent l’autocritique. Mais, après tout, n’a-t-il pas fallu attendre 1995 pour voir la France reconnaître officiellement la responsabilité de l’Etat dans les crimes commis contre les juifs par le régime de Vichy ? La France de l’après-guerre a aussi eu du mal à se pencher sur son propre passé. Tel était également le cas de l’Allemagne, où les crimes pourtant bien documentés de la Wehrmacht ont continué à faire débat jusqu’à la fin des années 1990. »


Dès lors que cet entretien est paru dans Le Monde, l’un de ces « grands médias occidentaux » forcément au service des grandes puissances financières, membre de cette coalition atlantiste qui, aux dires de Jean-Luc Mélenchon, puise son vocabulaire « sur les éléments de langage de l’ambassade US », il y a fort à parier que ces propos, fussent-ils d’un grand historien (notamment auteur de L’Armée d’Hitler, Hachette, 1999) soient d’emblée disqualifiés. Le conspirationnisme peut aller bon train.


Jean-Marc Adolphe


Maxim Grigoriev, directeur de l'"ONG" russe The Foundation for the Study of Democracy (capture d'écran).


Nota bene. Dans le même numéro de mars du Monde diplomatique, sur 2 pages, un long article de Damien Lefauconnier, journaliste free-lance, met l’accent sur les bombardements de la coalition internationale en Irak et en Syrie (naturellement « menée par Washington ») et minimise les bombardements russes en Syrie, mettant en doute les chiffres de victimes avancées par des ONG (naturellement « financées par George Soros »), mais citant longuement Maxim Grigoriev, directeur d’une obscure ONG “The Foundation for the Study of Democracy”, qui dit « lutter contre le terrorisme », en bonne place sur le site internet du gouvernement russe, qui accuse les casques blancs des Nations Unies de « trafic d’organes », et qui prétend que les observateurs syriens qui documentent le nombre de victimes des bombardements russes et syriens sont « des activistes politiques à la solde des Occidentaux, payés pour fournir ces informations… »

(vidéo du monsieur ICI)


1 368 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout
bottom of page