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Wagner, le recyclage criminel

Dernière mise à jour : 27 janv. 2023


De Soledar, il ne reste rien qu’un paysage de ruines, et le piteux symbole, après des semaines de combats, d’une victoire des combattants de la milice Wagner, supplétifs de l’armée russe. Une "victoire", mais à quel prix ? Des dizaines de milliers de morts, pour beaucoup extraits des prisons russes par Evgueni Prigojine. L’un d’eux, même amputé, a survécu. Condamné à 23 ans de prison pour un crime particulièrement atroce, il est aujourd’hui présenté comme "héros de guerre". Pendant ce temps, les prisons russes se sont remplies de civils ukrainiens, qui y croupissent depuis des mois, privés de tout droit.


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Elle s’appelle Olga Romanova. Jusqu’en 2005, elle animait une émission sur la chaîne de télévision REN-TV, reprise en mains par le gouvernement russe : l’ex-président Mikhaïl Gorbatchev déplorait alors la perte de « la dernière chaîne qui conservait une certaine indépendance et objectivité ». Elle a ensuite travaillé pour différents médias tels que Écho de Moscou (liquidé peu après le début de l’invasion russe de l’Ukraine) et Novaïa Gazeta (dont la publication a été suspendue en avril dernier après une série de menaces), tout en créant avec son mari, Alexej Koslow, un blog, le Butyrka Blog (du nom de la Boutyrka, une prison moscovite dans laquelle, sous Staline, étaient principalement détenus des prisonniers politiques), ainsi qu’une organisation non gouvernementale, Русь Сидящая (« La Russie derrière les barreaux »), qui milite pour les droits des prisonniers et des militants de l'opposition. Les ennuis n’ont pas tardé à pleuvoir : son mari a été emprisonné pendant trois ans dans un bagne en Sibérie, puis acquitté… avant d’être aussitôt et à nouveau condamné à 5 ans de prison. Et en juin 2017, son ONG est accusée de détournements de fonds publics, et ses bureaux perquisitionnés. Elle décide alors prudemment de s’exiler à Berlin, d’où elle poursuit son travail militant.

Olga Romanova, fondatrice de l’ONG "La Russie derrière les barreaux". Photo Zurab Javakhadze


Olga Romanova est l’une de ces voix russes qui, malgré les menaces, persécutions et condamnations arbitraires, ne se sont pas résignées ; l’une de ces personnalités d’honneur avec lesquelles il faudra compter lorsque sera venue l’heure de l’après-Poutine. Dans une interview diffusée sur la chaîne YouTube MyRussianRights, elle vient de donner des informations inédites sur la milice Wagner, que cite André Markowicz dans sa dernière chronique sur Facebook (« A la masse ») :

« Vous savez combien de prisonniers de droit commun se sont engagés dans les milices de Prigojine ? — Au moment où j’écris, il y en a eu près de 50.000 (43.000 fin décembre, et une espèce de levée de masse en janvier, même si, aujourd’hui, le recrutement dans les prisons semble arrêté, ou faire une pause). 50.000. Il y avait dans les prisons russes quelque chose comme 450.000 détenus (dont plus ou moins 40.000 femmes). Ça veut dire que c’est plus de 10 % de tous les détenus russes qui sont partis, sachant que, naturellement, ce ne sont pas les courtes peines qui partent, parce que ce serait stupide de risquer sa vie pour deux ou trois ans de prison. Et donc, on peut considérer que ce ne sont pas 10% des détenus concernés qui se sont engagés, mais au moins un quart. Et ça dit tout, d’abord, sur l’état des prisons russes : plutôt que de les endurer, il y a 50.000 personnes qui sont prêtes à risquer leur vie.

Ça dit aussi tout sur l’état de l’appareil judiciaire : une peine est prononcée, pour meurtre ou tel ou tel crime particulièrement grave, et sur la décision d’un seul homme, Prigojine, la peine est annulée — et le président de la Fédération de Russie, visiblement, signe une grâce. Ça veut dire qu’il n’existe plus de justice en Russie au sens traditionnel du terme, au sens où nous l’entendons, nous. N’existe plus que l’arbitraire d’un homme. Et cet arbitraire, si je comprends bien, est même plus puissant que la corruption. »


Sur ces 50.000 prisonniers enrôlés par Prigojine dans sa milice Wagner, 10.000 seraient aujourd’hui actifs. Il en manque donc 40.000 qui seraient déjà morts, blessés ou « portés disparus », selon Olga Romanova. A Bakhmout et Soledar (qui vient d’être repris par Wagner), rappelle André Markowicz,


« l’état-major russe, directement ou indirectement (dès lors que les Wagner n’obéissent pas à l’état-major général des armées), utilise ces hommes comme, oui, vraiment, de la chair à canon. Le plus fou est que les Wagner n’attaquent jamais en masse : ils n’attaquent que par petits groupes, groupe après groupe, dix, vingt personnes à chaque fois, et ils progressent comme ça, à force de fatigue. Imaginez combien il faut de ces attaques à dix ou vingt pour arriver à 30.000 morts ou blessés. Je n’ai pas le chiffre des morts et des blessés réels, et personne ne l’a, visiblement. On peut dire ça, Soledar, qui n’a aucune importance d’aucune sorte, a coûté la vie, au minimum, de 10.000 hommes du côté des Wagner (sans compter les pertes de l’armée régulière, et, on comprend bien, celles de l’armée ukrainienne), — et au moins 20.000 se sont retrouvés à l’hôpital. »


Quant aux 10.000 « portés disparus », il y a parmi eux, selon Olga Romanova, de nombreuses désertions. « Les types, qui sont tous des tueurs patentés, désertent avec leurs armes », commente André Markowicz :


« Dès lors, on ne compte plus les meurtres, parce que les déserteurs pillent tout ce qu’ils trouvent, — que ce soit en Ukraine ou bien en Russie, parce qu’il y en a beaucoup qui rentrent, et qui commencent à vivre comme ils l’ont déjà fait, en bandes clandestines, — ils retrouvent, avec des armes de guerre, leur vie d’antan. Et puis, il y a les prisonniers. Parce qu’il y a une grande quantité de ces types qui se rendent dès qu’ils le peuvent, ou, pour dire les choses, qui s’engagent dans le but de se rendre, et de se faire, plus tard, une nouvelle vie en Ukraine ou ailleurs. »


Les informations d’Olga Romanova sont corroborées par une enquête du New York Times, basée sur l’analyse d’images satellite et de séquences vidéo, et des investigations de Vitaly Wotanovsky, un activiste et un ancien officier de l'armée de l'air russe, qui a dévoilé dès le mois de décembre l’existence d’un cimetière du groupe Wagner près de l’un de ses centres d’entraînement, dans le village de Molkin, au sud-est du pays. Plusieurs vidéos publiées par des médias pro-Kremlin montrent Evgueni Prigojine déposant des fleurs sur une tombe du cimetière. On peut également voir des rangées de tombes fraîchement creusées, chacune ornée de couronnes en forme et aux couleurs du logo de Wagner. Une image satellite prise le 24 janvier dernier montre environ 170 parcelles funéraires dans ce cimetière ; un nombre qui a augmenté de près de sept fois par rapport à celui observé sur d’autres images satellites il y a seulement deux mois.

Cimetière de combattants de la milice Wagner près du village de Molkin. Vidéo diffusée par le New York Times


L'assassin devenu "héros de guerre"


Lui s’en est sorti. L’un de ces criminels recrutés en prison par le patron de Wagner s’appelle Stanislav Bogdanov. Originaire de Veliky Novgorod, âgé de 35 ans, il purgeait une peine de 23 ans dans une prison de haute sécurité pour avoir sauvagement torturé un homme et l’avoir tué, à coups de fer à repasser et d’haltère. Ce Stanislav Bogdanov est apparu dans une vidéo, en octobre dernier : avec d’autres combattants de Wagner éclopés, il devise avec Evgueni Prigojine sur le toit d'un hôtel de Guelendjik, une station balnéaire sur la mer Noire.

Alors qu’il venait d’arriver sur le champ de bataille, près de Louhansk, Bogdanov a été touché par un obus d’artillerie. Il a été amputé d’une jambe, mais prend goût à sa liberté, et à une journaliste russe, Nina Abrosimova, qui a pu l’interviewer, il décrit sa vie actuelle comme un « conte de fées ». « Vous étiez un délinquant, comme on dit, mais maintenant vous êtes un héros de guerre », assure Prigojine dans la petite vidéo.

Ce « héros de guerre », Olga Pavlova a eu un sacré choc en le reconnaissant sur ladite vidéo. Olga Pavlova est la sœur de l’homme que Bogdanov a sauvagement assassiné. C'est elle qui avait trouvé le corps et nettoyé les taches de sang. « Lorsque la nouvelle est tombée que [Bogdanov] était revenu, l'image de son corps et du sang sur le sol m'est revenue en mémoire. C'est comme si le cauchemar se répétait », a-t-elle confié à Nina Abrosimova, dont l’article a été repris en anglais par Meduza.


On ne sait toujours pas précisément de quel passe-droit jouit Prigojine pour recruter dans les prisons (Lire sur Desk Russie). En Russie, théoriquement, les condamnés ne peuvent être graciés que par décret présidentiel. Jusqu'à présent, Poutine n'a pas officiellement publié la moindre grâce, même si début janvier, deux médias d'État ont fait état de la grâce de vingt prisonniers qui auraient tous passé six mois en Ukraine. Lorsque les journalistes ont demandé au porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, si Poutine avait signé les documents de grâce correspondants, il a esquivé la question, se contentant de dire qu'une telle amnistie « ne peut être accordée que dans le strict respect de la loi ».

Et pas question de critiquer ces repris de justice devenus « héros de guerre ». Sur injonction de Prigojine, le Président de la Douma d’État, Viatcheslav Volodine, vient de proposer l’examen urgent d’une nouvelle loi répressive pour criminaliser toute critique des troupes russes et des "participants aux opérations de combat." D’ores et déjà, une peine allant jusqu’à cinq ans de prison peut s’appliquer aux personnes reconnues coupables de "discréditer l'armée." Il s’agirait donc d’étendre cette loi aux "participants aux opérations de combat " qui ne relèvent pas de l’armée russe. Concrètement les mercenaires de Wagner.

L’arrestation d’une jeune femme à Moscou, le 24 septembre 2022, lors d’une manifestation contre la mobilisation.

Photo Mikhail Tereshchenko/TASS


"La prétention de l’État à détenir le monopole de la vérité"


Pendant que des criminels comme Stanislav Bogdanov deviennent quasiment du jour au lendemain des héros de guerre ; pour les citoyens ordinaires tout comme pour les défenseurs des droits de l’homme, en Russie, « le brouillard de la guerre s'étend sur la vie quotidienne », déclare dans une interview à Meduza l’avocat Pavel Chikov, responsable de l’ONG Agora.

Selon lui, la Russie s’est transformée depuis 2012 en un État policier, mais la guerre en Ukraine (que l’avocat ne peut nommer comme telle, sous peine de poursuites) a créé une situation hors de proportion : « Pour la première fois dans l'histoire de la Russie contemporaine, les autorités ont commencé à arrêter, poursuivre et emprisonner des personnes simplement parce qu'elles ont une position qui va à l'encontre de la ligne officielle », ce que Pavel Chikov appelle « la prétention de l’État à détenir le monopole de la vérité. (…) Plus la législation russe évolue et plus elle s'éloigne des autres points de vue rationnels, plus la réalité elle-même devient difficile à concilier avec le cadre juridique. Nos vies sont de plus en plus régies par des directives informelles, et quand il n'y a pas de logique, une personne sombre dans la paranoïa. Peu importe ce qu'elle fait, elle risque d'être punie. Psychologiquement, c'est paralysant, ce qui est précisément l'objectif de l'État, dans sa tentative de transformer la société en un champ de mines, où une personne ne sait pas où elle peut mettre les pieds en toute sécurité, et où elle ne le peut pas. La société se transforme alors en un troupeau de moutons, mordus ici et là par les chiens de berger pour aller là où les bergers veulent qu'ils aillent. »

Pavel Chikov souligne encore l’allongement des peines de prison : « Il y a dix ans, une grande partie de la société russe a été choquée par les condamnations à deux ans de prison prononcées à l'encontre de Maria Alyokhina et Nadezhda Tolokonnikova, des Pussy Riot. Une peine de deux ans pour un spectacle était sans précédent. Mais c'était à l'époque. » Aujourd’hui, le journaliste Ivan Safronov a été condamné à 22 ans de prison pour trahison, pour quelque chose qu’il n’a pas commis, l’opposant Ilia Iachine à 8 ans et demi pour un simple commentaire pendant une vidéo en direct, et Alexey Navalny, incarcéré dans des conditions inhumaines, risque jusqu'à 35 ans de prison pour une série de charges différentes…


Des prisonniers ukrainiens, privés de tout droit


Les geôles russes sont aussi pleines de prisonniers ukrainiens, dont il est impossible de connaître le nombre avec certitude -sans doute plusieurs dizaines de milliers. La plupart sont des civils, capturés dans les localités occupées par les forces russes, sous prétexte qu'ils ont "résisté" à "l'opération militaire spéciale", mais « il n'existe pas de tel crime ou délit dans le droit pénal », commente Pavel Chikov. « Ces prisonniers n'ont pas le statut de prisonniers de guerre, car, pour le ministère de la défense, la Russie n'est pas en guerre. (…) Ils restent en détention pendant des mois, sans décision de justice, sans accusation, sans statut juridique clair, sans accès à un avocat - et aussi sans que les avocats puissent y avoir accès, étant donné que leur lieu de détention se trouve être classé secret. (…) On ne sait pas sur quelles bases normatives ils sont détenus, ni combien de temps ils peuvent être détenus, ni comment ils sont traités pendant leur détention. Ont-ils le droit de porter plainte ? Ont-ils accès à des soins de santé ? Nous ne savons rien d'eux. »


Jean-Marc Adolphe


Photo en tête d’article : « Ces mines de sel appartiennent désormais à la Russie », s’est réjoui Evgueni Prigojine, photographié en compagnie de combattants de sa milice Wagner, le 25 janvier à Soledar.

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