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Qui sommes-nous ?

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Danse : des planètes sur un plateau

Danse : des planètes sur un plateau

Planètes, chorégraphie de Jérôme Brabant (2024). Photo DR DANSE. Créé au Manège-scène nationale de Reims, Planètes , du chorégraphe Jérôme Brabant, s'affirme comme une pièce alchimiste et respirante qui incarne, en vives présences, le "souffle du vivant". Censurés par la commission paritaire des publications de presse, qui nous prive d'aides publiques au motif que nos publications ne sont pas dignes "d'éclairer le jugement des citoyens" (sans que cela ne scandalise le Landerneau), mais aussi faute de soutiens et abonnements, ceci est la dernière publication des humanités / journal-lucioles, jusqu'à... improbable renflouage ? Le cosmos, c’est juste un tout petit peu plus grand que nous. De ce point de vue, nous sommes quasi insignifiants. Que sommes-nous au milieu des 275 millions d’étoiles qui naissent et disparaissent chaque jour ? Des 100 milliards de planètes que l’on trouve dans la seule Voie lactée ? Le Terrien a pourtant tendance à se prendre pour le centre de l’Univers, au motif que nous serions « une espèce à part » , pour reprendre le titre d’une formidable série documentaire réalisée en 2019 par Franck Courchamp et Clément Morin, toujours visible sur la chaîne YouTube d’Arte (voir ci-dessous). Quasi insignifiants, certes, mais pas inexistants, d’autant que reliés à d’autres êtres humains, mais aussi (on en prend de plus en plus en plus conscience) à tout ce qui nous “environne” en biodiversité animale, végétale, minérale, etc. Tout cela fait monde en nous, au sens étymologique du mot “cosmos”. Le cosmos ? On peut s’y relier tout simplement, par exemple en prenant le temps, si la soirée n’est pas trop nuageuse, de lever les yeux vers le plafond d’étoiles. On réalise alors, mine de rien, ce que le philosophe Nicolas de Malebranche écrivait au XVIIème siècle : « Le cosmos est une pensée qui ne se pense pas, suspendue à une pensée qui se pense. » Malebranche était l’exact contemporain de Louis XIV qui créa en 1661, l’année même de son accession au trône, l’Académie royale de danse, au sein de laquelle furent codifiés les fondamentaux du ballet classique. Quelques années plus tôt, dans son opus sur les comètes de 1623, Galiée se fait le partisan de « l'écriture mathématique du livre de l'Univers » . Et même si Giordano Bruno fut brûlé vif pour hérésie en 1600, ses théories, prolongées par les travaux de Johannes Kepler (mort en 1630), gagnent du terrain, et on commence à l’époque à se faire à l’idée que l’univers est infini. Cet infini est encore difficile à penser ; nombreux sont alors ceux qui décrètent que le soleil est forcément au centre de cet univers infini. Le soleil rayonne, et Louis XIV est à son image, "Roi Soleil". La danse classique va venir refléter cette conception cosmique du monde, et lorsqu’il cesse de danser lui-même su scène, en 1670 (année où est terminée la construction de Versailles), le Roi Soleil cède la place à des “doublures”, qu’on appellera “danseurs étoiles”. Jolie constellation que la modernité va remettre en cause au début du XXe siècle. Car à l’époque de Louis XIV, il ne saurait être question de contester l’autorité suprême de Dieu (le dieu unique de la religion catholique), le seul véritable Créateur de toute chose. Dans les années 1950, le chorégraphe néo-classique George Balanchine disait encore, dans une interview : « Vous savez, Dieu crée ; moi, j’assemble » . Or, les pionnières de la danse moderne se sont soustraites à l’autorité divine pour faire jaillir, en leur for intérieur, la source du mouvement. Isadora Duncan allait chercher dans la nature la sève de son inspiration, quand Mary Wigman, en Allemagne, partait à la rencontre de la sorcière qui était en elle ( Danse de la sorcière , 1913), ébauchant ainsi ce qu’elle allait qualifier de “danse d’expression“, émanant du sujet, mais reliée à l’espace par le prisme des émotions et des sentiments. Contemporain de Mary Wigman, Paul Klee écrit dans sa Théorie de l’art moderne  : « L’art est à l'image de la création. C'est un symbole, tout comme le monde terrestre est un symbole du cosmos. » Paul Klee, Aufgehender Stern ("Étoiles filantes"), 1931. Huile sur toile • 63 × 50 cm • Coll. Fondation Beyeler, Riehen / Bâle Et maintenant ? Au cas où on ne l’aurait pas remarqué, nous sommes passés au 21ème siècle. En art, et pas seulement, le post-modernisme est passé par là. Pour le meilleur parfois, pour le pire souvent. En danse, plus d’un.e chorégraphe se targue désormais de faire des performances performatives qui performent. La notion même de "belle danse" est quasiment devenue un gros mot, la marque d’un ringardisme de vieux cons. Et le cosmos, n’en parlons pas. En art, l’ego a toujours existé (et pourquoi pas ?), sauf que là, pour beaucoup d’artisteuh, leur nombril est devenu centre du monde. C’est un concept intéressant, auquel Copernic n’avait pas pensé. Désormais, il faut être mainstream , savoir se vendre, et le pire c’est que ça marche. De Jérôme Brabant, chorégraphe né à La Réunion, on n’a hélas pas tout vu, mais on avait quand même vu, en 2017, ça date déjà, A taste of Ted , qui revisitait (en duo avec Maud Pizon) le répertoire de Ted Shawn et Ruth Saint-Denis, pionniers de la modern dance américaine. Et on avait été touché par la façon humble, appliquée (une forme de respect), dont l’archive était ainsi réactivée au présent, de façon sensible et sans forfanterie. C’est donc en relative confiance que l’on s’est aventuré au Manège-scène nationale de Reims, le 14 mai dernier, pour assister à la création de Planètes . C’est peu dire que la confiance n’a pas été trahie. Planètes est un très très grand spectacle, on va essayer de dire pourquoi (et on n’est pas certain d’y arriver). C’est une pièce qui, disons-le d’emblée, parvient à traduire (dans une écriture dite "abstraite", ce qui est faux, car extraordinairement incarnée) « le souffle du vivant » . Le projet de création est né au Danemark, après que le chorégraphe ait découvert pendant l’été 2021 l’installation Disharmony of spheres , du duo d’artistes Foo/Skou. Le Danemark, encore, a scellé la rencontre avec les chanteuses Josephine Philip et Hannah Schneider, encore inconnues dans nos contrées (ci-dessous, Fluid , vidéo-clip Hannah Schneider, 2022) De leur voix ( « célestes » , dit le programme, ce qui n’est pas faux), elles irradient le plateau de Planètes , tout autant que les lumières, sensiblement somptueuses comme toujours, de Françoise Michel. Au fait, c’est un spectacle de danse, et sans la danse, la danse ne serait rien. La danse, c’est une histoire de présences. Il y a là, au plateau, Mercure, Uranus, Neptune, Saturne, Vénus, Mars, et… Jupiter, alias satellites, comètes, météorites, étoiles, etc, alias Valentin Mériot, Lucie Vaugeois, Manuèle Robert, Nina Vallon, Alexandra Damasse, Yves Mwamba, Emma Noël : toutes et tous valent d’être cités, tant elles et ils font de l’écriture chorégraphique une partition chaque instant respirante dans l’espace/temps, donc dans l’espace et le temps. Quitte à extrapoler, ajoutons qu’il y à là quelque chose de politique à ainsi assembler dans un respir commun, des présences qui gardent leur singularité, entre les chanteuses danoises et le danseur-chorégraphe congolais Yves Mwamba, entre l’âge de Manuèle Robert et celui d’Emma Noël, qui n’était pas encore née lorsqu’au début des années 1980, le jury du Concours de Bagnolet décernait un prix à la compagnie Motus de Manuèle Robert. Sans faire jury, ni sous-estimer les autres interprètes de la pièce, qu’il soit permis ici de décerner une mention spéciale à Emma Noël dont la qualité d’interprétation, jusqu’au bout des doigts, a ravivé en mémoire ce que Dominique Mercy (Tanztheater de Wuppertal / Pina Bausch) disait de sa première rencontre avec l’œuvre de Merce Cunningham, incarnée par une danseuse, Carolyn Brown, « d’une présence animale » . Planètes . La chorégraphie de Jérôme Brabant ressort d’une sorte de rituel velouté, d’une délicatesse sans emphase (une délicatesse avec emphase, de toute façon, ce ne serait plus délicatesse), une façon de s’embrasser avec le monde , d’inviter le cosmos dans l’espace des corps et ce qui les relie, en silences et rythmes. Corps-matières. La compagnie de Jérôme Brabant a été baptisée "L’Octognolale". « L’octogone » , dit le chorégraphe, « est le parfait mélange entre le carré (l’humain) et le cercle (le divin) ». Le divin peut être affublé de toutes sortes d’autres noms, reste cette alchimie, magnifiée dans Planètes. A part ça, il faudra attendre début 2025 pour voir le spectacle, exclusivement dans la région Grand-Est (à partir du 16 janvier à l’Arsenal de Metz). A ce jour, aucune date en région parisienne, et aucun Centre chorégraphique national ne s’est associé à la production de ce spectacle si peu performatif . Le cosmos, c’est pas assez mainstream . Jean-Marc Adolphe Photo Vincent VDH

Macron ou la stratégie du chaos

Macron ou la stratégie du chaos

Emmanuel Macron salue des badauds après avoir voté au Touquet, le 9 juin 2024. Photo Hannah McKay / AP ÉDITORIAL Puisqu'il y a le feu au lac, autant continuer à alimenter le brasier. A peine connu le résultat de l'élection européenne, qui a confirmé presque partout en Europe mais surtout en France une poussée des extrême-droites, Emmanuel Macron, qui avait promis d'être le rempart face à ladite extrême droite mais n'a cessé de lui donner du grain à moudre, s'est empressé sans consulter qui que ce soit, d'annoncer la dissolution de l'Assemblée nationale, avec un premier tour d'élections législatives dans vingt jours ! Caprice d'enfant virant à l'irresponsabilité ou stratégie délibérée pour faciliter l'accession au pouvoir du Rassemblement national ? Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Premier constat : nous autres Français sommes seuls au monde. Quiconque aura suivi la soirée électorale, hier soir sur France 2, aura ainsi totalement ignoré que l’on votait aussi en Espagne et en Finlande, en Roumanie et aux Pays-Bas, à Chypre et en Irlande, en Lituanie et au Portugal, etc. On aura ainsi été tenu dans l’ignorance de ce que dans les pays nordiques (Suède, Finlande, Danemark), la nette de progression des partis de gauche et écologistes ait entraîné le repli des partis d’extrême droite ; extrême droite qui a fait quasiment chou blanc à Malte, en Slovénie, en Croatie, en Bulgarie et au Portugal. Évidemment, ces pays ne sont parmi ceux qui envoient le plus de députés au Parlement européen, mais jusqu’à preuve du contraire, ils font quand même partie de l’Union européenne. Certes, le bon résultat de ces mouvements progressistes n’inverse pas la tendance générale : la droite conservatrice et / ou libérale conforte sa majorité au Parlement européen, et le vote écologiste est en net recul. L’extrême droite, enfin, réalise une percée spectaculaire, passant de 115 à 178 sièges. Et c’est en France que ce résultat est le plus criant, avec 35 sièges sur 81 : à elle seule, près de la moitié des sièges de l’extrême droite au futur Parlement européen. Est-ce une surprise ? Depuis la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, en 2002, il ne s’est pas passé un scrutin qui n’ait vu l’ex-Front national, devenu Rassemblement national, progresser. Et à chaque fois, on a entendu les responsables politiques au pouvoir dire : cette fois-ci, on a compris, on va répondre aux attentes des Français, patati patata, si je mens je vais en enfer  : à force de mentir, l’enfer se rapproche... Dernière trahison en date : le 24 avril 2022, au soir du second tour de l’élection présidentielle qu’il remporta face à Marine Le Pen avec 58,4 % des suffrages, grâce aux voix de la droite, du centre, de la gauche et des écologistes, Emmanuel Macron déclarait : « Je sais que nombre de nos compatriotes ont voté ce jour pour moi non pour soutenir les idées que je porte mais pour faire barrage à celles de l'extrême droite. Je veux ici les remercier et leur dire que j'ai conscience que ce vote m'oblige pour les années à venir. Je suis dépositaire de leur sens du devoir, de leur attachement à la République et du respect des différences qui se sont exprimées ces dernières semaines. (…) Dès à présent, je ne suis plus le candidat d'un camp, mais le Président de toutes et tous. Je sais aussi que pour nombre de nos compatriotes, qui ont choisi aujourd'hui l'extrême droite, la colère et les désaccords qui les ont conduits à voter pour ce projet, doivent trouver une réponse. Ce sera ma responsabilité et celle de ceux qui m'entourent. Car le vote de ce jour nous impose de considérer toutes les difficultés des vies vécues et de répondre avec efficacité aux colères qui se sont exprimées. »  En conséquence de quoi l’urgence fut, par exemple, de faire passer à la hussarde, au mépris du Parlement et de l’opinion publique, la réforme des retraites. Le président de la déglingue Que la peur du présent et de l’avenir engendre repli sur soi et adhésion à des valeurs ultra-conservatrices, se traduisant par un vote nationaliste et/ou souverainiste, c’est là un fait qui n’est pas exclusif à la France et dont l’élection européenne qui vient de se dérouler porte le message. On est bien loin du manifeste pour une autre Europe, signé en novembre 1991 par 25 écrivains de renom, que nous avions publié il y a un mois ( ICI ). Cependant, nulle part ailleurs qu’en France, cette vague extrême-droitière n’atteint un tel sommet. Il s’agit là d’un échec personnel d’Emmanuel Macron, président de la déglingue  (lire ICI ) qui n’a cessé de jeter de l’huile sur la braise des mécontentements.   Qu’il y ait le feu au lac, c’est certain. Ce feu a été nourri par tant d’abandons… On laisse à de plus émérites sociologues le soin de faire des rapprochements entre scores de l’extrême-droite et situations territoriales. Qu’il suffise ici de prendre l’exemple de l’Aisne, l’un des départements les plus paupérisés de France, avec un taux de chômage qui atteint 17% (plus de 35% pour les 15-24 ans) et un taux de pauvreté qui atteint 18,8% (contre 14,5% en France métropolitaine), et où le budget du Conseil départemental, en berne, oblige à réduire ou supprimer des subventions à des associations culturelles, sportives, citoyennes, etc., qui particip(ai)ent à la "cohésion sociale". Dans ce département, l’extrême droite obtient plus de 56% des suffrages exprimés, et serait sans doute adoubée dès le premier tour d’une élection législative.   C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron a annoncé, dès hier soir, la dissolution de l’Assemblée nationale, avec un premier tour d’élections législatives fixé au 30 juin, dans 20 jours ! A nouveau, Jupiter a pris sa décision tout-seul-c’est-moi-qui-décide, sans consulter qui que ce soit (selon Le Monde , même la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, en aurait été "estomaquée"). Une fois de plus, Emmanuel Macron montre son mépris des institutions, et aussi de son "proche entourage". Quand bien même il eut fallu une dissolution, rien n’obligeait à une décision si précipitée, avec un timing  si rapide. La décision présidentielle ressemble à un caprice d’enfant. On ne peut que répéter que ce que l’on écrivait ici le 28 mai dernier : « On ne saurait taxer le Président la République d'insincérité lorsqu'il exprime son refus de l'extrême droite. Pour autant, dans un recoin de son inconscient, ne la désire-t-il pas ? Quoiqu'il tâche de s'en convaincre, sa volonté de transformer la République française en "start-up nation" ne marche pas, ou alors, très marginalement. On peut imaginer qu'il en conçoive courroux, déception, ressentiment, vis-à-vis des Français pas assez intelligents pour adhérer à son audace réformatrice. Il ne serait alors pas impensable qu'il veuille les "punir" de tant d'ingratitude. Et Jupiter est tellement d'infatué de lui-même qu'il pourrait être tenté de penser, en son for intérieur : "après-moi, le déluge". Et ce déluge, de le préparer. » Nous y sommes. En ce sens, la dissolution précipitée de l’Assemblée nationale, pour funeste qu’elle soit (elle offre un boulevard au fascisme qui vient), n’est peut-être pas une grave erreur de conduite, mais un choix délibéré d’Emmanuel Macron : après la "stratégie de l’ultimatum" dont il a usé et abusé ces derniers mois, voici celle du chaos. Qui pour s’y opposer ? Une droite en lambeaux n’y peut mais. Quant à la gauche… L’appel au rassemblement, lancé hier par le communiste Fabien Roussel et par les écologistes, a aussitôt été douché par la France insoumise, pour qui il ne saurait y avoir de "rassemblement" qu’à la condition d’adhérer à la seule ligne édictée par Jean-Luc Mélenchon, qui déclarait hier soir « ne pas craindre le peuple » .  En refusant in fine toute alliance ou compromis, c’est là une autre stratégie du chaos que vise Jean-Luc Mélenchon, comme il l’avait exprimé dans un débat avec la "philosophe" post-marxiste Chantal Mouffe : l’espoir "révolutionnaire" de créer les conditions d’une insurrection populaire qui amènerait, plus sûrement qu’une élection, ses idées au pouvoir…        Une dernière pour la route. L’information est tombée ce matin. Alors que les cours du gaz oscillent à des niveaux dix fois inférieurs au pic de la crise énergétique de l’été 2022, des millions de Français sont sur le point de voir leur facture exploser : au 1er juillet prochain (dans l’entre-deux tours de l’élection législative), le prix moyen de la facture de gaz va augmenter de 11,7 % en juillet. Encore un joli petit coup de pouce pour le Rassemblement national, qui n’en demandait pas tant. Jean-Marc Adolphe

Quand le climat tique (un autre journal du dimanche, 2 juin 2024)

Quand le climat tique (un autre journal du dimanche, 2 juin 2024)

Une gazelle Chinkara se rafraîchit dans le plumage d'un paon dans un centre de secours pour animaux par une chaude journée d'été à Bikaner, au Rajasthan, en Inde, le jeudi 23 mai 2024. Photo/Dinesh Gupta / AP Il pleut et il fait gris, et alors ? Attendons la saint-Médard, ou la saint-Barnabé, pour voir ce que l'avenir nous réserve. Cette question, on ne se la pose plus en Inde, avec plus de 50° Celcius ces derniers jours, où sur l'île de Gardi Subdug, dans la mer Caraïbe, d'où ont été évacués tous ses habitants, premiers déplacés climatiques d'Amérique centrale. Aux États-Unis, le Vermont est le premier État à avoir voté une loi pour faire payer les pollueurs, et en Alaska huit jeunes activistes attaquent en justice un projet d'exportation gazière. Pendant ce temps bien calés dans leurs canoës, les habitants de Belen, en Amazonie péruvienne, ont assisté à un festival de cinéma flottant, voulu comme "un hommage aux jungles du monde, à leurs habitants et aux communautés indigènes". Juste un tout petit peu moins médiatisé que le festival de Cannes, qui se tenait aux mêmes dates. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI AVERTISSEMENT. Faute de moyens, nous ne sommes plus en mesure, pour l'heure, de produire un "autre journal du dimanche" au format d'un magazine numérique. Faute de moyens, mais pas seulement : si les deux premiers numéros avaient attiré la curiosité d'environ 500 lecteurs-internautes, notre dernier numéro a réuni moins de 75 lecteurs. C'est donc un constat d'échec : nous n'avons pas réussi à faire partager notre désir d'un journalisme différent . C'était beaucoup de temps, et d'engagement bénévole (hors réalisation graphique). Mais contre un tel verdict, on ne peut rien : visiblement, nous étions à côté de la plaque . La chronique qui suit est ce qui reste, en pièces détachées (et incomplètes) de ce que nous avions commencé à faire mijoter. La rédaction des humanités / journal-lucioles. Les carolomacériens ont le moral en berne. C’est une information dont personne ne parle, à la part le quotidien régional L’Union (édition du 1er juin 2024). Pour qui l’ignorerait, les carolomacériens habitent Charleville-Mézières, dans les Ardennes françaises. Et à Charleville-Mézières, depuis le début de l’année, on a enregistré 427,6 heures de soleil en 150 jours soit environ 2 h 51 de soleil par jour. Et le moral baisse en même temps que les températures ambiantes, les pensées du jour se mettent au diapason de la grisaille nuageuse, etc. Pour qualifier les "troubles dépressifs" qu’une telle "météosensibilité" peut engendrer, des psychologues américains ont même inventé un nouveau bazar : le Seasonal Affective Discorder (DAS), en français le "désordre affectif saisonnier". Et ça se soigne, docteur ? Oui : il faut prendre son mal en patience et attendre le retour du soleil.   Saint-Médard contre Saint-Barnabé   Sur ce que l’avenir nous réserve, il faut attendre quelques jours, le 8 juin. Ce jour-là, s’il pleut, c’est mal barré, parce que le 8 juin, c’est jour de Saint-Médard, et s’il pleut à la Saint-Médard, c’est parti pour 40 jours de pluie, jusqu’au 14 juillet. Attention, il y a quand même un joker, qui s’appelle Saint-Barnabé. S’il fait très beau ce jour-là, qui tombe le 11 juin, alors la tendance s’inverse, et c’est grand beau temps jusqu’à la mi-juillet. Autant dire que les prochains jours vont être décisifs !   Ceci dit, les dictons liés à la sainte météo sont-ils encore d’actualité ? Même s’il ne faut pas confondre météo et climat, on pourrait dire que globalement, ça part en quenouille. On ne le dira pas, de crainte d’être taxé de machisme déplacé : la quenouille, dont on ne parle plus guère que dans les contes de fées, était une tige jadis utilisée pour filer la laine, symbole par excellence du travail féminin. L’expression tomber en quenouille  est alors venue à désigner des biens qui passaient par succession entre les mains d’une femme. Et c’est ainsi que les juristes du Moyen Age, qui étaient loin d’être des féministes, ont modifié les règles de succession au trône de France afin de s’assurer que le royaume ne puisse jamais "tomber en quenouille"… c’est-à-dire que jamais une femme ne puisse monter sur le trône.   Pendant la canicule, des tireurs de pousse-pousse dorment à l'ombre d'une ligne de métro aérienne à Lucknow, en Inde, le lundi 27 mai 2024. Photo Rajesh Kumar Singh / AP Quenouille ou pas, le climat file un mauvais coton. Pour s’en rendre compte, il ne suffit pas de voir midi à sa porte, mais d’aller regarder sur le palier d’à-côté. En Inde, par exemple, où ces derniers jours, le thermomètre a allègrement dépassé les 50° ceclcius, laisant de mombreuses victimes... Et les îliens, ils vont où ? Parce que la montée des eaux, ce n’est déjà plus de la fiction. En Inde, toujours, Yaad Ali, Monuwara Begum et leur fils, Musikur Alam, vivent à Sandahkhaiti, un village insulaire sur le fleuve Brahmapoutre, dans l'État d'Assam, considéré comme l'une des régions du monde les plus vulnérables au changement climatique. A gauche : des piments sèchent sur le sur le toit de la maison de Yaad Ali et Monuwara Begum, à Sandahkhaiti, un village insulaire flottant sur le fleuve Brahmapoutre dans le district de Morigaon, dans l’Etat d’Assam, en Inde, le jeudi 25 avril 2024. A droite : la même maison, le 29 août 2023. Photos Anupam Nat / AP Leur île, comme deux mille autres sur le fleuve, est inondée avec une férocité et une imprévisibilité croissantes. La famille déménage à chaque inondation et revient dans sa maison à chaque saison sèche. Pendant la saison sèche, Ali et sa famille cultivent des piments rouges, du maïs et quelques autres légumes dans leur petite ferme de l'île. De quoi subsister.  Comme la plupart des habitants de l'île, l'agriculture est leur gagne-pain. On estime à 240.000 le nombre de personnes vivant dans le district de Morigaon, où se trouvent certaines des îles fluviales, appelées Chars, qui dépendent de la pêche et de la vente de produits tels que le riz, le jute et les légumes provenant de leurs petites exploitations.   Lorsqu'il pleut, la famille reste aussi longtemps qu'elle le peut, vivant dans l'eau jusqu'aux genoux à l'intérieur de leur petite hutte, parfois pendant des jours. Ils cuisinent, mangent et dorment, même si l'eau de la rivière monte. Mais parfois, l'eau engloutit leur maison, les obligeant à fuir avec leurs biens. « Nous laissons tout et essayons de trouver un terrain plus élevé ou de nous rendre dans le camp de secours le plus proche » , dit Monuwara Begum, la femme d'Ali. Mais « les camps de secours ne sont pas hygiéniques et il n'y a jamais assez d'espace ou de nourriture » , ajoute Ali : « parfois nous ne recevons que du riz et du sel pendant des jours » . Yaad Ali, son fils Musikur Alam et sa femme Monuwara Begum se reposent à Sandahkhaiti, un village insulaire flottant sur le fleuve Brahmapoutre, en Inde, le 25 avril 2024. Photo Anupam Nath / AP Comme de nombreuses familles des Chars, Ali et les siens n'ont pas les moyens de s'installer de façon permanente et se résignent à faire des allers-retours entre le "camp de secours" et leur village. Un terrain permanent dans une région plus sûre de l'État pourrait être la solution à leurs problèmes, poursuit Ali. Mais bien que les gouvernements locaux en aient parlé, seuls quelques habitants des îles fluviales se sont vus offrir des droits fonciers. « Personne ne se préoccupe de nos problèmes » , conclut Ali. « Tous les partis politiques promettent de résoudre les problèmes liés aux inondations, mais après les élections, plus personne ne s'en préoccupe. » La probable rélection du Premier Ministre Narendra Modi, 73 ans, à l'issue de six semaines d'élections générales, ne devrait donc rien changer... En mer Caraïbe, les premiers déplacés climatiques Au large des côtes panaméennes, en mer Caraïbe, la petite île de Gardi Subdug (photos ci-dessus) hébergeait jusqu'à présent 300 familles indigènes de l'ethnie Guna. C'est terminé. Le risque de submersion devenant de plus en plus pressant, 1.351 personnes ont été déplacées et relogées à l'intérieur des terres, dans un petit village forestier sur le continent, à Nuevo Carti, au Panama. Il s'agit du premier déplacement humain dû au changement climatique dans toute l'Amérique latine. Les Gunas (ou Kunas) de l'archipel San Blas sont une vingtaine de milliers, disposant de la citoyenneté panaméenne. Lors de la sécession du Panama en 1903, ils ont réussi à créer une confédération constitutionnelle, reconnue comme territoire à autonomie interne avec statut spécial par les lois panaméennes. La pêche et un peu de tourisme responsable étaient leurs principales ressources. Et maintenant ? Dans l’Océan Pacifique, l’île de Nauru est considérée comme la plus petite république du monde. Les 10.000 habitants de cette île de 21 km2 se sont enrichis dans les années 1970 grâce à l’exploitation et l’exportation du phosphate. 20 ans plus tard, l’épuisement des réserves plonge l’île dans une faillite sans précédent. Après avoir gaspillé sa richesse et sa matière première, l'île de Nauru cherche à se reconstituer aujourd’hui une manne financière en hébergeant les migrants clandestins refoulés par l'Australie. Mais quel pays pourra accueillir à son tour les Nauruans le jour où ils devront fuir leur île dévastée ? A voir ci-dessous, "Nauru, l'île perdue", un film écrit et réalisé par Laurent Cibien et Pascal Carcanade. Aux États-Unis, pendant le week-end précédent le Memorial Day (25 et 26 mai), les orages générateurs de tornades qui ont balayé les Plaines du Sud et les Monts Ozark ont tué au moins 21 personnes dans quatre États américains et détruit des centaines de bâtiments. Le bilan fait état d'au moins huit morts dans l'Arkansas, sept au Texas, quatre dans le Kentucky et deux dans l'Oklahoma. Dans l'Iowa, des tornades ont littéralement couché des éoliennes géantes. "Les dégâts sont inhabituels, selon les experts, car les éoliennes sont construites pour résister à des conditions météorologiques extrêmes", commente The New York Times . A Phoenix, en Arizona, la ville la plus chaude des Etats-Unis, le nombre de décès dus à la chaleur a augmenté de... 1 000 % en dix ans, et les températures continuent de grimper. Selon des recherches récentes diffusées par The Washington Post , plusieurs régions de Californie, d'Arizona, du Nevada et du Texas vont subir ces prochaines années de fréquentes et longues pannes d'électricité causées par la surchauffe des équipements électriques... Ce n'est qu'un début... Selon l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique, la prochaine saison des ouragans 2024 devrait être anormalement active, avec une conjonction de circonstances qui ne s'est jamais produite depuis le milieu du XIXe siècle : des températures record de l'eau dans l'Atlantique (l'océan est alors prêt à fournir du carburant supplémentaire à toute tempête qui se forme) et la formation potentielle d'un phénomène météorologique de type La Niña. En Alaska, Summer Sagoonick, 22 ans, activiste de la nation Iñupiaq, mène le combat contre un méga-projet d'exportation gazière. Photo DR Aux États-Unis toujours, plus précisément en Alaska, huit jeunes plaignants, âgés de 11 à 22 ans, poursuive en justice l'Etat, qui a accordé une concession à la société Alaska Gasline Development Corporation pour un projet d'exportation de gaz de 38,7 milliards de dollars qui triplerait les émissions de gaz à effet de serre de l'État pendant des décennies. Ce projet Alaska LNG impliquerait la construction d'une usine de traitement du gaz sur le versant nord de l'État, d'un gazoduc de 800 miles et d'une usine de liquéfaction sur la péninsule de Kenai, qui préparerait le gaz pour l'exportation vers l'Asie. « L'accélération du changement climatique qu'entraînera ce projet affectera ce que la terre fournit et apporte à ma culture » , déclare Summer Sagoonick, 22 ans, principale plaignante dans l'affaire et membre de la nation Iñupiaq. L'action en justice est portée par Our Children's Trust, un cabinet d'avocats à but non lucratif qui a remporté l'an dernier une victoire révolutionnaire en matière de climat au nom de jeunes Montanais. (voir ICI ) Our Children's Trust a également engagé des poursuites judiciaires à Hawaï - qui seront jugées en juin - ainsi qu'en Floride, dans l'Utah et en Virginie. Lundi dernier, elle a également déposé une plainte contre le gouvernement fédéral au nom des jeunes Californiens. Traditionnellement ancré à gauche, l' État du Vermont a pour sa part adopté une loi obligeant les compagnies pétrolières à payer une partie des dommages causés par le changement climatique, après les inondations estivales catastrophiques et les dégâts dus à d'autres conditions météorologiques extrêmes qui ont frappé le Vermont l'an passé. C'est le premier État des États-unis à s'engager sur une telle voie (lire ICI ). Pas encore suffisant pour faire plier les multinationales pétrolières. Le président et le directeur principal d'Exxon Mobil viennent d'obtenir le soutien des investisseurs pour leur réélection malgré l'opposition d'actionnaires activistes préoccupés par le changement climatique. Même scénario en France : pour certains des actionnaires présents à la dernière assemblée générale de TotalÉnergies, le 24 mai dernier, qui a approuvé un "plan climat" qui poursuit les projets d’expansion pétrogazière de la multinationale les écologistes sont « des abrutis » . Le ministre de l’Intérieur, Gérard Darmanin, n’en pense sans toute pas moins. Après avoir qualifié "d’éco-terroristes" les militants des Soulèvements de la Terre opposés aux méga-bassines, il n’a pas cru bon de faire la moindre remontrance aux agriculteurs de la Coordination rurale du Gers qui s’en sont pris, en toute impunité, pendant une heure, dans la nuit du 25 au 26 mai, aux locaux d’un établissement public, l’Office français de la biodiversité (si Darmanin a laissé faire, cette action a toutefois été condamnée, pour la forme, par le ministre de la transition écologique)... En Amazonie péruvienne, un festival de cinéma flottant Des enfants se reflètent dans le miroir du vendeur Manolo Apagueno alors qu'il passe dans le quartier de Belen à Iquitos, au Pérou, le samedi 25 mai 2024. Photo Rodrigo Abd / AP Une histoire pour finir. Pendant le festival de Cannes, avait lieu au Pérou un autre festival de cinéma, un tout petit peu moins médiatisé. Au Pérou, et plus particulièrement à Belén, surnommée la "Venise de la jungle", au cœur de l'Amazonie péruvienne. Le festival du film flottant de Muyuna se veut « un hommage aux jungles du monde et à leurs habitants, aux communautés indigènes, dans lesquelles nous pensons que se trouve la réponse aux défis et à la destruction des forêts, à l'heure où tout le monde parle du changement climatique » , selon son co-directeur, Daniel Martínez-Quintanilla. A Belén, il n'y a pas de cinéma : les organisateurs du festival Muyuna (en langue quechua, muyuna signifie "un tourbillon formé par les rivières puissantes") ont installé l'écran sur une structure en bois de 10 mètres de haut, permettant aux habitants de regarder les films depuis des canoës. La vie dans la communauté de Belén tourne autour de l'eau. Les maisons et les commerces sont construits sur pilotis car les pluies provoquent régulièrement des inondations qui durent des mois. Les familles possèdent des canoës pour se déplacer, mais les enfants qui n'en ont pas utilisent parfois de grands récipients en plastique. Projection pendant le festival du film flottant Muyuna, au Pérou, le dimanche 26 mai 2024. Photo Rodrigo Abd / AP Une grande partie de la population de Belén vient des zones rurales de l'Amazonie péruvienne et fait partie de divers groupes indigènes, dont les Kukama, les Yagua et les Bora, qui ont émigré à la recherche de meilleures opportunités économiques, éducatives et sanitaires. Les défis sont nombreux. Les autorités sanitaires ont signalé que la malnutrition et la diarrhée sont courantes en raison du manque d'eau potable... Projection pendant le festival du film flottant Muyuna, au Pérou, le dimanche 26 mai 2024. Photo Rodrigo Abd / AP De nombreux spectateurs de ce festival qui a duré dix jours, du 15 au 26 mai, n'avaient encore jamais vu de film sur grand écran. Le festival Muyuna comprenait des films de Thaïlande, du Brésil, de Taïwan, du Panama et d'autres pays possédant des forêts tropicales, ainsi que d'autres films réalisés par de jeunes Péruviens. Parmi les œuvres projetées figurait le court métrage d'animation péruvien "Le moteur et la mélodie", qui raconte l'histoire d'une fourmi qui abat les arbres d'Amazonie et d'une cigale qui parvient à régénérer la forêt en jouant d'une flûte prodigieuse - jusqu'à ce que tout bascule lors d'un incendie de forêt... Site du festival Muyuna : https://muyunafest.org/

Macron o la estrategia del caos

Macron o la estrategia del caos

Emmanuel Macron saluda a los espectadores después de votar en Le Touquet, el 9 de junio de 2024. Foto Hannah McKay / AP EDITORIAL Dado que hay un incendio en el lago, es mejor seguir avivándolo. Justo despues de conocer el resultado de las elecciones europeas, que confirmaron en casi todas partes de Europa, pero especialmente en Francia, un auge de la extrema derecha, Emmanuel Macron, que había prometido ser el baluarte contra dicha extrema derecha pero no ha dejado de darle algo que ofrecer. ¡Apresurados, sin consultar a nadie, a anunciar la disolución de la Asamblea Nacional, con una primera vuelta de elecciones legislativas dentro de veinte días! ¿Un capricho infantil que gira hacia la irresponsabilidad o una estrategia deliberada para facilitar el acceso al poder de la extrema derecha en Francia? Para crecer, o simplemente continuar, las humanidades , diario-luciérnagas, te necesita. Suscribirse: AQUÍ . Para suscribirse a nuestra newsletter: AQUÍ Primera observación: los franceses estamos solos en el mundo. Cualquiera que haya seguido anoche las elecciones en France 2 no habrá sabido en absoluto que también se votaba en España y Finlandia, en Rumanía y los Países Bajos, en Chipre e Irlanda, en Lituania y Portugal, etc. De este modo, no sabremos que en los países nórdicos (Suecia, Finlandia, Dinamarca), la clara progresión de los partidos de izquierda y ecologistas ha llevado a la retirada de los partidos de extrema derecha; extrema derecha que ha fracasado casi por completo en Malta, Eslovenia, Croacia, Bulgaria y Portugal. Evidentemente, estos países no se encuentran entre los que envían más diputados al Parlamento Europeo, pero hasta que se demuestre lo contrario, siguen formando parte de la Unión Europea. Ciertamente, el buen resultado de los movimientos progresistas no invierte la tendencia general: la derecha conservadora y/o liberal consolida su mayoría en el Parlamento Europeo, y el voto ecologista está en claro descenso. La extrema derecha, finalmente, logró un avance espectacular, pasando de 115 a 178 escaños. Y es en Francia donde este resultado es más sorprendente, con 35 escaños de 81: por sí sola, casi la mitad de los escaños de la extrema derecha en el futuro Parlamento Europeo. ¿Es esto una sorpresa? Desde la presencia de Jean-Marie Le Pen en la segunda vuelta de las elecciones presidenciales de 2002, no ha habido elección en la que el antiguo Frente Nacional, hoy Agrupación Nacional, no haya progresado. Y cada vez hemos oído a los dirigentes políticos en el poder decir: esta vez hemos entendido que vamos a responder a las expectativas de los franceses, patati patata, si miento me voy al infierno : mintiendo, el infierno se acerca. ... Última traición hasta la fecha: 24 de abril de 2022, la tarde de la segunda vuelta de las elecciones presidenciales que ganó contra Marine Le Pen con el 58,4% de los votos, gracias a los votos de la derecha, del centro. Entre la izquierda y los ecologistas, Emmanuel Macron declaró: “Sé que muchos de nuestros compatriotas votaron por mí hoy no para apoyar las ideas que sostengo sino para bloquear las de la extrema derecha. Quiero darles las gracias y decirles que soy consciente de que esta votación me vincula para los años venideros. Soy el guardián de su sentido del deber, de su apego a la República y del respeto a las diferencias que se han expresado en las últimas semanas. (…) A partir de ahora ya no soy el candidato de un bando, sino el presidente de todos. Sé también que para muchos de nuestros compatriotas, que hoy han elegido la extrema derecha, la ira y los desacuerdos que les llevaron a votar a favor de este proyecto deben encontrar una respuesta. Esta será mi responsabilidad y la de quienes me rodean. Porque la votación de hoy exige que consideremos todas las dificultades de la vida que vivimos y que respondamos eficazmente a la ira que se ha expresado. » Por lo que era urgente, por ejemplo, acelerar la reforma de las pensiones, desafiando al Parlamento y a la opinión pública. El presidente de los ruinosos. Que el miedo al presente y al futuro genere un repliegue sobre sí mismo y una adhesión a valores ultraconservadores, que desemboquen en un voto nacionalista y/o soberanista, es un hecho que no es exclusivo de Francia y del que las elecciones europeas que acaban de celebrarse lleva el mensaje. Estamos muy lejos del manifiesto por otra Europa, firmado en noviembre de 1991 por 25 escritores de renombre, que publicamos hace un mes ( AQUÍ ). Sin embargo, en ningún otro lugar excepto en Francia esta ola de extrema derecha ha alcanzado tal punto máximo. Se trata de un fracaso personal de Emmanuel Macron, presidente del decadente partido (leer AQUÍ ), que ha seguido echando leña a las brasas del descontento. Es seguro que hay fuego en el lago. Este fuego ha sido alimentado por tantos abandonos... Dejamos a sociólogos más distinguidos establecer conexiones entre las puntuaciones de la extrema derecha y las situaciones territoriales. Baste aquí tomar el ejemplo de Aisne, uno de los departamentos más empobrecidos de Francia, con una tasa de desempleo que alcanza el 17% (más del 35% para los jóvenes entre 15 y 24 años) y una tasa de pobreza que alcanza el 18,8% (frente a 14,5% en Francia continental), y donde el presupuesto del Consejo Departamental, a media asta, exige la reducción o eliminación de las subvenciones a las asociaciones culturales, deportivas, cívicas, etc., que participan(ai)ent en la “cohesión social”. En este departamento, la extrema derecha obtuvo más del 56% de los votos emitidos y sin duda sería derrotada en la primera vuelta de una elección legislativa. Es en este contexto que Emmanuel Macron anunció ayer por la tarde la disolución de la Asamblea Nacional, con una primera vuelta de elecciones legislativas previstas para el 30 de junio, ¡dentro de 20 días! Una vez más, Júpiter tomó su decisión solo, sin consultar a nadie (según Le Monde , incluso el presidente de la Asamblea nacional, Yaël Braun-Pivet, habría quedado "atónito"). Una vez más, Emmanuel Macron muestra su desprecio por las instituciones, y también por su “entorno cercano”. Incluso si hubiera sido necesaria una disolución, nada requería una decisión tan precipitada, en un momento tan rápido. La decisión presidencial parece un capricho de niño. Sólo nos queda repetir lo que escribimos aquí el 28 de mayo: “No podemos acusar al Presidente de la República de falta de sinceridad cuando expresa su rechazo a la extrema derecha. Sin embargo, en un rincón de su inconsciente, ¿no lo quiere? Aunque intenta convencerse de ello, su deseo de transformar la República Francesa en una nación emergente no funciona, o sólo de forma marginal. Podemos imaginar que sentiría ira, decepción y resentimiento hacia los franceses que no eran lo suficientemente inteligentes como para adherirse a su audacia reformadora. Entonces no sería impensable que quisiera “castigarlos” por tanta ingratitud. Y Júpiter está tan enamorado de sí mismo que podría verse tentado a pensar, en el fondo de su corazón: “después de mí, el diluvio”. Y este diluvio, para prepararlo. » Aquí estamos. En este sentido, la disolución apresurada de la Asamblea Nacional, por desastrosa que sea (ofrece un bulevar al fascismo venidero), tal vez no sea un grave error de conducta, sino una elección deliberada de Emmanuel Macron: después del “ultimátum estrategia” de la que ha utilizado y abusado en los últimos meses, ésta es una de caos. ¿Quién oponerse a ello? Un derecho hecho jirones no puede dejar de hacerlo. En cuanto a la izquierda... La convocatoria de manifestación, lanzada ayer por el comunista Fabien Roussel y los ecologistas, fue inmediatamente rechazada por la Francia rebelde, para la cual una "manifestación" sólo puede realizarse a condición de respetar la única línea. decretado por Jean-Luc Mélenchon, quien declaró anoche “no temer al pueblo” . Al rechazar en última instancia cualquier alianza o compromiso, ésta es otra estrategia de caos a la que apunta Jean-Luc Mélenchon, como lo expresó en un debate con la "filósofa" posmarxista Chantal Mouffe: "esperanza" revolucionaria para crear las condiciones por una insurrección popular que llevaría, más seguramente que una elección, sus ideas al poder...    Una última antes de irnos. La información salió esta mañana. Mientras los precios del gas oscilan a niveles diez veces inferiores al pico de la crisis energética en el verano de 2022, millones de franceses están a punto de ver explotar sus facturas: el 1 de julio (entre vueltas de las elecciones legislativas), el El precio medio de la factura del gas aumentará un 11,7% en julio. Otro pequeño y agradable impulso para la Agrupación Nacional, que no pedía tanto.

Macron or the strategy of chaos

Macron or the strategy of chaos

Emmanuel Macron greets onlookers after voting in Le Touquet, June 9, 2024. Photo Hannah McKay / AP EDITORIAL Since there is a fire at the lake, we might as well continue to fuel the blaze. Barely knowing the result of the European election, which confirmed almost everywhere in Europe but especially in France a surge of the extreme right, Emmanuel Macron, who had promised to be the bulwark against the said extreme right but has not stopped to give him something to grind, hastened without consulting anyone, to announce the dissolution of the National Assembly, with a first round of legislative elections in twenty days! Childish whim veering towards irresponsibility or deliberate strategy to facilitate the National Rally's accession to power? To grow, or simply continue, the humanities , journal-fireflies, needs you. To subscribe: HERE . To subscribe to our newsletter: HERE First observation: we French are alone in the world. Anyone who followed the election night last night on France 2 will have been completely unaware that people were also voting in Spain and Finland, in Romania and the Netherlands, in Cyprus and Ireland, in Lithuania and Portugal, etc. . We will thus have been kept in the dark about the fact that in the Nordic countries (Sweden, Finland, Denmark), the clear progression of left-wing and environmentalist parties has led to the withdrawal of far-right parties; extreme right which has almost completely failed in Malta, Slovenia, Croatia, Bulgaria and Portugal. Obviously, these countries are not among those which send the most deputies to the European Parliament, but until proven otherwise, they are still part of the European Union. Certainly, the good result of the progressive movements does not reverse the general trend: the conservative and/or liberal right consolidates its majority in the European Parliament, and the environmentalist vote is in clear decline. The far right, finally, made a spectacular breakthrough, going from 115 to 178 seats. And it is in France that this result is the most striking, with 35 seats out of 81: alone, almost half of the far right's seats in the future European Parliament. Is this a surprise? Since the presence of Jean-Marie Le Pen in the second round of the presidential election in 2002, there has not been an election that has not seen the former National Front, now National Rally, make progress. And each time, we heard the political leaders in power say: this time, we understood, we are going to meet the expectations of the French, patati patata, if I lie I am going to hell : by lying, the hell is getting closer... Latest betrayal to date: April 24, 2022, on the evening of the second round of the presidential election which he won against Marine Le Pen with 58.4% of the votes, thanks to the votes of the right , from the center, the left and the ecologists, Emmanuel Macron declared: “I know that many of our compatriots voted for me today not to support the ideas that I hold but to block those of the extreme right. I want to thank them here and tell them that I am aware that this vote binds me for years to come. I am the guardian of their sense of duty, their attachment to the Republic and respect for the differences that have been expressed in recent weeks. (…) From now on, I am no longer the candidate of one camp, but the President of all. I also know that for many of our compatriots, who have chosen the extreme right today, the anger and disagreements which led them to vote for this project must find a response. This will be my responsibility and that of those around me. Because today's vote requires us to consider all the difficulties of the lives we live and to respond effectively to the anger that has been expressed. » As a result of which the urgency was, for example, to rush through the pension reform, in defiance of Parliament and public opinion. The president of the dilapidated That fear of the present and the future generates withdrawal into oneself and adherence to ultra-conservative values, resulting in a nationalist and/or sovereignist vote, is a fact which is not exclusive to France and of which the European election which has just taken place carries the message. We are a long way from the manifesto for another Europe, signed in November 1991 by 25 renowned writers, which we published a month ago ( HERE ). However, nowhere other than in France has this far-right wave reached such a peak. This is a personal failure of Emmanuel Macron, president of the dilapidated party (read HERE ) who has continued to add fuel to the embers of discontent. That there is fire at the lake is certain. This fire has been fueled by so many abandonments... We leave it to more distinguished sociologists to make connections between far-right scores and territorial situations. Suffice it here to take the example of Aisne, one of the most impoverished departments in France, with an unemployment rate which reaches 17% (more than 35% for 15-24 year olds) and a rate poverty which reaches 18.8% (compared to 14.5% in mainland France), and where the budget of the Departmental Council, at half mast, requires the reduction or elimination of subsidies to cultural, sporting, civic associations, etc., which participate(ai)ent in “social cohesion”. In this department, the far-right obtained more than 56% of the votes cast, and would doubtless be dubbed in the first round of a legislative election. It is in this context that Emmanuel Macron announced, yesterday evening, the dissolution of the National Assembly, with a first round of legislative elections set for June 30, in 20 days! Once again, Jupiter made his decision alone, without consulting anyone (according to Le Monde , even the President of the National Assembly, Yaël Braun-Pivet, would have been "stunned"). Once again, Emmanuel Macron shows his contempt for institutions, and also for his “close entourage”. Even if a dissolution had been necessary, nothing required such a hasty decision, with such rapid timing . The presidential decision seems like a child's whim. We can only repeat what we wrote here on May 28: “We cannot accuse the President of the Republic of insincerity when he expresses his refusal of the extreme right. However, in a corner of his unconscious, doesn't he want it? Although he tries to convince himself of it, his desire to transform the French Republic into a start-up nation does not work, or only marginally. We can imagine that he would feel anger, disappointment and resentment towards the French who were not intelligent enough to adhere to his reforming audacity. It would then not be unthinkable that he would want to “punish” them for so much ingratitude. And Jupiter is so infatuated with himself that he could be tempted to think, in his heart of hearts: “after me, the flood”. And this flood, to prepare it. » Here we are. In this sense, the hasty dissolution of the National Assembly, as disastrous as it may be (it offers a boulevard to the coming fascism), is perhaps not a serious error of conduct, but a deliberate choice by Emmanuel Macron: after the “ultimatum strategy” which he has used and abused in recent months, here is one of chaos. Who to oppose it? A right in tatters cannot but. As for the left... The call for a rally, launched yesterday by the communist Fabien Roussel and the ecologists, was immediately overruled by rebellious France, for whom there can only be a "rally" on the condition of adhere to the only line decreed by Jean-Luc Mélenchon, who declared last night “not to fear the people” . By ultimately refusing any alliance or compromise, this is another strategy of chaos that Jean-Luc Mélenchon is aiming for, as he expressed it in a debate with the post-Marxist "philosopher" Chantal Mouffe: "revolutionary" hope "to create the conditions for a popular insurrection which would bring, more surely than an election, its ideas to power...    A last one before we go. The information came out this morning. While gas prices oscillate at levels ten times lower than the peak of the energy crisis in the summer of 2022, millions of French people are on the verge of seeing their bill explode: on July 1 (in between rounds of the legislative election), the average price of the gas bill will increase by 11.7% in July. Another nice little boost for the National Rally, which didn't ask for so much.

Domestiquer l'environnement ? Chronique des paysactes #1, par Isabelle Favre

Domestiquer l'environnement ? Chronique des paysactes #1, par Isabelle Favre

Régénération végétale. Photo Fabien Tournan issue du site Régénération végétale https://www.regenerationvegetale.com/ A l'occasion du 5 juin, Journée mondiale de l'environnement, nous inaugurons une nouvelle chronique régulière, confiée à la géographe Isabelle Favre : Paysactes . Une chronique pour cesser d'être "hors-sols", condition sine qua non pour régénérer le vivant, en optant pour la crianza mutua (soin mutuel) plutôt que la domestication / exploitation à outrage de ce que nous tient lieu de paysages. Comment cohabiter avec "l'environnement" ? Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI é Restaurer les écosystèmes pour lutter contre le changement climatique, sauver les espèces de l'extinction et assurer notre avenir. Tel est le message porté, cette année, par la Journée mondiale de l’environnement, organisée depuis 1972 sous l'égide du Programme des   Nations unies pour l'environnement (PNUE). Et il y a urgence : jusqu'à 40 % des terres de la planète sont déjà dégradées, tandis qu'on estime que 3,2 milliards de personnes dans le monde subissent les effets négatifs de la désertification et que plus des trois quarts de la population mondiale devraient être touchés par la sécheresse d'ici à 2050. Une nouvelle chronique, Paysactes En ce 5 juin 2024 , une nouvelle chronique, à fréquence régulière, voit le jour sur les humanités / journal-lucioles : paysactes. Paysactes , qu'est-ce à dire ? Un mot qui n'existe pas encore pour désigner quelque chose qui existe déjà et nous engage. Un mot qui parle certes de paysage(s), mains en incluant sa part humaine, d’humanités  dont l'engagement dans l’environnement fait milieu, au milieu  duquel elles vivent, et transforment la forme des choses présentes, concrètement tout autant que dans la part d'imaginaire qui nous constitue. Le mot environnement est souvent restreint à l’environnement écologique , à ces écosystèmes que la présence humaine "dénaturerait"  et qui y serait en quelque sorte étrangère. C’est une vision simpliste, qui de plus arrive ne parvient guère à stopper les dégradations de notre habitat, de notre pays familier. Habitat (au sens de foyer) et pays : ces deux notions sont incluses dans le sens du mot grec Oïkos qui a donné "écologie", mais aussi "économie" : ces deux termes, que l'on trop souvent tendance à séparer voire à opposer, sont étroitement interdépendants. Un paysage assemble tout ce qui existe pour nous, et c’est là ce que doit manifester un paysacte. On prendra l’exemple de ce que décrivait l’historien italien Emilio Sereni à propos du paysage rural ancien de son pays, dans lequel « pour s'insérer dans une composition aussi fastueuse et touffue, chaque élément singulier a dû être conçu par le paysan et par l'architecte, par le bûcheron et par le jardinier, suivant un goût individuel sûr, déjà formé à la conjonction spontanée d'initiatives dispersées et opposées » (1). Un "goût individuel sûr", déjà formé à la conjonction spontanée d'initiatives dispersées et opposées, voici précisé l’horizon des paysactes, qui font paysage, qui sont paysages. Cela implique plus qu’un aménagement ou une transformation ("de l’environnement" diront certains environnés ; disons plutôt du milieu dont nous sommes parties intégrantes), dans une culture du paysacte portée par ce "goût individuel sûr". Soucieux de son voisin (en allemand paysan se dit " Bauer" qui avait à l’origine le sens de voisin , - un pays, une payse en français a longtemps désigné une personne originaire de la même région), ce goût se singularise aussi par un imaginaire, dans lequel chacun ancre de l’impalpable et du concret au gré de ses valeurs et de son mode de vie liés à tel ou tel lieu. Pour apporter un éclairage sur cette relation impalpable et pourtant concrète aussi, prenons un exemple lointain, d’humanités andines décrites comme crianza mutua (en espagnol) et qui entraînent tous les êtres vivants dans un même élan. Il s’agit pour tous de prendre soin des plantes, des animaux, des humains, dans une attention mutuelle, loin de la notion de domestication par un être humain "hors sol". L’anthropologue Charles Stépanoff nous enseigne que le verbe " domesticare" , porteur du schéma syntaxique où l’humain est sujet et le non-humain objet, est une invention du latin médiéval ; quant au substantif dérivé́ “domestication”, il n’apparait en français qu’au début du XIXe siècle (2). Ce qui signifie que, pendant des millénaires, des sociétés humaines ont partagé leur vie avec des plantes et des animaux sans penser qu’elles les “domestiquaient”, co-habitant en crianza mutua. Nous sommes hôtes du paysage Écartant toute idée de "gestion", qui impliquerait la passivité de certains propice à la domination des autres, la crianza mutua  suppose la conversation, le dialogue, la compréhension, les pactes, les négociations, des réciprocités, des échanges et des accords entre des entités humaines et non-humaines, autres qu’humaines. Ce cercle vertueux transmet son attention au paysage, pour celui qui accueille et pour l’hôte de passage , l’hôte du paysage , son sens profond, en intériorisant, incorporant de manière durable toutes ses valeurs qui traduisent de quoi nous vivons, qui est aussi, avant tout une « création imaginaire [...] mettant au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation et posant des objectifs de vie différents, qui puissent être reconnus par les êtres humains comme valant la peine » , disait Cornelius Castoriadis. (3) Le géographe Augustin Berque écrit dans un opus à paraître (4) : « le paysage est une morale » ; la morale des paysactes qui l’ont constitué, des gestes que l’on y perçoit. « Être une morale » , cette expression désigne en réalité un mouvement dans les formes concrètes, une transmission de valeurs. A gauche : platanes abattus sur le chantier de l'autoroute A69 Castres-Toulouse, à Vendine (Haute Garonne). Photo Nina Valette / Radio France . A droite : Mine d'or de Porgera, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Photo DR Un paysacte est-il une morale ? Il faudrait alors édicter des bonnes pratiques "valant la peine". Ce n’est pas forcément le but de cette chronique dans un temps de destruction, de prédation, de "soulèvements de la terre" contre ceux qui nous donnent comme seul horizon "l’expansion de la production et de la consommation". Dans la réalité, on voit des alignements d’arbres centenaires abattus pour construire une autoroute, pour rouler plus vite (voir photo ci-dessus), ou mettre une montagne en coupes réglées sans se préoccuper des bouleversements voire de la destruction de milieux naturel et humain ancestraux, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée ( voir photo ci-dessus : mine d'or de Porgera, à trente kilomètres d'un glissement de terrain qui a fait 2000 victimes, et enquête sur les humanités ). Cette destruction n’a pas lieu d’être dans nos paysages, faits de paysactes qui donnent sens à ce que nous percevons ; un sens marquant l’attention au milieu vivant (naturel et aussi artificiel), l’attention des humanités entre elles. Pourtant cette destruction est présente. Il faut en rendre compte mais en désignant aussi d’autres démarches paysactives , où l’économie se fond dans l’écologie, sans détruire mais au contraire en faisant revivre le sol, où l’on produit pour subsister… jusqu’à la saison nouvelle. Au moins. Isabelle Favre (Membre du comité de rédaction des humanités , Isabelle Favre est docteur en géographie, autrice de "Paysans, paysages, paysactes", thèse de géographie soutenue en décembre 2023 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales) NOTES (1). Emilio Sereni (1907-1977) est un écrivain, résistant, historien de l'agriculture. Né à Rome au sein d'une famille d'origine juive d'intellectuels antifascistes, il adhère en 1926 au Parti communiste italien. Arrêté et condamné par le régime fasciste en 1930, il bénéficie d'une amnistie en 1935, et s'expatrie clandestinement à Paris. Installé dans la capitale française, il devient rédacteur-en-chef de deux journaux italiens de gauche : Stato Operaio et La voce degli italiani . De nouveau découvert par le régime fasciste italien en 1943, il est condamné à 18 ans de prison pour activité subversive mais il réussit à s'enfuir une année plus tard. Après avoir joué un rôle important dans la Résistance italienne en tant que représentant, avec Luigi Longo, du parti communiste au Comité de libération nationale de Milan et comme composant du comité insurrectionnel constitué en avril 1945, il entre en 1946 au comité central du Parti communiste italien (redevenu légal après la Libération). Il s'opposa toutefois fermement à l'Union soviétique et à son totalitarisme, notamment avec la revue Critique marxiste qu'il a dirigée. Polyglotte, il pouvait s'exprimer et écrire en 12 langues : italien, français, allemand, anglais, russe, grec, latin, hébreux, japonais et dans plusieurs langues cunéiformes (l'akkadien, le sumérien et l'hittite). Il est l'auteur d'une Histoire du paysage rural italien (Sereni, 1961, traduit de l'italien par Louise Gross et publié en France en 1965 par les éditions Julliard). (2). Lire par exemple : Charles Stépanoff, "Comment en sommes-nous arrivés là ?", sur terrestres.org, 26 juin 2020 : https://www.terrestres.org/2020/06/26/comment-en-sommes-nous-arrives-la/ (3). Cornelius Castoriadis, "La montée de l’insignifiance", in Les Carrefours du labyrinthe  (vol. 4), éditions du Seuil, 1996. (4). Ouvrage à paraître aux éditions Éoliennes. Bonnes feuilles à venir en exclusivité sur les humanités . En affinités, le site du jour : Régénération végétale, site internet fondé par Fabien Tournan, s pécialisé en gestion holistique des territoires, transition écologique et autonomie alimentaire. www.regenerationvegetale.com

¿Domesticar el medio ambiente? Columna de "paisactos" #1, por Isabelle Favre

¿Domesticar el medio ambiente? Columna de "paisactos" #1, por Isabelle Favre

Regeneración de plantas. Foto Fabien Tournan del sitio Plant Regeneración https://www.regeneraciónvegetale.com/ Con conmemoración del 5 de junio, Día Mundial del Medio Ambiente, inauguramos una nueva columna periódica, confiada a la geógrafa Isabelle Favre: Paisactos . Una crónica para dejar de estar "en la superficie", condición para regenerar los seres vivos, optando por la crianza mutua frente a la escandalosa domesticación/explotación de lo que tomamos como paisajes. ¿Cómo convivir con el “medio ambiente”? Restaurar ecosistemas para luchar contra el cambio climático, salvar especies de la extinción y asegurar nuestro futuro. Este es el mensaje que transmite este año el Día Mundial del Medio Ambiente, organizado desde 1972 bajo los auspicios del Programa de Naciones Unidas para el medio ambiente (PNUMA). Y es urgente: hasta el 40% de la tierra del planeta ya está degradada, mientras que se estima que 3.200 millones de personas en todo el mundo sufren los efectos negativos de la desertificación y que más de las tres cuartas partes de la población mundial se espera que se vea afectada por sequía para 2050. Una nueva columna, Paisactos El 5 de junio de 2024 se publica una nueva columna, con periodicidad regular, en la revista humanidades /luciérnaga: paisactos Paisactos , ¿qué significa eso? Palabra que aún no existe para designar algo que ya existe y nos ata. Una palabra que ciertamente habla de paisaje(s), pero incluyendo su parte humana, de humanidades cuyo compromiso con el medio ambiente constituye el medio, en medio del cual viven, y transforman la forma de las cosas presentes, tanto concretamente como en la parte de la imaginación que nos constituye. La palabra entorno suele restringirse al entorno ecológico , a aquellos ecosistemas que la presencia humana “distorsionaría” y que de alguna manera le resultarían ajenos. Es una visión simplista, que además difícilmente consigue detener la degradación de nuestro hábitat, de nuestro país familiar. Hábitat (en el sentido de hogar) y país: estos dos conceptos están incluidos en el significado de la palabra griega Oïkos que significa "ecología", pero también "economía": estos dos términos, que con demasiada frecuencia tendemos a separar o incluso se oponen, son estrechamente interdependientes. Un paisaje reúne todo lo que existe para nosotros, y esto es lo que debe manifestar un acto de paisaje. Tomaremos el ejemplo de lo que el historiador italiano Emilio Sereni describió sobre el antiguo paisaje rural de su país, en el que "para encajar en una composición tan suntuosa y densa, cada elemento singular debía haber sido diseñado por el campesino y por el arquitecto, por el leñador y por el jardinero, siguiendo un gusto individual seguro, ya formado por la conjunción espontánea de iniciativas dispersas y opuestas” (1). Un "gusto individual seguro", ya formado a partir de la conjunción espontánea de iniciativas dispersas y opuestas, aclara aquí el horizonte de los paisactos, que hacen paisaje, que son paisajes. Esto implica más que un desarrollo o una transformación ("del medio ambiente" dirán algunos de nuestro entorno; digamos más bien del medio ambiente del que somos parte integrante), en una cultura del país llevada por este "cierto individuo" gusto". La preocupación por el prójimo (en alemán campesino se llama " Bauer" , que originariamente significaba prójimo , país, en francés payse designa desde hace mucho tiempo a una persona Stepanoff originaria de la misma región), este gusto se distingue también por la imaginación, en el que cada uno ancla lo intangible y lo concreto según sus valores y su forma de vida vinculada a tal o cual lugar. Para arrojar luz sobre esta relación intangible y al mismo tiempo concreta, tomemos un ejemplo lejano de las humanidades andinas descritas como crianza mutua . y que llevan a todos los seres vivos en el mismo impulso. Se trata de que todos cuiden de las plantas, los animales y los humanos, con atención mutua, lejos de la noción de domesticación por parte de un ser humano “sobre la tierra”. El antropólogo Charles nos enseña que el verbo " domesticare" , portador del esquema sintáctico donde lo humano es sujeto y lo no humano objeto, es una invención del latín medieval; en cuanto al sustantivo derivado “domesticación”, no apareció en francés hasta principios del siglo XIX (2). Lo que significa que, durante milenios, las sociedades humanas han compartido su vida con plantas y animales sin pensar que los estaban “domesticando”, cohabitando en crianza mutua. Somos anfitriones del paisaje Descartando cualquier idea de "gestión", que implicaría la pasividad de unos conducente a la dominación de otros, la crianza mutua supone conversación, diálogo, entendimiento, pactos, negociaciones, reciprocidad, intercambios y acuerdos entre entidades humanas y no humanas, aparte del humano. Este círculo virtuoso transmite su atención al paisaje, para quien acoge y para el huésped de paso , el anfitrión del paisaje , su significado profundo, interiorizando, incorporando de manera duradera todos sus valores que traducen lo que vivimos desde , que es también, sobre todo, una "creación imaginaria [...] que pone en el centro de la vida humana otros significados además de la expansión de la producción y el consumo y plantea objetivos de vida diferentes, que los seres humanos pueden reconocer como dignos de tener, dijo Cornelio Castoriadis. (3) El geógrafo Augustin Berque escribe en una obra de próxima aparición (4): “el paisaje es una moraleja” ; la moral del campo, los actos que lo constituyeron, los gestos que allí percibimos. “Siendo una moral” , esta expresión designa en realidad un movimiento en formas concretas, una transmisión de valores. A la izquierda: plátanos talados en las obras de la autopista A69 Castres-Toulouse, en Vendine (Alto Garona). Foto Nina Valette / Radio Francia. Derecha: Mina de oro de Porgera, Papúa Nueva Guinea. Foto RD ¿Es un acto paisajístico una moralidad? Entonces sería necesario promulgar buenas prácticas que “valgan la pena”. Este no es necesariamente el objetivo de esta columna en una época de destrucción, de depredación, de "levantamientos de la tierra" contra quienes nos dan como único horizonte "la expansión de la producción y el consumo". En realidad, vemos hileras de árboles centenarios talados para construir una carretera, para conducir más rápido (ver foto arriba) o talar una montaña sin preocuparnos por la agitación o incluso la destrucción de los entornos naturales y de los humanos ancestrales, como en Papúa Nueva Guinea ( ver foto arriba: mina de oro de Porgera, a treinta kilómetros de un deslizamiento de tierra que causó 2.000 víctimas, e investigación de les humanités ). Esta destrucción no tiene cabida en nuestros paisajes, hechos de paisajes que dan sentido a lo que percibimos; un significado que marca la atención al entorno de vida (natural y también artificial), la atención de las humanidades entre sí. Sin embargo, esta destrucción está presente. Hay que tenerlo en cuenta, pero también apuntar a otros enfoques, donde la economía se funde con la ecología, sin destruir sino reavivando el suelo, donde producimos para subsistir... hasta la proxima temporada. Al menos . Isabelle Favre Traducido por Ana Milena Romero Gamez (Miembro del comité editorial de les humanités , Isabelle Favre es doctora en geografía, autora de "Campesinos, paisajes, paisactos", tesis de geografía defendida en diciembre de 2023 en la Escuela de Estudios Avanzados en Ciencias Sociales, Paris) NOTAS (1). Emilio Sereni (1907-1977) es escritor, resistente, historiador agrícola. Nacido en Roma en el seno de una familia de origen judío de intelectuales antifascistas, se afilió al Partido Comunista Italiano en 1926. Detenido y condenado por el régimen fascista en 1930, se benefició de una amnistía en 1935 y emigró clandestinamente a París. Instalado en la capital francesa, llegó a ser redactor jefe de dos periódicos italianos de izquierda: Stato Operaio y La voce degli italiani . Descubierto de nuevo por el régimen fascista italiano en 1943, fue condenado a 18 años de prisión por actividad subversiva, pero logró escapar un año después. Después de desempeñar un papel importante en la Resistencia italiana como representante, junto con Luigi Longo, del Partido Comunista en el Comité de Liberación Nacional de Milán y como componente del comité insurreccional formado en abril de 1945, se incorporó al Comité Central del Partido Comunista. en 1946. Italiano (volvió a ser legal después de la Liberación). Sin embargo, se opuso firmemente a la Unión Soviética y su totalitarismo, en particular con la revista Critique Marxiste que dirigió. Políglota, sabía expresarse y escribir en 12 idiomas: italiano, francés, alemán, inglés, ruso, griego, latín, hebreo, japonés y en varias lenguas cuneiformes (acadio, sumerio e hitita). Es autor de una Historia del paisaje rural italiano (Sereni, 1961, traducida del italiano por Louise Gross y publicada en Francia en 1965 por Julliard). (2). Lea, por ejemplo: Charles Stépanoff, “¿Cómo llegamos aquí?”, en terrestres.org, 26 de junio de 2020: https://www.terrestres.org/2020/06/26/comment-en-sommes-nous - ir allí/ (3). Cornelius Castoriadis, “El ascenso de la insignificancia”, en Les Carrefours du labyrinthe (vol. 4), éditions du Seuil, 1996. (4). Libro que será publicado por Editions Éoliennes. Buenas páginas por venir exclusivamente sobre les humanités . En afinidades, el sitio del día : Plant Regeneración, sitio web fundado por Fabien Tournan, especializado en gestión holística de territorios, transición ecológica y autonomía alimentaria. www.regeneracionvegetale.com

Pour mémoire, Mladen Materić, artisan des simplicités merveilleuses

Pour mémoire, Mladen Materić, artisan des simplicités merveilleuses

Mladen Materić. Photo DR Il savait faire de l'ordinaire matière (à) fantastique. Né à Banja Luka, il avait constitué sa première troupe à Sarajevo avant de trouver refuge en France, à Toulouse, à partir de 1992. Le metteur en scène Mladen Materić vient de disparaître, à l'âge de 71 ans, alors qu'il devait reprendre les répétitions d'un prochain spectacle avec les acteurs du théâtre de Banja Luka. En France, ceux qui l'ont connu garderont la mémoire d'un être humble, attentif aux autres. Et c'était un véritable artisan de théâtre, digne des plus grands, dont les oeuvres laissent une empreinte aussi subtile que prégnante. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « Il serait normal, à mon sens, que l'activité artistique nous rende plus larges, plus grands en tant qu'êtres humains, qu'elle nous fasse sentir davantage les choses, respecter plus, être plus responsables, percevoir plus avant, avoir des connexions avec tout. Ça n'arrivera pas si l'on s'isole dans une spécialisation qui n'a plus aucun rapport avec l'expérience quotidienne. Je ne suis pas en train de faire la propagande d'une sorte de théâtre populaire, mais je crois que, quelle que soit la forme d'art que l'on pratique, quelque radicale, quelque extraordinaire qu'elle soit, il est légitime d'attendre qu'elle soit liée à un être particulier, et à l'épreuve de sa vie particulière. » Mladen Materi ć Mladen Materić n'est plus. Il avait 71 ans. Né à Banja Luka, en ex-Yougoslavie, aujourd'hui capitale de l'entité de la république serbe de Bosnie, il avait étudié à l'Académie des arts du spectacle de Sarajevo, où il avait créé en 1984, une "scène ouverte" au sein de laquelle il a créé ses premiers spectacles, dont Tattoo Theatre, en 1987, avec lequel il commence à être invité dans des festivals internationaux. En 1992, il avait décidé de quitter la capitale bosniaque, trouvant refuge à Toulouse auprès du Théâtre Garonne, dirigé par Jacky Ohayon. A Paris, ses spectacles ont été essentiellement vus au Théâtre de la Bastille, sous la direction de Jean-Marie Hordé, puis au Théâtre de la Ville (certains avec le Festival d'Automne à Paris)        Le premier spectacle qu'il a créé en France avec la compagnie qu'il y avait fondée, Théâtre Tattoo, s'intitulait Jour de fête (1993). On ignore si le titre fut alors un clin d'oeil au cinéma de Jacques Tati, ce n'est pas impossible. La mise en scène de Mladen Materić déployait un cortège de figurines de chair où rôdait un homme à tête de loup. Cette fable absconse était rythmée par les petits riens de l'existence, détournés de leur fonction utilitaire, comme en apesanteur. Et le temps glissait, sans parole, dans cette mystérieuse allégorie d'une vie en trompe-l'œil. Le mutisme était à nouveau au rendez-vous avec Le ciel est loin la terre aussi , créé en 1994. Huit personnages vaquaient à leur occupation sans mot dire. Ce n'est pas tant que les acteurs de Mladen Materić aient perdu la parole ; elle leur était superflue. Tout était dit dans un regard appuyé, dans les plis des vêtements rangés dans l'armoire, dans les gestes résignés d'un vieux couple attablé, mais aussi dans l'offrande qu'une jeune fille faisait de son corps en y déposant des fraises qu'un homme venait cueillir de ses lèvres. Scène issue de "Théârte Tattoo", présenté en 1990 au Festival d'automne à Paris. "Objet théâtral insolite, d'une beauté farouche", écrivait alors "Le Monde" . Mladen Materic était un artisan des simplicités merveilleuses. « Dans notre vie quotidienne » , disait-il, « il y a chaque jour quelque chose de magique, de beau, d'harmonieux. En même temps, cela peut être impossible et insupportable. On se protège de cette sensibilité d'enfant mais tout est là. Notre capacité à ressentir cela est intact. » Dans la plénitude concertante du silence qui circule entre les êtres, son théâtre passait ainsi de l'ordinaire au surréaliste, du banal au fantastique. En 2019, Aurélien Bory a voulu faire revivre la mémoire de ce spectacle vu 25 ans plus tôt, et qui fut pour lui "une bascule esthétique initiatique". En archéologue, et en complicité avec Mladen Materić, il avait alors reconstitué, avec Je me souviens le ciel est loin la terre aussi , une pièce fantasmée entre fragments de l’époque et trous de mémoire colmatés par de nouvelles images. (Lire entretien entre Aurélien Bory et Mladen Materić, ICI ) En novembre 2016, Mladen Materić avait créé à Toulouse L'heure où nous ne savions rien de l'autre, où il dépliait, à partir d'un texte de Peter Handke, des souvenirs d'enfance : « Mon arrière-grand-père est né dans l’empire ottoman, mon grand-père est né dans l’empire austro-hongrois, mon père est né au royaume serbe slovène et moi je suis né en Yougoslavie, tous ces gens-là ont vécu au même endroit, dans la même ville qui se trouve aujourd’hui en République serbe. Ce sont les empires, les guerres, les changements de pouvoir qui sont passés sur cette ville, ce ne sont pas les gens qui ont bougé. « Ce spectacle avait été conçu avec les acteurs du théâtre de Banja Luka, avec lesquel un autre projet était à suivre. Le Covid est d'abord venu mettre son grain de sel et reporter à plus tard les répétitions. Celles-ci devaient reprendre. La mort de Mladen Materić est venue opposer son droit de veto. En 2018, le metteur en scène avait présenté au Théâtre Garonne une performance-souvenir qu'il qualifiait de « Confessions personnelles sur ce qu'on a fait et surtout sur ce qu'on aurait dû faire et qu'on n'a pas fait… » On aimerait dire à Mladen Materić qu'il ne doit nourrir aucun regret quant à ce qu'il n'a pas fait, tant ce qu'il a fait a déjà suffisamment nourri l'imaginaire des spectateurs qui ont vu ses œuvres, et des artistes qui l'ont côtoyé. J-M. A. Dans l'archive : Une innocence enjouée (sur L'Odyssée , de Mladen Materic, par Jean-Marc Adolphe, juin 1999) (...) Sans grand tapage médiatique, Mladen Materic est en train de prendre place parmi une famille d'artistes qui, de Robert Wilson à Tadeusz Kantor, en passant par Josef Nadj et quelques autres sourciers d'innocence et sorciers d'images, ont su faire du théâtre la plaque sensible de fantasmagories oniriques. L'Odyssée , qu'il vient de créer à Toulouse, confirme de façon éclatante la maturité d'un extraordinaire talent. Jusqu'ici, Mladen Materic prenait appui sur le quotidien pour l'élever au rang de fabula . Avec L'Odyssée, il prend le chemin inverse. Spectacle initiatique qui prend le texte à la racine (Materic a puisé dans le texte d'Homère, mais aussi dans des versions antérieures de l'épopée d'Ulysse) ; cette navigation fantaisiste invente mille trouvailles qui, sans jamais contredire l'esprit du récit, offrent aux mythes l'intelligence ludique d'une lecture naïve et pleine d'humour. Comme l'écrit Didier Goldschmidt dans le journal du Théâtre Garonne : « le mythe comme l'inconscient n'ont pas d'âge, il faut seulement trouver le sésame qui y donne accès » . Ce que réussit à merveille Mladen Materic. Le mythe est quotidien. Ainsi la façon dont il traite le départ d'Ulysse (mais aussi ceux d'Agamemnon, de Télémaque, etc.), en montrant successivement plusieurs versions de ce départ (décidé, apitoyé, hésitant...) : tout un chacun y reconnaîtra l'attitude "commune" d'un homme qui part en voyage ou au boulot. Pour dire l'attente sans fin de Pénélope, rien de mieux (et de plus simple) que la répétition d'une scène où un enfant revient de l'école et pose son sac sur la chaise vide du père. Rien de plus évocateur que le geste de ce même enfant, qui prend un coquillage et le colle à son oreille. Bruit du temps, ressac de l'absence. Prenant des libertés avec le réalisme littéral de L'Odyssée , Mladen Materic brode dans la constellation des personnages. Tous les acteurs sont, à tour de rôle, Ulysse, Pénélope ou Télémaque. La division entre "dieux" et "humains" est très clairement indiquée par une scénographie sur deux niveaux, et par les masques neutres que portent certaines figures. Cette liberté prise, qui n'a rien d'irrévérencieux, est en outre le terreau d'une épatante fraîcheur. Mladen Materic a adjoint aux acteurs du Théâtre Tattoo des musiciens et de jeunes artistes de cirque : acrobates, funambules, j ongleurs. Par rapport au "sérieux" du théâtre, cette jeunesse-là occupe le plateau sans gonflette, avec une innocence enjouée qui redonne du sens au "jeu" d'acteur. Le plus épatant est que Mladen Materic n'utilise pas cette veine comme un "truc" contemporain. Non. Il plie délicatement ces techniques, ce savoir-faire, dans la poésie du vocabulaire scénique qui est le sien. Les apports du cirque et d'une musique foraine contribuent à engager le spectacle dans la voie d'une forme populaire, à la façon dont un conte se transmet de place en place de génération en génération. « Magie et réel sont inséparables. Sinon le réel ne serait pas vivable ! » , déclare Mladen Materic. Magistral tour de magie réalisé sans grosses ficelles, son Odyssée restitue l'épopée ulysséenne dans une étrange familiarité tissée de poésie. A Toulouse, où le Théâtre Garonne n'a pas désempli pendant les trois semaines de création, les adolescents n'étaient pas parmi les moins enthousiastes. Les spectacles qui nous réconcilient intelligemment avec la part d'enfance qui veille en nous ne sont pas si nombreux. --------------------------------------------- (Texte écrit pour le programme du Théâtre de la Ville à Paris, où le spectacle fut présenté -aux Abbesses- du 1er au 19 juin 1999. Ce texte n'est plus disponible sur internet, la direction du Théâtre de la Ville, ayant décidé en septembre 2018, au moment de lancer un nouveau site internet, de supprimer toute l'archive en ligne (journaux, brochure, programmes) notamment constituée sous la direction de Gérard Violette. A la même date, la direction du Théâtre de la Ville (Emmanuel Demarcy-Mota) a également décidé de stopper la parution d'un journal trimestriel qui était un précieux outil de "communication" mais aussi de pensée, autour des œuvres et de leurs auteurs. Ne subsistent plus, exclusivement sur internet, que des "formats courts" qui tiennent de la "réclame" plus que de l'information qu'un théâtre de service public devrait pourtant offrir au public) Nos publications ne permettent pas "d'éclairer le jugement des citoyens" : tel est le "verdict" qui interdit aux humanités / journal-lucioles de pouvoir prétendre à des aides publiques. Le soutien de nos lecteurs est donc décisif...

Mexique : 1 voix pour Ifigenia Martinez, et 60% pour Claudia Sheinbaum

Mexique : 1 voix pour Ifigenia Martinez, et 60% pour Claudia Sheinbaum

Claudia Sheinbaum, en meeting à Mexico, le 29 mai 2024. Photo Eduardo Verdugo / AP Première femme élue au Mexique à la Présidence de la République, Claudia Sheinbaum a recueilli plus de 60% des voix. Si cette victoire est d'abord la sienne, elle doit aussi beaucoup au président sortant, Andres Manuel Lopez Obrador, qui a sorti des millions de Mexicains de la pauvreté ; à Ifigenia Martinez, 93 ans, pionnière de la gauche mexicaine ; et à un mouvement féministe particulièrement dynamique. Il n'en reste pas moins que, malgré la confortable majorité de gauche avec laquelle elle pourra gouverner, les défis que devra relever Claudia Sheinbaum, notamment ceux liés à la violence des cartels, ne sont pas minces. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Pour une victoire, c'est une victoire. Avec 60 % des voix (résultat non encore définitif), renvoyant dans les cordes sa rivale de droite Xóchitl Gálvez (créditée de 28 % des voix), Claudia Sheinbaum devient la première femme à être élue Présidente de la République au Mexique, où les femmes n'ont obtenu le droit de vote qu'en 1953. A 61 ans, Claudia Sheinbaum prend donc la tête d’un pays gangrené par le narcotrafic et la violence des gangs (au moins 25 candidats ont été assassinés pendant la campagne électorale, lire ICI en anglais), et où l’ONU décompte une dizaine de féminicides par jour. « Je viens d’une famille juive et je suis fière de mes grands-parents et de mes parents » , écrivait-elle le 12 janvier 2009 dans le journal La Jornada  pour dire son « horreur des images des bombardements d’Israël à Gaza »  lors d’une précédente opération militaire. Scientifique de formation, conseillère à l'Environnement à la marie de Mexico sous le mandat d'Andres Manuel Lopez Obrador (2000-2006), cette brillante universitaire a contribué aux travaux du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), avec comme thème d'expertise, l’atténuation du changement climatique. Élue maire du district de Tlalpan, dans le sud de Mexico, entre 2015 et 2017, puis maire de la capitale mexicaine de 2018 à 2023, Claudia Sheinbaum se félicite d’y avoir réduit l’insécurité « grâce à une stratégie intégrale de traitement des causes. » Ifigenia Martínez y Hernández en 2021 lors de la remise de la médaille d'honneur "Belisario Domínguez" , une distinction décernée aux Mexicains qui se sont distingués en tant que serviteurs de leur pays ou de l'humanité. Photo DR La victoire de Claudia Sheinbaum, qui a su résister à une intense campagne de dénigrement et calomnies sur le réseau X (ex-Twitter),est aussi celle, toute symbolique d'Ifigenia Martinez, 93 ans, économiste et pionnière de la gauche mexicaine (pour qui le nouvelle Présidente a confié avoir voté !). La victoire de Claudia Sheinbaum est aussi celle du président sortant, Andres Manuel Lopez Obrador, dont le niveau de popularité à survécu à six années d'exercice du pouvoir. Pendant son mandat, des millions de Mexicains sont sortis de la pauvreté et le salaire minimum a doublé. Images de campagne : sur la place du Zocalo, pour l'ouverture de la campagne électorale, le 1er mars 2024. Photo Aurea del Rosario / AP Lors du vote au Mexique, le 2 juin 2024. Photos AP, New York Times et infobae A gauche : Claudia Sheinbaum en meeting à Mexico, le 16 mai 2024. (photos Mario Ugarte / AP). Photo ci-contre : Manifestation lors de la Journée internationale des femmes, à Mexico, le 8 mars 2024. Photo Aurea del Rosario / AP La victoire de Claudia Sheinbaum est aussi celle du mouvement féministe au Mexique, qui a su su "tenir le pavé" ces dernières années et a su faire entendre sa voix, à l'instar de la chanteuse Vivir Quintana dont la Canción sin miedo (Chanson sans peur) s'est répandue dans toute l'Amérique latine : "Que l’État, les cieux, les rues tremblent/ Que les juges et les enquêteurs tremblent/ Les femmes ont perdu patience" . Et maintenant, l'heure des défis Même avec le confortable mandat que les électeurs lui ont accordé, Claudia Sheinbaum devra relever des défis importants lorsqu'elle prendra ses fonctions en octobre. La violence des cartels, qui continue de sévir dans le pays, a entraîné le déplacement d'un grand nombre de personnes et a provoqué l'un des cycles électoraux les plus sanglants de l'histoire récente du Mexique. Au cours de son mandat de six ans, López Obrador a concentré l'attention du gouvernement sur les causes de la violence plutôt que de déclarer la guerre aux gangs criminels, une stratégie qu'il a appelée "abrazos, no balazos" (des câlins, pas des balles). Claudia Sheinbaum a déclaré qu'elle continuerait à se concentrer sur les causes sociales de la violence, mais qu'elle s'efforcerait également de résoudre le problème de l'impunité et de renforcer la garde nationale. Sur le plan économique, les opportunités sont claires : le Mexique est aujourd'hui le plus grand partenaire commercial des États-Unis et bénéficie de la récente prise de distance de la Chine en matière de fabrication. La monnaie est si forte qu'elle a été surnommée le "super peso". Mais il y a aussi des problèmes latents. Le déficit budgétaire a grimpé à environ 6 % cette année et Pemex, la compagnie pétrolière parapublique, fonctionne avec une montagne de dettes, ce qui pèse sur les finances publiques. Un autre défi concerne les nouveaux pouvoirs accordés aux forces armées, qui ont été chargées de gérer les ports et les aéroports, de diriger une compagnie aérienne et de construire un chemin de fer à travers la jungle maya. Claudia Sheinbaum a affirmé qu'il n'y avait "pas de militarisation" dans le pays, tout en laissant entendre qu'elle était disposée à réévaluer la participation de l'armée dans les entreprises publiques. Photo AP Enfin, elle devra répondre aux familles de disparu : plus de 100.000 personnes, dont la disparition, souvent attribuée aux cartels, serait aussi le fait de l'Etat, sous couvert de guerre contre le narcotrafic. Dans certaines régions du Mexique, les électeurs ont choisi d'annuler leur vote en inscrivant sur leur bulletin le nom de certaines de ces personnes disparues. La campagne "Votez pour les disparus", lancée à l'échelle nationale par des proches de personnes disparues, aura forcément un certainimpact, mêmesi, pour l'heure, le décompte des votes "nuls" n'est pas encore connu. Jean-Marc Adolphe, avec Luz Vernis, correspondante des humanités au Mexique.

Raimund Hoghe s'en est allé.

Raimund Hoghe s'en est allé.

Photo José Caldeira En hommage à Raimund Hoghe, "l'espace-temps de la présence au monde" Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI 14 mai 2021, 23 h. A l'instant. Apprendre la mort de Raimund Hoghe. Ex-dramaturge de Pina Bausch, immense chorégraphe-metteur en scène.
Pas pour me vanter, mais j'ai été le premier à présenter son travail, en France, au Théâtre de la Bastille. Avec son premier solo, prodigieux, " Meinwärts ".
Forcément nous étions amis. En plus d'être un immense artiste, Raimund était (il me coûte de dire "était") un être d'une sensibilité extraordinaire attentive, généreuse, humaine quoi.
En 2003, à la demande la revue " DITS " en Belgique, j'avais écrit un texte sur lui, ""L’espace-temps de la présence au monde". Ce texte avait touché Raimund. Ci-dessous, en intégralité.
Raimund était un ange. En 2010, au Centre Pompidou, Raimund Hoghe avait présenté un spectacle-hommage à Dominique Bagouet, dont il disait : « Je me souviens d'une sensation de tendresse et d'humanité dans son travail que je ne vois que très rarement aujourd'hui. C'est quelque chose de perdu, et c'est de cette perte que je voudrais faire partir ma création. J'aimerais également qu'apparaisse cette métamorphose de la mémoire que provoque un souvenir relu à l'aune de notre temps présent. » Mémoire « des voix chères qui se sont tues » , celle de Bagouet, mais aussi, celle d'Hervé Guibert, celle encore de Federico Garcia Lorca, celles enfin d'une période, les années 1980, hantée par les ravages du sida. Cette pièce s'intitulait "Si je meurs laissez le balcon ouvert". Titre emprunté à un poème de Federico Garcia Lorca : Outremonde Adieu Si je meurs
laissez le balcon ouvert.

L'enfant mange des oranges.
(De mon balcon je le vois)

Le moissonneur fauche le blé.
(De mon balcon je l'entends)

Si je meurs
laissez le balcon ouvert !
Ce soir, cher Raimund, promis, je laisse le balcon ouvert. Jean-Marc Adolphe, 14 mai 2021 Raimund Hoghe, Skyroom Project,  festival Crossing the Line à New York, 2010. Photo Erin Baiano / New York Times "L’espace-temps de la présence au monde"
Venir au monde. Chacun, à l’instant de sa naissance, vient au monde. C’est dire que l’événement de cette venue est évidemment marqué par la plus singulière nouveauté, en même temps qu’il se déploie dans une communauté d’appartenance, le monde, qui a commencé et se terminera bien au-delà des durées de vie de chacun.
Et ensuite ? Dans le temps que chacun passe à être venu au monde, se logent toutes sortes d’occupations, qui meublent ce temps, et parfois le rendent habitable, parfois insupportable. Nous sommes une espèce chronophage, qui consomme le temps sous toutes les formes de leurres et d’activités que l’ingéniosité humaine, puis industrielle, a su déployer. Il est facile d’oublier, face à tant de tentations plus ou moins satisfaites, que "venir au monde" est un événement que rien n’achève. Se demande t-on assez ce qui, dans le devenir de notre propre humanité, a lieu d’être?
Raimund Hoghe est né dans un pays qui s’était rallié à l’extermination d’autrui. Il y a grandi sans grandir tout à fait. Enfant bâtard, né d’un père qu’il n’a pas connu. Enfant malade, dans l’après-guerre où la rareté des médicaments qui auraient pu le soigner a fait de sa venue au monde une « malformation », un dos non conforme qui s’est voûté avant l’heure, s’est érigé en bosse que l’enfant devenu homme porte toujours avec lui. Ce n’est évidemment pas accessoire. Cela fonde un corps, différent, marginal, et cependant humain, qui va chercher des lieux d’amour dans un monde toujours enclin rejeter les "pas comme". Encore aujourd’hui ? Encore aujourd’hui. « Les Allemands n’aiment pas les gens de petite taille » , dit Raimund Hoghe : « Il demeure un réel problème de regard sur la différence en Allemagne. Des régions entières sont à déconseiller à un noir qui aurait envie de s'y promener. Il y courrait de réels dangers. Regardez la rue allemande : il y a une tendance à l'allure stricte, plutôt uniforme. Plus qu'ailleurs. Je voyage beaucoup, j'observe. Et si vous m'accompagniez, je vous assure que vous seriez étonné par le regard porté sur moi. Une personne difforme physiquement, si elle est dans un foyer, ou à la limite au coin de la rue en train de mendier, ça passe. Mais que mon aspect soit ce qu'il est, et que j'ai une vie sociale aussi riche et développée, est une chose souvent reçue avec malaise » (1).
Raimund Hoghe a fait de l’art d’être différent une façon de questionner ses semblables. Il a d’abord consigné dans l’écriture cette quête d’appartenance au monde des autres. Dans le quotidien Die Zeit , il a fait office de portraitiste-conteur, narrant des « parcours en dehors des normes » , jetant tour à tour son dévolu sur des marginaux comme sur des personnalités de premier plan ; chaque portrait dessinant en filigrane les visages d’une époque. (2). Simultanément, il aura été, dans la coulisse du Tanztheather de Wuppertal, le "dramaturge" de Pina Bausch, tout au long d’une décennie, de 1980 à 1990. Quelle est la fonction d’un "dramaturge" dans les paysages de la danse-théâtre auxquels Pina Bausch a su donner des contours et des reliefs inédits ? Honnêtement, on ne sait pas. Dans la tradition du théâtre germanique, le "dramaturg" est le porte-parole du texte, une sorte de garant du sens. Mais chez Pina Bausch, aucun texte pré-existant ne vient tramer l’action : la mise en jeu de situations issues d’improvisations, et leur assemblage sur le mode du collage, répondent à ce que Witkiewitz qualifiait de « logique interne du devenir scénique » . Il ne s’agit plus, dans cette optique, de "venir sur scène", mais de "venir à la scène" (comme on vient au monde) et ce "devenir scénique" est habité des présences singulières qui l’incarnent, dans une multiplicité de lieux d’être qui rendent obsolète l’idée même de "personnage". On imagine alors le "dramaturge" Raimund Hoghe en observateur de ces lieux d’être, en veilleur d’un espace où les différences les plus insolites, voire les plus saugrenues, peuvent enfin s’exprimer sans le souci de la conformité aux normes sociales. Ce soir, on joue. Mais dans la répétition même, et pas seulement le soir du spectacle, le "jeu" s’éprouve et se révèle, à chacun et communément : « entre la solitude et la compagnie, il y a un geste qui ne commence en personne et qui se termine en tous » , écrit le poète Roberto Juarrroz. Telle serait la trajectoire de ces « histoires de théâtre dansé » que Raimund Hoghe a réunies dans un livre qui, loin de théoriser sa collaboration avec Pina Bausch, éparpille des fragments échappés de la scène, les collecte de façon apparemment aléatoire.

Quand et comment commence le besoin de créer ? Question irrésolue, où se niche le mystère d’une origine polyphonique, à jamais perdue dans l’enfance. Au moment où il cesse d’être le dramaturge de Pina Bausch, Raimund Hoghe entreprend de créer quelques solos avec des danseurs issus du Tanztheather de Wuppertal. Ainsi débute pour lui un processus d’individuation de l’acte de créer, qui passe encore par le corps de l’interprète, lieu et foyer d’une projection de soi, hors de soi, véritable déclaration d’amour à l’altérité de la danse, sublimation chaque fois rejouée du « Je est un autre » . Raimund Hoghe, alors, se tient à la lisière de la scène. Juste au bord. Pas tout à fait dans le noir, pas encore dans la lumière. Venir au monde peut aussi se dire voir le jour .
En 1994, le solo avec lequel Raimund Hoghe devient enfin son propre interprète porte un titre emblématique : Meinwärts , "Vers moi-même". Toute création est, aussi, une création de soi. Raimund Hoghe en fait le cœur même de sa démarche naissante, que l’on dira, faute de mieux, auto-biographique. Meinwärts s’ouvre sur la silhouette nue de Raimund Hoghe, de dos, tentant vainement de s’accrocher à un trapèze suspendu. Inaccessibilité, peut-être, des jeux de l’enfance refusés à l’enfant bâtard et différent. Scène primitive : dans ce dévoilement de soi qui ouvre le chemin, Raimund Hoghe n’exhibe pas sa bosse, il dit simplement : voilà ce que fut mon enfance, voilà qui je suis. Il y aurait beaucoup à écrire sur la place du dos dans la frontalité des arts de la scène (3). On se contentera ici de mentionner un solo de Trisha Brown (suggéré à la chorégraphe américaine par Robert Rauschenberg) entièrement dansé de dos, If you couldn’t see me . Insoupçonné de la vision. Le dos comme envers du visage. « Si vous ne pouviez pas me voir » : dans ce jeu où Trisha Brown questionne la perception du spectateur, lui refusant le face-à-face, elle donne à voir cette vérité physiologique : le dos est le véritable visage de sa danse. Dé-visager cet envers, c’est accéder à une certaine pré-expressivité du geste contemporain. Le présent musculaire de l’instant dansé résulte d’une architecture patiente : l’histoire d’un corps est sa mémoire ; paysage humain où se forment de nouvelles représentations. Ce que montrait fort judicieusement une séquence de Splayed mind out (1997), le spectacle que Meg Stuart avait conçu avec Gary Hill : une danseuse livrait son dos à l’effet de loupe d’une caméra braquée sur lui, et les seuls mouvements de la colonne vertébrale et des omoplates animaient d’étranges géographies corporelles.
Dans l’exposition première du dos de Raimund Hoghe, quelques spectateurs indisposés n’auront vu qu’incitation "malsaine" à un voyeurisme compassionnel. A un journaliste du Frankfurter Rundschau , qui lui demandait précisément ce qui l’avait « poussé à monter sur scène » , Raimund Hoghe répondait : « Justement parce qu’on ne voit pas souvent des corps comme le mien, et parce que je pense qu’ils ont eux aussi le droit d’exister. (…) Je peux donner corps à une musique sentimentale d’une façon différente qu’un corps parfait. La fêlure est toujours perceptible chez moi. L’avenir des corps m’intéresse aussi beaucoup, à travers la génétique par exemple : un corps comme le mien n’existerait plus. On en aurait fini avec les corps hors normes. Pour beaucoup, le fait de voir sur scène un corps comme le mien est une provocation. (…) Ils reculent alors devant eux-mêmes. Il existe une théorie affirmant que les spectateurs veulent voir sur scène des corps auxquels ils peuvent s’identifier. Avec mon corps, cette identification n’a plus lieu d’être, personne n’a envie d’avoir mon corps. Donc le spectateur est renvoyé à son propre corps, comme un voyeur ». (4)
S’il y a toujours dans la danse ou dans le théâtre un travail de composition d’une altérité, Raimund Hoghe, depuis sa seule présence, vient d’emblée à la scène avec un corps autre, et cette différence, au-delà de l’intime qu’elle met en jeu, est en soi politique. A l‘opposé des "corps sains", parfaits, que véhicule souvent une certaine idéologie (du) spectaculaire. Se souvenir que l’un des tout premiers films de propagande nazie, Les chemins de la force et de la beauté ( ICI ), exaltait la vision de corps triomphants, aguerris par la seule activité physique. Le corps de Raimund Hoghe est un négatif possible à cette terrifiante uniformisation d’un corps glorieux. Et cette venue, au monde et à la scène, d’un corps difforme condense dans sa singularité la violence de l’Histoire. Car Raimund Hoghe, d’une voix sans affect, qui n’est pas celle d’un "acteur", parsème son solo de bribes de sa propre biographie. Il y adjoint une évocation de Joseph Schmidt, célèbre ténor juif (et lui aussi « de petite taille » ) persécuté par les nazis dans les années 1930. Et loin de s’en tenir au seul passé allemand, Raimund Hoghe lance des passerelles hardies dans le présent en associant aux victimes du nazisme les ravages du sida. Il énonce tout cela dans un geste dont la forme n’est en rien vindicative : il dispose sur le plateau du théâtre des portraits d’amis disparus, lit des courriers qu’ils lui ont adressé ; ou encore raconte brièvement des scènes vues dans le métro ou dans la rue. Dans Lettere amorose (1999), Raimund Hoghe évoque le sort des étrangers et des réfugiés, à partir de lettres d’amour ou d’anecdotes du quotidien, dans lesquelles l’horreur surgit sans crier gare. Le réel ultra-subjectif d’un homme devient ici proposition de lecture d’une histoire commune. Et c’est depuis cette extrême subjectivité qu’advient ce qui a lieu d’être sur une scène.
Bien évidemment, la différence physique ne saurait à elle seule constituer le lieu d’être d’un spectacle. A partir de Meinwärts , Raimund Hoghe n’a cessé de ramifier les contours d’un autoportrait mis en regard du monde. « Lorsque je travaillais à mon premier solo » , confie t-il, « j'ai commencé par le faire non pas dans un studio, mais dans mon appartement, le plus souvent le soir, À la nuit tombée. Une fenêtre me servait de miroir. Dans l'obscurité elle reflétait mes mouvements et la pièce où je me trouvais. Mais en même temps il était encore possible de regarder vers l'extérieur. (…) Peut-être ces premières tentatives de répétitions devant la fenêtre reflètent-elles aussi ce qui m'intéresse au théâtre : la relation entre le monde intérieur et le monde extérieur, le personnel et le commun, la proximité et la distance, le rêve et la réalité, le passé et le présent » .
Chambre séparée (1997), puis Another Dream (2000), passent au tamis de la mémoire le sable du temps révolu. Les années 50 et 60 prennent corps dans des refrains d’époque, se distillent en quelques touches où se percutent le temps du quotidien et celui de l’Histoire. Ainsi, dans Another Dream , Raimund Hoghe se souvient de sa sœur en train de laver l'escalier de la cave alors qu'on annonce l'assassinat de Kennedy. Ici et ailleurs. L’espace de la scène est pour Raimund Hoghe le lieu même d’un espace-temps, chambre noire où se ritualise la nostalgie de ce qui a eu lieu. Le chorégraphe japonais Hideyuki Yano, qui avait constitué une compagnie en France dans les années 1980, parlait de la scène comme « fragment d’un espace mental » . C’est de cela qu’il s’agit chez Raimund Hoghe, dans un travail de remémoration qui défait l’agitation quotidienne et agence l’espace et le temps du geste comme dans un jeu de patience. Objets minutieusement disposés sur scène, loupiotes et bougies délicatement installées, inscriptions qu le spectateur perçoit sans toujours les déchiffrer… Raimund Hoghe installe le temps de sa présence dans le volume du regard, en déplie les anfractuosités secrètes.
« Il faut jeter son corps dans la lutte » , dit-il parfois en citant Pasolini. Mais Raimund Hoghe a su inventer une lutte ascétique, tissée d’événements minuscules dont la densité cérémonieusement mise en scène dit l’essentielle fragilité de ce qui vient au monde. Dans son plus récent spectacle, Young people, old voices (créé dans le cadre de Bruges 2002), Raimund Hoghe invite douze jeunes gens à partager ce « sentiment d'une stupeur personnelle face à ce qui est simple, face à ce qui va de soi, ce qui est quotidien » . D’une génération à l’autre, inventer un art du passage qui saurait transmettre cette part d’humanité commune, où devrait s’enraciner, à partir du refus de dominer, la belle diversité de chacun. Hors des territoires usuels de la danse ou du théâtre, Raimund Hoghe donne à voir, dans l’inédit paradoxal d’une représentation, la virtualité réelle des présences, solitaires et communes, qui contiennent le monde.

Jean-Marc Adolphe
texte paru dans la revue DITS n° 2 (publication du MAC's - Musée des Arts Contemporains), Belgique, 2003

(1) - Ces portraits ont été rassemblés dans plusieurs livres : Schwäche als Stärke ("La faiblesse est une force"), 1976 ; Anderssein. Lebensläufe ausserhalb der Norm ("Être différent. Des parcours en dehors des normes"), 1982 ; Wo es nichts zu weinen gibt ("Où il n’y a pas de quoi pleurer"), 1987/90 ; Zeitporträts ("Portraits d’une époque"), 1993.
(2) - Entretien avec Gérard Mayen, pour le site internet de la revue Mouvement , Festival Montpellier-Danse, 2001.
(3) - On ne peut que renvoyer, à ce propos, au magnifique essai de Georges Banu, L’Homme de dos , qui tente une étude comparée des représentations du dos en peinture et dans le théâtre.
(4) - Entretien avec Florian Marzacher, Frankfurter Rundschau , 21 mars 2002. http://raimundhoghe.com/ Raimund Hoghe. Illustration Francis Braun. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre petite rédaction. Cet article vous a intéressé ? Alors, pourquoi pas lui dédier 1 € ? (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

"Le vent me tenait lieu de kimono". Une histoire du Butô / 04

"Le vent me tenait lieu de kimono". Une histoire du Butô / 04

Tatsumi Hijikata dans le Tôhoku, en 1965. Photo Eikô Hosoe, dans l'album Kamaitachi (1967) Son sourire était « le sourire d'un fantôme, d'une vieille femme, d'une poupée, d'une pierre, d'une jeune fille, d'un vent ; la solitude d'une âme lorsque toutes les créatures se sont tues devant le mystère de l'existence, le tremblement du néant de celui pour qui le sourire est la seule résistance possible. »   A cet art des métamorphoses, où excellait Yôko Ashikawa, son interprète fétiche, Tatsumi Hijikata donnait le nom de "hitogata" , un terme qui désigne habituellement de petites figurines en papier plié dont les Japonais font usage pour honorer les défunts, conjurer les dieux et chasser les mauvais esprits. Entreprendre cette "histoire du Butô" (à partir des archives confiées par Jean-Marc Adolphe aux humanités), c’est évoquer la figure de son fondateur (avant d’autres artistes du Butô, à venir), mais aussi plonger au cœur de mythologies qui irriguent de larges pans de la pensée japonaise. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , média alter-actif et engageant, ont besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Dans l’esprit du Japon ancestral, étranger aux influences occidentales, dont Hijikata voulait se nourrir, l’une des fonctions essentielles de la musique, de la danse ou théâtre était précisément qualifiée de kami asobi  : le divertissement des dieux. Une dimension que Hijikata n'a jamais expressément "revendiquée", mais à laquelle il a fait écho, à plusieurs reprises… (voir chapitre précédent, "Aube et crépuscule réunis" ) Cérémonie chamanique Le Japon est une puissance moderne qui cultive en son sein de curieux antagonismes. Le pays des ordinateurs et de la haute technologie (1) connaît encore aujourd'hui de bien étranges cérémoniaux, païens et divins. Lors de l'un de ses séjours au Japon, Théo Lesoualc'h (2) a ainsi eu l'occasion d'assister à une cérémonie chamanique : « J'entendis les voix des femmes aveugles à Osorezan, "La Montagne de la Peur" (3), dans la province de Aomori, tout au nord de l'île principale. Le lieu même, désolé, ancien cratère de roches bousculées et de solfatares, évoque l'enfer, et durant ces trois jours du "retour des morts", les "ichiko" (4), chamanes, psalmodient, chacune accroupie sur sa natte. Les voix de leurs transes ont l'accent de l'au-delà. Et c'est une pratique qui remonte au plus loin du temps. D'avant le début du Japon. »  (5) Dans le cadre volcanique de la "Montagne de la Peur" ( Osorezan ), statuette d'une ichiko , femme chamane. Photos DR   La plupart des principaux chorégraphes de Butô (Tatsumi Hijikata, Ushio Amagatsu, Min Tanaka) ont évoqué leurs souvenirs d'enfance de fêtes votives, villageoises et populaires, au cours desquelles ils regardaient, tout excités, les danses plus ou moins grotesques qui s'y déroulaient. L'une des fonctions de ces fêtes votives du culte shintô, remarque Théo Lesoualc'h, « est de réjouir les kami, de se les allier »  (6). Le "kami-asobi" , divertissement des dieux, est d'ailleurs une notion que l'on retrouve jusque dans le Nô ou le Kabuki (7).   Ni Hijikata, ni les autres grandes figures du Butô, n'ont ouvertement revendiqué un tel dévouement aux kami . Mais les allusions sont fréquentes. Ainsi, Tanaka Min confie : « Je crois aux dieux de la montagne, venus partager leurs émotions avec les humains » . Dans la pensée japonaise, souligne Alain Rocher, « l'homme est proche des dieux, en vertu d'une continuité généalogique ; mais pour devenir dieu ( hokote ou kami ), encore faut-il trépasser, rejoindre les aïeux»  (8). Voilà qui pourrait donner un éclairage particulier à ce que professait Tatsumi Hijikata : « Il faut vivre avec les morts, les inviter tout près de nos corps » , ou encore : « Nous pouvons trouver notre Butô de la même façon que nous touchons notre réalité cachée, comme si nous vivions notre vie et notre mort au même moment. » (9) Les métamorphoses de l'être Le "sacrifice" du danseur de Butô a les contours d'une plongée dans les ténèbres, à la recherche d'une métamorphose réciproque de la vie et de la mort, des forces visibles et des forces invisibles, de la chair et des esprits. « La transformation idéale » , écrivait le danseur et chorégraphe Kô Murobushi (10), « serait de devenir ce qui n'existe pas, et pour devenir rien, il faut se transformer en toutes choses. »   Yôko Ashikawa dans Hitogata , Tokyo, Juin 1976. Photo DR Dans son atelier de danse, "Asbesto kan", Tatsumi Hijikata fut l'artiste-alchimiste de ces multiples métamorphoses. De son interprète fétiche, Yôko Ashikawa, un critique notait : « Elle est capable de se transformer en une figurine de cire, en marbre, en terre, en insecte, démon, sorcière, chien, bébé, cadavre. Son sourire est le sourire d'un fantôme, d'une vieille femme, d'une poupée, d'une pierre, d'une jeune fille, d'un vent ; la solitude d'une âme lorsque toutes les créatures se sont tues devant le mystère de l'existence, le tremblement du néant de celui pour qui le sourire est la seule résistance possible. »  (11) VIDÉO Yôko Ashikawa (et autres artistes de Butô), extraits d’un film de Michael Blackwood, Butoh : Body on the Edge of Crisis , 1990). Et les kami ne sont pas loin : à une expression du visage de la danseuse, tout à la fois sourire, grimace et rictus, Hijikata donnait le nom de "hitogata", un terme qui désigne habituellement de petites figurines en papier plié dont les Japonais font usage pour honorer les défunts, conjurer les dieux et chasser les mauvais esprits. (12)   Théo Lesoualc'h voit encore « l'univers inquiet des kami dans l'intervalle qui sépare et lie le pied du danseur à la place aléatoire où il va toucher le sol » (13). Hijikata, en cherchant· à prendre le contre-pied des positions utilisées dans la danse occidentale et en observant les postures traditionnelles des paysans japonais, allait développer une "technique" de danse dans laquelle le danseur prend appui sur l'extérieur du pied : « L'air, dans cette position, passe mieux entre les jambes ; et le danseur, à maintenir un équilibre précaire, vacille légèrement : ce corps s'accommode du vent, et se prête à toute modification du milieu ambiant;  qu'il s'identifie, par exemple, aux fleurs du cerisier ou qu'il ondoie au rythme des vagues, voire se transforme en fantôme. »   Tatsumi Hijikata dans le Tôhoku, en 1965. Photo Eikô Hosoe, dans l'album Kamaitachi (1967) Éloge de la marginalité Telle était peut-être la forme secrète du pacte signé par Hijikata avec les kami . Et ce ne pouvait être qu'œuvre de vagabond, de marginal. Parlant de son enfance marquée par de fréquentes escapades buissonnières, Hijikata confessait : « le vent me tenait lieu de kimono » . Min Tanaka ajoute : « Hijikata avait le dos mordu par le vent » . Dans un film de Keiya Ouchida (également réalisateur de Hosotan ), précisément intitulé Kaze no keshiki (Paysage de vent), on voit Hijikata rôder dans des rues lugubrement désertes de Tôkyô, la nuit (14) : rumeur de vent, fantôme provocateur qui hante de son errance titubante le décor urbain. (A suivre : "Un Japon des marges, dans la lignée de Jean Genet" )   Jean-Marc Adolphe   NOTES (1). Texte écrit en 1994. (2). Théo Lesoualc’h, "L’espace au temps japonais", in revue Corps écrit , n° 17, Paris, 1986. (3). Ce volcan comprend un lac de cratère sur les bords duquel un temple bouddhique, Entsû-ji, aurait été fondé au IXe siècle par le religieux Ennin. Ce volcan est un des lieux sacrés des chamanes japonais (itako) qui s'y réunissent généralement du 20 au 24 juillet et invoquent les esprits des morts. (Louis Frédéric, Le Japon. Dictionnaire et Civilisation , Robert Laffont, 1996). (4). Ichiko  : sortes de prêtresses-charnanes qui auraient eu la faculté d'entrer en communication avec les esprits   des morts. Elles utilisaient un crâne humain (azusa-yumi) dont elles faisaient vibrer la corde pour appeler les   esprits et se mettre en transe. Elles récitaient des invocations, bouddhiques ou shintô.   (Louis Frédéric, Le Japon. Dictionnaire et Civilisation , op. cit.) (5). Selon la mythologie japonaise, le mont Osore marque l'entrée des Enfers, avec un petit ruisseau du lac voisin d'Usoriko qui est assimilé à la Sanzu-no-kawa, l'équivalent japonais du Styx. Cette réputation n'est pas étonnante, étant donné que la région est très volcanique et que le paysage est carbonisé avec des vapeurs nocives et des roches aux couleurs surnaturelles. Le Bodai-ji (temple Bodai), qui surplombe la région, organise le festival d'Itako taisai. Cette grande fête dure cinq jours et commence le 20 juillet. Pendant un rituel appelé kuchiyose , des médiums aveugles nommés itako  prétendent rassembler les âmes des morts et communiquer avec elles. (6). Théo Lesoualc’h, « L'espace au temps japonais ", in revue Corps Écrit , op. cit. (7). Cf. Gérard Martzel, Le Dieu masqué. Fêtes et théâtre au Japon . Publications Orientalistes de France, 1982. (8). Alain Rocher, « Le mythe de la continuité », in revue Corps Écrit , op.cit. (9). Tatsumi Hijikata, "Collection des corps affaiblis", conférence prononcée en 1985, lors du premier festival Butô à Tôkyô. Un extrait de cette conférence, traduit par Akihiro Ozawa et Jean-Marc Adolphe, a été publié sous le titre « Cette garce de lumière" dans la revue Pour la Danse , Paris, avril 1986. (10). Kô Mutobushi, danseur et chorégraphe japonais de danse butō, né le 14 juin 1947 à Tokyo et mort le 18 juin 2015 à Mexico, a été l’une des principales figures du Butô. Une prochaine séquence de cette Histoire du Butô lui sera consacrée. (11). Nario Gôda, in "Le Butô et ses fantômes", dirigé par Daniel de Bruycker, numéro spécial de la revue Alternatives Théâtrales , n° 22-23, Bruxelles, avril-mai 1985. (12). Dans l'antiquité, un rite shinto consistait à se frapper le corps avec des poupées de paille ou de papier de forme humaine appelées  hitogata (littéralement, "forme humaine") pour se purifier. On les jetait ensuite à la rivière ou à la mer afin qu'elles emportent avec elles les péchés et les maux humains. Ce rite était également pratiqué par les empereurs du Japon qui, fortement influencés par la culture chinoise, avaient fait coïncider cette pratique avec la date d'une coutume chinoise de purification par l'eau qui avait lieu le troisième jour du troisième mois, selon le calendrier lunaire. Ce jour-là, on frappait le corps de l'empereur avec une poupée afin que le mal qui pouvait l’habiter soit transféré sur la poupée. Plus tard, sous l'influence du bouddhisme, les gens commencèrent à apporter les  hitogata  au temple où un moine récitait des prières pour purifier les poupées à leur tour et les débarrasser ainsi du mal qu'on leur avait transmis. Elles étaient alors jetées à l'eau ou brûlées. Dans certains endroits, on fabriquait un couple de poupées en paille que l’on installait sur une petite barque en paille elle aussi, et que l’on faisait flotter sur l’eau toujours dans le but de leur faire emporter les maux humains. Mais à la fin de l'ère Muromachi (1336-1573), les poupées prirent une forme plus élaborée. Elles étaient parfois en bois ou en glaise et habillées d’étoffe. Après les avoir emmenées au temple, les nobles commencèrent à les exposer chez eux au lieu de les jeter. De plus en plus jolies et sophistiquées, elles perdirent petit à petit leur rôle d'exorciste pour devenir des objets de décoration. Cependant, dans certains endroits du Japon, la coutume de jeter les poupées à l'eau est restée. Elle est appelée  hina-nagashi  ou  nagashi-bina,  ce qui signifie littéralement "flottement de poupée" .  La croyance dans leur rôle d’exorciseur n'a pas non plus disparu. Certains sanctuaires shinto fournissent encore de minuscules papiers découpés en forme humaine avec lesquels on se frotte le corps puis sur lesquels on doit souffler pour leur transmettre impuretés et problèmes. Ces formes humaines sont ensuite purifiées par un prêtre avant d'être brulées ou jetées à l’eau. (13). Théo Lesoualc’h, op. cit. (14). Tourné en 1976 par Keiya Ouchida, Kaze no keshiki a été projeté pour la première fois hors du Japon en juillet 1988 lors du festival Danse à Aix, à Aix-en-Provence, dans le cadre d’un "hommage à Hijikata". Son réalisateur a ensuite décidé de déposer la copie originale du film à la Cinémathèque de la danse (aujourd’hui dans les collections du Centre national de la danse). Série "Mémoires de danse" à suivre sur les humanités. .. L es  humanités , ce n'est pas pareil. Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

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