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Guerre globale

Guerre globale

Un enfant palestinien blessé lors du bombardement israélien de la bande de Gaza attend d'être soigné à l'hôpital Al Aqsa de Deir al Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 26 mai 2024. Photo Abdel Kareem Hana / AP Est-ce "le massacre de trop" ? Le bombardement israélien sur un camp de déplacés à Rafah, ce 27 mai, suscite à juste titre une forme d'épouvante qui permet à Rima Hassan, nouvelle égérie de la France insoumise, de déclarer : "Israël, c'est pire que la Russie, c'est une monstruosité absolue". L'époque semble révolue où la raison semblait pouvoir dominer l'émotion, surtout lorsqu'aujourd'hui, "l'émotion" est mise au service de postures identitaires qui dispensent d'analyser les tenants et aboutissants d'une "guerre globale" qui lie aujourd'hui Palestine et Ukraine, avec la Géorgie pas très loin (sans parler d'autres fronts). Une "guerre globale" qui inclut aussi, sous d'autres formes plus sournoises, la France d'Emmanuel Macron, un Président qui peut-être désire inconsciemment ce qu'il dit détester. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI ÉDITORIAL 7 octobre 2023. Massacre perpétré par le Hamas en territoire israélien. L'épouvante. Un effroi, motivé par d'insoutenables images que les tueurs du Hamas ont même filmées avec leurs GoPro, que parvient à raconter lucidement Roman Bornstein sur le site du magazine Vanity fair , le 12 décembre 2023 ( ICI ). 27 mai 2024. Bombardement israélien d'un camp de déplacés de Barkasat, près de Rafah, dans la bande de Gaza. L'épouvante. Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, a qualifié cette frappe d’ « erreur tragique » et a promis « une enquête sur ce qui s'est passé » . De qui se moque-t-il ? Il n'y a nul besoin d'enquête. Le site bombardé, géré par l'agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens, avait été désigné comme une zone humanitaire par l’armée israélienne. Néthanayou n'était peut-être pas au courant ? De plus, cette frappe meurtrière est intervenue trois jours après que la Cour Internationale de Justice ait ordonné à Israël d’arrêter « immédiatement » son offensive militaire à Rafah. Ce bombardement, c'est la réponse de Néthanayou à la Cour Internationale de Justice. Ce n'est en rien une « erreur tragique », sauf pour lui, car ce « massacre de trop » pourrait bien signer la fin de l'impunité dont a joui jusqu'à présent le Premier ministre israélien, encouragé par l'extrême-droite religieuse avec laquelle il a fait alliance pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Sur les réseaux sociaux israéliens, la droite radicale n'a pas caché pas un certain "enthousiasme" après le bombardement de Rafah. Yinon Magal, éditorialiste très populaire issu de la mouvance sioniste religieuse, a écrit dans un tweet, supprimé depuis, que le bombardement et l’incendie qui l’a suivi étaient le « feu de joie de l’année » , en référence à la fête juive de Lag Ba’omer, célébrée ce week-end avec ses traditionnels feux de joie. « Joyeuse fête »  a aussi commenté Naveh Dromi, chroniqueuse pour le quotidien sioniste religieux Makor Rishon , sous une photo de l’incendie... Contre le terrorisme du Hamas, Israël a certes le droit de se défendre, comme il est dit et répété. Mais là, il ne s'agit plus de cela. Pire même : au lieu de "défendre" Israël, Néthanayou est en train de ruiner son présent et son avenir. Néthanayou est aujourd'hui le pire ennemi de l’État d'Israël ; pas seulement en Israël, dans le monde entier. Allons un pas plus loin : à part quelques fanatiques extrémistes qui l'entourent et l'encouragent, Néthanayou est aujourd'hui le pire ennemi des juifs. Après cette dernière frappe à Rafah, de légitimes manifestations se sont plus ou moins spontanément organisées partout sur la planète (environ 10.000 personnes hier soir à Paris). Or cela fait un moment déjà que la "cause palestinienne", défendue de longue date par des militants et personnalités de toutes obédiences, se transforme ici ou là en expression d'un antisionisme radical qui flirte de près, voire de très près, avec un antisémitisme décomplexé. En France, lors du premier trimestre 2024, le nombre d'agressions antisémites a augmenté de 300 % par rapport à l'an passé ! Ajoutons que, par ricochet, aux États-Unis, l'expression de plus en plus radicalisée de cette cause palestinienne pourrait bien compromettre une possible réélection de Joe Biden (critiqué pour une politique jugée trop pro-israélienne) et ouvrir ainsi la voie pour un second mandat de Donald Trump, lequel se permet, dans une interview fleuve accordée au magazine Time , de criquer assez vertement Néthanyaou : le 7 octobre « a eu lieu sous son mandat » , affirme l'ancien président américain : « Ils ont l’équipement le plus sophistiqué  [en parlant d’Israël], ils avaient tout ce qu’il fallait pour l’arrêter. Et beaucoup de gens étaient au courant, vous savez, des milliers et des milliers de gens étaient au courant, mais Israël n’était pas au courant ! » Et (pour une fois, donnons raisons à Trump), il ajoute, parlant des jeunes palestiniens : « Les enfants grandissent et on leur apprend à haïr le peuple juif à un niveau que personne n’aurait cru possible. » De cela aussi, le jusqu'auboutisme de Néthanyaou est comptable. D'une certaine manière, le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 (qui aura visé, faut-il le rappeler, un festival organisé par des militants de la paix, partisans d'une solution à deux États) aura été du "pain bénit" pour le Premier ministre israélien. L'énorme émotion suscitée en Israël par ce pogrom aura fort opportunément (pour Néthanyaou et sa clique) fait taire les manifestations de plus en plus massives contre le projet de réforme judiciaire, dont le seul et unique objet était de protéger "Bibi" lui-même (Néthanyaou) pour corruption. Des manifestants dans les rues de Tel Aviv contre la réforme judiciaire du gouvernement de Benjamin Netanyahou, le 9 septembre 2023. Photo Ilan Rosenberg / Reuters. Hier encore, des milliers de personnes se sont rassemblées à Tel-Aviv samedi pour protester contre le gouvernement israélien, exigeant davantage d'actions en faveur des otages du Hamas. Portant les photos de femmes soldats apparues dans une vidéo diffusée en début de semaine et décrivant leur enlèvement, ainsi que des banderoles sur lesquelles on pouvait lire "Arrêtez la guerre", les manifestants ont également demandé la démission du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et exigé de nouvelles élections. La vérité, c'est qu'en Palestine comme en Israël, l'immense majorité de la population n'aspire qu'à pouvoir cohabiter en paix (1), quelle que soit la solution politique retenue : deux États, un État fédéral, autre chose encore ? Ni le Hamas, soutenu par l'Iran qui veut la destruction pure et simple d'Israël ; ni l'extrême-droite juive orthodoxe qui a permis à Néthanyaou de rester au pouvoir et le tient en quelque sorte en otage, ne veulent d'une telle solution. Pour des raisons divergentes mais qui, au fond, convergent, ces différentes factions n'ont, pour maintenir leurs prébendes, avec le soutien de puissances qui jouent une autre partition, celle-ci mondiale, d'autre "stratégie" que d'attiser les haines réciproques pour entretenir le feu d'une guerre sans fin. Une guerre globale, qui sait jouer de tel ou tel "antagonisme" local pour nourrir son infernal commerce. Attiser les haines des uns envers les autres. Qu'il est loin le temps où Missak Manouchian, dans une ultime lettre à sa dulcinée-Mélinée, juste avant son exécution, le 21 février 1944, écrivait : « Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. » Manouchian, combattant de la paix , savait au moins faire la distinction entre les peuples et les escrocs (voire psychopathes) qui les gouvernent. Où sont les Manouchian d'aujourd'hui ? Résilience ukrainienne, résistance géorgienne Concernant l'Ukraine, personne ou presque ne croit un tiers de quart de seconde au motif de la "dénazification" avancé par Poutine pour justifier l'invasion et l'agression de l'Ukraine, depuis le 24 février 2022. Faute d'avoir pu réaliser le "blitzkrieg" promis par ses éminents stratèges (qui eut consisté à prendre Kyiv en 24 heures et décapiter le gouvernement ukrainien (lire ICI le récit de ce fiasco), Vladimir Poutine n'a eu de cesse de s'enferrer dans le mensonge qu'il a lui-même inventé, et de poursuivre, contre toute raison raisonnante, une "opération militaire spéciale" où 350.000 jeunes soldats russes (au bas mot) ont déjà péri comme chair à canon. Avec, en renfort, quelques grandes démocraties amies, comme la Corée du Nord, le régime afghan des talibans (que Moscou vient de retirer de la liste d'organisations terroristes) ou... l'Iran des mollahs. Une analyse des séquences vidéo du site du crash du drone iranien Mohajer-6 dans la région de Koursk le week-end dernier (ce drone était vraisemblablement censé attaquer la région de Soumy en Ukraine), montre que ce drone transportait des bombes aériennes Qaem-5, que l'armée russe n'avait pas utilisées auparavant dans la guerre avec l'Ukraine. L’utilisation de telles bombes aériennes (utilisée en Iran depuis août 2019) indique, selon plusieurs experts, un « nouveau niveau » de coopération militaire entre Téhéran et Moscou. Le peuple russe n'a jamais été ennemi du peuple ukrainien. Il y a certes eu des querelles de famille (comme dans toute famille), voire pire (l'Holodomor, mais c'est Staline, et non le "peuple russe", qui en porte la responsabilité). Que sait-on, aujourd'hui, de ce "peuple russe" mis sous l'éteignoir ? Toute opposition y étant muselée, on devra se contenter de "signaux faibles". Celui-ci par exemple : les "élections" aux parlements régionaux viennent d'avoir lieu. La plupart des listes de Russie unie (le parti au pouvoir) avaient mis en avant des participants à "l'opération militaire spéciale" en Ukraine. Il était même prévu que leur score soit automatiquement augmenté de 25 % en raison de leur "engagement patriotique". Malgré cela, à part à Sébastopol (en Crimée occupée), c'est un fiasco total : ces candidats sont presque partout arrivés en dernière position. Seuls 1043 d'entre eux vont entrer dans des parlements régionaux, soit 3,2 % du nombre total de sièges à pourvoir ! A Kharkiv, après un bombardement russe, le 26 mai 2024. Photo Meduza Ce même jour, des écoliers à Kharkiv. Photo Kostantyn Liberov En Ukraine, l'offensive russe se concentre depuis début mai sur la région de Kharkiv,  deuxième plus grande ville d'Ukraine, qui comptait près d'1 million et demi d'habitants avant la guerre. Bombardements incessants. Le 26 mai, c'est un hypermarché qui a été visé. Au moins 16 morts, 43 blessés et 16 disparus. Pour Moscou, c'était naturellement une "cible militaire". Poutine ne parlera jamais d’ « erreur tragique ». Et sur les réseaux sociaux, les commentateurs de la propagande se réjouissent de ce nouveau "feu d'artifice" : après tout, il ne s'agissait que de "nazis". Des nazis, les femmes et enfants qui ont péri dans la frappe ? Mais oui : nés ukrainiens et souhaitant le rester, ce sont donc des "nazis passifs" selon le concept invité par le psychopathe Timofeï Sergueïtsev, qui a soufflé à Poutine cette histoire de "dénazification" lire ICI ). « Au début de la guerre, il y avait un sentiment d'intrépidité : s'ils nous tuent, ils nous tueront » , confie un habitant de Kharkiv au média indépendant Meduza. « Aujourd'hui, je pense différemment : si nous avons survécu aux horreurs qui se sont produites ici au début de la guerre, je veux survivre d'une manière ou d'une autre. Je veux vivre encore un peu. (...) Je pense que si la Russie déploie davantage de troupes ici, elle pourra au moins encercler Kharkiv, si ce n'est la prendre. Nous ne voudrions pas être coupés du reste de l'Ukraine. C'est vraiment effrayant : qu'en serait-il de la nourriture et des médicaments ? (...) Mais de nombreuses personnes ne veulent absolument pas évacuer, elles resteront ici jusqu'à la dernière minute, car la ville est vraiment importante pour elles. Ils ne se sentiront jamais aussi bien que chez eux. Et je ne parle pas seulement des retraités, beaucoup de jeunes ressentent la même chose. Mais d'un autre côté, il n'y a plus de vie en tant que telle ici. Il ne reste plus qu'à attendre la réponse à la question : "Qu'est-ce qui va se passer ensuite ?" » Pendant ce temps, les puissances occidentales en sont encore à tergiverser sur l'ampleur de l'aide militaire à apporter à l'Ukraine. A Kharkiv, le 26 mai 2024. Commentaire posté su X (ex-Twitter) : "Quand ce sera comme ça toutes les deux heures à Moscou, la guerre s'arrêtera."   En 2014, Jean-Luc Mélenchon écrivait déjà, sur son blog : « La Crimée est perdue pour l’Otan. Tant mieux. » Il n'a pas changé d'un iota, continue quoiqu'il en dise à minimiser le danger que représente le pouvoir poutinien, et persiste à voir dans d’imaginaires ingérences occidentales (l’Otan, l’UE, voire "le capitalisme"), les forces responsables de ce conflit. Il ne faut donc pas s'étonner de ce que le leader de la France insoumise observe un silence radio total sur la Géorgie. Pour ce très ardent "défenseur du peuple", ci ce même "peuple" vient à s'opposer aux copains de Poutine (hier en Syrie contre Assad, aujourd'hui à Tbilissi contre l'oligarque Bidzina Ivanichvili et la "loi russe"), c'est que ce même "peuple" est forcément instrumentalisé par la CIA et l'OTAN. CQFD. Et à la France insoumise, pas une tête qui dépasse. Même François Ruffin ou Clémentine Autain, que l'on dit plus "présentables", s'abstiennent de tout commentaire sur la Géorgie. La Géorgie ? « a'xiste pas » , comme disait Jean Tardieu ("La môme néant", in Monsieur Monsieur , Gallimard, 1951). La nouvelle égérie de la France insoumise s'appelle Rima Hassan. Au soir du bombardement sur Rafah, elle tweetait : « Israël est une monstruosité sans nom » . Pas le gouvernement de Néthanyaou, non : Israël en tant que tel ; Israël dont elle disait aussi, le 5 mai sur BFM : « c'est pire que la Russie » . Lorsque, tout récemment, elle dit explicitement que le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) aurait "dicté" le propos d'un ministre français (Stéphane Séjourné), elle enfourche tout simplement une très vieille antenne antisémite, celle d'un "Etat profond", où tapis dans l'ombre, des juifs influents seraient en fait partout à la manoeuvre. Voilà donc ce qui tient désormais lieu de ligne de pensée à la France insoumise... On a connu gauche plus internationaliste ! C'est un cas que cette Rima Hassan, dont il faudra reparler. Née en 1992 dans le camp de réfugiés palestiniens de Neirab, près d'Alep, en Syrie, ses grand-parents paternels, plalestiniens, ont été forcés à l'exil vers la Syrie lors de la création d’Israël en mai 1948. Ses grands-parents maternels, eux, sont issus d'une famille de notables syriens. On comprend que cela laisse des taces et là, visiblement, plus que des traces mais une haine tenace vis-à-vis de l'Etat d'Israël en que tel. Mais c'est en France qu'elle a pu trouver refuge et poursuivre ses études, où elle a obtenu un master en droit international à l'université Panthéon-Sorbonne. Cela n'empêche certes pas le ressntiment, vis-à-vis des brimades racistes qu'elle a subies lors de sa scolarité, de l'usage de sa langue maternelle (l'arabe) qu'elle a progressivement perdu, de la situation de sa mère qui n'a pu exercer en France son métier d'institutrice et a dû travailler dans des restaurants pour subvenir aux besoins de la famille... C'est d'ailleurs peu après le décès de sa mère, en 2021, qu'elle a décidé d'entrer en politique, non sans travailler simultanément comme conseillère du groupe L'Oréal, la multinationale de cosmétiques aujoiurd'jui détenue à 34% par la fgamille Bettencourt, dont le fondateur, Etienne Schueller, fut un collaborationniste notoire lors de la seconde Guerre mondiale, même s'il échappa en 1946 aux sanctions réclamées par le comité d'épuration de l'industrie chimique, après avoir inventé des "faits de résistance" imaginaires. Le nazisme, c'est loin... Rima Hassan ignorait-elle que le Groupe L'Oréal a aujourd'hui d'importants intérêts en Israël, où la firme est "numéro 1 de la beauté en Israël avec un portefeuille de 22 marques de maquillage, de produits capillaires, de parfums, etc." ? Toujours est-il qu'elle a cessé d'y travailler en novembre 2023 : « Mon contrat avec le groupe l’Oréal a été suspendu en raison de mes prises de position sur la Palestine. (…) Ils m’ont expliqué avoir eu des pressions et qu’ils ne souhaitaient pas se positionner » . Bref, victime un jour, victime toujours... Manifestation à Tbilissi, le 26 mai, jour de la fête de l'Indépendance. Photo DR. Géorgie. Appel à manifester ce 28 mai à 17 h (15 h en France) En attendant, la Géorgie ne baisse pas les bras. Ce 28 mai, le Parlement, contrôlé par le part au pouvoir, devrait invalider le véto posé par la Présidente, Salomé Nino Zourabichvili, au projet de "loi russe". Une nouvelle manifestation est convoquée à Tbilissi ce mardi à 17 h (15 h heure française) Franche et très souriante poignée de mains entre Jordan Bardella et Gabriel Attal avant leur débat télévisé du 23 mai dernier. Photo Thomas Samson / AFP Emmanuel Macron : après moi le déluge ? On n'est pas mieux lotis avec Emmanuel Macron et son gouvernement. Certes, il ne s'agit pas ici de comparer ce qui ne peut-être comparable. On s'étonnera toutefois de la récurrence du vocabulaire guerrier dans la bouche de l'actuel locataire de l'Elysée. "Stratégie" forcément gagnante, "mobilisation", "conquête", "souveraineté", sans parler du "réarmement" (7 fois dans son dernier discours de voeux) et du fameux « Nous sommes en guerre » , à six reprises, lors de son allocuation du 16 mars 2020, audébut de la crise du coronavirus. Alors même que le Président de la République a perdu de lourdes batailles, celle du busget et sans doute celle de l'électorat, qui cette réthorique martiale et belliciste peut-elle encore convaincre ? Sans doute le président jupitérien a-t-il lu (et corné quelsques pages) L'art de la guerre, de sin Tzu, premier traité de stratégie au monde, qui décrit notamment comment l'analyse des faiblesses de l'ennemi peut fonder une tactique. Mais pour cela, il faut un ennemi. Peut-être Emmanuel Macron n'a-t-il pas assez joué aux soldats de plomb dans son enfance ? Et s'il n'y a pas d'ennemi, l'inventer. C'est ce qu'on appelle la stratégie de l'huile sur le feu. Après la célèbre répartie présidentielle invitant un chômeur à "traverser la rue" pour trouver un emploi, Gabriel Attal ressort la vieille théorie du "chômage volontaire". Contre tous ces chômeurs qui préféreraient l'inactivité, nouvel accroissement des contrômes et nouveau durcissement des règles d'indemnisation. Ce n'est pas le moindre volet d'une véritable "guerre sociale" que ce gouvernement mène également dans l'éducation, la santé (y compris la psychiatrie), l'ensemble des services publics. Certes, cela est moins épouvantablement visible qu'un bombardement, mais combien de personnes brisées, déprimées, estropiées, cette "guerre sociale" va-t-elle laisser sur le carreau. Et combien de fuctures victimes devrons-nous déplorer de "passages à l'acte" commis par des personnes psychologiquement disloquées à force d'être poussées à bout ? Et enfin, il y a la Nouvelle-Calédonie, ce bout de France aux antipodes. On n'a toujours pas compris quel impérieux motif a poussé Emmanuel Macron à vouloir, tout seul, malgré les nombreux avertissements qu'il a reçus, revenir sur les accords de Nouméa qui ont assuré, malgré les injustices qui perdurent, dialogue et "paix sociale", et à imposer à la hussarde une réfoerme constititionnelle ? Plusieurs spécialistes de la Nouvelle-Calédonie évoquent aujourd'hui le risque fort plausible d'une "guerre civile"... En attendant,tout cela fait le jeu du Rassemblement national. Est-ce cela que veut Emmanuel Macron ? On ne saurait taxer le Président la République d'insincérité lorsqu'il exprime son refus de l'extrême-droite. Pour autant, dans un recoin de son inconscient, ne le désire-t-il pas ? Quoiqu'il tâche de s'en convaincre, sa volonté de transformer la République française en start-up nation ne marche pas, ou alors, très marginalement. On peut imaginer qu'il en conçoive courroux, déception, ressentiment, vis-à-vis des Français pas assez intelligents pour adhérer à son audance réformatrice. Il ne serait alors pas impensable qu'il veuille les "punir" de tant d'ingratitude. Et Jupiter est tellement d'infatué de lui-même qu'il pourrait être tenté de penser, en son for intérieur : "après-moi, le déluge". Et ce déluge, de le préparer. On ne dit pas que c'est la vérité. Juste une hypothèse. Jean-Marc Adolphe

En pièces détachées, un autre journal du dimanche (26 mai 2024)

En pièces détachées, un autre journal du dimanche (26 mai 2024)

Une cigale périodique adulte s'accroche à une fleur de pivoine, le vendredi 17 mai 2024 à Charleston, dans Illinois. Photo Carolyn Kaster / AP L'autre journal du dimanche des humanités / journal-lucioles ne disposant pas de moyens bolloréens , ni même de subventions onfraysques (*), nous sommes condamnés à suspendre jusqu'à nouvel ordre la mise en pages et l'édition d'un magazine au format flip-book. C'est donc en pièces détachées que se présente cette édition du 26 mai 2024. (*) Lire ICI Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Rappel Déjà parus ce jour "L'iranité", une forme d'ethnocide, par Michel Strulovici La mort du président Raïssi, alias "le boucher de Téhéran", ne changera rien à l'affaire. Le régime des mollahs, auquel certains militants pro-palestiniens trouvent des vertus, survit au prix d'une terrible répression, confiée aux sinistres "gardiens de la révolution" et aux "tribunaux" : déjà 235 exécutions depuis le début de l'année 2024. Les minorités ethniques, comme les Kurdes, ou religieuses, comme les Baha'is, sont tout particulièrement dans le viseur de ce qu'il faut bien nommer un ethnocide. https://www.leshumanites-media.com/post/l-iranit%C3%A9-une-forme-d-ethnocide Joseph Beuys, l'artiste et le coyote Pour mémoire : il y a 50 ans, dans une galerie new-yorkaise, Joseph Beuys s'enfermait pendant une semaine avec un coyote. I Love America and America Loves Me  : cette performance est restée dans l'histoire de l'art, tout autant qu'elle a forgé la légende de l'artiste. En revanche, on ne sait pas ce qu'est devenu "Little John", le coyote... Le critique d'art Anton Khitrov explique comment l'apprivoisement de l'animal "sauvage" s'inscrit dans la mythologie personnelle de Beuys, et pourquoi il est impossible de percevoir cette performance aujourd'hui de la même manière qu'il y a 50 ans. https://www.leshumanites-media.com/post/joseph-beuys-l-artiste-et-le-coyote En Poutinie, ça purge sec Quelle mouche a donc piqué Vladimir Poutine, sitot "réélu" à la présidence de la Fédération de Russie ? Après la nomination d'un nouveau ministre de la défense, économiste de formation, plusieurs arrestations ont visé des généraux de haut-rang ainsi que des hauts fonctionnaires du ministère. La corruption, jusqu'ici tolérée voire adoubée, commencerait-elle à fragiliser l'économie de guerre ? Avec, en primes, d'autres nouvelles de cet étrange pays qu'est la Poutinie. https://www.leshumanites-media.com/post/en-poutinie-%C3%A7a-purge-sec En rafales Ce qui suit est un aperçu de ce qui pourrait être plus amplement développé au fil des humanités / journal-lucioles, si un jour des moyens... Réparateurs de mondes Faire classe dehors, c'est classe ! Le "choc des savoirs" (un slogan trouvé par McKinsey ?). On n'a pas besoin de "chocs", plutôt de douceurs et d'empathies. Plutôt que de se crisper sur un intitulé qui dissimule une volonté de ségrégation sociale et scolaire (une de plus) contre laquelle se hérissent les personnels de l’Éducation nationale qui ne se voient guère en agents du tri sélectif, Gabriel Attal et sa ministre de l’Éducation feraient mieux de porter intérêt à la pratique de la classe dehors, qui a plein de vertus (pédagogiques, écologiques, sociales). Beaucoup d'enseignants sont pour, mais aussi des parents d'élèves qui, suite à une tribune parue dans Le Monde, lancent une pétition de soutien aux enseignants-pionniers qui se lancent dans l'aventure : "Sachez qu’il y a aujourd’hui dans chaque quartier, chaque école, des habitantes et habitants qui souhaitent voir les enfants sortir, aussi bien durant le temps de l’école qu’après la classe. Aussi sommes-nous prêts à vous accompagner dehors, à rassurer d’autres parents qui pourraient être encore hésitants. Nous savons qu’un enfant dans les bois ne perd jamais son temps. Au contraire, sortir à l’extérieur, a fortiori en nature, une demi-journée par semaine est fondamental pour la santé mentale et physique des plus jeunes. Il s’agit aussi d’un enjeu de société : la nature est essentielle à la bonne santé de tous et au plein développement des enfants." A signer ici : https://www.wesign.it/fr/education/nous-parents-et-educateurs-voulons-que-chaque-enfant-puisse-faire-classe-dehors-regulierement (Prochain dossier à venir sur les humanités / journal-lucioles) Ne pas perdre le Nord Théo et Yohan, deux étudiants passionnés, ont entrepris un projet de film-documentaire intitulé Ne perdons pas le Nord, explorant les modèles écologiques scandinaves. Après un voyage en Suède et en Norvège au printemps 2023, durant lequel ils ont rencontré des acteurs de la transition écologique, ils sont déterminés à partager cette aventure à travers un film d’1 heure 20. Leur ambition est de diffuser ce documentaire dans diverses institutions éducatives, cinémas et festivals afin de sensibiliser, inspirer et fédérer autour des enjeux environnementaux. Cependant, pour pouvoir finaliser la post-production et financer la composition musicale du film, ils ont besoin de fonds. Pour cela, ils ont lancé une campagne de financement participatif . https://www.goodplanet.info/2024/05/22/ne-perdons-pas-le-nord-deux-etudiants-explorent-les-modeles-ecologiques-scandinaves/ Les déserts médicaux... et l’Équateur. La France manque de médecins, notamment en milieu rural (les fameux "déserts médicaux") ? Ça tombe bien. Ana Cristina Avila Ordoñez, mariée à un Français, s'est installée il y a trois ans dans la Nièvre, à Magny-Cours. Médecin généraliste avec une spécialité en oncologie clinique, elle ne demande qu'à pouvoir exercer. Mais ça tombe mal, Ana Cristina est équatorienne, et pouvoir exercer en France, c'est la croix et la bannière. Elle va partir exercer son métier en Espagne. En France, les étrangers ne sont pas bienvenus, fussent-ils médecins. Madame Le Pen est déjà au pouvoir. Ne serait-il pas temps de l'en déloger ? L'histoire d'Ana Cristina Avila Ordoñez est narrée par France 3 Bourgogne-Franche-Comté : https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/nievre/temoignage-medecin-elle-veut-s-installer-dans-un-desert-medical-mais-ne-peut-exercer-a-cause-d-un-diplome-equatorien-2974187.html Un peu de sport (mais si !) « Ô mes sœurs ne craignez pas de développer un peu vos biceps, d'avoir la taille... pas trop mince, et des mains capables de saisir une carabine ou de diriger un cheval ! »  Lancé en 1911 par la duchesse d'Uzès, cet appel marque un jalon important de l'histoire du sport au féminin. C'est cette histoire contrariée, voire empêchée, au cours de laquelle les femmes ont parfois dû forcer les portes des bastions masculins, que retrace l'exposition À nous les stades ! Une histoire du sport au féminin , à découvrir en accès libre et gratuit sur le site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France. De l'alpiniste Henriette d'Angeville, qui escalade le mont Blanc en 1838, à la patineuse Sarah Abitbol, dont le livre Un si long silence  marque en 2020 l'émergence d'un # metoo  du sport français, l'exposition donne autant à voir les exploits des sportives que l'évolution de la condition féminine depuis la fin du XIXe siècle, avec ses combats, ses obstacles, ses victoires. À travers les destins de Violette Morris, Marie Marvingt, Alice Milliat, Kiki Caron, Laure Manaudou, Marie-José Pérec, Catherine Destivelle et quantité d'autres moins connues, c'est l'histoire concrète et physique des femmes en France qui se raconte. A suivre en direct sur Youtube la table ronde « Le sport au prisme du genre »  qui invite, le 5 juin prochain, trois spécialistes à évoquer l'histoire et les enjeux de la pratique du sport féminin.   Nouvelle Calédonie : qui est Louis Le Franc ? Voilà qui ne s'invente pas : depuis le 6 février 2023, le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie (photo ci-dessus) s'appelle Louis Le Franc, un nom qui n'a rien de colonialiste. Sans doute est-il "franc du collier", sera-t-il Franc du Caillou ?. Ce n'est peut-être pas un mauvais bougre, on n'en sait rien. Il paraît qu'il fut "très apprécié" comme préfet d'Indre-et-Loire (entre juin 2015 et octobre 2017), et il fut aussi chargé de restaurer la "paix civile" à Wallis-et-Futuna, lors de la crise coutumière de 2005, avant d'être nommé conseiller technique de l'Outre-mer au cabinet du président Jacques Chirac. Donc, il a de la bouteille et du galon. Officier de l'armée active, option artillerie, diplômé de Saint-Cyr, c'est un "grand serviteur de l’État, chargé en Nouvelle-Calédonie de veiller au "maintien de l'ordre républicain". Il fait ce qu'on lui dit de faire, et on imagine qu'avec Emmanuel Macron, président-girouette de l'En-même-temps, la tâche ne doit pas être facile. De retour de son voyage express-que-je-suis-pressé en Nouvelle-Calédonie, dans l'une de ces formules creuses dont il a le secret, Emmanuel Macron a exclu que "l'apaisement" passe par un "retour en arrière" institutionnel. Mais de quel "retour en arrière" parle-t-il ? Et puis, c'est assez drôle de voir un pyromane-incendiaire appeler à "l'apaisement constructif" ... En d'autres termes, Emmanuel Macron ne reviendra pas sur qu'il a décidé tout seul sans écouter quoi qui que ce soit. Il laisse un mois aux "autres" pour se rendre compte qu'il est le génie incarné. La "stratégie de l'ultimatum" , qu'il appelle ça. Pas sûr qu'en Nouvelle-Calédonie, même avec le dévoué Louis Le Franc, ça passe. Dans Les Échos (25 mai), Jacques Attali, alias "Monsieur je sais tout sur tout et même davantage", voit dans la crise en Nouvelle-Calédonie "un enjeu existentiel" , rien de moins. Le grand manitou n'a pas faux quand il pointe l'importance stratégique du nickel, et l'autre stratégie, maritime et d'influence,que représente "le Caillou" pour la France, mais il me se met le doigt dans l’œil lorsqu'il écrit que "la crise calédonienne est un signal de remise en cause de l'égalité des citoyens" . Jacques Attali brocarde là, allègrement, deux facteurs qui ne sont pas minces : les accords de Nouméa, qui ont reconnu un "droit coutumier", et les droits des peuples autochtones, tels que reconnus par une résolution des Nations Unies (que la France, certes, s'est obstinée à ne pas ratifier). A lire : Patrick Chamoiseau, "Être kanak en Kanaky",
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress . com/2024/05/24/patrick-chamoiseau-etre-kanak-en-kanaky/  Et aussi : « Le personnel politique en charge du dossier calédonien fait mine d’ignorer le poids de l’histoire », entretien avec Isabelle Merle, spécialiste de l’histoire coloniale des territoires du Pacifique ( The Conversation , 22 mai 2024) : https://theconversation.com/le-personnel-politique-en-charge-du-dossier-caledonien-fait-mine-dignorer-le-poids-de-lhistoire-230589 A Mayotte, place nette Pendant ce temps, à Mayotte, l'opération "place nette" se poursuit. Appuyés par la Gendarmerie nationale, les services de l’État ont mené cette semaine une opération de lutte contre la pêche illégale. Elle a permis de détecter et supprimer un chantier illégal de construction de pirogues en résine dans le nord de l'île. Des prirogues en résine ! C'est vrai qu'il y a péril en la demeure pour "l'ordre républicain" ! Compte-rendu francetvinfo / la 1ère : https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/mayotte-place-nette-demantelement-d-un-chantier-illegal-de-construction-d-embarcations-1491056.html   Une histoire, celle de Pauline, esclave . Sur franceinfo.tv, on pourra aussi lire l'histoire de Pauline, connue sous le nom de Pauline Villeneuve, née esclave en Guadeloupe, en 1697. De son enfance, de son temps passé sur l'île, peu d'informations sont connues. Toutefois, le combat qu'elle a mené pour son émancipation et sa liberté font d'elle un personnage historique important, ouvrant des débats juridiques sur la condition des esclaves en France.  https://la1ere.francetvinfo.fr/guadeloupe/pauline-esclave-devenue-religieuse-qui-a-impacte-l-histoire-juridique-de-france-1490234.html Et encore : derrière les barreaux de l’histoire : la vie des esclaves en prison révélée par Bruno Maillard. Pour réprimer les esclaves délinquants ou insoumis, la France a choisi la prison. Les femmes comme les hommes sont couverts de chaînes et contraints à des travaux épuisants, avant d’être éventuellement remis à leur maître, au terme de leur peine. L’État colonial français est alors le garant de l’esclavagisme. Le livre de Bruno Maillard nous fait pénétrer pour la première fois dans l’un des recoins les plus sombres d’une société esclavagiste. S’appuyant sur des archives inédites, il jette une lumière crue sur la vie des esclaves dans les prisons à La Réunion entre 1767 et 1848. https://la1ere.francetvinfo.fr/derriere-les-barreaux-de-l-histoire-la-vie-des-esclaves-en-prison-revelee-par-bruno-maillard-1490237.html   Nouvelles de la Macronie Devant l'abondance du sujet, on remet à une prochaine infolettre. On ne sait pas encore si le récent débat Attal / Bardella devra figurer en pages sportives, rubrique "combats de coqs". Pour aujourd'hui, juste cette information : au lendemain de la Journée mondiale de la biodiversité, les députés macronistes ont fait passer en catimini, le 24 mai à l'Assemblée nationale, un amendement qui limite les poursuites pour atteintes aux espèces protégées. « Votre proposition est indigne face à l’effondrement de 69 % des populations d’animaux sauvages en cinquante ans » , s’est offusquée l’élue écologiste de la Drôme, Marie Pochon, qui annonce que son groupe saisira le Conseil constitutionnel si le texte est définitivement adopté. De la part des députés macronistes, c'est un peu imprudent : qui saura les protéger quand ils feront eux-mêmes partie des espèces en voie de disparition ? Le lit asséché de la rivière Sindphana dans le district de Beed, en Inde, le dimanche 5 mai 2024. Photo Rafiq Maqbool / AP Écologies et Climat Alors là, ça déborde carrément. Infolettre spéciale jeudi prochain. Et il n'y a pas que des bonnes nouvelles. Une bonne nouvelle quand même... Au nom des océans : le tribunal maritime des Nations Unis a tranché mardi dernier en faveur d’un collectif de petits pays insulaires qui lui demandaient de renforcer les obligations climatique des États signataires de la Convention de l’ONU sur les droit de la Mer. Dans un avis lu publiquement, la juridiction a estimé que ce traité imposait une « obligation spécifique de prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir, réduire et maîtriser la pollution marine due aux émissions de gaz à effets de serre » . Les 169 États parties à cette convention, qui a créé ce tribunal basé à Hambourg, en Allemagne, devront tout faire pour réduire leurs émissions afin « d’atteindre l’objectif des Accords de Paris de limiter le réchauffement à 1,5 degrés » , ont détaillé les juges. « C’est une victoire historique pour les petites nations insulaires, qui prouvent leur leadership sur ce défi crucial pour l’avenir de l’humanité » , s’est félicité dans un communiqué la COMIS, l’alliance qui regroupait les requérants. Les États insulaires (Antigua-et-Barbuda, Bahamas, Niue, Palaos, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Tuvalu et Vanuatu), menacés par la montée des eaux, ont saisi cette juridiction pour imposer aux pays pollueurs d’accélérer leur lutte contre le réchauffement climatique. Leurs dirigeants avaient plaidé leur cause devant les juges en septembre dernier. « Sans une action rapide et ambitieuse, le changement climatique pourrait empêcher mes enfants et petits-enfants de vivre sur l’île de leurs ancêtres, notre maison » , avait déclaré le Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Alfonso Browne. Selon le tribunal, les États doivent aussi « protéger et préserver l’environnement marin des impacts du changement climatique et de l’acidification des océans » et « restaurer » les écosystèmes déjà détruits. Et les mesures doivent se baser sur « les meilleurs connaissances scientifiques » , et être appliquées avec une « diligence élevée » , en raison des « risques aigus de préjudice grave et irréversible au milieu marin que font peser ces émissions » . Elles sont totalement indépendantes des promesses que les États ont exprimé lors des COP, car le droit international de la Mer comporte des exigences spécifiques, a également précisé le tribunal. Cette décision inédite analyse sous un nouveau jour la notion de « pollution marine » citée dans la Convention, en y intégrant les gaz à effets de serre. Signée en 1982, le traité impose en effet aux États signataires de « prendre des mesures pour prévenir, réduire et contrôler la pollution du milieu marin, ainsi que protéger et préserver cet environnement » . Est considérée comme « pollution marine » toute « introduction par l’homme, directement ou indirectement, de substances ou d’énergie dans le milieu marin (…) qui entraîne ou est susceptible d’entraîner des effets délétères » , selon ce texte. Selon cette définition « les émissions de gaz à effets de serre constituent bien une pollution marine » , a tranché le tribunal. Ces derniers contribuent au réchauffement et à l’acidification des océans, deux phénomènes détruisant les écosystèmes. « Pour la première fois, une Cour internationale reconnaît que le destin de deux biens communs, les océans et l’atmosphère, sont liés et mis en danger par la crise climatique » , a commenté Nikki Reisch, responsable du Centre pour le développement du droit international de l’environnement (Ciel). Certaines puissances, comme les États-Unis ou la Turquie, ne sont toutefois pas partie à la Convention de l’ONU sur les droits de la mer. Reste que cette décision pourrait être la première d’une série, alors que les actions en justice devant les tribunaux internationaux se sont multipliés ces dernières années. La Cour internationale de justice (CIJ) examine actuellement une demande du Vanuatu pour clarifier les « obligations » des États en matière de changement climatique. Et en janvier 2023, la Colombie et le Chili ont sollicité un avis de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme sur les obligations étatiques en matière de lutte contre l’urgence climatique, au regard du droit international des droits humains. Et aussi : Cultures Livres brûlés et abimés dans une imprimerie de Kharkiv bombardée par la Russie, le 23 mai 2024. Une imprimerie bombardée, c'est aussi la culture que Poutine assassine. L'imprimerie Factor est l'un des plus grands complexes d'impression à cycle complet d'Europe. Elle fait partie du grand holding Factor, qui comprend, entre autres, Vivat, l'une des principales maisons d'édition ukrainiennes, qui possède sa propre chaîne de librairies. Factor compte parmi ses clients non seulement des éditeurs ukrainiens, mais aussi des éditeurs internationaux : Penguin Random House, Simon & Schuster, Hachette Book Group, Macmillan Publishers. Le 23 mai, un bombardement russe a détruit, à Kharkiv, l'imprimerie Factor. Et tué sept personnes qui, ce jour-là, imprimaient des livres pour enfants. C'est là qu'avait été imprimé le journal posthume du poète Volodymyr Vakulenko, dont le corps horriblement torturé a été retrouvé dans une tombe de la forêt d'Izioum à l'automne 2022. Ce journal avait été retrouvé par l'écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, enterré au pied d'un arbre. Victoria Amelina elle-même a été tuée dans un bombardement à Kramatorsk le 27 juin 2023. Les éditions du Vieux Lion publient ces jours-ci, en Ukraine, un recueil de poèmes inédits de Victoria Amelina (couverture ci-dessus) dont nous avons, en premier, parlé en France. On en reparle très vite. Danse et cosmos Planètes, chorégraphie de Jérôme Brabant. Photo Vincent VDH Le cosmos, c'est plus grand que nous. Au Manège-Scène nationale de Reims, le chorégraphe Jérôme Brabant vient de créer Planètes . Une sorte de constellation respirante. On en reparle très vite. En poésie, un chemin d'encre France-Culture s'apprête à supprimer l'unique émission de poésie qui subsistait sur le service public. "Cette émission, même dans son format resserré à une demi-heure hebdomadaire, offrait la seule fenêtre médiatique sur un champ essentiel de la création littéraire, vivier d’écrivains, espace de recherche, d’ouverture. Son animatrice possède une connaissance rare de ce vaste domaine et a toujours su ouvrir la porte à toutes et tous, dans des entretiens qui permettaient, contrairement à tant d’autres émissions, d’évoquer en profondeur la question de la langue, de la création. Poésie et ainsi de suite n’a cessé d’interroger le champ poétique en variant les approches et les esthétiques, les époques abordées, des grands classiques au champ contemporain dans toutes ses nuances, s’ouvrant à la relation avec les autres arts comme à la poésie étrangère, dans des épisodes denses en lien avec l’actualité poétique, littéraire, artistique, sociétale.(...)" Pour protester-pétitionner :
https://www.change.org/p/pour-le-maintien-de-l-%C3%A9mission-po%C3%A9sie-et-ai nsi-de-suite-sur-france-culture Bernard Noël, à Mauregny-en-Haye, en mai 2016. Photo Jean-Marc Adolphe Aux humanités , tant qu' humanités dureront (ce qui n'est pas gagné), personne n'y censurera la poésie. Avec Bernard Noël, aujourd'hui, un chemin d'encre ... En 2006, Bernard Noël entreprend l'écriture d'un poème en vers de "plus ou moins dix-sept pieds" qu'il compte poursuivre jusqu'à son décès. Il lui donne d'abord pour titre Le Jardin d'encre et le rebaptise par la suite Le Chemin d'encre. Il en arrêtera finalement l'écriture en 2018, trois ans avant sa disparition. Beaucoup le considèrent comme son chef-d'œuvre poétique. Au fil du temps, les éditions Cadastre8zéro ont publié plusieurs états de ce poème dans des versions bilingues, avec des illustrations de François Rouan. Elles proposent aujourd'hui le texte seul, ainsi que le voulait l'auteur "après sa fin" :  https://cadastre8zero.com/les-livres/le-chemin-d_encre/   L'ouvrage sera présenté au Marché de la poésie, à Paris, le 19 juin. Extrait : et maintenant il n’y a plus moyen de rapiécer le jour tout ce qui promettait une vie meilleure a détourné la tête le silence règne du côté gauche et cela met toujours plus de blancs dans la pensée dans les yeux qui ne voient plus le sens le passé est revenu en force il a changé de nom il a cassé les vieux jouets sociaux on en devine encore quelques traces petits coups de pinceaux qui autrefois furent des mots le regard n’y cueille que des restes puis reprend l’air il ne sait plus que fut cet acte au fond de lui qui parle avec du silence parfois cela fait un nœud dans la gorge et c’est la brusque certitude d’une pendaison intérieure il faut vivre ensuite malgré ce mort en soi devenir le tombeau qui fait semblant d’être un corps ordinaire on regarde alors sa peau comme le bord d’une misère et maintenant les images s’y mettent qui collent les paupières puis derrière elles mangent toute l’intimité ce peu d’espace où survivait autour du mort un râle de révolte

En Poutinie, ça purge sec

En Poutinie, ça purge sec

Vladimir Poutine au Kremlin à Moscou,le 23 mai 2024. Photi Yuri Kochetkov / AP Quelle mouche a donc piqué Vladimir Poutine, sitot "réélu" à la présidence de la Fédération de Russie ? Après la nomination d'un nouveau ministre de la défense, économiste de formation, plusieurs arrestations ont visé des généraux de haut-rang ainsi que des hauts fonctionnaires du ministère. La corruption, jusqu'ici tolérée voire adoubée, commencerait-elle à fragiliser l'économie de guerre ? Avec, en primes, d'autres nouvelles de cet étrange pays qu'est la Poutinie. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Maintenant, la gabegie, ça suffit. Gabegie, en russe, on dit бесхозяйственность , mais on peut dire aussi коррупция , corruption. Dans l'armée russe, cette corruption est endémique. Et on comprend... Pourquoi les militaires de carrière, qui se dévouent tant pour la sainte patrie, resteraient-ils comme des ballots à regarder briller de tout leur clinquant les oligarques qui ont pillé la richesse russe, sans participer eux aussi à l'open bar qui a suivi la perestroïka, les médailles, c'est bien beau, mais la thune, c'est quand même mieux. Sergueï Choïgou, alors ministre de la défense, à Moscou, le 21 juin 2023. Photo Aleyev Yegor / Tass. Comment se priver quand en plus, c'est Sergueï Choïgou, le pote à Poutine jusqu'à peu ministre de la Défense, qui organisait pour le tsar des bains de sang de jeune cerf, qui a été le premier à montrer l'exemple, si on peut parler d'exemple. Sergueï Choigou, que feu Evgueni Prigojine, le chef du Groupe Wagner, avait gentiment qualifié de "salope", ne gagnait officiellement que 10 millions de roubles annuels (environ 100.000 €). Bien, mais quand même un peu juste pour posséder six biens immobiliers (dont une maison et un appartement de 500 m² chacun), avoir acheté à l'une de ses filles, Ksenia, deux terrains et un appartements pour une valeur de 27 millions de dollars dans le luxueux quartier de Barvikha, dans la banlieue chic de Moscou. Sans parler de son épouse, de son autre fille, qui est tous les quatre matins en vacances à Dubaï, etc. Avant d'être à la défense, de 2012 à hier, Choïgou a été en charge pendant 18 ans, de 1994 à 2012, du ministère des Situations d'urgence qui est, de notoriété publique, le plus corrompu de toute l'administration russe. Les "situations d'urgence", ça rapporte énormément... Au ministère de la Défense, s'il n'a pas personnellement puisé dans la caisse (on n'a à ce jour aucune preuve), il a couvert dans les grandes largeurs son bras droit, rien moins que le vice-ministre de la défense, Timur Ivanov, qui aurait détourné plus de 12 millions de dollars. Timur Ivanov, qui a fait ses débuts dans le secteur des carburants et de l'énergie, a notamment été chargé de grands chantiers au sein du ministère de la défense tels que la cathédrale principale des forces armées russes, le parc à thème Patriot Park, le cosmodrome de Vostochny et, plus récemment, la "restauration" de Marioupol. L'ex vice-ministre de la défense, Timur Ivanov, avec son épouse, Svetlana Zakharova en 2011. Photo Valery Levitin / Kommersant En 2022, la fondation anti-corruption d'Alexeï Navalny avait publié une enquête sur Ivanov et sa femme Svetlana, qui révélait notamment leurs vacances somptueuses en Europe (où ils louent des villas et des yachts de luxe) et leur propriété d'un manoir dans le centre de Moscou. Deux autres personnes ont été arrêtées en même temps qu'Ivanov : Sergueï Borodin, un ami dont l'entreprise aurait construit la maison de campagne du vice-ministre dans la région de Tver, et Alexander Fomin, le copropriétaire de la principale entreprise de construction travaillant aujourd'hui Marioupol. L'interpellation de Timur Ivanov, début mai, n'est pas la moins spectaculaire d'une opération qui a des allures de (petit) coup de pied dans la fourmillière. Accusés de corruption ou de fraude, plusieurs haut gradés ont été arrêtés en un mois, dont le chef adjoint de l’état-major, le général Ivan Popov. Figurent également dans la charette :  le général Vadim Chamarine, chef adjoint de l’état-major, chargé des transmissions ; Vladimir Verteletski, chef du département de l’approvisionnement du ministère de la Défense ; ou encore le chef de la direction principale du personnel du ministère, le lieutenant-général Yuri Kuznetsov. On en conviendra : ce n'est pas du menu fretin. Andreï Beloussov, qui succède à Sergueï Choïgou au ministère de la défense de la Fédérationde Russie. Photo DR. Quel sens donner à cette "purge" soudaine dans la hiérarchie militaire et au sein de l'adminisrtation du ministère de la défense ? Selon la politologue Ekaterina Schulmann, citée par Le Monde :  « Il est hors de question pour le Kremlin de voir les militaires acquérir trop de pouvoir ou d’autorité. » Soit. Mais pourquoi Poutine mettrait-il soudainement un frein à une corruption qu'il a jusqu'ici couverte pour ne pas dire adoubée ? Il y a peut-être une explication plus triviale. Le successeur de Choïgou au ministère de la défense s'appelle Andreï Beloussov. C'est, parait-il, une "forte tête", peu enclin à accepter les avis divergents. C'est surtout un économiste de formation, qui n’a jamais servi dans l’armée et n’a aucun lien connu avec le secteur militaire. De 2012 à 2013, Belooussov a été Ministre du Développement économique. de 2012 à 2013, il a ensuite travaillé au sein de l'administration présidentielle en tant que conseiller de Poutine pour les questions économiques. Dans la langue de bois qu'il affectionne, Dmitri Peskov, le toutou-porte-parole du Kremlin, a justifié ce choix (d'un civil) par «  la nécessité d'introduire des innovations dans les activités de défense, et pour faciliter l'intégration de la défense et du civil au sein de l’économie russe. » En réalité, le choix d'Andreï Beloussov répond à une autre "nécessité". Quoiqu'en dise le tsar du Kremlin, le double poids des sanctions occidentales et des pertes en Ukraine (humaines et matérielles) commencent à sérieusement miner l'économie russe. Pour soutenir un effort de guerre que Poutine inscrit désormais dans la durée (plus question de"blietzkrieg"), il va falloir commencer à gratter les fonds de tiroir, y compris, donc, si ces "fonds de tiroir" emplissent frauduleusement les poches de la hiérarchie militaire. Poutine est sans doute acculé à une telle "extrêmité", mais c'est un choix risqué. Au sein de l'armée russe, le général Ivan Popov était respecté et jouissait d'une certaine popularité. Son arrestation passera-t-elle comme une lettre à la poste ? Certains experts estiment aujourd'hui qu'une révolte des généraux est assez vraisemblable. » On verra bien. Le feuilleton est loin d'être fini... J-M. A. Bons baisers de Moscou (autres nouvelles de Poutinie)   Chair à canon. En Russie, non seulement les condamnés sont recrutés pour la guerre, mais aussi les suspects et les accusés dans les affaires pénales, comme l'a découvert le service russe de la BBC. « Les seules personnes qui ne sont pas emmenées à la guerre désormais sont celles accusées de terrorisme, de trahison, de sabotage, particulièrement graves, et de certains crimes sexuels. Les autres sont tous très rapidement expédiés sur le terrain de "l'opération militaire spéciale. » Le recrutement s'effectue selon le schéma suivant : dans un premier temps, les suspects et les accusés sont informés de la possibilité d'aller au front au lieu de participer au procès. Si une personne impliquée dans une affaire pénale accepte de s'enrôler dans l'armée et que l'armée est prête à accepter un tel candidat, le commandant de l'unité demande à l'enquête de suspendre l'examen de l'affaire.   Retour du front. Un nouveau reportage long format réalisé par les journalistes de BBC Russie Elizaveta Fokht et Nina Nazarova décrit la menace de violence domestique que représentent les soldats russes de retour au pays. Leur récit se concentre sur les expériences d'une mère de 30 ans de la région de Tyumen dont le concubin, Ilya Reshilov, a commencé à abuser d'elle, de leurs enfants et de sa mère après avoir servi en Ukraine avec le groupe Wagner pour échapper à une peine de neuf ans de prison pour avoir tué un homme au cours d'une bagarre. Une nuit, alors qu'il était ivre, il a même menacé de décapiter sa femme, affirmant qu'elle avait le "visage d'une Ukrainienne", et a juré que ses camarades du groupe Wagner le sauveraient de toute punition. Après minuit, quelques nuits de menaces de mort et d'agressions plus tard, la femme d'Ilya a fini par le dénoncer à la police, mais les agents ne se sont pas précipités sur les lieux et ont attendu jusqu'au lendemain midi. Il a finalement été condamné à six ans de prison et sa femme a déménagé avec leurs enfants, mais Ilya serait aujourd'hui de retour en Ukraine, un soldat libéré de prison une fois de plus. L'enquête de la BBC Russie décrit également les tendances générales en matière de violences domestiques commises par des soldats (dont beaucoup sont des condamnés violents libérés prématurément) qui rentrent chez eux avec un syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Le gouvernement russe s'est montré réticent à étudier la question, et encore moins à consacrer des ressources aux soins psychologiques pour les anciens combattants ou aux soins de santé préventifs. Le consensus qui règne au sein des autorités affirme que la recherche occidentale fait preuve d'"hystérie quant au nombre possible de troubles post-traumatiques". https://www.bbc.com/russian/articles/ckddv72gk7eo     Comment déserter l'armée russe Une nouvelle enquête du magazine d'investigation The Insider décrit l'augmentation des désertions dans l'armée russe. Les raisons les plus courantes de quitter l'armée russe sont l'épuisement dû à la guerre, les problèmes d'approvisionnement et les ordres suicidaires des commandants. Les soldats s'enfuient généralement pendant les permissions, les hospitalisations et les redéploiements. Au début de la guerre, la désertion était étroitement associée aux minorités ethniques, et les plus grands cas de désertion massive se sont produits dans les unités du groupe Wagner et de "Storm-Z", qui étaient principalement composées de condamnés recrutés. Plus récemment, selon The Insider , les déserteurs signalent que les attitudes de leurs proches en Russie ont changé et qu'il est devenu plus facile de les réconcilier avec leur décision de fuir l'armée et la guerre. https://theins.ru/obshestvo/271614     Comment la Russie utilise une flotte secrète de navires pour transporter du pétrole autour du globe Cherchant à échapper aux sanctions et à contourner le plafonnement des prix du pétrole par le G7, la Russie a commencé à utiliser une flotte clandestine de pétroliers d'occasion décrépits pour transporter clandestinement du pétrole dans le monde entier. Ces navires, immatriculés au nom de sociétés-écrans étrangères, transportent le pétrole vers des acheteurs disposés à faire fi du plafond fixé par le G7. Si ce système a permis au Kremlin de continuer à vendre du pétrole à des prix plus élevés, le choix pourrait être plus politique que financier. Le média indépendant iStories s'est penché sur les raisons qui ont poussé la Russie à créer sa propre flotte fantôme et a découvert comment le réseau fonctionne et ce que l'Occident fait pour l'arrêter. https://theins.ru/obshestvo/271614   Les juges russes ordonnent de plus en plus de traitements psychiatriques obligatoires pour les dissidents politiques. Les juges russes ont condamné cinq fois plus de condamnés dans des "affaires politiques" à un traitement psychiatrique obligatoire l'année dernière qu'au cours des deux années précédentes. Les juges ont envoyé au moins 25 accusés dans des "affaires politiques" dans des hôpitaux psychiatriques en 2023 et au moins huit accusés au cours des 4,5 premiers mois de 2024 (les affaires politiques concernent des condamnations pour des "lois pénales répressives", notamment "incitation à l'extrémisme", "justification du terrorisme", "discrédit de l'armée", "diffusion de désinformation", "appel à des sanctions contre des ressortissants et des entités russes", etc.). Le recours croissant du système judiciaire russe au traitement psychiatrique obligatoire n'est pas encore aussi répandu que l'était cette pratique à l'époque des dissidents soviétiques. Mais cette tendance à de quoi inquiéter. https://www.agents.media/prinuditelnoe-lechenie-stali-primenyat-v-pyat-raz-chashhe-k-figurantam-politicheskih-del-s-2023-goda/   Reconnaissance faciale : "En Russie, on scrute le comportement des profs et des élèves face à la guerre" Le Kremlin utilise des technologies variées pour étendre son influence, analyse Julien Nocetti, chercheur à l’IFRI : « Le cycle entamé avec la pandémie de Covid puis l’invasion de l’Ukraine a permis à la Russie de tester différents outils de contrôle, notamment des technologies de reconnaissance faciale. Aujourd’hui, celles-ci maillent les grands centres urbains du pays, à commencer par Moscou. Il y a des caméras de reconnaissance faciale dans une partie des écoles du pays, pour vérifier le comportement des enseignants et des élèves, le regard qu’ils portent sur la guerre. Cela fait l’objet de coopérations étroites entre des acteurs nationaux comme Ntechlab et des entreprises chinoises comme Huawei et Dahua. » L'Express , 25 mai 2024. Le philosophe Ivan Ilyin, sympathisant des fascistes italiens et des nationaux-socialistes allemands, dont Vladimir Poutine s'est réclamé à plusieurs reprises. Les étudiants de l'Université d'État de Moscou ont exigé que la plaque commémorative du philosophe Ivan Ilyin soit retirée du bâtiment de leur université. Une plaque commémorative en l'honneur d'Ilyin, sympathisant avec les fascistes italiens et les nationaux-socialistes allemands, est accrochée au mur du bâtiment de l'Institut d'études asiatiques et africaines, rue Mokhovaya à Moscou. Les étudiants de l'Université d'État de Moscou ont lancé une pétition déjà été signée par plus de 30.000 personnes : « Nous exigeons que la plaque commémorative dédiée à Ivan Ilyin soit retirée, afin que l'Université d'État de Moscou puisse ainsi démontrer un digne exemple de lutte contre la propagande de l'idéologie fasciste! » . Ce centre universitaire est dirigé par le théoricien d'extrême droite Alexandre Douguine, qui conseille le Kremlin sur les questions idéologiques. Ivan Ilyin a été cité et nommé à plusieurs reprises parmi les philosophes les plus proches de lui par Vladimir Poutine. Sur Ivan Ilyin, texte (en anglais) de l'historien Timothy Snyder : https://makeheadway.com/blog/ivan-ilyin-putins-philosopher-of-russian-fascism/

Joseph Beuys, l'artiste et le coyote

Joseph Beuys, l'artiste et le coyote

Joseph Beuys dans son atelier à Düsseldorf, le 26 juin 1967. Photo Horst Ossinger Pour mémoire : il y a 50 ans, dans une galerie new-yorkaise, Joseph Beuys s'enfermait pendant une semaine avec un coyote. I Love America and America Loves Me : cette performance est restée dans l'histoire de l'art, tout autant qu'elle a forgé la légende de l'artiste. En revanche, on ne sait pas ce qu'est devenu "Little John", le coyote... Le critique d'art Anton Khitrov explique comment l'apprivoisement de l'animal "sauvage" s'inscrit dans la mythologie personnelle de Beuys, et pourquoi il est impossible de percevoir cette performance aujourd'hui de la même manière qu'il y a 50 ans.   Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI le 23 mai 1974, Joseph Beuys entamait à New York sa plus célèbre performance, I Love America and America Loves Me ("J'aime l'Amérique et l'Amérique m'aime"). Pendant une semaine, il a vécu dans une cage avec un coyote nommé "Little John", qui, à la fin du projet, s'était tellement habitué à l'artiste qu'il lui permettait de le toucher. Joseph Beuys est arrivé à Broadway, à la galerie que venait d'ouvrir son compatriote et ami René Block, dans une ambulance, emmitouflé dans une couverture en feutre. C'était en 1974, les États-Unis faisaient la guerre au Viêt Nam et la discrimination raciale était endémique - l'artiste ne voulait donc pas fouler le sol américain. Il accepte de répondre à l'invitation de René Block, à condition d'être sorti de l'avion sur une civière et d'être amené à la galerie.   "J'aime l'Amérique et l'Amérique m'aime" : Beuys donne au projet un titre sarcastique. En plus de la civière, le Beuys exige un coyote vivant. À part eux, il n'y a que de la paille, des journaux et divers accessoires utilisés par l'artiste pour communiquer avec le coyote, comme une canne en bois et des gants. Le public assiste à la performance à travers les barreaux de la cage. Le critique John Russell assure que Beuys ne quittait pas la galerie, même la nuit.   Au début, le coyote n'aimait pas la compagnie de cet étrange voisin, qui lui enveloppait la tête de feutre et pointait son bâton dans sa direction. Mais l'animal finit par s'habituer à l'homme et se laisse même toucher. Beuys a choisi le coyote parce qu'il joue un rôle important dans la culture des Amérindiens. Cependant, le coyote ne représentait probablement pas un groupe spécifique de personnes dans la performance, ni une espèce spécifique d'animal, mais "l'autre" au sens le plus large du terme. L'artiste a cherché à prouver, par sa propre expérience, qu'il n'y a pas de différences entre les êtres vivants qui devraient nécessairement mener au conflit. Joseph Beuys, I Like America and America Likes me, 1974   La performance peut être interprétée d'une autre manière. La bête sauvage apprivoisée est l'une des images préférées de la culture chrétienne. Cette histoire se retrouve dans l'Ancien Testament : le roi perse Darius jette le prophète Daniel dans un fossé peuplé de lions, mais les prédateurs ne le touchent pas. L'histoire de l'amitié entre un homme et un lion, que ce dernier guérit de ses blessures ou débarrasse d'une écharde, est passée de l'ancienne légende romaine aux biographies de saints chrétiens - Gerasimos et Jérôme. On retrouve un motif similaire dans la tradition orthodoxe russe, mais les lions sont naturellement remplacés par des ours - Sergius of Radonezh et Seraphim of Sarov auraient partagé un repas avec eux. Toutes ces légendes racontent, en substance, le retour au paradis : près de l'homme juste, la nature redevient ce qu'elle était avant la chute dans le péché - sereine et sûre. Il n'est pas surprenant que Joseph Beuys ait voulu être le héros de cette histoire ancienne : la composition de sa propre hagiographie a presque été le projet principal de sa vie. En 1965, par exemple, il a présenté la performance How to Explain Paintings to a Dead Hare ("Comment expliquer des peintures à un lièvre mort") : l'artiste se promène dans la galerie Schmel vide de Düsseldorf avec la carcasse d'un animal, lui montre une peinture et lui murmure quelque chose - tout comme saint François d'Assise qui, selon la légende, prêchait aux oiseaux (le public regardait la performance à travers les fenêtres).   Classique de l'art moderne, Beuys savait tout ce qu'il faut savoir sur l'art de créer des légendes, ce qui a en partie fait de lui l'artiste allemand le plus important du XXe siècle. Comme pour tout héros de la culture populaire, l'histoire de ses origines est remarquable. Beuys a grandi dans l'Allemagne hitlérienne. En 1941, il s'engage comme volontaire dans la Luftwaffe. L'année suivante, son avion est abattu au-dessus de la Crimée. L'artiste a raconté que des Tatars de Crimée l'avaient ramassé et l'avaient emmené à l'extérieur. Ils ont enduit ses blessures de graisse et l'ont enveloppé dans du feutre pour le garder au chaud. Des années plus tard, Beuys a commencé à fabriquer des objets d'art à partir de feutre et de graisse. En fait, l'histoire est plus prosaïque : l'avion s'est bel et bien écrasé, mais c'est une équipe de recherche allemande, et non les Tatars, qui a sauvé le futur artiste. Malgré tout, l'histoire fut un succès, car elle s'inscrivait dans l'archétype du héros mourant et ressuscitant : le soldat nazi s'effaçait, et à sa place naissait un artiste moderne.   On en sait beaucoup moins sur le second participant à la performance new-yorkaise - le coyote - que sur l'artiste. La seule chose dont nous sommes sûrs est son nom. Beuys l'a appelé "Little John" - peut-être en l'honneur du compagnon de Robin des Bois, avec lequel le hors-la-loi s'est d'abord battu à coups de bâton, puis s'est lié d'amitié. D'autres informations sont contradictoires. L'écrivaine Elena Pasarello, qui a consacré une chronique à "Little John" dans The Paris Review , affirme que le coyote, contrairement à ce qu'ont dit les journalistes, était probablement apprivoisé et non sauvage. Caroline Tisdall, critique et amie de Beuys qui a photographié le spectacle, a confué à Elena Pasarello que l'animal provenait d'un ranch du New Jersey. Personne ne se souvient de ce qu'il est advenu de "Little John" après la représentation.   L'œuvre de Beuys était aussi organique que possible pour l'époque. Dans ces années-là, les artistes admiraient tout ce qui était authentique et véritable, d'où l'intérêt pour les animaux. Cinq ans avant la performance avec le coyote, l'un des chefs de file du mouvement italien arte povera, Yannis Kounellis, avait exposé une douzaine de chevaux vivants au bout d'une longe dans la galerie LʼAttico de Rome : le projet s'appelait Douze Chevaux . Toutes sortes de pratiques dangereuses voire traumatisantes (y compris celles des artistes eux-mêmes) étaient également à l'ordre du jour, ainsi que des références à la culture chrétienne : le martyr souffrant pour ses croyances servait de modèle aux performeurs de l'époque. L'exemple le plus typique est celui de Chris Burden qui, la même année, en 1974, s'est crucifié sur le capot d'une voiture. Oleg Kulik grogne dans sa cage à la galerie Deitch Projects à New York. 23 avril 1997. Photo Reuters   Néanmoins, c'est la performance de Beuys, qui combinait avec succès tous les signes de l'époque, qui est devenue un classique que l'on cite. Par exemple, en 1997, l'artiste russe Oleg Kulik a présenté au centre Deitch Projects de New York la performance I bite America  and America bites me ("Je mords l'Amérique et l'Amérique me mord"). Kulik y jouait le rôle d'un "homme-chien", courant à quatre pattes, aboyant et s'élançant vers le public. En 2008, le metteur en scène italien Romeo Castellucci a monté une représentation d'Inferno pour le festival d'Avignon, dans laquelle il faisait référence non seulement à la Divine Comédie de Dante Alighieri, mais aussi à Beuys. Au début de la représentation, Castellucci revettait une combinaison de protection, puis des chiens bergers allemands se sont déchaînés sur lui. Romeo Castellucci, Inferno , deSingel, Anvers, 6-9 mai 2009 Bien sûr, un demi-siècle plus tard, nous ne pouvons plus percevoir la performance de Joseph Beuys de la même manière que le public l'a fait en 1974. Pour paraphraser le super-héros Rorschach du film Watchmen , ce n'est pas l'artiste qui a été enfermé avec le coyote, mais le coyote avec l'artiste - et aujourd'hui, il est difficile de fermer les yeux. Si l'un de nos contemporains reproduisait l'œuvre de Beuys, il serait certainement critiqué pour cruauté envers les animaux. C'est exactement ce qui est arrivé il y a neuf ans à Yannis Kounellis lorsqu'il a recréé son projet de douze chevaux à la galerie new-yorkaise Gavin Brownʼs. Le dernier jour de l'exposition, des défenseurs des droits des animaux sont venus protester à la galerie : sur l'une des affiches, on pouvait lire "Modern Slavery" ("esclavage moderne").   Le fait de l'exploitation - et la "collaboration" entre Beuys et "Little John" ne peut être appelée autrement - compromet et renverse l'idée de performance. Si l'on en tient compte, il ne s'agit pas d'un projet anticolonial, mais d'un projet colonial. Après tout, que s'est-il réellement passé ? Un Européen blanc s'est rendu sur un continent étranger et, pour son profit personnel, a forcé des "habitants" locaux à faire quelque chose qu'ils n'avaient manifestement pas l'intention de faire.   En général, lorsque nous humanisons d'autres espèces ou que nous leur attachons nos propres associations dictées par la culture - par exemple, en considérant le coyote comme une métaphore de n'importe quoi - cela ne fait que nous empêcher de comprendre ces créatures. Ainsi, lorsque les artistes travaillent avec des animaux aujourd'hui, ils essaient généralement de les voir comme des animaux, et non comme des signes et des symboles. Rimini Protokoll, Win-Win , installation immersive avec méduses à l'exposition Eco-Visionaries à la Royal Academy of Arts. Londres, 20 novembre 2019. Photo Hollie Adams L'installation Win-win du groupe germano-suisse Rimini Protokoll en est un bon exemple : les spectateurs y observent des méduses dérivant dans un aquarium tandis que des voix dans des écouteurs leur parlent de ces créatures. Les méduses n'ont pas une histoire culturelle aussi riche que les bêtes de proie ou les chevaux, mais cela n'a pas d'importance, car elles sont intéressantes en tant que telles, en tant que créatures rares qui profitent de la crise climatique. Il est important de noter que les créateurs du projet comprenaient non seulement des artistes, mais aussi des zoologues, dont un spécialiste de l'élevage d'animaux marins. Le meilleur modèle d'interaction entre l'art contemporain et la nature a peut-être été offert par l'artiste conceptuel américain John Knight dans son projet The Right to Be Lazy . Depuis 2009, cette œuvre est exposée au musée Hamburger Bahnhof de Berlin. En ce moment, des œuvres de Joseph Beuys provenant de la collection du musée - dont une documentation sur la performance I Love America and America Loves Me - y sont exposées afin que les visiteurs puissent comparer les approches des deux artistes. La gare de Hambourg, devenue musée d'art moderne. Photo Adam Berry / Wikimedia Commons The Right to Be Lazy est essentiellement un manuel d'instruction pour le jardin. Il s'agit de l'instruction la plus simple au monde : sa seule exigence est de ne pas toucher à la pelouse devant le musée. Pour être précis, la haie basse peut être entretenue, mais la parcelle de terre ronde qui l'entoure doit rester intacte. Les visiteurs qui ne connaissent pas le projet de Knight se plaignent régulièrement de cette "négligence", mais l'équipe de la Hamburger Bahnhof campe sur ses positions : depuis 15 ans, les plantes de la cour du musée ne sont plus divisées entre "mauvaises herbes" et "plantes cultivées". C'est ainsi que la pelouse, symbole de l'apprivoisement de la nature, est devenue au contraire une vitrine de son émancipation. C'est exactement ce qui se passe dans le film Architekton de Viktor Kosakovsky, où le protagoniste - l'architecte Michele De Lucchi - marque sur son terrain un endroit où les gens n'ont pas le droit d'entrer.   Joseph Beuys n'est certainement pas à blâmer pour son indifférence à la nature. Au contraire, il appelait à l'autonomisation des animaux et parlait de la responsabilité de l'homme à l'égard de tous les êtres vivants. L'un des derniers projets de l'artiste, réalisé en 1982, s'inscrit généralement dans la catégorie de l'éco-activisme : il s'agit d'une œuvre inachevée intitulée 7000 Oaks , dans laquelle Beuys parcourt l'Europe en persuadant les habitants de planter des arbres. En outre, en 1980, il a participé à la conférence fondatrice du parti vert - qui fait aujourd'hui partie de la coalition au pouvoir en Allemagne - et s'est ensuite présenté au Parlement européen et au Bundestag. Certes, le spectacle avec le coyote laisse aujourd'hui une impression controversée, mais c'est le résultat d'un changement idéologique auquel l'artiste lui-même a participé. Anton Khitrov Traduction pour les humanités : Dominique Vernis (Anton Khitrov est critique de théâtre. Diplômé du département d'études théâtrales du GITIS à Moscou, en 2015, Il écrit sur le théâtre et la culture contemporaine pour le journal Vedomosti , les sites web Meduza , Colta , Esquire , le magazine Vogue et d'autres publications. En 2015, il a été rédacteur en chef adjoint du site web TeatrALL, et en 2016-2017, il a été rédacteur de la rubrique culture du site web The Village .) Prolongements En mai 2021, le poète Patrick Beurard-Valdoye avait organisé, à l'Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Lyon, une journée d'études pour commémorer le centenaire en mai 2021 de Joseph Beuys (ce fut alors le seul événement de ce type en France). L'enregistrement de cette journée d'études peut être visionné sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=z0neIw91IpE Patrick Beurard-Valdoye évoque également la fugure de Joseph Beuys dans l'ouvrage Lamenta des murs, paru en avril 2024 aux éditions Flammarion : "La présence en Irlande de Joseph Beuys, comme celle d’Ivan Illich, peuvent surprendre. Ayant travaillé avec sérieux sur l’œuvre de Beuys — dans une « autre vie » comme critique puis historien d’art, avant d’en faire un protagoniste dans trois des volumes du Cycle des exils — je peux dire que mes recherches se sont orientées avec bonheur vers une terre longtemps délaissée : l’Irlande. Ce qui me préoccupe dans Lamenta des murs , c’est le pédagogue mettant au point un mode de transmission d’une expérience artistique, basée sur l’énergie et la forme de la parole. A Düsseldorf bien sûr, mais ensuite, dans le cadre de son Université internationale libre pour la créativité, dont les deux pôles sont une Documenta à Kassel (bien connu des spécialistes) et Dublin, Belfast et Cork (mal connu). C’est par exemple en Irlande qu’il va mettre au point la logique de ses tableaux-conférences." https://www.collateral.media/post/patrick-beurard-valdoye-les-mots-pour-dire-la-fable-vraie

"L'iranité", une forme d'ethnocide

"L'iranité", une forme d'ethnocide

Célébration de Nowruz, le Nouvel An kurde, dans le village de Palangan, Kurdistan d’Iran. Photo Salar Arkan/Wikimedia Commons La mort du président Raïssi, alias "le boucher de Téhéran", ne changera rien à l'affaire. Le régime des mollahs, auquel certains militants pro-palestiniens trouvent des vertus, survit au prix d'une terrible répression, confiée aux sinistres "gardiens de la révolution" et aux "tribunaux" : déjà 235 exécutions depuis le début de l'année 2024. Les minorités ethniques, comme les Kurdes, ou religieuses, comme les Baha'is, sont tout particulièrement dans le viseur de ce qu'il faut bien nommer un ethnocide. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Ils l'ont tellement frappée qu'elle tomba, victime d'une hémorragie cérébrale. Les sinistres agents de la "police des mœurs" l'avaient arrêtée, au milieu de sa famille, car elle ne portait pas le voile selon les normes vestimentaires édictées par l'Ayatollah Khamenei. Un peu trop décontractée, cette Masha, avaient-ils jugé. « Nous l'arrêtons, juste pour un rappel au règlement » , avaient-ils affirmé en l'embarquant. Sa famille la retrouva à la morgue, couverte d'hématomes. Les Gardiens de la Révolution avaient battu à tour de bras et fait plonger dans le coma cette jeune femme de 22 ans. (1) L'assassinat de Jina Masha Amini, kurde iranienne, le 16 septembre 2022,  déclencha une vague de protestations qui dure encore aujourd'hui. Cette mobilisation, d'une ampleur et d'une durée inédites, débuta au Kurdistan iranien, notamment à Saqqez et Sanandaj, la capitale kurde, avant de gagner le reste du pays. « La province, à majorité sunnite, est particulièrement scrutée par le régime chiite puisque les femmes y revendiquent une plus grande liberté », remarquent Balthazar Arminjon et Louise Charrier, chercheurs en géopolitique et spécialistes de l'Iran . « C’est également au Kurdistan que sont dénombrées les premières victimes de la vague de répression que le régime engage contre les manifestants. » (2) Au cri de «  Femme, Vie, Liberté  », les manifestations contre la dictature des mollahs s'étendirent à toutes les villes et universités de l'Iran. Dans le sud, dans le Sistan-Balouchistan, après la prière du vendredi, le 30 septembre 2022, des centaines de manifestants parcoururent les rues de la ville de Zahédan. Les milices du régime tirèrent et tuèrent 90 personnes. Ce "vendredi sanglant" marquera les iraniens de toute confession. Curieusement, en France, les étudiants de Sciences-Po prompts à s'enflammer pour la cause palestinienne et à vanter la "résistance" du Hamas, inféodé au régime de Téhéran, ne semblent guère avoir entendu la plainte de la jeunesse iranienne. Il est vrai qu'on y porte fièrement le keffieh sur la tête ou le voile. Avec une certaine ostentation même. Curieux univers où les persécutés souhaitent se libérer, au risque de leur vie, du talon de fer de la dictature, tandis que de jeunes privilégiés tentent de s'encager ! La voie leur est désormais ouverte. Lundi 29 avril 2024, le président de l'université de Shiraz, Mohamed Mozni, a déclaré accueillir les étudiants américains et européens exclus de leur université ! Espérons que ces jeunes "persécutés" sauront saisir cette chance inespérée d'aller étudier sous le regard éminemment bienveillant de l'imam Khomeiny... Là-bas, les miliciens du régime, les sinistres gardiens de la révolution, ont réprimé toutes les manifestations en tirant à balles réelles sur les manifestants et en ont emprisonné à tour de bras (2). Et la peine de mort turbine à plein régime. l'ONG Iran Human Rights dénombre déjà 235 exécutions depuis le début de l'année 2024, 8.064 depuis 2010 ! Le prochain sur la liste devrait être un jeune juif de 20 ans (2), Arvin Ghahremani, dont l'appel vient tout juste d'être rejeté par la Cour suprême. Le 15 mai dernier, Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur de Iran Human Rights, a indiqué qu'au moins 103 personnes avaient été exécutées dans les prisons iraniennes au cours des 28 jours précédents. « Le silence de la communauté internationale est inacceptable et doit cesser » , a-t-il ajouté. Selon Amnesty International, après la Chine, l'Iran est le second pays au monde quant au "record" d'exécutions. Les "minorités ethniques" représentent un fort contigent de ces exécutions. (voir ci-dessous : Balthazar Arminjon et Louise Charrier, "Les minorités en Iran : un enjeu national et géopolitique", 7 pages, avril 2023) La tragédie kurde Un fait d'importance est à signaler dans la violence sadique exercée contre Misha Jina. Elle faisait partie de la communauté. kurde. Une minorité de six millions de personnes particulièrement persécutée par les Mollahs et les dictatures turque, syrienne, là où ils ont le malheur de vivre. Paradoxalement, c'est en Irak, grâce à l'intervention américaine, que les Kurdes peuvent jouir de nombreuses libertés politiques et culturelles. J'ai pu le constater au début des années 2000. J'étais parti à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, avec deux autres professionnels, missionnés par le Quai d'Orsay pour donner des cours aux journalistes de la naissante télévision kurde, Zarzos. En arrivant à l’hôtel Hilton, au cœur de la ville, j'eus la surprise de voir flotter un drapeau rouge, frappé de la faucille et du marteau, au dessus d'un bloc d'immeubles, à 100 mètres de là. Interloqué, je demandai à notre guide ce qu'il en était. «  Mais c'est le siège du Parti communiste kurde. Vous savez , ils ont des députés à l'Assemblée  », me répondit-il, étonné de mon étonnement. Ainsi, l'intervention de l'impérialisme américain avait sauvé de l'extermination ce parti, autrefois clandestin et pourchassé sauvagement par Saddam Hussein, avec l'approbation tacite des dirigeants soviétiques, les amis de Saddam ! Quel monde complexe ! Lors du dixième anniversaire de la révolution du Rojava, en juillet 2022. Source : kurdistan-au-feminin.fr Le destin tragique des Kurdes reste méconnu. Nous avons déjà oublié leur apport décisif de 2003 à 2017, dans la défaite de l’État islamique. Les puissances occidentales, dont la France, ont lâché (il y a du lâche là dedans) leurs alliés. Ils ne trouvent rien à redire, par exemple, à l'agression armée du dictateur turc Erdogan contre les zones kurdes du Rojava, administrées depuis le 12 novembre 2013 par le principal parti kurde syrien, le Parti de l'Union démocratique (PYD). Cette organisation est proche, sur le plan des idées, du PKK ( le parti des travailleurs du Kurdistan) qui combat, lui, en Turquie. Le leader,de ce parti, Abdullah Öcalan, croupit dans les geôles d'Erdogan, à l'isolement, depuis 1999 ! Nous sommes trop peu nombreux à nous souvenir du rôle essentiel joué par les bataillons féminins, ces "unités de protection de la femme" (YPJ) qui semèrent la peur parmi les assassins de Daesh (Être tué au combat par une femme vous prive du paradis et de ses 72 vierges, déplorent ces délirants). Le film-reportage Sœurs d'armes , de Caroline Fourest, en raconte avec efficacité l'épopée (bande-annonce ci-dessous). Les femmes kurdes en Syrie représentaient 35% des combattants. Il ne s'agit pas là d'un hasard. Depuis toujours, l’égalité homme -femme fait partie de la culture kurde. Les 35 ou 40 millions d'habitants (c'est selon) du Kurdistan vivent dans des régions montagneuses écartelés entre quatre États, Iran, Syrie, Turquie et Irak. Dans ce dernier pays, ils jouissent d'une large autonomie à l'intérieur de l’État irakien. Ils sont persécutés partout ailleurs. Pour avoir traversé en voiture la région kurde en Turquie, de la ville de Diyarbakir jusqu' à la frontière irakienne, je peux témoigner de la présence vigilante des militaires, omniprésents, emprisonnant derrière des barbelés en continu, une grande partie du territoire et patrouillant, doigt sur la gâchette, dans des jeeps, dans toutes les villes et villages de ce Kurdistan sous la botte. (4)   Reniement de la parole donnée Ce combat kurde pour l'indépendance s'est accentué depuis un siècle à la suite de la chute de l' Empire ottoman qui gouvernait l'ensemble de la région depuis le XIIIe siècle. Allié de l'Empire germanique dans la guerre de 14 -18, défait, il subit une mise à mort, dépecé par les vainqueurs. En 1920, les puissances signataires du  Traité de Sèvres (les alliés de la première guerre mondiale) décidèrent de l'autonomie des provinces kurdes avec, à terme, la création d'un État kurde indépendant. Ce traité, signé, ne sera jamais appliqué. Et, en 1923, Mustafa Kemal, le tant vanté leader laïc turc, obtint des participants à la réunion de Lausanne, chargé de préciser les frontières de son État, un traité où la promesse de l'autonomie kurde était tout simplement gommée. Avec l'appui de la France. Depuis les Kurdes revendiquent la création de leur État et subissent une répression féroce des États qui tentent de les assimiler de force. La poétesse kurde Khonav Ayoub chante ainsi cette complainte des espoirs trahis. Dans un recueil regroupant des écrits de femmes, publié en 2023 aux éditions du Merle moqueur, elle dit : « Le Kurde est un prophète / c’est pourquoi toutes les religions le poignardent / S’ils lui avaient laissé sa terre / son chant arriverait jusqu’au septième pays / Si son ennemi avait compris ses chansons / alors il se serait assis et aurait pleuré mille ans / car c’est un amant dont le cœur est brûlé par l’absence / Même quand il ajuste son fusil /et pose son doigt sur la gâchette / il pense que c’est un instrument de musique, le "saz" / alors il veut jouer, il veut vivre / mais il se fait surprendre par le bruit du poignard / dans son dos. » En Iran, la communauté kurde regroupe 8 à 10% de la population iranienne, soit 6 à 8 millions de personnes. Leur territoire historique se trouve au nord ouest de l'Iran, au Rojhellatî Kurdistan , aussi appelé  Rojhelat , (l'Orient). Ces populations, de confession sunnite, vivent dans un pays dirigé par une théocratie chiite qui combat toute velléité d'autonomie ou d'indépendance des minorités. Autant dire que le peuple kurde iranien subit une coercition, jusqu'au moindre détail, de leur vie quotidienne. En continu. Ce n'est pas un hasard si les sbires du régime ont choisi une jeune kurde, Jina Masha Amini, pour faire un exemple et se sont acharnés sur elle. (5) La répression contre le peuple kurde ne connaît d'ailleurs pas de répit. Le 29 janvier 2024, quatre Kurdes ont été pendus par la dictature, accusés d'espionnage au profit d’Israël. Une accusation passe-partout, commune à la justice d'exception iranienne. (6) Depuis sa prison d’Evin, à Téhéran, la lauréate du prix Nobel de la paix 2023, Narges Mohammadi, a déclaré dans un message relayé par sa famille, qu’elle et d’autres femmes prisonnières politiques, avaient protester contre les dernières exécutions par une grève de la faim. La dictature des mollahs, dans un pays qui est une mosaïque de communautés culturelles, ethniques et religieuses, développe une politique dite "d'iranité". Projet quasi impossible dans un État où cohabitent Persans, Kurdes, Lors, Tats, Baloutchs, Azeris, Turkmènes, Qashqâïs, Arabes, Assyriens et Géorgiens. Projet ethnocide quand on sait qu'à coté de la majorité religieuse chiite, vivent sunnites, baha’is, chrétiens, yarsanis, sabéens-mandéens, zoroastriens et quelques juifs. Ce nivellement vise à effacer les particularismes et à combattre la volonté d'autonomie de tous ce peuples réunis par l'histoire et la coercition. Pour l'obtenir, la violence est l'outil privilégié de l'Ayatollah Khamenei. «  L’un des enjeux principaux de cette politique est la présence de minorités concentrées dans les régions pourvues des principales ressources, tel que le pétrole dans le Khouzestân et le Kurdistan », notent les chercheurs Balthazar Arminjon et Louise Charrier . «  A titre d’exemple, l’Iran projette la construction du pipeline IPI à travers le Sistan-Baloutchistan pour exporter du gaz vers l’Inde et le Pakistan. Ces grands projets d’infrastructures sont accompagnés de délocalisations des populations locales minoritaires vers la capitale de la province et remplacés par les populations perses occupant les emplois dans l’industrie pétrolière interdits aux arabes . » Une telle stratégie de déplacement et de remplacement de populations a notamment été réalisée par Pékin au Tibet, exilant des terres fertiles les populations tibétaines pour les remplacer par des Hans. Elle a été utilisée par l'armée américaine au Sud Vietnam avec la stratégie dite des "Hameaux stratégiques", regroupement forcé autour des bases US d'une population paysanne. Elle a été pratiquée contre les Kurdes irakiens par Saddam Hussein qui exterminait les hommes et regroupait femmes et enfants autour des bases militaires de la dictature. Un mixte irakien de la méthode chinoise et américaine, puisque les terres fertiles abandonnées étaient données à des populations arabes.   Les Baha'is, cible des mollahs Une autre minorité est particulièrement l'objet de toutes les attentions criminelles de la dictature des Mollahs, les Baha'is. Cette religion naît en Iran en  1863, crée par un Perse , Mirza Husayn-Ali Nuri. Son nom est dérivé du surnom donné à son fondateur : Bahāʾ-Allāh (en  arabe , «  Gloire de Dieu  »). Pour les baha'is , Adam, Abraham,Moise, Zarathoustra, Krishna, Bouddha, Jesus-Christ, Mahomet, le Bab et Baha'u'llah incarnent des manifestations de Dieu.. Des membres de la religion bahá'íe manifestent sur la plage de Copacabana à Rio de Janeiro, au Brésil, le 19 juin 2011, pour demander aux autorités iraniennes de libérer sept prisonniers bahá'ís. Photo Ana Carolina Fernandes / AFP Les Mollahs ont les poils de la barbe hérissés à la seule évocation du nom de cette religion syncrétique. Les adeptes du baha'isme seraient présents dans plus de 100.000 localités à travers le monde. Selon l’historien baha’i Peter Smith, les membres de la foi baha’ie sont estimés en 2022 à environ huit millions dans le monde. Leur centre spirituel et administratif est situé à Haïfa er Acre... en Israël. Pour la dictature, cette seule caractéristique suffit à signer le crime. Le régime des ayatollahs les persécute particulièrement et de nombreuses peines de mort ont été prononcées contre des membres de cette communautés ethnique et religieuse. Les experts des Nations Unies ont alerté la communauté internationale, en août 2022, sur les arrestations arbitraires et les disparitions d’adeptes, la destruction et la confiscation de leurs propriétés et sur la persécution systématique auxquels ils font face. En avril 2022, au moins 1.000 Baha’is étaient en attente de condamnation, dont trois figures importantes de cette religion. La dictature instrumentalise la justice, ou ce qu'il en reste, pour éteindre ce foyer de contestation de l'ordre chiite. «  Il en résulte que des centaines de bahá'ís et des dizaines de milliers de proches sont soumis à d’intenses pressions psychologiques et à des traitements injustes, devant supporter de manière cyclique les arrestations, les règlements de cautions qui s’ensuivent, et l’attente des mois durant voire des années – avant d’être appelés devant le juge ou envoyés en prison », remarque le bureau des Baha'is en France . « En outre, des centaines de magasins appartenant à des bahá'ís sont placés sous scellés par les autorités, ce qui prive des milliers de personnes de leurs ressources. Tous les emplois du secteur public sont interdits aux bahá’ís ainsi que plusieurs professions, les études universitaires leur sont inaccessibles, et leurs propriétés confisquées. » (8) Le projet de la dictature d'annihiler l'originalité de la société multiculturelle et multiethnique de l'Iran pour en faire une contrée uniforme, à leur botte, l'oblige à utiliser les moyens les plus violents. En retour, la contestation du régime se développe au même rythme. L'une renforçant l'autre. Dans une telle situation de dénonciation de son régime par les forces démocratiques iraniennes, l'ayatollah Khamenei ne tente-t-il pas d'utiliser la tactique de la diversion ? Les pogroms du 7 octobre en Israël menés par ses créatures du Hamas, du Hezbollah, des Houtis, du Djihad islamique, ne visaient-ils pas à créer, sur la base de l'antisémitisme diffusée en continu depuis l'arrivée de Khomeiny au pouvoir, comme un réflexe de soutien à la dictature ? Ce résultat se fait, pour le moins, attendre, tant la résistance au régime des mollahs est devenue forte. Aragon rappelait dans L'Affiche rouge : «  Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants / Avaient écrit sous vos photos "morts pour la France" / Et les mornes matins en étaient différents. »  En Iran, les photos des jeunes assassinés par la dictature s'affichent sur tous les réseaux sociaux. Des vers, écrits en 1905, par le poète et musicien Aref Qazvin, connu comme "poète national", sont repris et les accompagnent : «  Des tulipes ont fleuri du sang des jeunes du pays, Leurs pétales sont rouges, leurs tiges sont droites. Elles ont poussé dans le sol fertile de la révolte, Et leur parfum embaume l’air de la liberté. »     Michel Strulovici NOTES (1). Son visage était devenu un symbole en Iran. Une autre jeune femme, Nika Shakarami fut portée disparue en septembre 2022, Elle fut retrouvée morte neuf jours plus tard par sa famille dans une morgue. A l’époque, le gouvernement avait conclu à un suicide. L’adolescente de 16 ans a en réalité été agressée sexuellement et tuée par trois hommes travaillant pour les forces de sécurité iraniennes, dévoile un article de la BBC publié le 30 avril 2024.  (2). Balthazar Arminjon et Louise Charrier, "Les minorités en Iran : un enjeu national et géopolitique", Questions géopolitiques , 5 juin 2023. (3). Un peu moins de 10.000 juifs vivent encore en Iran aujourd’hui (contre 80.000 à 100.000 personnes à la fin des années 1970). Si le pouvoir appelle à la destruction d’Israël il n’a pas promulgué de lois anti-juives. Officiellement, les actes antisémites peuvent même faire l’objet de poursuites judiciaires. Voir sur Arte, "Les derniers juifs Iran : au coeur de la Révolution", disponible jusqu'au 27/06/2024. (Ce reportage de Philippe Brachet date de 2018). https://www.arte.tv/fr/videos/087497-053-A/les-derniers-juifs/ (4). En Turquie, des élections municipales se sont tenues le dimanche 31 mars 2024. A Diyarbakir, la capitale historique du Kurdistan turc, le parti DEM (nouvelle appellation du parti HDM, proche du PKK interdit), a remporté haut la main les élections avec près de 70% des voix. Erdogan a relevé de leurs fonctions les élus pour les remplacer par des administrateurs à sa botte. (5). Le double prénom de cette jeune femme vient du refus du pouvoir des ayatollahs d'accepter les prénoms kurdes, donc ce " Jina"   qu'il récuse. D'où le choix de " Masha". ( 6). Ces jeunes gens, prisonniers politiques kurdes, s'appelaient Pezhman Fatehi, Mohsen Mazloum, Mohammad Faramarzi et Vafa Azarbar. La dictature pousse loin la cruauté. Ainsi Joanna Taimasi, l’épouse de Mohsen Mazloum, l’un des exécutés, a indiqué que les Mollahs avaient refusé de remettre les corps des quatre hommes à leurs familles qu’ils seraient « enterrés dans un lieu non spécifié. » . (7). Voir la note sur Wikipedia  (8). Les Bahai'is de France. Bureau des affaires extérieures Les bahá’ís en Iran Une communauté persécutée (Janvier 2023) En affinités : Iran Human Rights : https://www.iranhr.net/en/ Kurdistan au féminin : https://kurdistan-au-feminin.fr Conseil national de la résistance iranienne : https://fr.ncr-iran.org/

Le cas Onfray. Le conspirationnisme subventionné par la démocratie

Le cas Onfray. Le conspirationnisme subventionné par la démocratie

Michel Onfray. Photo Charly Triballeau / AFP archives Pourfendeur d'une démocratie pervertie par "l'Etat profond" (sous entendu un lobby mondialiste juif, allié au "racialisme" kanak "anti-blancs" qui a permis le nazisme), Michel Onfray, penseur "souverainiste" désormais proche du Front national et de Bolloré, a créé en 2020 la revue Front populaire , qui a reçu plus d'un demi-million d'euros d'aides publiques de l'Etat. Cette manne inespérée lui permet d'inviter les citoyens à se "désintoxiquer des médias". Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI   Michel Onfray, "penseur" souverainiste, ex-candidat putatif à l'élection présidentielle (en 2022, voir https://dai.ly/x8dgu6z ) , est à la philosophie ce que le Nutella est au chocolat. Mais grâce à de nombreux médias complaisants et pas trop regardants qui l'ont hissé au pinacle, Onfray est devenu le hérault d'une croisade anti-élites, anti-démocratie, anti-tout, qu'il professe aujourd'hui à longueur d'invitation sur la chaîne de propagande bolloréenne CNews (où on l'appelle simplement "Michel"). Zemmour était devenu trop encombrant, Onfray c'est pareil, mais en plus soft (dans sa dernière émission, le 18 mai 2024, il dénie le droit des kanaks à l'auto-détermination ; les récentes émeutes étant selon lui le fait d'un « racisme anti-blancs » (à écouter ici : https://dai.ly/x8yofd2 ) . Même Darmanin n'oserait pas une telle charge anti-kanak. Selon Onfray, c'est le "racialisme" kanak qui aurait permis le nazisme. Rien de moins ! En 2020, Michel Onfray a créé un site internet et une revue souverainiste, baptisés Front populaire (il fallait oser, il a osé). Dès son deuxième numéro, Front populaire affichait la couleur : le vrai pouvoir à abattre, c'est "l’État profond" . C'est quoi, "l’État profond" : « ensemble de personnes, généralement soutenues par des groupes d’intérêt, dont on suppose que les rôles clés au sein de l’État leur permettent d’influencer discrètement la politique gouvernementale ou de contrecarrer sa mise en œuvre. » L’expression "État profond" est une traduction littérale de  deep state , une théorie politique américaine qui s’applique essentiellement à l’administration fédérale des États-Unis. L’État profond, c'est le soupçon d'un complot planétaire, orchestré dans l'ombre par un insaisissable lobby (au choix, ou simultanément) juif, franc-maçon ou homosexuel. Parmi les "têtes de turc" préférées de Michel Onfray (comme d'une bonne partie de la fachosphère), il y a le milliardaire américain (d'origine hongroise) George Soros, avec sa fondation Open society : « George Soros considère l'instauration d'une gouvernance mondiale comme le salut politique ultime, l'horizon indépassable de l'humanité . » Il n'est nul besoin à Michel Onfray de souligner que George Soros est juif, d'autres le font à sa place, les ouailles d'Onfray comprennent très bien... Comme l'écrivait Marc Baudriller dans Challenges : « Croire en l’existence d’un complot planétaire juif, ou LGBT, ou franc-maçon, c’est exagérer de manière démesurée la cohésion, l’habileté et la puissance d’une communauté, d’un parti, d’une association ou d’un État. Avec l’État profond, rien de tel : on parle ici d’un ennemi sans organigramme, sans QG, sans statuts, sans colonne vertébrale ni peau, sans  substance et sans forme. Si bien que la croyance en l’existence de l’État profond n’est pas un simple conspirationnisme parmi d’autres, mais le conspirationnisme qui les englobe et les supplante tous. L’État profond transcende le complot. Il est tellement partout qu’il n’est plus nulle part. Sa nature est métaphysique. Seuls les éclairés, les initiés, les illuminés, sont capables de sentir sa présence. En d’autres termes : le concept d’État profond est une machine à fabriquer des paranoïaques. Et il se trouve que la paranoïa est contagieuse : c’est une "folie partagée", comme disent les psychiatres. Il y a une dimension communicative de la croyance en l’État profond, qui explique son étonnant succès. » Michel Onfray est l'un de ces "faux prophètes" qui alimente à dessein une paranoïa ambiante : c'est son fonds de commerce, et la rente est confortable. La revue Front populaire , qu'il a créé en 2020 avec Stéphane Simon, producteur de Thierry Ardisson pendant une vingtaine d’années, et qui a lancé avec le magazine Causeur  la webtélé RéacnRoll (sic) , ne cesse de déblatérer une démocratie qui serait pervertie par "l’État profond". Dans l'un de ses derniers ouvrages, Puissance et décadence. Une politique de civilisation , paru en janvier 2024 aux éditions Bouquins (collection J'ai lu), alors dans le giron du groupe Bolloré (décidément, on n'en sort pas), Onfray consacre tout un chapitre aux médias, intitulé "Se désintoxiquer des médias" (sauf CNews, cela va sans dire). « Tout journalisme est propagande » , y écrit-il : « le journalisme tient un rôle important dans ce dispositif d'asservissement des masses et de contournement du peuple. » Dessin Eric Bourdon, https://ericbourdon.fr D'habitude, le chien ne mord pas la main qui le nourrit. Onfray n'est pas un chien, c'est pire. Ce que, dans ses diatribes anti-État profond, le penseur souverainiste ne clame pas sur les toits, c'est que l’État a très généreusement subventionné son entreprise complotiste. En 2022, la revue Front Populaire a reçu 628.491 € d'aides directes de l’État, dont 537.886 euros du "Fonds stratégique pour le développement de la presse", dont la Cour des Comptes a récemment dénoncé le caractère totalement opaque des critères d'attribution. Ce Michel Onfray qui voudrait à tout bout de champ nous donner des leçons de démocratie a perçu de la société les Éditions du Plénitre, qui édite Front populaire , 99.000 euros de dividendes en 2022, et "seulement" 29.250 € en 2023. Confortable, le train de vie, aux frais d'une démocratie qu'il ne cesse de dénigrer... Question subsidiaire : lorsque Madame Le Pen (dont il prépare l'élection) sera portée à la présidence de la République française, de quel ministère héritera Monsieur Michel Onfray : Culture et Communication, Éducation nationale, Enseignement supérieur, ou... un méga-ministère de la Souveraineté nationale ? Jean-Marc Adolphe NB - Por rappel, contrairement à la revue Front populaire , les humanités / journal-lucioles ne recevra aucune aide de l'Etat, la commission paritaire ayant décrété que nous ne sommes pas dignes "d'éclairer le jugement des citoyens". Pour qui veut contester cette censure : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI , voire plus si affinités.

Frankétienne, "Je m'envertige"

Frankétienne, "Je m'envertige"

L’information n’est pas seule à informer. La poésie aussi, raconte le monde et ses états, en turbulences et élans, lueurs d’obscurité et étranges lucidités. La poésie ne saurait vivre sans humanités, les humanités ne sauraient vivre sans poésie. Pour ouvrir la voie, un géant de 86 ans, Frankétienne. Voix d’Haïti, un prince au port des chaos et des cyclones. Cette publication vous est offerte par les humanités , média alter-actif et engageant. Abandonnez-vous, abondez-vous, abonnez-vous : ICI . Que pourrais-je écrire que l’on ne sache déjà ? Que devrais-je dire que l’on n’ait déjà entendu ? J’écoute ma voix baroque dans le miroir enflé de litanies sauvages. Batteur battant aux appels de ma ville rappeur frappeur à l’ivresse de mes tripes je délire et je tangue au fatras de ma langue à roues cycloneuses. Je dérape aux zigzags de mes mots à dentelles d’ouragan mes paysages écrabouillés au tournoiement du vent coïncidence et connivence mes affres et mes balafres mes joies et mes vertiges au tressaillement du masque mon ombre écartelée d’oubli et d’épouvante. Mes amours me reviennent amalgame d’utopie et de tendre violence quand je mange mes silences. Je m’envertige à contempler ma ville debout hors des vestiges de l’ombre entre pierre et poussière entre l’or invisible et la boue des ténèbres entre ordures et lumière je nage inépuisable je suis de Port-au-Prince ma ville enfouraillée de nuits intarissables ma ville schizophonique bavarde infatigable. Je conjugue mon cauchemar et je module mon insomnie à ma façon. Ma ville en moi. Au fond de moi. Dans ma tête. Et dans mes tripes. Ma ville déchue déraillée/débraillée ma ville en chute baladeuse ma ville mélange de crépuscule et d’aube ma ville défloration et perdition ma ville en dérangement perpétuel ma ville en panne de tout ma ville miracle au quotidien. Ma ville folie sublime et pathétique toute flamboyante en paradoxes déconcertants. Et bien sûr ça fonctionne dans la graisse exceptionnelle du chaos ça pète de vie et d’énergie ça roule dans le mystère ça bouline dans les ténèbres ça tourne dans l’immobilité du temps et l’inertie des gouffres ça brûle ça boule ça bouleboule ça bouge ça danse ça piaffe ça grogne ça hurle ça jazze ça grage ça rappe intensément quand j’auditionne au-delà de mes fenêtres dévergondées l’âcreté des nuits sanglantes et l’âpre diction des pluies métissées de vents fous. Frankétienne , « Je m’envertige », Anthologie secrète , Mémoire d’encrier, Montréal, 2005 Photo en tête de publication : Frankétienne, "Je n'ai pas peur du chaos car le chaos est le ventre de la lumière et de la vie. Ce que je n'aime pas, c'est la mauvaise gestion du chaos." Photo Allison Shelley Lectures recommandées : Marie-Édith Lenoble, « Frankétienne, maître du Chaos », in Trans, Revue de littérature générale et comparée , 6/2008. Randal C. Archibold, « A Prolific Father of Haitian Letters, Busier Than Ever », The New York Times , 29 avril 2011. VIDEO Émission « Entre les lignes », par Kathrin Rousseau, diffusée le 30/05/2004 sur Radio France Internationale.

Andreï Sakharov, ce que sera le monde dans 50 ans (texte inédit de 1974)

Andreï Sakharov, ce que sera le monde dans 50 ans (texte inédit de 1974)

Andreï Sakharov à sa table de travail, en 1975. Photo Elena Bonner. En 1974, un an avant de recevoir le prix Nobel de la Paix, le scientifique et militant des droits de l’homme Andreï Sakharov prédisait, à la demande du magazine américain Saturday Review , ce que pourrait être le monde dans 50 ans. 2024 ? Nous y sommes. A bien des égards, l’avenir imaginé par Sakharov diffère de notre présent. Cet avenir diffère à bien des égards de notre présent : nous ne volons pas (encore ?) à bord de dirigeables à propulsion nucléaire et nous ne construisons pas de villes sur des satellites artificiels de la Terre. Mais les prévisions concernant l’émergence d’Internet (appelé « Système d’information universelle ») se sont révélées tout à fait exactes, et certaines menaces existentielles pointées alors n’ont pas baissé en intensité, au contraire… Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Pour avoir mis au pont la bombe H, le physicien Andreï Sakharov a été un grand privilégié du régime soviétique. Mais il n’avait pas la même vision que lui du rôle de la Russie dans le monde. Peu à peu il a évolué vers la dissidence et est devenu une incarnation du combat universel pour la liberté. Né le 21 mai à 1921 à Moscou, physicien, comme son père, il conçoit avec lui la bombe H soviétique dont le premier essai a lieu en 1953. Aussitôt élu à l'Académie des sciences, il aurait pu mener tranquillement une vie de privilégié du régime. Mais de l'opposition aux essais atomiques dans l'atmosphère, il passera peu à peu à la critique d'un système bureaucratique qui confisque les idéaux du socialisme et la liberté des individus. Il aime modérément le mot dissident, il l'incarne néanmoins aux yeux des Soviétiques comme du monde entier.   Il reçoit le Nobel de la Paix en 1975. Mais exilé à Gorki, à 400 kms de Moscou, privé de moyens de communication, sa vie, partagée avec Elena Bonner (morte à Boston le 18 juin 2011), est ponctuée d'hospitalisation et de grèves de la faim. En 1985, des agents du KGB surgissent et branchent un téléphone. Au bout du fil, Gorbatchev annonce aux Sakharov qu'ils sont libres. Andreï Sakharov mettra à profit ses dernières années pour mettre au point ses volumineux Mémoires  qui lui avaient été dérobés deux fois. Le peuple russe suit en masse ses obsèques, en décembre 1989. Juste après la chute du mur de Berlin…   L’an passé, Vladimir Poutine a fait fermer le Centre Sakharov, qui existait depuis 1990. L'ancienne équipe du centre réalise actuellement un autre projet : Radio Sakharov. Andreï Sakharov lors d'une conférence de presse le 9 décembre 1988 à Paris. Photo Georges Mérillon ANDREÏ SAKHAROV, TEXTE INÉDIT EN FRANÇAIS Il est presque unanimement admis que parmi les facteurs qui détermineront la nature du monde dans les décennies à venir, les plus importants sont la croissance démographique (en 2024, notre planète comptera plus de 7 milliards d'habitants), l'épuisement de nos ressources naturelles (pétrole, fertilité naturelle des sols, eau propre, etc.) et les graves perturbations de l'équilibre écologique et de l'environnement de l'homme. Ces trois facteurs indiscutables créent un contexte déprimant pour toute prévision. Mais un autre facteur est tout aussi indiscutable et significatif : le progrès scientifique et technologique, qui s'est accéléré au cours du millénaire de développement de la civilisation et qui commence seulement maintenant à déployer pleinement ses brillantes possibilités.   L'inconnue la plus importante dans toutes les prévisions est la possibilité de la destruction de la civilisation et de la race humaine dans l'holocauste de la guerre nucléaire. Tant qu’existeront les missiles nucléaires et les gouvernements et groupes de gouvernements hostiles et suspicieux, cette horrible menace sera la réalité la plus cruelle de la vie contemporaine.   L'humanité est également menacée par le déclin de la moralité personnelle et gouvernementale, qui se manifeste encore aujourd'hui par la désintégration dans de nombreux pays des idéaux fondamentaux du droit et de la justice, par l'égoïsme des consommateurs, par la croissance générale de la criminalité, par le nouveau désastre international du terrorisme nationaliste et politique, et par la propagation destructrice de l'alcoolisme et de la toxicomanie. Les causes de ces phénomènes varient d'un pays à l'autre.   Dans l'état actuel du monde, alors qu'il existe un fossé énorme et toujours plus grand dans le développement économique des différents pays et que le monde se divise ouvertement en groupes de gouvernements opposés, tous les dangers qui menacent l'humanité augmentent de façon incroyable.   Les pays socialistes sont responsables d'une grande partie de cette augmentation. Je dois en parler ici, car en tant que citoyen de l'État socialiste le plus influent, je porte ma part de responsabilité. Le monopole du parti et de l'État dans tous les aspects de la vie économique, politique, idéologique et culturelle ; le fardeau persistant des crimes sanglants découverts dans le passé récent ; la suppression permanente de la pensée non-conformiste ; l'idéologie hypocrite, auto-célébrante, dogmatique et souvent nationaliste ; l'oppression dans ces sociétés, qui empêche le libre contact entre leurs citoyens et les citoyens d'autres pays ; et la formation dans ces États d'une classe bureaucratique égoïste, immorale, suffisante et hypocrite - tout cela crée une situation qui n'est pas seulement désagréable pour les citoyens de ces pays, mais aussi dangereuse pour l'humanité tout entière.   (…) « J'aimerais voir le début d'un gouvernement mondial avec des principes directeurs basés sur les droits de l'homme » Qu'est-ce qui s'oppose ou peut s'opposer (devrait s'opposer) aux tendances destructrices de la vie contemporaine ? Je pense qu'il est particulièrement important d'arrêter la désintégration du monde en groupes d'États antagonistes. La convergence des systèmes socialiste et capitaliste s'accompagnerait d'une démilitarisation, d'un renforcement de la confiance internationale et de la défense des droits de l'homme, du droit et de la liberté. Il s'ensuivrait un progrès social et une démocratisation profonds, et les ressources morales, spirituelles et personnelles de l'homme seraient renforcées.   J'imagine que la structure économique qui résulterait de cette convergence devrait être un système de type mixte, avec un maximum de flexibilité, de liberté, de mobilité sociale et de possibilités de régulation à l'échelle mondiale.   Un rôle majeur doit être joué par les organisations internationales, telles que les Nations unies et l'UNESCO, au sein desquelles j'aimerais voir le début d'un gouvernement mondial avec des principes directeurs basés sur les droits de l'homme.   Mais il est impératif de prendre les mesures transitoires importantes qui sont possibles dès maintenant. La mesure la plus simple et la plus urgente est l'arrêt universel d'actions aussi intolérables que la persécution de la non-conformité. Les organisations internationales existantes - la Croix-Rouge, l'OMS (Organisation mondiale de la santé), Amnesty International et d'autres - devraient être autorisées à se rendre partout où il pourrait y avoir des violations des droits de l'homme, en premier lieu dans les prisons et les institutions psychiatriques. La question de la libre circulation sur l'ensemble de la planète - émigration, réémigration, voyages privés - doit être résolue démocratiquement.   (…) « "Territoire de travail" et "Territoire de préservation" » Je voudrais maintenant présenter quelques hypothèses futurologistes , essentiellement de nature scientifique et technologique.   J'imagine une croissance progressive (achevée bien après 2024) de deux types de territoires à partir du monde industriel surpeuplé et inhospitalier pour la vie humaine et la nature. Je les appellerai au conditionnel "Territoire de travail" (TT) et "Territoire de préservation" (TP). Le TP, plus vaste, sera réservé au maintien de l'équilibre écologique de la terre, aux activités de loisirs et au rétablissement actif par l'homme de son propre équilibre naturel. Le TT, plus petit et plus densément peuplé, sera la zone où l'homme passera le plus clair de son temps.   L'agriculture y sera intensive ; la nature aura été complètement transformée pour répondre à des besoins pratiques. Toute l'industrie sera concentrée dans des usines géantes automatisées et semi-automatisées. La quasi-totalité de la population vivra dans des "super-villes", dont le centre sera constitué d'immeubles d'habitation à plusieurs étages dont le climat et l'éclairage seront contrôlés artificiellement, avec des cuisines automatisées, des murs paysagers, etc.   Une grande partie des villes sera constituée de banlieues qui s'étendront sur des dizaines de kilomètres. J'imagine ces banlieues à l'image des banlieues des pays les plus confortables d'aujourd'hui : construites avec de petites maisons ou des cottages, avec des cours et des jardins, des associations d'enfants, des terrains de sport et des piscines. Elles disposeront de toutes les commodités de la vie urbaine moderne, de transports publics silencieux et confortables, d'un air pur, de l'artisanat et d'une vie culturelle libre et variée.   En dépit d'une densité de population assez élevée, la vie dans le TT, avec la résolution rationnelle des problèmes sociaux et internationaux, ne doit pas être moins saine, naturelle et heureuse que la vie d'une personne appartenant à la classe moyenne de nos pays développés actuels - c'est-à-dire beaucoup mieux que ce qui est possible pour l'écrasante majorité de nos contemporains.   Mais l'homme de demain aura l'occasion, je l'espère, de passer une partie de son temps, même si ce sera la plus petite partie, dans l'environnement plus naturel du TP. Je prédis que les gens mèneront également une vie avec un véritable objectif social dans le TP. Ils ne se contenteront pas de se reposer, mais travailleront avec leurs mains et leur tête, liront et réfléchiront. Ils vivront sous des tentes ou dans des maisons qu'ils auront construites eux-mêmes, comme le faisaient leurs ancêtres. Ils écouteront le bruit d'un torrent de montagne ou savoureront simplement le silence, la beauté sauvage de la nature, des forêts, du ciel et des nuages. Leur travail de base sera de préserver la nature et eux-mêmes. (…) Les villes volantes, c'est-à-dire les satellites artificiels de la Terre dotés d'importantes fonctions industrielles, constitueront une zone naturelle d'expansion du TT. L'énergie solaire y sera concentrée et peut-être une partie importante des installations nucléaires et thermonucléaires avec un refroidissement radiant des échangeurs de chaleur pour éviter la surchauffe de la terre. Les satellites abriteront des usines de métallurgie sous vide, des serres, etc. Ils serviront de laboratoires de recherche cosmique et de stations d'atterrissage pour les vols longue distance. Sous les TT et les TP, il y aura un système largement développé de villes souterraines pour le sommeil et le divertissement, avec des stations de service pour le transport souterrain et l'exploitation minière.   « De nouvelles formes d'agriculture verront le jour : marine, bactérienne, microalgale et fongique »   Je prévois l'industrialisation, la mécanisation et l'intensification de l'agriculture (en particulier dans le TT), non seulement par l'utilisation classique d'engrais, mais aussi par la création progressive d'un sol superfertile artificiel, avec une irrigation universelle et, dans les régions septentrionales, avec un système généralisé de serres, éclairées artificiellement, avec un sol chauffé, qui utilisent l'électrophorèse et peut-être d'autres méthodes physiques pour induire la croissance.   Bien entendu, la génétique et la sélection continueront à jouer un rôle primordial. Ainsi, la "révolution verte" des dernières décennies se poursuivra et se développera. De nouvelles formes d'agriculture verront le jour : marine, bactérienne, microalgale et fongique. La surface des océans, de l'Antarctique et, à terme, de la lune et des planètes sera progressivement adaptée à l'agriculture.   Un problème urgent aujourd'hui est celui de la carence de protéines, qui touche des centaines de millions de personnes. Cette forme de malnutrition ne peut être résolue par le développement de l'élevage, car l'alimentation animale représente déjà près de 50 % de la production agricole mondiale. En outre, de nombreux autres facteurs, dont la préservation de l'environnement, exigent une réduction de l'élevage. Je suppose qu'au cours des prochaines décennies, une énorme industrie sera créée pour produire des substituts de protéines animales, en particulier des acides aminés artificiels, principalement par l'enrichissement de matières végétales. Cela entraînera une forte réduction de l'élevage.   Des changements presque aussi radicaux devraient intervenir dans l'industrie, la production d'énergie et les modes de vie en général. La tâche la plus importante pour la préservation de l'environnement sera le passage global à des cycles fermés, avec l'absence totale d'émissions dangereuses et polluantes. Les gigantesques problèmes technologiques et économiques qui accompagnent ce passage ne peuvent être résolus qu'à l'échelle internationale (tout comme les problèmes de restructuration de la production agricole, les problèmes démographiques, etc.)   Un autre aspect de l'industrie et de l'avenir en général sera l'utilisation plus répandue de la technologie cybernétique. Je prévois que le développement parallèle de la cybernétique semi-conductrice, magnétique, sous vide, photo-électronique, laser, cryotron, gaz-dynamique et d'autres formes de cybernétique conduira à une croissance énorme de ses possibilités économiques et technologiques potentielles.   « Loin dans le futur, dans plus de 50 ans, je prévois un système d'information universel » Les progrès en matière de communication et d'information joueront un rôle unique. L'une des premières étapes de ce progrès sera la création d'un système mondial unique de téléphonie et de vidéophonie. Loin dans le futur, dans plus de 50 ans, je prévois un système d'information universel (SIU), qui permettra à chacun d'accéder à tout moment au contenu de n'importe quel livre publié, de n'importe quel magazine ou de n'importe quel fait. Ce SIU sera doté de terminaux informatiques individuels miniatures, de points de contrôle centraux pour l'afflux d'informations et de canaux de communication incorporant des milliers de communications artificielles provenant de satellites, de câbles et de lignes laser.   La réalisation, même partielle, du SIU affectera profondément chaque individu, ses loisirs, son développement intellectuel et artistique. Contrairement à la télévision, qui est la principale source d'information pour beaucoup de nos contemporains, le SIU donnera à chacun la plus grande liberté de choix et exigera une activité individuelle.   Mais le véritable rôle historique du SIU sera de faire tomber les barrières à l'échange d'informations entre les pays et les peuples. L'accessibilité totale de l'information, en particulier dans la création artistique, comporte le danger de réduire sa valeur. Mais je suis certain que cette contradiction sera résolue d'une manière ou d'une autre. L'art et sa perception sont toujours si individuels que la valeur du contact personnel avec l'œuvre et l'artiste subsistera toujours. Les livres conserveront également leur valeur. La bibliothèque privée existera toujours, parce qu'elle représente le choix personnel et individuel, la beauté et la tradition, dans le bon sens du terme. Le contact personnel avec l'art et les livres restera toujours une joie.   « L'automobile sera remplacée, à mon avis, par un véhicule alimenté par batterie sur des "jambes" mécaniques qui ne perturberont pas la couverture végétale et ne nécessiteront pas de routes goudronnées. » En ce qui concerne l'énergie : je suis certain qu'au cours des 50 prochaines années, l'importance de l'énergie produite à partir du charbon dans d'énormes centrales électriques dotées de dispositifs de contrôle de la pollution deviendra encore plus grande. Simultanément, la production d'énergie atomique se généralisera et, à la fin de cette période, il en sera de même pour l'énergie créée par la fusion. Le problème de "l'enfouissement" des déchets radioactifs issus de l'énergie atomique n'est aujourd'hui qu'un problème économique et, à l'avenir, il ne sera pas plus complexe ni plus coûteux que l'extraction, tout aussi importante, du gaz sulfureux et de l'oxyde d'azote contenus dans les gaz de combustion des centrales à vapeur.   En ce qui concerne les transports : pour que les transports familiaux et individuels soient utilisés principalement dans les TT, l'automobile sera remplacée, à mon avis, par un véhicule alimenté par batterie sur des "jambes" mécaniques qui ne perturberont pas la couverture végétale et ne nécessiteront pas de routes goudronnées. Le transport de base des marchandises et des passagers sera assuré par des dirigeables à hélium à propulsion atomique et, surtout, par des trains à grande vitesse à propulsion atomique qui circuleront sur des monorails et sous terre. Dans de nombreux cas, en particulier dans les transports urbains, les passagers et les marchandises seront chargés et déchargés des véhicules en mouvement à l'aide d'installations "intermédiaires" (comme les trottoirs roulants dans le roman de H. G. Wells Quand le dormeur s'éveillera  (« When The Sleeper Awakes » ) ou comme le déchargement des voitures sur des voies parallèles).   En ce qui concerne la science, les technologies de pointe et l'exploration spatiale : dans la recherche scientifique, l'utilisation de la simulation théorique par ordinateur de nombreux processus complexes prendra encore plus d'importance. Les ordinateurs dotés d'une plus grande mémoire et d'une plus grande rapidité d'action (ordinateurs en temps réel ou peut-être ordinateurs photo-électriques ou purement optiques dans lesquels les champs d'information sont affichés visuellement) offriront la possibilité de résoudre des problèmes à multiples facettes, des problèmes à multiples variables, des problèmes de mécanique quantique et des problèmes statistiques de toutes sortes. Parmi ces problèmes, on peut citer les prévisions météorologiques, la dynamique magnétique et gazeuse du soleil, de la couronne solaire et d'autres objets astrophysiques, l'analyse des molécules organiques et des processus biophysiques élémentaires, la détermination des propriétés des corps solides et liquides, des cristaux liquides et des particules élémentaires, les calculs cosmologiques, le tracé de processus de production à multiples facettes (par exemple, dans la métallurgie et l'industrie chimique) et les calculs économiques et sociologiques complexes. Même si la simulation informatique ne doit en aucun cas remplacer l'expérimentation et l'observation, elle offre de formidables possibilités auxiliaires pour le développement de la science. La simulation peut contrôler la précision de l'explication théorique de certains phénomènes.   Il est possible que l'on parvienne à synthétiser de la matière supraconductrice à température ambiante. Une telle découverte serait révolutionnaire en électronique et dans bien d'autres domaines technologiques - par exemple, dans les transports, en créant des rails supraconducteurs, sur lesquels le véhicule glisse sans frottement sur un "coussin" magnétique ; bien sûr, les patins du véhicule pourraient être supraconducteurs et les rails magnétisés.   « … l'infatigable curiosité, la flexibilité et la puissance de la raison humaine… » J'imagine que les progrès de la physique et de la chimie (peut-être grâce à la modélisation informatique) conduiront non seulement à la création de matériaux synthétiques supérieurs aux matériaux naturels dans tous les domaines significatifs (les premiers pas ont été faits dans ce domaine), mais aussi à la re-production artificielle de nombreux aspects uniques de systèmes entiers existant dans la nature. J'imagine que les automates du futur auront des "muscles" efficaces et faciles à diriger en polymères contractiles et qu'il y aura des analyseurs très sensibles des mélanges organiques et inorganiques de l'air et de l'eau fonctionnant sur le principe d'un "nez" artificiel. (…)   L'exploration spatiale sera encore plus importante. Je prévois des tentatives accrues pour établir une communication avec des civilisations d'autres planètes. Cela impliquera la recherche de signaux interplanétaires sur toutes les longueurs d'onde connues et la planification et l'établissement simultanés de nos propres stations d'émission. Il faudra également rechercher dans l'espace les stations des civilisations extraterrestres. Bien entendu, les informations obtenues "là-bas" pourraient avoir un impact révolutionnaire sur tous les aspects de la vie humaine - en science et en technologie, naturellement - et pourraient également donner lieu à un échange d'expériences sociales.   Je prédis que de puissants télescopes installés dans des laboratoires spatiaux ou sur la lune nous permettront de voir les planètes en orbite autour des étoiles les plus proches (Alpha du Centaure et autres). Les obstacles atmosphériques rendent impossible l'agrandissement des miroirs existants des télescopes terrestres.   (…)   J'ai présenté quelques-unes de mes prédictions sur l'avenir de la science et de la technologie. Mais j'ai presque complètement négligé le cœur même de la science, qui s'avère souvent le plus important en termes de conséquences pratiques - la recherche théorique hautement abstraite qui naît de l'infatigable curiosité, de la flexibilité et de la puissance de la raison humaine. Dans la première moitié du vingtième siècle, ces recherches ont conduit à la création d'une théorie spécifique et d'une théorie générale de la relativité, à la création de la mécanique quantique et à la découverte de la structure de l'atome et de son noyau.   Les découvertes à cette échelle ont toujours été et seront toujours imprévisibles. Je ne peux qu'émettre des hypothèses, avec beaucoup de réserves, sur les directions générales dans lesquelles des découvertes comparables se produiront.   La recherche en théorie des particules élémentaires et en cosmologie peut conduire non seulement à des avancées concrètes majeures dans les domaines de recherche existants, mais aussi à la formation de perceptions entièrement nouvelles de la structure de l'espace et du temps. La recherche en physiologie et en biophysique, la régulation des fonctions vitales, la médecine, la cybernétique sociale et la théorie générale de l'autorégulation peuvent donner lieu à de grandes découvertes inattendues. Chaque découverte majeure aura une influence profonde sur la vie de l'humanité.   « Le "super-objectif" des institutions humaines n'est pas seulement de protéger tous ceux qui naissent sur terre de la souffrance excessive et de la mort précoce, mais aussi de préserver dans l'humanité tout ce qui est humain »   La poursuite et le développement des tendances actuelles du progrès scientifique et technologique me semblent inévitables. Je ne considère pas les conséquences comme tragiques, bien que je connaisse les avertissements des penseurs qui sont d'un avis contraire.   La croissance démographique et l'épuisement des ressources naturelles rendent absolument impossible le retour de l'humanité à la soi-disant vie saine du passé (qui était en réalité très difficile et souvent cruelle et sans joie), même si l'homme le désirait et pouvait le réaliser dans des conditions de concurrence et de difficultés économiques et politiques. Les différents aspects du progrès scientifique et technique - urbanisation, industrialisation, mécanisation, automatisation, utilisation d'engrais et de désherbants chimiques, développement de la culture et des loisirs, progrès de la médecine, meilleure alimentation, diminution de la mortalité, allongement de la durée de la vie - sont étroitement interconnectés et il n'est pas possible de "revenir en arrière" sur certains aspects du progrès sans détruire l'ensemble de la civilisation.   Seule la ruine de la civilisation par l'holocauste d'une catastrophe nucléaire mondiale, par la famine, les épidémies ou le chaos général pourrait inverser le cours du progrès, mais seul un fou souhaiterait une telle issue.   Le monde va mal aujourd'hui, au sens le plus direct et le plus simple du terme. La faim et la mort menacent la majorité des hommes. C'est pourquoi le premier objectif d'un progrès véritablement humain doit être de mettre fin à ces dangers, et toute autre approche serait d’un snobisme impardonnable. Pourtant, je ne suis pas enclin à insister sur l'aspect technologique et matériel du progrès. Je suis certain que le "super-objectif" des institutions humaines, et cela inclut le progrès, n'est pas seulement de protéger tous ceux qui naissent sur terre de la souffrance excessive et de la mort précoce, mais aussi de préserver dans l'humanité tout ce qui est humain : la joie du travail spontané avec des mains et un esprit averti, la joie de l'entraide et des bonnes relations avec les gens et la nature, la joie de l'apprentissage et de l'art. Je ne crois pas que les contradictions entre ces objectifs soient insurmontables. Aujourd'hui encore, les citoyens des pays les plus développés et industrialisés ont plus de possibilités de mener une vie normale et saine que leurs contemporains des pays les plus arriérés et les plus affamés. Et en tout état de cause, le progrès qui sauvera les gens de la faim et de la maladie ne peut pas être en contradiction avec la préservation de la source du bien actif, de ce qu'il y a de plus humain dans l'homme.   Je crois que l'humanité trouvera une solution rationnelle au problème complexe de la réalisation des grands objectifs nécessaires et inévitables du progrès sans perdre le caractère humain de l'humanité et le caractère naturel de la nature.   Texte dicté par téléphone en 1975 par Andreï Sakharov à The Sunday Review , traduit en anglais par Antonina W. Bouis Traduction française pour les humanités  : Dominique Vernis C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? 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Dans la jungle du Darien, et autres migrances

Dans la jungle du Darien, et autres migrances

Des migrants qui prévoient de traverser à pied la région marécageuse du Darien, entre la Colombie et le Panama, dans l'espoir d'atteindre les États-Unis, se rassemblent au camp de départ du sentier à Acandi, en Colombie, le 9 mai 2023. Photo Ivan Valencia / AP POTFOLIO L'agence Associated Press, avec laquelle les humanités / journal-lucioles ont décidé de s’allier pour promouvoir un photojournalisme de très grande qualité, vient de recevoir le prix Pulitzer, la plus prestigieuse distinction du genre, pour une série de reportages en 2023 sur les migrants en Amérique centrale. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI   Ces photographies mettent en lumière l'humanité d'une histoire mondiale de migrations sans précédent, souvent négligées dans un océan de statistiques et de rhétorique politique.   Bien avant le début de l'année 2023, les journalistes d'AP savaient que l'augmentation des migrations à travers les Amériques serait un sujet majeur. Pour la raconter dignement, ils se sont attachés à montrer que « la migration ne se résume pas à des chiffres. Il s'agit de personnes, d'histoires qui se cachent derrière les raisons qui les poussent à quitter leur pays » , souligne Eduardo Castillo, directeur de l'information d'AP pour l'Amérique latine et les Caraïbes.   « C'est ce qu'AP fait de mieux » , poursuit Julie Pace, rédactrice en chef  : « tirer parti de notre présence mondiale et de notre profonde expertise pour couvrir une histoire qui évolue rapidement et qui a un fort impact. »   Les photographes récompensés se nomment Greg Bull, Eric Gay, Fernando Llano, Marco Ugarte et Eduardo Verdugo, ainsi que les photographes indépendants Christian Chavez, Felix Marquez et Ivan Valencia. Les photographies ont été prises à plusieurs moments cruciaux, notamment en mai 2023, à la fin des restrictions liées à la pandémie qui avaient permis aux États-Unis de refouler rapidement les migrants, et en septembre dernier, lors d'une forte augmentation du nombre d'arrivées à la frontière qui a submergé les services d'immigration et les communautés.   Les photographes d’AP se sont notamment efforcés de montrer comment nombre de ces migrants entreprennent leur voyage à travers la terrible jungle du Darien qui sépare l'Amérique du Sud de l'Amérique centrale. Pour Ricardo Mazalán, directeur adjoint du service des reportages et des photos pour l'Amérique latine d’AP, « c'est leur capacité [des photographes] à saisir émotionnellement l'expérience des autres et à se connecter avec les migrants qui leur a permis de transmettre les moments profondément intimes qu'ils ont saisis. » (Portfolio publié dans le n° 4 de l'autre journal du dimanche , 19 mai 2024) Des migrants voyagent à bord de wagons d'un train de marchandises en direction du nord, à Irapuato, au Mexique, le 23 septembre 2023. Photo Marco Ugarte / AP Un migrant vénézuélien se tient debout, couvert d'un tissu, tout en envoyant des SMS, sur les rives du Rio Grande à Matamoros, au Mexique, le 13 mai 2023. Photo Fernando Llano / AP   Une femme porte son enfant après qu'elle et d'autres migrants ont traversé le Rio Grande et sont entrés aux États-Unis depuis le Mexique, pour être examinés par la douane et la protection des frontières des États-Unis, le 23 septembre 2023, à Eagle Pass, au Texas. Photo Eric Gay / AP   Des migrants tendent la main à travers une grille pour attraper des vêtements distribués par des bénévoles alors qu'ils attendent entre deux frontières pour demander l'asile, le 12 mai 2023, à San Diego. Photo Gregory Bull / AP   A gauche : des migrants sont assis sous un panneau marquant la frontière entre le Panama et la Colombie pendant leur traversée de la jungle   du Darien, le 9 mai 2023. Photo Ivan Valencia / AP A droite : une migrante vénézuélienne rit en plaisantant avec son mari, qui lui a donné quelques fleurs cueillies dans l'herbe, alors qu'ils attendent le long des voies ferrées dans l'espoir de monter à bord d'un train de marchandises en direction du nord à Huehuetoca, au Mexique, le 20 septembre 2023. Photo Eduardo Verdugo / AP   Des migrants haïtiens pataugent dans l'eau alors qu'ils traversent la région marécageuse du Darien, entre la Colombie et le Panama, dans l'espoir d'atteindre les États-Unis, le 9 mai 2023. Photo Ivan Valencia / AP   Des migrants ayant traversé le Mexique pour entrer aux États-Unis passent sous des fils de concertina (barbelés) le long du Rio Grande, le 21 septembre 2023, à Eagle Pass, au Texas. Photo Eric Gay / AP   Des migrants traversent le Rio Bravo sur un matelas gonflable pour entrer aux États-Unis depuis Matamoros, au Mexique, le 9 mai 2023. Photo Fernando Llano / AP Un groupe de migrants dort dans un campement de fortune en attendant de demander l'asile après avoir franchi la frontière, le 10 mai 2023, près de Jacumba, en Californie. Le groupe campait juste de l'autre côté de la frontière depuis des jours, en attendant de demander l'asile aux États-Unis. Photo Gregory Bull / AP   Des migrants traversent le Rio Grande pour entrer aux États-Unis depuis Ciudad Juarez, au Mexique, le 29 mars 2023. Photo Christian Chavez / AP     Des migrants vénézuéliens brandissent un drapeau américain devant un hélicoptère de la télévision qui survole le Rio Grande, à Matamoros, au Mexique, le vendredi 12 mai 2023, un jour après la levée des restrictions américaines à l'asile liées à la pandémie, appelées Titre 42. Photo Fernando Llano / AP   A voir également, sur les humanités : "Au Venezuela, dans la jungle de l'exil", publié le 17 octobre 2022. https://www.leshumanites-media.com/post/au-venezuela-dans-la-jungle-de-l-exil C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Iran : ce que la presse ne vous dit pas

Iran : ce que la presse ne vous dit pas

Ebrahim Raïssi, surnommé "le boucher de Téhéran", exécuteur des basses œuvres du "Guide suprême". Illustration : Centre pour les droits de l'homme en Iran EXCLUSIF. Aux humanités , nous ne nous sentons nullement représentés par un gouvernement qui, hier, a présenté (par la voix du ministère des Affaires étrangères) ses condoléances à l'Iran après le décès du président Ebrahim Raïssi, responsable de milliers d'exécutions et de la plus brutale répression qui soit. Aujourd'hui, toute la presse fait des plans sur la comète pour savoir qui va succéder à Raïssi. Mais personne, absolument personne, ne parle du vent de contestation sociale qui secoue tout l'Iran depuis début mai (la preuve en images). Ajouté à la corruption endémique des "élites" et de leurs affidés, le financement du terrorisme islamique coûte cher, très cher. Résultat : il n'y a plus d'argent dans les caisses... Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Alors que l'Union européenne et le ministère français des Affaires étrangères présentaient leurs condoléances après le décès accidentel du président Ebrahim Raïssi, surnommé "le boucher de Téhéran" en raison des milliers d'exécutions dont il a été le responsable, et de l'impitoyable répression du mouvement "Femme, vie, liberté, voilà comment des habitants de Sanandaj, capitale de la province iranienne du Kurdistan, ont salué ce lundi 20 mai 2024 la disparition du "grand homme" : Sanandaj, on peut comprendre, c'est la capitale de la province iranienne du Kurdistan (la ville accueille aussi des minorités arménienne et juive), c'est aussi la troisième ville présentant l'air le plus pollué au monde, selon l'OMS. Et c'est peu dire que les Kurdes vénèrent peu la "république islamique" de l'ayatollah de Khameini (article à venir sur les humanités ). Mais s'il n'y avait que Sanandaj ! Est-ce pour ne pas contrarier les "condoléances" du gouvernement français, ou par manque d'informations ? Toujours est-il que la totalité de la presse française passe sous silence des manifestations qui ont éclaté depuis début mai, dans tout l'Iran. La preuve en images, ci-dessous. L'objet de toutes ces manifestations, c'est principalement l'argent. Les sanctionns économiques ont quelque peu malmené le gouvernement des ayatollahs, mais moins que la corruption endémique dont se repaissent les affidés du régime, à commencer par les Gardiens de la révolution. A ces facteurs déjà existants, est venu s'ajouter le soutien décuplé du régime iranien au Hezbollah et au Hamas, depuis l'attaque terroriste du Hamas en Israël en octobre dernier. Résultat : les caisses sont vides. Les pensions de retraite ne sont plus payées, certains salaires vont être divisés de moitié, alors même que le prix des produits de première nécessité explose. Enfin, certaines régions d'Iran, volonairement maintenues dans une extrême pauvreté car pas assez "islamiques" (Kurdistan, Baloutchistan, etc.) souffrent chaque jour davantage de l'incurie gouvernementale : pénuries d'eau, pollution dûe à une mine d'or, etc. Après le mouvement "Femme, vie, liberté", c'est sur le terrain de la contestation sociale que le régime de Khameini est aujourd'hui mis en danger. Et c'est de cela dont l'ensemble de la presse fançaise ne souffle mot... A Kermanshah (capitale de la province du même nom dans l'ouest de l'Iran, à 521 km de Téhéran), le 8 mai, manifestation des retraités de la sécurité sociale et des télécommunications A Téhéran, le 13 mai, rassemblement de protestation pour dénoncer des fraudes publiques et demander une enquête sur les plus hauts responsables du pays, notamment le chef du pouvoir judiciaire et le commandement général de la police. A Ispahan, troisième ville la plus peuplée d'Iran, le 13 mai, manifestation des retraités de l'acier. A Suse (ville magnifique, dans la province du Khouzistan), le 13 mai, manifestation de travailleurs et de retraités A Rasht (capitale de la province de Guilan au nord-ouest de l'Iran, lieu commercial majeur entre le Caucase, la Russie et l'Iran), le 15 mai, manifestation des retraités des télécommunications, avec le slogan "La cherté et l'inflation sont devenues le fléau de nos vies. Rendez-nous l'argent". A Téhéran, le 15 mai, manifestation des agents de change. A Nourabad (ville du nord de la province du Lorestan), le 15 mai, rassemblement de protestation des travailleurs de l'électricité. A Kash, le 16 mai, rassemblement et grève des chauffeurs. A Rasak, dans la province du Sistan-Baloutchistan, le 17 mai, rassemblement de protestation contre les pénuries d'eau. Dans le village de Bayjan, le 17 mai, affrontements et agriculteurs et policiers qui avaient entrepris de détruire des champs de melons A Borujerd (province du Lorestan dans l'ouest de l'Iran), le 18 mai, manifestation devant le bâtiment du gouverneur de la province. A Téhéran, le 19 mai, rassemblement des salariés et retraités du secteur culturel. A Ispahan, le 19 mai, rassemblement et marche des retraités. A Machhad, le 19 mai, rassemblement de protestation des familles ayant des enfants autistes Dans le village de Kote, dans la région de Taftan (province du Balouchistan), rassemblement de protestation contre la pollution engendrée contre une mine d'or, pour laquelle le gouvernement iranien n'a entrepris aucune mesure environnementale. La mine d'or de Taftan est l'une des plus importantes du pays, mais la région du Balouchistan est l'une des plus pauvres... etc., etc. La mort du président iranien risque d'aggraver la répression (Centre pour les droits de l'homme en Iran) Sous Ebrahim Raïssi, les atteintes aux droits de l'homme en Iran se sont considérablement aggravés, rappelle le Centre pour les droits de l'homme en Iran (CHRI). Texte ci-dessous publié le lundi 20 mai 2024 par iranhumanrights.org : 20 mai 2024 - Le décès du président Ebrahim Raïssi ne devrait pas être exploité par le gouvernement pour réprimer davantage la société civile dans le cadre de ce qui est devenu une répression de plus en plus large, illégale et violente de la dissidence pacifique, a déclaré le Centre pour les droits de l'homme en Iran (CHRI). "Alors que l'État s'efforce de maintenir son emprise sur le pouvoir, la communauté internationale doit rester vigilante et réagir à toute escalade potentielle de la répression de la société civile en Iran", déclare son directeur exécutif, Hadi Ghaemi. "Raissi était un pilier d'un système qui emprisonne, torture et tue les personnes qui osent critiquer les politiques de l'État. Sa mort lui a permis d'échapper à l'obligation de rendre compte de ses nombreux crimes et des atrocités commises par l'État sous son règne. Ebrahim Raïssi a présidé à une escalade stupéfiante de la répression et de la violence de l'État contre la dissidence pacifique en Iran, l'État commettant des atrocités massives contre la population civile. Les exécutions se sont multipliées après des simulacres de procès et le recours croissant à la peine de mort contre les manifestants et les militants, l'utilisation de la force meurtrière de l'État contre des manifestants pacifiques qui a fait des centaines de morts en 2022 et des dizaines de milliers d'arrestations arbitraires, ainsi que la répression accrue et violente des femmes. En réponse à la violence massive du gouvernement iranien contre des manifestants non armés lors des manifestations "Femmes, vie, liberté" qui ont déferlé sur l'Iran en 2022, la mission d'enquête indépendante des Nations unies, créée pour enquêter sur les crimes commis par l'État dans le contexte de ces manifestations, a affirmé que les atrocités commises par l'État avaient atteint le niveau de crimes contre l'humanité. Nommé chef du pouvoir judiciaire par le guide suprême Ali Khamenei en mars 2019, puis élu président en 2021 après la disqualification de tous les candidats crédibles, Ebrahim Raïssi a joué un rôle clé dans les exécutions pour motifs politiques et les emprisonnements injustes d'innombrables Iraniens au cours des trois dernières décennies. En 1988, il a été nommé membre d'une "commission de la mort" composée de quatre personnes nommées par le guide suprême de l'époque, Ruhollah Khomeini, ce qui a conduit à l'exécution d'au moins 5.000 prisonniers sur la base de l'évaluation par la commission de leur "loyauté" à l'égard de la République islamique nouvellement établie. Ces prisonniers avaient déjà été jugés et purgeaient les peines de prison qui leur avaient été infligées. (...) Au cours des trois dernières années, sous le règne de Raissi et de Khamenei, l'Iran a connu des niveaux sans précédent de violence d'État et de persécution de militants pacifiques, en particulier à la suite du mouvement "Femme, vie, liberté" de 2022, qui a éclaté dans tout le pays après l'assassinat en garde à vue de Mahsa Jina Amini, 22 ans, à la suite de son arrestation pour un hijab prétendument inapproprié. C'est M. Raïssi lui-même qui, quelques mois avant le meurtre de Masha Amini, avait ordonné une application plus stricte de la politique du hijab obligatoire dans l'ensemble du pays et qui, depuis, a soutenu un projet de loi en instance au Parlement qui légaliserait des sanctions accrues à l'encontre des femmes qui refusent de porter le hijab en public, ainsi qu'à l'encontre des propriétaires d'entreprises et des employeurs qui ne se joignent pas à l'État pour punir les femmes. (...) Ebrahim Raïssi a présidé un pays étouffé par un régime qui craint son propre peuple. Il n'était qu'une botte sur le cou du peuple iranien ; d'autres peuvent facilement prendre sa place. Ce qui est crucial maintenant, c'est que la communauté internationale ne doit pas permettre à la République islamique d'exploiter ce moment pour réprimer et brutaliser davantage le peuple iranien. C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Des lycéens de la Région Grand Est à la Villa Médicis

Des lycéens de la Région Grand Est à la Villa Médicis

Photo Guillaume Lévy / L'Union 250 lycéens de filières professionnelles de la Région Grand Est ont pu séjourner pendant une semaine à la Villa Médicis à Rome. Pas pour y faire du tourisme : pour y exposer leur savoir-faire. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Ce mardi 21 mai 2024, le sujet fait la Une du quotidien régional L'Union : près de 250 lycéens de filières professionnelles et agricoles du Grand Est viennent de séjourner, du 13 au 16 mai, à la Villa Médicis à Rome. Pas pour y faire du tourisme : pour y exposer leur savoir-faire. Âgés de 15 et 18 ans, venus de Reims, Nancy, Charleville-Mézières, Bischwiller, Illkirch Graffenstaden, Haguenau, Laxou, Pont-Saint-Vincent, Sarreguemines, Bar-le-Duc et Obernai, sont notamment issus des filières des métiers du bâtiment, du génie électrique, du génie thermique et de l’aide à domicile. La semaine de résidence dont ils ont bénéficié à la Villa Médicis comportait un programme d’ateliers, de rencontres, de conférences et de visites dans Rome autour de la thématique « l’Habitat de demain : bien vivre ensemble et durablement. » « Les lycées professionnels, une voie de garage ? Ce cliché ressassé vient de tomber de haut, depuis le sommet du mont Pincio qui domine la ville éternelle et où s'élève la villa Médicis » , écrit Guillaume Lévy dans L’Union du 21 mai 2024. « Si 12 lycées ont pu y envoyer des élèves, c'est parce que la villa Médicis a créé en 2022 la "Résidence Pro" :  il s'agit d'accueillir pendant cinq jours des élèves ayant travaillé toute l'année sur un projet, l'avoir fabriqué et pouvoir l'exposer à la Villa. » La Région Grand Est a financé, pour près de 300.000 euros, la participation de douze établissements, de l'Alsace aux Ardennes. « On ressent une immense fierté. On est à la Villa Médicis, c'est pas rien ! », confient Cheyenne et Omar, deux lycéens rémois. A la Une du quotidien L'Union , mardi 21 mai 2024 Sur le thème "Habiter demain", vingt élèves en bac pro Techniciens constructeurs bois et Menuiserie, aluminium et verre du lycée Charles-de-Gonzague à Charleville-Mézières, « ont par exemple imaginé un "Téléphérique Médicis".  Cette "machine poétique" se compose de deux modules en bois, troués d'un oculus inspiré du Panthéon voisin, et évoque le passage d'un lieu à un autre, ou la voie de la transmission. »  Leur enseignant, Joaquim Cortez, témoigne : « C'est un travail de longue haleine démarré au début de l'année scolaire. » « À l'autre bout du salon recouvert de peinture de Balthus (le peintre dirigea lui-même la Villa Médicis), un autre projet suscite beaucoup de compliments. Il est l'œuvre de des 26 lycéens, dont 23 filles, du lycée Saint-Paul à Charleville. En bac pro Accompagnement, soins et services à la personne, "option à domicile", elles ont étudié le jardinage dans la Rome antique et ont conçu des bacs à fleurs particuliers. » « On travaille dessus depuis octobre. Tous les lundis, on a rendu visite à des personnes âgées à Charleville pour les associer au projet, répondre à leurs besoins. On l'a fait non seulement pour elle, mais aussi avec elles » , commente Léa Cartigny, l'une de ces lycéennes. Pour Sam Stourdzé, directeur de la Villa Médicis depuis 2020, ce projet "Résidence Pro" qu'il a initié depuis 2022, offre aux lycéens « la possibilité de s'émanciper, de s'épanouir et de prendre confiance dans leu talent. » C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI

Est-ce que la Nouvelle-Calédonie choose France ?

Est-ce que la Nouvelle-Calédonie choose France ?

Emmanuel Macron avec le président du Sénat coutumier, Pascal Sihaze (à droite du président), à Nouméa, en mai 2018. Trente ans après le drame de la grotte d’Ouvéa de mai 1988, qui avait fait 25 morts (19 Kanaks, 2 militaires et 4 gendarmes), le Président de la République, de retour d'Australie, s'était contenté d'une escale de quelques heures en Nouvelle-Calédonie. «Nous avons le devoir de préserver cette tradition tout en s’ouvrant à la modernité», avait-il alors déclaré après avoir assisté, pour la forme, à un "conseil" du Sénat coutumier. Photo Ludovic Marin / AFP. L’ÉDITORIAL DE TZOTZIL TREMA Sur la Nouvelle-Calédonie et ses "émeutes", les quatre vérités de Tzotzil Trema, "agitateur clandestin" pour l'autre journal du dimanche , hebdomadaire non-bolloréen des humanités / journal-lucioles. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner :   ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI C’est ce qui s’appelle une collision ou, si l’on préfère, un sacré télescopage. Lundi 13 mai à l’heure du petit dej’, Jupiter 1er (de la classe), auto-proclamé génialissime monarque  de la start-up nation , recevait à Versailles, fief de son ancêtre roi-soleil, la crème de la crème. Se pressaient là, en effet, les 180 plus influents des influenceurs du monde-qui-va-dans-le-mur mais sont encore capables d’investir dans sa perte : j’ai nommé les chief executive officers  (on ne dit plus "patrons", ça fait ringard) du capitalisme mondialement mondialisé (qu’il soit permis, ici, d’appeler un chat un matou). Le chef de la tribu, Brad Smith, grand gourou de Microsoft, s’apprêtait à annoncer le déversement de 4 milliards d’euros en France pour développer des infrastructures d’intelligence artificielle ; pour l’intelligence humaine on verra plus tard. Là, Jupiter 1er était dans son jus, si on peut dire. Le lieu de cette rencontre investisseuse ne fut pas choisi au hasard : on réserva à cette grand-messe le splendide ex-appartement des Bains, que Louis XIV fit installer dans l’aile nord du château de Versailles pour se relaxer en compagnie de sa favorite, la marquise de Montespan. Cet appartement des Bains devint ensuite, sous Louis XV, le grand Cabinet de Madame Victoire, la cinquième des huit filles de Louis XV et de Marie Leszczynska, claveciniste accomplie à qui Mozart dédia ses six premières sonates pour clavecin. Jupiter 1er, la musique ça le connait ici, même s’il préfère le pipeau au clavecin. Et c’est donc sur un air de pipeau que Jupiter 1er, allait célébrer, ce 13 mai 2024, ce qui allait rester dans l’Histoire de France comme le jour de la Grande Conquête des Investisseurs. "Monsieur Victoire" jubilait, savourant avec délectation sa grandeur incarnée, et ne put s’empêcher d’ironiser sur les rabougris  et autres pas assez enthousiastes qui adhèrent très modérément, voire pas du tout, au culte de la start-up nation . Tout ça, c’est la faute à la télé, parce que « quand on allume sa télé, rien ne va en France »,  cocorisa Emmanuel Macron. Pardon, son nom m’a échappé. A l’époque de Louis XIV, c’était plus peinard, parce que la télé, macache ! Mais il faut bien vivre avec son temps. Et parfois, le temps vous rattrape. A l’instant même où Jupiter 1er - Emmanuel Macron décrétait qu’en France tout va bien quoiqu’en dise la télé, les téléscripteurs crachotaient qu’à 16.746 encablures kilométriques de Versailles, ça commençait à brûler sévère à Nouméa. Et ça, c’est pas la télé qui l’a inventé. Peut-être Macron n’en a-t-il rien su, sur le coup, parce que ses conseillers n’allaient pas déranger pour si peu le monarque, tout occupé à célébrer le 7ème sommet de "Choose France". Ah oui, je n’ai pas encore parlé de "Choose France". C’est le mantra d’Emmanuel Macron, son Versailles à lui, son grand projet culturel, lancé en 2018, au début de son premier quinquennat. Le truc du machin du bazar, c’est de convaincre les grands investisseurs internationaux que la France, grâce à des réformes économiques menées hardi petit, est devenue super-méga attractive que je ne vous raconte même pas. Lundi 13 mai 2024, Emmanuel Macron en visite à l’usine McCain de Matougues, dans la Marne. Photo Gabrielle Cezard/Pool/Bestimage Un moulin à paroles qui brasse beaucoup de vent mais produit peu de grain Dans l'élan du sommet de Versailles estampillé "Choose France", le monarque est allé en personne en province pour montrer aux gueux que les manches, il savait les retrousser. A Matougues, dans la Marne, il s’en fut, ce même lundi 13 mai, visiter l’usine McCain, leader mondial de la frite surgelée, qui débite là, chaque jour que McDo fait, 1.300 tonnes de patates. Pour accélérer la cadence et le rendement, McCain va investir 350 millions d’euros (répartis sur trois usines en France). Preuve que la France, ça marche. Ce qu’a oublié de dire Macron, c’est qu’à Matougues, l’entreprise canadienne va créer… cinq emplois supplémentaires. Pas sûr que ça suffise à faire reculer le chômage. Les régionaux de l’étape ne s’en laissent guère conter. Ils se souviennent ainsi qu’en 2018, au début de "Choose France", Macron était himself venu à Charleville-Mézières se réjouir de l’installation sur l’ancien site PSA du groupe algérien Cevital, avec un investissement à la cléde 250 millions d’euros. Idem trois ans plus tard, lorsque les cycles Mercier promirent 2,4 millions d’euros pour produire des vélos électriques. Cevital et Mercier, cela faisait 1.270 emplois en vue, dans une ville qui a perdu Porcher, Arthur-Martin et Electrolux. Mais aucun de ces deux projets fanfaronnés avec tambour et trompettes n’a finalement vu le jour. Macron, c’est un moulin à paroles qui brasse beaucoup de vent mais produit peu de grain. L'Azerbaidjan à la manœuvre ? Mc Cain ou pas, pendant ce temps, en Nouvelle-Calédonie, on n’a pas trop la frite et ça tourne à l’émeute. L’Élysée a beau jeu de crier haro sur les vandales qui sèment la zizanie, naturellement instrumentalisés par une puissance étrangère, en l’occurrence l’Azerbaïdjan du proto-dictateur Ilham Aliev. Cette ingérence azérie, en guise de représailles au soutien français à l’Arménie dans le conflit du Haut-Karabagh, est bien réelle, comme l’a montré en février dernier une remarquable enquête de France 24 en collaboration avec le consortium Forbidden Stories (1). Une nouvelle structure, baptisée “Groupe d’initiative de Bakou”, sous l’égide l’Azerbaïdjanais Abbas Abbassov, qui a fait carrière dans le pétrole, regroupe en effet des indépendantistes de territoires et régions français - comme la Guyane, la Martinique, la Nouvelle-Calédonie ou encore la Guadeloupe, et n’a de cesse de dénoncer, publiquement et/ou via des campagnes de propagande, notamment sur Tik-Tok, le "colonialisme français". Cette ingérence azerbaïdjanaise ne saurait toutefois, à elle seule, expliquer ce qui, à Nouméa, a mis le feu aux poudres. Le premier des incendiaires n'est autre que Gérald Darmanin, lieutenant "sécuritaire" d'Emmanuel Macron. C'est ce que révèle, sur Off Investigation , la journaliste et documentariste Clarisse Feletin, fine connaisseuse de la Nouvelle Calédonie (2). L’origine des troubles actuels remonte au troisième référendum sur l’auto-détermination de la Nouvelle-Calédonie, qui devait se tenir en décembre 2021, conformément à l’accord de Nouméa (1988). Sauf que la pandémie du Covid est passée par là. En Nouvelle-Calédonie, qui garde la mémoire d’épidémies dévastatrices au 19ème siècle (qui ont décimé 75 à 90% de la population kanak), on dénombre, en octobre 2021, 8.000 morts. Le Sénat coutumier (gardien et défenseur de l’identité Kanak, instauré par l’accord de Nouméa) demande alors un délai de grâce pour permettre à la communauté de faire son deuil. Rien de surprenant : les rites funéraires ont une grande importance dans la vie coutumière du peuple kanak (3). Masque de deuilleur Kanak . Dans le nord de la Grande Terre, ce masque était porté lors de la cérémonie de deuil et personnifiait le chef décédé, l’ancêtre fondateur du clan ou l’esprit qui guide les morts vers l’autre monde. Le porteur du masque voyait à travers les dents espacées de la bouche. Les cheveux qui entrent dans sa composition sont ceux des deuilleurs, personnes proches du disparu. Les plumes proviennent de plusieurs oiseaux, dont le notou, sorte de grand pigeon. L’usage de ces masques a disparu avec l’évangélisation. Plusieurs sont conservés dans les collections européennes ; on les appelle souvent apouéma, terme dérivé du mot "masque" en langue cèmuhi. Celui-ci a été rapporté par Louis Le Mescam, entrepreneur havrais installé à Nouméa de 1873 à 1900. Image provenant du site du Muséum d’histoire naturelle du Havre. Mais à l’époque anthropocénique  de la start-up nation , de tels rituels et croyances ne sauraient appartenir qu’à un passé sauvage . Reporter d’un an le référendum ? Pas question, pour les autorités françaises. Le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) ainsi que le Sénat Coutumier appellent à son boycott. Verdict : à la question : "voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?", 96,5% des votants répondent "non". Problème : la participation n’est que de 43,8% et l’abstention atteint 56,4%.  Mais ce référendum tronqué (comme ce fut le cas à Mayotte en 2009, au mépris des Nations unies) permet à la doxa "loyaliste" de clamer sur tous les tons que la Nouvelle Calédonie a définitivement renoncé à son auto-détermination et que maintenant, ça suffit, on tourne la page. Mission commandée (ou commando) ?) pour laquelle le ministre de l’Intérieur, auprès de qui sont désormais rattachés les départements et territoires d’Outre-mer, s’est rendu sept fois en Nouvelle-Calédonie, avec le résultat que l’on voit aujourd’hui.   Le projet de "dégel du corps électoral" vient de là. En jeu : accorder le droit de vote à des personnes arrivées depuis moins de dix ans sur le territoire. Cette problématique ramène, une fois de plus, le peuple kanak à la question coloniale. Le texte de loi est en passe d’être voté, fin juin, au Parlement. Les représentants kanak en demandent le retrait. Emmanuel Macron veut bien dialoguer, à condition d’être seul à parler et à décider. En attendant : émeutes et "état d’urgence", jusqu’au 27 mai (pour le prolonger, il faudra une loi). Une "bourde" de plus : le "document martyr" Si c’était tout, ce serait tout. Mais ce n’est pas tout. Autre "bourde" de Gérald Darmanin : à l’automne 2023, ses services adressent au Sénat coutumier et à tous les acteurs politiques néo-calédoniens un projet de base à la négociation d’un nouvel accord politique. Ce document confidentiel est baptisé « document Marty » ; les responsables politiques et coutumiers kanaks le surnomment entre eux "le document martyr". Et pour cause : ce projet fait l’impasse sur les droits fonciers coutumiers et le droit civil coutumier. «  Tout ce qui marque la spécificité institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie, la place reconnue aux kanaks à travers leurs institutions coutumières, leur lien particulier à leur terre, la reconnaissance du peuple d’origine, tout a disparu »  estime Jérôme Bouquet-Elkaïm, avocat qui conseille le Sénat coutumier. Ce nouvel accord est vécu par les représentants kanaks comme une humiliation et une trahison : il est non seulement contraire à l’esprit de l’accord historique de Nouméa signé en 1998, mais il est également contraire au texte lui-même, dont il viole le principe d’irréversibilité.   Ajoutons, pour mettre encore un peu d’huile sur le feu, que l’Élysée a désigné, comme rapporteur du projet de loi constitutionnel, le caldoche Nicolas Metzdorf, député et président du parti Générations NC, farouchement anti-indépendantiste. Une provocation de plus.   Macron a retiré le dossier calédonien à Darmanin et a refilé la patate chaude au minot (Gabriel Attal), lequel a désormais la rude tâche de tenter d’éteindre un incendie que le pyromane de l’Elysée a lui-même allumé. C’est pas gagné ! D’autant qu’on a du mal à discerner, dans l’actuelle "crise", ce qui relève de la "bourde" et/ou de l’irresponsabilité politique du clan Macron, ou au contraire, d’une entreprise tout à fait consciente de passage en force quoiqu'il en coûte , au mépris - notamment - des droits des peuples autochtones. La France est l'un des seuls pays concernés à n'avoir toujours pas ratifié la convention n° 169 du 27 juin 1989 de l'Organisation internationale du travail (OIT) relative aux peuples indigènes et tribaux. Dans le cas présent, on peut comprendre pourquoi : retirer aux communautés kanak les ressources issues du nickel (comme instauré par l'accord de Nouméa), ça doit sûrement aiguiser l'appétit de quelques-uns des copains de Macron, dans la bande "Choose France"...   A suivre…   Tzotzil Trema, agitateur clandestin (éditorial de l'autre journal du dimanche, 19 mai 2024) (1). https://www.france24.com/fr/europe/20240220-baku-connection-la-france-un-punching-ball-de-choix-pour-l-azerba%C3%AFdjan (2). https://www.off-investigation.fr/emeutes-en-nouvelle-caledoniecomment-gerald-darmanin-a-mis-le-feu-aux-poudres/ (3). http://www.coutume-kanak.com/vie-kanak/le-deuil-kanak/   Suites à venir : La Nouvelle-Calédonie, miroir des tentations dictatoriales d'Emmanuel Macron ? Le micmac du nickel Choose France contre les peuples autochtones Suite kanak : les langues de l'iguane et autres saveurs C'est le moment de... ...soutenir les humanités  / journal-lucioles, et le travail de notre toute petite rédaction. Pas encore prêt à vous abonner ? Une nouvelle formule : "acheter" cet article pour 1 € (les petits ruisseaux font les grandes rivières) : ICI POST-SCRIPTUM «  Sur nos petites îles, nous avons des choses à dire au reste du monde » «  Je défends l’identité kanak, océanienne et universelle. Notre zone qui est l’Océanie et le Pacifique. Nous sommes une partie du monde qui est complètement oubliée, en tout cas méconnue. Sur nos petites îles, nous avons des choses à dire au reste du monde . Nous pouvons apporter le vivre-ensemble, la simplicité. Avant qu’on ne découpe le Pacifique en trois pôles, nos grands-pères étaient tous ensemble. Ils n’avaient que l’océan et l’horizon comme points de chute. Mais, les colons, les évangélisateurs, les navigateurs ont coupé toute cette circulation et cette créativité-là.  (…) Nous devons nous réapproprier cette identité multiple, et la partager, car dans son essence cette identité dit que nous sommes ensemble, que nous sommes Un, et que la différence nourrit. On est Un dans le grand Nous. Voilà ce que nous pouvons apporter aujourd’hui alors que chacun est dans ses extrêmes, qu’il y a des schémas qui nous empêchent de nous voir. Ce sont des mots qui viennent de plus loin que moi et je le dis en toute humilité.  » ( Paul Wamo, poète et slameur, interviewé par France TV / le portail des Outre-mer, 17 juin 2016)

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