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Argentine, Chili, les musées de la mémoire


En Argentine comme au Chili, les années de dictature ont laissé de profondes séquelles. A Buenos Aires comme à Santiago, des lieux mémoriels veillent à ce que l’oubli ne vienne étouffer les atrocités commises. Et en Argentine, le Musée-lieu de mémoire, édifié dans l’enceinte même d’un centre de détention et de torture, demande son inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco.


30.000 disparus, 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, 1,5 million d'exilés, et au moins 500 bébés enlevés aux parents desaparecidos et élevés par des familles proches du pouvoir. En sept ans seulement, de 1976 à 1983, on peut dire que la dictature militaire en Argentine n’y a pas été de main morte !

Soutenu par l’Église catholique, le putsch du 24 mars 1976 qui a renversé le gouvernement d'Isabel Perón, a porté au pouvoir une junte qui prônait un rétablissement de l'ordre moral chrétien et la défense de la « civilisation occidentale chrétienne ». Sur quatre-vingt-cinq évêques, seuls cinq se sont opposés à la dictature (dont trois seront assassinés)…

Et bien qu’ouvertement antisémite (nombre de militaires étaient proches du nazisme, certains obligeant ainsi les desaparecidos incarcérés dans les centres clandestins de détention à écouter des discours d'Hitler), la dictature militaire a curieusement bénéficié du soutien d’Israël, au nom de la lutte contre les mouvements guérilleros, comme dans d’autres pays d’Amérique latine (lire ICI, sur Le Monde).


Depuis avril 1977, tous les jeudis, les Mères de la Place de Mai se sont rassemblées sur la place de Mai (Plaza de Mayo), en face de la Casa Rosada du gouvernement à Buenos Aires, pour exiger la vérité sur les crimes de la dictature.

En 2015 a été inauguré à Buenos Aires l’Espace pour la Mémoire et les Droits humains, sur le site même de l’École mécanique de l’armée (ESMA), véritable « usine de mort » où ont « disparu » près de 5.000 opposants. L'ESMA abritait l'état-major de la répression, avec des chambres de torture et des pouponnières pour les bébés enlevés dès leur naissance aux détenues (Lire ICI)

Reconverti en lieu de mémoire, l’ex-Esma abrite aussi le Centre culturel Haroldo Conti (du nom d’un célèbre écrivain argentin, « disparu » en 1976), dirigé par Eduardo Jozami, à l’époque militant de l’organisation péroniste des Montoneros, et qui a passé toutes les années de la dictature en prison. Sa femme, qui fut torturée comme il l’a été, est l’une des rares survivantes de l’Esma.


Le 27 décembre dernier, le ministre argentin de la Culture, Tristán Bauer, accompagné du ministre de l'Éducation, Jaime Perczyk, du ministre de la Justice, Martín Soria, du secrétaire aux Droits de l'homme, Horacio Pietragalla, et de l'ambassadrice d'Argentine auprès de l'UNESCO, Marcela Losardo, a présidé une cérémonie de signature d’un dossier de candidature du musée et du site de la mémoire de l'ESMA à la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Le dossier va maintenant être envoyé à Paris, dans l’attente d’une délibération du Comité du patrimoine mondial qui devrait intervenir en juin 2023.

Dans son discours, le ministre de la justice et des droits de l'homme, Martín Soria, a déclaré : « Ce qui s'est passé ici était un plan systématique et planifié », a déclaré à cette occasion le ministre de la Justice. « Le travail de construction de la mémoire est permanent et c'est pourquoi ce musée en représente tant d'autres en Amérique latine. Nous devons travailler dur pour transmettre cette mémoire argentine au monde entier. »


Musée-lieu de mémoire à Buenos Aires : http://www.museositioesma.gob.ar/


VIDEO. Présentation du Musée-Lieu de mémoire de l’ESMA (en espagnol)


Au Chili, un autre Musée de la Mémoire


Le Musée de la mémoire, à Santiago du Chili. Architectes : Carlos Días, Lucas Fehr, Mario Figueroa.


Au Chili, existe un autre Musée de la mémoire. Bruno Tackels l’avait évoqué dans un reportage pour la revue Mouvement, à l’occasion du festival Santiago a Mil, en avril 2013 :

« En 1972, pour accueillir, à Santiago, la Conférence mondiale des Nations unies sur le commerce et le développement, le président Allende fait construire un édifice hors normes, conçu en quelques mois par les meilleurs architectes et artistes du pays C'est d'ailleurs pour eux qu’après le congrès, le président socialiste a transformé cet espace au cœur de la ville en centre culturel dédié aux arts et aux rencontres, baptisé du nom de la grande poétesse féministe Gabriela Mistral, Prix Nobel de littérature en 1945. La douceur des vitraux colorés, qui recouvrent ce palais de la culture, devait bien vite se ternir, noircir même, au point que dans la mémoire des Chinois, après le coup d'état du 11 septembre 1973 ce bâtiment apparaîtra un immense cercueil noir devant lequel qu'on passe le ventre noué. Dans ce bâtiment s'installe la junte militaire qui le rebaptise du nom de Diego Portales, considéré par les uns comme le père fondateur de la République chilienne, par les autres comme un dictateur tyrannique… Dans ce lieu, s'est décidée la politique répressive des généraux et, dans les jolies maisons alentour, s'est pratiquée la torture des militants socialistes, pendant que Madame Pinochet organisait des ventes d'artisanat pour ses œuvres de bienfaisance. Non loin de là, on torturait aussi dans l'École de théâtre de l'université du Chili, mais les élèves n'en parlaient jamais.

La démocratie revenue, le nouveau pouvoir n'arrange rien à la mauvaise réputation de l'édifice en y affectant… le ministère de la Défense ! Et pour tout arranger, un incendie ravage en 2006 près de la moitié du bâtiment. La présidente socialiste, Michelle Bachelet, décide de retourner le gant et lance un grand concours international d'architecture pour restituer au lieu sa vocation initiale -être dédié aux arts, ouvert à tous les habitants de Santiago-, et lui redonne son nom d'origine, Centre Gabriela Mistral (étrangement contracté en GAM). (…) L'histoire de ce lieu est une allégorie de la tragédie du peuple chilien. Et se souvenir que les poignées de porte en bronze, qui représentaient le poing levé de la révolution, avaient été littéralement renversées pendant la dictature, réduites à des mains menottées -symbole implacable de ce qui se passait dans le stade, où les militaires, avant d'exécuter, se livraient à des jeux d'une cruauté inouïe. Comme les mains coupées du guitariste Victor Jara, détruit avant que d'être assassiné, sur le modèle des poignées de porte du GAM. (…)


Les Chiliens regardent maintenant Pinochet dans le blanc des yeux. Le musée de la mémoire et des droits de l'homme, inauguré en 2010 à l'occasion du bicentenaire de l'indépendance du Chili, le montre magistralement. Un geste infiniment plus fort que son intitulé ne le laisse entendre. Il ne s'agit pas vraiment d'un musée ni d'un mémorial ou d'un anti-monument mais plutôt d'un autel en souvenir des milliers de victimes du régime militaire. La périphrase permet d'approcher ce qui se passe dans cet imposant bâtiment de verre, tout en hauteur, un écrin discret qui abrite, sur un mur de 20 mètres sur 30, les photographies de toutes les victimes de la dictature. D'un poste de vigie, au deuxième étage, les « visiteurs » peuvent taper les noms des disparus sur un ordinateur qui zoome immédiatement sur leur photographie abritée dans le mur. Au pied de ce totem défiant l'horreur, sur des écrans éparpillés partout dans l'espace, d'innombrables archives rejouent le terrifiant scénario de la prise du Palais de la Moneda, le 11 septembre 1973, par les militaires retournés par Augusto Pinochet. Des images stupéfiantes qui replongent au cœur du coup d'État. Plus stupéfiantes encore, les réactions de ceux qui viennent regarder leur histoire, présences intenses, bouches bées, visages chargés, yeux embrumés, corps figés, sidérés -souvenir des mains d'une jeune femme, accrochées à une vitrine pour ne pas tomber. Dans un dédale de salles sombres, les bourreaux commencent à s'incarner, les méthodes et les instruments de torture, l'intimidation, les exécutions sommaires, la répression en pleine messe de Jean-Paul II. Sans oublier les dessins et les lettres de jeunes enfants à leurs pères emprisonnés. D'où que l'on vienne, on ne sort pas indemne de ce lieu, de mémoire en effet, mais que l'on peut habiter et endurer ensemble. »

(Bruno Tackels, « Le Chili, pour mémoires », revue Mouvement, n° 68, avril-mai 2013).


Musée de la mémoire au Chili : https://web.museodelamemoria.cl


VIDEO. A voir également. Réalisation d’une fresque murale de l’artiste chilien Seco Sanchez en hommage à Victor Jara et Jorge Gonzalez


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