top of page

Chinua Achebe, la bravoure des lions


SUITE NIGÉRIANE - « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur », dit un proverbe africain que Chinua Achebe aimait à citer. Ses nouvelles, et l’ensemble de son œuvre poétique, sont totalement inédits en français. Le Nigérian Chinua Achebe (1930-2013) est pourtant l’un des plus grands écrivains africains du 20ème siècle. Ses romans, eux, ont été publiés en français, par les éditions Présence africaine, et par Actes Sud pour Tout s’effondre (1958), considéré comme l'archétype du roman africain moderne en anglais.


L’information n’est pas seule à informer. La poésie aussi, raconte le monde et ses états,

en turbulences et élans, lueurs d’obscurité et étranges lucidités.

La poésie ne saurait vivre sans humanités, les humanités ne sauraient vivre sans poésie.

Et donc, un.e poète par jour (sauf les jours sans) au sommaire des humanités, journal-lucioles.

Abandonnez-vous, abondez-vous, abonnez-vous : ICI.


"TOUT S'EFFONDRE" (EXTRAIT)

« Le Blanc est très malin. Il est venu tranquillement et paisiblement avec sa religion. Nous nous sommes amusés de sa sottise et nous lui avons permis de rester. Maintenant il a conquis nos frères, et notre clan ne peut plus agir comme un seul homme. Il a placé un couteau sur les choses qui nous tenaient ensemble et nous sommes tombés en morceaux. »

(…)

« Okonkwo était connu dans les neuf villages et même au-delà. Il le devait à de beaux succès personnels. Jeune homme, il avait fait à dix-huit ans l’honneur de son village en battant amalinze le chat. Amalinze était un grand lutteur, célèbre d’Umuofia à Mbaino, et invaincu depuis sept ans. On l’appelait le chat parce que son dos ne touchait jamais terre. C’était cet homme qu’Okonkwo avait fait plier au terme d’un combat dont les anciens disaient que c’était le plus acharné depuis que le fondateur de leur village avait affronté un esprit de la forêt pendant sept jours et sept nuits.

Les tambours battaient, les flûtes jouaient et les spectateurs retenaient leur respiration. amalinze était un lutteur habile et plein de ruse, mais Okonkwo était glissant comme un poisson dans l’eau. Tous les nerfs et tous les muscles saillaient sur leurs bras, leur dos et leurs cuisses, et on les entendait presque se tendre à se rompre. Et à la fin, Okonkwo avait terrassé le chat.

C’était bien des années auparavant, vingt ans ou plus, et la réputation d’Okonkwo avait grandi depuis comme un feu de brousse quand souffle l’harmattan. Il était grand et fort, et ses épais sourcils, son nez épaté lui donnaient un air des plus sévères. Il avait un souffle puissant et on disait que lorsqu’il dormait, ses épouses et ses enfants l’entendaient respirer de leurs maisons. Quand il marchait, ses talons touchaient à peine le sol et il semblait se déplacer sur des ressorts, comme s’il s’apprêtait à bondir sur quelqu’un. Et de fait c’est quelque chose qu’il faisait souvent. Il souffrait d’un léger bégaiement et, quand il était en colère et ne trouvait pas ses mots assez vite, il se servait de ses poings. Il n’avait aucune patience avec ceux qui ne connaissaient pas la réussite. Il n’avait eu aucune patience avec son père.

Unoka, car tel était le nom de celui-ci, était mort depuis dix ans. Il s’était montré de son vivant paresseux et imprévoyant, tout à fait incapable de penser au lendemain. Si quelque argent lui tombait entre les mains – ce qui n’arrivait pas souvent –, il achetait aussitôt des gourdes de vin de palme et invitait ses voisins à faire la fête. Il disait toujours que chaque fois qu’il voyait la bouche d’un mort, il comprenait qu’il fallait être fou pour ne pas manger tout ce qu’on possédait tant qu’on était en vie. Unoka, évidemment, devait de l’argent à tous ses voisins, depuis quelques cauris jusqu’à des sommes beaucoup plus importantes.

Il était grand mais très maigre et légèrement voûté et affichait en permanence une mine défaite et lugubre, sauf quand il buvait ou qu’il jouait de la flûte. C’était un excellent joueur de flûte et il n’était jamais aussi heureux que lorsque les musiciens du village, pendant les deux ou trois lunes suivant la récolte, décrochaient leurs instruments suspendus au-dessus du foyer. Unoka jouait avec eux, son visage rayonnant de paix et de béatitude. il arrivait que les habitants d’un autre village demandent à l’orchestre d’Unoka et à ses danseurs egwugwu de venir leur apprendre leurs musiques. Ils restaient alors chez ces hôtes le temps de trois ou quatre marchés, à jouer et à festoyer. Unoka adorait les ripailles et l’amitié, et il adorait cette saison, quand les pluies avaient cessé et que le soleil se levait chaque matin pour répandre sur le monde une beauté éblouissante. Et il ne faisait pas trop chaud non plus, car l’harmattan sec et frais soufflait du nord. Certaines années, l’harmattan se montrait bien plus sévère et une brume épaisse stagnait dans l’atmosphère. Les vieux et les enfants s’asseyaient alors autour des feux de bûches, pour se réchauffer. Unoka aimait tout cela, et il aimait les premiers milans qui revenaient avec la saison sèche, et les enfants qui chantaient pour leur souhaiter la bienvenue. Il se rappelait comment, dans sa propre enfance, il avait souvent erré dans l’espoir de voir un milan planer de son vol nonchalant dans le bleu du ciel. Dès qu’il en apercevait un, il se mettait à chanter à tue-tête et de tout son être pour le saluer au retour de son long, long voyage, et lui demander s’il avait rapporté quelques longueurs de tissu.

Mais tout cela, c’était bien des années avant, au temps de sa jeunesse. Unoka l’adulte avait été un raté. Un pauvre dont la femme et les enfants avaient à peine de quoi manger. Les gens se moquaient de lui, ce flemmard, et juraient de ne plus lui prêter d’argent parce qu’il ne remboursait jamais. Mais Unoka était ainsi fait qu’il se débrouillait toujours pour emprunter encore, et ajouter à ses dettes. Un jour, un voisin du nom d’Okoye vint le voir. Il le trouva dans sa hutte, affalé sur un lit de terre, en train de jouer de la flûte. Unoka se redressa aussitôt pour serrer la main d’Okoye, lequel déroula la peau de chèvre qu’il portait sous le bras et s’assit. Unoka disparut dans une autre pièce à l’intérieur de sa maison et revint avec un petit plateau en bois chargé d’une noix de cola, d’un peu de piment crocodile et d’un bâton de craie blanche.

— J’ai de la cola, annonça-t-il en se rasseyant, et il tendit le plateau à son visiteur

— Merci. Qui apporte la cola apporte la vie. Mais je pense que tu devrais la casser, répondit Okoye, en lui rendant le plateau.

— non, c’est à toi, je crois!

Et de discuter ainsi un bon moment, jusqu’à ce qu’Unoka accepte enfin l’honneur de casser la cola. Okoye, pendant ce temps, prit le bâton de craie, traça des traits sur le sol, puis passa du blanc sur son gros orteil.

En cassant la cola, Unoka adressa une prière à leurs ancêtres pour qu’ils leur donnent vie et santé, et protection contre leurs ennemis. Après avoir mangé ils parlèrent d’un tas de choses : des fortes pluies qui noyaient les ignames, de la prochaine fête ancestrale et de la guerre avec le village de Mbaino qui paraissait imminente. Unoka n’aimait pas beaucoup qu’on parle de guerre. À vrai dire, il était lâche et ne supportait pas la vue du sang. Aussi changea-t-il de sujet pour parler musique, et son visage s’illumina. Il entendait, étroitement mêlés dans les oreilles de son esprit, les rythmes endiablés de l’ekwe, du udu et de l’ogene tandis que sa propre flûte tantôt y glissait sa mélodie et tantôt s’en échappait pour les enrichir de notes plaintives et colorées. C’était à la fois vif et allègre, mais à écouter la flûte monter et descendre puis revenir par brèves incursions, on comprenait qu’il y avait, aussi, de la peine et de la souffrance. »


Extrait de Things Fall Apart (1958), publié en français sous le titre Le monde s'effondre, Paris, Éditions Présence africaine, 1966 ; réédition dans une nouvelle traduction sous le titre Tout s'effondre, Arles, Actes Sud, coll. « Lettres africaines », 2013.


Publié en 1958, le roman raconte la vie précoloniale dans le sud-est du Nigéria et l'arrivée des Britanniques à la fin du 19ème siècle. Il est considéré comme l'archétype du roman africain moderne en anglais, l'un des premiers à être acclamé par la critique mondiale. Le livre est étudié dans les écoles à travers l'Afrique et il est largement lu et étudié dans les pays anglophones du monde entier.

À travers le destin d'Okonkwo, un notable de son clan, Chinua Achebe évoque le choc culturel qu'a représenté pour les autochtones l'arrivée des Britanniques chez les Igbos, à la fin du XIXe siècle et la colonisation du Nigéria par les Britanniques. Presque coupés de l'extérieur, les habitants de la forêt équatoriale pouvaient imaginer un monde à leur image, fait de multiples dieux, de culte des ancêtres, de rites et de tabous. L'irruption des Européens et de leur religion, le christianisme, bouleverse toutes les croyances traditionnelles, d'où le titre du roman (tiré d'un poème de Yeats). Cependant, Chinua Achebe n'idéalise pas le passé. C'est parce que son meilleur ami a été victime d'un sacrifice humain que le fils d'Okonkwo rompt avec les pratiques de son village, ouvrant ainsi une brèche dans l'unité du clan.

Tout s'effondre a eu une suite, No Longer at Ease (1960), écrite à l'origine comme deuxième partie d'une œuvre plus vaste avec Arrow of God (1964). Achebe affirme que ses deux romans ultérieurs A Man of the People (1966) et Anthills of the Savannah (1987), bien qu'ils ne présentent pas les descendants d'Okonkwo, sont les successeurs spirituels des romans précédents de la chronique de l'histoire africaine.

Tragique roman à la langue limpide, fable cruelle retraçant la destinée d’un homme fier qui ne plie pas, Things Fall Apart rend hommage à l’Afrique précoloniale à l’aube de sa décomposition. « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur », dit un proverbe africain que Chinua Achebe aimait à citer.


ENTRETIEN

« Le danger de ne pas avoir ses propres histoires »

(extrait d’un entretien avec Chinua Achebe)


Pouvez-vous nous parler de la famille Achebe, de votre enfance dans un village Igbo, de votre éducation précoce et nous dire si quelque chose vous a orienté très tôt vers l'écriture ?


CHINUA ACHEBE - Je pense que la chose qui m'a clairement orienté vers cette voie était mon intérêt pour les histoires. Pas nécessairement pour écrire des histoires, parce qu'à ce moment-là, écrire des histoires n'était pas vraiment viable. On n'y pensait donc pas. Mais je savais que j'aimais les histoires, les histoires racontées à la maison, d'abord par ma mère, puis par ma sœur aînée et toutes les bribes d'histoires que je pouvais recueillir au fil des conversations, simplement en traînant, en m'asseyant lorsque mon père recevait de la visite. Quand j'ai commencé à aller à l'école, j'aimais les histoires que je lisais. Elles étaient différentes, mais je les aimais aussi. Mes parents se sont convertis très tôt au christianisme dans ma région du Nigeria. Ils n'étaient pas seulement des convertis ; mon père était un évangéliste, un professeur de religion. Pendant trente-cinq ans, ma mère et lui ont voyagé dans différentes régions de l'Igboland pour répandre l'Évangile. J'étais le cinquième de leurs six enfants. À l'époque où je grandissais, mon père avait pris sa retraite et était retourné avec sa famille dans le village de ses ancêtres.

Lorsque j'ai commencé à aller à l'école et à apprendre à lire, j'ai découvert des histoires d'autres personnes et d'autres pays. Dans l'une de mes rédactions, je me souviens du genre de choses qui me fascinaient. Des choses bizarres, même, à propos d'un magicien qui vivait en Afrique et qui est allé en Chine pour trouver une lampe.... Je les trouvais fascinantes parce qu'elles parlaient de choses lointaines, presque éthérées.

Puis j'ai grandi et j'ai commencé à lire des aventures dans lesquelles je ne savais pas que j'étais censé être du côté de ces sauvages rencontrés par le bon homme blanc. J'ai instinctivement pris parti pour les blancs. Ils étaient bien ! Ils étaient excellents. Ils étaient intelligents. Les autres n'étaient pas... ils étaient stupides et laids. C'est ainsi que j'ai découvert le danger de ne pas avoir ses propres histoires. Il y a ce grand proverbe qui dit que jusqu'à ce que les lions aient leurs propres historiens, l'histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur. Je ne l'ai compris que bien plus tard. Une fois que j'ai compris cela, je devais être un écrivain. Je devais être cet historien. Ce n'est pas le travail d'un seul homme. Ce n'est pas le travail d'une seule personne. Mais c'est quelque chose que nous devons faire, pour que l'histoire de la chasse reflète également l'agonie, le travail - et même la bravoure - des lions.

(Traduit de l’anglais, entretien paru dans The Paris Review, hiver 1994)


PODCAST

Chinua Achebe, éclaireur de la littérature africaine (1930-2013). Retour sur l'oeuvre d'un éclaireur de la littérature africaine, avec Françoise Ugochukwu, universitaire, essayiste et spécialiste du Nigéria, Célestin Gbaguidi, professeur de littérature au Bénin, Jean-Michel Martial, président du CREFOM, comédien, Gaston-Paul Effa, écrivain, Vivien Yombe, universitaire, Marie Darrieussecq, écrivaine.

Émission « Toute une vie », France Culture, 13 octobre 2018.


VIDÉO

A l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance du Nigeria, le 1er octobre 2020, présentation de « Le monde s'effondre » de Chinua Achebe, par Raphaël Confiant, écrivain français d'expression créole et française.


287 vues0 commentaire

Comments


bottom of page