top of page

« En nous il y a Athènes »





Une rencontre-lucioles pour propager le virus de la pensée, conclue par l’écrivain Kossi Efoui et le slameur-improvisateur Dgiz.


Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux. Abonnements ou souscriptions ICI.


Nous devions être vingt tout au plus (la jauge-barrière, quoi). Mais par de prompts renforts, nous nous retrouvâmes cent, des milliers, voire davantage. Comme dit par Pier Paolo Pasolini cité par Barbara Bouley, directrice artistique de la compagnie Un Excursus en ouverture d’une soirée à laquelle furent associées les humanités (tel qu’annoncé ici):


« Ici, nous sommes peu nombreux : mais en nous il y a Athènes. Nous ne cherchons pas le succès Nous sommes peu nombreux parce que nous sommes tous des hommes en chair et en os : les corps ne sont pas aristocratiques. »

(notes écrites par Pasolini sur les murs de l’entrepôt qui abrita sa mise en scène de « Orgie » à Turin en novembre 1968)


Athènes, et aussi l'Amazonie, et aussi la Birmanie, aurait pu ajouter Pasolini.

Des hommes, et des femmes bien sûr. Et une contrebasse (on y reviendra).


Comment pourrait-on hériter de l’avenir si l’on ne porte nous quelques cellules, lucioles et voix du passé ? De ce passé qui nous habite, certains voudraient faire table rase. Ainsi, tout récemment, en ouverture d’un colloque par lui organisé, un croquemitaine-ministre de l’Éducation (un comble !) s’en pris avec véhémence à Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, et autres auteurs de la « déconstruction », d’où viendraient tous nos maux contemporains. Cela fait tout de même bizarre d’entendre un ministre soit-disant « républicain », reprendre mot pour mot une antienne lancée voici quelques années par un « intellectuel » chilien ouvertement néo-nazi, nostalgique à tout crin de la dictature de Pinochet.

Nul doute, ce ministre français, qui n’aime pas la cuisine au woke, est un fumier de la pire espèce, et c’est sur de tels fumiers que poussent les plantes vénéneuses du zemmourisme et autres discours de haine.

Plutôt que de se plaindre, porter plainte (Jack Ralite).

Décision fut alors prise de librement propager, avec un passe-partout, un VIRUS, celui de la pensée. C’est un virus extrêmement contagieux, si l’on veut bien considérer, à rebours de toutes les sornettes qu’on nous rabâche, que penser n’est pas synonyme de « prise de tête », et qu’au contraire « penser est une fête », comme l’écrivait Bernard Sichère en 2002, voici vingt ans déjà :

« De ce désastre on peut mesurer aujourd’hui le résultat, en politique comme ailleurs. Il tient en ceci que, si la vie commune est déclarée démocratique, ce qui fait l’essence même de la démocratie - l’expression et la réflexion de chacun sur les choix qui président au destin de tous - est exactement ce qui fait défaut. Ce livre de Bernard Sichère, en forme d’abécédaire, n’est pas un traité de philosophie mais une invitation faite à chacun, et aux jeunes générations en particulier, à reprendre à la base les grandes questions qui se posent à nous et que l’industrie de distraction et le consumérisme effréné ont pour seul effet de masquer. Reprendre tout de ce qui est irrésolu à la base, c’est penser non pour se désoler de l’absence de solution mais pour éprouver ceci qui est proprement humain : que penser est en soi une forme d’allégresse. Plus que jamais, et ces temps déplorables en attestent, il s’agit de renouer avec la fête de l’esprit, de refuser l’alternative entre honte et passivité et de s’affranchir par la même occasion de « tout ce qui se présente comme idées dans la province sinistrée de la pensée ». (Présentation du livre par les éditions Léo Scheer)



Bernard Palacios, à Saint-Laurent-le-Minier


Confinement, déconfinement. Si l’on déconfinait en premier nos têtes, nos esprits, etc. ? Et pour cela, faire intelligence collective : « tout seul, je ne suis pas assez nombreux », disaient les intermittents en lutte, en 2003. Et pour cela, réinventer dans nos actes et faires, cette Poétique de la relation dont nous entretenait Édouard Glissant (Lire ICI). C’est de l’art, bien sûr. L’art de la rencontre. Une rencontre, ça peut s’organiser partout, comme hier dans un lieu tenu secret, de l’autre côté du périphérique parisien.

Une rencontre, donc, pour propager le virus de la pensée, faisant assemblée et concile de voix. A tour de non-rôles, chacun.e donnant à entendre quelques mots, Signés Gilles Deleuze, Felix Guattari, Pier-Paolo Pasolini, Lucie Irigaray, Michel Leiris, et quelques autres. Des vivants aussi : Frédéric Neyrat, et… Bernard Palacios, réalisateur de films d’animation, co-organisateur du Festival du film d’animation de Saint-Laurent-le-Minier, et récent auteur d’un livre plus qu’épatant : Des pingouins dans la ville, un recueil de nouvelles qui résonnent d’incroyable fraîcheur avec l’actualité sanitaire du moment. (1)

Sanitaire ? Mais s’agit pas de se taire. En improbable duo-relais, qui pouvait faire penser à ce moment de grâce partagé par Toto Bissainthe et Colette Magny (VIDEO ICI, extrait de l'émission télévisée du 16 août 1975 consacrée à Jacques Bertin "Tiens y a de la lumière") et en clôture de cette rencontre-lucioles, en rebond des mots de Kossi Efoui, dramaturge et romancier togolais exilé en France depuis 1992, Dgiz, slameur-improvisateur a saisi sa contrebasse et laissé jaillir les mots qui venaient.


Ce n’était pas rien. Ici même, nous avons publié une tribune du poète Alain Marc qui dénonce la « censure vaccinale ». Dgiz est un immense poète. Bien que vacciné, comme il le narrait dans son improvisation d’hier, Dgiz est censuré. Pas qu’un peu, totalement. Pas le moindre lieu dit culturel qui ait la décence de l’inviter. On laisse juste imaginer les galères qui en découlent, loyer impayé depuis 2 mois et hantise de l’expulsion, etc.

Voilà où nous en sommes, et ce n’est guère surprenant. La culture a été suicidée par ses spectres (Jean-Paul Curnier) et la plupart des spectres qui prétendent aujourd’hui régenter la culture en sont les plus dévoués fossoyeur. Leur soumission volontaire au régime d’abêtissement qui nous amène l’extrême-droite sur un plateau, pratique avec délectation cette « sensure » dont parlait Bernard Noël : la censure du sens.

Alors quoi ? Ne pas se plaindre. Porter plainte. Par exemple en organisant-disséminant des rencontres, comme celle d’hier. Faire festival d’humanités.


Jean-Marc Adolphe, 2 février 2022


(1) "Des pingouins dans la ville", Éditions du Naduel, collection Trésors, est disponible sur commande en écrivant à : bernard.palacios@yahoo.fr ou par courrier à Bernard Palacios, 10, rue Cap-de-Ville, 30440 Saint-Laurent-le-Minier.



Comments


bottom of page