top of page

Femmes rurales : la terre, l'eau et la parole

il y a 2 heures
11 min de lecture
Quatre paysannes installent des piquets dans un champ. Dans cette scène peinte par Camille Pissarro en 1891, les gestes du travail collectif se détachent sur les couleurs douces du paysage.

Camille Pissarro, Paysannes plantant des piquets, 1891.

Huile sur toile, 55 × 46 cm, collection particulière. Reproduction : Wikimedia Commons


En Côte d’Ivoire, des cultivatrices peinent à conserver les terres qu’elles travaillent. Au Pérou, des paysannes « sèment l’eau » et revendiquent le droit de décider de son partage. En Inde, des femmes dalits prennent le micro pour raconter leur propre monde. Alors que le 15 octobre dernier était Journée internationale des femmes rurales, trois histoires pour les regarder non seulement pour ce qu’elles produisent, mais pour les droits qu’elles réclament et les savoirs qu’elles transmettent

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 



Depuis 2008, la Journée internationale des femmes rurales est célébrée le 15 octobre. Ce n’est pas seulement une question symbolique. Se rappeler du rôle des femmes rurales dans le développement des campagnes signifie aussi promouvoir les droits dont elles se trouvent souvent privées : droits à l’accès et à la redistribution des ressources, qu’il s’agisse du foncier ou des revenus découlant des exploitations, droits à l’accès aux informations et aux outils, droit surtout à participer à la prise de décisions qu’elles ne contribuent que très rarement à prendre, et qui pourtant les concernent directement.


La proposition d’une journée mondiale en leur honneur émergea pour la première fois lors de la conférence mondiale sur les femmes de Pékin, en 1995. À la base de la proposition, des ONG venant de plusieurs pays, ayant fait le constat d’un paradoxe amer : en dépit de leur contribution à la sécurité alimentaire et à la préservation des systèmes alimentaires partout dans le monde, leur travail n’était guère reconnu, ni économiquement ni socialement. Au fil des dernières décennies, les transformations des marchés agricoles et des filières commerciales n’ont pas fait disparaître ces inégalités : les femmes restent confrontées à des obstacles dans l’accès aux ressources, et cantonnées à des activités moins rémunératrices, alors que les crises et les dérèglements climatiques accentuent leur vulnérabilité.


Selon les données publiées par la FAO en juin 2026 (1) les systèmes agroalimentaires – qui comprennent non seulement l’agriculture, mais aussi la transformation et la distribution des produits alimentaires – employaient dans le monde 584 millions de femmes et 804 millions d’hommes, soit près de 1,4 milliard de personnes. En 2023, 363 millions de femmes travaillaient dans l’agriculture, soit environ 39,6 % de la main d’œuvre agricole mondiale. Pourtant, les salariées de l’agroalimentaire gagnaient en moyenne 78 cents pour chaque dollar gagné par les hommes, ce qui représente un écart de 22 %. Dans 85 % des pays pour lesquels des données sont disponibles, les femmes sont moins souvent que les hommes propriétaires des terres agricoles. Cela ne les empêche pas d’être plus exposées que les hommes à l’insécurité alimentaire : en 2024, celle-ci a touché 63,4 millions de femmes de plus que d’hommes. Selon les projections officielles, on estime que si on comblait les écarts existant dans la productivité agricole et les salaires entre femmes et hommes, le PIB mondial gagnerait environ 1 % et on réduirait de 45 millions le nombre de personnes en insécurité alimentaire.


Si les cadres normatifs, nationaux et internationaux, semblent évoluer dans le bon sens (2), toujours est-il que la reconnaissance formelle d’un droit ne suffit pas encore à le rendre effectif. La question reste donc entière : pourquoi des personnes qui contribuent de façon essentielle à nourrir le monde, et à préserver les écosystèmes et les savoirs, n’arrivent pas à obtenir une reconnaissance effective, au-delà des déclarations officielles ? Et surtout, quel est le rôle des femmes rurales qu’on appelle de nos vœux à reconnaître et promouvoir ?


Sylvie Sopie N’Gbesso dans sa plantation de cacao à Ananguié, 
dans le sud de la Côte d’Ivoire.

Sylvie Sopie N’Gbesso dans sa plantation de cacao à Ananguié,

dans le sud de la Côte d’Ivoire. Elle a commencé à cultiver cette parcelle familiale en 2003,

après avoir obtenu l’accord de son beau-père. Photo Kei Kadeyenin Reine Dominique / FAO


Côte d’Ivoire : la terre

Les programmes internationaux de soutien aux femmes rurales affichent une multitude d’histoires édifiantes. L’une d’entre elles est celle de N’Gbesso Sopie Sylvie, agricultrice de 46 ans, mère de huit enfants, qui aujourd’hui cultive à Ananguié, dans le sud de la Côte d’Ivoire, une plantation de cacao d’environ deux hectares. Grâce à un programme soutenu par le Fonds vert pour le climat et avec l’appui technique de la FAO et du gouvernement ivoirien, elle a pu être formée à l’agroforesterie et a introduit dans sa plantation une diversité d’arbres, fruitiers et forestiers, qui ont permis de freiner la détérioration des sols induite par la monoculture (ICI).


Selon la FAO, la Côte d’Ivoire produit 40 % du cacao mondial, principalement pour l’exportation. Près de 80 % des forêts du pays ont été défrichées, pour faire place aux cultures de rente. Les terres sont devenues plus chaudes et plus sèches, une situation aggravée par les effets du changement climatique et l’irrégularité des pluies qui en dérive. La diversification des cultures et le reverdissement des plantations permettent un modèle plus soutenable, qui améliore les conditions de l’écosystème et peut apporter de meilleurs rendements. Ce que cette histoire de réussite ne dit qu’en passant, pourtant, c’est que Sylvie a pu pratiquer l’agroforesterie sur la parcelle familiale parce que son beau-père lui a donné son accord. Pouvoir cultiver une terre signifie-t-il aussi pouvoir la conserver ?


Une enquête menée de mars à juillet 2026 auprès de 87 femmes dans neuf localités du département de Taï, dans la région de Cavally, montre comment le droit coutumier peut représenter un frein au travail des femmes. (3) Marie, agricultrice du village de Zagné, explique ainsi la précarité qui en dérive : « Quand mon mari était vivant, je cultivais trois hectares de cacao. C’était moi qui entretenais la plantation. Mais quand il est mort, ses frères sont venus et m’ont dit : “La plantation, c’est notre héritage, pas le tien.’’ Ils m’ont chassée. J’ai perdu quinze ans de travail. Aujourd’hui, je vis chez ma sœur et je cultive un petit champ de vivriers pour survivre. » Dans cette région marquée par les migrations liées à l’expansion cacaoyère et par les séquelles de la crise militaro-politique de 2002-2011 (4), la terre concentre de fortes tensions économiques et sociales. Mais qu’elles soient autochtones ou migrantes, les femmes restent très pénalisées par le système coutumier ivoirien, qui compte plus que les lois de l’État, notamment la loi de 1998 sur le foncier rural. (5) Deux mécanismes rendent les femmes dépendantes des hommes pour la propriété des terres, malgré le fait que ce soient elles, en large majorité, qui la cultivent.


D’un côté, la transmission foncière privilégie largement les hommes. Lorsqu’une fille se marie, elle travaillera dans la plupart des cas la terre de son mari, ou celle de sa belle-famille. À la mort du conjoint, la pratique coutumière empêche dans large majorité des cas que la terre lui revienne. À cette dépendance familiale s’ajoutent, notamment pour les migrantes, les arrangements de tutorat foncier. Ces relations entre accueillants autochtones et migrants organisent l’accès à la terre, mais peuvent entretenir une dépendance durable lorsque les droits d’usage restent informels et contestables.


Parfois, l’insécurité foncière peut aussi limiter la participation des femmes aux décisions et leur maîtrise des revenus agricoles. Fatou, une cultivatrice de Ziriglo originaire du Ghana, explique : « Moi, j’ai voulu planter du cacao pour préparer ma vieillesse. Mais mon mari m’a dit : “Pourquoi tu veux planter ? La terre, c’est pas à toi. Si tu plantes, c’est moi qui récolterai.’’ Alors j’ai abandonné. Je cultive seulement du manioc et des légumes pour la maison. Mais avec ça, on ne peut pas s’enrichir. On reste pauvre. » Et Adja, agricultrice à Sakré, n’est pas plus avancée : « Quand je vends mes légumes au marché, c’est mon mari qui prend l’argent. Il me dit qu’il va gérer les dépenses de la maison. Moi, je n’ai pas le droit de décider. Pourtant, c’est moi qui ai cultivé, qui ai arrosé, qui ai récolté. Mais comme la terre n’est pas à moi, je n’ai pas mon mot à dire sur l’argent que j’ai moi-même gagné. » La précarité des droits sur la terre contribue ainsi à perpétuer l’ordre patriarcal : elle limite non seulement ce que les femmes peuvent cultiver, mais aussi leur capacité à investir et à construire leur avenir.


Dans la région de Cusco, au Pérou, femmes et hommes creusent 

une tranchée d’infiltration pour retenir les eaux de pluie et favoriser leur pénétration dans les sols.

Dans la région de Cusco, au Pérou, femmes et hommes creusent

une tranchée d’infiltration pour retenir les eaux de pluie et favoriser

leur pénétration dans les sols. Ce chantier communautaire s’inscrit

dans un projet de « semence et récolte de l’eau » impulsé par des paysannes

accompagnées par le Centre Flora Tristán. Photo Janet Nina et Mariela Jara / IPS Noticias


Pérou : l’eau

En 2021, dans la région de Cusco, au Pérou, l’agriculture familiale des communautés quechuaphones dépend largement des pluies. Le dérèglement climatique a perturbé les précipitations. Les sources s’assèchent, en mettant en péril les cultures, l’élevage et l’approvisionnement des foyers. Mais la pénurie d’eau n’a pas les mêmes effets pour tout le monde. Les femmes, qui l’utilisent pour les cultures, les repas, l’hygiène et les soins, ont beaucoup plus de difficultés à se procurer l’eau pour les cultures et l’usage quotidien. Pourtant, elles ne sont généralement pas associées à la prise des décisions concernant sa gestion. Appuyées par l’École agroécologique du Centre Flora Tristán, qui dispense des formations agricoles et accompagne les agricultrices de la région, 80 femmes prennent alors l’initiative de « semer » de l’eau sur le territoire de trois villages – Huasao, Muñapata et Sachac – à plus de 3000 mètres d’altitude.


Le projet, dont la première phase, soutenue par l’Agence basque de coopération et l’association Mugen Gainetik, s’est conclue en 2021, mobilise des savoirs anciens et de nouvelles techniques : aidées par les hommes de leurs communautés respectives dans ce qui est devenu un véritable travail collectif, les femmes ont planté quinze hectares d’arbres, construit six petites retenues (qochas) et creusé une tranchée d’infiltration d’un kilomètre, répartie en tronçons dans les hauteurs, qui empêche que la pluie ne dévale les pentes, en emportant la terre dans son ruissellement. Mais l’enjeu n’est pas que la semence. Comme l’expliquait Kely Quispe, l’une des agricultrices ayant participé au projet, dans un entretien auprès de la journaliste Mariela Jara, pour IPS, dans un reportage repris par Pie de Página, en 2021 (ICI) : « De même que nous utilisons l’eau pour la vie, nous devons aussi participer à égalité avec les hommes aux comités d’irrigation et aux instances dirigeantes des communautés, pour décider de sa distribution, de sa conservation et de sa gestion ». Non seulement la main d’œuvre, donc, mais une véritable participation, qui affirme, demande, revendique. Et s’organise.


En août 2023, les productrices suivies par l’École agroécologique de Flora Tristán sont réunies dans l’Association provinciale des productrices écologiques de Quispicanchi (APPEQ) (ICI). Elle est active dans six municipalités de la région, et elle est devenue une interlocutrice directe des pouvoirs publics, pour porter les revendications du monde paysan. Le projet initial a entretemps pris de l’envergure, en allant au-delà de la seule retenue d’eau : cent abris de cultures, du reboisement en espèces locales, des infrastructures de stockage de l’eau, des dispositifs d’irrigation goutte-à-goutte. En 2025, les cultivatrices de l’eau sont devenues elles-mêmes formatrices, et transmettent depuis leurs expériences et savoirs non seulement sur les pratiques agroécologiques, mais aussi sur l’égalité et la prévention de la violence (ICI). La participation aux travaux de préservation des ressources est ainsi devenue une manière de construire un espace politique. Si l’égalité dans les instances de gestion reste à conquérir, ces cultivatrices ont réussi à se réapproprier une ressource aussi importante que l’eau : la parole.


Des femmes dalit participent à une session d'enregistrement pour Sangham radio, dans la région de Zaheerabad, aujourd’hui dans l’État du Telangana

Séance de formation à l’enregistrement sur le terrain

avec les membres du sangham des belles-filles, tandis qu’un entretien

sur les pratiques agricoles est réalisé sur place, dans les champs. Photo / AESA Network


Inde : la parole

Alors que la proposition pour instituer une journée internationale des femmes rurales faisait sa route dans le système onusien, en 1998, Masanagari Narsamma, une femme dalit de la région de Zaheerabad, aujourd’hui dans l’État du Telangana, dans le sud de l’Inde, se demandait pourquoi les médias mainstream ne parlaient jamais de sa culture, ni de sa communauté. Pourtant elle faisait partie d’un collectif de femmes rurales (sangham), où circulaient des savoirs très riches : sur les semences, les cultures, les pratiques agricoles, les traditions. Avec un petit comité d’autres femmes, elle commence alors une activité d’enregistrement et émission artisanale : sans aucune autorisation à la diffusion, elles enregistrent sur cassette des émissions d’une demi-heure. Elles en font 15 copies. Chacune d’entre elles part ensuite dans son village, et organise une séance d’écoute. Les discussions qui s’ensuivent nourrissent l’épisode suivant. L’association qui accompagne son sangham, la Deccan Development Society, n’a pas le droit, selon la législation indienne, de lancer une radio communautaire, une possibilité qui sera admise seulement en 2006. Il faudra donc attendre 2008 pour que Masanagari, qu’on appelle affectueusement « le général », puisse émettre sur 90,4 FM. Le jour du lancement sera le 15 octobre, pour la première fois Journée internationale de la femme rurale. Était née Sangham Radio (ICI).


Première radio collective exclusivement dirigée et animée par des femmes dalits, Sangham Radio cultive depuis les savoirs communautaires, et accompagne les habitants ruraux dans le travail agricole, la santé, la cuisine, la culture, la vie familiale. Les émissions sont construites avec les villageois : le sujet, les expertises nécessaires, les temps de parole, parfois aussi longs que nécessaire, pour laisser l’espace au récit et au souvenir. Le mercredi on aborde les violences domestiques, les conflits familiaux, les droits et les possibilités d’obtenir une aide juridique. On suit les saisons, et on dispense aussi des formations techniques, dans la langue locale. Un travail qui n’est pas seulement de diffusion, mais aussi de documentation. On enregistre et on transmet les chants, les fêtes liées à la vie rurale et aux récoltes, en préservant le patrimoine culturel de la communauté dalit et en assurant qu’il se transmette aux jeunes générations.


Les discours institutionnels nous ont peut-être habitués à penser les femmes rurales rivées à leurs champs, prisonnières des statistiques et otages des programmes de microcrédit. Les chiffres et les financements ont leur utilité. Mais cette journée est aussi là pour nous rappeler qu’elles ne plantent pas que des piquets.


Anna Never


NOTES

(1). FAO, The status of women in agrifood systems, Rome, 2023 (ICI); FAO, Employment indicators 2000–2025 (June 2026 update) (ICI) FAO, Employment indicators 2000–2023 (July 2025 update), 24 juillet 2025 (ICI ).

(2). Le cadre international repose notamment sur la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979), dont l’article 14 impose aux États parties de combattre les discriminations envers les femmes rurales et de garantir leur participation au développement, leur accès aux services, au crédit et aux technologies, ainsi que l’égalité de traitement dans les réformes foncières et agraires. La recommandation générale nº 34 du Comité CEDAW (2016) précise ces obligations, notamment en matière de droits fonciers, d’héritage, de participation aux décisions et d’accès à la justice. Au niveau national, la FAO relève des réformes juridiques et politiques favorables aux droits fonciers des femmes dans toutes les régions, mais souligne leur caractère inégal et les obstacles à leur application. Dans son rapport de 2023 sur les femmes dans les systèmes agroalimentaires, elle constate que la moitié des pays renseignant l’indicateur correspondant des Objectifs de développement durable présentent encore de faibles protections juridiques des droits fonciers féminins. Reconnaissance formelle et exercice effectif des droits demeurent donc distincts.

(3). Kouamé N’guessan Edwige Marina Ghislaine, « Violences économiques et exclusion foncière des femmes dans le département de Taï », American Journal of Humanities and Social Sciences Research (AJHSSR), vol. 10, nº 8, août 2026, p. 67-78. Enquête menée de mars à juillet 2026 dans neuf localités du département de Taï, en Côte d’Ivoire. Les prénoms des personnes citées sont des pseudonymes attribués pour préserver leur anonymat.

(4). La crise postélectorale de 2010-2011 éclate après le refus du président sortant Laurent Gbagbo de reconnaître la victoire d’Alassane Ouattara au scrutin de novembre 2010, certifiée par l’ONU. Les affrontements et les violences contre les civils font environ 3 000 morts et provoquent d’importants déplacements de population. Les deux camps sont mis en cause pour de graves violations des droits humains.

(5). La loi nº 98-750 du 23 décembre 1998 sur le foncier rural ne distingue pas les femmes des hommes : une femme peut obtenir un certificat foncier si ses droits coutumiers sont reconnus. Cette égalité juridique se heurte toutefois aux pratiques qui limitent leur accès à la terre. La propriété foncière rurale reste, en principe, réservée aux personnes physiques ivoiriennes, à l’État et aux collectivités publiques.


 Nous avons fait le choix d'un site sans publicité ni aides publiques à ce jour,

qui ne dépend que de votre soutien.




Commentaires


Cet article est réservé à nos abonnés et adhérents

 
​
HelloAsso / abonnement
Déjà membre ? Se connecter

nos  thématiques  et  mots-clés

Conception du site :

Jean-Charles Herrmann  / Art + Culture + Développement (2021),

Malena Hurtado Desgoutte (2024)

bottom of page