Inde : la jeunesse « cafard » défie le pouvoir

Une femme est interpellée par la police lors d’une manifestation réclamant la démission du chef de la Commission électorale indienne, Gyanesh Kumar, à Ahmedabad, en Inde, le 10 octobre 2026. Photo Ajit Solanki/AP.
Né d’une insulte retournée en emblème de résistance, le mouvement « Cockroach » porte la colère d’une jeunesse en quête d’avenir. La révision controversée des listes électorales ouvre un nouveau front : défendre le droit de vote face à un pouvoir qui multiplie les interpellations.
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Des manifestants empoignés par les policiers, des slogans lancés depuis les fourgons, des étudiants qui refusent de se disperser : un photoreportage d’Associated Press documente la répression des mobilisations des 10 et 11 octobre 2026, à New Delhi, Mumbai et Ahmedabad. Au cœur de la contestation, une exigence : la démission de Gyanesh Kumar, chef de la Commission électorale indienne. Selon AP, plusieurs milliers de personnes ont été interpellées.

Des manifestants bloquent un fourgon de police transportant des personnes interpellées lors d’une manifestation réclamant la démission
du chef de la Commission électorale indienne, Gyanesh Kumar, à Mumbai, en Inde, le 11 octobre 2026. Photo Rafiq Maqbool / AP

Les forces de sécurité interpellent un manifestant lors d’une mobilisation de jeunes à New Delhi, le 11 octobre 2026. Photo Vipin/AP.
La colère porte sur une opération présentée comme administrative, mais dont les conséquences sont éminemment politiques : la « révision intensive spéciale » des listes électorales. Engagée en 2025 au Bihar, avant d’être étendue à une grande partie du pays, elle a entraîné la suppression de plus de 130 millions d’inscriptions. La Commission électorale et le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou du premier ministre Narendra Modi, défendent un nettoyage destiné à éliminer les doublons et les inscriptions de personnes décédées ou devenues inéligibles. Ils assurent que les électeurs radiés à tort peuvent se réinscrire.

Une manifestante est interpellée par la police lors d’une manifestation à Mumbai, le 10 octobre 2026. Photo Rafiq Maqbool/AP.
L’opposition dénonce, au contraire, un dispositif susceptible de priver de leur voix des millions d’électeurs légitimes, notamment parmi les musulmans et d’autres minorités. Ces accusations de manipulation, rejetées par les autorités, ont pris une nouvelle ampleur après les révélations de l’Indian Express sur les réserves exprimées en interne par les deux adjoints de Kumar. Derrière la bataille des listes se joue ainsi la confiance dans l’institution chargée de garantir le scrutin.
Des « cafards » qui refusent de disparaître
À l’origine du mouvement, une humiliation retournée contre ceux qui l’ont infligée. En mai 2026, le président de la Cour suprême indienne, Surya Kant, aurait comparé de jeunes chômeurs à des « cafards » et à des « parasites » — des propos dont il a ensuite contesté la restitution. Abhijeet Dipke, diplômé de l’université de Boston, s’empare de la formule et lance le Cockroach Janta Party (CJP). Le nom détourne celui du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti de Narendra Modi. L’insecte devient un emblème de résistance : méprisés, mais obstinés et difficiles à éliminer.

Un manifestant scande des slogans alors qu’il est interpellé et emmené dans un véhicule de police lors d’une manifestation réclamant
la démission du chef de la Commission électorale indienne, Gyanesh Kumar, à New Delhi, le 10 octobre 2026. Photo Manish Swarup/AP.
D’abord satirique, la démarche rencontre les frustrations d’une jeunesse confrontée au manque d’emplois, aux défaillances du système éducatif et au sentiment de ne pas être entendue. Le site du mouvement accueille ironiquement les « paresseux » et les « sans-emploi », transformant les étiquettes dévalorisantes en signes de reconnaissance collective. Derrière l’humour se dessinent des revendications très concrètes : des études accessibles, des concours fiables, des perspectives professionnelles et des responsables publics tenus de rendre des comptes.

Des manifestantes sont interpellées par la police lors d’une manifestation à Mumbai, le 10 octobre 2026. Photo Rafiq Maqbool/AP.

Des étudiants scandent des slogans réclamant la démission du chef de la Commission électorale indienne, Gyanesh Kumar,
lors d’une manifestation à New Delhi, le 11 octobre 2026. Photo Prabhat Mehrota/AP.
Le passage de l’écran à la rue se fait notamment autour des scandales de fuites de sujets d’examen. Manifestations, sit-in et grèves de la faim donnent au mouvement une audience nationale. En juillet, cette mobilisation contribue à obtenir la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan : un revers rare pour Narendra Modi, mais aussi la démonstration qu’une campagne née sur les réseaux sociaux peut imposer un rapport de force.
La contestation des listes électorales ouvre un nouveau front. Avec des organisations étudiantes et des militants de la société civile, le CJP réclame la démission du chef de la Commission électorale, Gyanesh Kumar, le gel de la révision des listes et l’abrogation de la loi de 2023 régissant la nomination des commissaires électoraux. Le mouvement relie ainsi deux exigences : pouvoir construire son avenir et conserver les moyens démocratiques de peser sur les décisions du pays.
Malgré son nom, il s'agit avant tout d'un mouvement de jeunesse plutôt que d'une organisation électorale traditionnelle. L’interpellation de son leader, Dipke et de ses compagnons Saurav Das et Ashutosh Ranka, le 10 octobre, puis leur libération le lendemain, n’ont pas mis fin à la mobilisation. Les « cafards » promettent de revenir : leur défi consiste désormais à transformer une puissance de protestation en force durable.
Dominique Vernis
Les photographes
Cette série réunit cinq signatures. Rafiq Maqbool, photojournaliste d’AP installé à Mumbai depuis 2009, couvre l’Asie du Sud et a été deux fois finaliste du prix Pulitzer. Manish Swarup, qui signe les images de New Delhi, est présenté par AP comme son responsable photographique en Inde. Ajit Solanki, basé à Ahmedabad, couvre notamment l’actualité du Gujarat ; AP a salué son travail sur la catastrophe aérienne de juin 2025. Vipin et Prabhat Mehrota sont également crédités pour les photographies prises à New Delhi.
Les photos de ces manifestations montrent souvent des visages tendus, des gestes de défi et des corps serrés dans la foule. On y lit l’énergie d’une génération qui connaît le poids du vote, mais aussi la frustration de devoir défendre ce qui devrait aller de soi.
Une bonne photo de presse ne se limite pas à montrer une foule. Elle donne des indices sur le moment, le lieu, les rapports de force et l’état émotionnel des personnes présentes. Dans cette galerie, plusieurs éléments retiennent l’attention. Le premier est la proximité physique. Les manifestants et les policiers se font souvent face à très courte distance. Cette proximité crée une impression de tension permanente. Le moindre geste peut changer l’atmosphère. Le deuxième est la jeunesse des corps et des visages. Beaucoup de scènes mettent en avant des étudiants ou de jeunes militants. Leur présence donne à la mobilisation une énergie particulière. Elle traduit une politisation précoce, mais aussi une inquiétude concrète pour l’avenir électoral. Le troisième est le décor urbain. Les manifestations se déroulent dans des rues, près de bâtiments publics, parfois derrière des barrières métalliques. Ces lieux rappellent que le conflit se joue au cœur de l’espace public. Il ne reste pas enfermé dans les tribunaux, les commissions ou les réunions de partis.
L’Inde occupe une place particulière dans le débat mondial sur la démocratie. Le pays organise des élections à une échelle exceptionnelle, avec des centaines de millions d’électeurs, de nombreux partis et une diversité linguistique, sociale et religieuse très forte. D’autres démocraties connaissent des débats similaires. Partout, les États cherchent à éviter les erreurs, les doublons ou les inscriptions périmées. Partout, des citoyens redoutent que les contrôles servent à exclure certains groupes. La frontière entre mise à jour nécessaire et restriction injuste peut devenir floue quand la communication manque ou quand la confiance politique est basse. Dans le cas indien, cette controverse prend une force particulière parce que le vote reste un outil majeur de représentation pour des populations très diverses. Pour un électeur modeste, une étudiante, un travailleur migrant ou une personne vivant loin des centres politiques, le bulletin de vote peut être l’un des rares moyens d’intervenir dans la vie publique.
Un jeune qui crie face à une barricade dit quelque chose qu’un tableau administratif ne dit pas. Une foule assise sur une route dit autre chose qu’un communiqué. Une main qui serre une carte d’électeur rappelle que le droit de vote prend une forme matérielle, fragile, parfois contestée. Ce pouvoir de l’image explique pourquoi les photographies de presse comptent. Elles ne remplacent pas l’enquête, le contexte ou l’analyse juridique. Elles donnent un accès immédiat à l’intensité d’un moment. Elles forcent aussi à regarder les conséquences humaines d’une décision publique.





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