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L’armée russe attaque Kharkiv, ville aux 25 théâtres et 24 musées


Des membres du bataillon ukrainien Azov dirigent des exercices militaires destinés aux civils, à Kiev.

Photo Gleb Garanich/Reuters



Après Kiev, les troupes russes sont entrées ce dimanche matin à Kharkiv, le seconde ville d'Ukraine. Prélude à une offensive militaire élargie "dans toutes les directions", avec le renfort des "hommes en noir", les mercenaires du président tchétchène Ramsan Kadyrov. Mais alors que la résistance civile s'organise en Ukraine, de premières voix dissidentes, opposées à la guerre, se font entendre en Russie même. L'espoir vient peut-être de là.


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Au matin de ce dimanche 27 février, alors que les combats se poursuivent à Kiev, les troupes russes sont entrées à Kharkiv, la deuxième plus grande ville d’Ukraine (près d’1,5 million d’habitants) au nord-est du pays. Le président de l'administration régionale d'État de Kharkiv, Oleg Sinegubov, a exhorté les habitants à rester dans les abris.

Moscou annonçait hier un « élargissement de l'offensive » : selon un communiqué du ministère russe de la Défense, l’armée russe a reçu l'ordre d'« élargir son offensive » sur l'Ukraine « dans toutes les directions, en conformité avec le plan de l'offensive ».


Hier en fin d’après-midi, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme faisait état d'au moins 240 victimes civiles, dont au moins 64 morts (Lire ICI). Les dommages causés aux infrastructures civiles ont laissé des centaines de milliers de personnes sans eau ou électricité. Des centaines de maisons ont été endommagées ou détruites, tandis que les ponts et les routes endommagés par les bombardements ont isolé certaines communautés. Selon le HCR, plus de 160.000 personnes auraient été déplacées à l'intérieur du pays et plus de 116.000 auraient été contraintes de fuir à travers les frontières internationales vers les pays européens voisins. Le nombre de réfugiés pourrait atteindre 5 millions dans scénario le plus pessimiste. Les agences des Nations Unies et leurs partenaires humanitaires ont été contraints de suspendre leurs opérations en raison de la détérioration de la situation sécuritaire.


Fresque murale à Kharkiv.


Située à 413 km à l'est de Kiev au confluent des trois rivières Kharkiv, Lopane et Oudy, la ville de Kharkiv (en ukrainien : Харкiв), qui a été attaquée ce matin, est la deuxième plus grande ville d’Ukraine et la capitale administrative de l’oblast de Kharkiv. Sa population s’élevait à 1 421 125 habitants au 1er janvier 2022. Sous le nom de Kharkov, la ville fut la capitale de la République socialiste soviétique d’Ukraine de 1917 à 1934. Kharkiv est un des plus importants centres industriels, culturels, scientifiques et universitaires d’Ukraine.

Kharkiv en 1941, sous occupation nazie.


Fondée en 1654 et faisant alors partie du tsarat de Russie, rattachée au début du XXe siècle à l'Ukraine, capitale de l’Ukraine soviétique de 1917 à 1919 puis de 1920 à 1934, Kharkiv a particulièrement souffert pendant la Seconde Guerre mondiale : l’occupation allemande y est marquée par de nombreux crimes de guerre, comme la pendaison de civils considérés comme des partisans et, lors de la reprise de la ville en mars 1943, par le massacre de centaines de militaires blessés dans un hôpital de la ville par la division Leibstandarte SS Adolf Hitler.

À l'entrée de l'Armée rouge, la ville ne comptait plus que 350.000 habitants contre 900.000 avant la guerre, 120.000 ayant été déportés comme travailleurs forcés, 30.000 assassinés dont 16.000 juifs, 80.000 morts de faim et les autres réfugiés dans les campagnes environnantes.

Dans la période récente, Kharkiv a été le théâtre d'affrontements en 2014. Sa population est très divisée entre les « pro-Maïdan » issus de la révolution de Maïdan, et les « pro-Russes » en faveur de la fédéralisation du pays. En 2014, des militants pro-russes ont hissé le drapeau russe au-dessus du bâtiment de l'administration régionale et ont déclaré la République populaire de Kharkov. Le soulèvement a été réprimé en moins de deux jours en raison de la réaction rapide des forces de sécurité ukrainiennes.

Kharkiv, enfin, est une capitale culturelle de premier plan avec un opéra, un orchestre philharmonique et plusieurs orchestres, six théâtres d'État et dix-neuf théâtres privés, un musée historique, un musée d’Art, l'un des plus importants d'Ukraine, fondé en 1905, le Centre Yermilov d'art contemporain, et de nombreux autres musées (vingt musées au total).

Place de la Poésie, à Kharkiv, trône le buste d’Alexandre Pouchkine (1799-1837). Ce buste en bronze a été installé en mai 1904, à l'époque où Kharkiv faisait partie de l'Empire russe. Des lectures de poésies ont lieu autour de la statue les jours anniversaires de l'écrivain. Dans les années 2000, lorsque la langue russe était menacée en Ukraine d'interdiction dans l'enseignement, l'administration et la sphère publique, des manifestations en faveur du maintien du russe (parlé par plus de la moitié de la population du pays) avaient lieu devant ce buste.

Libellule-sculpture à Kharkiv


Jusqu'où ira Poutine ?


Hier, le bassiste du groupe de rock ukrainien Jinjer Metal Band enregistrait sur YouTube une brève vidéo appelant à la solidarité internationale.


Jusqu'où ira Vladimir Poutine ? Selon le journaliste Benoît Vitkine, Prix Albert Londres, correspondant du Monde à Moscou et auteur de Donbass et Les Loups aux éditions Les Arènes, « on semble passer à une nouvelle étape. Kharkiv, où les Russes sont entrés ce matin, a été d'entrée plus intensément bombardée que Kiev ».

La propagande russe, à l'intérieur du pays, continue pourtant de parler d'une « opération militaire spéciale » limitée au Donbass.

« Ampleur du conflit, motifs, envahisseurs et victimes... Abreuvés par les médias officiels, de nombreux Russes habitant à quelques kilomètres à peine de violents combats accusent les Ukrainiens d'agression, remercient Vladimir Poutine de les protéger et croient à une "opération spéciale" limitée au Donbass », écrit Andrea Palasciano dans un très intéressant reportage pour l’AFP : « A la télévision, aucune image des affrontements dans de nombreuses villes ukrainiennes, des victimes civiles, des habitants de Kiev et Kharkiv réfugiés dans le métro qui passent en boucle sur les médias indépendants et étrangers. » « Nos soldats sont à la frontière, mais ils ne tirent pas, Poutine ne leur permet pas d'ouvrir le feu, il ne veut pas qu'il y ait cette guerre », jure ainsi une fermière qui habite à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ukraine…

Le 25 février à Grozny, le président tchétchène Ramzan Kadyrov a mobilisé 10.000 soldats

pour aller combattre en Ukraine. Photos Chingis Kondarov / Reuters


Le pire reste peut-être à venir. Fin connaisseur de la Russie, le poète et traducteur André Markowicz dévoilait hier sur sa page Facebook une information largement passé inaperçue : « Hier, à Grozny, nous avons assisté à une revue militaire d'hommes en noirs, et Kadyrov [Ramsan Kadyrov, président de la République de Tchhétchénie – NdR] les a solennellement envoyés se battre en Ukraine. (Lire ICI). L'opposant Ilia Iachine (qui continue, jour après jour, au risque de sa vie, de dénoncer ce qui se passe autour de lui, et surtout de dénoncer Kadyrov) explique une chose importante : pour l'instant, aucune grande ville n'a été prise. La raison n'est visiblement pas seulement la résistance ukrainienne. L'armée russe n'a pas, en tant que force militaire, la capacité, non pas de prendre, mais de contrôler, des villes comme Kharkiv (1, 5 million habitants) ou Kiev (presque 3 millions). Ce rôle va revenir aux troupes de Kadyrov : non pas contrôler la circulation ou la distribution de nourriture, mais arrêter assez de gens, semer la terreur dans la population d'une façon telle que plus personne n'ose (comme c'est le cas de la population tchétchène elle-même) dire quoi que ce soit. Comme en 1941... la deuxième vague, c'était les hommes en noir de la SS... Le but ultime de l'invasion est celui-là : il s'agit de "punir" les soi-disant "néo-nazis" et les "narcomanes" (?)... bref, nous avons déjà vu cette rhétorique au Caucase : remplacez nazis par islamistes, gardez les narcomanes, et vous avez la justification de Kadyrov par Poutine. C'est cela qui va se passer. Une chape de terreur sanglante va s'abattre sur les gens. »


«Poutine, ce n’est pas la Russie qu’il défend. Il défend les intérêts d’un clan de mafieux»


« Ce qui se passe en ce moment en Ukraine, ce n’est pas la Russie qui le fait, ce n’est pas la culture russe. Ce n’est même pas ce vieux fanatique nationaliste de Dostoïevski. Non. La culture russe est massacrée, en ce moment, par les chars de Poutine, une nouvelle fois. Poutine, poursuit André Markowicz, a donné une ampleur nationale à un mot inventé par un nationaliste fasciste, Chafarévitch, la "russophobie". Dès que nous protestons contre la politique russe, ce que nous mettons en cause, ce n’est pas la politique, c’est la "russité" même. (…) Mais Poutine, ce n’est pas la Russie qu’il défend. Il défend les intérêts d’un clan de mafieux — au sens le strict de ce terme, sans aucune exagération, sans aucune métaphore, un clan qui s’est installé dans les rouages de l’État russe au début des années 1990. Il est la honte de la Russie. Il salit la Russie dans ce qu’il est, dans ce qu’il fait. Il présente le point le plus abject de déchéance de l'histoire russe. — Pas le plus épouvantable, parce que Staline a été cent fois pire, mais le plus vil : voir les plans de son palais de Gelendjik, révélés par Navalny, c'était tellement épouvantable non seulement par le luxe, mais par le mauvais goût, la laideur, cette espèce de crasse j'allais dire "escobardienne" de ses fumoirs et de ses salles de strip-tease, c'était une tache, indélébile, sur un pays, dont il se trouve qu’il est le sien.

Ce qui se passe en ce moment, c’est aussi un crime contre la culture russe, en même temps qu’un crime contre les gens. Rien, rien, ne devait séparer les Ukrainiens et les Russes. Et ce n’est pas une guerre que les "Russes" mènent contre les Ukrainiens. Les Russes, dans leur majorité silencieuse (silencieuse, parce que la terreur règne et que le black-out des informations est de plus en plus grand), je crois, sont atterrés, stupéfaits, épouvantés. Certains — beaucoup ! — des hommes et des femmes de théâtre, des intellectuels, des enseignants, toutes sortes de gens, protestent, écrivent, démissionnent de leurs postes (et ce sont des héros, parce que, ce qu’ils risquent, ce n’est pas seulement leur salaire), parce qu’ils disent qu’il est impossible d'imaginer servir un pays qui provoque cela — ces morts (déjà, au moins, par centaines) pour dénier à un peuple de 44 millions de personnes le droit, littéralement, d'exister en dehors de la soumission au régime de Poutine. Il y a des manifestations, réprimées durement, il y a, déjà, des milliers d'arrestations. — Ces femmes et ces hommes qui démissionnent, qui, malgré la répression qui les attend, protestent, sont héroïques. »

Elena Kovalskaya, directrice du théâtre et centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou


Une femme, Elena Kovalskaya, directrice du théâtre et centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou, a été l’une des premières à se lever et à dire NON. Dans un message partagé sur Facebook, elle a écrit : « Amis, pour protester contre l'invasion de l'Ukraine par la Russie, je quitte mon poste de directrice du Théâtre d'État et du Centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou. Il est impossible de travailler pour un meurtrier et de percevoir un salaire de lui. » Elle a été suivie peu après par Mindaugas Karbkaukis, directeur du théâtre Maiakovski. Et l’influente rédactrice en chef de la revue Teatr a, dans la foulée, lancé un appel aux actrices et acteurs du théâtre russe : « Moi, Marina Davydova, rédactrice en chef de la revue TEATR, directrice artistique d’un festival international de théâtre, dénonce une guerre contre le fraternel peuple de l’Ukraine, appelle tous les membres de la communauté théâtrale russe à signer un appel adressé aux leaders qui nous dirigent et personnellement au président Vladimir Poutine, pour que cesse immédiatement les hostilités sur le territoire d’un état proche. Nous considérons l’Ukraine comme un état indépendant. Nous ne voulons pas que la Russie devienne un pays paria ! Nous croyons qu’aucun conflit ou problème au 21eme siècle peut être résolu avec des tanks, des artilleries et des infanteries. Nous voulons que cesse immédiatement le bain de sang ! »


Hier, c’était au tout de Garage, un important centre d’art contemporain à Moscou, d’annoncer sa fermeture au public : « L'équipe du Musée d'art contemporain Garage a décidé d'arrêter de travailler sur toutes ses expositions tant que la tragédie politique et humaine qui se joue en Ukraine n'aura pas cessé », dit le message publié ce samedi. « Nous ne pouvons nous conformer à cette illusion de normalité quand de tels événements ont lieu. Garage a toujours été une institution internationale, ouverte à la pluralité des opinions. Nous nous opposons catégoriquement à toute action qui sème la division et qui engendre l'isolement. Nous considérons faire partie d'un monde plus large, qui n'est pas fracturé par la guerre. »


A l’appel de Lucie Berelowitsh, directrice du CDN de Vire, un certain nombre de théâtres français ont lancé hier un appel solidaire : « face à l’urgence et aux dangers encourus par des artistes contraints de fuir la guerre, nous sommes prêts à nous mobiliser, à contribuer à les accueillir en France afin qu’ils puissent continuer leur activité et ainsi préserver la libre expression de la culture ukrainienne. »

artistes contraints de fuir la guerre, prêts à nous mobiliser, à contribuer à les accueillir en France afin qu’ils puissent continuer leur activité et ainsi préserver la libre expression de la culture ukrainienne. »

Peut-être serait-il de bon ton de ne pas limiter cette seule offre aux seuls « artistes » (dont beaucoup préfèrent résister sur place, avec le peuple, plutôt que fuir précipitamment ; et de l’étendre aux consciences russes, artistiques, culturelles, intellectuelles ou autres qui, vaillamment, s’opposent en Russie même au despotisme guerrier de Vladimir Poutine.


Jean-Marc Adolphe






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