La Liberté éclairant le monde : la fabrique d'un colosse

Photographie : Albert Fernique, La Statue de la Liberté montée dans les ateliers Gaget, Gauthier & Cie, 1884, Musée d'Orsay
Le musée d'Orsay et les éditions Hazan reviennent sur la naissance de la statue de la Liberté. L'œuvre de Bartholdi est un colosse de cuivre porté par l'idéal républicain, construit avec l'aide d'Eiffel et de Viollet-le-Duc. Elle a longtemps accueilli ceux qui cherchaient refuge au Nouveau Monde.
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Proche par son titre de celui du tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1830), la statue de Bartholdi, dite « de la Liberté », fut le cadeau de la France aux États-Unis pour célébrer le centenaire de l’indépendance américaine. Fixée en 1886 sur Bedloe’s Island, elle accueille — ou accueillait jusqu'à il y a peu — les milliers d'émigrés cherchant refuge ou fortune au Nouveau Monde.
La Liberté éclairant le monde est aussi le titre de l'exposition qui se tient jusqu'au 31 janvier 2027 au Musée d'Orsay et de l'ouvrage collectif publié à cette occasion par ce musée et les éditions Hazan. Juliette Chevée, la directrice du musée Bartholdi, souligne l'ambition et l'énergie déployée par le natif de Colmar et maître d'œuvre de ce monument, Auguste Bartholdi (1834-1904). Celui-ci était « porté par son engagement républicain d'une part, et par sa passion pour la statuaire monumentale d'autre part ». Cette « icône vide » (selon l'expression d'Albert Boime) incarne les valeurs les plus diverses, notamment celles prônées par le protestantisme, la franc-maçonnerie et le républicanisme modéré. Après la présentation publique de sa statue du général Rapp et de son monument représentant le peintre Schongauer, Huysmans écrira à propos de son style : « C'est de l'art officiel, de l'émétique pour la vue, du Bartholdi ».
Le goût du monumental et du traditionnel caractérisent le sculpteur. Mais, comme le remarque l'historien de l'art Anatole de Montaiglon, « peu de figures supporteraient d'être augmentées; elles seraient hors de mesure, absolument vides et comme soufflées. La taille est une des parties de l'inspiration, et ne se modifie pas après coup ». Après la défaite de l'armée française, le rattachement de l'Alsace-Moselle à l'Empire allemand et la fin tragique de la Commune de Paris, Bartholdi se rend aux États-Unis. Dès son arrivée à New York, il repère l’îlot idéal pour son projet de monument célébrant le Centenaire de l'indépendance américaine : « J'ai trouvé un emplacement admirable, j'ai fait un dessin de l'œuvre en place; c'est Bedloe's Island au milieu de la baie ». Juliette Chevée note le sens de la mise en scène de Bartholdi.
François Blanchetière, conservateur en chef de la sculpture au musée d'Orsay, rappelle l'importance de l'homme politique Édouard Laboulaye, président en 1875 du comité directeur de l'Union franco-américaine. Lors du lancement de la souscription pour financer le projet, celui-ci déclare : « À cette amitié [...], il fallait donner un corps. Toute idée appelle un symbole. Ce symbole, M. Bartholdi l'a trouvé. C'est lui qui a eu l'idée d'ériger ce colosse » qui dépassera celui de Rhodes. La Liberté de Laboulaye-Bartholdi « d'une main tient une torche, non la torche qui incendie mais le flambeau qui éclaire, de l'autre les tables de la loi ». Juliette Chevée rappelle que, pour ce qui est de la forme de son œuvre, Bartholdi se défend en 1885 d'avoir recyclé son projet non abouti de phare pour le canal de Suez.
Dans son article "Entre monumentalité et gigantesque", Lionel Dufaux, conservateur du patrimoine au musée d'Orsay, observe qu'au bout de 140 ans, la statue tient encore » la comparaison avec les gratte-ciel contemporains de la pointe méridionale de Manhattan » en raison même de ses dimensions hors norme. « Des pieds à la tête, elle mesure 33,86 mètres de haut; avec les bras et le flambeau, elle s'élève à 46,5 mètres, et si l'on ajoute le piédestal, elle culmine à 92,9 mètres ». Les visiteurs de l'Exposition universelle de 1878 à Paris s'extasient devant la tête de la statue de Bartholdi. « L'ouverture au public des ateliers Gaget, Gauthier et Cie, rue de Chazelles [à Paris] attise également la curiosité ».
Jean-François Belhoste analyse la réalisation du monument, détaille les étapes de sa construction et les innovations techniques introduites. Le matériau choisi fut « le cuivre estampé par martelage », plus exactement par laminage de plaques de tôles de 2,5 mm d'épaisseur importées de Suède, de Norvège et des États-Unis par Eugène Secrétan, de celles en usage dans les chantiers navals, dans certaines sculptures, par Viollet-le-Duc, en architecture, dans la construction du dôme de l'opéra de Charles Garnier. Le chantier fut long, « évolutif », tributaire des levées de fonds - au lieu des deux ou trois ans prévus, il en exigea presque dix. Pour assurer la stabilité du monument, celle du bras tendu en particulier, Bartholdi fit appel à Viollet-le-Duc; pour le montage de la robe, il s'adressa à Gustave Eiffel; pour les « tirants d'amarrage » de la statue, celui-ci utilisa du fer puddlé. Pour sa traversée de l'Atlantique, la statue fut démontée en près de 350 pièces, embarquées en mai 1885 à Rouen, à bord de la frégate L'Isère et remontée in situ sur un socle en béton « paré de granit » signé Richard Morris Hunt.
Nicolas Villodre
Auguste Bartholdi, La Liberté éclairant le monde, exposition au musée d'Orsay, à Paris, jusqu'au 31 janvier 2027.





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