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Manifeste pour une autre Europe



A Tbilissi, le 6 mai 2024. Photo Dima Zverev


En Géorgie, la jeunesse manifeste son désir d'Europe. Répression, agressions et arrestations ont marqué la soirée d'hier (9 mai). Ici-même, dans un mois des élections européennes, dans une grande indifférence, et on comprend, tant les "débats" sont au ras des pâquerettes politiciennes, et... fort peu européens. Nous exhumons alors de l'archive le texte d'un manifeste signé en novembre 1991 par 25 écrivains de renom.


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Réunis à Strasbourg, du 8 au 11 novembre 1991, invités du Carrefour des Littératures Européennes, créé par Christian Salmon, des romanciers, de poètes ont manifesté. Sous la pression d’une actualité en souffrance à Dubrovnik, à Vukovar, ils ont donné à entendre qu’à l’image de Cervantes, leur passion d’écrire ne trouve sa libre inspiration que dans le dialogue des identités et des cultures.

C’est dans ce contexte qu’a alors été rédigé le manifeste « L’Autre, une idée neuve en Europe », ensuite publié par les Cahiers de Strasbourg dans Le Désir d’Europe (co-édition Carrefour des Littératures Européennes : La Différence, 1992).

Salle de l'Aubette, à Strasbourg, en novembre 1991. Photo DR


L'AUTRE, UNE IDÉE NEUVE EN EUROPE

(Manifeste de Strasbourg, 1991)


Réunis ce 8 novembre 1991 à Strasbourg, par le Carrefour des Littératures Européennes, nous considérons de notre devoir d’alerter l’opinion contre les dangers que fait courir à toute l’Europe le climat actuel de xénophobie et de fanatismes nationalistes. L’histoire européenne nous a appris à nous méfier de certains mots qui arment les esprits avant de charger les armes. L’explosion de haine en Yougoslavie est une menace pour l’unité même de l’Europe. Déjà, en Allemagne et ailleurs, ressuscite l’infamie des pogroms.


Il ne suffit plus aujourd’hui que l’Europe proclame sa bonne conscience universaliste ; c’est l’universalisme européen qui est en crise, comme ce fut le cas souvent en Europe lorsque s’est exprimée de façon exclusive une aspiration identitaire sans autre visée que le rejet de l’Autre.


L’histoire européenne inlassablement le répète : les périodes d’épanouissement culturel coïncident avec la multiplication des échanges et des contacts avec l’extérieur ; les époques de décadence et d’effondrement se caractérisent par une recherche stérile de valeurs propres, la peur de l’Autre et le repli sur soi. L’espace culturel européen déborde toujours l’espace politique, et l’identité nationale des uns s’aiguise toujours à l’active reconnaissance de celle des autres.


Il ne s’agit pas aujourd’hui d’exprimer une quelconque opinion politique ou idéologique ; nous manifestons avec force l’inquiétude d’hommes d’écriture préoccupés par les dangers d’étouffement du dialogue inter-culturel en Europe, qu’ils ressentent mieux que d’autres, ou avant eux, parce qu’il est l’oxygène de leur création.


Le Goethe audacieux, ouvert à l’Orient, qui aima Gongora pour sa fidélité à la culture arabe, fit davantage pour l’Allemagne que les politiciens nationalistes des années 30 qui ont conduit leur pays à la catastrophe et l’effacement. Ivo Andric a tendu aux Yougoslaves un miroir dans lequel ces peuples se sont un moment reconnus alors que les extrémistes de l’identité serbe ou croate ne laissent déjà derrière eux que sang et larmes.


L’Europe communautaire doit prendre garde. L’affirmation de Rimbaud – « Je est un autre » - exprime toute autre chose qu’un plaisant paradoxe : c’est une découverte essentielle et définitive de l’art moderne. L’identité de l’homme et de la communauté ne se forge et ne se renouvelle que dans le dépassement vers l’Autre. « Nul sans ailes ne peut connaître le Plus Proche », écrivait Hölderlin. Que les hommes et les femmes d’Europe entendent le message de Rimbaud et de Hölderlin : si nous manquions de courage et de curiosité pour déployer encore une fois les ailes et partir à la découverte de nous-mêmes, nous assisterions inévitablement à la désespérante répétition du passé.


Il n’y aura pas de renouveau en Europe sans une audacieuse ouverture de la conscience aux autres hommes, aux autres nations, aux autres cultures.


Strasbourg, 8 novembre 1991.

 

Signataires : Bernardo Atxaga, Pierre Bourdieu, Stanco Cerovic, Georges Cheimonas, Rafael Conte, Almeida Faria, Juan Goytisolo, Nedim Gürsel, Miroslav Karaulac, Yachar Kemal, Antonin Liehm, Antonio Lobo Antunes, Eduardo Lourenço, Claudio Magris, Predrag Matvejevic, Abdelwahab Meddeb, Pierre Mertens, Jean-Luc Nancy, Cees Nooteboom, Alexandre Popovic, Julian Rios, Juan José Saer, José Saramago, Javier Tomeo, Paul Virilio.

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