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Nourricières, les langues autochtones


Portrait d'un membre de la communauté autochtone à "Copán Ruinas", site du patrimoine mondial de l'UNESCO, lors de la visite du Secrétaire général des Nations unies au Honduras, en janvier 2015. Photo Evan Schneider / ONU


Ce 22 avril est Journée internationale de la terre nourricière, en cette année 2022 qui ouvre une décennie sur la restauration des écosystèmes, et une autre décennie de Plan mondial pour les langues autochtones. Trois rendez-vous internationaux (Nations unies et UNESCO) totalement occultés par le gouvernement français. Les humanités se sont rendues au siège parisien de l’UNESCO, pour deux journées de tables rondes, et l’inauguration d’une exposition sur la culture anichinabé.


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« Terre nourricière ». Cette expression, couramment utilisée dans de nombreux pays et régions, illustre l'interdépendance qui existe entre êtres humains, autres espèces vivantes et la planète sur laquelle nous vivons tous. Une terre nourricière aujourd’hui passablement malmenée : les changements climatiques et autres perturbations provoquées par les activités humaines, notamment celles qui touchent à la biodiversité comme la déforestation, le changement d'affectation des terres, l'agriculture et l’élevage intensifs, ou encore le commerce illégal des espèces sauvages, sont autant de facteurs qui accélèrent la détérioration de notre environnement.

En 2009, l’Assemblée générale des Nations unies a décidé de faire du 22 avril la Journée internationale de la terre nourricière. En France, quelques rares initiatives locales sont recensées sur la site jourdelaterre.org : une « rando urbaine » avec collecte de déchets et mégots à Paris, une « randonnée sensorielle » dans le Parc naturel du Quercy, un « bain de forêt » à Chens-sur-Léman, etc. Sympathique, sans plus. Moins d’un mois après le dernier volet du rapport du Giec axé sur les solutions pour « garantir un avenir vivable » à notre planète, cette Journée internationale sous égide de l’ONU n’est même pas mentionnée sur le site de du ministère de la Transition écologique ! La dernière mention date d’avril 2017, juste avant l’élection d’Emmanuel Macron. Depuis : plus rien.


La célébration de cette Journée internationale de la terre nourricière aurait pu, de surcroît, coïncider avec une autre initiative de l'Organisation des Nations unies, qui a décidé de mettre l’accent, pour la décennie 2022-2032, sur la restauration des écosystèmes. Mais visiblement, les informations des Nations unies ne parviennent pas jusqu’au gouvernement français. Toujours sur le site du ministère de la Transition écologique, il faut remonter à octobre 2021 (au moment de la COP 15 sur la biodiversité) pour trouver une publication qui inclut le mot « écosystème ». Or, les écosystèmes soutiennent toute vie sur Terre. Plus les écosystèmes sont sains, plus la planète et ses habitants sont en bonne santé. La restauration des écosystèmes endommagés contribue à mettre fin à la pauvreté, à lutter contre le changement climatique et à prévenir une extinction massive. Ces informations, qui ne semblent pas être parvenues jusqu’aux oreilles d’Emmanuel Macron, sont au cœur de deux journées de rencontres et tables rondes, les 21 et 22 avril, au siège parisien de l’UNESCO.


Cet événement est plus particulièrement organisé dans le cadre du programme LINKS (Local and Indigineous Kowledge Systems, Systèmes de savoirs locaux et autochtones). Pour l’UNESCO, « les savoirs locaux et autochtones comprennent les connaissances, savoir-faire et philosophies développés par des sociétés ayant une longue histoire d’interaction avec leur environnement naturel. Pour les peuples ruraux et autochtones, le savoir traditionnel est à la base des décisions prises sur des aspects fondamentaux de leur vie quotidienne. Ce savoir est une partie intégrante d’un système culturel qui prend appui sur la langue, les systèmes de classification, les pratiques d’utilisation des ressources, les interactions sociales, les rituels et la spiritualité. Ces modes de connaissance uniques sont des éléments importants de la diversité culturelle mondiale et sont à la base d’un développement durable localement adapté. »

La langue est évidemment un vecteur important de cette transmission de savoirs. Or, voilà encore un événement international superbement ignoré par la France : pour la décennie 2022-2032, l’UNESCO a décidé d’un Plan d’action mondial pour les langues autochtones, qui « vise à assurer une coopération internationale, (…) fournit un cadre stratégique, décrit les principales actions et les lignes directrices sur la mise en œuvre, le suivi et l'évaluation des activités pour les entités du système des Nations unies, les gouvernements nationaux, les organisations de peuples autochtones, la société civile, les universités, le secteur privé et d'autres acteurs. » (Voir ICI et ICI)


« Pourquoi les langues disparaissent-elles ? », France Culture, févier 2021.


En France, les langues autochtones sont présentes essentiellement en Polynésie (le marquisien ou le mangarevien), à Wallis et Futuna, en Nouvelle-Calédonie (l’aijië, le drehu, le nengone et le paicî), et en en Guyane (l’arawak, le teko, le Kali’na, le palikur, le wayana et le wayampi). Mais ce n’est qu’en 1998, ainsi, que la Guyane a commencé à obtenir la reconnaissance de ses langues. A Awala-Yalimapo, la première classe bilingue français-kali’na a été ouverte en septembre 2017. Or, souligne l’ethnolinguiste Eliane Camargo, « chaque langue exprime des différentes manières de voir les choses ce qui fait la différence dans la pluralité de la richesse de pensées, de mode de vie, de conception de vie. Ces groupes sont détenteurs d'un riche patrimoine culturel immatériel par leur façon de voir et de décrire le monde. Et beaucoup de la façon de penser est exprimée par la langue : par son vocabulaire, par sa syntaxe. » (1)

Alexis Tiouka, juriste, spécialiste du droit autochtone, originaire du village kali’na d’Awala-Yalimapo, berceau du mouvement autochtone de Guyane, souligne pour sa part la nécessité de moyens donnés à l’éducation, un facteur essentiel pour garantir le droit à poursuivre le développement économique, social et culturel des communautés autochtones.


Richard Kistabish, Président de l’association Minwashin, à l’UNESCO, à Paris, le 21 avril 2022. Photo Tapo Aloike / les humanités.


Lors des deux journées à l’UNESCO, l’inauguration de l’exposition « Nin, Je suis, I am » est venue illustrer les liens entre langues autochtones, savoirs traditionnels, solidarité intergénérationnelle et préservation des écosystèmes dans une relation d’attachement à la Terre nourricière. Cette exposition, présentée jusqu’au 27 avril, constitue un hommage à la langue anichinabé. Le nom anichinabé signifie « peuple originel » : les Anichinabés sont un ensemble de nations autochtones d'Amérique du Nord parlant une racine de langues algonquiennes présentant une certaine similitude. Cet ensemble inclut les Algonquins, les Outaouais, les Saulteaux, les Ojibwés, les Oji-Cris, les Mississaugas et les Potawatomis.

L’exposition, développée pour les écoles des communautés anichinabées dans l’objectif de susciter l’intérêt et la fierté des jeunes envers leur identité, leur langue et leur héritage ancestral, a été mise en œuvre par l’association Minwashin, qui promeut la culture anichinabé, et a créé un site internet pour y contribuer : https://minwashin.org


On y trouve notamment cette belle définition de la langue :

« Au centre de la tête, au centre de l’homme, au centre de la communauté, se trouve la langue. Elle module notre façon de penser la vie et de voir ce qui nous entoure de façon commune, partagée, depuis des lunes. Grâce à elle, dans nos têtes, il n’y a rien de plus grand, rien de plus petit, mais tout se complète pour former un ensemble harmonieux. Elle est ce qui a permis de transmettre notre histoire et notre culture, d’abord d’une oreille à l’autre, puis par l’écriture.

Parfois imposée, parfois réduite au silence et bannie, elle a été affaiblie, punie, colonisée, envahie par les mots d’une autre langue, salie par les bouches d’une autre culture. Aujourd’hui, il nous faut la soigner, la laver avec tendresse et la nourrir. Elle porte l’espoir, les valeurs et l’autonomie de la nation. Redonnons-lui la force de relever notre culture pour la présenter fièrement à tous. »

"Parlons anichinabé", octobre 2020


Tapo Aloike, Jean-Marc Adolphe


1. Eliane Camargo a notamment participé à l’élaboration de l’ambitieux projet SAWA (pour Savoirs Autochtones Wayana-Apalaï) exposé au musée du Quai Branly en janvier 2020 (lire ICI), qui a notamment abouti à la mise en ligne de WATAU, le premier site internet en langue wayana : https://watau.fr

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Merci pour cet article. Une question, quelle différence entre une langue régionale et une langue autochtone? L'euskara, langue parlée au pays basque présente toutes les caractéristiques d'une langue autochtone, pourquoi parler uniquement des départements d'outre mer?

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