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Ukraine : Aubervilliers, la Commune de la honte


Directrice du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers – Centre Dramatique national, Marie-José Malis préfère « s’abstenir de parler » de la guerre en Ukraine : pour elle, c’est trop compliqué à penser ! En revanche, sur la scène du même Théâtre de la Commune, elle offre une phénoménale tribune au philosophe post-maoïste Alain Badiou qui met sur un pied d’égalité Russie et Ukraine (alias « l’Occident pseudo-démocratique de Biden ») et dénonce « la propagande acharnée des deux camps » dans un contexte où « connaitre la vérité et le réel devient difficile » face au « groupe de ceux qui se sont assuré un certain pouvoir d’opinion ».


Il faut reconnaître un certain courage à Madame Marie-José Malis. Là où, depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, la plupart de ses congénères artistes et/ou directeurs.trices d’institutions culturelles français.e.s se sont surtout fait remarquer par leur silence, la metteure en scène et directrice du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers ose faire entendre sa voix. La suite est moins glorieuse.

Car si Marie-José Malis s’exprime sur la guerre en Ukraine, c’est pour dire… qu’elle n’a rien à en dire. Ou plus exactement : « Un ami lointain, un jour, m’a demandé ce que je pensais de la guerre en Ukraine et j’ai répondu que je préférais m’abstenir de parler. Je ne savais rien dire qui ait un peu de décence et je n’avais pas le courage d’aller la chercher dans un contexte où parler est rendu impossible. » Voilà les premières lignes de son éditorial, dans la brochure de saison 2022-2023 du Théâtre de la Commune.


Cela fait tout drôle de lire ces lignes à l’heure où sont exhumés les corps pour beaucoup torturés de la fosse commune d’Izioum, où des informations de plus en plus précises révèlent l’ampleur des déportations de civils ukrainiens, et notamment d’enfants. Certes, cet éditorial a été écrit en mai. Mais en mai, étaient déjà connus la tragédie de Marioupol et le massacre de Boutcha, entre autres. De quelle « décence » parle Marie-José Malis et quel serait ce contexte « où parler est rendu impossible » ? Mystère et boule de gomme. La lecture des 4 pages et 2.170 mots d’éditorial de la directrice du Théâtre de la Commune, en un texte boursouflé de suffisance, amphigourique, à peu près incompréhensible au commun des mortels, ne permet pas de cerner la nature de cet « impossible ».

Revenant, en fin de texte, sur l’Ukraine et le questionnement de cet « ami lointain », Marie-José Malis en repasse une couche : « Je répondrais que je ne sais pas si nous saurons les moyens de le penser » ! En revanche, ajoute-t-elle aussitôt : « Je sais pourquoi il y a du théâtre, c’est un petit savoir, c’est le mien, et étrangement il devient celui de tous sitôt qu’entre en scène la violence du désir des humains à se connaître, à s’expliquer, à se montrer à l’œil du monde. » Et de convoquer derechef à la rescousse « le masque de Scaramouche, le pinceau de lumière du monde, le bégaiement de Beckett, l’apocalypse de Médée, et la substance anamorphique des performeurs. » Plutôt anamorphique, en effet, mais significatif d’un milieu théâtral qui se prend pour le nombril du monde, voire plus.


En la matière, la modestie n’étouffe pas Marie-José Malis. Lisons plutôt :

« Le théâtre est une sorte de concentration du mythe dans la réalité profane des jours de nos siècles » (…) ; « Le théâtre vous dit tout de suite ce qu’il est: une intensité existentielle, une violence de sa promesse, une enquête, qui jamais ne se résoudra » (…) ; « Il me semble que c’est de ma mort que ça parle, de ce qui en moi comme artiste et vivante aura été finitude, mais une mort rendue possible parce que l’éternité est là, pas la mienne, mais celle de notre art » (…) ; « La création est prise entre cette angoisse de mort et cette levée d’un chemin où tout redevient lettre et vie. »

Et encore : « Le théâtre délie ce qui était lié et nous laisse face à de nouveaux blocs de solitudes et d’impossibles, et la grâce est de les re-collectiviser. Je crois que le théâtre aujourd’hui cherche autre chose que nos vieilles divisions ou injonctions, plus élémentaire, plus structurel, plus dynamique » (…) ; « Il me semble que je ne sais rien penser en dehors du théâtre, il me semble que c’est le seul lieu où je comprenne ce qu’il y a d’irremplaçable dans la vie, ce qu’elle nous demande. (…) Quant à moi, je ne veux plus que ça, cette joie immense à faire lever des blocs de théâtralité, et la paix de se savoir réduite à un petit champ circonscrit où faire porter son action. C’est au nom de cela que je dirige et ai toujours voulu diriger ce théâtre. Pour que cela ait lieu, pour que tous ceux qui y venaient puissent vivre cela, sans limite, et même avec le sentiment qu’ils étaient pris en charge par un esprit général, un esprit de désir et de volonté pour que du réel arrive. Le réel, tout le monde le demande, il vaut mieux en organiser la venue courageuse et pitoyable ou strictement athée, et ainsi fraternelle, sinon, d’autres s’en chargent, et maintenant, on les voit, ils sont quasiment partout. »

Pour que le "réel" de la guerre en Ukraine arrive jusqu’au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, il faudra attendre que sa directrice ait le courage de vouloir en "penser" quelque chose…


Enfin, non, c’est une dissimulation. Car le Centre dramatique national que dirige à Aubervilliers Marie-José Malis en a déjà pensé quelque chose, de la guerre en Ukraine.

Cela s’est passé le 14 mars 2022, soit une quinzaine de jours après le début de l’invasion russe. Pendant 1 h 30, la scène du Théâtre de la Commune est devenue la tribune d’un philosophe vieillissant (85 ans), ex-dirigeant d’un groupuscule maoïste, défenseur de la Chine de Mao et des Khmers rouges cambodgiens, qui traitait Gilles Deleuze et Félix Guattari d'« idéologues préfascistes », etc. On a reconnu, j’imagine, Alain Badiou.

Alain Badiou, à qui Marie-José Malis a confié au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le soin de nous « orienter » à travers un « séminaire académique officiel », à raison d’une séance par mois.

Pour 2022-2023, il s’agit ni plus, ni moins, de « proposer une orientation politique, en pensée et en actes » en ces « temps de désorientation mondiale. »

Une ambition dont Alain Badiou a donné un avant-goût, lors de la séance du 14 mars dernier. Ce jour-là, le vieux philosophe entreprend de causer des « leçons générales qu’on peut tirer de la conjoncture imposée par la guerre en Ukraine ». Et d’emblée, ça le fait ricaner : « tout le monde ne parle que de ça, et donc je voudrais en parler aussi ». Alain Badiou précise aussitôt son intention : il s’agit de faire appel aux « opérateurs de pensée, de construction du jugement, dont on a besoin pour ne pas être une victime de la propagande acharnée des deux camps. »

Le ton est ainsi donné de suite, sans fioritures : le pays agressé et le pays agresseur sont mis sur un pied d’égalité de « propagande acharnée », façonnant ainsi un contexte où « connaitre la vérité et le réel devient difficile » face au « groupe de ceux qui se sont assuré un certain pouvoir d’opinion ».


Il met ainsi en cause des « évidences empiriques de mal et de bien ». « Par exemple, ajoute-t-il, il y a un flot tonitruant de proclamations, articles, témoignages et enquêtes, qui attribue finalement ce qui pourrait relever de l’universel, c’est-à-dire le vrai, le bon et le juste, à l’Ukraine, et le mensonger, le mauvais et le criminel à la Russie, sans qu’on puisse vraiment discerner à partir de quel système de valeurs ou de quelle rationalité politique ces jugements sont prononcés. »

Badiou parle encore des « émeutes truquées de la place Maidan en 2014 » (reprenant mot pour mot la propagande de Poutine pour qui ce soulèvement populaire a été fomenté et organisé par la CIA), soutient que le « soi-disant gouvernement ukrainien » est « manipulé par les Américains et des bandes nationalistes », etc., etc. Heureusement, en grand politologue, Alain Badiou a un « mot d’ordre » pour « ramener la paix » : « ni Poutine, ni l’Occident pseudo-démocratique de Biden et consorts, schématiquement : le gouvernement ukrainien désireux d’entrer dans l’OTAN ».


Je vous épargne la suite, ça continue comme ça, du même tonneau plus ou moins jargonneux, voire pire pendant 1 h 30 ! Personne n’a quitté la salle. Applaudissements nourris. L’administration du théâtre a toléré que puissent être posées deux questions, pas plus, au Maître. Il y aura deux questions. L’une, incompréhensible, sur l’universalité de l’amour (à laquelle Badiou ne répondra pas, "l’amour", ça doit le dépasser). La seconde question reprend l’expression poutinienne d’un « monde multipolaire », qui serait l’opportunité pour l’avènement d’une nouvelle ère émancipatrice. Badiou répond en appelant à une « relève universalisante » qui saurait faire fi des « nihilismes identitaires » (sous-entendu, par exemple, la prétention des Ukrainiens à se proclamer ukrainiens…).


Sur l’Ukraine, Badiou n’en est pas à son coup d’essai. En 2014, interviewé par Aude Lancelin pour Contre-Courant sur Mediapart, le 20 mars 2014, peu avant le référendum de rattachement de la Crimée à la Russie, il déclare ainsi : « la Crimée est un symbole de la Russie depuis longtemps ». Sur les événements de la place Maidan, il ironisait déjà sur « la sympathie générale d’opinion et de médias qui se porte vers le « désir d’Occident »» (…), « tout ce contre quoi je combats et dont je désire la fin. » Pour l’ancien admirateur de la "révolution culturelle" de Mao Tse-Toung et du régime de Pol-Pot, que des peuples puissent désirer la démocratie telle que l’Europe l’incarne (certes imparfaitement), c’est suspect.


C’est donc sur la scène d’un grand théâtre subventionné qu’Alain Badiou peut venir aujourd’hui tranquillement venir déverser son délire post-maoïste. Pour information, son « séminaire académique » sur la « désorientation » reprend, à la Commune d’Aubervilliers, le 17 octobre prochain (ICI).


Quant à Marie-José Malis, nommée à la directrice du Centre dramatique national en 2014, elle a l’outrecuidance de clore son éditorial de saison par un semblant d’hommage à Gabriel Garran (décédé en mai dernier), fondateur du théâtre avec Jack Ralite, en 1965. Peut-être eut-elle été mieux inspirée de reproduire, en lieu et place de son éditorial, l’un des derniers poèmes de Gabriel Garran, dont les parents furent déportés (son père est mort à Auschwitz) :


« Âge, âge, si âgé, mais né

De parents nés en Pologne.

Lointainement d’un Talmud.

Mon père a fui de 19 ans

Proche, irradié de liberté.

C’est ainsi que je suis né à Paris.

Culturelle, ma vie a été celle

D’homme de théâtre,

« Géographie française ».

Ce n’était qu’une soumission

D’une occupation à survivre.

Désespéré du racisme d’Auschwitz.

Mon père, ce corps d’homme achevé.

Il était à mourir d’un siècle brûlé

Celle d’un siècle qui fume encore.

Proche aujourd’hui, que des lois

Des lois, nullement de justice.

D’amour, ce manqueur céleste

Non pas de celle déployée

Le cœur entre tous partagé

D’une main encore tendue »


Jean-Marc Adolphe

Photo en tête d'article : Marie-José Malis. Photo Seb Lascoux


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