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Ukraine : le massacre de Pryluky. Reportage d’Evgeniy Maloletka

il y a 7 heures
6 min de lecture

Des habitants et des secouristes évacuent une femme blessée d’un immeuble d’habitation détruit par une frappe de missile russe à Pryluky, en Ukraine, le mercredi 7 octobre 2026. Photo Evgeniy Maloletka/AP

Des habitants et des secouristes évacuent une femme blessée d’un immeuble d’habitation détruit par une frappe de missile russe à Pryluky, en Ukraine, le mercredi 7 octobre 2026. Photo Evgeniy Maloletka/AP


À Pryluky, un missile russe a éventré un immeuble d’habitation, tuant au moins vingt-deux personnes, dont cinq enfants. Les photographies d’Evgeniy Maloletka pour Associated Press montrent ce que les discours du Kremlin voudraient effacer : des familles ensevelies, des vies arrachées, la terreur infligée aux civils. Pendant que Moscou prétend parler de paix, habitants et sauveteurs dégagent les morts.

les humanités, ça n'est pas pareil.

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À Pryluky, les habitants et les sauveteurs portent les morts hors des décombres. Les photographies d’Evgeniy Maloletka, réalisées pour Associated Press le 7 octobre, documentent le massacre : un immeuble d’habitation détruit, des blessés qu’il faut évacuer, des corps qu’il faut dégager. La guerre de Vladimir Poutine, ramenée à sa vérité matérielle. Des hommes et des femmes qui cherchent, sous les gravats, ceux qui vivaient là quelques heures auparavant.


Dans cette ville du nord de l’Ukraine, un missile russe a frappé un immeuble de cinq étages. Selon un bilan communiqué le 7 octobre au soir par les autorités ukrainiennes, au moins vingt personnes ont été tuées [le bilan a été actualisé à 22 morts], dont cinq enfants ; cinquante-cinq autres ont été blessées. Une mère, une grand-mère et un enfant d’une même famille sont morts sous les gravats. Un autre enfant a pu être secouru. Derrière les chiffres, des liens de parenté arrachés, des vies que personne ne rendra. Trois générations peuvent disparaître dans le temps d’une explosion. Il faudra beaucoup plus longtemps pour compter les absents, les identifier, les enterrer.


Lorsqu’un missile russe éventre un immeuble, le Kremlin dispose toujours du même alibi : la cible était militaire. Le 7 octobre encore, son ministère de la Défense invoquait des installations militaro-industrielles et des armes de « haute précision ». Haute précision : il faut laisser ces mots résonner devant les décombres de Pryluky. Moscou n’a pas abandonné le mensonge ; il le répète au-dessus des morts. Comme si l’affirmation d’un objectif militaire suffisait à faire disparaître les familles ensevelies. Le pouvoir de Poutine voudrait conserver les attributs d’un État respectable tout en poursuivant une guerre qui terrorise les populations. L’expression « État terroriste » prend ici son sens politique : un pouvoir dont les armes font de la peur une condition quotidienne de l’existence. À Pryluky, cette terreur n’est pas une formule polémique. Elle a des victimes, des familles, des enfants.


Photos Evgeniy Maloletka/AP


Pryluky n’est pas un nom abstrait sur une carte d’état-major. Sur les rives de l’Oudaï, dans la région de Tchernihiv, cette cité mentionnée dès 1085 comptait quelque 51 600 habitants avant l’invasion à grande échelle. Ancien centre cosaque, elle appartient à cette Ukraine historique que le récit impérial russe prétend absorber. Mais une ville n’a pas besoin d’un passé prestigieux pour avoir le droit de vivre. Pryluky est d’abord un lieu où l’on habite, où l’on travaille, où l’on élève des enfants. Un immeuble d’habitation n’est pas un symbole géopolitique : c’est un assemblage de foyers, de souvenirs, de gestes quotidiens.


La ville avait déjà été endeuillée, le 5 juin 2025, par une attaque de drones russes qui avait fait cinq morts. Parmi eux, l’épouse d’un chef des pompiers, leur fille et leur petit-fils âgé d’un an. Le pompier intervenait alors sur d’autres incendies provoqués par les frappes. Pendant qu’il cherchait à sauver des vies, sa propre famille était tuée. À Pryluky, le massacre n’a donc rien d’un événement sans précédent. La répétition ajoute à l’horreur une autre violence : celle d’une population qui sait désormais que le lendemain peut recommencer la nuit précédente.


La nouvelle attaque survient le jour du 74e anniversaire de Poutine, au cours d’un bombardement qui a également frappé Kyiv et d’autres régions ukrainiennes. Cette coïncidence ne suffit pas à établir que la frappe aurait été conçue comme un cadeau au maître du Kremlin. Nul besoin de lui prêter une intention particulière pour mesurer la responsabilité politique de celui qui poursuit cette guerre. D’un côté, un chef d’État dont le pouvoir célèbre la longévité ; de l’autre, des enfants auxquels ses armes retirent tout avenir.


Avec un cynisme confondant, Moscou continue pourtant de parler de paix. Le 25 septembre, Poutine déclarait encore que les propositions de règlement restaient « sur la table »... tout en subordonnant leur examen aux intérêts russes. Deux jours auparavant, Sergueï Lavrov excluait une cessation temporaire des hostilités et réaffirmait les objectifs de la guerre. Des contacts diplomatiques existent, notamment entre un émissaire russe et des responsables américains. C'est, évidemment, un jeu de dupes, dont Trump a signé le bon à tirer.


Voilà l’indécence : faire de la paix une promesse conditionnelle tandis que la guerre continue d’ensevelir des familles. Comme si les civils devaient attendre, sous les missiles, que le Kremlin juge ses intérêts suffisamment garantis. Comme si leur droit à la vie pouvait devenir une variable d’ajustement. La diplomatie est nécessaire ; sa nécessité ne commande ni l’aveuglement ni l’euphémisme. Un immeuble éventré n’est pas une « pression » exercée sur un adversaire. Un enfant mort n’est pas un argument de négociation.


Photos Evgeniy Maloletka/AP

Pryluky, en Ukraine. Un immeuble résidentiel de cinq étages a été gravement endommagé, plusieurs étages ayant été complètement détruits. Des personnes se sont retrouvées coincées sous les décombres ; les secouristes ont extrait tant les blessés que les victimes. Les habitants se sont précipités pour aider, déblayant les débris et participant aux opérations de sauvetage avant l’arrivée des engins de chantier. Les rues avoisinantes ont également été endommagées, notamment des habitations du secteur résidentiel privé et les environs d’un club local. Et ce n’est qu’une partie de ce que l’on peut observer à travers la ville.


Chaque fois que j’arrive sur le lieu d’un attentat et que je vois une scène comme celle-ci, je me dis que j’ai déjà tout vu. Mais non. À chaque fois, je suis à nouveau choqué de voir que cela continue de se produire, presque comme une routine quotidienne. Parfois, je me surprends à penser que j’ai déjà vu tout cela auparavant. Comme un "déjà-vu". Seuls les visages des gens, les villes et les rues changent. Tout cela a l’air absolument terrible. Je n’arrive toujours pas à m’y habituer. Evgeniy Maloletka

Les photographies d'Evgeniy Maloletka refusent précisément cette abstraction. Elles montrent des habitants et des sauveteurs au travail, des blessés transportés, des corps extraits d’un bâtiment détruit. Elles ne permettent pas, à elles seules, de reconstituer la chaîne des ordres militaires. Elles imposent quelque chose que les discours cherchent trop souvent à tenir à distance : regarder les conséquences. À celui qui parle de stratégie, elles opposent une victime ; à celui qui invoque les intérêts de l’État, un foyer anéanti.


Il ne suffit pas de condamner « la guerre » comme une fatalité sans auteur. À Pryluky, ce sont des armes russes qui ont détruit un immeuble et tué ses habitants. Poutine pourra multiplier les déclarations et les conditions. Elles ne rendront pas la vie aux enfants de Pryluky. Aux morts, nous devons au moins cela : ne pas laisser le langage du pouvoir les ensevelir une seconde fois.


Jean-Marc Adolphe


Dès le 10 mars 2022, sur les humanités, j'avais distingué le travail d'Evgeniy Maloletka, auteur de la photographie de la maternité de Marioupol, que de nombreux médias du monde entier avaient diffusé sans même la créditer (ICI). Evgeniy Maloletka est « digne de recevoir le prix Pulitzer », écrivais-je alors. Il ne recevra pas un Pulitzer, mais deux, en 2023 : celui du service public, attribué à Associated Press pour le travail de Mstyslav Chernov, Evgeniy Maloletka, Vasilisa Stepanenko et Lori Hinnant sur le siège de Marioupol ; et celui de la photographie d’actualité, partagé avec l’équipe de photographes de l’agence pour sa couverture de la guerre en Ukraine. La même année, sa photographie de l’évacuation d’une femme enceinte, mortellement blessée dans le bombardement de la maternité, est désignée « Photo de l’année » par le World Press Photo. Dès 2022, son travail à Marioupol avait été récompensé par le Visa d’or News à Perpignan, le prix Bayeux Calvados-Normandie et le Knight International Journalism Award. En 2024 s’y ajoutera le prix national ukrainien Taras-Chevtchenko, pour les reportages et enquêtes consacrés au siège de la ville. Autant de distinctions qui reconnaissent ce que cette photographie disait déjà : derrière une image devenue mondiale, il y avait un auteur, un regard et le courage de rester pour témoigner.


  • Du 5 au 11 octobre, le 33e Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre défend un journalisme qui ne commente pas les conflits depuis un fauteuil : il va voir, écoute et témoigne. Le jury est présidé par Lyse Doucet, grande voix de la BBC, elle-même récompensée à Bayeux en 2014. Cette édition marque les vingt ans de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, tuée à Moscou le 7 octobre 2006. Une soirée, « Couvrir la guerre, vingt ans après Anna Politkovskaïa », interroge l’héritage de cette journaliste qui documentait les atrocités en Tchétchénie. Ce jeudi 8 octobre, une nouvelle stèle au Mémorial des reporters rappelle le prix payé pour informer.

    Les expositions parcourent l’Iran qui résiste, l’Ukraine racontée par les sons de Maurine Mercier, l’Afghanistan photographié par Élise Blanchard, les atrocités au Darfour, Gaza sous le regard d’Ali Jadallah et l’exil au Liban vu par Reuters.

    Ce 8 octobre à 21 heures, Killing Anna, de Sam Benstead, suit une universitaire syrienne qui enquête sur un massacre en empruntant l’identité d’« Anna ». Aucun lien avec Politkovskaïa, mais une même nécessité : arracher les crimes au silence.

    www.prixbayeux.org


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