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Un tombeau pour André Wilms / 01


André Wilms en 1991. Photo Laurent Monlaü.


Un tombeau pour André Wilms. Non pas une nécrologie, mais parce qu'il le mérite amplement, un recueil d'hommages sensibles pour saluer l'immense acteur qu'a été André Wilms, et pas seulement : l'homme, tout aussi bien, dans son vivant lieu d'être. Premier acte : avec Michel Strulovici, ex-directeur de la culture à France 2, et Jean-Pierre Thibaudat (texte initialement publié sur son blog Mediapart, repris avec son aimable autorisation).



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Au plus vif

Vif. Vif comme l'éclair, c'est l'expression qui supplante toutes les autres quand je pense à André Wilms. Vive, son exigence; vive, son intelligence des textes. Vive, sa manière d'emporter ses personnages, ses doubles, nos doubles. Vif encore son désir inexpugnable de découvrir et de nous faire découvrir tout l'inattendu poétique du monde, de Heiner Müller à Elias Canetti en passant par Chartreux, Vitez, Artaud, Koltès et tant d'autres.

Je fus accaparé par son regard et sa voix profonde pour la première fois, à Avignon, dans la Cour d'Honneur lors de ces prophétiques Dernières nouvelles de la peste écrites par Bernard Chartreux et mises en scène par son jumeau spirituel, Jean-Pierre Vincent.

Cette présence envoûtante, il la manifestait dans tous les rôles qu'il investissait. Je pense particulièrement à ce personnage étonnant, au jeu subtil d'apparition-disparition dans Eraritjaritaka, musée des phrases. Je me souviens suivre cette étrange partition d'Elias Canetti et de Heiner Goebbels, cet opéra parlé qui me racontait l'homme et le monde, « scotché ». Nous étions tous alors, aux Ateliers Berthier, subjugués comme des enfants se laissant guider vers des contrées inconnues et intrigantes.

« Faire du théâtre, c'est organiser le scandale », aimait à dire André Wilms, citant Brecht. Il va nous manquer pour bousculer la bienséance.


Michel Strulovici

journaliste, auteur de Évanouissements, récemment paru (lire ICI)


Délicieusement excessif

C’était en 1983, le soir de la dernière représentation de Dernières nouvelles de la peste au Théâtre National de Strasbourg, avant le final dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Jean-Pierre Vincent allait partir diriger la Comédie-Française, signant par la même la fin d’une époque, la fin d’une troupe, l’émotion était grande. J’avais laissé traîner un dictaphone dans les loges et proposé aux acteurs de s’en emparer. De sa voix aux cinglantes inflexions et aux graves magnifiques, André Wilms y avait laissé un message vibrant disant sa fierté pour l’Alsacien du peuple qu’il était d’être devenu un acteur et de jouer au Théâtre National de Strasbourg. C’était la fin d’une magnifique aventure, celle des années Vincent à la direction du théâtre strasbourgeois. Wilms ne le suivra pas comme d’autres à la Comédie Française, trop épris de liberté, trop rebelle, trop frondeur.

Il avait fait ses armes en militant à la Gauche prolétarienne, s’était retrouvé au Grenier de Toulouse, côté coulisses. Etait-il dans la masse des figurants de l’aventure des Camisards, le film de René Allio (où jouaient Philippe Clévenot, Gérard Desarthe et bien d’autres) ? Et voici que Klaus Michael Grüber pour son premier spectacle français en mai 1975 engage cet inconnu pour jouer trois (petits) rôles dan son Faust Salpêtrière : Wagner, le Hérault et le Voyageur. Côté mise en scène, André Engel est aux côtés de Grüber. Des amitiés, des amour se nouent. Evelyne Didi (Ariel et la Poésie dans Faut Salpêtrière- et André Wilms) auront plus tard un enfant ensemble.

Quand Vincent est nommé à la tête du TNS, il appelle André Engel à ses côtés comme metteur en scène attitré et forme une équipe permanente de comédiens (mais aussi de dramaturges,etc ) dont fait partie André Wilms comme Philippe Clévenot et Evelyne Didi et d’autres encore

Wilms est de la distribution de la plupart des spectacles d’André Engel comme Baal, Week-end à Yaïk, Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire. Il joue dans les pièces de Bernard Chartreux et Michel Deutsch comme Violences à Vichy et Ruines, des créations atypiques comme Le palais de justice. Ces rencontres, ces amitiés resteront. Wilms retrouvera Grüber pour La mort de Danton au théâtre de Nanterre-Amandiers ou Le pôle, Deutsch pour la série des Imprécations que l’on découvrira au TNS et au Théâtre de la Bastille. Il travaillera avec Lassalle, Sobel, Lavaudant, Deborah Warner, etc, et récemment (2019) avec Emmanuel Mérieu pour La fin de l’homme rouge d’après Svetlana Alexievitch.

ll deviendra également l’un des acteurs favoris et souvent unique des spectacles musicaux d’Heiner Goebbels qu’il promènera à travers toute l’Europe. Il signa également quelques mises en scène de textes aimés, comme Histoires de famille de Biljana Seblijanović (TNP et Théâtre de la Colline en 2002), Les Bacchantes d’Euripide (à la Comédie Française en 2005). Enfin son fils (d’un premier lit) Mathieu Bauer, alors à la tête du Nouveau Théâtre de Montreuil, le dirigea à plusieurs reprises, en particulier dans Qu’on me donne un ennemi de Heiner Müller (en 201l).

Au cinéma, il est l’un des héros de La vie est un long fleuve tranquille (1988) le film d’Etienne Chatiliez qui connut un très grand succès et fit connaît André Wilms du « grand public ». Ils se retrouveront pour Tatie Danielle et Tanguy. Wilms tournera dans beaucoup d’autres films et téléfilms, mais sa rencontre décisive au cinéma fut celle d’Aki Kaurismaki avec lequel il tournera quatre films, Leningrad cowboys meet Moses, Juha, Le Havre et De l’autre côté e l’espoir. Ils étaient comme des frères.

On ne compte plus le nombre d’émissions et fictions auxquelles il prêta sa voix magnétique de casseur de cailloux sur les ondes de France Culture grâce à Blandine Masson qui le portait justement aux nues. Enfin, tout récemment, il prêta sa voix off en tandem avec la jeune Rebecca Marder pour le film Irradiés de Rithy Panh.

Pour nombre de jeunes acteurs (il lui arriva aussi de former des acteurs), il fut un modèle d’incandescence concentrée, d’acteur au jeu trouble, tendu jusqu’à l’inquiétude que venait soudain contrecarrer une salve de rire, sa voix sachant passer de l’insidieux grondement au fol hurlement. Intransigeant en tout, aimant les bars et la nuit, être délicieusement excessif, lui qui ne fit aucune école de théâtre (hormis celle du plateau) a fait école de sa vie d’acteur.


Jean-Pierre Thibaudat

(texte initialement paru sur son blog Mediapart)


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