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Rassemblement national : le jeu des 4 familles

Rassemblement national : le jeu des 4 familles

Dans un meeting du Rassemblement national en mai 2024, avant les élections européennes. Photo Lewis Joly/ AP Le Rassemblement national n’est plus seulement le parti d’une France « en colère », mais celui de plusieurs France sociales et culturelles qui convergent vers la même offre politique. À partir de la dernière enquête de la Fondation Jean‑Jaurès, Michel Strulovici décortique les quatre grandes « familles » de son électorat – des libéraux identitaires aux déclassés de la « France oubliée », en passant par la « France glissante » et la droite radicale opportuniste – pour montrer comment le RN s’est installé au cœur du jeu politique tout en demeurant traversé de contradictions profondes. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : « Il faut oser regarder en face ce que l’on hait. » François Mauriac, Le Nœud de vipères (1932). Connaître son adversaire est une condition pour le combattre efficacement. Comme l’écrivait Sun Tzu dans L’Art de la guerre : « Si tu connais l’ennemi et que tu te connais toi-même, tu ne craindras pas le résultat de cent batailles. Si tu te connais toi-même mais ne connais pas l’ennemi, pour chaque victoire tu subiras une défaite. Si tu ne connais ni l’ennemi ni toi-même, tu seras défait à chaque bataille. » C’est à cette lumière qu’il faut lire l’étude publiée le 15 mai 2026 par la Fondation Jean‑Jaurès, réalisée avec Ipsos, le Cevipof et Le Monde. Cette nouvelle plongée dans les « Fractures françaises » (1) dresse un tableau précis, et inquiétant, de la progression électorale du Rassemblement national – surtout de la transformation profonde de son électorat. C’est le constat majeur dressé par Antoine Bristielle, professeur en sciences politiques, spécialiste de l’opinion publique et directeur de l’Observatoire de l’opinion à la Fondation Jean-Jaurès. Longtemps cantonné à un rôle de parti protestataire, le Front national de Jean‑Marie Le Pen restait isolé par un puissant rejet moral et politique – le fameux “plafond de verre”. Le RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella apparaît aujourd’hui comme une force politique centrale. 45% des Français déclarent désormais qu’ils pourraient voter pour ce parti lors d’une prochaine échéance électorale. Ce chiffre ne garantit pas un vote effectif, mais il signale une évolution décisive : le RN devient ainsi, pour près d’un Français sur deux, une option envisageable. Les chiffres de proximité partisane confirment cette installation au cœur du paysage : 22% des Français se disent proches du RN, contre seulement 8% pour le Parti socialiste ou La France insoumise, 6% pour Renaissance et Les Républicains, et 5% pour les écologistes. En six ans, le RN a gagné huit points de proximité partisane, tandis que la plupart des autres grandes formations politiques ont reculé. L’étude montre également que la droitisation de l’opinion française accompagne cette progression. Sur une échelle politique allant de 0 à 10, où 0 correspond à « très à gauche » et 10 à « très à droite », 41 % des Français se situent désormais à droite, contre 28 % à gauche. Si cette enquête vient confirmer, sans surprise, l’ampleur de la progression électorale du RN, elle révèle surtout la transformation profonde de son électorat. Pendant longtemps, le vote d’extrême droite était associé à certaines catégories populaires précarisées, aux territoires désindustrialisés ou à des segments spécifiques des classes moyennes. Aujourd’hui, le RN attire à la fois des ouvriers, des employés, des retraités, des cadres conservateurs, des entrepreneurs, des électeurs peu politisés et des militants idéologiques très structurés. L’étude de la Fondation Jean Jaurès identifie quatre grandes « familles » qui reflètent aujourd’hui la diversité sociologique d’un électorat composite. Les « libéraux identitaires » Une première « famille », qui représente 34 % de l’électorat actuel et potentiel du RN, constitue le noyau idéologique le plus stable et le plus ancien du vote lepéniste. Ces « libéraux identitaires », selon les termes de la Fondation Jean Jaurès, se caractérisent « d’abord par leur âge élevé : 53% ont plus de 60 ans, soit 4 points de plus que la moyenne des quatre groupes, et 29% ont plus de 70 ans. Il s’agit du groupe le plus âgé de l’ensemble de l’électorat potentiel RN » ce qui explique en partie la progression du RN parmi les seniors. Entre 2022 et 2024, la part des électeurs de plus de 60 ans votant RN lors des législatives est passée de 12 % à 26 %, et les « jeunes retraités », notamment les 65-74 ans, constituent aujourd’hui un segment particulièrement dynamique du vote en faveur des nationaux-populistes. Ces électeurs placent au centre de leurs préoccupations l’immigration, l’identité nationale, l’islam ou encore la sécurité. Ils défendent également des positions économiques favorables à la réduction des dépenses publiques, à la valorisation du travail et à l’autorité. Cette catégorie correspond souvent à des électeurs issus des anciennes droites classiques, notamment des Républicains, qui considèrent aujourd’hui que le RN représente mieux leurs attentes sur les sujets identitaires. L’étude insiste sur le fait qu’ils votent RN par adhésion idéologique, et non par simple colère protestataire. On retrouve dans cette famille des retraités aisés, des indépendants, des professions libérales, mais aussi une partie des cadres supérieurs conservateurs. Pendant longtemps, ces catégories aisées conservaient une distance prudente avec l’extrême droite, considérée comme trop radicale ou économiquement instable. Aujourd’hui, cette barrière s’efface progressivement. Le récent déjeuner « courtois » de Jordan Bardella avec le bureau exécutif du MEDEF - une première à ce niveau de représentation pour le RN - en est tout à la fois le signe et l'accélérateur. La « France oubliée » Seconde famille identifiée par la Fondation Jean Jaurès, la « France oubliée » représente 21 % de l’électorat RN. Il s’agit du bloc populaire historiquement associé au vote d’extrême droite. Principalement composé d’ouvriers, d’employés, de personnes vivant dans des territoires périurbains ou ruraux, souvent confrontés à des difficultés économiques et à un fort sentiment d’abandon, « ce groupe présente une structure démographique intermédiaire entre actifs et retraités. 48% de ses membres ont plus de 60 ans, mais 45% ont entre 35 et 60 ans. (…) Il se distingue également par une légère surreprésentation féminine : 55% de femmes contre 51% en moyenne. » Ces électeurs ne sont pas particulièrement attachés au libéralisme économique ; beaucoup défendent au contraire des formes de protection sociale fortes et souhaitent davantage d’intervention publique. Mais ils partagent avec les autres familles de l’électorat RN une même inquiétude identitaire et une même défiance envers les élites politiques. Le déclassement est ici central : depuis des décennies, ces catégories populaires ont le sentiment d’avoir perdu leur place dans la société française et de ne plus être représentés par les partis traditionnels, notamment par une gauche qui fut longtemps leur porte‑voix. Le RN apparaît alors comme le seul parti qui « parle pour eux » et leur offre une forme de réhabilitation sociale. Dans cette famille, les préoccupations économiques restent essentielles : pouvoir d’achat, accès aux services publics, coût de la vie, précarité énergétique, difficultés de mobilité. Mais ces questions sociales se combinent avec une forte sensibilité aux enjeux migratoires et sécuritaires. « Lorsque l’on examine les enjeux jugés déterminants dans le choix de vote [de cette France oubliée], on observe une articulation étroite entre dimensions sociales et culturelles », souligne l’étude de la Fondation Jean Jaurès : « 91% citent l’amélioration du pouvoir d’achat ;89% la maîtrise de l’immigration ; 87% la préservation du système de santé ; 77% le fait que le travail paie davantage ; 77% la sécurité des biens et des personnes. » Cette articulation entre protection sociale et radicalité identitaire constitue l’une des spécificités du vote RN contemporain. La « France glissante » Troisième famille identifiée par la Fondation Jean Jaurès, la « France glissante » représente 23 % de l’électorat potentiel du RN. L'étude souligne qu'il s’agit probablement du groupe le plus stratégique pour l’avenir du parti : « contrairement aux autres groupes, son implantation territoriale est très homogène, ce qui constitue un élément majeur. On les retrouve dans les différents types de territoires : 24 % vivent en zones rurales, 27 % dans des communes de taille intermédiaire (de 2 000 à 200 000 habitants) et 33% dans des communes de plus de 200 000 habitants. Cette diffusion spatiale témoigne du fait que le RN ne se limite plus à ses bastions traditionnels, mais touche désormais des segments beaucoup plus larges de la population. » Cette « France glissante » désigne un électorat peu politisé, souvent hésitant, qui ne se définit pas spontanément comme d’extrême droite, mais considère désormais le RN comme une option possible parmi d’autres. Ces électeurs ne sont pas encore totalement fidélisés au RN : ils peuvent encore voter pour d’autres formations politiques selon les contextes électoraux, tout en participant pleinement au processus de « normalisation » du parti. On mesure là l’effacement progressif du « plafond de verre » qui limitait le RN. Autrefois, beaucoup d’électeurs pouvaient partager certaines idées du Front national tout en refusant de voter pour lui, par rejet moral ou par peur des conséquences politiques ; aujourd’hui, cette barrière psychologique est fortement affaiblie. Cette évolution tient à plusieurs facteurs : la stratégie de dédiabolisation menée par Marine Le Pen, l’effondrement des partis traditionnels et la polarisation du débat public autour des questions identitaires, largement relayée par les grands médias et les réseaux sociaux. Dans ce contexte déjà inflammable, certaines prises de position de La France insoumise contribuent à renforcer les peurs et à cristalliser des réflexes identitaires dont profite le RN. Cette « France glissante » constitue le principal réservoir électoral du RN. On y trouve des électeurs issus des classes moyennes, parfois urbains, souvent désabusés politiquement, qui ne se reconnaissent plus dans les offres partisanes classiques. Leur vote, moins idéologique que celui des « libéraux identitaires », est davantage motivé par une volonté de rupture ou par le sentiment que « les autres ont échoué ». La « droite radicale opportuniste » Dernière famille identifiée par l’étude, « la droite radicale opportuniste » représente 22 % de l’électorat RN : « Territorialement, ce groupe présente une double spécificité. D’une part, il est particulièrement présent en Île-de-France (18% contre 14% en moyenne), ce qui le distingue nettement de la « France oubliée », beaucoup plus périphérique. D’autre part, il est fortement implanté dans le Sud-Est : 12% en Occitanie, 13% en Auvergne-Rhône-Alpes et 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, rejoignant en cela les « libéraux identitaires. Surtout, il s’agit du groupe le plus urbanisé : 40% de ses membres vivent dans des communes de plus de 200 000 habitants ». Cette catégorie regroupe des électeurs historiquement ancrés dans les droites traditionnelles, qui ont longtemps servi de rempart contre l’extrême droite, mais qui se rapprochent progressivement du RN. Ils sont généralement plus diplômés, plus aisés et fortement politisés. Ils considèrent désormais que le RN est devenu la force dominante à droite et qu’il représente la meilleure possibilité d’alternance politique. Contrairement aux « libéraux identitaires », leur ralliement au RN est plus récent et davantage stratégique qu’idéologique. L’étude souligne que cette évolution est alimentée par plusieurs phénomènes : l’effondrement électoral des Républicains, la droitisation du débat public et la montée des enjeux identitaires. Cette « droite radicale opportuniste » partage largement les positions du RN sur l’immigration, l’autorité ou l’identité nationale, mais conserve parfois des réserves sur certains aspects économiques ou institutionnels. Elle joue néanmoins un rôle déterminant dans la crédibilisation du RN auprès des catégories « supérieures ». Une coalition contradictoire, sur fond de fragmentation du paysage politique Le RN n’est plus un bloc homogène, mais une coalition électorale large, qui rassemble des catégories sociales parfois antagonistes. Ainsi, l'étude signale que « la “France oubliée” exprime une demande forte de redistribution (100% en faveur de la taxation des riches) et de protection économique, quand les “libéraux identitaires” et plus encore la “droite radicale opportuniste” s’inscrivent dans une logique de libéralisme économique affirmé ». Cette hétérogénéité est à la fois une force et une faiblesse. Force, parce qu’elle permet au RN d’élargir massivement sa base électorale. Faiblesse, parce qu’elle porte en elle des tensions latentes qui pourraient éclater si le parti arrivait au pouvoir et devait trancher entre des demandes sociales opposées. À mesure que le RN se rapproche des responsabilités, la question de la cohésion de cette coalition devient décisive. Le RN bénéficie aujourd’hui d’un processus avancé de normalisation politique, souligne la Fondation Jean‑Jaurès. Il est désormais perçu comme capable de gouverner par une part importante de la population, et son projet politique est jugé « désirable » par 38% des Français. Le parti apparaît aussi, de plus en plus, comme la principale force d’opposition. La progression du RN ne peut pas être comprise sans analyser l’effondrement des autres formations politiques, alors que les partis dits « traditionnels » souffrent d’une crise de crédibilité massive : seulement 10 % des Français déclarent leur faire confiance. À droite, les Républicains apparaissent incapables de concurrencer le RN sur les enjeux identitaires. Au centre, le macronisme souffre d’une usure du pouvoir et d’un rejet croissant dans nombre de catégories populaires. À gauche, les divisions internes et le rejet suscité par certaines figures politiques limitent les capacités de rassemblement. Ainsi l'étude souligne notamment que 73 % des Français déclarent qu’ils pourraient difficilement voter un jour pour La France insoumise et/ou Mélenchon. « Au-delà des logiques d’adhésion au RN, une partie de son attractivité repose sur des effets de repoussoir, au premier rang desquels figure La France insoumise », indique la note de la Fondation Jean Jaurès. « Les niveaux très élevés de défiance à l’égard de ce parti – y compris parmi la « France glissante », pourtant le groupe le moins politisé – montrent que le rejet de la gauche radicale constitue un facteur de rapprochement non négligeable vers le RN. » Cette fragmentation du paysage politique profite directement au RN, qui apparaît comme la seule force disposant d’une dynamique électorale forte et stable. Mais derrière l’unité apparente du vote RN se cachent des intérêts sociaux, de classe, parfois divergents et des motivations politiques très différentes. Le vote RN n’est plus celui d’une seule France en colère. Il est désormais celui de plusieurs France qui, pour des raisons différentes, convergent vers une même offre politique. Au-delà du seul cas du RN, l’enquête de la Fondation Jean-Jaurès révèle une transformation profonde de la société française. La fracture principale ne semble plus opposer simplement la gauche et la droite, mais des visions du monde de plus en plus antagonistes autour des questions identitaires, culturelles et démocratiques. Le RN a réussi à capter une partie importante des angoisses contemporaines : peur du déclassement, inquiétudes culturelles, sentiment d’abandon territorial, défiance institutionnelle. Sa force réside précisément dans sa capacité à agréger ces différentes colères au sein d’une coalition électorale large. S’il n’existe plus un seul électorat RN mais plusieurs blocs sociologiques et culturels différents, il serait illusoire de penser qu’une seule et même stratégie pourrait suffire à faire reculer le Rassemblement national. Quelle stratégie anti‑RN ? À un an de l’élection présidentielle de 2027, le RN n’est plus un phénomène marginal ou protestataire. Il est devenu l’un des principaux pôles structurants de la vie politique française. La première leçon de l’étude est que le RN prospère là où les citoyens ont le sentiment d’avoir été abandonnés par l’État, les services publics et les partis traditionnels. La « France oubliée » décrite par l’enquête est composée d’ouvriers, d’employés, de salariés précaires, d’habitants des zones rurales ou périurbaines qui expriment un fort sentiment de déclassement. Dans ces territoires, la fermeture des services publics joue un rôle majeur : disparition des gares et des transports collectifs, des écoles, des bureaux de poste, effondrement de l’emploi industriel, faillites continues des petites et moyennes exploitations agricoles, désertification médicale. Cette accumulation produit une souffrance sociale que les adeptes de la « mondialisation heureuse » se refusent à voir. De tout cela, le RN fait son miel, en transformant ces échecs en « conflit identitaire ». Le remède contre cette peste est pourtant connu : réduire concrètement les inégalités territoriales. Cela implique de réinvestir dans les hôpitaux de proximité, de lutter contre les déserts médicaux, d’améliorer les réseaux de transport, de défendre les écoles rurales, de garantir l’accès effectif aux services administratifs. Mais au‑delà des dimensions économiques et sociales, l’étude montre que le vote RN s’appuie aussi sur un puissant besoin de reconnaissance culturelle. Beaucoup d’électeurs considèrent que leur mode de vie, leurs valeurs, leur identité sont méprisés par des élites politiques, médiatiques ou culturelles. Combattre les nationaux‑populistes comme on exorcise un démon, à coups d’anathèmes et de morale, est d’une désarmante inefficacité. L’une des grandes erreurs des démocrates, adversaires du RN, a consisté à caricaturer ses électeurs. Les travaux de science politique montrent que la stigmatisation morale produit l’effet inverse : lorsque des électeurs ont le sentiment d’être traités en ignorants, racistes ou arriérés, ils se replient davantage sur leur identité politique, et leur vote devient un marqueur de dignité. Une stratégie anti‑RN ne peut donc pas se limiter à dénoncer les dangers de l’extrême droite : elle doit proposer une alternative crédible, lisible, et surtout tangible dans la vie quotidienne. L’enquête souligne également un basculement historique : le RN est devenu dominant dans une large partie des catégories populaires, qui furent pendant des décennies le socle électoral de la gauche. Reconquérir ces électeurs suppose de rompre avec les renoncements accumulés lorsque la gauche gouvernait, et de recentrer l’action sur les conditions de vie concrètes du monde du travail. Comme le résumait Bernie Sanders au lendemain de la défaite de Kamala Harris : « Quand les Démocrates sortent de leur champ de vision, la classe ouvrière sort de son champ de vision, les Démocrates. » Tant que les promesses d’égalité ne se traduisent pas en améliorations palpables, le RN conservera un avantage politique. On peut toujours espérer. Mais il s’agit d’une espérance exigeante, à la manière de Bernanos : « On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges… L’espérance est un risque à courir… Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au‑delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. » Rompre avec les illusions – celles de la croissance sans conflits, de la mondialisation heureuse, des promesses sans preuves – est peut‑être la condition pour que renaisse une espérance démocratique capable de concurrencer le récit national‑populiste. Michel Strulovici (1). "Les quatre familles qui votent RN : la France oubliée, les libéraux identitaires, la France glissante, la droite radicale opportuniste", publié par la Fondation Jean Jaurès, le 15 mai 2026 : ICI ; et Fondation Jean‑Jaurès, "Fractures françaises", vague 13, enquête réalisée par Ipsos pour la Fondation Jean‑Jaurès, Le Monde et le Cevipof, octobre 2025. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Amérique latine–Caraïbes : vivre sur une planète fiévreuse

Amérique latine–Caraïbes : vivre sur une planète fiévreuse

Des habitants emportent leurs affaires alors qu'ils évacuent leur domicile en raison des inondations à Yaguachi, en Équateur, le 25 février 2025. Photo Marcos Pin/Getty Images En 2025, l’Amérique latine et les Caraïbes ont servi de laboratoire à ciel ouvert du dérèglement climatique : chaleurs record, ouragan Melissa, sécheresses et inondations extrêmes ont frappé des sociétés déjà minées par les inégalités et la dette. Alors que l’Organisation météorologique mondiale alerte sur ce « continent fiévreux » et sur le retour redouté d’El Niño, l’Europe déploie ses mécanismes de solidarité financière, tandis que la France se replie sur une loi d’« urgence agricole » qui ignore largement sa responsabilité dans cette crise globale. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Il est si confortable de regarder ailleurs… Quels que soient le talent et l’intérêt des films présentés à Cannes, l’injustice climatique ne semble toujours pas faire scénario. Soyons juste : une projection spéciale a été réservée au documentaire Groundswell, réalisé par Josh et Rebecca Tickell, voyage planétaire à la recherche de solutions face au changement climatique, à la disparition des espèces et à l’érosion des sols. Le film, qui entend « donner de l’espoir » (lire ICI), n’a pas été produit par Bolloré-Canal+… En cherchant bien, on trouvera aussi, loin de la Palme à venir, quelques courts et animations qui abordent la déforestation ou la fragilité des écosystèmes, par exemple Sauvages de Claude Barras, autour de la disparition de la forêt tropicale. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la catastrophe n’attend pas le générique de fin, comme vient d’alerter un rapport mondial qui n’a pas encore réussi à franchir les portes des salles de rédaction hexagonales (voir en fin de publication). Et là, Bolloré n’y est pour rien… Ce rapport, qui vient d’être publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur l’état du climat régional (ICI), montre à quel point l’Amérique latine et les Caraïbes ont servi en 2025 de laboratoire à ciel ouvert de la crise climatique. Chaleurs record, saisons des pluies déréglées, alternance de sécheresses et d’inondations extrêmes : le « cycle de l’eau » y devient plus sauvage, au point de fragiliser des sociétés déjà travaillées par les inégalités et la dette. Une région en surchauffe La tendance est désormais claire : le sous-continent sud-américain se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale, avec des vagues de chaleur plus longues, plus fréquentes et plus intenses dans les grandes métropoles comme dans les campagnes. L’OMM estime à environ 13 000 le nombre annuel de décès attribuables à la chaleur dans la région, une moyenne calculée sur 17 pays entre 2012 et 2021, tout en parlant de « sous-estimation significative » du fait des lacunes dans les données de mortalité. Autrement dit, des milliers de morts restent invisibles dans les statistiques, faute d’enquêtes épidémiologiques, de systèmes de surveillance ou de certificats de décès qui mentionnent clairement le rôle des températures extrêmes. Les plus touchés sont les travailleurs et travailleuses en extérieur, les habitants des quartiers informels surchauffés, les personnes âgées, les enfants, les malades chroniques – toutes celles et ceux qui n’ont ni climatisation, ni accès régulier à des soins. Melissa, l’ouragan de trop Cette fièvre climatique ne se mesure pas qu’au thermomètre. À l’automne 2025, l’ouragan Melissa, de catégorie 5, frappe de plein fouet la Jamaïque avec des vents proches de 300 km/h, devenant la tempête la plus puissante jamais enregistrée sur l’île. En quelques heures, toitures arrachées, infrastructures détruites et réseaux énergétiques effondrés laissent plus de 600 000 personnes à la merci des intempéries. Le bilan humain, déjà lourd, fait état d’au moins 45 morts en Jamaïque, sur un total de 75 décès dans l’ensemble des Caraïbes. Mais c’est l’ampleur des pertes économiques qui illustre la violence de ce choc : les estimations vont de près d’un quart à environ un tiers du PIB jamaïcain pour les seuls dégâts directs, soit entre 8 et 15 milliards de dollars. Certains scénarios avancent même l’hypothèse de pertes cumulées qui pourraient approcher 40% du PIB, une catastrophe budgétaire pour un petit État insulaire très dépendant du tourisme. Le climat comme « multiplicateur d’injustices » Le nouveau rapport de l’OMM sur l’Amérique latine et les Caraïbes décrit une région où les effets du dérèglement climatique s’additionnent aux vulnérabilités existantes : pauvreté, urbanisation désordonnée, déforestation, dépendance aux exportations agricoles ou minières. Sécheresses prolongées et inondations à répétition détruisent les récoltes, aggravent l’insécurité alimentaire et précipitent les exodes ruraux vers des villes déjà saturées. Dans les Caraïbes, chaque ouragan majeur creuse un peu plus le piège de la dette, en obligeant les gouvernements à se réendetter pour reconstruire des infrastructures qui seront sans doute à nouveau détruites quelques années plus tard. Le climat agit ici comme un multiplicateur d’injustices : il pèse le plus lourd sur les populations qui ont le moins contribué aux émissions historiques de gaz à effet de serre, et qui disposent des marges de manœuvre financières les plus étroites. Derrière les chiffres, l’OMM envoie un double message. D’abord, il faut compter correctement les morts de la chaleur : améliorer la collecte de données, croiser climatologie et santé publique, afin de rendre visibles les victimes de cette violence lente. Sans diagnostic fiable, il n’y a ni politique de prévention sérieuse ni réparations possibles. Ensuite, l’adaptation ne peut plus être un slogan technocratique. Renforcer les systèmes d’alerte, végétaliser les villes, protéger les mangroves et les forêts, financer des filets de sécurité sociale et des reconstructions résilientes : toutes ces mesures supposent un basculement massif de financements publics et privés, y compris par l’annulation de dettes et la mise en place de mécanismes internationaux de solidarité. À défaut, l’Amérique latine et les Caraïbes continueront d’illustrer ce que signifie « vivre sur une planète fiévreuse » : une succession de catastrophes que l’on prétend naturelles alors qu’elles sont, de plus en plus, politiques. Des personnes inspectent la route détruite par de fortes pluies qui ont provoqué des inondations à Arequipa, au Pérou, le 23 février 2026. Photo Jose Sotomayor / AP Le retour redouté d’El Niño ne devrait guère arranger les choses Comme si la région n’était pas déjà au bord de la rupture, un nouvel acteur s’apprête à entrer en scène : El Niño, ce réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique tropical qui dérègle les régimes de pluie et de température à l’échelle planétaire. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, où 2025 a déjà été marqué par des chaleurs record et l’ouragan Melissa, le retour d’El Niño n’annonce pas un répit, mais une nouvelle escalade des risques. Lors d’une table ronde de haut niveau, le 14 mai 2026, trois agences des Nations unies – FAO, FIDA et PAM – ont lancé un avertissement commun aux gouvernements de la région : il faut se préparer à un cocktail explosif mêlant sécheresses, inondations, flambée des prix alimentaires et tensions sociales accrues. Dans un monde surchauffé par les émissions de gaz à effet de serre, El Niño n’est plus un simple « événement » cyclique, mais un amplificateur d’instabilités. Les prévisionnistes de l’ONU estiment désormais entre 70 et 80% la probabilité qu’un épisode El Niño se développe, avec un pic d’intensité attendu vers la fin de l’année 2026. Certains centres de prévision, comme le Climate Prediction Center américain, évoquent même des chances supérieures à 80% sur la période mai-juillet, tout en appelant à la prudence en raison des incertitudes propres au printemps boréal. Les grandes lignes de ce que cela signifie sont connues. Dans le Couloir sec d’Amérique centrale – Guatemala, Honduras, Salvador, Nicaragua – El Niño tend à prolonger et intensifier les sécheresses, en compromettant les récoltes de base de millions de petits producteurs. Plus au sud, en Amérique du Sud, les scientifiques anticipent des régimes de précipitations plus chaotiques et un risque accru d’inondations, avec à la clé glissements de terrain, destruction d’infrastructures et déplacements de population. Julian Báez, directeur du Bureau régional de l’OMM pour les Amériques, parle de conséquences « modérées à sévères » pour la région. Quand le climat croise la géopolitique La partie la plus inquiétante de l’équation se joue à l’intersection du climat et de la géopolitique. Les agences onusiennes alertent sur un facteur aggravant : la flambée des prix internationaux du carburant, des engrais et des denrées alimentaires, alimentée en partie par les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz liées au conflit en Iran. Dans ces conditions, chaque choc climatique se répercute immédiatement dans les assiettes et sur les budgets des États. Les prix des engrais azotés, en particulier l’urée, ont bondi d’environ 50% depuis le début du conflit, selon des analyses de marché relayées par plusieurs instituts et médias économiques. Le directeur général de Yara, l’un des plus gros producteurs mondiaux d’engrais, a même averti qu’une baisse durable de la disponibilité d’engrais pourrait se traduire, à l’échelle de la planète, par la perte potentielle de plusieurs milliards de repas par semaine. Concrètement, pour les ménages ruraux d’Amérique latine et des Caraïbes, cela signifie avoir à choisir entre acheter de la nourriture à des prix en hausse, ou acheter des intrants agricoles devenus hors de prix pour tenter de sauver la prochaine récolte. Un test décisif pour les politiques climatiques Les chercheurs qui suivent l’évolution d’El Niño préviennent que l’épisode qui se profile pourrait être l’un des premiers à se déployer dans un monde déjà durablement réchauffé, avec des vagues de chaleur, des incendies de forêt et des inondations qui partent d’un niveau de base plus élevé que lors des El Niño précédents. Inside Climate News (1) souligne que la combinaison d’El Niño et du réchauffement anthropique pourrait accentuer les vagues de chaleur extrêmes, les feux de forêts et les crues soudaines dans de nombreuses régions du globe, y compris en Amazonie et dans les Andes. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, c’est un test décisif pour les politiques d’adaptation : programmes d’alerte précoce pour les agriculteurs, diversification des cultures, soutien ciblé aux petits producteurs, renforcement des stocks de denrées et filets de sécurité pour les ménages les plus pauvres. Mais sans financements massifs, sans annulation ou restructuration de dettes, sans régulation stricte des marchés de l’énergie et des engrais, ces mesures resteront largement incantatoires. El Niño, en 2026, agira comme un révélateur : soit la région parvient à transformer la prévision en prévention, en construisant des politiques publiques à la hauteur des risques identifiés ; soit elle continuera de subir, saison après saison, la spirale des catastrophes annoncées. Dans ce cas, le retour attendu – et redouté – d’El Niño ne sera qu’un nouveau chapitre d’une histoire déjà écrite : celle d’un continent abandonné sur la ligne de front climatique. Quand l’Union européenne peut payer l’addition Face au même dérèglement climatique, l’Europe sort, elle, le carnet de chèques. Après les incendies géants et les inondations à répétition, l’Union européenne a mobilisé en quelques mois plus d’un milliard d’euros via le Fonds de solidarité de l’UE pour soutenir plusieurs États membres frappés par des catastrophes naturelles majeures. En 2024, Bruxelles a ainsi débloqué 1,028 milliard d’euros pour aider l’Italie, la Slovénie, l’Autriche, la Grèce et la France après les inondations de 2023, dont 428 millions pour la seule Slovénie et près de 102 millions pour la Grèce touchée par les tempêtes Daniel et Elias. En août 2023, des inondations meurtrières en Slovénie. Capture d'écran reportage DW Ce mécanisme de solidarité, créé après les grandes inondations européennes de 2002, permet à l’Union de financer rapidement les secours, les infrastructures d’urgence et les travaux de reconstruction après des catastrophes climatiques ou naturelles. Depuis sa création, il a été activé pour près d’une centaine de catastrophes — inondations, incendies de forêt, sécheresses ou tempêtes — dans toute l’Europe. La Slovénie, ravagée par des crues historiques à l’été 2023, a par exemple reçu une avance immédiate de 100 millions d’euros avant même le versement complet des aides européennes afin de financer les opérations de nettoyage et de reconstruction. L’Espagne, confrontée à des inondations meurtrières dans la région de Valence en 2024, a également bénéficié d’un soutien européen destiné à la reconstruction, tandis que le gouvernement espagnol annonçait parallèlement un plan national d’urgence de 10,6 milliards d’euros pour les sinistrés et les entreprises touchées. En France, une loi d’urgence agricole, un angle mort climatique Pendant ce temps, enfin, la France regarde ailleurs. Tandis que l’OMM alerte sur une Amérique latine placée en première ligne du chaos climatique, le débat qui occupe l’Assemblée nationale porte sur la gestion de la colère agricole intérieure, à travers le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, déposé le 8 avril 2026 et examiné en procédure accélérée. Ce texte, arrivé hier en séance publique avec un volume politique impressionnant – plus de 2 200 amendements déposés après plus de 1 500 déjà discutés en commissions – résume une France obsédée par la stabilisation de son propre modèle agricole, bien davantage que par sa responsabilité dans les déséquilibres climatiques mondiaux. Présenté par le gouvernement comme une réponse aux crises à répétition du monde paysan, le projet promet des « solutions concrètes » sur l’eau, l’élevage, les revenus, la souveraineté alimentaire, la prédation du loup ou encore les contraintes administratives. Annie Genevard le défend comme une « loi de réconciliation » entre urgence écologique et nécessité de produire, tout en appelant à éviter l’obstruction parlementaire. Mais quand on regarde le détail, c’est surtout l’ancienne promesse productiviste qui se réaffirme : faciliter les projets de stockage de l’eau quitte à contourner les réunions publiques, assouplir les procédures environnementales pour les bâtiments d’élevage, sécuriser les investisseurs contre les recours, tout en serrant la vis aux importations jugées « déloyales » parce qu’elles contiennent des pesticides interdits en Europe. Ce débat condense trois fractures françaises : productivisme contre transition écologique, souveraineté alimentaire contre libre‑échange, simplification administrative contre garanties démocratiques et environnementales. Il cherche à calmer la colère agricole nationale, mais rouvre tous les conflits structurels de l’agriculture française – eau, élevage, pesticides, revenus, normes, modèle de production – sans jamais les relier frontalement aux réalités qui se jouent, au même moment, dans les champs calcinés du Couloir sec d’Amérique centrale ou dans les quartiers inondés de la Jamaïque post‑Melissa. À la fin, on obtient moins une grande loi d’orientation qu’un texte de sortie de crise, saturé d’amendements, qui traite l’urgence sociale intérieure sans assumer que l’agriculture française est aussi un acteur à part entière de la tragédie climatique mondiale que décrit l’OMM. Dominique Vernis (1). Inside Climate News est un média en ligne américain spécialisé dans le climat et l’environnement, fondé en 2007. C’est une rédaction indépendante à but non lucratif basée à New York, qui se présente comme non partisane et centrée sur le journalisme d’investigation climatique (énergies fossiles, politiques climatiques, désinformation scientifique, injustices environnementales). Elle a obtenu plusieurs récompenses majeures, dont un prix Pulitzer pour le reportage national en 2013 (enquête sur une marée noire dans le Michigan). Son modèle éditorial repose sur un financement par des fondations et des dons individuels, avec un accès gratuit aux contenus, de nombreux partenariats avec d’autres médias, et une volonté affichée de combler les manques du journalisme local sur les enjeux climatiques. https://insideclimatenews.org/ Invisibiliser les inégalités régionales Alors que le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale documente en détail l’aggravation des impacts climatiques en Amérique latine et dans les Caraïbes, la presse française généraliste en retient surtout le message global – « la Terre dépasse ses limites », records de chaleur, océan surchauffé – sans véritable travail sur les inégalités régionales. Ce choix éditorial contribue à invisibiliser le fait que certaines régions, dont l’Amérique latine, paient un prix beaucoup plus élevé pour un réchauffement qu’elles n’ont que marginalement provoqué. Les communications de l’OMM sur le retour probable d’El Niño mettent en avant des risques très concrets : insécurité alimentaire, sécheresses dans le Couloir sec d’Amérique centrale, inondations en Amérique du Sud, déstabilisation de systèmes sociaux déjà fragiles. Pourtant, la reprise médiatique reste souvent cantonnée à des éléments de langage météorologiques (« El Niño arrive », « la météo extrême va s’intensifier ») sans articulation avec les questions de dettes, de prix des engrais, de migrations ou de droits sociaux. Autrement dit, l’El Niño présenté comme phénomène naturel « très puissant » efface l’El Niño comme révélateur politique : celui qui montre qui a accès aux systèmes d’alerte précoce, qui bénéficie des aides d’urgence, qui reste coincé dans les zones les plus exposées. Les reprises francophones du rapport insistent, à juste titre, sur le caractère « alarmant » des tendances : décennie la plus chaude, indicateurs « au rouge », déséquilibre énergétique croissant. Mais elles mentionnent à peine la notion de justice climatique qui traverse pourtant les travaux de l’OMM, des Nations unies et de nombreux chercheurs : qui meurt, où, de quoi exactement, et avec quels moyens pour se protéger. En éludant cette dimension, le discours médiatique transforme un rapport profondément politique en bulletin technique. L’Amérique latine et les Caraïbes apparaissent comme un décor de catastrophes naturelles, pas comme des acteurs de premier plan dans la bataille pour redéfinir les règles du jeu climatique mondial (finance, dette, pertes et préjudices, réparations). D. V. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Dans les rivières, l'oxygène ne coule plus de source

Dans les rivières, l'oxygène ne coule plus de source

Un pêcheur sur une plage à Temuco, au Chili, recouverte de sardines mortes, conséquence de fleurs d’algues qui épuisent l’oxygène de l’eau. Photo Felix Marquez/AP Après les océans et les « zones mortes » côtières, les rivières commencent elles aussi à suffoquer. Une vaste étude internationale montre une baisse continue de l’oxygène dissous dans les cours d’eau depuis les années 1980, sous l’effet combiné du réchauffement climatique, de l’eutrophisation et des pollutions agricoles. Des États-Unis à l’Europe, jusqu’aux rivières françaises, cette désoxygénation révèle autant une crise écologique qu’un affrontement politique autour de l’eau, de l’agriculture intensive et des modèles de développement. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Vivre sans oxygène, c’est pas gagné. Ce qui est vrai pour l’espèce humaine l’est aussi pour les espèces animales. Attention, « Dead zone » : contrairement au film de David Cronenberg (1983, d’après le roman de Stephen King), ce n’est plus du cinéma. De nombreux écosystèmes souffrent d’hypoxie, c’est‑à‑dire de manque d’oxygène. Sur le podium de ce triste palmarès, on trouve notamment une vaste aire maritime dans le nord du golfe du Mexique, abreuvée – si l’on peut dire - par les apports d’azote et de phosphore du Mississippi (engrais, eaux usées) ; la baie de Chesapeake, le plus grand estuaire des États-Unis, ouverte sur l’Atlantique entre le Maryland et la Virginie, où le ruissellement agricole vient compléter le cocktail engrais-eaux usées ; et le lac Érié, l’un des cinq Grands Lacs d’Amérique du Nord, à la frontière entre les États-Unis et le Canada, où la désoxygénation vient principalement de la prolifération d’algues benthiques, due aux rejets de phosphore (eaux usées municipales, rejets industriels, détergents phosphatés). Concernant le lac Érié, l’accord canado-américain de 1972 sur la qualité de l’eau des Grands Lacs a ciblé ces sources en imposant l’élimination du phosphore dans les eaux usées municipales, la réduction des rejets industriels, le contrôle des effluents d’élevage et la limitation du phosphore dans les détergents. Dix ans plus tard, les objectifs visés ne sont toujours pas atteints. L’accord a permis de réduire une partie des rejets de phosphore via les stations d’épuration et l’industrie. Mais dès les années 1990, les efflorescences d’algues sont revenues, portées surtout par le phosphore dissous issu de l’agriculture, en provenance des bassins du Maumee et du Sandusky, deux grands bassins agricoles du nord-ouest de l’Ohio. Le Maumee est de loin le plus vaste, avec près de 17 000 km², dont 73 % de terres agricoles. L’agriculture y est dominée par les grandes cultures de plaine, surtout soja, maïs et blé d’hiver, particulièrement polluantes. Entre Michigan, Indiana et Ohio, le bassin de la rivière Maumee, qui se déverse dans le lac Érié, est bordé de grands surfaces d'agriculture intensive (soja, maïs et blé d’hiver) Alors que les ruissellements d’engrais, de fumier et le phosphore accumulé dans les sols continuent d’alimenter les proliférations d’algues toxiques du lac Érié, les objectifs de l’accord de 1972 reposent toujours, plus de cinquante ans plus tard, sur des mesures largement volontaires, sans calendrier contraignant. Autant dire que l’agro-industrie n’en a cure. En mars dernier, dans l’Ohio, le lobby de l’élevage porcin vient même de remporter une victoire juridique hautement symbolique : la National Pork Producers Council, l’Ohio Pork Council et d’autres organisations agricoles ont obtenu le droit d’intervenir comme parties à une affaire visant des réglementations de l’eau, ce qui leur permet désormais de contester plus directement les restrictions liées au "Clean Water Act". Aux États-Unis, au moins depuis les années 2000, les grands syndicats agricoles contestent les décisions de l’Environmental Protection Agency (l’agence fédérale américaine chargée de la protection de l’environnement), notamment en matière de protection des eaux. Agro-industrie contre normes environnementales : ce conflit est loin de se limiter aux États-Unis. Lac Érié, baie de Chesapeake, golfe du Mexique… Derrière ce trio de tête, les scientifiques dressent un constat inquiétant : les « zones mortes » sont désormais au nombre d’environ 400 dans le monde entier et couvrent plus de 245 000 km², soit l’équivalent de la superficie du Royaume‑Uni. « Les océans suffoquent », alertait ainsi en 2018 The Guardian à la suite d’une étude parue dans la revue Science sur l’extension rapide des zones marines appauvries en oxygène (ICI). En 2023, les chercheurs Rutger Rosenberg (université de Göteborg) et Robert Diaz (College of William and Mary, Virginie) confirmaient cette tendance en montrant à quel point ces poches d’hypoxie se multiplient et gagnent en superficie. Depuis la création, en 2016, du réseau GO2NE, la désoxygénation des océans s’est imposée comme un indicateur majeur de la crise climatique : l’océan perd de l’oxygène sous l’effet combiné du réchauffement, qui réduit la solubilité et la ventilation des eaux, et de l’eutrophisation côtière liée aux apports agricoles, urbains et industriels. Les experts de GO2NE (1) préconisent une double réponse : réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre pour limiter la perte d’oxygène au large, diminuer les rejets de nutriments vers les zones côtières pour contenir l’expansion des « zones mortes », et, dans le même temps, renforcer les réseaux d’observation, les bases de données ouvertes et les modèles régionaux afin d’anticiper les seuils critiques pour les écosystèmes, les pêcheries et les sociétés littorales. Carte mondiale des sites côtiers où la teneur en oxygène est inférieure à 2 mg/litre (points rouges) et des zones minimales d’oxygène océanique à 300 mètres de profondeur (en bleu). Source : Global Ocean Oxygen Network ci-dessous : Désoxygénation des océans depuis 2016 : causes, bassins, impacts, modèles et recommandations GO2NE. Document PDF (12 pages) établi par la rédaction des humanités. Les rivières s’asphyxient à leur tour Jusqu’à présent, la plupart des travaux se concentraient sur les zones maritimes. Mais les rivières ne sont pas épargnées : une étude récemment parue dans Science Advances (2) montre qu’elles perdent elles aussi leur oxygène dissous. Qi Guan, de l’Institut de géographie et de limnologie de Nankin, co‑auteur de cette vaste étude menée grâce à des données satellitaires et à l’intelligence artificielle sur plus de 21 000 segments fluviaux suivis pendant près de quatre décennies, rappelle que « la désoxygénation est un processus très lent. Si cela dure longtemps, les impacts négatifs s’attaqueront aux écosystèmes fluviaux ». Le diagnostic est sans appel : depuis 1985, les niveaux d’oxygène dans les rivières ont chuté en moyenne de 2,1%, et près de 63% de cette baisse sont imputables au fait que des eaux plus chaudes retiennent moins d’oxygène, conséquence directe du réchauffement climatique. Au total, près de 79% des rivières étudiées présentent une diminution des concentrations en oxygène, à un rythme moyen d’environ 0,045 milligramme par litre et par décennie. L’étude bouscule aussi une idée reçue : ce ne sont pas les rivières des hautes latitudes, là où le réchauffement est le plus marqué, qui perdent le plus d’oxygène, mais les rivières tropicales, situées entre 20° de latitude sud et 20° de latitude nord, où la désoxygénation apparaît comme la plus sévère. Si la trajectoire actuelle se maintient, les chercheurs estiment que les rivières du globe pourraient perdre encore 4% de leur oxygène d’ici la fin du siècle, certaines zones approchant des baisses de 5%. Dans des scénarios d’émissions de carbone modérées à élevées, les rivières de l’est des États‑Unis, de l’Arctique et de vastes étendues d’Amérique du Sud pourraient voir leurs niveaux d’oxygène chuter d’environ 10%. À ces niveaux, les scientifiques avertissent que de véritables « zones mortes » pourraient apparaître dans les rivières, à l’image de celles déjà observées dans le golfe du Mexique, la baie de Chesapeake ou le lac Érié, où la vie aquatique peine à survivre faute d’oxygène suffisant. En Europe, des rivières sous pression À l’échelle européenne, seule une minorité de rivières est aujourd’hui en bon état écologique, et plusieurs travaux montrent que nombre de cours d’eau se réchauffent et perdent de l’oxygène, même si la « désoxygénation » n’est pas encore traitée comme un indicateur statistique à part entière. Les rapports de la Commission européenne sur la directive‑cadre sur l’eau (cycle 2016‑2021) reconnaissent que l’objectif de « bon état » pour toutes les masses d’eau ne sera pas atteint d’ici 2027 : à peine 39–40% des eaux de surface (rivières, lacs, eaux de transition) atteignent un bon état écologique, et seulement 26–27% un bon état chimique, en grande partie à cause de polluants persistants comme le mercure, les nitrates ou certains hydrocarbures aromatiques. Les pressions identifiées sont bien connues : agriculture intensive et apports massifs d’azote et de phosphore, rejets urbains et industriels, barrages, recalibrages de lits, sans oublier le changement climatique qui vient fragiliser encore des systèmes déjà altérés. Les grands fleuves transfrontaliers comme le Danube, le Rhin ou le Pô cumulent ces facteurs : pollution diffuse, rupture de continuité écologique pour les poissons migrateurs, et débits de plus en plus contraints par des sécheresses répétées. Les épisodes de 2018 à 2022 ont joué un rôle de révélateur : Rhin, Danube, Loire, Pô et bien d’autres ont atteint des niveaux exceptionnellement bas, perturbant la navigation, l’irrigation, voire la production énergétique dans certains bassins. Dans le même temps, la recherche s’intéresse de plus près aux réseaux dits « intermittents », ces rivières qui s’assèchent partiellement en été et où les cycles de matière organique et d’oxygène sont profondément modifiés, avec plusieurs cas d’étude en Europe du Sud et de l’Ouest qui laissent entrevoir ce que pourrait devenir une partie de l’hydrographie européenne dans un climat plus chaud. En France, des rivières fragilisées En France aussi, la situation est loin d’être satisfaisante : moins de la moitié des rivières sont aujourd’hui en bon état écologique, et les travaux sur la baisse d’oxygène existent surtout à travers les études sur l’eutrophisation, la pollution organique ou les épisodes d’assec, plus que sous l’étiquette explicite de « désoxygénation ». Dans le cadre de la directive‑cadre européenne sur l’eau, le système Eaufrance et les agences de l’eau classent plus de 10 000 « masses d’eau cours d’eau » selon leur état écologique et chimique ; en 2019, seules 43,3% de ces masses d’eau atteignaient au moins le bon état écologique, et autour de 44–45% le bon état chimique. L’application « Qualité Rivière », développée par les agences de l’eau et les services publics de l’eau, permet de visualiser en quelques clics l’état écologique des cours d’eau français à partir de milliers de stations de mesure. On y retrouve, tronçon par tronçon, des informations sur la qualité de l’eau, la présence de poissons ou encore les sites de baignade, faisant de cet outil une porte d’entrée grand public sur des données longtemps restées confinées aux rapports techniques. Les outils de suivi se sont multipliés : Eaufrance publie une synthèse pédagogique sur la qualité des rivières, alimentée par plus de 3 700 stations qui mesurent physico‑chimie, bio‑indicateurs et hydromorphologie (ICI), tandis que l’application « Qualité Rivière » agrège, depuis 2019, les données de près de 12 000 stations pour donner, tronçon par tronçon, un état annuel de la qualité, des poissons présents ou des sites de baignade (ICI). Les ONG dressent un constat convergent : dans son rapport 2024 « Pour des rivières vivantes », le WWF France estime que seulement 43,1% des cours d’eau et plans d’eau hexagonaux sont en bon état écologique, et son Indice rivières vivantes (IRV) met en évidence un déclin moyen annuel d’environ 0,4% des populations de poissons et d’oiseaux, avec par exemple une chute d’environ 44% pour la truite de rivière en une vingtaine d’années. Sur le plan quantitatif, l’État suit les débits au fil de milliers de stations hydrométriques et publie chaque mois un bulletin national de situation hydrologique ; une datavisualisation d’Eaufrance consacrée à « l’assèchement estival des cours d’eau de métropole (2012‑2021) » montre une hausse nette des observations de rivières en écoulement non visible ou à sec, avec des pics marqués en 2017, 2019 et 2020. La baisse de l’oxygène dissous est surtout abordée via les crises locales : apports d’azote et de phosphore qui déclenchent des blooms algaux et des épisodes d’hypoxie, rejets urbains ou industriels, assèchements ponctuels, mais les analyses de synthèse restent noyées dans de gros rapports sur la qualité physico‑chimique ou l’eutrophisation. Pour qui cherche à suivre de près la désoxygénation, il faut donc aller piocher dans des travaux dispersés – thèses, articles sur les mortalités de poissons, dossiers techniques de bassins (Seine, Loire, Garonne, etc.) – plutôt que dans un grand rapport national dédié. Entre lobbys et rivières sauvages Dans tous ces cas, la désoxygénation n’est pas qu’un signal biogéochimique : c’est aussi le symptôme d’un rapport de force politique. Au lac Érié, plus de cinquante ans après l’accord canado‑américain de 1972 censé réduire les apports de phosphore, les objectifs reposent toujours largement sur des mesures volontaires, sans calendrier contraignant, pendant que les ruissellements d’engrais, de fumier et le phosphore accumulé dans les sols continuent d’alimenter des proliférations d’algues toxiques. Aux États‑Unis comme ailleurs, les syndicats agricoles et l’agro‑industrie bataillent pour affaiblir les normes qui protègent les rivières et les zones humides. "Albanie. Il faut sauver le dernier fleuve sauvage d'Europe", publié le 21 mai 2021 : https://www.leshumanites-media.com/post/albanie-il-faut-sauver-le-dernier-fleuve-sauvage-d-europe En mars 2023, face à la mobilisation d'ONG, de scientifiques et des riverains, le gouvernement albanais a finalement classé la Vjosa en parc national fluvial... Ce bras de fer dépasse largement le cas nord‑américain : partout, la qualité de l’eau se joue entre objectifs environnementaux affichés et pressions économiques pour maintenir un modèle agricole intensif et une production énergétique fondée sur les barrages. Face à cela, des mobilisations locales obtiennent parfois des victoires spectaculaires. Il y a exactement 5 ans, en mai 2021, les humanités avaient publié un article sur la Vjosa, en Albanie, longtemps présentée comme « le dernier fleuve sauvage d’Europe ». ONG, scientifiques et communautés riveraines s’opposaient alors à une vague de projets de barrages hydroélectriques. En mars 2023, après des années de campagne, le gouvernement albanais a finalement classé la Vjosa en parc national fluvial, premier « wild river national park » du continent, protégeant son cours principal et une partie de ses affluents contre les barrages, l’extraction de graviers ou l’exploitation minière, tout en encadrant un tourisme de nature. La mise en œuvre de ce statut reste fragile – une deuxième phase doit encore étendre la protection à davantage de tributaires et de terrains privés, et un plan de gestion doit être finalisé –, mais cette victoire montre qu’un autre horizon est possible pour les rivières que celui de l’asphyxie programmée. À l’heure où la désoxygénation devient un indicateur de la crise climatique, ces luttes rappellent que l’oxygène des cours d’eau est un bien commun, qui se défend devant les tribunaux, dans les parlements et sur les berges. Reste à savoir si, en France comme ailleurs, ces exemples serviront de levier pour durcir vraiment les normes, contenir l’agro‑industrie et faire des rivières vivantes une priorité politique plutôt qu’un dommage collatéral. Dominique Vernis NOTES (1). Le Global Ocean Oxygen Network (GO2NE) est un groupe de travail d'experts de la COI-UNESCO créé en 2016 pour offrir une perspective globale et multidisciplinaire sur la désoxygénation des océans. Le réseau réunit des scientifiques du monde entier spécialisés dans l'oxygène océanique afin de promouvoir la recherche et la sensibilisation sur le déclin de l'oxygène dans les océans. Le GO2NE dirige le programme Global Ocean Oxygen Decade (GOOD), un programme approuvé de la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques au service du développement durable (2021-2030). Ce programme sensibilise à la désoxygénation océanique, fournit des connaissances pour l'action et facilite le développement de stratégies d'atténuation et d'adaptation au changement climatique à travers huit activités prévues jusqu'en 2030. (2). Science Advances est une revue scientifique multidisciplinaire en accès libre, publiée en ligne depuis 2015 par l’American Association for the Advancement of Science (AAAS), l’éditeur de la revue Science. Évaluée par les pairs, elle couvre l’ensemble des domaines scientifiques – des sciences de l’environnement aux sciences sociales – et publie des articles de recherche et des synthèses à fort impact. Toutes les décisions éditoriales y sont prises par des scientifiques, et les articles sont disponibles en accès libre, ce qui en fait aujourd’hui l’un des principaux journaux internationaux de référence pour les études sur le climat et les écosystèmes. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Marilyn Monroe, éternel recyclage d’une icône

Marilyn Monroe, éternel recyclage d’une icône

Photographie Stéphane Dabrowski / Cinémathèque française Le centenaire de sa naissance (1er juin 1926) suscite une nouvelle vague d’expositions et de célébrations. En 2006, le Musée Maillol avait déjà exposé à Paris la « dernière séance » de Marilyn Monroe, avec les ultimes photos de Bert Stern, prises quelques semaines avant la mort de l’actrice. Dans un texte devenu introuvable sur internet, Nicolas Villodre évoquait alors ce tête‑à‑tête crépusculaire entre une star au bord du gouffre et un photographe fasciné, où se rejouent, à travers le nu, la cicatrice et les planches‑contact barrées de croix, toute l’ambiguïté du désir, du pouvoir et de la mise en scène de soi. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : (Texte publié en 2006 sur le site Objectif cinéma (1), aujourd’hui réédité avec quelques légères retouches par la rédaction des humanités, et un choix de photographies qui ne figuraient pas dans l'édition originale). L‘exposition Marilyn Monroe, La Dernière séance présentée au musée Maillol (29 juin au 30 octobre 2006), est composée de 59 magnifiques instantanés de la star provenant du fonds Michaela et Leon Constantiner, pris quelques semaines avant sa disparition, en 1962, en seulement deux séances de pose, ce qui, compte tenu de la qualité et aussi de la quantité de clichés emmagasinés (2 571 en tout, dont on peut penser que les négatifs sont précieusement conservés dans le coffre d’une banque climatisée) et des tenues différentes arborées par l’actrice, semble étonnant. Les photos furent prises par une autre étoile dans son genre, mais de l’autre côté de la caméra : le bien nommé Bert Stern. Les 59 clichés (2% de la production totale) sont pour la plupart inédits en Europe ; ils firent l’objet d’une expo, en 1982, dans un musée américain avant d’être acquis lors d’une vente chez Sotheby’s par le collectionneur new-yorkais Leon Constantiner. Bert Stern devant un portrait de Marilyn Monroe lors d'une exposition à New York en 2011. Photo Neilson Barnard/Getty Images Le photographe, formé par le cinéma aux armées (il réalisa d’ailleurs un excellent documentaire sur le festival de jazz de Newport, Jazz on a Summer’s Day, 1960), est passé par le métier à la fois frivole, capricieux et exigeant de la publicité (il a participé aux campagnes pour Smirnoff, Canon, Volkswagen, Pepsi-Cola, DuPont de Nemours) avant d’être engagé par Vogue. Fort de son bagage technique, il chercha à se rassurer avant sa première rencontre avec la star des stars, son modèle d’un soir : « Je possède mon art de regarder autant qu’elle possède l’art d’être regardée », écrit-il dans sa préface du livre et du catalogue The Last Sitting. Séance, mot français par lequel on a traduit "sitting", fait songer, surtout accolé à dernière, à la chanson nostalgique d’Eddy Mitchell regrettant les salles de ciné d’antan. Bert Stern : « Je possède mon art de regarder autant qu’elle possède l’art d’être regardée » Il prend naturellement le sens de ce moment particulier de la prise de vue photographique - qui, comme nous savons, sera la dernière de Marilyn, l’actrice étant morte, tuée ou suicidée, des suites d’une surdose de médicaments peu de temps après. N’oublions pas non plus l’aspect cathartique, communicationnel, disons, plus simplement, psychanalytique, du terme, connaissant le goût de la star pour les gourous en général et pour ceux du divan en particulier - après avoir eu un moment comme thérapeute Anna Freud, la propre fille de Sigmund, Marilyn consulta, peu de temps avant cette ultime séance avec Bert Stern, un autre psychanalyste freudien, Ralph Greenson. N’oublions pas les Thénardier du cabotinage, les Strasberg, censés l’aider à jouer au cinéma ainsi que sur l’autre scène, celle la vie réelle, ou son dernier mari, l’écrivain Arthur Miller qui passait alors pour un intellectuel progressiste et qui, au lieu de l’aider, aurait plutôt eu tendance à vivre à ses crochets. Aucun de ces illustres personnages, de ces tristes sires (ne parlons pas du sinistre Sinatra et des mafieux en tous genres qui l’entouraient, de Peter Lawford, du clan Kennedy) n’eut d’effet bénéfique sur elle - mais peut-on en avoir réellement sur une personne déjà gravement dépendante aux psychotropes ? Des milliers de clichés pour une mythologie Des milliers de clichés de Marilyn ont été pris par une centaine de photographes. Par ordre alphabétique : Slim Aarons, Bernie Abramson, Eve Arnold, Zinn Arthur, Richard Avedon, Ernest Bachrach, Ed Baird, Larry Barbier, Baron, George Barris, Cecil Beaton, Anthony Beauchamp, Bob Beermann, Hal Berg, Bernard of Hollywood, Carlyle Blackwell Jr, John Bryson, Bill Burnside, Tom Caffrey, Lee Caloia, Cornell Capa, Jack Cardiff, Jock Carroll, William Carroll, Dave Cicero, Edward (Ed) Clark, Henri Cartier-Bresson, David Conover, Ed Coonenwerth, Henri Dauman, Bruce Davidson, André de Dienes, Nat Dillinger, Alfred Eisenstaedt, Glenn Embree, John Engstead, Ed Feingersh, Peter Fland, John Florea, Len Globus, Allan Grant, Bud Graybell, Earl Gustie, Ernst Haas, Philippe Halsman, James Haspiel, Bob Henriques, Joseph Hepner, Potter Hueth, George Hurrell, Joseph Jasgur, Tom Kelley, Douglas Kirkland, Gene Kornman, Hans Knopf, Larry Kronquist, Bob Landry, Earl Leaf, Lee Lockwood, Joshua Logan, Harold Lloyd, Peter Mangone, Paul Mechling, John Miehle, George Miller, Richard C. Miller, Jimmy Mitchell, Earl Moran, Inge Morath, Nikolas Muray, Arnold Newman, Leif-Erik Nygards, Don Ornitz, Gordon Parks, Paul Parry, Carl Perutz, Ed Pfizenmaier, Frank Powolny, David Preston, Bert Reisfeld, Willy Rizzo, Ben Ross, Bob Sandberg, Lawrence Schiller, Sam Shaw, Joe Shere, George Silk, Eric Skipsey, Phil Stern, Dennis Stock, Earl Theisen, John Vachon, Seymour Wally, Weegee, Leigh Wiener, Laszlo Willinger, Bob Willoughby, Gary Winogrand, Raphael Wolff, William Read Woodfield, Jerome Zerbe, etc. Marilyn Monroe avec l'équipe de tournage de The Misfits, de John Huston (1961). Photo Elliott Erwitt Tous ont contribué à sa mythologie mais, finalement, peu de photographes ou de cinéastes ont pu ou su saisir, ne serait-ce qu’en de fugaces moments, des signes émanant de sa personne et non les sempiternelles mimiques, sans doute longuement travaillées devant le miroir et très tôt mises au point (froncements de sourcils, différentes sortes d’écarquillements et de clignements d’yeux, palpitation des narines, infinité de moues de la bouche ou plus simplement du bout des lèvres, gamme très étendue de sourires, regards en coin, yeux troubles et embués de myope, etc.) du personnage Marilyn : Milton H. Greene, dans sa première séance pour la revue Look en 1953, Joseph MacDonald, le chef op’ de Niagara (1953) Elliott Erwitt et son reportage en noir et blanc sur le tournage des Misfits (1961), et Bert Stern. L'hôtel hollywoodien Le Bel Air, un « décor de conte de fée » En 1962, après avoir photographié Liz Taylor sur le tournage de Cléopâtre, film qui ruina la Fox et qui contribua à détériorer les rapports déjà crispés de la major avec Marilyn, Bert Stern, ayant de la suite dans les idées et ne voulant pas s’arrêter en si bon chemin, ayant le sens de la photogénie astrale, proposa à Vogue d’enchaîner sur un reportage consacré à la blonde la plus pulpeuse d’après-guerre, celle qui restera comme icône du 20e siècle. Marilyn en accepta l’idée mais, souhaitant ne pas perdre ses marques en se rendant à un studio de prises de vue traditionnel et ne pas s’éloigner de son domicile, la première séance photo se déroula à l’hôtel hollywoodien Le Bel Air, qui, d’après le photographe, est « le plus secret, le plus protégé, le plus ravissant de Los Angeles », avec un côté exotique rappelant « le Japon par l’esthétique de l’architecture et de l’espace, les fleurs, les arbres, le calme. » C’est donc dans ce « décor de conte de fée » où « la configuration des lieux garantit le maximum d’intimité » que Bert Stern a son premier rendez-vous avec Marilyn. D’après le photographe, l’actrice n’a que cinq heures de retard ! Une des pièces de la suite du palace a été aménagée pour la prise de vue, avec un peu d’éclairage (qui va de pair avec un maquillage de la star réduit au strict minimum). Stern souhaitera au bout d’un certain temps s’isoler de l’entourage de Marilyn et de ses assistants ; il s’enfermera dans une chambre pour se concentrer sur son motif, travailler en tête-à-tête avec son modèle. Il utilise pour cela un minimum de matériel : un appareil 24x36 Réflex Nikon, un Rolleiflex relié à un dispositif stroboscopique, quelques objectifs, une quantité suffisante de rouleaux de pellicule 35mm et 6x6 en noir et blanc et en couleur, pas mal de champagne (du Dom Pérignon) et un peu de Pauillac (du Château-Lafite). Autoportrait de Bert Stern avec Marilyn Monroe, le 21 juin 1962 A la tombée du jour, au bout de plusieurs heures de ce tête-à-tête intense et productif, entrée en confiance, sans doute décomplexée par le vin champenois, la déesse du sexe accepte de poser nue, ce qu’elle rechignait à faire depuis les photos prises en 1949 par le photographe amateur Tom Kelley, qui l’avaient rendue célèbre lorsqu’elles furent publiées sous la forme d’un calendrier ayant fait de Norma Jeane Mortenson (le nom de naissance de Marilyn) un sex-symbol. Lors de la deuxième séance, la star accepte de se prêter au jeu des top models, de se rendre dans un studio de prise de vue, de revêtir différentes tenues, de se déguiser de divers accoutrements. On croyait connaître les photos de Stern, tant on en a vu reproduites sous forme d’albums ou de publications dans divers magazines. Mais là, au musée Maillol, quand on les découvre en grand format, dans des tirages argentiques d’époque supervisés, agréés et signés de la belle écriture du photographe, on a tout de même un choc esthétique. Non pas que les photos soient toutes réussies, loin de là. Parfois, on reste un peu sur sa faim car certaines d’entre elles sont redondantes, faciles, machinales, relèvent du pur cliché qu’a bien voulu concéder la star (dont on sent la fragilité lorsque l’on observe de près le regard faussement enjoué) ou dont s’est contenté le prédateur. A d’autres moments, on est limite vulgos ou kitsch. Mais, la plupart du temps, on est surpris par la finesse des tirages, la précision de l’objectif de l’appareil, l’acuité de l’œil du photographe, le piqué des épreuves exposées. L'empathie du photographe avec son modèle Le grain de la photo restitue fidèlement celui de la peau laiteuse, veloutée, moelleuse, couleur champagne (comme dit le photographe) de la star, d’un corps constellé de microscopiques taches de rousseur, de sorte qu’aucun détail, aucune aspérité, aucune dissonance, aucun angle mort ne semblent pouvoir échapper à la cartographie céleste à laquelle s’est livrée Stern. Le regard de l’homme n’est, nous semble-t-il, en l’occurrence, ni clinique, ni cynique ou arrogant comme celui de tant de photographes de mode, donc pas si macho que cela (quoi qu’en aient pensé les puritains de Vogue qui avaient refusé de publier ces nus, quoi qu’en pensent de nos jours encore certaines féministes ayant graffité des affiches publicitaires annonçant l’expo dans le métro parisien), ni du tout pervers. L’empathie du photographe avec son modèle est indiscutable, totale, et, malgré le recours au nu, elle n’a rien de sexuel. La nudité du modèle est avant tout académique, esthétique, photogénique. Lucidement, Stern écrira à ce propos : « Quand on désire une femme aussi ardemment et qu’elle est aussi près, on éprouve une sensation délicieuse du seul fait de ne pas la toucher. L’appareil photo joue un rôle considérable parce que l’amour traverse l’objectif ». Marilyn, qui est à cette époque dans la maturité d’une femme de 36 ans, porte le stigmate d’un coup de lance lui échancrant le flanc droit - en réalité la cicatrice d’une récente opération, datant à peine de quelques semaines, de la vésicule biliaire, qui ressemble un peu à un troisième œil mais qui l’embellit paradoxalement, ce traumatisme et l’hospitalisation qui a suivi lui ayant fait perdre pas mal de kilos - et demande au photographe un droit de regard sur les images qui seront publiées. Elle écarte - provisoirement du moins, le peu de temps qu’il lui reste à vivre - la publication de certains des clichés rendant trop voyante la trace de l’intervention chirurgicale ou donnant tout simplement un reflet d’elle qui ne lui convenait pas. Planches‑contact de la « dernière séance » biffées par Marilyn Monroe. Le photographe, fasciné par l’aspect, encore une fois, christique de cette encornade, et en raison aussi de la beauté plastique des photos biffées d’une croix au lumocolor (signe prémonitoire de sa propre disparition, ou d’un refus plus global de sa propre image) des mains mêmes de la divinité écranique, bravant en quelque sorte l’interdit, reniant sa promesse, décide délibérément, cyniquement, de les publier - le rythme de l’exhumation des preuves d’une beauté florale émergeant du tas de fumier hollywoodien étant des plus capricieux et n’obéissant pas aux seules lois de l’économie marchande. Excité par ces griffures photographiques (ciselures diraient les Lettristes), Bert Stern se met lui aussi à intervenir sur ses photos en noir et blanc, les coloriant à la main, les faisant passer dans des bains de teinture ou de virage, avec plus ou moins de bonheur, d’ailleurs - ces interventions graphiques annoncent la série de planches-contact agrandies de William Klein jouant avec les croix au crayon rouge signifiant la sélection ou la désélection de la prise de vue destinée à être tirée ou à être mise à l’index. Si on arrive à s’habituer aux Marilyn aux roses roses, on peut préférer d’autres clichés, à commencer, précisément, par les repentirs de la star... La sortie du numéro de Vogue qui publia le reportage-photo de Bert Stern coïncida avec l’annonce de la mort tragique de Marilyn. Nicolas Villodre (1). Objectif Cinéma était un magazine en ligne consacré au cinéma d’auteur, fondé à la fin des années 1990 par Valérian Lohéac (rédacteur en chef, directeur de la publication) et Alyette de Sainte Marie (webmaster/webdesigner). Le site proposait critiques, analyses et entretiens autour du cinéma. Cycle Marilyn Monroe à la Cinémathèque française, jusqu’au 8 juillet 2026. Rétrospective, exposition conçue par Florence Tissot. https://www.cinematheque.fr/exposition/marilyn-monroe.html Postface – Marilyn, images en chantier Relire aujourd’hui ce texte écrit en 2006, à l’occasion de l’exposition du musée Maillol, c’est mesurer à quel point l’image de Marilyn Monroe n’a jamais cessé d’être retravaillée, réexposée, réexploitée. Chaque nouvelle série de tirages, chaque exposition, chaque documentaire promet de « révéler la vraie Marilyn », tout en ajoutant une couche supplémentaire au mythe. La « dernière séance » de Bert Stern, loin de clore quoi que ce soit, a au contraire inauguré un cycle ininterrompu de recyclage de ces images, devenues à la fois reliques et produits dérivés. Le centenaire de 2026 accélère encore ce mouvement. À Paris, la Cinémathèque française déploie le vaste ensemble "Marilyn Monroe : 100 ans !", mêlant exposition et rétrospective de films, pour interroger à la fois l’icône hollywoodienne et la comédienne au travail. À Londres, la National Portrait Gallery consacre l’exposition "Marilyn Monroe : A Portrait" à la constellation de photographes et d’artistes qui ont façonné – et parfois figé – son visage pour le 20e siècle. À Los Angeles, l’Academy Museum prépare "Marilyn Monroe : Hollywood Icon", qui rassemble costumes, objets personnels, affiches et photos pour raconter comment Norma Jeane Mortenson est devenue, par et contre le système des studios, une figure centrale de l’imaginaire américain. Le texte de Nicolas Villodre s’attache au dispositif de cette séance photo (l’hôtel de luxe, le champagne, la nudité, la cicatrice, les croix tracées sur les planches‑contact) pour en montrer la violence feutrée. Il y a le jeu convenu entre un photographe fasciné et une star au bord du gouffre, mais aussi une scène de pouvoir : Marilyn réclame un droit de regard, barre les images qu’elle refuse, puis voit ces refus exposés au vu de tous. Cette main qui raye son propre visage, ce geste de refus, deviennent à leur tour un motif esthétique, un argument de vente, un signe distinctif dans la grande économie des images. En 2026, à l’heure où musées et cinémathèques multiplient rétrospectives et expositions pour célébrer le centenaire de sa naissance, ce paradoxe saute aux yeux : Marilyn Monroe est sans doute l’une des femmes les plus photographiées de l’histoire, et pourtant son droit à décider de son image lui a presque toujours échappé. Entre les studios hollywoodiens, les magazines, les photographes de mode et les collectionneurs, son corps est devenu un champ de bataille symbolique, où se rejouent les rapports de genre, de classe et de pouvoir. Relire la « dernière séance » sous cet angle, c’est ne plus la voir seulement comme le chant du cygne d’un sex‑symbol, mais comme le moment où une femme tente, tardivement et partiellement, de reprendre la main sur sa propre apparition – avant que l’industrie n’en fasse, une fois encore, autre chose. Nadia Mevel, mai 2026 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

L'Andalousie vote à sec

L'Andalousie vote à sec

Longtemps bastion socialiste, l’Andalousie vote désormais la gorge sèche. Dans une région frappée par l’aridification et les conflits autour de l’eau, les élections du 17 mai mettent en lumière les fractures d’une Europe confrontée à la crise écologique et sociale. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Article actualisé le 18 mai 2026 à 8 h (voir en fin de publication) Ce dimanche 17 mai, les électrices et électeurs andalous sont appelés à renouveler les 109 députés de leur Parlement régional. Dans cette communauté autonome longtemps considérée comme un simple bastion périphérique du socialisme espagnol, le scrutin ressemble plutôt à un sismographe de la crise démocratique, sociale et écologique qui traverse l’ensemble du pays. À la veille de l’été, alors que les réserves hydriques sont au plus bas, que les restrictions d’eau s’installent dans le quotidien et que les incendies de forêt ne sont plus une exception mais une saison, c’est une Andalousie à la fois « potager de l’Europe » et territoire en voie d’aridification accélérée qui va trancher dans les urnes entre plusieurs versions possibles de son avenir. Une élection régionale au cœur de la nouvelle « question hydrique » Depuis Madrid et Bruxelles, on regarde ce vote comme un test pour les équilibres partisans espagnols : confirmation ou non de l’hégémonie de la droite, résistance du PSOE, survie d’une gauche à la gauche du social-libéralisme, capacité de l’extrême droite à convertir sa présence symbolique en pouvoir exécutif. Mais vu d’Andalousie, l’enjeu est plus concret, presque physique : il s’agit de savoir quel type de modèle agro-touristique sera défendu ou infléchi par la future majorité, et comment seront arbitrés les conflits autour d’une ressource devenue rare – l’eau – que l’agriculture intensive, le tourisme de masse et l’urbanisation spéculative continuent de consommer comme si elle était infinie. Derrière les promesses de développement, c’est donc une certaine façon d’habiter le territoire, de produire de la nourriture, de travailler et de circuler qui est en débat. Du bastion socialiste à la vitrine d’une droite productiviste Pour comprendre ce qui se joue ce 17 mai, il faut revenir sur la trajectoire politique andalouse depuis la fin du franquisme. Pendant près de quarante ans, la région a été l’un des piliers du pouvoir socialiste : le PSOE y a construit un compromis spécifique, mêlant politiques sociales redistributives, clientélisme assumé, gestion des fonds européens et soutien au monde rural. Dans l’imaginaire politique espagnol, l’Andalousie concentrait alors les images d’un Sud à la fois dominé et subventionné, réservoir de voix pour la gauche de gouvernement, laboratoire d’une modernisation encadrée par le centre. Ce paysage s’est fissuré avec fracas à partir de 2018. Cette année-là, pour la première fois depuis la Transition, l’extrême droite entre en force dans une assemblée régionale et devient, pour la première fois, un partenaire de gouvernement à l’échelle régionale : Vox obtient un score suffisant pour peser sur la formation du gouvernement, brisant le cordon sanitaire tacite qui entourait jusqu’alors ce courant. La chute progressive du PSOE, érodé par les scandales de corruption, l’épuisement de son récit social-démocrate et la montée de nouvelles forces à sa gauche, ouvre un espace à un bloc conservateur qui ne se contente plus de gagner des provinces mais aspire à redessiner l’hégémonie culturelle de la région. En 2022, le Parti populaire de Juan Manuel Moreno conquiert la majorité absolue, marginalise définitivement Ciudadanos et relègue les gauches andalouses dans un rôle d’opposition fragmentée : l’Andalousie, longtemps symbole d’un Sud « rouge », devient alors la vitrine d’une droite qui se présente à la fois comme gestionnaire, modérée de ton, et farouchement productiviste lorsqu’il s’agit d’agriculture, de tourisme et de grands projets. Ce basculement n’est pas seulement une alternance de plus dans l’histoire d’un parlement régional. Il fait de l’Andalousie un laboratoire en avance sur ce que l’on observe désormais à l’échelle de l’Espagne et de l’Europe : un bipartisme fissuré, une extrême droite qui s’installe comme partenaire ou aiguillon de la droite classique, un parti socialiste recentré, des gauches radicales fragmentées et, en arrière-plan, une conflictualité sociale et écologique qui déplace progressivement le centre de gravité des affrontements politiques. C’est dans ce cadre que s’annonce le scrutin du 17 mai : non comme un simple test électoral, mais comme une nouvelle étape dans la redéfinition des frontières entre droite, extrême droite et gauches, à l’heure où l’épuisement des nappes phréatiques et la sécheresse réécrivent la carte politique autant que les paysages. En Andalousie, les agriculteurs font face à d'énormes difficultés en raison de la sécheresse et du manque de précipitations. Photo Jon Nazca / Reuters Potager de l’Europe, désert en devenir Dire que l’Andalousie est le « potager de l’Europe » est devenu un cliché, mais un cliché solidement ancré dans la matérialité des choses : serres plastifiées à perte de vue, oliveraies industrialisées, cultures de fruits rouges et d’agrumes destinés aux linéaires des grandes surfaces du Nord de l’Europe. Ce modèle, construit en quelques décennies sur la promesse d’une prospérité exportatrice, repose sur une évidence rarement questionnée : l’eau coulera toujours. Or, tout indique qu’il est désormais à bout de souffle. La hausse des températures, l’irrégularité des pluies, la répétition des sécheresses longues et sévères, la baisse des réserves des barrages et l’épuisement des nappes phréatiques dessinent une trajectoire de fond : celle d’un territoire qui s’aridifie beaucoup plus vite que le rythme des adaptations techniques et politiques. Là où l’on parlait jadis de « manque d’infrastructures », on parle aujourd’hui de « manque d’eau ». À cette chronique de la sécheresse s’ajoute désormais l’autre face du dérèglement climatique : des épisodes de pluies extrêmes et d’inondations qui ravagent, en quelques jours, ce que des années de sécheresse avaient déjà fragilisé. Depuis l’hiver 2025–2026, une série de tempêtes de pluie d’une intensité rarement vue a touché le sud de l’Espagne : rien qu’en Andalousie, des milliers de personnes ont été évacuées, des routes coupées et des milliers d’hectares de cultures détruits ou rendus inaccessibles. C’est dans ce contexte que la Commission européenne a validé, le 11 mai dernier, après les inondations du printemps, un régime d’aides d’État de 1,5 milliard d’euros pour les agriculteurs d’Andalousie et d’Estrémadure, censé « prévenir les fermetures d’exploitations » et « préserver la production agricole » après ces inondations, tout en reconnaissant que la fréquence accrue de telles calamités est désormais une menace structurelle pour la sécurité alimentaire (voir ICI). Réserve de biosphère, le parc national de Doñana est lui aussi affecté par la sècheresse. Photo DR Dans ce contexte, la carte des cultures intensives et des grands périmètres irrigués épouse de près la carte des conflits. Autour de Doñana, parc national emblématique devenu symbole international, la multiplication des puits illégaux pour alimenter les fraises et les framboises destinées à l’export a précipité l’assèchement des zones humides, au point de placer les autorités régionales au cœur d’un bras de fer avec le gouvernement central et les institutions européennes. Les tentatives de la droite andalouse pour régulariser des milliers d’hectares de cultures irriguées en zone protégée ont cristallisé ce conflit : d’un côté, la promesse de « sauver des milliers d’emplois » et de « défendre le secteur primaire » ; de l’autre, l’alerte lancée par les scientifiques et les ONG sur l’effondrement d’un écosystème clé, mais aussi sur l’illusion d’un modèle qui prétend sauver l’emploi en pompant un aquifère déjà exsangue. Doñana n’est pas une exception. D’Almería à Huelva, de Jaén à Cordoue, les mêmes logiques se retrouvent, entre serres, champs d’avocats ou oliveraies intensives. Une lutte de classes au sein même du secteur agricole Le conflit hydrique n’oppose pas seulement « les agriculteurs » aux « écologistes ». Il traverse le monde rural lui-même. D’un côté, des exploitations familiales, des systèmes de polyculture, des élevages extensifs qui voient l’eau comme un bien commun à préserver et qui subissent en premier la concurrence des grandes entreprises agro-exportatrices. De l’autre, un agro-business capable de capter les subventions européennes et régionales, d’investir dans des systèmes d’irrigation sophistiqués, de forer plus profond, de délocaliser les risques sur des territoires sacrifiés. Entre les deux, les travailleurs saisonniers – souvent migrants – qui récoltent les fruits et légumes dans des conditions de précarité extrême, exposés aux canicules et aux pénuries, sans voix réelle dans les choix qui déterminent l’usage de l’eau. C’est aussi cela, la « guerre de l’eau » andalouse : une lutte de classes au sein même du secteur agricole. Les villes ne sont pas épargnées. Les restrictions d’eau dans certains quartiers, les polémiques sur le remplissage des piscines, l’arrosage des golfs, l’irrigation des jardins touristiques ou la priorité accordée à certains usages par rapport à d’autres font surgir, dans le quotidien urbain, la matérialité de choix longtemps laissés aux techniciens et aux lobbies. Lorsque des municipalités rationnent l’eau potable tout en maintenant l’irrigation de terrains de sport ou de complexes touristiques, c’est une hiérarchie sociale des usages qui devient visible. Juan Manuel Moreno, leader du Parti populaire en Andalousie, prétend concilier compétitivité et durabilité, mais laisse intacte la question de l’extension des surfaces irriguées. Photo DR Face à cette situation, les réponses des acteurs politiques se déclinent en trois grandes familles. La première, portée par l’extrême droite et une partie de la droite, consiste à promettre « plus d’eau » plutôt que « moins de demande » : nouveaux barrages, transferts interbassins, dessalement massif, plan « national » de l’eau. Cette fuite en avant infrastructurelle permet de repousser la remise en cause du modèle intensif, tout en désignant de nouveaux boucs émissaires – écologistes, « bureaucrates de Bruxelles », migrants ou citadins – accusés d’entraver le droit de produire. La deuxième, défendue par la droite et notamment par le Parti populaire, mise sur une “modernisation verte” : amélioration de l’efficience de l’irrigation, montée en gamme des productions, certifications, digitalisation des exploitations. Elle prétend concilier compétitivité et durabilité, mais laisse intacte la question de l’extension des surfaces irriguées et de la vocation exportatrice du système. La troisième, portée par des forces écologistes et de gauche, par certaines coopératives et par des collectifs locaux, plaide pour une réduction programmée de la demande en eau, une reconversion des cultures les plus gourmandes, une protection stricte des aquifères et une réorientation vers l’agroécologie et la souveraineté alimentaire. José Ignacio García aux côtés d'Ana Fernández et de Javier Peizoto lors de la présentation de la pré-campagne de Adelante Andalucía pour les élections andalouses. Photo Juan Carlos Vázquez / Diario de Sevilla C’est entre ces trois horizons que se joue une grande partie du scrutin andalou. La campagne électorale parle certes de corruption, d’impôts, de sécurité ou d’éducation, mais dans les territoires, les meetings, les discussions de bar et les assemblées de quartiers reviennent sans cesse à la même question : que restera-t-il à cultiver, à boire, à transmettre aux enfants si l’on continue comme avant ? Dans une région où l’agro-industrie, le tourisme de masse et la spéculation foncière se disputent chaque hectare et chaque mètre cube, les bulletins déposés dans l’urne le 17 mai ne valent pas seulement pour le partage des sièges au Parlement régional. Ils tracent des lignes de fracture entre ceux qui espèrent sauver le modèle existant en le modernisant à la marge, ceux qui veulent en prolonger la logique jusqu’à l’absurde, et ceux qui tentent, souvent minoritaires mais de plus en plus audibles, d’ouvrir la voie à un autre rapport à la terre et à l’eau. A la gauche du PSOE, dans un paysage où ces forces restent pourtant minoritaires en voix et en sièges, Por Andalucía et Adelante Andalucía mettent les mots qui fâchent : souveraineté alimentaire, banque des terres, limitation des marges de la chaîne agroalimentaire, moratoire sur les nouveaux réservoirs, frein voire réduction des surfaces irriguées les plus gourmandes en eau. Les sondages pré‑électoraux dessinent un paysage paradoxal pour Vox : le parti d’extrême droite progresserait en voix et en sièges par rapport à 2022, mais reste loin du saut qu’il espérait et que ses scores en Estrémadure ou en Aragon semblaient annoncer. Avec autour de 14% des suffrages et 15 à 17 députés, il se consoliderait comme troisième force, tout en étant relégué aux marges d’un Parlement que le Parti populaire de Juan Manuel Moreno pourrait de nouveau contrôler seul. Sa capacité à imposer son agenda – sur l’eau, l’agriculture, l’immigration – tient moins à un rapport de force parlementaire qu’à l’influence idéologique qu’il exerce sur une droite déjà tentée de freiner les politiques climatiques. Au milieu de ces horizons divergents, les subventions nationales et européennes jouent un rôle d’amortisseur. Les plans de soutien à la « résilience » agricole, les aides à la modernisation de l’irrigation et les dispositifs de la PAC permettent à chacun de se draper dans le vocabulaire de la durabilité sans toucher au cœur du problème : un système productif bâti sur l’abondance d’une eau qui n’existe plus. Une bataille locale aux résonances européennes Ce qui se joue en Andalousie dépasse largement les frontières de la communauté autonome, et même celles de l’Espagne. La « guerre de l’eau » andalouse, avec ses serres plastifiées, ses oliveraies à sec, ses aquifères épuisés et ses travailleurs saisonniers surexposés aux canicules, condense des contradictions qui traversent aujourd’hui l’ensemble de l’Union européenne : comment prétendre répondre à l’urgence climatique en continuant de subventionner un modèle agro-industriel conçu pour des climats, des ressources et des rapports de forces qui n’existent plus ? Comment demander aux petits producteurs et aux territoires ruraux de porter la charge de la transition, tout en préservant les marges des grandes chaînes agroalimentaires et la logique de l’export à bas prix ? Partout sur le continent, des scènes similaires se répètent : mobilisations paysannes contre le coût des intrants et les normes environnementales, colères rurales captées par l’extrême droite, hésitations des partis sociaux-démocrates à assumer une véritable rupture écologique par peur de perdre leur ancrage dans les campagnes, fragmentation de la gauche critique entre défense sociale des mondes ruraux et radicalité climatique. L’Andalousie apparaît alors comme un avant-poste plus que comme une anomalie. La droite qui s’y fortifie ressemble à ses homologues italienne ou grecque, mêlant promesse d’ordre, gestion pragmatique et refus de laisser l’écologie redéfinir l’économie. L’extrême droite y expérimente les mêmes recettes qu’en Aragon, aux Pays-Bas ou en France : transformer l’angoisse hydrique et la détresse agricole en ressentiment contre l’écologie, l’Europe et les élites urbaines. Les gauches, elles, tâtonnent pour articuler justice sociale et justice climatique sans se couper des mondes populaires. Victor Llanes (correspondance en Espagne pour les humanités) et Jean-Marc Adolphe Une campagne « porte à porte » pour une autre Andalousie Photo Adelante Andalucía Dans les réunions publiques d’Adelante Andalucía, on la présente rarement comme une « dirigeante ». Ana Fernández se définit plutôt comme une organisatrice de quartier. C’est pourtant elle qui, depuis des mois, coordonne la campagne « porte à porte » du mouvement andaluciste : une armée de militantes et de militants qui, inspirés par les méthodes de Die Linke en Allemagne, vont frapper aux portes des immeubles de Séville, Cadix ou Grenade pour parler de santé, de logement, de racisme… et d’eau. Loin des plateaux de télévision, Ana Fernández passe ses journées à cartographier les quartiers populaires où l’abstention explose et où la colère contre « Madrid » et « Bruxelles » gronde. Elle assemble des équipes, prépare des fiches simples – prix du panier de courses, délais aux urgences, factures d’eau en hausse, maisons qui se fissurent après les inondations, champs laissés en jachère faute d’irrigation – et envoie les militantes frapper aux portes avec une consigne : écouter avant de convaincre. Dans ces conversations d’escalier, le climat ne se dit pas en degrés supplémentaires mais en nuits sans sommeil à cause de la chaleur, en douches écourtées, en salaires bloqués alors que les factures explosent. Pour Ana Fernández, l’andalousisme dont se réclame Adelante n’est pas un drapeau folklorique mais un « droit à ne pas être une colonie intérieure », selon les termes qu’emploie la coalition pour se démarquer des « gauches centralistes » de Madrid. Cela signifie pouvoir décider, depuis l’Andalousie, ce qu’on cultive, ce qu’on exporte et ce qu’on protège, au lieu de subir un modèle agro‑touristique conçu ailleurs. Dans ses formations de quartier, elle relie la fermeture d’un centre de santé à la privatisation rampante, la xénophobie alimentée par Vox aux conditions de travail des saisonniers migrants, et la sécheresse aux choix politiques de la Junta sur l’irrigation et les puits illégaux. Le soir, lorsqu’elle revient de tournée, Ana Fernández fait ses comptes : combien de portes ouvertes, combien de conversations, combien de promesses de vote ? Les chiffres sont modestes, loin des grandes courbes des instituts de sondage, mais ils incarnent une autre manière de faire de la politique dans une région où la défiance envers les partis est massive. À l’heure où la droite revendique l’Andalousie comme sa vitrine et où l’extrême droite tente de capter la colère du monde rural, Ana et les siens parient sur une autre équation : que le récit de la sécheresse et des inondations, des serres et des quartiers, des puits illégaux et des loyers impayés, puisse se transformer en forces organisées. Que la question andalouse – qui décide de l’eau, de la terre et des services publics – soit posée depuis les seuils des appartements, et pas seulement dans l’hémicycle régional. Teresa Rodríguez, porte-parole de Por Andalucía Du côté de Por Andalucía, né d’une scission du mouvement Podemos, ce sont moins des figures individuelles que des visages collectifs qui occupent le terrain. Dans les vidéos et les messages de campagne, on voit des militantes devant les marchés, les centres de santé, les files d’attente des services sociaux ou les villages frappés par la sécheresse, parler d’augmentation des loyers, de fermeture de cabinets médicaux, de factures d’eau qui explosent et de boulots précaires. La scène est toujours la même : une table pliante, quelques tracts, parfois des cagettes de produits locaux, et ces phrases simples qui relient les points – la coupure d’eau, la privatisation, la chaleur, le salaire qui ne suffit plus. Là où d’autres forces misent sur les leaders ou les polémiques médiatiques, Por Andalucía tente de construire un “nous” très concret, à partir de ces femmes qui, entre un passage au marché et un rendez‑vous chez le médecin, font le lien entre services publics démantelés, crise hydrique et fin de mois impossibles. Victor Llanes Actualisation Vainqueur du scrutin avec 41,6 % des voix, le Parti populaire (droite) échoue à conserver la majorité absolue au sein du Parlement d’Andalousie (53 sièges sur 155) et devra composer avec le parti d’extrême droite Vox (13,82 % des voix, 15 sièges). Vox se présente comme défenseur des agriculteurs, éleveurs et chasseurs, en s’opposant aux restrictions environnementales sur l’usage de l’eau, les pesticides ou les engrais, qu’il qualifie d’obstacles bureaucratiques. Le parti s’oppose aux mesures de protection de la biodiversité et aux limitations d’irrigation lorsqu’elles sont justifiées par la sécheresse ou la protection des aquifères, en les présentant comme des diktats des « écologistes radicaux » et de Bruxelles. Le PSOE enregistre son plus mauvais score jamais réalisé en Andalousie (22,71 % des voix, 28 sièges). Plus à gauche, Por Andalucía, né d’une scission du mouvement Podemos, se maintient avec 6,31 % des voix (5 sièges). Seule et maigre consolation d’une élection marquée très à droite, Adelante Andalucía, né en 2018 comme coalition de la gauche andalouse, qui s’est ensuite transformé en parti andalouciste, écosocialiste et féministe après sa rupture avec Podemos et les directions madrilènes, gagne 6 sièges au Parlement d’Andalousie (de 2 à 8), avec 9,62 % des voix. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

La soif des machines, l’abandon des peuples. Data centers, IA, sécheresse en Somalie

La soif des machines, l’abandon des peuples. Data centers, IA, sécheresse en Somalie

Photo Jack Denton / AP Farhia, quatre ans, qui souffre de malnutrition aiguë sévère, regarde par la fenêtre d'un hôpital à Qardho, Puntland, en Somalie, le17 avril 2026. Une sécheresse « mortelle » s’abat de nouveau sur la Somalie. Près de 6,5 millions de personnes sont déjà confrontées à des niveaux de faim classés « crise » ou pire. Parmi elles, environ 1,8 million d’enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë en 2026. Des lotissements de Virginie aux plaines desséchées de Somalie, un même fil se tend : celui d’un système prêt à brûler toujours plus d’électricité et d’eau pour nourrir l’intelligence artificielle, mais incapable de garantir l’essentiel à des millions d’êtres humains. Tandis que des habitants des États‑Unis se dressent contre l’invasion des data centers, accusés de siphonner leurs ressources et de défigurer leurs paysages, la sécheresse plonge de nouveau la Somalie au bord de la famine, dans l’indifférence budgétaire des puissances riches. Comment relier ces colères locales et ces détresses lointaines ? Ça commence à bien faire. Aux États-Unis, des faubourgs tranquilles de Virginie aux lotissements du Wisconsin, des vergers d’Oklahoma aux déserts du Nevada, une même phrase remonte des réunions municipales et des pancartes bricolées : « pas de data center dans mon jardin ». Les immenses hangars sans fenêtres qui abritent les serveurs de l’intelligence artificielle étaient censés rester en arrière‑plan, invisibles derrière les interfaces chatoyantes des logiciels. Les voilà soudain au centre de la bataille politique, accusés de siphonner l’électricité, de pomper l’eau, d’enlaidir les paysages – et de faire exploser les factures des habitants. Car la carte de la nouvelle ruée vers l’IA ressemble de plus en plus à une carte des colères locales. En Virginie, « capitale mondiale des data centers », la contestation est devenue quotidienne : réunions publiques surchauffées dans le comté de Prince William, mobilisation à Ashburn et dans le Loudoun County, projets repoussés, voire annulés, face aux recours et à la pression des riverains. Là comme ailleurs, on dénonce la prolifération des lignes à haute tension au-dessus des maisons, le ronflement permanent des ventilateurs, les générateurs diesel alignés par centaines, prêts à se déclencher au moindre pic de demande. À force de voir leur territoire transformé en multiprise géante pour les serveurs, les habitants n’acceptent plus que les besoins supposés de l’IA pèsent davantage que leur droit à respirer, dormir, cultiver, habiter. xxx Rachel Ellis, l'une des directrices de la Coalition pour la protection du comté de Prince William, brandit une pancarte dénonçant la prolifération des centres de données, sous le regard d'Angela Klein, co-présidente de l'Association civique de Brentsville et des environs, le 9 septembre 2025. Photo Sébastien Kraft / InsideNoVa Et la colère ne se limite plus à la Virginie. Dans le Wisconsin, des habitant·es ont utilisé un référendum local pour bloquer un projet de centre de données d’IA ; à Independence, dans le Missouri, des conseillers municipaux favorables à un projet ont été battus après une campagne centrée sur ce sujet. À Boulder City, dans le Nevada, ou à Sand Springs, en Oklahoma, des centaines de personnes se pressent aux réunions de quartier, pancartes à la main, pour refuser que leurs terres agricoles soient annexées et livrées à des entrepôts climatisés où l’eau potable sert à refroidir des puces plutôt qu’à irriguer des champs. Des scènes similaires se répètent en Pennsylvanie, en Arizona, dans le Maryland : chaque nouvel entrepôt de serveurs devient un motif de mobilisation, un révélateur de méfiance envers les promesses de « progrès » portées par les géants du numérique. Ce qui frappe, c’est que cette révolte brouille les lignes de fracture habituelles. Dans une Amérique archi‑polarisée, les protestations contre les data centers fédèrent des électeurs républicains ruraux, des démocrates urbains, des militants écologistes, des riverains sans étiquette politique dont le seul point commun est de vivre à côté d’un chantier ou d’une ligne à haute tension. Des sénateurs comme Bernie Sanders appellent à un moratoire national sur les nouveaux data centers, tandis que des élus républicains réclament des garde‑fous environnementaux et dénoncent le chantage exercé par les grandes plateformes qui conditionneraient leurs investissements à des allègements fiscaux. Des organisations de défense des droits civiques comme la National Association for the Advancement of Colored People (1) s’en mêlent, soulignant que ces « data centers sales » se concentrent souvent près de communautés pauvres et noires, déjà surexposées à la pollution et aux risques climatiques. Le 26 mars dernier, le sénateur Bernie Sanders et la députée Alexandria Ocasio-Cortez ont annoncé le dépôt d'un projet de loi visant à interdire la construction de nouveaux centres de données pour l'intelligence artificielle, que Bernie Sanders a qualifiée de « menace littéralement existentielle pour l'existence de l'espèce humaine ». Photo J. Scott Applewhite/AP En toile de fond, un même paradoxe alimente le ressentiment. D’un côté, la Maison‑Blanche et les grandes entreprises justifient l’accélération de ces chantiers au nom de la « course à l’IA » face à la Chine, présentée comme une nouvelle compétition existentielle où chaque serveur compterait. De l’autre, ce sont les habitants qui voient grimper leurs factures d’électricité, les agriculteurs qui s’inquiètent pour leurs puits, les collectivités qui doivent financer l’extension des réseaux et des routes pour desservir des infrastructures qui n’apportent que quelques dizaines d’emplois locaux une fois construites. Selon plusieurs estimations, la fronde locale aurait déjà contribué à retarder ou bloquer pour plus de cent milliards de dollars de projets, obligeant les opérateurs et les pouvoirs publics à reconnaître que la « transition numérique » ne peut plus se faire contre les territoires qui en supportent le poids. Dans les slogans qui fleurissent au bord des routes – « Grow tomatoes, not data centers », « Nos nappes ne sont pas des climatiseurs », « Stop dirty data » – ce n’est pas seulement le rejet d’un voisin encombrant qui s’exprime, mais la critique d’un modèle entier de développement : un monde capable de mobiliser des milliards pour alimenter des modèles de langage, mais qui rechigne à investir la même énergie pour préserver les sols, l’eau, le climat et les vies humaines. Un data center dans le comté de Prince William. Photo Roger Snyder Data centers et réchauffement climatique Si les habitants s’inquiètent pour leur facture d’électricité ou le niveau de leur puits, c’est aussi parce qu’intuitivement ils sentent que quelque chose cloche à une autre échelle : celle du climat. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les data centers représentent déjà autour de 1,5% de la consommation mondiale d’électricité, et cette part pourrait plus que doubler d’ici 2030 à mesure que l’IA dite « générative » déploie toujours plus de serveurs et de cartes accélératrices. Derrière chaque requête anodine, derrière chaque image produite par une machine, ce sont des centrales à gaz ou à charbon qui continuent, très concrètement, à brûler. Les projections deviennent proprement vertigineuses : des analyses reprises par l’AIE et par des think tanks comme le Shift Project estiment que la consommation électrique mondiale des data centers pourrait atteindre entre 945 et 1 500 TWh à l’horizon 2030, soit l’équivalent de la consommation actuelle d’un pays comme le Japon, voire davantage. Si rien n’est encadré, les seuls centres de données pourraient peser jusqu’à 12% de la demande d’électricité aux États‑Unis, rendant inatteignables les trajectoires « net zéro » que les mêmes gouvernements affichent dans leurs discours. Autrement dit, l’IA, présentée comme outil au service de la transition écologique, risque de mordre la main qui la nourrit en tirant à la hausse les émissions qu’elle prétend aider à réduire. L’expansion massive des data centers liés à l’IA provoque déjà pénuries d’eau et tensions électriques aux États-Unis. Enquête sur un modèle vorace, ses impacts sanitaires et environnementaux, et l’aveuglement des géants du numérique. Publié en novembre 2025. Lire ICI Les chiffres américains donnent une idée du dérapage en cours. En 2024, les data centers des États‑Unis ont consommé autour de 180 TWh d’électricité, soit plus de 4% de la consommation nationale – l’équivalent de la demande annuelle d’un pays comme le Pakistan – et cette consommation pourrait plus que doubler pour atteindre 400 TWh ou davantage en 2030. Une étude coordonnée par des chercheurs de Cornell estime que, à ce rythme, la seule croissance des serveurs d’IA pourrait ajouter chaque année entre 24 et 44 millions de tonnes de CO₂, soit l’équivalent de 5 à 10 millions de voitures supplémentaires sur les routes américaines. Même en supposant que chaque kilowattheure devienne progressivement « plus propre », la réalité est brutale : si la demande d’IA grimpe plus vite que la décarbonation des réseaux, les émissions globales repartent à la hausse. À cette empreinte carbone s’ajoute une soif d’eau largement sous‑estimée. Le refroidissement des serveurs nécessite d’énormes volumes, directement sur les sites ou indirectement via les centrales électriques qui les alimentent. Pour les seuls États‑Unis, on estime que les data centers ont consommé directement de l’ordre de 60 à 70 milliards de litres d’eau en 2023, tandis que leur consommation électrique a entraîné, en amont, près de 800 milliards de litres d’eau utilisés par les centrales. Les projections pour le seul boom de l’IA sont tout aussi alarmantes : d’ici 2030, les serveurs dédiés à l’IA pourraient pomper entre 730 et 1 100 millions de mètres cubes d’eau par an, soit l’équivalent de la consommation domestique de 6 à 10 millions d’Américains. Le plus cynique est que deux tiers des nouveaux data centers construits aux États‑Unis depuis 2022 le sont dans des régions déjà en stress hydrique, où l’eau manque pour l’agriculture et les usages domestiques. Ce choix de localisation – dicté par les prix du foncier, la fiscalité et la facilité de raccordement au réseau – revient à ajouter la pression du cloud sur des territoires qui n’arrivent déjà plus à gérer la sécheresse. En Europe comme aux États‑Unis, les autorités commencent à peine à reconnaître que, sans planification stricte, la croissance des data centers n’est pas seulement un problème d’« optimisation énergétique », mais une menace directe pour la disponibilité de l’eau, les engagements climatiques et la justice environnementale. Des chercheurs tracent des pistes de réduction (meilleure efficacité, implantation dans des régions moins vulnérables, accélération massive des renouvelables) et montrent qu’il serait possible de diviser par deux ou plus l’empreinte carbone et hydrique des infrastructures d’IA en combinant ces leviers. Mais ils insistent sur un point que les industriels se gardent de répéter : même dans les scénarios les plus optimistes, il resterait des dizaines de millions de tonnes de CO₂ résiduelles et des besoins d’eau colossaux, qui ne disparaîtront pas par magie grâce à quelques promesses de « compensation ». La seule question honnête devient alors : de combien d’IA avons‑nous vraiment besoin, et qui décide des usages qui justifieraient de brûler autant d’énergie et d’eau ? Abdi Ahmed Farah se tient parmi les carcasses de ses chèvres, mortes de faim à Usgure, Puntland, en Somalie, le 15 avril 2026. Photo Jack Denton / AP Somalie : sécheresse sans secours Pendant que les data centers américains se disputent des mégawatts et des nappes phréatiques, à plusieurs milliers de kilomètres de là, en Somalie, la sécheresse a déjà tout emporté. Un reportage du journaliste somalien Omar Faruk, publié hier par Associated Press (ICI) plante d’emblée le décor : dans le Puntland, au nord du pays, Abdi Ahmed Farah, 70 ans, regarde un terrain vide où paissaient autrefois ses chèvres. « Il n’a pas plu régulièrement depuis trois ans, chose qu’il n’aurait jamais cru possible », écrit Omar Faruk, décrivant un vieil homme qui a vu disparaître, saison après saison, presque toutes ses bêtes. Loin des serveurs climatisés, c’est le sol lui‑même qui s’est arrêté de fonctionner. Plus au sud, son reportage suit des familles qui n’ont plus rien d’autre à boire qu’une eau de pluie souillée, récupérée dans des flaques boueuses après un orage isolé. À force de creuser, les puits se sont vidés ; des enfants tombent malades après avoir bu cette eau sale, mais il n’y a pas d’alternative. Sur la route de Kismayo, des mères avancent avec leurs enfants sur le dos, parfois après plusieurs jours de marche sous un soleil écrasant, pour atteindre des camps de déplacés où les distributions de nourriture ont déjà été réduites faute de financements. Car c’est bien une sécheresse « mortelle » qui s’abat de nouveau sur la Somalie. Quatre, puis cinq saisons des pluies ratées ont asséché les sols, décimé les troupeaux, fait monter les prix des denrées à des niveaux inaccessibles. Selon les dernières analyses conjointes du gouvernement somalien et des agences de l’ONU, près de 6,5 millions de personnes (plus d’un tiers de la population) sont déjà confrontées à des niveaux de faim classés « crise » ou pire. Parmi elles, environ 1,8 million d’enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë en 2026, dont près d’un demi‑million dans une forme sévère qui engage leur survie à court terme. Dans certaines régions agro‑pastorales autour de Bay, les experts de l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification, outil international de référence qui classe la gravité de l’insécurité alimentaire) estiment que le seuil technique de la famine pourrait être franchi dès cet été si les pluies échouent encore et si l’aide ne se rétablit pas rapidement. Une mère regarde sa fille, qui souffre de malnutrition aiguë sévère, dans un centre de stabilisation d'un hôpital en Somalie, vendredi 17 avril 2026. Photo Jack Denton /AP Le plus glaçant est que cette catastrophe annoncée se déroule quasi sans témoins, et presque sans secours. Le reportage insiste : « la Somalie est de nouveau dans une sécheresse meurtrière, mais cette fois‑ci, la plupart de l’aide humanitaire n’est pas au rendez‑vous ». Après la famine de 2011, qui avait tué environ 260 000 personnes, la mobilisation internationale avait permis d’éviter, en 2022, que le pire ne se reproduise à la même échelle ; aujourd’hui, le robinet s’est refermé. Le plan de réponse humanitaire pour la Somalie n’est financé qu’à une fraction de ce qui serait nécessaire, obligeant les ONG et les agences de l’ONU à fermer des points d’eau, à réduire les rations alimentaires, à suspendre des programmes de nutrition pour les enfants et les mères. « La réduction de l’aide américaine plonge la Somalie dans une nouvelle sécheresse meurtrière », résume Associated Press. Dans ce télescopage entre coupes budgétaires au Nord et enfants affamés au Sud, on mesure à quel point la catastrophe n’a rien de « naturel ». Ce que John Steinbeck aurait pu écrire après la suppression par Donald Trump de l'aide humanitaire américaine. "Nous accusons : Donald Trump, criminel contre l'humanité", publié le 20 décembre 2025. Lire ICI Dans un camp du Gedo, un responsable humanitaire interrogé par une autre organisation décrit « un silence qui n’a rien de paisible, un silence de fatigue extrême ». Les familles arrivent après plusieurs jours de marche, épuisées, souvent sans même une marmite pour cuisiner ; une jeune mère raconte qu’elle n’a plus rien à donner à son fils sévèrement malnutri, « pas même de quoi le faire boire », et qu’elle se demande s’ils « sont encore considérés comme des êtres humains ». Les équipes de Save the Children parlent de « trahison des enfants les plus vulnérables du monde » : dans certaines régions, plus de 90% des familles déclarent n’avoir qu’un seul repas par jour, ou moins, au moment même où l’aide alimentaire a été divisée par trois en quelques mois. Ce qui relie Abdi Ahmed Farah et ses chèvres mortes aux habitants de Virginie excédés par les data centers, ce n’est pas une relation simple de cause à effet, mais la cohérence d’un même système. D’un côté, des infrastructures énergivores présentées comme inéluctables, soutenues à coups de milliards et installées au pas de charge au nom d’une « révolution » technologique. De l’autre, une population prise en étau entre la sécheresse, les conflits et l’abandon international, à qui l’on explique que les caisses sont vides. Entre les deux, une atmosphère qui chauffe, des pluies qui changent de rythme, des récoltes qui se perdent. Ce n’est pas la faute d’un data center particulier si la Somalie est au bord de la famine ; mais c’est bien le produit d’un modèle qui juge normal de suralimenter l’intelligence des machines pendant qu’il laisse des millions d’êtres humains affronter, presque seuls, les conséquences les plus brutales du réchauffement. Qui a droit à l’eau, à l’électricité, à la vie ? Des assemblées municipales surchauffées en Virginie aux plaines desséchées du Puntland en Somalie, ce sont les contours d’un même monde qui se dessinent. D’un côté, des communautés qui refusent de voir leurs paysages, leurs nappes phréatiques et leurs factures d’électricité sacrifiés à la frénésie des data centers et à la « course à l’IA » ; de l’autre, des familles somaliennes qui marchent pendant des jours vers des camps où l’aide humanitaire n’arrive plus, alors que la sécheresse emporte leurs troupeaux et la santé de leurs enfants. Entre ces deux scènes, il n’y a pas qu’un océan : il y a une architecture politique, financière, énergétique qui décide qui a droit à l’eau et à l’électricité – et pour quoi faire. Alimenter des serveurs pour générer des images et des textes à l’infini semble aller de soi ; financer des systèmes de santé, des stocks alimentaires, des réseaux d’eau pour les pays en première ligne du réchauffement devient soudain un luxe, soumis aux caprices budgétaires et aux humeurs géopolitiques. Ce que disent, chacune à leur manière, les protestations américaines contre les data centers et les files silencieuses de déplacés somaliens, c’est qu’il ne s’agit plus seulement de « réguler l’IA » comme un gadget de plus, mais de reprendre la main sur ce à quoi nous voulons collectivement consacrer notre puissance énergétique et matérielle. Le choix n’est pas abstrait : il se lit dans le tracé d’une ligne à haute tension à Prince William County, dans l’implantation d’un centre de données dans un désert déjà assoiffé, dans la fermeture d’un point d’eau dans un camp près de Kismayo. À l’heure où l’on invoque l’intelligence artificielle comme solution à tous les problèmes, il est temps de poser une question beaucoup plus simple : de quelle intelligence parlons‑nous, si elle s’accommode aussi facilement de territoires épuisés et de corps affamés ? Tant que les serveurs de l’IA pourront consommer sans compter pendant que des millions de personnes affrontent presque seules les sécheresses qu’alimentent nos émissions, la promesse d’un avenir « augmenté » relèvera surtout de la mauvaise blague. Là aussi, ça commence à bien faire. Dominique Vernis (1). La National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) est la plus ancienne grande organisation de défense des droits civiques aux États‑Unis, fondée en 1909 pour lutter contre le lynchage, la ségrégation et la discrimination raciale. Aujourd’hui, elle se définit comme une plateforme pour l’activisme de terrain pour les droits civiques et la justice sociale, avec un réseau de sections locales qui agissent sur le vote, l’éducation, l’emploi, le logement, mais aussi l’environnement et le climat. Dans le contexte des data centers, la NAACP s’est positionnée explicitement sur le terrain de la justice environnementale. Elle a lancé la campagne « Stop Dirty Data Centers », en travaillant avec des communautés de plusieurs États (Alabama, Indiana, Maryland, Mississippi, Tennessee) menacées par des projets de centres de données près de quartiers noirs et populaires. En 2025–2026, elle a organisé un sommet national « Stop Dirty Data » et publié un guide de recommandations pour protéger les communautés qui sont en première ligne, demandant notamment des moratoires locaux si la transparence et les garanties sanitaires ne sont pas au rendez‑vous, ainsi que de vrais accords de bénéfices pour les habitants. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Flagrant délire #08. L'Homme Nuit

Flagrant délire #08. L'Homme Nuit

Faut-il avoir dix ans pour oser se perdre dans la nuit ? Dans cette nouvelle chronique sauvage, l’Homme Nuit revient hanter les lisières de l’enfance et raviver nos paysages obscurs. Entre Rimbaud, Novalis, Siri Hustvedt et les visions charbonneuses d’un jardin du Nord, Isabelle Françaix convoque l’école buissonnière du rêve, ce dérèglement des sens où l’imaginaire défait la résignation. Là, au bord des cimetières et des forêts, une lucidité sauvage apprend à se faire voyante, à rompre le flux docile du réel pour rouvrir un trou dans l’obscur, où désir, peur et poésie se tiennent serrés. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : FLAGRANT DÉLIRE #08. Chronique sauvage de l’œil et du langage Texte et Dessins Isabelle Françaix À dix ans, je m’échappais toutes les nuits dans le même rêve, haletante. Je sautais hors du lit, traversais à pas de louve la salle à manger qui me tenait lieu de chambre, rejoignais la cuisine et poussais la porte du jardin au bout d’un corridor. Le vent s’engouffrait sous ma chemise de nuit et gonflait ma chevelure qui crépitait comme un feu de broussailles. Je savais qu’ensuite la lune étincellerait entre deux nuages pour éclairer un visage familier, à moitié caché dans l’ombre d’un grand chapeau. L’Homme Nuit m’attendait du haut de son mystère. Il veillait, sous les tôles ondulées de la remise à charbon, à l’entrée du jardin. Des arbres squelettiques dansaient derrière lui, dans une brume à odeur de vase. Je devais me hâter pour bondir vers la forêt qu’indiquait son œil droit. Le gauche avait disparu dans l’obscurité. J’y devinais toute l’angoisse d’un être qui connaissait la violence et l’usure. Il m’encourageait à fuir. J’avais confiance en la douceur obstinée de son silence. Sa présence énigmatique m’exaltait. D’un geste de la main, désignant l’inconnu, il en appelait à la source tournoyante de toutes mes audaces. Je ne devais plus réfléchir mais partir, aussi impudente que surprise ! D’instinct, j’aimais son étrangeté qui fendait la gangue des apparences. Nous partagions une lucidité sauvage. Je bousculais de mes choix et de mes révoltes, après ses visites, un destin plus ou moins tracé par mes parents, même si je les aimais : sacrifice, travail, obligations, tristesse, maladie, regrets, frustrations, souffrances… Je n’avais pas encore lu la lettre du 15 mai 1871 de Rimbaud à Paul Demeny, mais je pressentais sans avoir les mots que « Je est un autre » et qu’il me fallait découvrir en moi l’immensité des possibles. Le poète avait l’insolence de ses 17 ans, leur intensité inassouvie, ce désir de sentir plutôt que d’apaiser, qu’il n’est jamais inutile de relire : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver : cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; […] — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse […] Je dis qu’il faut être voyant, se faire VOYANT. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. » [1] Pourquoi parlait-il donc de « poisons », me demandai-je au même âge que le sien quand il écrivit ce cri de délivrance ? J’y voyais plutôt, et y vois toujours, l’antidote à la résignation. On ne peut pas vivre sans se frotter à son imaginaire ! On ne peut davantage vibrer sans expérimenter la peur à l’écart des chemins balisés de tranquillisants. L’Homme Nuit n’est pas revenu dans mes rêves d’adulte mais il garde férocement les abords de mes paysages obscurs. Sommes-nous lui et moi sans feu ni lieu depuis que j’ai quitté le Nord de la France, poussant la grille au fond du jardin, enjambant les rails de chemin de fer, me faufilant sous les buissons du cimetière, chevauchant les pierres tombales et courant dans les champs de betteraves vers les premiers arbres d’une forêt immense aux abords de villes enchevêtrées ? Pouvoir m’y perdre m’a ouvert la possibilité de vraies rencontres avec l’Autre, cet inquiétant Inconnu. À dix ans, tout est question. Le vide d’où nous avons surgi nous affecte encore : tout peut en naître et nous sommes naturellement prêts à nous en émerveiller sans nier notre effroi. Personne ne nous a encore appris à ne pas voir. Je retrouve cette fulgurance intuitive dans l’œil cerné de l’Homme Nuit, que j’ai dessiné vingt ans après notre rencontre onirique. L’imprévisible y brûle d’être vécu, « en arrière, en ce lieu brut et sans voix qui existe au-delà des rêves inarticulés de la vie quotidienne, où on ne peut demander à se rendre mais seulement à être emmené ». C’est ce désir passionné de sentir, d’être ému·e et transporté·e, cette errance « aux alentours de l’inexprimable » tels que les décrit l’écrivaine américaine Siri Hustvedt dans son premier roman, Les yeux bandés [2], dont nous avons besoin pour nous incarner et briser les miroirs aux alouettes. Iris, jeune étudiante en littérature à l’Université de Columbia, y oscille entre le jour et la nuit, brouillant les frontières de son identité au fil d’étranges rencontres qui ébranlent ses certitudes. Si la puissance trouble d’un récit initiatique ne date pas d’hier, son invocation est toujours révélatrice. Comme Iris, nous jeter corps et âme dans l’ambiguïté de notre existence éclairerait de l’intérieur notre propre expérience en multipliant nos perspectives. Notre créativité nous étonnerait, quels que soient notre condition, notre nationalité ou notre genre. « Le monde doit être romantisé, écrivait le poète, philosophe et mystique allemand Novalis à la fin du XVIIIe siècle. C’est ainsi que l’on retrouvera le sens originel. » [3] Soyons lyriques, romantiques, passionné·e·s ! Osons interrompre le flux continu de directives et d’informations en temps réel. Tournons-nous vers la nuit, nos rêves, nos cauchemars, nos désirs et nos songes. Interrogeons ce que nous ignorons de nous-mêmes et de l’autre. L’Homme Nuit est mon école buissonnière, mon esprit de révolte, ma souche de résistance, ma puissance amoureuse, mon irréductible singularité, ma solitude, mon regard et ma langue. Mais il n’est également rien de tout cela, à la fois en deçà et au-delà. Un « trou dans l’obscur » [4], comme l’écrivait Victor Hugo à propos de la lune lorsqu’il la découvrit pour la première fois à travers un télescope, poursuivant avec émerveillement quelques pages plus tard : « Si rien avait une forme, ce serait cela. » [5] N’est-ce pas un début ? Isabelle Françaix 12 mai 2026 (Autoportrait. Dessin retenu pour illustrer une partition des Éditions Symétrie, Lyon, dans les années 2000) [1] RIMBAUD, Arthur, 1929, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871. Texte établi par Roger Gilbert-Lecomte. Paris : Éditions des Cahiers Libres, pp.51-63. Réédité aux éditions Lurlure, à Caen, en 2021 : ISBN 979-1-09599-731-3. [2] HUSTVEDT, Siri, [1992], 1999, Les Yeux bandés, traduction de Christine Lebœuf. Arles : Actes Sud/Babel. ISBN 978-2-74270-712-6 [3] NOVALIS (1772-1801), 2002, Le monde doit être romantisé. Traduit de l’allemand par Olivier Schefer. Paris : Éditions Allia. ISBN 979-10-304-1647-3 [4] HUGO, Victor, [1863], 2012, Le promontoire du songe. Paris : Gallimard, L’Imaginaire, p.18. « J’eus une espèce de désappointement. Une espèce de trou dans l’obscur, voilà ce que j’avais devant les yeux : j’étais comme un homme à qui l’on dirait : regardez, et qui verrait l’intérieur d’une bouteille à l’encre. Ma prunelle n’eut d’autre perception que quelque chose comme une brusque arrivée de ténèbres. Toute ma sensation fut celle que donne à l’œil dans une nuit profonde la plénitude du noir. » [5] Ibid., p.20 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Thierry Malandain, portrait sensible

Thierry Malandain, portrait sensible

Thierry Malandain en répétition avec les interprètes du Centre chorégraphique national - Ballet Biarritz. Photogramme du film de Raphaël Gianelli-Meriano. À l’heure de transmettre les rênes du Ballet Biarritz qu’il a fondé, Thierry Malandain se dévoile dans un documentaire aussi intime qu’artistique. Entre répétitions, souvenirs et confidences, Raphaël Gianelli‑Meriano esquisse le portrait sensible d’un créateur habité par la danse, la transmission et une émotion longtemps tenue à distance. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Sa réalisation a demandé trois ans : Malandain, quand l’amour prend corps. En 70 minutes (pour la version intégrale), Raphaël Gianelli‑Meriano signe un ciné-portrait de Thierry Malandain, choréauteur d’une cinquantaine d’œuvres de style classique et néoclassique au moment où celui-ci, à 66 ans, s'apprête à se retirer du Ballet biarrot qui porte son nom. Il passera alors le relais à Martin Harriague, un de ses anciens danseurs devenu chorégraphe, nommé par le ministère de la Culture, les autorités locales et le conseil d'administration du ballet à la direction du Centre chorégraphique national – Ballet Biarritz, créé en 1998 par Malandain. Le documentaire revient sur certains faits marquants de sa vie de danseur - et de sa vie tout court d’homme réservé, mais avec une sensibilité à fleur de peau. Une séquence émotion casse l'ambiance et le cours tranquille du récit lorsque Malandain révèle une part d'ombre, un stigmate, pour ne pas dire un secret de famille. Il évoque sa sœur Fabienne qui fut victime d'une méningite et devint le centre d'intérêt et objet de rivalité de la fratrie. Il livre ses réflexions sur la création et sur l'art, définit simplement la danse comme « une façon d'être au monde », sort de derrière les fagots des photos de lui, jeune danseur qui, après s'être fracturé le ménisque de la jambe gauche, bondissait sur scène comme si de rien n'était. Il évoque ses débuts comme chorégraphe en 1976 et la naissance de sa première compagnie, en 1986, à Nancy, avec l'ami fidèle Richard Coudray, son actuel maître de ballet. Ce passionné d'histoire de la danse déniche la carte de visite de la ballerine du temps jadis Léontine Beaugrand qui remerciait Théodore de Banville pour ses écrits élogieux sur elle. Dans son discours d'entrée à l'Académie des Beaux-Arts, où il a été élu le 24 avril 2019 comme premier membre de la nouvelle section de chorégraphie, il rend grâce à ses membres d'avoir accueilli Terpsichore sous l'auguste coupole. Comme il se doit dans tout documentaire consacré à la danse, nombre de scènes montrent le chorégraphe au travail, préparant avec son maître de ballet et les danseurs de sa compagnie la nouvelle création au programme, Chambre d'amour (2025) ou révisant une des pièces à succès du répertoire, Les Saisons (2023). Malandain confie à son interlocuteur ce qu'est pour lui le danseur idéal. Il prend pour exemple Hugo Layer, qui « n'a pas peur de dépasser les limites » et que, de ce fait, il distribue dans les premiers rôles. Du coup, celui-ci a droit à une longue variation suivie d'un changement de costume en coulisse. Hugo Layer est un peu pour Thierry Malandain ce que représentait Jorge Donn, danseur fétiche de Béjart, pour ce dernier. La danseuse Claire Lonchampt, magnifique étoile féminine du Ballet depuis 2011, se souvient de son entrée à l'École de danse de l'Opéra de Paris à l'âge de 9 ans et demi. Parlant de son travail au sein de la compagnie Malandain et de son métier, elle rappelle l'usage quotidien de la barre depuis sa tendre enfance. Dans une autre séquence choc, alors que le chorégraphe s'applique à rectifier les détails et les défauts repérés par lui, inscrits sur son cahier de notes, celui-ci s’emporte soudain, laissant les danseurs médusés. Il se reprend vite mais demeure lui-même remué de s'être de la sorte montré soupe au lait, découragé sans doute par le travail à accomplir pour parfaire l’œuvre avant sa représentation à l’auditorium Atalaya de l'ancienne gare du midi. Le film a reçu un accueil enthousiaste lors de sa présentation parisienne, au Christine cinéma-club. Sa réussite tient pour beaucoup au soin apporté par une équipe de collaborateurs relativement réduite : le réalisateur et Michel Jakobi à l'image, Pascal Roque au son, Pascaline Aumond au montage. Raphaël Gianelli‑Meriano a pu s'immerger dans le quotidien des danseurs et recueillir, in situ et à son domicile, les propos du chorégraphe, le cas échéant avec les moyens du bord : des caméras en basse résolution, avec des cadres allant du 16/9 au 9/16 ou HEIC de son smartphone, en passant par le 4/3 de la vidéo légère. Le travail de montage remarquable enchaîne subtilement des prises de vues diverses, en studio, au théâtre, dans les loges, les couloirs, les coulisses. Sans parler des solos et duos de danse captés en extérieur, à l'air libre, au bord de l'océan. Nicolas Villodre Le documentaire de Raphaël Gianelli‑Meriano est disponible jusqu’à la fin de 2026 sur la plateforme de france.tv dans sa version courte (52 minutes), ICI Prochaines projections du film en version longue (70 minutes) : - au cinéma de Boulazac, le 21 Juin 2026, en clôture du festival Danse et Cinéma de Périgueux - au cinéma Le Royal de Biarritz, en septembre 2026, dans le cadre du Temps d’aimer la danse - à Paris, en septembre 2026, lors des représentations du Ballet Malandain au Théâtre des Champs-Élysées - au cinéma Les Arcades de Cannes, le 28 novembre 2026 à 10h30, au festival de danse de Cannes. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Lorenzaccio / David Bobée : le bras mort et la conscience vive

Lorenzaccio / David Bobée : le bras mort et la conscience vive

Lorenzaccio, mise en scène de David Bobée, en répétition. Photo Frédéric Iovino George Sand, Alfred de Musset, David Bobée : à trois, ils font de Lorenzaccio bien plus qu’un classique romantique revisité, vu en avant-première. En tressant la Conspiration en 1537 de George Sand au texte de Musset, le metteur en scène et directeur du Théâtre du Nord rétablit la part oubliée de l’autrice, déplace le centre de gravité vers le peuple et les forces politiques, et interroge frontalement notre présent : que peut un acte individuel face à la lâcheté collective et à la montée des tyrannies ? les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : « En refusant la popularité, je suis plus franc et plus brave que vous. Allez, pour faire une conspiration, il ne faut que deux choses : un homme et un poignard. » Lorenzaccio (Acte II, scène 3) C’est un Lorenzaccio inédit que David Bobée a choisi de composer et de montrer sur la grande scène du Théâtre du Nord. Ce Lorenzaccio-là s’inscrit dans notre présent, ce monde où les tyrans poussent dru sur tous les continents. Des dictatures où la question du tyrannicide redevient, pour certains, d’actualité, à mi‑voix, ou spectaculairement, comme l’ont montré les tentatives d’attentat contre Trump. Supprimer l’oppresseur pour en finir avec l’oppression ? Que le plateau de ce théâtre soit ouvert à tous les vents de nos problèmes sociétaux et qu’il devienne chambre d’écho artistique de luttes émancipatrices, rien d’étonnant : c’est la « ligne éditoriale » que David Bobée a souhaité impulser, dès sa nomination en 2021 à la tête de ce Centre dramatique national : « Je veux un théâtre qui soit à l’image de notre époque : pluriel, divers, mélangé, indiscipliné. » Ce désir, dont on peut suivre l’accomplissement au fil des saisons qu’il propose, offre une scène ouverte aux débats, à la diversité des voix et aux urgences du temps présent. Lorenzaccio n’arrive pas par hasard. Comme il nous le disait en janvier dernier (ICI), David Bobée explique avoir choisi de le monter au moment de l’entre‑deux‑tours des dernières législatives, alors qu’il voyait nombre de ses contemporains, notamment dans le milieu culturel, s’indigner publiquement de la perspective d’une accession du Rassemblement national au pouvoir, tout en n’ayant, selon lui, rien fait en amont – ni changé grand‑chose après le barrage du front républicain. Cette incohérence entre les mots et les actes, dans un contexte où le risque de tyrannie lui paraît toujours présent, lui est apparue comme le cœur même de Lorenzaccio : « Que faire face à la tyrannie ? Celui qui pourrait agir, c’est le peuple, mais il n’a pas les moyens de se fédérer. Et lorsqu’il tente de le faire, il est violemment réprimé. C’est écrit noir sur blanc dans le texte. » La découverte d'une pièce méconnue de George Sand L’intérêt de cette pièce célébrissime, centrée sur un héros romantique emblématique, se double d’une réhabilitation posthume inédite : l’adaptation proposée par David Bobée restitue l’influence oubliée de George Sand dans l’acte créatif d’Alfred de Musset. Il existe en effet une première version de l’histoire de Lorenzo, écrite par George Sand sous le titre Une conspiration en 1537, publiée seulement en 1921 dans La Revue de Paris puis timidement rééditée, et très rarement montée (1). L’autrice s’est inspirée des Chroniques florentines de Benedetto Varchi, qui racontent l’assassinat d’Alexandre de Médicis par son cousin Lorenzino. Rédigées entre 1547 et 1557, elles circulèrent sous le manteau, car les Médicis considéraient comme un brûlot ce rappel des révolutions républicaines (1527–1538) et de l’assassinat d’Alexandre de Médicis. C’est ce texte, publié en 1721, que découvre près de deux siècles plus tard George Sand, qui va en outre exhumer de l’oubli le plaidoyer écrit par Lorenzino, Apologia pro domo sua, rédigé vers 1548 pour justifier son acte comme un tyrannicide à la Brutus. En 1833, dans une ambiance politique d’après‑Révolution de Juillet (manquée) de 1830, dite des "Trois Glorieuses", George Sand rédige sa Conspiration, une œuvre dramatique et politique. Une pièce en un acte et six tableaux, dont l’action se déroule en un seul lieu, en vingt‑quatre heures, avec treize personnages. Tout y est resserré autour du meurtre du duc de Florence par son cousin, Lorenzo de Médicis, et de la conjuration qui le prépare. Lors de leur tumultueuse liaison, Musset découvre ce texte de George Sand. Le thème de l’assassinat du tyran de Florence le séduit et l’inspire. Le manuscrit de Sand ne représente pas, pour lui, qu’un simple point de départ anecdotique. Le meurtre du duc et la figure du Lorenzo simulateur y ont pris chair. Musset y trouve la matrice sur laquelle il déploiera son imaginaire poétique. Il multiplie les personnages (une centaine) et le temps de l’action (plusieurs mois). Cette durée, essentielle pour la dramaturgie de son texte, lui permet de montrer la lente corruption de Lorenzo, le temps qu’il lui faut pour se perdre lui‑même dans son rôle de débauché, de bouffon dépravé du duc, au point de ne plus savoir s’il joue encore ou s’il est devenu ce qu’il feignait d’être. Il a plongé dans la fange pour s’en faire un masque. Mais sous le masque, y a‑t‑il encore quelqu’un d’autre ? Une dimension politique minorée chez Musset « Le XVIᵉ siècle florentin éclaire le XIXᵉ siècle des deux écrivains, et leur texte commun vient éclairer notre présent alors que les tyrans reviennent à la mode », résume David Bobée. Dans son adaptation, il nous fait découvrir une dimension politique que Musset avait minorée : « L’œuvre de George Sand présente un aspect de thriller politique, des personnages féminins plus développés et un sens du politique plus poussé que chez Musset. Il n’est pas étonnant », poursuit-il, « que cette femme de gauche, aux aspirations révolutionnaires, aille chercher un tel épisode historique du XVIᵉ siècle pour éclairer son époque. » Les titres respectifs des textes de Sand et de Musset annoncent, dès l’abord, ces thématiques différentes. Avec Une conspiration en 1537, George Sand fait référence clairement à la politique et à l’histoire. Le choix de Musset (Lorenzaccio) met plein feu sur un surnom qui révèle une identité dégradée aux yeux de toute la société florentine. Nous comprenons que l’accent est mis, pour elle, sur l’événement historique, quand l’autre s’intéresse au héros et aux quolibets qui marquent sa déchéance. « Si George Sand n’avait pas écrit sa Conspiration, jamais Musset n’aurait pu écrire ce chef‑d’œuvre. Et si je n’avais pas lu le texte de Sand, jamais je n’aurais monté Lorenzaccio », explique David Bobée, car « c’est vraiment l’alliance des deux qui m’a décidé. Sans la rigueur politique de George Sand, je serais passé à côté de cette dimension dans l’œuvre de Musset au regard de sa volonté de poète de faire de la belle littérature, écrite pour être lue dans un fauteuil. » « J’ai tressé les deux textes. Le début d’une réplique peut appartenir à Musset et sa conclusion à Sand », poursuit le metteur en scène. « C’est à la fois très malhonnête et très respectueux de l’histoire de cette œuvre et des deux textes sources pour créer une version inédite qui correspond à notre époque ». Magnifique illustration de ce qu'Aragon appelait le « mentir vrai ». Thriller politique et puissance poétique En remettant au jour l’apport de George Sand à ce chef‑d’œuvre, David Bobée puise dans les deux versants du texte : le thriller politique et la rigueur de la conduite de l’histoire chez Sand, la puissance poétique chez Musset. L’un et l’autre se renforcent ainsi mutuellement. Il garde notamment de Musset cette trouvaille géniale : le personnage de Philippe Strozzi, incarnation de la République, aussi vieille que la Démocratie et tout aussi vacillante. Philippe Strozzi qui va disparaître avec ses vertus en même temps que ses fils sont assassinés. Et il tient à préciser : « Je n’ai pas écrit un seul mot, je n’ai fait que du montage. Mes deux sources de rushes, je les trouve chez Sand et Musset. » Tous les metteurs en scène — Jean Vilar, comme Georges Lavaudant, et tous ceux qui ont tenté l’aventure de Lorenzaccio — ont dû choisir et couper dans cet imbroglio quasi injouable tel quel. Musset, en effet, a écrit une œuvre démesurée. Les cinq actes n’ont jamais été joués en totalité, puisque leurs trente‑six scènes exigeraient trois soirées, une soixantaine de décors et une centaine d’interprètes… « Le manuscrit publié en 1834 dans La Revue des deux mondes était fait pour être lu et non représenté », rappelle David Bobée. Cette pièce‑roman, avec ses passages constants d’un lieu à l’autre, a présenté un défi de taille pour tous les metteurs en scène, scénographes et décorateurs. En 1952, dans un spectacle créé au Festival d’Avignon qui a fait date dans l’histoire du théâtre, Jean Vilar et Gérard Philipe avaient résolu le problème en épurant le plateau de tout décor, avec une scénographie qui jouait sur les lumières, signées Pierre Saveron (2). David Bobée choisit l’exact opposé : un décor imposant et mobile composé de colonnes, à l’antique, rongées par le temps, symboles d’un pouvoir en fin de règne. Par leur dispersion ou leur rassemblement, modulables en un instant, ces colonnes installent les espaces différents, nécessaires au déroulement de l’action, et nimbent tragiquement l’atmosphère. Ce dispositif permet une valse ininterrompue de situations différentes, qui fracasse la règle classique de l’unité de lieu et qui rythme le spectacle en gardant la fluidité nécessaire à l’action. David Bobée sait également jouer de judicieux inserts vidéo (Wojtek Doroszuk) qui soulignent l’action et ses moments forts, ainsi que d’une musique de scène créée par Jean‑Noël Françoise. Entre récit d’atelier, histoire des politiques culturelles et réflexion sur la tyrannie contemporaine, un reportage sur l'Atelier des décors du Théâtre du Nord, publié en janvier 2026. Lire ICI Autre défi de taille pour la mise en scène d’un Lorenzaccio intégral : la centaine de personnages qui peuplent l’œuvre. Dans son adaptation resserrée des deux textes fondateurs, David Bobée ne garde que la douzaine de personnages nécessaires à la compréhension de l’action, quitte à multiplier la présence de certains d’entre eux, comme celle du jeune peintre (graffeur ?) Tebaldeo, qui se transforme au fil de la pièce en acteur du complot et du meurtre. La pièce devient ainsi plus accessible à des spectateurs d’un monde éloigné de la Florence du XVIᵉ siècle. Dans la version de Musset, toute l’œuvre gravite autour de la conscience de Lorenzo. Les quarante scènes, les vingt‑cinq lieux, la foule des personnages : tout tourne finalement autour d’une seule conscience, d’un seul déchirement. Lorenzo est le personnage dont on suit l’érosion intérieure, la corruption progressive, la mélancolie. En faisant de cette subjectivité souffrante le véritable foyer du drame, Musset en fait un héros romantique par excellence. Même désenchanté, même sans illusions, il reste le foyer irradiant de la pièce. Le monde n’existe que filtré par lui. Pour Sand, dans sa Conspiration en 1537, le centre de gravité du récit est collectif et politique. Le texte ne tourne pas seulement autour de la psychologie de Lorenzo, mais surtout de l’échec d’un mouvement républicain incapable de transformer un acte individuel en révolution. Le tyrannicide ne suffit pas, parce que le peuple et les élites républicaines restent paralysées, divisées ou hésitantes. La question traitée n’est pas : « Que ressent Lorenzo ? », mais « Pourquoi les Républicains n’agissent‑ils pas ? » L’héroïsme individuel est d’emblée relativisé par l’inertie collective qui le rend vain. George Sand, femme engagée politiquement, pense en termes de forces sociales et non seulement de destinées individuelles. Elle s’intéresse aux mécanismes historiques et sociaux de l’inaction : peur, absence d’organisation, faiblesse du courage civique, incapacité à passer de la parole à l’action. David Bobée en restitue le noir parfum. Dans son adaptation, Lorenzo n’est plus le foyer unique du sens. La pièce met en scène un peuple étouffé dans ses révoltes, des dirigeants incapables d’agir pour le bien commun, et un individu confronté au dilemme moral de passer ou non à l’acte. Remarquons l’ordre choisi : le peuple d’abord, les dirigeants ensuite, l’individu en dernier. C’est l’inverse de la hiérarchie romantique où l’individu exceptionnel prime sur la masse. Agir seul quand tout le monde se dérobe ? Ce Lorenzo qui nous apparaît alors ne fascine plus par sa noirceur intérieure et le « Qui suis‑je ? » qui le hante, mais par une autre question qu’il incarne : « Peut‑on agir seul quand tout le monde se dérobe ? ». Question hautement politique, qui se pose toujours aujourd’hui. Chez Musset, la solitude de Lorenzo est une tragédie métaphysique : l’individu d’exception est seul malgré lui, maudit par une sensibilité que le monde ne mérite pas. Le « métissage » Sand‑Musset réalisé par David Bobée dit autre chose : l’individu est seul à cause des autres, de la lâcheté collective des Républicains qui laissent faire le tyran et ne tirent aucun parti de l’acte du héros romantique. Pour George Sand, et pour Bobée dans son adaptation, cette solitude est d’abord un symptôme politique : les institutions démocratiques ont failli, les hommes de bien n’ont pas eu le courage d’agir. « Cette tragédie est d’offrir à voir le pire, pour pousser le public à un élan de résistance. Le peuple atomisé, incapable de se fédérer, de se révolter, et quand, malgré tout, il tente de le faire, l’armée vient mater la rébellion », explique David Bobée. La première approche, celle de Musset, désespère du monde. La seconde, paradoxalement, lui laisse une chance : si la faillite est collective et contingente, elle peut être combattue. Dans le « mix » créé par Bobée, la dimension romantique persiste, mais elle est enchâssée dans un contexte collectif qui en relativise la portée et montre comment une tyrannie se perpétue, s’infiltre dans les consciences et façonne, jusqu’à l’abjection, le destin du héros. Lorenzaccio, mise en scène de David Bobée, avec Félix Back dans le rôle-titre. Photo Frédéric Iovino Jeune acteur issu de la dernière promotion de l’École du Nord (3), Félix Back interprète le rôle-titre avec la fragilité et l’ambivalence nécessaires au débauché qui se vomit lui‑même et qui doit choisir son destin. Il rend présente, avec finesse, sa double personnalité. Nous voici témoins de l’élaboration subtile de sa duperie. Le tyran, lui, est joué avec l’autorité et la brutalité qui lui sied par Mexianu Medenou. Il ne voit en Lorenzaccio qu’un couard. Dès la première scène, Il le présente ainsi à ceux qui l’alertent sur sa dangerosité : « Allons ! Vous raillez, quand vous parlez de poignard à Lorenzino. C’est un éventail qui convient à sa blanche main. »Et dans la même scène, il complète le tableau de ce Lorenzo (apparemment) maîtrisé, à sa botte, qu’il dépeint ainsi à son entourage : « Le plus fieffé poltron ! Une femmelette, l’ombre d’un laquais énervé ! Un rêveur qui marche nuit et jour sans épée, de peur d’en apercevoir l’ombre à son côté ! Un gratteur de papier, un méchant poète qui ne sait seulement pas faire un sonnet ! Non, non, je n’ai pas encore peur des ombres ! Que me font les discours latins et les quolibets de ma canaille ! J’aime Lorenzo là où il est, moi, et, par la mort de Dieu ! Il restera ici. » Tout au long du spectacle, dont tous les éléments — scénographiques, dramaturgiques, musicaux — construisent le grand spectacle populaire souhaité par David Bobée, une question centrale est déclinée. Elle pourrait se résumer à cette réplique du troisième acte : « Qu’importe que la conscience soit vivante si le bras est mort. » Cette apostrophe de Musset‑Sand claquait comme une gifle à la face de la société issue des « Trois Glorieuses », trahie par la Monarchie de Juillet. Elle claque aujourd’hui encore pour les sociétés tyrannisées ou en voie de le devenir de par le monde. David Bobée, George Sand et Musset nous interpellent et nous questionnent : « Et vous, spectateurs de cette pièce, allez‑vous vous réveiller ? ». J’y vois une manière brechtienne de dire aux spectateurs : tirez donc la leçon de ce que vous avez vu et entrez dans l’Histoire… On peut aussi penser à cette célèbre injonction de Marx : « Les philosophes n’ont fait jusqu’alors qu’interpréter le monde. Il s’agit aujourd’hui de le transformer. » (4) La longue tradition du tyrannicide au théâtre Lorenzaccio, comme Une conspiration en 1537, est l’héritier de la longue tradition d’un genre dramatique : le tyrannicide et, plus largement, le régicide. Cette thématique traverse l’histoire du théâtre au rythme des tyrans que l’histoire des nations enfante. Le meurtre d’un souverain jugé injuste, ou le complot ourdi contre lui, permet de questionner à la fois la légitimité du pouvoir, la violence politique, la responsabilité individuelle et de les exorciser par le spectacle. On en trouve déjà une formulation exemplaire dans la trilogie grecque d’Eschyle, L’Orestie (Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides), créée en 458 avant Jésus‑Christ à Athènes, lors des Grandes Dionysies. Un des sommets du genre sera atteint par Shakespeare, particulièrement dans Jules César, qui met en scène son assassinat par Brutus et un groupe de sénateurs conjurés. Le tyrannicide y apparaît comme un acte politique censé défendre la liberté romaine, mais il ouvre la voie à la guerre civile. Dans Macbeth, le héros tue le roi Duncan pour s’emparer du trône d’Écosse : le régicide conduit au chaos et à la mort du tyran usurpateur. Dans Richard II, le roi est arrêté puis assassiné sur ordre d’Henri de Lancastre, qui le remplace et se fait couronner sous le nom de Henri IV. Dans Richard III, le duc d’York s’empare du trône en faisant disparaître les héritiers légitimes, notamment les deux jeunes princes (Édouard V et son frère). Ces crimes qui fondent son règne sur la peur, la corruption et l’élimination des opposants le transforment en tyran. Il sera tué lors de la bataille de Bosworth en 1485. Enfin, Hamlet met lui aussi le régicide au cœur de la tragédie, avec le meurtre du roi et la vengeance du fils. Plus près de nous, dans Les Justes (1949), Albert Camus, traite d’un tyrannicide politique dans la Russie des années 1900. Un groupe de révolutionnaires prépare l’assassinat du grand‑duc, et Camus s’interroge sur la moralité de l’acte violent au nom de la justice. Il reprend là, à sa manière, l’une des problématiques choisies par Musset dans Lorenzaccio, où le meurtre du tyran est à la fois un geste politique, une épreuve morale et une mise à nu des contradictions d’une conscience prise dans l’engrenage de la violence. Lorenzaccio à Séoul, un souvenir J’ai été le premier surpris en découvrant l’adaptation proposée par David Bobée. Cette pièce emblématique du XIXᵉ siècle romantique, je croyais pourtant bien la connaître. Je l’avais enseignée, à Séoul, pendant deux années universitaires, auprès d’étudiant.e.s en quatrième année de la Faculté des Lettres de l’Université nationale, en 1969 et 1970, en pleine dictature militaire de Park Chung‑Hee. J’avais alors eu la chance de transformer le temps de mon service militaire en années de « coopération ». J’étais ainsi devenu maître de conférences dans cette université, sous surveillance, dans cette Corée du Sud muselée (5). Le choix de ce texte, alors édité par Larousse dans sa collection « Petits classiques », avait été accepté, en toute connaissance de cause, par le directeur du département de français de la faculté, le très fin professeur Lee Phi‑yong. Cette pièce, là‑bas, devenait un brûlot. Et moi, je pratiquais, en l’enseignant, une sorte de contrebande politique. Comme coopérant, il m’était interdit d’intervenir dans les affaires intérieures d’un pays totalement quadrillé par la dictature. Je pensais avoir ainsi trouvé une manière de subvertir l’interdit. Étrange prémonition pourtant que ce choix. Comme dans Lorenzaccio, le dictateur Park Chung‑Hee fut assassiné par son ami le plus proche, lui aussi son compagnon de beuverie. Le meurtre s’accomplit le 26 octobre 1979, aux alentours du palais présidentiel, dans un pavillon sécurisé de la Korean CIA, le terrible service de la sécurité du pays. Le meurtrier, Kim Jae‑gyu, dirigeait cet organisme de répression, craint et haï. Il était le plus proche collaborateur du tyran. Comme dans Lorenzaccio, un tyran remplacera le tyran. Mchel Strulovici NOTES (1). Les Archives du spectacle mentionnent une mise en scène de Pierre Vielhescaze en 1985, et une mise en scène de Henri Lazarini en 2001. (2). En 1952, l’idée de monter Lorenzaccio à Avignon revient à Jean Vilar, qui dirige alors le TNP et le Festival. Hospitalisé pendant la préparation du spectacle, il choisit de confier la mise en scène à Gérard Philipe, qui en est officiellement crédité, tout en accompagnant étroitement le projet dans le cadre de son travail de direction. (3). Issus de cette même promotion, dite du Studio 7, Jade Crespy, Ambre Germain‑Carton, Miya Péchillon et Yassin Aït Abdelmalek jouent également dans Lorenzaccio. Je les ai vus répéter et jouer sous la direction d’Éric Lacascade, de David Bobée et de Pascal Rambert, et avais rendu compte de leur talent naissant sur le site webthéâtre. (4). Karl Marx, « Thèse XI sur Feuerbach » (la dernière), rédigée au printemps 1845. (5). Général et homme fort du coup d’État militaire de 1961, Park Chung‑Hee dirige la Corée du Sud jusqu’à son assassinat en 1979. Son régime, officiellement anticommuniste et productiviste, combine un développement économique accéléré avec une répression systématique des opposants : loi martiale récurrente, censure de la presse et de l’université, surveillance policière étroite, torture dans les commissariats et dans les locaux des services de sécurité. Un film, The President’s Last Bang (titre coréen original : Geudae Geusaramdeul, parfois traduit en français par Bang ou Le dernier orgasme du président), a été écrit et réalisé par le cinéaste sud‑coréen Im Sang‑soo en 2005. Je parle de cette Corée‑là dans Évanouissements. Chroniques des continents engloutis, paru en 2021 aux Éditions du Croquant (ICI). Lorenzaccio, d’après George Sand et Alfred de Musset. Adaptation et mise en scène : David Bobée, du 18 mai au 5 juin 2026 au Théâtre du Nord, à Lille, puis en tournée nationale (ICI). Avec Félix Back, Mexianu Medenou, Yassin Aït Abdelmalek, Djamil Mohamed, Grég Germain, Jade Crespy, Ambre Germain‑Carton, Catherine Dewitt, Grégori Miège, Nicolas Moumbounou, Miya Péchillon, Jules Turlet. Scénographie : David Bobée et Léa Jézéquel. Lumière : Stéphane Babi Aubert. Vidéo : Wojtek Doroszuk. Musique : Jean‑Noël Françoise. Costumes : Samuel Bobée et Mayuko Tsukiji. Construction des décors : Ateliers du Théâtre du Nord. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Derrière Lvova-Belova, l'archipel des enfants déportés

Derrière Lvova-Belova, l'archipel des enfants déportés

La militarisation des enfants ukrainiens déportés en Russie dans le collimateur de nouvelles sanctions de l'Union européenne. Photo : le camp "Patriot" ("Krympatriotcenter") à Eupatoria, en Crimée. Maria Lvova‑Belova ne se contente plus de superviser les déportations d’enfants ukrainiens : elle prétend désormais en organiser le « retour » et invoque même la Croix‑Rouge pour se donner des airs d’humanitaire. Pendant que la propagande russe accuse Kyiv de « crimes contre les enfants russes », les chiffres de l’ONU et les enquêtes indépendantes dessinent un tout autre paysage : celui d’un archipel de camps fédéraux, de centres militaro‑patriotiques et d’écoles de cadets où des mineurs ukrainiens sont rééduqués, russifiés et militarisés. Les derniers paquets de sanctions européens et canadiens contribuent à cartographier cet appareil, sans épuiser la liste des responsables (civils, militaires, médiatiques ou ecclésiastiques) qui en assurent le fonctionnement. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Cela fait un moment que l’on n’a pas parlé de Maria Lvova-Belova, l’architecte en chef des déportations d’enfants ukrainiens en Russie. Mais la criminelle aux airs de sainte nitouche ne reste pas inactive. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne manque pas de culot. Dans la presse russe (ICI), elle affirme ainsi avoir remis au Comité international de la Croix-Rouge (CICR) « des listes d'enfants dans les pays de l'Union Européenne pour leur réunification avec les familles russes ». Et dans la série "plus c’est gros, plus ça passe" (en tout cas en Poutinie), elle affirme encore « qu'une partie des questions relatives au retour des enfants dans leur famille est résolue avec la participation active du CICR. Les représentants de la Croix-Rouge aident à organiser le transport, à payer l'hébergement et à s'engager dans la recherche de mineurs et de leur lien avec les parents vivant en Fédération de Russie. » Dans le même registre, l’agence TASS (ICI) affirmait voici quelques jours que les forces ukrainiennes mènent des « évacuations forcées » des habitants de la région de Kharkiv et que des « volontaires » ont pour mission d’y emmener des enfants vers des pays de l’Union européenne (sous-entendu : où ils seront livrés à l’exploitation sexuelle et autres trafics d’organes, comme n’a cessé de le répéter, au plus haut niveau, la propagande russe). Maria Lvova-Belova, criminelle de guerre aux allures de sainte nitouche. Photo Gavriil Grigorov/RIA Novosti En plus, ils sont vraiment méchants, les Ukrainiens : ils sont coupables de crimes de guerre contre les enfants russes. Même qu’elle a des chiffres, Lvova-Belova, qu’elle a donnés à la télévision russe après les avoir transmis fin avril à Vanessa Frazier, représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour les enfants et les conflits armés. Selon elle, depuis le début de l’“opération militaire spéciale” (selon l'intitulé du Kremlin), 85 enfants auraient été tués et 220 blessés en Russie par des frappes ukrainiennes. Aucune source indépendante – ni les rapports du Haut‑Commissariat aux droits de l’homme, ni les communiqués de l’ONU – ne vient confirmer de tels chiffres, sortis du chapeau. Qu’à cela ne tienne : Lvova-Belova déplore l’absence de « réaction » des structures internationales… On connait en revanche le nombre de victimes ukrainiennes des frappes russes : fin février 2026, la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU recensait au moins 15 172 civils tués et 41 378 blessés depuis le 24 février 2022, dont 766 enfants tués et 2 540 blessés. Bon… La commissaire présidentielle russe aux droits d’enfants (sic) a bien écrit à au Comité international de la Croix-Rouge mais la teneur de ce document de 54 pages (ICI, en russe) est fort différente de ce que racontent les médias inféodés au Kremlin. Ce "rapport" expose les activités des services de Lvova-Belova depuis 2022 concernant les enfants ukrainiens. Il couvre la période 2022–2026, avec un foisonnement de chiffres, de chronologies, de listes de régions et d’institutions russes, destiné à donner l’apparence d’un bilan administratif détaillé. Camps fédéraux, centres d’éducation militaro‑patriotique, accueil dans des régions russes éloignées… : ce "rapport" recoupe un certain nombre d’informations mises à jour par plusieurs enquêtes indépendantes, dont celle des humanités (ICI). A ceci près qu’il n’est évidemment jamais question de déportations ou de déplacements forcés, mais d’« évacuations », de « séjours de repos », de « traitements médicaux » ou de « placements temporaires » dans des familles et institutions russes. Cherchant à soutenir l’idée qu’il s’agit d’une politique transparente, soigneusement encadrée et, en creux, légitime, le document aligne des chiffres très précis (on trouve par exemple des données du type « 380 enfants accueillis dans tel centre », « 4 800 enfants dans tel programme », « 20 000 enfants ayant bénéficié de séjours », etc.), sans commune mesure avec l’ordre de grandeur largement documenté par les autorités ukrainiennes, l’ONU, rapports d’ONG et enquêtes indépendantes. Un nouveau paquet de sanctions de l'Union européenne Faire passer un monstrueux crime de guerre sous les atours d’une bureaucratie bienveillante, c’est plutôt osé, mais ça ne suffira pas à dédouaner Maria Lvova-Belvia, visée depuis le 17 mars 2023 par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale. Et elle ne sera pas la seule à devoir comparaître, le moment venu. L’Union européenne vient d’annoncer, le 11 mai dernier, de nouvelles sanctions visant une vingtaine de responsables russes (16 personnes et 7 entités), directement impliqués dans la déportation systématique d’enfants ukrainiens et leur transfert vers la Russie ou des territoires occupés. Au total, ce sont désormais plus de 130 personnes et entités russes sont désormais visées spécifiquement pour leur rôle dans les enlèvements, transferts forcés et programmes de “rééducation” d’enfants ukrainiens, au sein d’un régime de sanctions qui cible plus de 2 500 individus et structures en lien avec l’agression contre l’Ukraine. Dans le viseur, cette fois-ci : une responsable fédérale (Anastasia Akkuratova (directrice adjointe du département chargé de la politique publique en matière de protection des droits de l'enfant au sein du ministère russe de l'Éducation), et la nébuleuse des camps militaro-patriotiques. Au moins deux de ces entités sont situées en Crimée, que nous avions qualifié le 15 février dernier de « laboratoire génocidaire » (ICI) (liste des personnes et entités ci-dessous, en PDF). Ce nouveau paquet de sanctions de l’UE met en lumière un véritable archipel institutionnel consacré à l’endoctrinement et à la militarisation des enfants ukrainiens, que nous avons documenté à plusieurs reprises. Les grands centres panrusses « Smena », « Orlyonok » ou « Scarlet Sails », officiellement présentés comme des lieux de loisirs ou de « développement harmonieux », sont rattachés au ministère russe de l’Éducation et accueillent des mineurs transférés depuis les territoires occupés pour des séjours où se mêlent propagande, réécriture de l’histoire et activités à coloration militaire. Genre d'activités "récréatives" auxquelles sont soumis des enfants ukrainiens au sein du camp "Patriot" ("Krympatriotcenter") à Eupatoria, en Crimée. Autour de ce premier cercle, l’UE cible un second niveau d’infrastructures : écoles militaires (Nakhimov Naval School), structures de formation militaro‑patriotique comme les centres « Warrior » ou le camp Avangard dans l’oblast de Volgograd, clubs et organisations semi‑paraétatiques tels que DOSAAF ou le club « Patriot » en Crimée. Selon les enquêtes ukrainiennes et internationales, ces structures encadrent des programmes de type cadet (maniement d’armes, exercices de terrain, usage de drones) où les enfants ukrainiens sont soumis à une discipline militaire et à un discours systématiquement aligné sur les objectifs de guerre du Kremlin. En agrégeant ces entités dans un même train de sanctions, l’UE reconnaît qu’il ne s’agit pas d’initiatives isolées mais d’un dispositif cohérent, pensé pour arracher des enfants à leur environnement, effacer leur identité ukrainienne et les intégrer à une culture politique et militaire russe. Cet encadré institutionnel vient compléter l’arsenal juridique (CPI, ONU) en désignant, nommément, les infrastructures matérielles de cette politique de déportation et de russification des mineurs. Ce n’est pas tout. Le 10 mai 2026, lors d’une réunion à Bruxelles de la Coalition internationale pour le rapatriement des enfants ukrainiens (1), la ministre des Affaires étrangères Anita Anand a annoncé un nouveau train de sanctions canadiennes contre des responsables et entités russes impliqués dans les violations des droits des enfants ukrainiens. Le Canada ajoute 23 personnes et 5 entités à sa liste, en vertu du Règlement sur les mesures économiques spéciales visant la Russie, portant à plus de 80 le nombre de personnes/entités spécifiquement sanctionnées pour leur rôle dans les abus envers les enfants ukrainiens (déportation, transfert forcé, endoctrinement, militarisation). L’étrange oubli de l’Église orthodoxe russe En dressant ces listes, l’Union européenne, le Canada et leurs partenaires ont le mérite de cartographier ce que le Kremlin s’efforce de masquer : une politique d’État d’appropriation et de reformatage identitaire d’enfants ukrainiens, portée par une alliance très concrète entre ministères, armée, appareils de propagande et réseau de camps « éducatifs ». Mais l’édifice reste encore partiellement dans l’ombre. Manquent notamment, dans ces régimes de sanctions, nombre d’acteurs religieux et para‑religieux – hiérarques de l’Église orthodoxe russe, fondations associées, structures « caritatives » – dont le rôle dans la légitimation et l’accompagnement de ces déportations est désormais largement documenté (2). La justice internationale avance au rythme lent des procédures, et les sanctions n’ont, à elles seules, que peu de prise sur des responsables qui n’ont ni biens ni mobilité en Occident. Elles n’en constituent pas moins un acte de nomination et de mémoire : elles disent noir sur blanc que ce qui se joue autour des enfants ukrainiens n’est pas une querelle de versions, mais un système organisé de crimes. Le jour où ce système sera jugé, il sera difficile pour ses architectes (civils, militaires, médiatiques ou ecclésiastiques) de prétendre qu’ils ne savaient pas. Jean-Marc Adolphe NOTES (1). La Coalition internationale pour le rapatriement des enfants ukrainiens est une initiative politique et opérationnelle lancée conjointement par l’Ukraine et le Canada pour coordonner les efforts visant à retrouver, ramener et réintégrer les enfants ukrainiens illégalement déportés ou transférés de force par la Russie. Il s’agit d’une coalition d’États et d’organisations internationales (une quarantaine de membres au départ, près d’une cinquantaine aujourd’hui) qui se donnent pour objectif ultime de ramener les enfants ukrainiens dans leurs familles et leurs communautés, en garantissant leur sécurité et le respect de leur identité. La coalition travaille aussi sur la réhabilitation psychologique, médicale et sociale, la reconstitution des liens familiaux et la documentation des crimes pour d’éventuelles poursuites (CPI, mécanismes onusiens, juridictions nationales). L’Ukraine et le Canada en assurent le pilotage politique, avec l’Union européenne comme co‑organisatrice des grandes réunions de haut niveau. Parmi les membres figurent la plupart des États de l’UE, plusieurs pays du G7 et d’autres alliés (États‑Unis, Royaume‑Uni, pays nordiques, États d’Europe centrale, etc.), ainsi que des organisations comme le Conseil de l’Europe ; l’UE et la Suisse sont parfois mentionnées comme observateurs dans les déclarations communes. (2). Voir l’enquête en trois volets sur les humanités, et notamment "La mafia orthodoxe russe, au cœur des déportations d'enfants", publié le 23 décembre 2025 (ICI). Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Tim Ingold, Bruegel et les paysactes (bonnes feuilles)

Tim Ingold, Bruegel et les paysactes (bonnes feuilles)

Tim Ingold. Photo DR « Paysages et paysactes » : les éditions Éoliennes publient, dans une traduction d’Isabelle Favre, deux textes inédits en français de l’anthropologue Tim Ingold, qui renouvellent en profondeur notre manière de penser le milieu où nous vivons. De la temporalité du paysage conçue comme perspective sociale à une lecture singulière des Moissonneurs de Bruegel, nous proposons quelques bonnes feuilles qui éclairent les liens entre lignes de vie, travail de la terre et monde vécu entre ciel et terre. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : « En un instant, le paysage change de sens comme le vent ». Walter Benjamin, Sur Proust, cité par Tim Ingold Avec Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, qui vient de paraître aux éditions Éoliennes, Isabelle Favre, membre du comité de rédaction des humanités, traduit et réunit deux textes de l’anthropologue Tim Ingold, The Temporality of the Landscape (1993), traduit par Temps et paysage ; et Taking taskscape to task (2017), traduit par Paysactes entre terre et ciel. Pris ensemble, ces deux textes tracent un déplacement net : du paysage comme « scène » à un paysage comme milieu de vie en perpétuelle formation ; du temps comme cadre neutre (horloge, calendrier, chronologie) à la temporalité comme trame de résonances entre gestes, cycles naturels, relations sociales ; et d’une opposition nature/culture, paysage/société, à une ontologie du devenir où corps, milieux, techniques et institutions sont des moments d’un même mouvement. Le tout compose un cadre particulièrement éclairant pour penser les paysages non seulement comme objets de représentation ou comme « ressources », mais comme configurations temporelles d’engagements : ce que les humains font avec la terre et le ciel, et ce que la terre et le ciel font avec eux, dans la longue durée. Prendre soin du monde Dans l’entretien qu’il nous avait accordé l’an dernier à l’occasion de la parution de Le passé à venir. Repenser l’idée de génération (éditions du Seuil), Tim Ingold partageait son regard sur l’importance du geste, de la transmission manuelle et du compagnonnage, tout en interrogeant la place de l’humain au sein du vivant : « Comme êtres humains, nous avons à assumer une responsabilité pour veiller sur notre environnement. Je pense que les êtres humains sont exceptionnels, non pas à côté mais au milieu du monde. Il ne faut pas confondre exceptionnel et supérieur. Les êtres humains sont exceptionnels parce qu'ils portent la responsabilité exceptionnelle de prendre soin du monde. ». (Lire ICI) Cette attention portée à notre place au sein du vivant invite à reconsidérer jusqu'aux mots que nous employons pour décrire notre relation à la terre. À commencer par celui de "paysage" lui-même. En anglais, paysage se dit landscape. Mais, indique Isabelle Favre à la suite du géographe scandinave Kenneth Olwig, « le suffixe scape ne vient pas, comme l'ont supposé de nombreux chercheurs, du grec classique skopein, qui signifie "regarder", mais de l'anglais ancien sceppan ou skyppan, qui signifie "façonner". Ainsi, le paysage n'est pas une terre regardée, mais une terre façonnée. Sans doute est-elle un peu les deux, mais la première peut-elle exister sans la seconde ? Ce qui importe à Tim Ingold, c'est de "redonner sa vie au paysage (landscape) et de cesser de le considérer comme une scène et un décor pour la mise en œuvre des affaires humaines" ». Tim Ingold forge alors en 1993 le néologisme taskscape, qui vient désigner « un déploiement de tâches en interdépendances, (…) d'activités qui se tissent et s'entremêlent les unes dans les autres, de manière plus ou moins harmonieuse ou discordante ». Comment traduire cette notion de taskscape ? Délaissant le mot de « tâche », associé « à un aspect souvent considéré comme peu attrayant du travail », Isabelle Favre préfère le mot « acte », « du latin ago, issu d'une racine indo-européenne qui a donné "mener", "pousser" ». Une « perspective du devenir paysage » Dans Temps et paysage, écrit en 1993, Tim Ingold cherche à sortir de l’opposition classique « nature » / « culture » en montrant que le paysage n’est ni un décor neutre (vision naturaliste), ni une simple construction symbolique (vision culturaliste), mais la trace vivante des vies et du travail déposés au fil des générations. Il appelle à adopter une « perspective du devenir paysage » : le paysage comme processus de formation et non comme état figé. Cette perspective l’amène à refuser l’assimilation du paysage à l’« espace » cartographique. Là où l’espace relève d’une segmentation abstraite, le paysage est un tissu de relations vécues, connu de l’intérieur par ceux qui l’habitent. D’où l’importance du couple corps / paysage, en parallèle du couple classique organisme / environnement. Le corps n’est pas seulement une réalité biologique mais la forme même de la présence au monde ; le paysage n’est pas un fond « naturel » mais la forme sous laquelle le monde se donne à celui qui l’habite. Pour Tim Ingold, le corps et le paysage se co-forment dans des cycles de vie imbriqués et des pratiques quotidiennes. Tim Ingold critique en outre la réduction de la dimension temporelle à la seule chronologie pour la repenser comme expérience vécue, où chaque présent rassemble passé et futur dans l’action. C’est là qu’apparaît la notion de paysactes : l’ensemble ouvert des tâches par lesquelles les êtres habitent le monde. Les paysactes ne sont pas des unités de « travail abstrait » mesurables en heures, mais des configurations qualitatives de gestes, de rythmes et d’interdépendances, rythmées par les résonances entre activités humaines, cycles naturels et mouvements d’autres vivants. Bonnes feuilles Temporalité et vie sociale Dans ce premier extrait, Tim Ingold explique en quoi la temporalité des paysactes est sociale : non pas parce qu’elle serait réglée par un cadre extérieur, mais parce qu’elle se tisse dans l’attention aux autres, l’engagement des gestes et le mouvement même de la vie ordinaire. (…) En discutant du sens qu’on peut donner à l’espace, j’ai montré comment dans l’imaginaire cartographique, l’esprit est censé être étalé à la surface de la terre. De même, dans la perspective chronologique, le temps apparaît comme l’interface entre l’esprit et la « durée » – c’est-à-dire un flux indifférencié d’activités et d’expériences corporelles. En prenant le temps dans ce sens, Durkheim l’a comparé à un « tableau illimité où toute la durée est étalée sous le regard de l’esprit et où tous les événements possibles peuvent être situés par rapport à des points de repères fixes et déterminés ». Un peu comme la feuille de papier de Saussure, on pourrait comparer le temps à une bande de longueur infinie, avec la pensée d’un côté et la durée de l’autre. En coupant cette bande, nous établissons une division, d’une part en intervalles calendaires ou datés, et d’autre part en « morceaux » distincts d’expérience vécue, de telle sorte qu’à chaque morceau correspondent des dates dans une suite uniforme d’avant et d’après. Chaque morceau succédant au suivant comme les images sur une bobine de film, nous nous imaginons regarder « le temps passer », comme si nous pouvions prendre un point de vue détaché du continuum de notre vie dans le monde et nous regarder nous-mêmes dans une série infinie d’instants présents, engagés tantôt dans cette tâche, tantôt dans celle-là. D’où viennent alors les divisions qui donnent une forme de découpage chronologique à la substance de l’expérience ? La réponse de Durkheim, comme on le sait, était que ces divisions – « points de repère indispensables » pour l’ordonnancement temporel des événements – proviennent de la société, correspondant à la « périodicité des rites, des fêtes et des cérémonies publiques ». Ainsi, pour Durkheim, le temps est à la fois chronologique et social, car la société elle-même est une sorte d’horloge, dont les rouages sont les êtres humains pris individuellement. Citons à nouveau Merleau-Ponty : « Le passage du présent à un autre présent, je ne le pense pas, je n’en suis pas le spectateur, je l’effectue. » Ce n’est pas ainsi que nous percevons la temporalité des paysactes. Car nous la percevons non comme des spectateurs mais comme des participants, dans l’accomplissement même de nos tâches. Comme l’a suggéré Merleau-Ponty, « je compte avec un entourage [...], je suis à ma tâche plutôt que devant elle ». L’idée que nous pourrions observer le passage du temps en nous tenant à l’écart donne l’illusion que nous pourrions sortir de notre corps. Ce passage du temps n’est rien d’autre que notre propre parcours avec nos paysactes au milieu de toutes les « affaires terrestres ». Citons à nouveau Merleau-Ponty : « Le passage du présent à un autre présent, je ne le pense pas, je n’en suis pas le spectateur, je l’effectue. » Au moment d’engager un paysacte, je perçois une vue d’ensemble embrassant passé et futur ; mais cette vue n’est valable qu’à ce moment-là et pas à un autre. En tant que telle, elle constitue mon présent et lui confère un caractère unique. Le présent n’est pas délimité par un passé qu’il a remplacé ni par un futur qui le remplacerait à son tour : plutôt, il est en lui-même ce qui assemble le passé et le futur, comme les facettes d’une boule de cristal. De même que nous pouvons, dans le paysage, aller de lieu en lieu sans franchir la moindre frontière, (puisque la vue d’ensemble qui constitue l’identité d’un lieu change en même temps que nous nous déplaçons), de même nous pouvons nous déplacer d’un présent à un autre sans avoir à franchir une limite chronologique supposée séparer chaque présent du suivant qui arrive. En vérité, les formes que Durkheim a identifiées comme manifestant cette fonction de séparation – rituels, fêtes, cérémonies – rythment les paysactes, autant que les clôtures, les murets et les haies sont des repères dans le paysage. La temporalité des paysactes est sociale, non parce que la société apporte un cadrage extérieur dans lequel des gestes particuliers trouvent chacun leur mesure, mais parce que des personnes, dans chacun de leurs gestes, prennent soin les unes des autres. Avec le recul, on peut voir que l’erreur de Durkheim était de dissocier la dimension du soin mutuel et de l’implication réciproque de celle de l’activité pratique, quotidienne, dans le monde, en attribuant cette dernière à des individus vivant dans le plus total isolement. Dans la vraie vie, ce n’est pas ainsi que nous menons nos affaires. En regardant, en écoutant, peut-être même en touchant, nous sentons continuellement la présence de l’autre dans l’environnement social ou humain, ajustant à chaque moment nos mouvements à cette attention continue. Pour le musicien dans un orchestre, jouer de son instrument, regarder le chef et écouter les autres instrumentistes sont des aspects inséparables d’une même action, d’un même processus. C’est la raison pour laquelle on peut dire que les gestuelles des interprètes résonnent les unes avec les autres. Dans la musique orchestrale, parvenir à cette résonance – où à ce qu’Alfred Schutz a appelé une "relation d’accord mutuel"– est la condition absolue pour une interprétation réussie. D’une façon plus générale, il en va de même pour la vie sociale. En effet, il est possible d’affirmer que la résonance des mouvements et des sentiments, liés à l’engagement et à l’attention mutuelle d’humains engagés en commun dans une activité concrète, sont le fondement même de la socialité. (…) Tim Ingold, « Temps et paysage », in Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, éditions Éoliennes, mai 2026. Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569), Les Moissonneurs, 1565. Metropolitan Museum of art, New York. Sur Les Moissonneurs, de Bruegel Temps et paysage se clôt sur une lecture des Moissonneurs de Bruegel : le tableau devient un laboratoire pour montrer comment se tissent ensemble formes du paysage (collines, arbre, église, champ de blé) et paysactes (travail des paysans, cycles de production/consommation, rythmes collectifs). Dans Paysactes entre terre et ciel, texte plus tardif et réflexif, Tim Ingold revient notamment sur le tableau de Bruegel : (…) Les agriculteurs et les bûcherons médiévaux façonnaient la terre non pas en concevant un plan, comme dans la pratique moderne de l’architecture paysagère, mais en la travaillant les pieds ancrés dans la terre, à l’aide d’une hache et d’une charrue, avec leurs animaux domestiques. C’était un travail accompli au plus près, dans une relation immédiate, corporelle, organique, avec le bois, l’herbe et la terre – à l’opposé de l’optique distanciée, contemplative et panoramique que le mot « paysage » évoque aujourd’hui dans l’esprit de beaucoup. Dans ce sens médiéval, le paysage associe déjà la terre aux tâches d’ordonnancement : le paysage est fait de paysactes, et façonner la terre, c’est la travailler. Dans son tableau Les Moissonneurs, réalisé à l’aube du passage de la sensibilité médiévale à la sensibilité moderne, Bruegel nous offre une superbe évocation de ce que signifie pour la terre d’être ainsi travaillée. Cependant, il y a autre chose dans ce tableau qui m’avait échappé. Au centre, au premier plan, allongé au pied du vieux poirier, un des paysans est profondément endormi. Dans « Temps et paysage », je n’avais fait qu’une brève allusion à cet homme. Je l’imaginais ronflant bruyamment, le rythme de ses ronflements étant en dissonance avec tout ce qui l’entourait. Le dormeur était donc pour moi l’exception qui confirmait la règle, à savoir que l’expérience des rythmes exige une attention vigilante. Mais alors, pourquoi Bruegel a-t-il choisi de placer ce personnage dans une position aussi centrale. Et pourquoi, malgré cela, ne lui ai-je pas accordé l’attention qu’il méritait ? Je comprends maintenant que mon obsession pour les paysactes m’avait amené à imaginer un monde en mouvement et en activité incessants, et m’avait rendu aveugle à l’impératif du repos, même lorsqu’il était sous mes yeux. Dans leurs paysactes, les corps semblent être constamment occupés, perpétuellement en mouvement. Pourtant, dans la vie, il ne peut y avoir d’activité sans repos, qui mérite tout autant notre attention. Le sommeil n’est-il pas aussi essentiel que l’activité éveillée pour être et rester en vie ? En effet, malgré mes efforts pour redonner au paysage sa dimension temporelle, il y a finalement, comme l’a justement souligné le géographe Paul Harrison, quelque chose d’intemporel dans mon propos sur Les Moissonneurs dans « Temps et paysage ». Un flux qui ne permet aucun arrêt, une pratique sans répit, ne peut donner naissance au temps. Pour que le temps apparaisse, une pratique doit avoir un point d’appui, ce qui nécessite à la fois résistance et écoulement. Pour que les choses affluent dans leur environnement, elles doivent également se retirer périodiquement en elles-mêmes. Le monde, en quelque sorte, doit pouvoir respirer. Cela m’amène à une autre préoccupation qui m’occupe beaucoup ces dernières années. Il s’agit des lignes et du temps qu’il fait. J’ai commencé à me dire que chaque tâche décrit un mouvement linéaire d’un certain style. La ligne peut être plus ou moins franchement droite, comme le passage tracé dans un champ de blé, ou élégamment courbe, comme le mouvement d’une faux. Ensemble, ces lignes tissent ce que j’ai appelé un « maillage ». Tissées avec la terre plutôt qu’écrites sur elle, les lignes du maillage sont immanentes à sa constitution comme les fils le sont au tissu. Bien sûr, ces lignes ne sont pas seulement tissées par les êtres humains, car elles s’entremêlent également avec celles d’animaux non humains, tels que les oiseaux en vol ou les bœufs qui se déplacent lourdement et celles de plantes, telles que les racines d’arbres et les épis de blé. Tous jouent leur rôle dans le façonnement de la terre, au sens décrit ci-dessus. « Même le paysan sédentaire », écrivent Gilles Deleuze et Félix Guattari, « participe pleinement à l’espace du vent, à l’espace des qualités tactiles et sonores » Dans ma réflexion, cet enchevêtrement de lignes a largement pris la place de cet ensemble des tâches : leur maillage a pris la place des paysactes. Je me sens également de plus en plus mal à l’aise avec le concept de paysage. Il semble placer en premier les étendues terrestres, avant la rencontre entre la terre et le ciel, l’endroit où ces étendues se forment et se défont sans cesse. « Même le paysan sédentaire », écrivent le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari, « participe pleinement à l’espace du vent, à l’espace des qualités tactiles et sonores ». Tout en travaillant la terre, le paysan laboure sous la voûte céleste, en s’inscrivant dans le mouvement vivant du sol, dans l’inconstance du vent et du temps qu’il fait. Cet humus dans lequel il marche est fait de l’interpénétration de ces éléments, là où la terre et le ciel se rencontrent et se mêlent dans l’engendrement continu de la vie sensible. Les Moissonneurs de Bruegel, me semble-t-il aujourd’hui, ne sont pas tant les habitants d’un paysage que d’un monde entre terre et ciel. Terre et ciel et maillage remplacent paysage et paysactes. Alors que le maillage est constitué de lignes, Terre et ciel est l’apanage du temps. Une question se pose à moi maintenant : quelle est la relation entre les deux, entre le maillage et ce "terre et ciel", entre les lignes et le temps ? Si chaque être vivant dans ce monde se tresse le long des lignes sans fin d’un maillage, il est nécessairement immergé dans une atmosphère ou un climat. L’être est au monde, certes, mais ce monde doit-il être saisi comme maillage ou bien comme atmosphère ? Ma réponse provisoire est qu’il est alternativement les deux. Comme lorsque nous inspirons et expirons, nous absorbons un peu de terre et ciel en respirant l’air et en nous imprégnant de son humidité. Et, lorsque nous expirons, nous nous propulsons le long de nos lignes de croissance et de mouvement, tissant au fur et à mesure la texture même de la terre. Toutes les autres créatures terrestres font ainsi, même si elles le font de manière très différente. En bref, l’être qui vit et qui respire est le milieu où l’immersion dans l’atmosphère se prolonge en maillage de ses lignes en perpétuel engendrement. C’est là que le temps qu’il fait se transforme en sillons pour le laboureur, là où la lumière du soleil se transforme en récoltes à venir et le vent en gerbes de blé pour les moissonneurs. Ce mouvement, fondamental à toute vie, est ce qui donne naissance au temps. (...) Tim Ingold, « Paysactes entre terre et ciel », in Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, éditions Éoliennes, mai 2026. Tim Ingold, Paysages et paysactes. Entre ciel et terre, traduit par Isabelle Favre, éditions Éoliennes, ISBN : 978-2-37672-076-8, 116 pages, 16 € (ICI) Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Trump et Xi Jinping, cogestionnaires obligés du nouveau désordre mondial

Trump et Xi Jinping, cogestionnaires obligés du nouveau désordre mondial

Donald Trump et Xi Jinping avant leur rencontre à l'aéroport international de Gimhae, à Busan, en Corée du Sud, le 30 octobre 2025. (Photo Mark Shiefelbein / AP) À Pékin, Donald Trump et Xi Jinping se retrouvent les 14 et 15 mai pour un face‑à‑face que ni l’un ni l’autre ne peut éviter. Derrière les images de sommet historique se joue bien davantage qu’un règlement de contentieux bilatéraux : la cogestion, contrainte et conflictuelle, d’un «nouveau désordre mondial» marqué par la guerre en Iran, l’asphyxie du détroit d’Ormuz, les batailles de semi‑conducteurs et la dé‑dollarisation rampante. Tandis que Washington et Pékin redessinent les règles du jeu à coups de tarifs douaniers, d’alliances mouvantes et de BRICS élargis, les peuples – au Moyen‑Orient comme ailleurs – restent les grands absents d’une paix fragile, négociée à huis clos. L'analyse de Michel Strulovici. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : « Ce qui rendit la guerre inévitable fut la montée de la puissance d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte. » Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Livre I, section 23, Ve siècle av. J.-C. Il est des rendez-vous diplomatiques qui répondent à des nécessités quasi vitales. Le sommet de Pékin, entre Donald Trump et Xi Jinping, les 14 et 15 mai, s’inscrit dans une telle logique : les deux Empires, malgré leurs rivalités structurelles, sont contraints à un face-à-face. Dans ces discussions, préparées depuis plusieurs mois, les deux dirigeants vont tenter d'amoindrir les tensions qui les opposent. Ils savent qu'ils ne peuvent les gommer. Et ils n'en ont pas le désir. Trump rencontrera donc Xi Jinping après lui avoir fait faux bond, fin mars dernier, pour cause de guerre contre l’Iran des mollahs. Leur dernière rencontre, le 30 octobre 2025 à Busan, en Corée du Sud, s’était déroulée à la va‑vite, en marge du sommet de l’Asia‑Pacific Economic Cooperation (APEC) (1). Au cours de son premier mandat, Trump avait déjà rencontré Xi Jinping à deux reprises : en avril 2017 dans son duché de Mar‑a‑Lago, en Floride, puis en novembre de la même année à Pékin, au cœur de la Cité interdite. Les deux dirigeants avaient alors tenté d’aplanir leurs différends, notamment commerciaux. A l’heure d’une redistribution inédite des cartes Le voyage officiel d’aujourd’hui, avec tout le cérémonial qui va s’y attacher et qui fascine le parvenu qu’est Trump, n’en est que plus important, à l’heure d’une redistribution inédite des cartes sur toute la planète, dont les principaux meneurs de jeu, avec des méthodes différentes, sont précisément les États‑Unis et la Chine. Cette réunion n’a pas pour objectif de réconcilier les deux Empires. Ce sera une rencontre pragmatique, calculée, qui vise à régler quelques contentieux et à délimiter, pour chacun, jusqu’où il peut pousser ses avantages sans franchir la ligne rouge. Donald Trump et Xi Jinping ne sont pas et ne seront, pour longtemps encore, des alliés. Il est même certain que le dirigeant chinois considère ce président américain avec mépris. Mais les leaders des deux Empires savent qu’ils ne peuvent “dézinguer” l’un sans risquer d’être, à leur tour, emportés. La spécificité de ce nouveau face‑à‑face tient au contexte mondial inédit et tumultueux dans lequel il s’inscrit. L’impérialisme américain tente depuis plusieurs mois de réactiver sa présence au monde comme leader sans partage. Ce qui pourrait n’apparaître que comme une gesticulation guerrière est, en réalité, une volonté de s’imposer par la force sur tous les continents et sur les points stratégiques, militairement comme économiquement. Ce que Trump nomme “la paix par la force” renoue avec la vieille théorie de la pax americana, issue de la victoire de 1945 sur les nazis et leurs alliés, partout où il lui semble encore possible de l’imposer. Il faut donc entendre le fameux slogan trumpiste “Make America great again” en lui ajoutant l’indispensable “in the world”. La Chine de son coté, qui sait avoir encore besoin de l'économie américaine et de celle des pays en développement, joue sa partie de go mondiale avec finesse. Nous l'avons décrite à propos de l'Afrique, le 25 février dernier (ICI). L'étrange "oubli" d'Ormuz Le blitzkrieg apparemment imaginé par Trump pour anéantir la montée en puissance de l'Iran des Gardiens de la Révolution, comme il l’a fait au Venezuela avec le kidnapping du président Maduro, s’est soldé par un échec. Et comme nous l’avions signalé (ICI), l’offensive américano-israélienne s’est heurtée à un étrange oubli stratégique : celui du détroit d'Ormuz. Tous les stratèges du Pentagone étaient pourtant conscients de son importance cruciale, comme en attestent, dès 2016, des documents du Congrès et du ministère de la Défense des États-Unis. Comment expliquer un tel « oubli » ? Quelles que soient les conséquences pour l’économie mondiale, le blocage du détroit d’Ormuz a permis aux les propres réseaux d’affaires de Trump, comme aux grandes multinationales de l’énergie qui gravitent dans l’orbite de Washington, de profiter allègrement de la hausse du prix des hydrocarbures, d’autant que les États‑Unis, après s’être emparés du brut vénézuélien, sont redevenus exportateurs de ces énergies toujours essentielles à l’économie. Mais l’explication n’est sans doute pas suffisante. Et la Chine apparaît alors comme cible tout indiquée de l’« oubli » volontaire d'Ormuz : son économie « dépend à 45 % du pétrole passant par ce point névralgique », rappelait récemment le correspondant à Pékin du Monde, Harold Thibaut. En 2024, « plus de 80% du pétrole et du GNL passant par Ormuz allaient vers l’Asie, notamment la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud. La Chine est le premier importateur mondial de pétrole et le premier importateur mondial de GNL », indique encore l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Le soleil se lève sur un pétrolier ancré dans le détroit d’Ormuz, au large de l’île de Qeshm (Iran), le 18 avril 2026. Photo Ashgar Besharati / AP La Chine, comme d'autres nations asiatiques, a donc pris de plein fouet ce blocage d’environ un cinquième des flux pétroliers mondiaux. La chute drastique de ses approvisionnements en pétrole, passés de 5 millions à 1,2 million de barils par jour en mars 2026 selon les données douanières chinoises, menace sa production industrielle et ses exportations. Les autorités chinoises ont dû puiser dans leurs réserves stratégiques pour en atténuer l'impact, mais une crise prolongée risquerait de compromettre la croissance attendue de 5% en 2026. Elle se répercuterait également sur l'inflation et donc la stabilité sociale que Pékin maintient par tous les moyens à sa disposition. Pour limiter la casse, Pékin a commencé par plafonner les hausses de prix des carburants. Cette politique ne protège cependant pas tout le monde de la même manière. Comme l’explique Alicia Garcia‑Herrero, économiste en chef pour l’Asie‑Pacifique chez Natixis, dans une étude publiée par Le Grand Continent, « cette subite pénurie touche le plus durement les raffineries artisanales, qui perdent leur accès au pétrole brut à bas prix et se retrouvent confrontées à des prix de remplacement plus élevés sur un marché déjà tendu. » Et une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz, ajoute-t-elle, « risquerait d’entraîner en Chine des pénuries, une flambée des coûts de fret et d’assurance ainsi qu’une concurrence féroce pour le réacheminement des cargaisons ». Mais, selon elle, le danger le plus profond est ailleurs : dans la destruction de la demande mondiale. « La flambée des coûts de l’énergie et des denrées alimentaires pourrait freiner la consommation en Europe, aux États-Unis et sur les marchés émergents — réduisant ainsi considérablement les commandes de produits chinois. » Dans les faits, les exportations chinoises, qui s’envolaient encore en début d’année, ont brutalement ralenti en mars sous l’effet combiné des perturbations logistiques et de la crise au Moyen‑Orient, avec une chute marquée des nouvelles commandes en provenance des États‑Unis. Dépendante de ces routes maritimes stratégiques, Pékin ne peut plus se permettre de jouer l'observateur distant et est désormais contrainte d’en devenir un acteur à part entière. Le ministre chinois des affaires étrangères a reçu récemment son homologue iranien, et Trump connaît l'intensité de la pression chinoise sur les Gardiens de la Révolution. Dans ce bras de fer, il s'efforce d'obtenir de Téhéran de notables concessions. A ses conditions. Le sommet de Pékin sera l’un des lieux où cette pression chinoise sur l’Iran se transformera en monnaie d’échange. Vue aérienne d'un terminal à conteneurs à Shanghai, le 10 mars 2026. Photo Chinatopix via AP La bataille des droits de douane L'autre discussion qui devrait animer les débats entre les empereurs chinois et américain concerne les nouveaux droits douaniers imposés par Trump à la Chine. Ces tarifs exorbitants, ajoutés au blocage de l’énergie transitant par le détroit d'Ormuz, pénalisent lourdement l’économie chinoise. Les exportations chinoises sont en berne. Les échanges commerciaux sino-américains ont chuté de près de 40% en huit ans, transformant le commerce entre les deux puissances en un champ de bataille où les tarifs douaniers remplacent les armes. Les droits de douane punitifs imposés par Trump aux produits chinois ont provoqué un net recul des ventes de Pékin vers les États‑Unis, tandis que la Chine répondait par une hausse de ses propres tarifs sur les biens américains. Le déficit commercial américain s’est réduit, mais au prix d’un commerce appauvri et d’une recomposition forcée des chaînes d’approvisionnement (2). Cette bataille des tarifs douaniers a créé une muraille invisible entre les deux économies : les entreprises ne peuvent plus échanger librement, les investissements se figent, et les flux de marchandises sont redirigés vers des pays intermédiaires. En effet, le commerce sino-américain ne s’est pas effondré pour autant. Il s’est déplacé. Le Vietnam est ainsi devenu un fournisseur majeur des États‑Unis, avec une envolée de ses exportations, talonné par le Mexique. L’Inde voit également ses ventes vers le marché américain progresser fortement (+18%), tandis que le transit par le Cambodge, le Bangladesh ou la Malaisie explose (+35%). Ces pays intermédiaires sont devenus les nouveaux maillons de la chaîne mondiale. Un produit qui était fabriqué en Chine est désormais assemblé au Vietnam avec des composants chinois, puis exporté vers les États-Unis avec un certificat d'origine vietnamien. Les douaniers américains laissent passer. Les entreprises chinoises comme américaines ont compris le système. Personne ne le dit publiquement. Mais tout le monde sait. Ainsi va la nouvelle géographie du capitalisme mondialisé. Ce n'est plus un monde où la production se concentre en Chine et la consommation aux États-Unis, mais un monde où la production se fragmente, se disperse, se multiplie, et où les pays intermédiaires gagnent au jeu. Dans un tel système, la Chine comme les États-Unis sont, au fond, perdants. Xi Jinping et Trump auront forcément cet élément en tête lorsqu’ils tenteront de dégager un modus vivendi sur les droits de douane. L'enjeu taïwanais L’autre question appelée à peser lourd dans les débats est la situation et le statut de Taïwan, que Pékin présente comme l’enjeu le plus sensible de sa relation avec Washington et qui reste une des bombes à retardement de la géopolitique mondiale. Vingt‑trois millions de taïwanais vivent en toute indépendance, mais sous la pression de Pékin, à cent quatre-vingts kilomètres de la côte chinoise. Taïwan a son propre gouvernement, son propre parlement, sa propre constitution, son propre drapeau, mais n'est reconnu comme État souverain que par une petite douzaine de pays. La Chine considère Taïwan comme une province rebelle qui doit être réintégrée, par la paix si possible, par la force si nécessaire. Sur cette photo publiée par l’agence de presse Xinhua, des avions de chasse chinois du Commandement du théâtre Est de l’Armée populaire de libération (APL) mènent des exercices d’entraînement au combat conjoint autour de l’île de Taïwan, le 7 août 2022. Photo Gong Yulong/Xinhua via AP. Xi Jinping a fait de la “réunification” avec Taïwan un objectif de son règne, que nombre de stratèges situent dans l’horizon des années 2030. La Chine mène des exercices militaires massifs chaque année depuis 2022. En 2025, l’Armée populaire de libération a multiplié les incursions dans l’espace aérien autour de Taïwan, avec plus d’un millier de survols recensés sur l’année. Six divisions de missiles seraient déployées face à l’île. L’APL aligne environ 2 millions de soldats, une partie importante de ces forces étant stationnée dans la région de Taïwan. De nombreux scénarios militaires estiment qu’une invasion de Taïwan par la Chine deviendrait techniquement envisageable au tournant des années 2030, à condition que l’Armée populaire de libération atteigne le niveau de préparation exigé par la direction politique. Ce fut là l’une des raisons fondamentales du limogeage de l’ensemble de l’état‑major par Xi Jinping, que nous analysions le 29 janvier dernier (ICI) : l’armée n’était pas au niveau jugé nécessaire. Et Xi Jinping, qui se voit vieillir, voudrait bien rester dans l’Histoire comme celui qui a réalisé l’unification chinoise. Les États-Unis, pour leur part, continuent d'appliquer le Taiwan Relations Act de 1979, qui encadre leur engagement à fournir des armes défensives à l’île sans en faire un allié formel. Washington maintient une politique dite d’“ambiguïté stratégique” : les États-Unis ne disent pas clairement s'ils interviendront militairement en cas d'invasion chinoise. Cette ambiguïté est calculée. Une telle stratégie tente de dissuader la Chine sans engager automatiquement les États-Unis dans une guerre. Mais, depuis 2021, les États‑Unis ne restent pas l’arme au pied. Ils ont vendu pour environ 18 milliards de dollars d’armes à Taïwan : missiles Harpoon et Stinger, batteries de défense aérienne, frégates, avions de combat F‑16. Et 38 000 GI's sont stationnés dans la région indo-pacifique. Dans cette redistribution accélérée des cartes depuis le retour de Trump, dont le sommet des 14 et 15 mai constitue un moment clé, l’autocrate américain sera‑t‑il tenté de négocier un deal avec Xi, au détriment de Taïwan ? Donald Trump avec le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane lors de sa visite à la Maison Blanche, le 18 novembre 2025, à Washington. Photo Mark Schiefelbein / AP Quand Riyad teste ses alliances À la vitesse où les alliances ont basculé en quelques semaines au Moyen‑Orient depuis le retour de Trump, tout semble désormais possible. Pour ne prendre qu'un exemple, il est intéressant et surprenant d’observer à cet égard l'évolution de l'Arabie saoudite. Ces dernières semaines, Donald Trump et Mohammed ben Salmane (MBS) ont réécrit leur relation sur un mode musclé : des méga-contrats à des piques publiques, le tout sous le feu de la guerre au Moyen-Orient. Trump atterrit en Arabie saoudite en mai 2025, paraphe un méga-contrat d’armement de 142 milliards de dollars et active la pompe à investissements mutuels. Riyad devient officiellement "allié majeur hors OTAN". La transaction est claire : armes et pétrole contre sécurité face à l’Iran. Suit une visite de de Mohammed ben Salmane à Washington pour rencontrer Donald Trump à la Maison Blanche, le 18 novembre 2025. Des accords sur la défense, l’intelligence artificielle et le nucléaire civil sont signés, avec une ostentation soigneusement mise en scène. Riyad promet 1 000 milliards de dollars d’investissements aux États-Unis. En échange, Trump réhabilite MBS, jusque‑là isolé après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Le prince héritier repart de Washington avec la certitude d’avoir scellé une alliance historique et obtenu un “parapluie” protecteur. Tout se gâte pourtant le 27 mars 2026, lors du forum d’investissement saoudien à Miami. Ce jour‑là, devant 1 500 investisseurs saoudiens, Trump raille publiquement MBS. Il lâche : « MBS a intérêt à être gentil avec moi ! » Puis cette injure brutale : « Il ne pensait pas qu’il devrait me lécher les fesses » (“He didn’t think he’d have to kiss my ass”). « Il pensait qu’il aurait affaire à un autre président américain raté, avec un pays en déclin, mais maintenant il doit être gentil avec moi. Dites‑le lui ! » (“He thought he’d be dealing with another failed American president… but now he has to be nice to me. Tell him that!”). Pourquoi une telle humiliation publique infligée à un allié ? Trois jours avant cette violence inédite, le New York Times révélait que MBS avait exhorté, à plusieurs reprises, Trump à engager la guerre contre Téhéran avec l'envoi de troupes au sol et l'occupation de l'île de Kharg. Trump n'a pas apprécié et a voulu signifier qu'il était le “patron”. Avec cette brutalité qui lui est propre. Le président américain a choisi d’ignorer les conséquences inévitables de ces insultes publiques sur les relations avec un allié jusqu'alors stratégique dans la région. La réponse ne s'est pas fait attendre. Les dirigeants saoudiens, aujourd’hui conscients de leur vulnérabilité face aux missiles iraniens et ayant testé, en grandeur réelle, l'efficacité toute relative du « parapluie » américain, se rapprochent du Qatar, leur voisin et concurrent, pourtant si peu amical. Ce rapprochement a de quoi surprendre : le Qatar entretient de longue date des liens étroits avec les Gardiens de la Révolution iraniens, qui y mettent à l’abri une partie des avoirs issus du pillage des richesses de l’Iran. Le 7 Mai dernier, Riyad a en outre refusé à l’aviation US l’usage de ses bases et de son espace aérien, contraignant Trump à suspendre au bout d’environ 24 heures l’opération “Projet Liberté”, officiellement destinée à escorter des navires commerciaux pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Dans ce climat délétère, le prince héritier saoudien et Xi Jinping ont eu un entretien téléphonique le 19 avril dernier. Le message adressé à Trump est des plus clairs : nous pouvons obtenir une assurance‑vie auprès de la puissance rivale. Au cours de cet échange, les deux leaders ont coordonné leurs positions sur la stabilité du détroit d’Ormuz et sur la paix régionale, Pékin insistant sur la nécessité de maintenir un “passage normal des navires”. Un pivot saoudo‑chinois serait‑il en gestation ? Entre Riyad et Pékin, le commerce bilatéral dépasse désormais les 100 milliards de dollars par an. La Chine injecte des dizaines de milliards dans les infrastructures saoudiennes, des logements aux transports, en passant par l’énergie. Le pétroyuan sert à ces échanges et gagne du terrain : Riyad réduit ainsi sa dépendance vis‑à‑vis du dollar. Cette utilisation de la devise chinoise constitue un véritable tournant, dont nous avions déjà souligné l’importance à propos des investissements chinois en Afrique (ICI). Le yuan étend son audience face au dollar. Depuis les accords conclus avec Henry Kissinger en 1974, le pétrole saoudien était facturé en dollars (3), contribuant pendant un demi‑siècle à la domination mondiale de la monnaie américaine. Alors que la Russie facture déjà la majorité de ses exportations énergétiques en roubles ou en yuans, l’Arabie saoudite a accepté en mars dernier qu’une partie de ses ventes de pétrole à la Chine soit désormais payée en yuans. La dé-dollarisation du monde avance. Lentement. Silencieusement. Inévitablement. Ce basculement monétaire s’appuie sur un outil central : le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, aujourd’hui l’un des plus puissants au monde avec près de 925 milliards de dollars d’actifs sous gestion. Moteur de la stratégie “Vision 2030”, il est au cœur de la diversification post‑pétrole voulue par Mohammed ben Salmane. Ce dernier, qui en est l’architecte politique, a choisi d’arrimer une partie de cette stratégie à la Chine. Pékin a ainsi conclu avec Riyad une série d’accords inscrits dans l’initiative des “Nouvelles routes de la soie”. Le PIF a notamment signé à Riyad, le 3 novembre 2024, un memorandum of understanding avec la Hong Kong Monetary Authority (HKMA). L’objectif : créer un fonds d’investissement commun d’un milliard de dollars, ciblant les technologies numériques appliquées aux services financiers (fintech), les énergies renouvelables et la santé. Un travailleur passe devant le logo de la multinationale taïwanaise TSMC, leader mondial de la production de semi-conducteurs, à Hsinchu (Taïwan), le 29 janvier 2026. Photo Daniel Ceng / AP La guerre des semi-conducteurs Lâcher Taïwan, pour les États Unis, reviendrait toutefois faire à Pékin un cadeau de roi : celui de l'industrie des semi-conducteurs, ces composants électroniques miniaturisés au cœur de la guerre technologique. Les semi‑conducteurs sont l’un des moteurs du développement au XXIe siècle : ils sont essentiels aux smartphones, aux ordinateurs, aux voitures, aux drones, aux satellites, aux intelligences artificielles, aux armes, aux équipements médicaux, aux réseaux électriques… Sans eux, une partie du monde moderne s’arrêterait net. Pour l’heure, les États‑Unis détiennent les technologies les plus avancées et fabriquent des puces de 2 nanomètres, quand la Chine ne parvient encore qu’à produire des puces de 7 nanomètres. Une puce de 2 nanomètres est plus rapide, plus efficiente, plus puissante : elle est le cerveau de l’intelligence artificielle, de la voiture autonome, du smartphone de nouvelle génération. L’administration Trump a interdit à la Chine d’acheter ces puces avancées, ainsi que les machines qui les fabriquent, comme celles du néerlandais ASML, seul au monde à produire les équipements nécessaires aux gravures de 5 nanomètres et moins. Elle lui a également fermé l’accès aux logiciels de conception, tels que ceux des groupes américains Cadence et Synopsys. Nvidia, AMD et Intel ne peuvent plus vendre leurs puces les plus avancées à la Chine : pour chaque exportation, les entreprises américaines doivent désormais obtenir une licence, la plupart des demandes étant rejetées. La Chine a réagi en investissant quelque 150 milliards de dollars pour développer ses propres semi‑conducteurs. Elle a fait de SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), son champion national, le fer de lance de cet effort. L’entreprise parvient aujourd’hui à produire des puces de 7 nanomètres, mais pas encore de 5 nanomètres ou moins, avec un retard d’au moins cinq ans sur TSMC, le géant taïwanais du secteur. Le tableau est clair : les États‑Unis contrôlent encore près de 45% de la production mondiale de semi‑conducteurs et environ 80% des puces les plus avancées, quand la Chine ne pèse qu’environ 20% de la production totale et une part bien plus réduite dans le haut de gamme. Pour combler ce fossé, Pékin recrute des ingénieurs taïwanais, sud‑coréens et japonais, tandis que TSMC, sous pression américaine, a accepté d’ouvrir une usine en Arizona pour se rapprocher du marché et de la protection des États‑Unis. Dans ce bras de fer technologique, chacun accuse l’autre : la Chine dénonce un “piratage” occidental et un vol de propriété intellectuelle, Washington accuse Pékin d’espionnage industriel et de transferts forcés de technologie. Si la Chine s’emparait de Taïwan, elle “absorberait” en même temps le cœur de la technologie mondiale des microprocesseurs. On comprend mieux, dès lors, l’intérêt obsessionnel de Xi Jinping pour ce qu’il appelle le “retour de l’île au sein de la mère‑patrie”. De gauche à droite, le président indonésien Prabowo Subianto, le président sud-africain Cyril Ramaphosa, le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, le Premier ministre indien Narendra Modi et le Premier ministre chinois Li Qiang lors du 17e sommet annuel des BRICS à Rio de Janeiro, le 6 juillet 2025. Photo Silvia Izquierdo / AP Rivalités structurelles Lors du sommet avec Trump, Xi Jinping ne sera pas en situation de faiblesse. À la table des négociations, l’empire qu’il dirige sera flanqué de dix partenaires : la Russie, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Argentine, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Indonésie, l’Iran et l’Arabie saoudite, qui constituent avec la Chine le regroupement dit des BRICS. Dans ce bras de fer diplomatique, Pékin pourra se prévaloir de parler au nom d’environ 3,6 milliards d’individus, soit près de 45% de la population mondiale, et d’un ensemble économique pesant autour de 35 000 milliards de dollars, près de 35% du PIB de la planète. Trump, qui a méthodiquement abîmé ses alliances traditionnelles, notamment européennes, peut‑il en dire autant ? Ce sommet ne ressemblera en rien aux précédentes rencontres entre dirigeants américains et chinois. Comme le chantait Bob Dylan dans les années 1960, « le monde et les temps changent » ; ici, à une vitesse grand V. Les États-Unis et la Chine, en dialoguant directement, reconnaissent de facto leur statut de co-gestionnaires d’un ordre international en crise. Cette reconnaissance, même tacite, marque une évolution significative : elle traduit le passage d’un monde unipolaire à un monde où la puissance se partage, se négocie, se dispute. Mais ce partage est loin d’être équilibré. Il est traversé de tensions, de méfiances, de stratégies concurrentes. La coopération observée à Pékin est circonstancielle : elle répond à une urgence, mais ne préjuge en rien de l’évolution future des relations sino-américaines. Au contraire, il est probable que les rivalités structurelles entre les deux puissances continueront de s’exprimer, sur d’autres terrains, avec d’autres modalités. Le commerce, la technologie, l’influence en Afrique, en Asie ou en Amérique latine : autant de champs où la compétition reste vive. Le Moyen-Orient, dans cette perspective, n’est qu’un théâtre parmi d’autres. Mais c’est un théâtre particulier, car il concentre des enjeux énergétiques, stratégiques et symboliques majeurs. L’oubli des peuples Ainsi, le sommet de Pékin doit être compris non comme un aboutissement, mais comme une étape dans un processus plus large de recomposition de l’ordre mondial. Un processus incertain, conflictuel, mais inévitable. Reste une interrogation, peut‑être la plus fondamentale : quelle place pour les peuples dans cette recomposition ? Car derrière les logiques de puissance, les stratégies d’État et les équilibres géopolitiques, ce sont des sociétés entières qui subissent les conséquences des décisions prises à huis clos. Les populations du Moyen‑Orient, en particulier, continuent de vivre dans un environnement marqué par l’instabilité, la violence et l’incertitude. La paix négociée à Pékin, si tant est qu’elle se concrétise, ne répondra pas nécessairement à leurs aspirations. Elle pourrait même, dans certains cas, entériner des équilibres qui perpétuent les tensions. C’est là toute la limite d’une diplomatie centrée sur les États et les rapports de force : elle tend à privilégier la stabilité au détriment de la justice. Faut‑il pour autant rejeter ces tentatives de dialogue ? Ce serait une erreur. Dans un monde où les risques de confrontation sont élevés, chaque canal de communication compte. Chaque espace de négociation, aussi imparfait soit‑il, constitue une opportunité d’éviter le pire. Mais il ne faut pas être dupe. La paix qui se dessine à Pékin est une paix fragile, conditionnelle, réversible. Une paix négociée sur les cendres d’Ormuz, dans l’urgence et sous contrainte. Elle ne met pas fin aux rivalités, elle les encadre. Elle ne résout pas les conflits, elle les suspend. Et c’est peut‑être là, au fond, la véritable leçon de ce sommet. Dans le monde contemporain, la paix n’est plus un état, mais un processus. Un processus précaire, toujours menacé, qui exige une vigilance constante. Un processus où les grandes puissances jouent un rôle central, mais où leur responsabilité est immense. Car en négociant la paix, elles dessinent aussi les contours des conflits de demain. Ainsi va le monde : entre cendres et compromis, entre tensions et dialogues, entre puissance et fragilité. Le sommet Trump‑Xi de Pékin en est un symptôme aigu : non pas une promesse de stabilité durable, mais le reflet d’un équilibre instable, où chaque avancée diplomatique porte en elle les germes de nouvelles incertitudes. Michel Strulovici NOTES (1) Ce groupement de Coopération économique pour l'Asie-Pacifique est un forum économique régional regroupant 21 économies du bassin Pacifique. Créé en 1989, il promeut la croissance économique, les échanges commerciaux et les investissements via des engagements non contraignants et un dialogue ouvert. (2). Les exportations de la Chine ont augmenté de 2,5% en glissement annuel en mars 2026, loin des prévisions de 8,3%, ce qui représente leur croissance la plus faible depuis octobre 2025 (source : “Exportations Chine T2A”, Trading Economics, avril 2026). Le déficit commercial américain avec la Chine est passé de 367 milliards de dollars en 2016 à 140 milliards en 2025, soit une réduction de 62%. Sur la même période, les exportations américaines vers la Chine sont passées de 130 à 560 milliards de dollars (+330%), tandis que les exportations chinoises vers les États‑Unis reculaient de 506 à 420 milliards (‑17%), sous l’effet des taxes de 145% imposées par Donald Trump sur les produits chinois. Pékin a répliqué par une hausse de 125% de ses propres droits de douane sur les produits américains. (3). En 1974, dans le contexte du premier choc pétrolier, Henry Kissinger négocie avec Riyad un accord par lequel l’Arabie saoudite s’engage à facturer son pétrole exclusivement en dollars et à recycler une partie substantielle de ses excédents pétroliers en actifs américains (bons du Trésor, etc.), en échange d’une protection militaire et politique des États‑Unis. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

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