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3 février. L'indépendance de "l'île Chocolat", Gutenberg et Oum Khaltoum.

3 février. L'indépendance de "l'île Chocolat", Gutenberg et Oum Khaltoum.

Le 3 février fait dialoguer luttes d’indépendance, révolutions culturelles et figures mythiques : de São Tomé-e-Príncipe à Gutenberg, jusqu’à la voix inoubliable d’Oum Khaltoum, une date où s’entrecroisent histoire politique, circulation des savoirs et mémoires culturelles. L'IMAGE DU JOUR En tête de publication - A São Tomé-e-Príncipe, un monument rend hommage aux Santoméens tués lors du massacre de Batepá en 1953 pour avoir résisté au travail forcé et à la domination portugaise. On ne parle pas tous les jours de São Tomé-e-Príncipe ! Situé sur l'équateur dans le golfe de Guinée, c'est le deuxième plus petit État d'Afrique (avec une superficie de 1.001 km²). Composé de deux îles principales — São Tomé (850 km²) et Príncipe (142 km²) —, cet archipel volcanique, se trouve à 239 km des côtes gabonaises et 216 km de la Guinée équatoriale. Son relief culmine au Pico de São Tomé (2.024 m) et son climat équatorial abrite une biodiversité exceptionnelle : en 2012, l'Unesco a classé l'intégralité du pays en réserve mondiale de biosphère, une première mondiale. Ancienne colonie portugaise découverte en 1470, l'archipel est devenu indépendant le 12 juillet 1975 après cinq siècles de domination marqués par l'esclavage, la traite négrière et les plantations sucrières, puis cacaoyères. Le pays compte aujourd'hui environ 242.000 habitants (2025), dont 76% vivent en zone urbaine, principalement dans la capitale São Tomé (53 000 habitants). La population, métissée, parle portugais (langue officielle) et plusieurs créoles (forro, angolar, principense). Surnommée « l'île Chocolat », São Tomé-e-Príncipe fonde traditionnellement son économie sur le cacao, dont elle fut au début du XXe siècle l'un des premiers producteurs mondiaux. Les anciennes roças  (plantations coloniales) témoignent de ce passé. Classé parmi les pays les plus pauvres (68% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté), l'archipel est toutefois sorti en décembre 2024 de la liste des Pays les moins avancés (PMA). Si on parle aujourd'hui de São Tomé-e-Príncipe, c'est que ce 3 février y est dia dos mártires da liberdade , autrement dit le jour des martyrs de la liberté, en mémoire du « massacre de 53 », ou massacre de Batepá, qui désigne la répression sanglante menée le 3 février 1953 par l’administration coloniale portugaise contre les Santoméens, principalement les Forros , sur l’île de São Tomé. Sous prétexte de déjouer un prétendu complot « communiste », le gouverneur Carlos de Sousa Gorgulho instrumentalise les tensions autour du travail forcé dans les plantations et lance la police indigène, des soldats venus d’autres colonies et des colons blancs contre la population. Arrestations massives, tortures, exécutions sommaires, incendies de maisons et disparitions se multiplient pendant plusieurs jours, notamment dans la région de Trindade et de Batepá. Le nombre exact de victimes reste incertain : les estimations vont de quelques centaines à plus d’un millier de morts, proportion immense à l’échelle d’un micro‑État qui comptait alors environ 60.000 habitants. Longtemps occulté par le régime portugais, l’épisode devient, après l’indépendance, un pilier de la mémoire nationale et un symbole de la lutte anticoloniale. Lors des cérémonies de ce "jour des martyrs de la liberté", on jouera naturellement l’hymne national, Independência total , écrit par la poétesse et militante Alda do Espírito Santo (musique de Manuel dos Santos Barreto de Sousa e Almeida), adopté en 1975 au moment de l’indépendance. Post-scriptum . L'équipe nationale de São Tomé-e-Príncipe de curling ne devrait pas participer à la première compétition des Jeux olympiques d'hiver, demain à Milan-Cortina, vu que sur l'archipel, le curling est encore assez peu développé. LA CITATION DU JOUR Décédé il y a quinze ans, le 3 février 2011, Édouard Glissant (1928‑2011) est un écrivain, poète et philosophe martiniquais, né à Sainte‑Marie et engagé très tôt contre le colonialisme. Lauréat du prix Renaudot en 1958 pour son roman La Lézarde , il développe ensuite une œuvre foisonnante – romans, essais, poésie – où il pense les sociétés antillaises depuis elles‑mêmes, notamment dans Le Discours antillais . Militant anticolonial, il fonde le Front antillo‑guyanais pour l’autonomie, dirige le Courrier de l’UNESCO , enseigne aux États‑Unis et crée en 2006 l’Institut du Tout‑Monde. Sa réflexion sur l’« identité‑relation », la mémoire de l’esclavage et le métissage culturel en fait l’une des grandes voix intellectuelles du XXe siècle tardif. Pour Édouard Glissant, la créolisation n’est pas seulement le mélange des cultures, mais un processus sans centre ni hiérarchie, où des langues, des imaginaires et des pratiques hétérogènes se rencontrent et produisent de l’imprévisible. Elle se distingue du simple métissage : là où le métissage pourrait encore viser une synthèse stabilisée, la créolisation demeure ouverte, inachevée, toujours en train de se faire. Elle prend appui sur l’histoire violente de la traite et des plantations, mais en tire une poétique de la Relation : les identités ne sont plus closes et racinaires, elles deviennent « rhizomes », mouvantes, reliées au Tout‑Monde. Glissant y voit une condition contemporaine globale – des Antilles aux banlieues du monde – et une ressource politique : apprendre à vivre avec l’opacité de l’autre, sans réduire ni uniformiser, dans une mondialité qui n’efface pas les différences mais les met en résonance. Institut du Tout-Monde : www.tout-monde.com ÉPHÉMÉRIDE Portrait posthume de Johannes Gutenberg La mort de Gutenberg, l'inventeur dépouillé Il y a 558 ans, le 3 février 1468. À Mayence, capitale de la Rhénanie‑Palatinat, l’hiver s’accroche aux toits comme une encre gelée. Dans une chambre sans vitraux, un homme tousse. On l’appelle Gutenberg. Sur la table, il n’y a plus de caractères, seulement des ombres de plomb dans ses mains. Les presses sont ailleurs, saisies, revendues, déjà reprises par d’autres mains plus sûres, plus riches, plus pressées de faire tourner la machine. Lui, Johannes, regarde ses doigts vides comme on regarde une phrase qu’on a perdue. Gutenberg ferme les yeux. Il entend le bruissement des feuilles qu’on tourne dans des villes qu’il ne verra jamais, à Venise, à Paris, à Bâle. Les lettres se souviennent de lui mieux que ses contemporains. Elles s’alignent, se justifient, s’envolent dans des marges qu’il n’a pas prévues. Il a fabriqué une machine qui n’obéit plus. Un instant, le lit se transforme en atelier. La chambre se remplit du claquement sourd de la presse, du grincement de la vis, de l’odeur d’encre et de métal chauffé. Les pages sortent comme des enfants impatients. Il croit voir la Bible qu’il a imprimée, ses colonnes impeccables, ses lettres noires comme des astres très proches. Il ne sait pas qu’un jour, on l’accusera d’avoir rendu possible toutes les hérésies, toutes les guerres de pamphlets, tous les catéchismes en série. Il ne sait pas qu’on le remerciera aussi pour l’humanisme, la Réforme, les livres de poche et les tracts de grève. Il ne sait pas qu’on inventera des mots comme « infox », « viral », « buzz », pour désigner l’incendie qu’il allume aujourd’hui au ralenti.   À cet instant, au jour de sa mort, il ne reste qu’un vieil artisan, dépossédé de son invention : 13 ans plus tôt il a perdu son procès contre Johannes Fust (1) . Le récit officiel dira : Fust, son « associé »,  le « bienfaiteur » qui a permis l’invention. Mais l’histoire matérielle dit autre chose : sans argent, pas d’atelier ; sans atelier, pas d’imprimerie ; sans imprimerie, pas de livres. Alors l’argent réclame son dû, et plus encore. L’inventeur, soudain, n’est plus propriétaire de sa propre invention. Il devient salarié de son propre geste, puis simple figurant. Fust ne lui vole pas l’idée. Il fait mieux : il s’empare de la machine, du plomb, du papier, des stocks, des apprentis. Il récupère le présent, et laisse à Gutenberg le rôle d’ancêtre. En langage contemporain, on appellerait ça une OPA réussie, un rachat d’actifs, une optimisation du risque. Dans les mots de la chronique, on dira simplement : un créancier qui prend la presse et laisse l’inventeur sur la paille. Fust a prêté, il veut le retour sur investissement. En d’autres termes, la naissance de l’imprimerie et la promesse de diffusion des savoirs qui lui est liée sont d’emblée sous tutelle du capital. Gutenberg perd son atelier comme tant de rédactions, plus tard, perdront leur indépendance. Fust gagne un outil comme tant de fonds d’investissement gagnent un média, un réseau social, une plateforme. L’histoire ne se répète pas, elle se met en page avec les mêmes marges : en haut, le nom du propriétaire ; en bas, les petites mains qui composent.   On pourra toujours se consoler en disant que les livres ont quand même circulé, que l’humanisme a fleuri, que des idées subversives ont traversé les frontières, qu’avec Gutenberg, l’alphabet a pris la fuite et que des mots n’eurent plus à demander la permission ni au prince ni au curé. C’est vrai. Mais il ne faut pas oublier que, dès le départ, l’imprimerie a été un champ de bataille : entre ceux qui fabriquent les outils de la parole, et ceux qui les financent pour mieux les tenir.   Hier, c’étaient presse, caractères, ateliers. Aujourd’hui : serveurs, clouds, plateformes, IA. La question reste la même : qui tient la machine qui fabrique ce que nous appelons l’« opinion » ? (1). Le « procès Fust–Gutenberg » désigne le litige qui oppose, à Mayence en 1455, Johannes Gutenberg à son principal bailleur de fonds, le riche orfèvre et financier Johann Fust. Fust avait avancé à Gutenberg d’importantes sommes (environ 1 600 à 1 800 florins, plus intérêts) pour développer l’atelier d’imprimerie et achever, entre autres, la célèbre Bible à 42 lignes. Quand les remboursements n’arrivent pas – ou pas assez vite –, Fust saisit la justice et réclame le capital majoré des intérêts, en soutenant qu’il ne s’agissait pas d’un simple prêt, mais d’un investissement donnant droit à s’approprier l’entreprise. Le tribunal tranche en faveur de Fust : Gutenberg, ruiné, doit lui céder une grande partie de son matériel, de ses caractères et des exemplaires déjà imprimés. Fust s’associe alors avec Peter Schöffer, ancien collaborateur de Gutenberg, et publie sous leurs deux noms des ouvrages majeurs comme le Psautier de Mayence . L’épisode alimente jusqu’à aujourd’hui une ambivalence sur la figure de Fust, perçu soit comme le patron visionnaire qui a permis la mise au point technique de l’imprimerie, soit comme l’homme d’affaires qui a dépouillé l’inventeur de son invention. Johannes Gutenberg, entretien exclusif (3 février 2026) les humanités : Maître Gutenberg, on dit que vous avez « donné » l’imprimerie à l’humanité. Gutenberg : J’ai surtout donné mon atelier à mes créanciers. L’humanité, elle, s’est servie. C’est très bien ainsi. Mais ne confondez pas héritage et spoliation : j’ai connu les deux. Votre invention a permis les Bibles, mais aussi les pamphlets, les hérésies, les guerres de religion... Gutenberg : On m’accuse parfois d’avoir semé le chaos. J’ai simplement mis les lettres en mouvement. Quand vous libérez une rivière, vous ne contrôlez pas l’inondation. Les mots n’ont jamais été faits pour rester sages dans les cloîtres. Aujourd’hui, les textes circulent par écrans, par flux, par plateformes. On parle de "révolution numérique". Gutenberg : Vous aimez beaucoup le mot "révolution". Vous oubliez que la presse tourne en rond, qu’elle revient toujours au point de départ : qui possède la machine ? À mon époque, c’étaient les marchands et les princes. À la vôtre, ce sont des noms de sociétés que je ne saurais prononcer, mais je reconnais la logique. Votre presse a démocratisé l’accès au savoir. Gutenberg : "Démocratisé" est un mot généreux. Disons qu’elle a ouvert une porte… dans les villes où l’on savait déjà lire, pour ceux qui pouvaient payer. La vraie démocratie du texte, c’est quand quelqu’un qui n’existe pas dans les registres officiels se reconnaît dans une phrase. Le reste, ce sont des chiffres de tirage. Qu’est‑ce qui vous étonne le plus, si vous regardez ce que sont devenus les textes ? Gutenberg : Leur vitesse. On composait une ligne en une heure, vous imprimez maintenant un mensonge en une seconde, des millions de fois. Et puis cette étrange chose : les machines qui écrivent avec des mots qu’elles ont volés à des bibliothèques invisibles. Vous appelez ça comment, déjà ? Intelligence artificielle ? Chez moi, on aurait dit : fantôme de scribe. Les médias indépendants se réclament parfois de votre héritage, contre les "grands groupes". Gutenberg : Chaque petite presse se croit plus pure que la grande. C’est touchant. La vérité, c’est que l’encre tâche pareil partout. Ce qui change, c’est pour qui vous imprimez : pour le prince, pour le marché, ou pour celles et ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Si vous aviez un conseil à donner à celles et ceux qui écrivent et publient aujourd’hui ? Gutenberg : Ne vous laissez pas confisquer la machine. Apprenez à la démonter, à la réparer, à la déplacer. Un texte n’est pas seulement ce qu’il dit, c’est aussi l’histoire de comment il a été fabriqué, financé, censuré ou sauvé. Et à celles et ceux qui lisent ? Gutenberg : Méfiez‑vous des lettres trop bien alignées. Elles cachent parfois des rapports de force très soigneusement justifiés. Lisez la marge, les blancs, les silences. Et souvenez‑vous que la plus grande des innovations, ce n’est pas la presse : c’est votre refus d’avaler tout ce qu’elle vous donne. Un dernier mot pour ce 3 février ? Gutenberg : Ne faites pas de moi un saint du calendrier. Faites de chaque page un lieu de lutte. Si vous tenez encore un journal, une revue, un média indocile, alors oui : là, je veux bien que vous disiez que je ne suis pas mort pour rien. pour copie conforme, Tzotzil Trema  LA VOIX DU JOUR. OUM KHALTOUM Oum Kalthoum, "Hob Eih" ("Quel amour ?"), filmé au théâtre Qasr al-Nil, au Caire, en 1963. Paroles : Abdelwahab Mohammed. Musique : Baligh Hamdi. In memoriam Oum Khaltoum, décédée au Caire il y a 51 ans, le 3 février 1975. Il reste une voix.Une voix qui n’habite plus un corps, mais des taxis, des cuisines, des cafés où la télévision reste allumée pour tenir compagnie à la solitude. Une voix qui pouvait tenir une note plus longtemps qu’un régime, plus longtemps qu’un président, plus longtemps qu’un mariage arrangé.Quand on dit Oum Kalthoum aujourd’hui, on ne parle pas seulement d’une chanteuse morte en 1975 : on parle d’un pays, d’une époque, d’un désir d’unité arabe qui a brûlé puis s’est effondré, mais dont les braises continuent de crépiter dans ses mélismes. On l’appelle encore « Kawkab al‑Sharq », l’Astre d’Orient, « la quatrième pyramide », « la voix de l’Égypte ». Les slogans ont survécu au nassérisme, au panarabisme, aux défaites militaires, aux accords de paix et aux guerres civiles. Oum Kalthoum, elle, continue de chanter chaque soir quelque part, sur YouTube, sur des cassettes usées, dans des playlists construites par des algorithmes qui ne comprennent rien à ce qu’ils distribuent. Ils voient des durées, des fréquences, des taux de clics. Que reste‑t‑il d’elle ? Des concerts de plus d’une heure autour d’un seul poème, où le public pouvait applaudir au milieu d’un vers, interrompre, faire recommencer, comme si la chanson était un parlement affectif. Il reste cette manière de tenir le temps, de le dilater, à l’opposé des formats de trois minutes calibrés pour la radio puis pour les plateformes.Dans un monde où la musique sert souvent de fond sonore à la productivité, Oum Kalthoum demande une autre économie : on s’assoit, on écoute, on accepte que le désir et la douleur n’entrent pas dans un jingle. Il reste une mémoire politique.Elle a chanté pour l’Égypte, pour Nasser, pour la cause palestinienne ; on a voulu faire d’elle la voix d’une unité arabe qui, déjà, se fissurait.Aujourd’hui, cette unité n’existe plus que comme nostalgie, mais ses chansons continuent de circuler de Rabat à Bagdad, de Paris à Montréal, comme un réseau parallèle de souvenirs qui dément les frontières et les murs. Dans chaque diaspora, il y a une tante, un grand‑père, qui met Oum Kalthoum pour raconter autre chose que la France, le Canada ou l’Allemagne : un temps d’avant, parfois mythifié, parfois lourd de blessures, mais qui lui appartient encore. Il reste une figure de femme.Non pas « moderne » au sens où l’Occident aime à labelliser les icônes exotiques, mais une artiste qui a négocié âprement ses contrats, choisi ses poètes, imposé ses orchestres, dirigé sa carrière dans un monde d’hommes. On oublie souvent que cette voix, si souvent associée à la plainte amoureuse, a été construite sur des décennies de lutte pour contrôler son image, ses cachets, ses tournées, sa légende.À l’heure où l’on parle beaucoup de « rôle modèle » pour les jeunes filles, Oum Kalthoum continue d’en proposer une version non soluble dans les story Instagram : une femme qui transforme la respectabilité en pouvoir, le voile en scène, la tradition en arme douce. Il reste enfin une question, la même que pour Gutenberg : qui tient la machine qui diffuse cette voix ? Les États arabes ont fait d’elle un monument national, les plateformes en font un contenu, les maisons de disques une rente patrimoniale. Mais dans les faits, ce sont des oreilles précaires, des existences abîmées par les plans d’austérité, les bombardements, les exils, qui continuent d’en être propriétaires affectifs.Tant qu’un taxi du Caire, un café de Barbès, un salon de Tunis laisseront traîner ce vibrato au fond de leurs murs, Oum Kalthoum ne sera pas une icône figée, mais une question insistante : que reste‑t‑il du peuple quand il n’a plus de tribune, si ce n’est une voix enregistrée qui lui rappelle qu’un jour, au moins, quelqu’un a chanté pour lui ? RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

Aux racines du Jihad orthodoxe. L'autre journal du dimanche, 1er février 2026

Aux racines du Jihad orthodoxe. L'autre journal du dimanche, 1er février 2026

L'autre Journal du Dimanche du 1er février est en ligne. A la Une, la suite de notre série sur "les monastères de la honte" (sur le rôle de l’Église orthodoxe russe dans les déportations d'enfants ukrainiens). Aujourd'hui : au nom de la "guerre sainte", une organisation criminelle. 20 pages d'enquête aux racines du Jihad orthodoxe. Et aussi, au sommaire, "le Cours des choses", "Le Tour du jour en 80 mondes" et "Partages du sensible". A feuilleter, en 74 pages format flipbook. A lire plus tranquillement, télécharger, imprimer ou archiver : chaque séquence isolée en PDF. Format Flipbook A télécharger en PDF (74 pages) Formats PDF ENQUÊTE. Aux racines du Jihad orthodoxe Ce deuxième volet de notre enquête sur l’Église orthodoxe russe et les déportations d’enfants ukrainiens démonte minutieusement le rôle concret du Patriarcat de Moscou dans la machine de guerre de Poutine. En partant du « Kremlin‑sur‑Seine » – la cathédrale orthodoxe russe de Paris et son noyau de prêtres –, on montre comment ce réseau, loin d’être un simple relais spirituel, fonctionne comme un dispositif idéologique et opérationnel au service d’une « guerre sainte » contre l’Occident. En s’appuyant sur les résolutions du Parlement européen, du Conseil de l’Europe et des travaux d’experts, l’article argumente que la hiérarchie de l’Église orthodoxe russe peut être qualifiée de complice d’une politique criminelle d’État : guerre d’agression, déportations massives, notamment d’enfants, vers des institutions ecclésiales. L’enquête fait apparaître le Concile mondial du peuple russe comme le laboratoire doctrinal de ce « monde russe » impérial, où se tressent bénédiction religieuse de la violence, révisionnisme historique et justification théologique du terrorisme d’État. A télécharger ci-dessous Le Cours des choses "Le cours des choses" est une traversée du monde en éclats, où se croisent drames humains, géopolitique et inventions citoyennes. La séquence s’ouvre sur une image de mariage déplacé en Syrie, dans une salle de classe-transformée-refuge, avant de donner la parole à António Guterres, qui plaide pour une multipolarité effective face au repli des États et à la chute vertigineuse de l’aide humanitaire, des États-Unis à la France. Suivent un focus sur l’hécatombe militaire en Ukraine – jusqu’à 2 millions de soldats tués, blessés ou disparus –, un zoom sur Icemap, outil collaboratif qui cartographie les violences de l’ICE à travers les États-Unis, puis un long regard sur Belo Monte, mégabarrage « vert » devenu machine à détruire le Xingu et les peuples qui en vivent. Le Nigeria en pénurie d’eau, l’Afrique australe noyée sous des pluies extrêmes, les leçons d’écologie politique latino‑américaine et un opéra pour enfants sur la migration complètent ce chapelet, avant une méditation finale d’Isabelle Françaix sur la relativité des faits à l’ombre de Carlo Rovelli. A télécharger ci-dessous Le tour du jour en 80 mondes De l’Ukraine en guerre aux camps de déplacés du Liban, des plaines du Cachemire sous haute surveillance aux foules religieuses de l’Inde, ce Tour du jour traverse des territoires sous tension et des vies en résistance. À Gaza et en Israël, la guerre laisse ruines et deuils. Au Liberia, l’or détruit villages et rivières. Au Sénégal, l’océan devient soin. Partout, des corps, des croyances et des paysages racontent la fragilité du monde et la persistance du quotidien. A télécharger ci-dessous Partages du sensible "Partages du sensible" rassemble ce qui, dans le tumulte du monde, continue de faire circuler formes, récits et colères. La séquence s’ouvre à Ouagadougou, où le FIDO 2026 installe la danse contemporaine au cœur du quartier populaire de Ouidi, dans le nouveau Grin des Arts Vivants, lieu d’échanges et de commun artistique. Elle se poursuit aux États‑Unis avec le cri « Free the children », face à l’internement massif des enfants migrants dans les camps de l’ICE. Un hommage à Valère Novarina, portrait de l’écrivain en « porteur d’ombre », ouvre sur les scènes de Faits d’hiver, avec OuvrÂges  de Lionel Hoche, Daniel Larrieu et Carlotta Sagna, avant que Lucinda Childs ne redessine la scène comme un système solaire de lignes et d’orbites chorégraphiques. La séquence s’achève sur un « Souvenir zapotèque » : une tombe peinte du VIᵉ siècle, découverte à Oaxaca, où les couleurs survivantes rappellent tout ce que les morts continuent de partager avec les vivants. A télécharger ci-dessous RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

Flagrant délire #02. Bigor dans la brume quantique

Flagrant délire #02. Bigor dans la brume quantique

Photographe-écrivaine, Isabelle Françaix confie aux humanités  une chronique quinzomadaire. Pour cette seconde livraison, c’est dans la brume bretonne qu’elle suit deux fillettes et un bigorneau, au bord d’un monde devenu buée. FLAGRANT DÉLIRE #02. Chronique sauvage de l’œil et du langage Buée de buées Texte et Photographies Isabelle Françaix « Buée de buées     a dit le Sage     buée de buées     tout est buée […] Tourne tourne     va le vent     et sur ses détours     retourne le vent […] Ce qui a été     est ce qui sera     et ce qu’on a fait est     ce qu’on fera » Henri Meschonnic, Paroles du Sage (1) Un matin breton en 2011, ma fille et son amie, âgées de 10 et 9 ans, s’étaient réveillées à l’aube, tourmentées par leur chasse aux coquillages du jour précédent. Elles avaient par mégarde emporté un bigorneau vivant. Comme ce petit gastéropode marin ne s’apprivoise pas, il fallait assurer sa survie en le ramenant sans tarder dans les rochers. Une brume épaisse recouvrait la lande. Nous logions pour les vacances dans un penty à flanc de falaise : une demeure traditionnelle de pêcheurs transformée en gîte sur le trajet des vents. « On y va ? Tu nous accompagnes ? » Elles ont ouvert la route en chantonnant, Bigor le bigorneau dans un seau. Je les suivais à bonne distance, soucieuse de leur laisser découvrir la beauté et l’étrangeté des chemins de bruyère qui descendent vers la plage, à deux kilomètres de la maison. Le sens originel du mot « vacances » vient du latin vacare , « être vide ». Vide ne signifie pas ici « creux », « inconsistant » ou « frivole » mais libre et ouvert à l’aventure. Lorsque la brume envahit l’espace, cache les maisons, les voitures, les poteaux électriques, les arbres et les oiseaux, quand elle nous prive de tout repère, nous doutons de ce qui d’ordinaire nous semble si réel. Nous avons l’impression d’être seul·e·s au monde. N’est-ce pas de cette façon que commencent les histoires : un frisson d’inquiétude et le sentiment que l’extraordinaire est possible ? Quand les certitudes se délitent, la « réalité », telle que nous avons pris l’habitude de la nommer, perd de sa consistance. Ce que l’on ressent nous vient de l’intérieur. Les sens plus aiguisés, nous percevons le souffle d’une histoire qui répond à notre désir de nouveauté et d’émotions vives. En suivant dans la brume en bord de mer deux fillettes et un bigorneau, je pense à ce que nous dévoile aujourd’hui la physique quantique : nulle chose ne possède d’existence en soi qui serait tout à fait univoque et autonome. Nous-mêmes n’existons qu’en relation les uns avec les autres, dépendants des contingences. Le physicien théoricien et philosophe Carlo Rovelli entend unifier la physique quantique et la relativité générale. Il nous rappelle dans Helgoland (2) que « le monde vu de l’extérieur n’existe pas : il n’y a que des perspectives internes au monde, partielles, qui se reflètent mutuellement. » (p.206) Les faits ne sont que relatifs. Aucune vérité ne peut nous définir. En l’absence de tout absolu, la vie impermanente est légère, belle et précieuse. C’est à nous d’en inventer la puissance et la douceur. « [Nous] ne sommes que des images d’images. La réalité, y compris nous-mêmes, n’est qu’un voile ténu et fragile, au-delà duquel… il n’y a rien. » (ROVELLI, op.cit. , p.180). Il n’est pas inutile de le rappeler quand une violence aveugle sévit aux quatre coins du monde. Buée, brume, souffle, vacuité entre le sable et les vagues sous le ciel invisible, sur la terre qui nous porte alors que nous l’oublions. Nous sautillons sur le rivage où s’effaceront bientôt nos empreintes. À nous de décider de ce que nous laissons sous nos pas. Deux fillettes rétablissent un équilibre en respectant une vie qui n’est pas la leur ni celle d’un être humain. Une vie minuscule, comme les nôtres à l’échelle du cosmos. Deux fillettes rient dans la brume, joyeuses d’avoir une mission à accomplir. C’est leur histoire, et c’est un rêve si réel ! C’est aussi l’éveil de la conscience, que nous devrions préserver comme la vie de Bigor, le bigorneau. Isabelle Françaix (1). MESCHONNIC, Henri, [1970] 1986 . Les Cinq Rouleaux. Le Chant des chants. Ruth. Comme ou les Lamentations. Paroles du Sage . Esther. Traduit de l’hébreu, édition revue et corrigée. Paris : Éditions nrf Gallimard. Pp.135-136. ISBN 2-07-027211-7. Paroles du Sage  est une traduction plus concrète de l’ Ecclésiaste  dont le sens jusque-là très abstrait masquait l’incarnation humaine, naturelle et incarnée, du texte hébreu. Ainsi « Buée de buées » plutôt que « Vanité des vanités » retrouve l’image originelle de hevel , « l’haleine », par extension « la buée ». On retrouve cette idée dans de nombreux textes fondateurs de la spiritualité, comme le Tao Te king, le Coran, la Kabbale ou les Vedas… (2). ROVELLI, Carlo. 2021. Helgoland. Le sens de la mécanique quantique . Traduit de l’italien par Sophie Lem. Paris : Éditions Flammarion.  ISBN 978-2-08152-207-7 A retrouver : "Flagrant délire #01 . Chronique sauvage de l’œil et du langage", publié le 21 janvier 2026. Lire ICI RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

Grand nettoyage à la Cité interdite

Grand nettoyage à la Cité interdite

A gauche : Xi Jinping, ce mois-ci à Pékin (photo Carlos Osorio/Reuters). A droite : le général Zhang Youxia, en 2024 Pourquoi Xi Jinping a-t-il décapité son propre état-major ? À Pékin, la disgrâce simultanée des deux plus hauts responsables militaires confirme un tournant autoritaire sans précédent. À l’approche du XXIᵉ Congrès du PCC, Xi Jinping élimine toute dissidence interne et prépare un nouveau mandat sous le signe de la discipline, de la militarisation et du culte du chef. Derrière les hauts murs du  Zhongnanhai  (1), jouxtant la Cité interdite à Pékin, là où vivent et siègent les dirigeants du pays depuis Mao, un affrontement d’une rare intensité vient de se dérouler entre quelques dizaines de responsables — sans que le milliard quatre cent millions de Chinois n’y prennent part. Ils viennent d’apprendre, en même temps que nous, samedi dernier, que l’Empereur Xi Jinping vient de se débarrasser des deux généraux les plus puissants du pays. Il s’agit de Zhang Youxia, le désormais ex-bras droit du président. Vice-président de la décisive Commission militaire centrale (CMC) depuis 2017, nommé à ce poste stratégique sur proposition de Xi, sa mission était claire : moderniser l’armée. L’autre général éliminé n’est rien moins que Liu Zhenli, chef d’état-major interarmées. Autrement dit, toute la direction militaire opérationnelle du pays vient d’être décapitée par l’Empereur, accusée du pire — comme il est de coutume. En mars 1971 déjà, Mao Zedong avait accusé de trahison son ami et bras droit, le maréchal Lin Biao, victime expiatoire des désordres et crimes de ladite Grande Révolution culturelle prolétarienne. Le ministère chinois de la Défense a annoncé l’ouverture d’une enquête contre les deux hommes pour «  graves violations de la discipline et de la loi  », ce qui, traduit du chinois bureaucratique, signifie : corruption et trahison. Selon le  Wall Street Journal  de samedi, citant des milieux « bien informés », il serait question de divulgation de secrets nucléaires… aux États-Unis !Mais c’est le  Quotidien de l’Armée populaire  ( Jiěfàngjūn Bào ) qui en donne la version officielle. Dans son éditorial du dimanche 25 janvier 2026, les deux généraux sont accusés d’avoir «  gravement bafoué et affaibli le système de responsabilité présidentielle de la Commission militaire centrale  ». Traduisons : ils ont mis en cause la politique, les buts et la stratégie militaire de Xi Jinping.Ils avaient manifestement oublié le principe maoïste de base, enseigné partout en Chine : «  si la victoire est au bout du fusil, c’est le Parti qui commande aux fusils  ». Selon le chercheur taïwanais K. Tristan Wang, du site de la Fondation  Jamestown , les divergences portaient sur le calendrier accéléré de modernisation de l’Armée populaire de libération (APL) imposé par Xi. Celui-ci avait fixé l’échéance de 2027 pour que l’APL soit prête à envahir Taïwan. Zhang Youxia jugeait un tel calendrier irréaliste et «  accordait moins d’importance que Xi à la lutte militaire comme objectif autonome, préférant l’intégrer aux activités de formation  » révèle le chercheur taiwanais. Liu Zhenli résistait lui aussi à l’exécution stricte des directives présidentielles, entraînant des retards visibles dans l’entraînement et les capacités de combat. Cette inertie perçue menaçait l’autorité absolue de Xi à la veille du 15e plan quinquennal (2026‑2030). Le message transmis au pays est limpide : même les plus proches de l’Empereur ne peuvent ignorer ses décisions. Zhang Youxia entretenait pourtant des liens personnels étroits avec Xi Jinping : tous deux issus de familles de vétérans révolutionnaires. Xi lui avait même permis de demeurer vice‑président de la CMC au‑delà de l’âge de la retraite (75 ans), un privilège rare. À l’approche du 21e Congrès du Parti communiste chinois (PCC), prévu fin 2027, Xi Jinping consolide méthodiquement son pouvoir. Il élimine les rivaux potentiels et purifie les élites perçues comme déloyales. Cette « mise au pas » s’inscrit dans une stratégie exigeant une loyauté absolue, marquée par des vagues d’arrestations et de disgrâces au sein de l’armée, du Parti et de l’administration. En 2025, des figures comme l’amiral Miao Hua, vice‑président de la CMC et proche de Xi depuis les années 2000, ont été placées en résidence surveillée pour « corruption grave », tandis que le général He Weidong, autre militaire influent, a , lui, disparu des radars.Depuis 2023, Xi a intensifié sa vaste campagne anticorruption au sein de l’Armée populaire de libération, visant au moins vingt hauts responsables militaires et de l’industrie de défense — dont neuf généraux portés disparus et cinq sous enquête approfondie. Ces purges, les plus massives depuis que Deng Xaoping liquida la Bandes des Quatre (2) ont décapité la CMC, réduite de sept à quatre membres, et frappent des officiers souvent promus par Xi lui-même. Elles renforcent son contrôle absolu sur l’appareil sécuritaire et économique, au moment même où les défis internes – ralentissement économique, tensions avec Taïwan – exigent une unité renforcée. Les implications géopolitiques sont claires : en nettoyant le terrain avant le Congrès, Xi neutralise toute dissidence susceptible d’exploiter les fragilités économiques (déflation, crise immobilière) ou les pressions externes (sanctions américaines sur les semi‑conducteurs). Il prépare ainsi une réélection sans surprise en 2027, potentiellement pour un quatrième mandat, à la tête d’un Bureau politique presque exclusivement composé de ses fidèles.   Michel Strulovici   (1)  Zhongnanhai  est un vaste complexe impérial situé à Pékin, adjacent à la Cité interdite. Son nom signifie littéralement « mers centrale et méridionale », en référence aux deux étangs artificiels qui structurent le site. Aménagé dès la dynastie Jin au XIIᵉ siècle, il devint jardin impérial autour du lac Taiye. Avec la fondation de la République en 1912, le centre du pouvoir se déplaça vers ces jardins, sans franchir les murs de la Cité interdite, symbole d’une rupture avec l’empire. En 1949, Mao s’y installa : le pouvoir chinois n’en est plus jamais sorti. (2)  La « Bande des Quatre » désigne un groupe de dirigeants politiques chinois dominé par Jiang Qing, l’épouse de Mao Zedong, et composé aussi de Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et Wang Hongwen. Formée à la fin des années 1960, cette faction contrôlait une grande partie de l’appareil idéologique et culturel pendant la Révolution culturelle (1966‑1976). Elle imposait la ligne la plus radicale du maoïsme, combinant purisme idéologique, répression politique et culte du chef. A la mort de Mao, elle tenta d'occuper le pouvoir. Sans succès. Deng Xiaoping liquida de la direction centrale et provinciale tous les dirigeants civils et militaires qui leur étaient favorables. Et aussi : à lire sur Geostrategia : "La culture stratégique chinoise" (21 décembre 2023) Geostrategia est une plateforme numérique française consacrée aux enjeux stratégiques contemporains, présentée comme une « agora stratégique 2.0 ». Collaboratif, le site agrège des articles de think tanks, laboratoires de recherche, revues spécialisées et institutions partenaires (notamment liés au Cnam et au réseau IHEDN) afin de nourrir la réflexion stratégique nationale. Chaque mois, il propose un éditorial et une sélection de six textes, accessibles en ligne et relayés par une newsletter, complétés par un « kiosque » de plusieurs centaines d’articles classés en rubriques et entend devenir un relais majeur pour la diffusion des travaux de jeunes chercheurs en études stratégiques. La culture stratégique chinoise repose sur un double héritage, confucéen et « parabellum », que le PCC réinterprète pour projeter une image pacifique tout en assumant une posture de puissance armée. Nourrie par le confucianisme et Sun Tzu, la doctrine officielle se présente comme strictement défensive, privilégiant dissuasion, guerre psychologique, soft power et victoire « sans combattre » plutôt que l’affrontement direct. Mais l’histoire militaire de la RPC, la nucléarisation, la montée en puissance navale et la doctrine de « défense active » révèlent une forte composante réaliste et offensive, notamment autour de Taïwan et en haute mer. Cette culture hybride, qui oscille entre discours de paix et préparatifs de guerre, permet à Pékin d’adapter opportunément ses références stratégiques – pacifiques ou coercitives – selon les contextes, donnant naissance à une diplomatie et à une stratégie militaires à « double visage ». https://www.geostrategia.fr/culture-strategique-chinoise/ RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

"Crear escuela"de la France à la Guajira colombienne

"Crear escuela"de la France à la Guajira colombienne

Enfants de la Cachaca III, dans le département de la Guajiria, en Colombie, en janvier 2026. Photo Liliane et Claude Bernhardt Au cœur de la péninsule de La Guajira, la création d’une école porte l’espoir d’un accès à une éducation digne pour les enfants des communautés wayuu. Liliane et Claude Bernhardt, qui soutiennent l'initiative depuis 15 ans avec l'association Crear escuela, soulignent à quel point ce projet est un acte de résistance et de construction collective dans un territoire marqué par l’abandon et les inégalités. Jean-Marc Adolphe : Pour nos lecteurs, il faut préciser que nous nous connaissons depuis longtemps : à la fin des années 1980, je venais d’arriver à Paris et vous dirigiez alors le Free Théâtre, avec lequel nous nous sommes rencontrés autour d’un spectacle inspiré de Juan Rulfo. Nous partageons une passion commune pour l’Amérique latine, en particulier pour la Colombie. Dans quelques jours, vous repartez justement pour la Colombie, dans le département de La Guajira, où vous avez noué des liens depuis une quinzaine d'années. Qu’est‑ce qui vous a amenés pour la première fois en Colombie, et plus particulièrement dans cette région du nord du pays, encore assez méconnue en France ? Claude Bernhardt : L’histoire remonte en réalité aux années 1970. À Paris, nous animions un atelier de théâtre dans lequel est arrivé un jeune lycéen, Juan Manuel Selva, fils d’une femme réfugiée en France à cause de la violence politique en Colombie. C’est lui qui nous a fait découvrir l’œuvre de Juan Rulfo. Plus tard, après ses études, il est rentré en Colombie et nous a lancé une invitation très simple : « Venez me voir. » Il nous a fallu trente‑cinq ans pour y répondre, mais nous étions restés en contact, même avant Internet, grâce à ses retours réguliers en France pour voir sa mère. Liliane Bernhardt : Au moment de la retraite, le désir d’un long voyage en Amérique du Sud s’est imposé. Nous sommes partis de Santiago du Chili et avons remonté la cordillère des Andes en bus locaux, en traversant la Bolivie, le Pérou puis la Colombie, avec l’envie de rencontrer des gens hors des circuits touristiques. Ce voyage nous a conduits jusqu’à Bogotá, où habite Juan Manuel. C’est là que Claude a eu cette idée un peu folle : aller tout au nord du pays, dans une région présentée comme dangereuse, habitée par un peuple autochtone, les Wayuu. Par l’intermédiaire de nos amis, nous avons été « parrainés » pour rencontrer une communauté. Claude Bernhardt : C’était en février 2013. Nous devions rester une semaine. La leader de la communauté, Clarena Fonseca, m’a emmenée voir l’école du village, une communauté d’environ 150 personnes. L’enseignant n’avait aucun livre, les enfants disposaient d’un petit cahier, d’un crayon, d’une gomme et de quelques sièges rabattables : sur le plan pédagogique, c’était très pauvre. À la fin de la semaine, Clarena nous a demandé : « Est‑ce que vous pouvez aider l’école ? » Tout est parti de cette question. La Guajira, un territoire extrême Jean-Marc Adolphe : En France, on connaît mal la géographie colombienne : au‑delà de Bogotá, Cali, Medellín ou Carthagène, le pays reste largement méconnu, alors qu’il est presque deux fois plus grand que la France et l’un des plus riches au monde en biodiversité, avec une grande diversité de peuples autochtones et afro‑colombiens. Pourriez‑vous situer plus précisément le département de La Guajira, et dire en quoi ce territoire est particulier ? Claude Bernhardt : La Guajira se trouve tout au nord de la Colombie, et même tout au nord du continent sud‑américain. C’est une sorte de presqu’île, à peu près grande comme les deux tiers de la Bretagne, qui prolonge la Sierra Nevada de Santa Marta. La région commence par des zones un peu boisées, puis devient semi‑désertique et, dans sa partie la plus avancée vers la mer, totalement désertique. Malgré ces conditions, environ 500.000 Wayuu y vivent, dans une région essentiellement rurale. Il faut aussi rappeler qu’elle est frontalière du Venezuela, au niveau du golfe de Maracaibo, ce qui ajoute une dimension géopolitique et migratoire importante à la situation locale. Jean-Marc Adolphe : Lorsque vous y êtes allés pour la première fois, on vous présentait déjà La Guajira comme une région dangereuse, un peu comme le Chocó, autre région très marginalisée à forte population afro‑colombienne. Ce sont des territoires où, jusqu’à récemment et encore aujourd’hui d’une certaine façon, l’État est largement absent. Concrètement, qu’est‑ce que cela signifie pour les habitants ? Claude Bernhardt : Tout à fait. L’absence de l’État est presque totale, avec une corruption massive dans les administrations, la police et les institutions locales. Quand l’État ne remplit pas ses fonctions, il manque les infrastructures essentielles : les paysans n’ont souvent pas les moyens d’acheminer leurs produits, la ville la plus proche pouvant se trouver à quatre ou cinq heures de pistes. La population wayuu, selon les clans, est pour une grande part extrêmement pauvre. Liliane Bernhardt  : Lors de la grande sécheresse de 2015, il y a eu une forte mortalité infantile directement liée à la faim et à la soif. À cela s’ajoute un racisme très fort envers les communautés autochtones, pas seulement les Wayuu, mais aussi les Afro‑Colombiens, ce qui complique encore l’accès aux droits les plus élémentaires. Claude Bernhardt : Depuis, nous sommes retournés chaque année dans cette communauté, en y restant au minimum deux mois. Nous avons mené de nombreux projets : pour l’école et l’éducation, pour la pêche en mer en achetant du matériel sur place, et pour la collecte et le stockage de l’eau de pluie, avec des réservoirs de 5.000 à 10.000 litres et un travail sur la grande mare communautaire, le hawé . Ce projet d’accès à l’eau a été rendu possible par des subventions de la région Occitanie et de l’agglomération toulousaine, ainsi que par le travail d’un ingénieur. Matrilinéarité, justice wayuu et nouvelles leaders Jean-Marc Adolphe : En 2021, le grand mouvement social, l’estallido social, a mis davantage en lumière les peuples autochtones, notamment à travers les Mingas (2) qui se sont jointes aux mobilisations. Les habitants des grandes villes ont découvert des communautés organisées et courageuses, loin des clichés. Comment cela se traduit‑il dans la société wayuu ? Liliane Bernhardt  : La société wayuu est matrilinéaire et clanique : les appartenances se transmettent par les femmes et chaque clan dispose de ses autorités traditionnelles. Il n’existe donc pas une instance unique qui pourrait représenter l’ensemble des Wayuu, ce qui complique leur défense collective, notamment face aux grands projets extractivistes. Sur leur territoire se trouve par exemple l’une des plus grandes mines de charbon à ciel ouvert du monde, la mine de Cerrejón, que beaucoup appellent « la Mort noire ». Claude Bernhardt : Chez les Wayuu, les décisions se prennent à l’intérieur de chaque communauté, au niveau local. Une exception relative concerne aujourd’hui l’érosion côtière et le projet d’usine de traitement des eaux usées de Riohacha, qui déverserait ses effluents dans le rio Guerrero : dans ce contexte, Clarena Fonseca, leader de la communauté de Cachaca III, est devenue une figure importante de la lutte, capable de rassembler les communautés directement impactées. Liliane Bernhardt  : Le système de justice wayuu est reconnu par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel. Il repose sur la parole et la médiation : des autorités morales, les Pütchipü’üi ou palabreros, négocient les conflits et organisent des compensations pour éviter que les tensions ne dégénèrent en violence armée. « Nous sommes une présence vivante » Jean-Marc Adolphe : Dans un texte que vous m’avez transmis, Clarena écrit : « Beaucoup de non‑Wayuu parlent souvent de nous comme si nous appartenions au passé, comme si nous étions anciens, presque obsolètes. Mais ils ont tort. Nous, les Wayuu, ne sommes pas des souvenirs. Nous sommes une présence vivante. » Elle ajoute : « Aujourd’hui, les Wayuu sont enseignants, étudiants, scientifiques, médecins, ingénieurs, artistes, avocats. » Est‑ce qu’on peut dire que, dans la nouvelle génération, émergent des leaders qui se saisissent d’outils comme le droit, les sciences ou l’ingénierie, sans rien renier de leur culture ? Claude Bernhardt : Clarena a cinq enfants, dont Nancy, une vingtaine d’années, qui la seconde de près dans ses luttes. Clarena se déplace régulièrement, au Brésil, à Bogotá ou ailleurs, pour témoigner des combats menés sur le territoire, et Nancy l’accompagne souvent. Dans la communauté de Cachacatrés, on observe aujourd’hui une attention très forte portée à l’éducation scolaire des jeunes. Liliane Bernhardt  : L’objectif est de les mener le plus loin possible dans les études, même si beaucoup s’arrêtent à l’équivalent d’un BTS technique, ce qui est déjà considérable au vu du coût des études. Nous apportons une aide financière pour soutenir certains parcours : une Wayuu que nous connaissons, Remedios, occupe aujourd’hui un poste important dans l’administration de Bogotá comme représentante de sa communauté, même si ces réussites restent encore trop rares. L’articulation entre trajectoires éducatives et enracinement culturel fort permet l’émergence d’une nouvelle génération capable de naviguer entre le monde wayuu et les institutions nationales ou internationales. École de l’image et luttes pour l’eau Jean-Marc Adolphe : Vous avez aussi contribué à créer une « école de l’image » en Colombie, pour documenter ces territoires, ces luttes et ces communautés. En quoi consiste ce projet et pourquoi l’image y joue‑t‑elle un rôle central ? Claude Bernhardt : En 2018, une nouvelle étape s’est ouverte avec la rencontre de deux artistes colombiens, Lucas et Andrela. Lucas est photographe et vidéaste, engagé de longue date aux côtés de villages paysans et de communautés autochtones, jusqu’en Bolivie, pour documenter leurs territoires, leurs espoirs et leurs luttes ; Andrela est dessinatrice, peintre et artiste de street art. Avec eux, nous avons créé ce que nous appelons une « école de l’image » à Aquitania, près du lac de Tota. Liliane Bernhardt  : Ce n’est pas une école en dur, mais une structure souple permettant d’organiser des formations pour les paysans, les jeunes et les moins jeunes, afin de documenter leur territoire, d’enquêter sur leurs savoirs et d’imaginer des futurs possibles. Tout récemment, un documentaire de 18 minutes réalisé dans la région du Tolima, centré sur l’eau comme élément vital pour la montagne et la forêt, montre aussi les luttes des communautés face aux compagnies pétrolières. L’image est un médium formidable, d’autant qu’aujourd’hui, même les plus modestes disposent de téléphones portables et de WhatsApp, ce qui facilite l’auto‑documentation et la circulation de l’information. Claude Bernhardt : Nous avons également organisé des ateliers mêlant image, musique et théâtre dans des villages isolés, avec des enfants de quatre à quatorze ans, en travaillant à la fois la prise de vue, la composition musicale et le jeu. Entre 2015 et 2018, j’ai animé à Riohacha des stages d’initiation au théâtre pour des jeunes et des adultes wayuu, et pour des jeunes des milieux populaires de la ville, en partenariat avec une danseuse de Bogotá et avec Juan Manuel pour l’image. J’ai aussi écrit un spectacle, La pointe de la flèche est invisible dans le cœur de l’oiseau , que j’ai joué en France puis à Bogotá et dans La Guajira, en espagnol, avant de monter un spectacle avec des jeunes de Riohacha. Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe , le 14 janvier 2026 https://www.crear-escuela.fr/ A lire également : "« Nous ne sommes pas des souvenirs » : Clarena Fonseca, voix wayuu face à l’effacement de son territoire" ( ICI ) RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

« Nous ne sommes pas des souvenirs » : Clarena Fonseca, voix wayuu face à l’effacement de son territoire

« Nous ne sommes pas des souvenirs » : Clarena Fonseca, voix wayuu face à l’effacement de son territoire

Une manifestation de la communauté wayuu de Cachaca III contre un projet d'usine de traitement des eaux usées. Photo Luca Rodriguez Dans un entretien exclusif, Clarena Fonseca, leader sociale et militante du peuple Wayúu en Colombie, raconte la résistance culturelle et écologique de sa communauté face à la marginalisation historique, à l’érosion côtière accélérée et à des projets industriels menaçant leur survie. Entre menaces, défis climatiques et lutte pour la reconnaissance, elle fait entendre une voix puissante depuis la péninsule de la Guajira. L'embouchure du rio Guerrero, dans la Guajira. Photo Luca Rodriguez CONTEXTE. Dans la région de la Guajira, située à l'extrême nord de la Colombie, les enjeux écologiques sont critiques et menacent directement la survie des communautés autochtones Way ú u. Voici les principaux défis : 1. La crise de l'eau et l'impact de l'extractivisme L'accès à l'eau est le problème majeur de cette région semi-désertique et désertique. Pénurie structurelle : L'eau potable est quasi inexistante ; elle est souvent livrée par citernes, mais de manière irrégulière. Creuser le sol à plus de trois mètres de profondeur mène systématiquement à de l'eau salée. La mine de Cerrejón : Cette mine de charbon à ciel ouvert, l'une des plus grandes au monde, est surnommée « la Mort noire » par les habitants en raison de ses conséquences environnementales. Elle capte d'immenses quantités d'eau et a détourné le río Bruno, qui était la seule rivière pérenne de la région. Sécheresses extrêmes : La grande sécheresse de 2015 a provoqué une forte mortalité infantile liée à la faim et à la soif. 2. L'érosion côtière massive Le littoral de La Guajira subit une érosion accélérée qui force certaines familles à l'exil. Phénomènes combinés : Cette érosion est due à la montée globale du niveau de la mer, mais elle est aggravée par des interventions humaines locales. Effet des digues : La ville de Riohacha a construit de grandes digues pour protéger ses propres plages, ce qui a modifié les courants marins. Ces courants frappent désormais plus violemment la côte sud, provoquant un retrait des terres sur 172 km. 3. Menaces sur les écosystèmes préservés (Le projet PTAR) Un projet d'usine de traitement des eaux usées (PTAR) pour la ville de Riohacha représente une menace imminente pour le río Guerrero. Pollution d'un fleuve sacré : Actuellement, le río Guerrero est l'un des rares cours d'eau dont l'écosystème est encore sain et riche en biodiversité (poissons, crevettes, flamants roses, pélicans). Impact socio-économique : L'usine déverserait ses trop-pleins d'eaux usées directement dans le fleuve lors des grandes pluies, polluant ainsi les zones de pâturage et les ressources de pêche indispensables aux communautés comme celle de Cachaca III. 4. Changement climatique et événements extrêmes Le dérèglement climatique accentue des phénomènes déjà violents dans la région. Inondations : paradoxalement, alors que la région manque d'eau, les périodes de grandes pluies (octobre-novembre) provoquent des inondations sévères dans des villes comme Riohacha. Fragilité du milieu : La nature dans cette zone est perçue comme une force à la fois bénéfique et terrible, dont la violence est amplifiée par les modifications climatiques actuelles. Face à ces enjeux, des leaders sociaux comme Clarena Fonseca se mobilisent pour défendre leur territoire, malgré des menaces de mort directes liées à leur opposition aux grands projets industriels. La survie des Wayuu dépend désormais de leur capacité à conjuguer leurs savoirs traditionnels avec des outils modernes (droit, ingénierie, documentation par l'image) pour protéger leurs ressources vitales. Clarena Fonseca en entretien vidéo avec Jean-Marc Adolphe pour les humanités , le 22 janvier 2026. Photo Claude Bernhardt. Entretien avec Clarena Fonseca, leader wayúu de Cachaca III les humanités : Buenos días… ou plutôt amayabia, comme on dit en wayuunaiki. Nous nous parlons grâce à Liliane et Claude Bernhardt, de l’association Crear Escuela (1) , qui se trouvent en ce moment avec vous. Depuis quand vous connaissez‑vous ? Clarena Fonseca : Je connais Liliane et Claude depuis 2010, à peu près. À cette époque, mon dernier fils n’était pas encore né : aujourd’hui il a 15 ans, ce qui veut dire que cela fait une bonne quinzaine d’années que nous nous connaissons. Nancy, ma fille, avait alors 4 ans ; elle en a maintenant 19. Liliane et Claude font partie de la famille : mes enfants les appellent oncle et grand‑père, et lorsqu’ils repartent en France, c’est toujours un arrachement. Identité et résistance du peuple wayuu les humanités : En France, on connaît très mal les peuples autochtones de Colombie, et presque pas le peuple wayúu. Comment définiriez‑vous l’identité et la culture de votre peuple ? Clarena Fonseca : Le peuple wayúu est un peuple d’initiative, de lutte, de force et de résistance. On nous compare souvent à un arbre du désert, le cajón guajiro , qui résiste au vent, au soleil, à la sécheresse, aux températures extrêmes et aux cycles climatiques qui se succèdent chaque année. De la même manière, nous résistons aux changements qui nous affectent sur les plans social, culturel, émotionnel, sanitaire et dans la vie quotidienne. Nous vivons sur une péninsule où la terre est rude, pleine de difficultés et de défis. Nous avons dû faire face à la désolation, à la marginalisation, à l’invisibilité, alors même que pour les institutions publiques ou privées, nous sommes paradoxalement l’ethnie la plus « visible », souvent montrée comme un peuple qui meurt de soif, de faim ou de manque de soins. Parfois, j’ai le sentiment que nous avons été une mine d’or pour de nombreuses organisations : elles sont venues sur notre territoire pour intervenir, mais en réalité pour en extraire les ressources, pas pour nous permettre un véritable développement. Une histoire de civilisation imposée les humanités : On pourrait même parler de 500 ans de résistance, longtemps invisible. Comment vos grands‑parents racontaient‑ils le passé, avant l’arrivée de ce que vous appelez « la civilisation » ? Clarena Fonseca : D’après ce que me racontait mon grand‑père quand j’avais une dizaine d’années, il y a 70 ou 80 ans, le territoire wayúu était un espace uni, sans poteaux, sans clôtures ni coordonnées, sans limites entre communautés. Chacun pouvait s’installer là où il trouvait de quoi faire vivre ses enfants : l’essentiel, c’était l’harmonie, la fraternité et la paix. On n’y faisait pas de distinction de clans ( e’irüpu , nos lignages), ni de « couleur », ni de rang : la liberté était absolue. Tout se réglait par la parole et la compensation, sous l’autorité des anciens. Puis est arrivée ce que j’appelle la « civilisation » : l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, l’introduction d’un autre système de droits et de propriété, les clôtures, les titres de propriété, la privatisation des terres. À partir de là, le territoire a commencé à se fragmenter, les conflits se sont multipliés et, peu à peu, on a vu les morts s’accumuler. Je dis souvent que nous avons notre propre civilisation, avec une vision du monde différente de la société « occidentale », comme les peuples arhuaco ou kogi. Quand j’emploie ce mot, c’est pour parler de l’entrée d’un autre système, qui transforme notre manière de penser et de vivre. Beaucoup de jeunes se laissent aujourd’hui attirer par Internet et le monde numérique, au point d’oublier leurs propres savoirs et leur langue ; c’est pourquoi nous nous battons pour que l’éducation dans les écoles de nos communautés commence par le wayuunaiki et respecte nos formes de connaissance. « Dire que nous n’existons pas, c’est nous briser le cœur » les humanités : La Cour constitutionnelle vient de reconnaître et certifier officiellement le territoire de la ranchería Cachaca III, où vous vivez. Cela signifie qu’avant cette décision, vous habitiez un territoire qui n’existait même pas légalement. Qu’est‑ce que cela provoque quand on vous dit : « vous n’existez pas » ? Clarena Fonseca : J’ai 49 ans, je suis née sur ce territoire et j’y ai toujours vécu. Imaginez ce que cela signifie d’entendre un fonctionnaire de la Sécurité sociale ou du ministère de l’Intérieur affirmer qu’il ne peut pas y avoir d’école là où nous vivons parce que le territoire « n’existe pas », qu’il n’y a ni Wayúu, ni chair, ni os, comme si nous étions des fantômes. Quand on vous dit cela, on vous brise le cœur, on vous arrache l’âme. Les institutions qui délivrent les certificats de « communauté reconnue » s’appuient sur des bases de données pour dire si nous existons ou non. Je leur réponds que ce n’est pas un fichier Excel qui détermine l’existence d’un peuple. Pour nous, la véritable « Magna Carta », ce sont le territoire lui‑même, le e’irüku  (le lignage) et le cimetière, qui est sacré. Tant que ces trois éléments existent, aucun papier ne peut nier notre réalité. « Vaincre ou mourir dans la tentative » les humanités : En Colombie, on vous présente comme lideresa social, leader sociale. Depuis quand avez‑vous commencé à assumer ce rôle, et comment cela s’est‑il produit ? Clarena Fonseca : Je me bats depuis mes 15 ans. À cet âge‑là, je suivais ma scolarité au collège en ville, j’apprenais l’espagnol et je retournais le week‑end au territoire. Un jour, un parent de mon père, un non‑indigène, lui a demandé un petit bout de terre pour s’installer avec sa famille, et mon père, homme généreux, a accepté. Plus tard, nous avons découvert que ce cousin avait vendu ce terrain à la municipalité : peu à peu, des gens sont arrivés, ils ont défriché, abattu des arbres, commencé à transformer notre territoire en quartier urbain. Quand j’ai compris, je me suis opposée. L’homme est arrivé armé d’une machette, menaçant de tuer ma mère ; j’ai sauté sur lui, menacé à mon tour de le frapper, puis mes frères ont réagi. La tension était telle qu’un massacre aurait pu se produire. J’ai alors décidé de chercher la Défensoría del Pueblo, l’instance chargée de défendre les droits des peuples autochtones. Au début, personne ne m’écoutait, puis un défenseur national venant de Bogotá est arrivé, et j’ai réussi, en pleurant et en argumentant, à le convaincre de venir sur le territoire. C’est à ce moment‑là que mon chemin de leader a commencé : d’abord pour défendre la terre de mon père contre une appropriation illégale, puis dans d’autres conflits, toujours liés à des projets imposés sans consultation. J’aime dire que je suis « moitié femme, moitié homme » : j’ai appris la pêche avec mon père dès l’enfance, je manie les bateaux et les filets, et je ne peux pas me comporter comme une poule qu’on pourchasse ; pour nous, la loi wayúu, c’est « vaincre ou mourir dans la tentative ». Près du feu, Clarena Fonseca prépare le repas. Photos Liliane et Claude Bernardt La parole, les assemblées et les femmes les humanités : Vous dites que beaucoup de leaders et de communautés ont peur de parler, par crainte d’être assassinés. Qu’est‑ce que cela signifie, concrètement, d’être une leader dans ces conditions, et quel rôle jouent les femmes dans cette lutte ? Clarena Fonseca : Dans notre région, il y a près de 280 communautés, mais très peu de personnes osent prendre la parole publiquement. Quand un journaliste arrive pour demander une interview, beaucoup refusent, certains responsables communautaires disent tout de suite non par peur d’apparaître à l’écran et d’être ensuite repérés. Ils me demandent parfois de quel « bois » je suis faite, parce que je me présente toujours à visage découvert. Je leur réponds que c’est le sang que m’ont transmis mes grands‑parents : je ne peux pas reculer. Être leader ici, ce n’est pas une question de prestige ou de promotion personnelle, c’est un risque de mort permanent. J’ai déjà reçu cinq menaces directes, visant aussi mes enfants. On m’a proposé de l’argent pour acheter mon silence : deux milliards de pesos pour que je cesse mes actions et que je laisse faire certains projets. J’ai refusé et déposé plainte. Cela m’a coûté des années de stress et des problèmes de santé graves, mais je continue parce que je sais que, si nous nous taisons, nous disparaîtrons. En même temps, on observe aujourd’hui une force extraordinaire des femmes autochtones en Colombie et en Amérique latine. J’ai participé, par exemple, à la « Gran Juntanza Ambiental », une grande rencontre de femmes leaders et activistes à Cali, dans le cadre de la COP16 : parmi plus de 200 femmes, on m’a appelée à intervenir comme panéliste aux côtés du maire, ce qui m’a énormément surprise. Quand je commence à parler en wayuunaiki, je sens que je me transforme, que je me recharge : c’est ma langue qui me donne la force de dire ce que vit mon territoire. Érosion côtière : demander des comptes à l’État les humanités : Il y a deux grands axes dans votre lutte actuelle : l’érosion côtière et un projet d’usine de traitement des eaux usées. Commençons par l’érosion : que se passe‑t‑il sur votre côte depuis vingt ans ? Clarena Fonseca : Depuis une vingtaine d’années, notre territoire est touché par une érosion côtière très forte. Chaque année, la mer avance, des pans entiers de plage disparaissent, des familles ont déjà dû abandonner leurs maisons, des arbres centenaires tombent. Nous avons déposé des dizaines de plaintes, alerté toutes les institutions compétentes, mais longtemps, personne ne nous a pris au sérieux. Face à ce silence, j’ai décidé de poursuivre l’État en justice pour défaut de protection de notre territoire, au nom de ma communauté et de mon père, autorité traditionnelle, âgé aujourd’hui de 89 ans. C’est la première fois, en Guajira, qu’une communauté wayúu attaque l’État pour un problème d’érosion côtière. J’ai inclus dans la plainte le président Gustavo Petro, la Gestion des risques et d’autres entités nationales. À partir de là, la situation a changé : des médias nationaux sont venus, des journalistes se sont déplacés, et l’État a dû lancer une étude pilote pour analyser les causes de l’érosion et proposer des mesures de mitigation. Ce ne sera pas une solution définitive, je le sais, mais au moins une reconnaissance du problème. Pour l’instant, c’est l’Institut de recherches marines (INVEMAR) qui mène l’étude, sous contrat de l’unité nationale de Gestion des risques. La première phase s’est terminée en novembre ; la seconde doit commencer en février, et, en tant que demanderesse, je suis informée directement, sans passer par les autorités locales qui, longtemps, ont prétendu que « nous n’existions pas ». La rancheria Cachaca III. En bas à droite : Cesar, le mari de Clarena Fonseca, pêche au filet dans le río Guerrero. Photos Liliane et Claude Bernhardt. PTAR et Aqualia : défendre le río Guerrero les humanités :   L’autre front de votre combat concerne un projet de station d’épuration, la PTAR, porté notamment par une entreprise européenne, Aqualia. En quoi ce projet menace‑t‑il votre communauté et le río Guerrero ? Clarena Fonseca : Notre communauté se trouve à huit kilomètres en dehors de la ville de Riohacha. Le projet prévoit de construire une station de traitement des eaux usées de la ville (plus de 360.000 habitants) au bord du río Guerrero, en aval des communautés, et de déverser ses effluents dans la rivière. Pour nous, ce río est une source d’eau douce pour les humains et les animaux, un espace de pêche (poissons, crevettes), un lieu où l’on cueille des plantes médicinales, et surtout un territoire sacré, avec des sites cérémoniels et des cimetières sur les deux rives. Si cette usine se construit là, le río n’y résistera pas : il se colmatera, l’écosystème s’effondrera, la sécurité alimentaire de 190 communautés sera directement menacée. C’est une violation flagrante du droit à la consultation préalable : seuls deux villages ont été consultés, alors qu’il y en a 190 le long du río. Nous avons porté l’affaire devant la justice colombienne, puis devant le système interaméricain des droits humains, et nous nous préparons à activer l’Accord d’Escazú sur la protection des défenseurs environnementaux (2) . Derrière ce projet, il y a des intérêts économiques considérables : Aqualia, multinationale espagnole des services d’eau (3) , est impliquée dans les études, avec un financement de la Banque mondiale, pour un contrat de trente ans. Le terrain de huit hectares a déjà été acheté, alors même qu’il n’y a pas de licence environnementale en due forme. Quand la directrice du projet m’a proposé, lors d’une réunion, deux milliards de pesos pour que je me taise, j’ai compris d’où venaient les menaces de mort reçues après le dépôt de notre recours. Je lui ai répondu que seule ma mort lui permettrait de réaliser son projet. Menaces et espoir les humanités :   Vous avez mentionné plusieurs menaces de mort contre vous et votre famille. Comment vivez‑vous avec ce danger permanent, et qu’est‑ce qui vous donne encore la force de continuer ? Clarena Fonseca : Les menaces viennent par téléphone, à des heures où je suis avec mon père ou mes enfants : on me dit de laisser les gens travailler, sinon « ce sera contre toi ou contre tes enfants ». Après la dernière menace, j’ai dû me rendre en urgence à Bogotá pour déposer plainte auprès du Parquet général et demander des mesures de protection. La Unidad Nacional de Protección m’a même proposé de m’exfiltrer et de me cacher dans un endroit sûr, mais j’ai refusé : si je me cache, qui défendra mon territoire ? Aujourd’hui, malgré ces cinq menaces, je n’ai pas de garde du corps. Je dis parfois en riant que je suis ma propre « garde du dos », mais au fond, la peur est là, avec ses conséquences sur la santé : j’ai traversé une année entière de maladie, sans diagnostic clair. Pourtant, la certitude que ma lutte ne concerne pas seulement mes enfants, mais aussi ceux qui ne sont pas encore nés, me pousse à continuer. Nous, les Wayúu, ne sommes pas des souvenirs : nous sommes une présence vivante et nous n’allons pas abandonner notre territoire. Propos recueillis par Jean-Marc Adolphe , le 22 janvier 2026 NOTES (1). Crear escuela Crear escuela / Faire école est une association de solidarité internationale basée à Toulouse, créée par Liliane et Claude Bernhardt pour travailler avec des communautés de Colombie, en particulier le peuple wayúu de La Guajira. L’association naît au début des années 2010, après la découverte de la communauté de la Cachaca III (Cachaca 3) en Guajira et de la situation de son école, quasi dépourvue de moyens. Elle est déclarée en France (Toulouse) comme association de solidarité internationale, avec une activité régulière de conférences, projections, interventions publiques pour faire connaître la situation en Colombie. https://www.crear-escuela.fr/ (2). L’accord d’Escazú est un traité régional sur l’environnement et les droits humains pour l’Amérique latine et les Caraïbes, adopté à Escazú (Costa Rica) le 4 mars 2018 et entré en vigueur en 2021. Il garantit trois grands « droits d’accès » en matière environnementale : l'accès à l’information (documents, données, études environnementales) ; la participation du public aux décisions (projets, politiques, lois) ; l'accès à la justice (recours effectifs en cas de violation ou de dommages). Son objectif, énoncé à l’article 1, est de permettre la mise en œuvre pleine et effective de ces droits afin de protéger le droit de chaque personne – générations présentes et futures – à vivre dans un environnement sain et au développement durable. C’est le premier traité au monde qui contient des dispositions explicites pour protéger les défenseurs de l’environnement et des droits de la terre (souvent autochtones ou paysans) dans une région où ils sont particulièrement ciblés. Lire sur les humanités : "Michel Prieur, 40 ans de combats pour un droit de l’environnement", publié le 14 septembre 2022 ( ICI ) (3). Aqualia est une multinationale espagnole spécialisée dans la gestion de l’eau, très présente en Amérique latine et aujourd’hui opératrice des services d’eau et d’assainissement à Riohacha, en Guajira. Son activité principale est la gestion des services municipaux d’eau et d’assainissement : captage, potabilisation, distribution, collecte et traitement des eaux usées, parfois en concession de longue durée (20–30 ans) avec les collectivités. Elle développe et exploite aussi des usines de traitement des eaux usées (PTAR/WWTP), des usines de dessalement et des projets de réutilisation des eaux traitées, notamment en Espagne, en Europe centrale, au Moyen‑Orient et en Amérique latine. En Amérique latine, Aqualia est particulièrement active au Mexique, en Colombie, au Pérou, en Équateur, avec des concessions d’eau urbaine et des projets de stations d’épuration. En Colombie, Aqualia gère aujourd’hui le « cycle intégral de l’eau » dans plusieurs départements et municipalités, y compris Bogota (projet de station d’épuration de Salitre) et, depuis juillet 2023, Riohacha, capitale de La Guajira. A lire également, sur les humanités : entretien avec Liliane et Claude Bernhardt, de l'association Crear escuela ( ICI ). Par ailleurs, dans notre autre journal du dimanche , du 25 janvier 2026, nous avons publié une sélection de poèmes wayúu de Vito Apushana ( ICI et ci-dessous en PDF) RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

"les humanités", charte de déontologie

"les humanités", charte de déontologie

Adoptée en janvier 2026 Préambule Les humanités , journal-lucioles, s'engage à produire une information de qualité, indépendante et pluraliste, en accord avec les principes fondamentaux de la déontologie journalistique. Cette charte formalise nos engagements éthiques envers nos audiences, nos sources et la société démocratique. Fondée sur la liberté d'expression et le droit du public à une information complète et vérifiée, la présente charte s'inspire des standards internationaux de déontologie (Charte du SNJ, Déclaration de Munich, Charte de la FIJ) tout en reflétant notre ligne éditoriale humaniste, notre engagement envers la géopolitique, l'histoire et les enjeux culturels. Chapitre 1 : Principes fondamentaux 1.1 Responsabilité éditoriale Chaque journaliste et contributeur des Humanités Media assume l'entière responsabilité de ses productions professionnelles. Nous reconnaissons que notre travail impacte la compréhension publique des enjeux complexes et assumons cette responsabilité avec sérieux. 1.2 Indépendance Les humanités , journal-lucioles, défend son indépendance éditoriale, économique et technique face à : ·        Toute pression politique ou gouvernementale ·        Tout intérêt commercial incompatible avec l'intérêt public ·        Toute influence des annonceurs ou partenaires économiques ·        Toute dépendance excessive à des plateformes numériques Nous ne percevons pas de financement conditionné à une ligne éditoriale spécifique et refusons explicitement les contrats compromettant notre liberté de publication. 1.3 Vérité et Exactitude La recherche de la vérité prime sur toute autre considération. Nous nous engageons à : ·        Vérifier rigoureusement chaque fait avant publication ·        Corriger rapidement et visiblement les erreurs constatées ·        Citer nos sources et expliciter nos méthodes journalistiques lorsque nécessaire 1.4 Impartialité et Pluralisme Bien que les humanités , journal-lucioles, assume une perspective humaniste et critique, nous nous engageons à : ·        Présenter les enjeux géopolitiques et historiques dans leur complexité ·        Éviter les simplifications réductrices ou les amalgames trompeurs ·        Respecter la dignité de tous les acteurs mentionnés dans nos contenus ·        Faire preuve d'honnêteté intellectuelle 1.5 Transparence Nous informons nos audiences sur : ·        Nos sources, méthodologies et choix éditoriaux ·        Les intérêts ou conflits d'intérêts potentiels des auteurs ·        Notre modèle économique et nos sources de financement Chapitre 2 : Traitement de l'information 2.1 Vérification des sources Avant toute publication : ·        Utiliser au minimum deux sources indépendantes pour tout fait substantiel ·        Favoriser les sources documentées (rapports officiels, études, déclarations vérifiées) ·        Evaluer la fiabilité et la crédibilité des sources   Traitement spécifique aux sujets sensibles (droits humains) : ·        Recourir à des sources primaires ou académiques vérifiées ·        Distinguer les faits documentés des accusations non confirmées ·        Éviter les raccourcis simplificateurs dans les analyses causales 2.2 Respect de la présomption d'innocence ·        Aucune personne ne doit être présentée comme coupable avant condamnation ·        Les accusations graves doivent être documentées et justifiées ·        Nous donnons droit de réponse aux personnes incriminées ou critiquées 2.3 Gestion des contenus sensibles Images et vidéos violentes : ·        Évaluer la nécessité journalistique avant publication ·        Alerter le public sur le contenu graphique ·        Respecter la dignité des victimes ·        Rejeter le voyeurisme ou la complaisance visuelle 2.4 Protection des sources ·        Nous protégeons scrupuleusement l'anonymat des sources qui l'exigent ·        Les journalistes refusent les tentatives de contrainte ou de chantage visant à révéler une source ·        Nous ne collaborons pas avec les autorités pour identifier anonymement une source 2.5 Droit de réponse et droit d'accès ·        Toute personne critique ou mentionnée négativement dispose du droit de réponse ·        Nous accordons un délai raisonnable (48-72h) pour répondre avant publication sauf urgence ·        Les rectifications demandées par les personnes concernées sont traitées rapidement ·        Un espace équitable est accordé aux réponses substantielles 2.6 Usages de l’IA ·        Par respect du travail des photographes, illustrateurs, dessinateurs, nous refusons d’illustrer nos publications avec des images générées par l’IA (sauf cas spécifiques de publications ayant précisément pour sujet l’IA. ·        Nos rédacteurs peuvent utiliser certains outils d’IA pour des recherches documentaires, ou encore pour améliorer tel ou tel contenu rédactionnel, mais une publication, signée ou non, ne peut en aucun cas être entièrement générée par IA. Chapitre 3 : Conflits d'intérêt et éthique professionnelle 3.1 Déclaration de conflits Tout journaliste ou contributeur déclare immédiatement les situations suivantes : ·        Lien personnel ou familial avec les acteurs couverts ·        Intérêts financiers dans les sujets traités ·        Appartenance à des organisations politiques ou militantes pertinentes ·        Contrats ou rémunérations parallèles affectant son impartialité L'existence d'un conflit n'interdit pas la couverture mais exige la transparence envers les audiences. 3.2 Séparation journalisme-communication ·        Les rédacteurs des humanités , journal-lucioles, ne font pas de communication ou relations publiques ·        Le contenu des humanités est exempt de tout contenu commandité. Les partenariats éditoriaux que nous pouvons être amenés à mettre en œuvre ne sont en aucun cas des « échanges-marchandise » 3.3 Obligations financières et cadeaux ·        Les rédacteurs n'acceptent pas de cadeaux ou avantages matériels des sources ·        Les voyages de presse sont acceptés avec discernement et transparence ·        Les avantages économiques (réductions, accès privilégié) ne compromettent pas le jugement critique 3.4 Activités externes Les journalistes et contributeurs des Humanités Media peuvent exercer d'autres activités (enseignement, recherche, freelance) à condition que : ·        Elles ne créent pas de conflit d'intérêt majeur ·        Elles soient déclarées à la rédaction Chapitre 4 : Respect et responsabilité Envers les personnes 4.1 Dignité et vie Privée ·        Le droit à la vie privée est respecté, sauf intérêt public majeur démontré ·        Les personnes ordinaires ont droit à plus de protection que les figures publiques ·        La localisation de personnes vulnérables (enfants, victimes) ne doit jamais être révélée sans consentement ·        Les informations sensibles (santé, orientation sexuelle, croyances) ne sont publiées qu'avec consentement 4.2 Mineurs ·        Les mineurs bénéficient de protections renforcées ·        L'accord des parents est obtenu avant de publier toute information ou image d'un enfant 4.3  Vulnérabilité et trauma ·        Les personnes en situation de vulnérabilité (traumatisées, discriminées, marginalisées) sont traitées avec respect.  Leur consentement est explicite et sans contrainte ·        Nous refusons les techniques de manipulation ou de tromperie pour obtenir des déclarations 4.4 Représentation équitable des groupes ·        Nous évitons les stéréotypes et réductions simplificatrices ·        Les groupes sociaux, ethniques, religieux ou culturels ne sont pas essentialisés ·        Les enjeux d'identité sont traités avec nuance et respect des autodéfinitions Chapitre 5 : Rigueur éditoriale spécifique aux domaines de couverture 5.1 Couverture de la géopolitique Standards spécifiques pour la couverture des conflits, crises internationales et enjeux de pouvoir : ·        Contextualiser les événements dans leur histoire politique et culturelle ·        Éviter les binaires simplificateurs (bons/mauvais, oppresseurs/opprimés) qui réduisent la complexité ·        Documenter rigoureusement les violations des droits humains sans instrumentalisation 5.2 Couverture des droits Humains et humanitaire ·        Les violations des droits humains sont documentées par sources vérifiables (ONG, agences humanitaires, rapports gouvernementaux, médias fiables) ·        Les allégations graves (massacres, tortures, épuration ethnique) exigent corroboration multiple 5.3 Analyse et opinion ·        Les articles d'analyse et opinion sont clairement distingués du reportage ·        Les auteurs d'opinions déclarent leurs perspectives et engagements pertinents ·        L'opinion critique est encouragée mais fondée sur des faits vérifiés Chapitre 6 : Production éditoriale et formats numériques 6.1 Contenus multimédias Texte, vidéo, audio, infographie, visualisation de données : ·        Chaque format respecte les mêmes standards de vérification et honnêteté ·        Les vidéos et audios ne manipulent pas par le montage ou déformation de contexte ·        Les sources visuelles (images, vidéos de flux) sont dûment légendées et créditées chaque fois que possible 6.2 Éphémérides et contenus commémoratifs ·        Les contenus commémoratifs sont factuels et contextualisés ·        Les biais de sélection (quels événements commémorer) sont conscients et peuvent être explicités 6.3 Réseaux sociaux ·        Les contenus partagés sur réseaux sociaux respectent les mêmes standards ·        Les raccourcis imposés par les formats (tweets, captions) ne sacrifient pas l'exactitude ·        Les contextes sont préservés lors du partage ·        Les corrections d'erreurs sont amplifiées aussi visiblement que l'erreur initiale 6.4 Gestion des archives et corrections ·        Les articles archivés restent accessibles (pas de suppression pure) ·        Les corrections sont visibles et datées ·        Les articles significativement modifiés portent une note explicative Chapitre 7 : Comité d'éthique et recours ·        Les humanités , journal-lucioles, reconnait la compétence du CDJM (Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation) ·        Les personnes insatisfaites peuvent saisir le CDJM ·        Cette charte s'engage au respect de ses avis Chapitre 8 : Formation et intégration 8.1 Formation initiale Tout journaliste et contributeur régulier reçoit une formation sur : ·        Cette charte et ses principes ·        Les standards de vérification et sourçage ·        La gestion des conflits d'intérêt ·        La protection des sources 8.2 Responsabilité de la direction La direction des humanités : ·        Soutient les rédacteurs confrontés à des pressions extérieures ·        N'impose jamais une couverture contraire à cette charte Chapitre 9 : Améliorations futures et révision 9.1 Révision périodique Cette charte est révisée annuellement et peut être modifiée suite à : ·        Évolutions des pratiques journalistiques et du paysage médias ·        Émergence de nouveaux enjeux éthiques 9.2 Adaptation aux nouvelles technologies Les Humanités Media s'engagent à adapter cette charte aux nouvelles technologies (IA, automatisation) tout en préservant les principes fondamentaux de vérité, indépendance et dignité humaine. Signatures Cette charte a été élaborée collectivement et adoptée par : ·        La Direction des humanités ·        L'équipe éditoriale ·        Les contributeurs réguliers Date d'adoption : janvier 2026 Prochaine révision : janvier 2027 Annexe : Ressources et points de contact CDJM :   www.cdjm.org SNJ (Syndicat National des Journalistes) :   www.snj.fr Ressources externes : ·        Charte d'éthique du SNJ ·        Déclaration de Munich sur l'indépendance des journalistes ·        Charte de la Fédération Internationale des Journalistes

Couvre-feu digital

Couvre-feu digital

Réseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans, portables bannis du lycée : la “grande mesure” du quinquennat ? A quand des camps de désintoxication numérique, comme en Corée du Sud ? Et seulement pour les jeunes ? En urgence absolue : le 23 janvier, le gouvernement a engagé la procédure accélérée pour faire voter une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans., qui devrait entrer en application dès la rentrée prochaine, En parallèle, un autre texte se prépare : l’interdiction des téléphones portables dans les lycées. Deux mesures‑phares qui, selon l’exécutif, visent à « protéger les jeunes générations » d’une exposition excessive aux écrans. Ce pourrait bien être la “grande mesure” symbolique du quinquennat, celle qui entend dessiner la frontière entre enfance et immersion numérique. Mais comme souvent lorsqu’il s’agit de numérique, les certitudes s’effritent dès qu’on s’éloigne de la tribune politique. L’intention paraît louable — limiter les ravages d’une addiction documentée, endiguer les effets délétères de la comparaison sociale en ligne, protéger les données personnelles des enfants. Pourtant, le champ d’application reste flou, les moyens de contrôle quasi inexistants, et le débat démocratique à peine esquissé. Le réflexe de l’interdiction Cette logique de la restriction résonne avec un imaginaire ancien : celui du danger technologique, de la machine corruptrice des âmes et de l’innocence perdue. Depuis une décennie, la France multiplie les dispositifs d’encadrement — âge minimum sur les plateformes, contrôle parental, blocages à l’école — sans jamais aborder la question essentielle : quelle culture numérique voulons‑nous transmettre ? « Ce n’est pas le téléphone qu’il faut proscrire, mais l’usage qu’on en fait » , affirme l’enseignante et graphopédagogue Cathia Boucheron. Pour elle, la réponse se joue dans la transmission, pas dans l’interdiction. Les adolescents ne deviendront pas citoyens numériques par décret, mais par apprentissage, par confrontation, par dialogue. Savoir débrancher, oui ; savoir pourquoi et comment, c’est mieux. La tentation de l’hygiénisme numérique Le discours gouvernemental emprunte de plus en plus au vocabulaire sanitaire : pandémie d’écrans, sevrage des notifications, désintoxication numérique. Comme s’il s’agissait d’une maladie qu’il faudrait extirper plutôt que d’un environnement à comprendre. Or, dans une société connectée jusque dans ses moindres interstices, bannir les outils de communication, c’est aussi risquer d’isoler ceux dont ils sont devenus le prolongement vital : les jeunes, justement. Les chercheurs du numérique le rappellent : les écrans ne sont qu’un miroir des inégalités sociales déjà existantes. Le temps d’écran d’un adolescent n’a pas la même signification selon qu’il traduit le loisir, la socialisation ou le refuge. La fracture n’est pas entre ceux qui regardent un écran et ceux qui s’en passent, mais entre ceux qui en comprennent les codes et ceux qui les subissent. François Saltiel, journaliste, producteur à France Culture et coauteur avec Virginie Sassoon de  Faire la paix avec nos écrans  (Flammarion, 2025), invite à changer de paradigme : « Ce n’est pas le numérique qu’il faut craindre, mais la perte du sens et de la distance. » Dans son essai, il plaide pour une pédagogie d’usage inspirée du civisme : apprendre à cohabiter, à décrypter, à respirer dans le flux. « La question n’est pas de fuir le numérique, mais d’apprendre à y respirer », rappelait‑il lors de la récente rencontre  Médias en Seine  face à la députée Laure Miller et au représentant de la CNIL, Xavier Delporte. Un enjeu démocratique Car ce n’est pas seulement de santé mentale qu’il s’agit, mais de démocratie. Le contrôle des réseaux sociaux touche directement à la liberté d’expression et à l’accès à l’information. En fixant une barrière d’âge, l’État s’invite dans l’espace d’apprentissage informel qu’est devenu le numérique : celui où les adolescents découvrent le monde, se forment une opinion, voire prennent la parole. Interdire ces espaces, c’est aussi restreindre un territoire d’émancipation — certes périlleux, mais formatif. La députée Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok, admet cette tension : « Protéger ne doit pas signifier infantiliser. » Pourtant, le glissement est là : ce qui est d’abord formulé comme une protection devient vite un contrôle des usages. Et dans un contexte politique saturé par les thèmes de sécurité et d’ordre, la mesure prend une résonance identitaire : reprendre la main sur la jeunesse, réguler ses affects, formater sa temporalité. Une génération à accompagner, pas à punir Les lycéens, eux, oscillent entre lassitude et ironie. Le portable, pour eux, n’est pas un gadget de loisir mais un outil de lien social, d’organisation, parfois même de survie scolaire. Supprimer son usage sans alternative, c’est priver une génération d’un de ses rares espaces de respiration. Les enseignants eux‑mêmes s’interrogent : comment concilier interdiction et pédagogie, alors que le numérique fait désormais partie intégrante des programmes, des méthodes et des supports d’apprentissage ? Dans une société post‑pandémique où l’écran fut tour à tour salle de classe, scène culturelle et miroir de solitude, la symbolique du bannissement radical résonne comme une régression. Nous ne pouvons pas désinventer le numérique ; nous devons apprendre à en faire un territoire humain. Former des esprits critiques plutôt que des citoyens sous surveillance ; transmettre la maîtrise plutôt que la peur. Le philosophe Bernard Stiegler alertait déjà sur cette double nécessité de résistance et de réinvention : il ne s’agissait pas de refuser la technique, mais de la réapproprier collectivement, d’en faire un bien commun. C'est peu ou prou ce que répondait le psychiatre et écrivain Serge Tisseron aux collégiens d'une classe de 3ème d'Albi (dans le cadre d'une résidence de journalisme sur l'IA que j'avais conduite pour l'association Média-Tarn) : « Ce que je conseille, c’est de ritualiser sa consommation d’outils numériques (…) Je pourrais dire qu’il s’agit de fixer une règle collective qui va vous obliger et qui va vous permettre d’être soutenus par les autres » (entretien publié le 6 février 2025, lire ICI ) Apprendre à naviguer Le numérique n’est pas une mer à proscrire, mais un océan à apprivoiser. Ce que propose François Saltiel dans son essai va dans ce sens : « Faire la paix avec nos écrans, écrit‑il, ce n’est pas renoncer, c’est apprendre à riposter pour préserver nos liens, et surtout réconcilier nos cerveaux sursollicités avec la sagesse de nos corps oubliés. » L’heure n’est plus à la culpabilité ni aux promesses irréalistes de déconnexion totale. Elle est à l’invention d’une écologie de l’attention, à une pédagogie du discernement, à la possibilité de choisir. À force d’interdictions, la politique numérique française risque de rater l’essentiel : les jeunes n’ont pas besoin d’être punis pour être protégés. Ils ont besoin d’être accompagnés, écoutés, formés. Une telle politique d'accompagnement demanderait sans doute, par exemple, la présence de conseillers numériques dans les établissements scolaires, qui sont à l'écoute des élèves et non de seuls "donneurs de leçons". Mais aussi, plus largement, l'invention de dispositifs conçus avec les enseignants, mais aussi les associations de parents d'élèves, et... les adolescents eux-mêmes, qui sont là écartés de toute décision les concernant. Naturellement, cela demanderait des moyens spécifiques : c'est plus que la start-up nation ne peut en entendre. Globalement, l’Éducation nationale a raté l'éducation aux images, ainsi que l'éducation aux médias. Sous l'ère de Jupiter et de ses ministres de l’Éducation, elle aura de surcroît raté l'éducation aux usages du numérique. Les interdictions législatives votées à la va-vite ne parviennent guère à dissimuler cet énorme ratage. J-M. A En Corée du Sud, dans un centre de désintoxication des écrans (capture d'écran) Les « centres de désintoxication numérique » sud‑coréens « Débrancher les ados des écrans… pour mieux nous regarder, nous » Je l’avoue : j’ai découvert les « centres de désintoxication numérique » sud‑coréens en scrollant une énième vidéo… sur mon téléphone. Ironie parfaite : apprendre qu’on arrache des adolescents à leurs écrans alors que je peine, moi-même, à refermer le mien. En Corée du Sud, pays ultraconnecté, l’État finance des camps où des milliers de jeunes passent plusieurs semaines sans smartphone ni jeux vidéo. Coupure nette : appareils confisqués, forêts au lieu de Wi‑Fi, activités physiques, ateliers collectifs, psychologues et éducateurs pour tenter de défaire ce que des années d’hyperconnexion ont tissé dans les corps et dans les têtes. Là-bas, on parle de « dépendance », de santé publique, parfois même de « crise nationale » . Vu d’Europe, ces images ont quelque chose de dystopique : des ados alignés, privés d’écran comme on priverait un toxicomane de sa dose. On s’interroge aussitôt : qui décide qu’un usage devient « pathologique » ? Sur quels critères un État peut-il envoyer un enfant en cure de déconnexion ? Et que devient l’intimité, quand les échanges de messages, les jeux en ligne, les communautés virtuelles sont brusquement remplacés par des horaires, des règles, une discipline quasi militaire ? Mais si ces camps nous bousculent, c’est aussi parce qu’ils agissent comme un miroir. On regarde ces adolescents sud‑coréens comme s’ils étaient les symptômes extrêmes d’un mal qui ne toucherait « que les autres ». Pourtant, nos journées sont elles aussi balisées par des notifications, des réflexes de consultation, des réflexes de fuite vers l’écran pour combler un vide, un malaise, une fatigue. Qui, parmi nous, serait vraiment capable de passer trois semaines sans téléphone, sans mail, sans réseaux sociaux ? La question n’est pas de fantasmer une Corée du Sud qui aurait le courage d’affronter ce que nous refusons de nommer. Elle est plutôt de comprendre pourquoi, ici, nous continuons à traiter l’addiction aux écrans comme un problème individuel – le « gamin qui joue trop », le « collègue accro à son smartphone » – plutôt que comme une organisation collective du temps, du travail, de l’école, pensée pour capter notre attention. Si des États peuvent financer des camps de déconnexion, pourquoi ne pas financer, plus en amont, des temps libérés, des espaces sans écrans, des pédagogies qui ne se contentent pas de « numériser » l’éducation ? Ces centres sud‑coréens, avec leurs contradictions, ont au moins le mérite de rendre visible ce que nous nous efforçons de banaliser : la difficulté de dire stop. C’est peut-être là que naît la gêne, presque la honte, qui nous saisit en regardant ces images. Car derrière l’ado « accro », il y a quelque chose de nous – notre incapacité, adultes, à négocier avec des technologies qui se glissent dans les interstices de nos insomnies, de nos angoisses, de nos solitudes. Finalement, ces camps mettent à nu une évidence que nous continuons à contourner : le problème n’est pas seulement l’écran, mais le vide qu’il vient remplir. Le vrai chantier, pour des  humanités  communes, ne serait pas de désintoxiquer les ados d’un outil, mais de construire des vies suffisamment habitables pour que la fuite permanente dans le numérique ne soit plus l’horizon le plus confortable. Dominique Vernis Corée du Sud : addiction aux écrans, reportage à voir sur ARTE vidéo ( ICI ) RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

Des travailleurs bangladais piégés dans la guerre d’Ukraine

Des travailleurs bangladais piégés dans la guerre d’Ukraine

Mohammed Siraj tient une photo de son fils de 20 ans, Sajjad, qui a été tué après avoir été emmené combattre en Russie, chez lui à Lakshmipur, au Bangladesh, le 10 décembre 2025. Photo Rajib Dhar / AP Dans les villages pauvres du Bangladesh, des hommes partis chercher du travail en Russie ont été piégés par un réseau de recrutement frauduleux et envoyés de force combattre en Ukraine. Tromperies, violences et disparitions révèlent une face méconnue de la guerre : celle d’une exploitation humaine à grande échelle, dont les familles paient aujourd’hui le prix. Sous la chaleur du district rural de Lakshmipur, au Bangladesh, Maksudur Rahman rêvait d’un emploi stable à l’étranger. Recruté pour un poste de concierge en Russie, il a découvert trop tard que le contrat signé à Moscou était en réalité un engagement militaire. En quelques semaines, il se retrouvait sur le front ukrainien, contraint de creuser des tranchées sous les bombardements. Quand il protesta, un officier russe lui répliqua, via une application de traduction : « C’est votre agent qui vous a envoyé. Nous vous avons achetés. » Une enquête d’Associated Press révèle un trafic organisé d’hommes venus du Bangladesh, trompés par des recruteurs promettant des emplois civils en Russie – ouvriers, cuisiniers, électriciens – et envoyés de force combattre. Plusieurs ont témoigné de violences, de tortures et de menaces de mort s’ils refusaient d’obéir. Rahman a fini par s’échapper après sept mois d’enfer, blessé à la jambe, avant de trouver refuge à l’ambassade du Bangladesh à Moscou. D’autres n’ont jamais revu leur famille. Dans ces villages du delta, presque chaque foyer dépend des revenus des travailleurs expatriés. En 2024, le recrutement en Russie a semblé une opportunité providentielle : salaires élevés, promesses de résidence permanente. Les familles ont vendu leurs terres ou contracté des dettes afin de payer les agences intermédiaires. À la place, beaucoup n’ont reçu que des nouvelles interrompues, des contrats militaires signés sous la contrainte et quelques plaques d’identité ensanglantées. Maksudur Rahman, 31 ans, qui s'est enfui après avoir combattu dans l'armée russe, montre une plaque d'identité militaire russe lors d'une interview à Lakshmipur, au Bangladesh, le 10 décembre 2025. Photo Rajib Dhar / AP Une dizaine d’hommes sont aujourd’hui portés disparus. Certains, comme le jeune Sajjad parti pour un poste de cuisinier, ont été tués sur le front, selon leurs compagnons d’armes. D’autres, comme Ajgar Hussein, ont simplement cessé toute communication après avoir confié à leurs proches qu’on les « avait vendus à l’armée russe ». Les familles de Lakshmipur dénoncent un réseau d’intermédiaires liés à des structures migratoires installées à Moscou. Une enquête bangladaise évoque une quarantaine de morts et des dizaines d’hommes encore piégés. Malgré les preuves accumulées – visas, contrats, documents médicaux –, ni Moscou ni Dacca ne répondent aux appels des familles. Pour ces femmes restées seules avec leurs enfants, la guerre d’Ukraine n’est pas un épisode lointain : elle ruine leurs foyers, brise leurs dettes et fait disparaître leurs hommes, embarqués dans une guerre qui n’est pas la leur. Dominique Vernis, à partir d'Associated Press ( ICI ) La Russie offre des incitations pour combattre en Ukraine, mais certains recrues se plaignent de coercition Des recrues russes prennent le train à la gare de Prudboi, dans la région de Volgograd, en Russie, le 29 septembre 2022. (Photo AP, archives) Pour les salariés moyens en Russie, c'est un salaire très intéressant. Pour les criminels qui cherchent à échapper aux conditions difficiles et aux abus en prison, c'est une chance d'accéder à la liberté. Pour les immigrants qui espèrent une vie meilleure, c'est un moyen simplifié d'obtenir la citoyenneté. Il leur suffit de signer un contrat pour aller combattre en Ukraine. Alors que la Russie cherche à reconstituer ses forces après près de quatre ans de guerre — et à éviter une mobilisation nationale impopulaire —, elle met tout en œuvre pour trouver de nouvelles troupes à envoyer sur le champ de bataille. Certains viennent de l'étranger pour combattre dans ce qui est devenu une guerre d'usure sanglante. Après avoir signé un traité de défense mutuelle avec Moscou en 2024, la Corée du Nord a envoyé des milliers de soldats pour aider la Russie à défendre sa région de Koursk contre une incursion ukrainienne. Des hommes originaires de pays d'Asie du Sud, notamment d'Inde, du Népal et du Bangladesh, se plaignent d'avoir été trompés et poussés à s'engager par des recruteurs qui leur promettaient des emplois. Les responsables du Kenya, d'Afrique du Sud et d'Irak affirment que la même chose est arrivée à des citoyens de leurs pays. Un artiste de rue passe devant un panneau d'affichage patriotique montrant un militaire russe et le slogan « La patrie que nous défendons » à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 14 mars 2023. Photo AP Le président Vladimir Poutine a déclaré lors de sa conférence de presse annuelle le mois dernier que 700.000 soldats russes combattaient en Ukraine. Il a donné le même chiffre en 2024, et un chiffre légèrement inférieur – 617.000 – en décembre 2023. On ne sait pas si ces chiffres sont exacts. Le nombre de victimes militaires reste inconnu, Moscou n'ayant publié que des chiffres officiels limités. Le ministère britannique de la Défense a déclaré l'été dernier que plus d'un million de soldats russes auraient été tués ou blessés. Le site d'information russe indépendant Mediazona, en collaboration avec la BBC et une équipe de bénévoles, a passé au crible les reportages, les réseaux sociaux et les sites web gouvernementaux et a recueilli les noms de plus de 160.000 soldats tués. Plus de 550 d'entre eux étaient des étrangers provenant de plus d'une vingtaine de pays.   Des recrues transportent des munitions pendant un entraînement dans un champ de tir de la région de Rostov-sur-le-Don, dans le sud de la Russie, le mardi 4 octobre 2022. Photo AP Comment la Russie recrute de nouveaux soldats Contrairement à l'Ukraine, où la loi martiale et la mobilisation nationale sont en vigueur depuis le début de l'invasion à grande échelle de la Russie en février 2022, Poutine a résisté à l'idée d'ordonner une mobilisation générale. Lorsqu'une mobilisation limitée de 300.000 hommes a été tentée plus tard dans l'année, des dizaines de milliers de personnes ont fui à l'étranger. L'effort a pris fin après quelques semaines, lorsque l'objectif a été atteint, mais un décret de Poutine a laissé la porte ouverte à une nouvelle mobilisation. Il a également rendu tous les contrats militaires effectivement illimités et interdit aux soldats de quitter le service ou d'être démobilisés, à moins qu'ils n'aient atteint certaines limites d'âge ou qu'ils ne soient incapables de servir en raison de blessures. Depuis lors, Moscou s'est largement appuyé sur ce qu'il décrit comme un enrôlement volontaire. Le flux de volontaires signant des contrats militaires est resté important, dépassant les 400.000 l'année dernière, a déclaré Poutine en décembre. Il n'a pas été possible de vérifier cette affirmation de manière indépendante. Des chiffres similaires ont été annoncés en 2024 et 2023. Selon des militants, ces contrats stipulent souvent une durée de service fixe, par exemple un an, ce qui conduit certains recrues potentielles à croire que leur engagement est temporaire. Mais les contrats sont automatiquement prolongés indéfiniment, affirment-ils. Le gouvernement offre un salaire élevé et de nombreux avantages aux recrues. Les autorités régionales offrent diverses primes d'enrôlement, qui peuvent parfois atteindre plusieurs dizaines de milliers de dollars. Dans la région de Khanty-Mansi, dans le centre de la Russie, par exemple, un recrue recevrait environ 50.000 dollars en primes diverses, selon le gouvernement local. C'est plus du double du revenu annuel moyen dans la région, où les salaires mensuels pour les dix premiers mois de 2025 étaient légèrement supérieurs à 1.600 dollars. Il existe également des allégements fiscaux, des remises de dette et d'autres avantages. Malgré les affirmations du Kremlin selon lesquelles il s'agit d'un enrôlement volontaire, les médias et les groupes de défense des droits humains affirment que les conscrits — des hommes âgés de 18 à 30 ans effectuant un service militaire obligatoire à durée déterminée et exemptés d'être envoyés en Ukraine — sont souvent contraints par leurs supérieurs à signer des contrats qui les envoient au combat. Le recrutement s'étend également aux prisonniers et aux personnes détenues dans des centres de détention provisoire, une pratique mise en place au début de la guerre par le feu chef mercenaire Yevgeny Prigozhin et adoptée par le ministère de la Défense. La législation autorise désormais le recrutement des condamnés et des suspects dans les affaires pénales. Cibler les étrangers Les étrangers sont également des cibles de recrutement, tant en Russie qu'à l'étranger. Des lois ont été adoptées pour accélérer l'octroi de la citoyenneté russe aux personnes enrôlées. Les médias et les militants russes rapportent également que les raids dans les zones où vivent ou travaillent généralement les migrants les poussent à s'engager dans l'armée, les nouveaux citoyens étant envoyés dans des bureaux d'enrôlement afin de déterminer s'ils sont éligibles au service obligatoire. En novembre, Poutine a décrété que le service militaire était obligatoire pour certains étrangers souhaitant obtenir la résidence permanente. Certains seraient attirés en Russie par des réseaux de traite qui leur promettent des emplois, puis les incitent à signer des contrats militaires. En 2023, les autorités cubaines ont identifié et cherché à démanteler un de ces réseaux opérant depuis la Russie. Le ministre des Affaires étrangères du Népal, Narayan Prakash Saud, a déclaré à l'Associated Press en 2024 que son pays avait demandé à la Russie de renvoyer des centaines de ressortissants népalais qui avaient été recrutés pour combattre en Ukraine, ainsi que de rapatrier les dépouilles de ceux qui avaient été tués pendant la guerre. Depuis, le Népal a interdit à ses citoyens de se rendre en Russie ou en Ukraine pour travailler. Toujours en 2024, l'agence fédérale d'enquête indienne a déclaré avoir démantelé un réseau qui avait attiré au moins 35 de ses citoyens en Russie sous prétexte de leur trouver un emploi. Ces hommes ont été formés au combat et déployés en Ukraine contre leur gré, certains d'entre eux ayant été « gravement blessés », a déclaré l'agence. Lorsque Poutine a reçu le Premier ministre indien Narendra Modi pour des pourparlers en 2024, New Delhi a déclaré que ses ressortissants qui avaient été « trompés » pour rejoindre l'armée russe seraient démobilisés. Les responsables irakiens affirment qu'environ 5 000 de leurs citoyens ont rejoint l'armée russe, ainsi qu'un nombre indéterminé de personnes qui combattent aux côtés des forces ukrainiennes. Les autorités de Bagdad ont sévi contre ces réseaux de recrutement, et un homme a été condamné l'année dernière pour traite d'êtres humains à la prison à vie. Un nombre inconnu d'Irakiens ont été tués ou sont portés disparus alors qu'ils combattaient en Ukraine. Certaines familles ont signalé que des proches avaient été attirés en Russie sous de faux prétextes et contraints de s'enrôler ; dans d'autres cas, des Irakiens se sont engagés volontairement pour le salaire et la citoyenneté russe. Les étrangers trompés pour aller se battre sont particulièrement vulnérables car ils ne parlent pas russe, n'ont aucune expérience militaire et sont considérés comme « dispensables, pour parler franchement », par les commandants militaires, a déclaré Anton Gorbatsevich, du groupe militant Idite Lesom, ou « Get Lost », qui aide les hommes à déserter l'armée.   Des passants devant un panneau de recrutement de l'armée avec les mots « Service militaire sous contrat dans les forces armées », à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 24 mars 2023. Photo AP Un fardeau pour une économie en ralentissement Ce mois-ci, une agence ukrainienne chargée du traitement des prisonniers de guerre a déclaré que plus de 18.000 ressortissants étrangers avaient combattu ou combattaient encore aux côtés de la Russie. Près de 3.400 ont été tués et des centaines de citoyens de 40 pays sont détenus en Ukraine comme prisonniers de guerre. Si cela est vrai, cela représente une fraction des 700 000 soldats qui, selon Poutine, combattent pour la Russie en Ukraine. Le recours à des étrangers n'est qu'un moyen parmi d'autres de répondre à la demande constante, a déclaré Artyom Klyga, chef du département juridique du Mouvement des objecteurs de conscience, soulignant que les efforts de recrutement russes semblent stables. La plupart des personnes qui sollicitent l'aide de ce groupe, qui aide les hommes à éviter le service militaire, sont des citoyens russes, déclare-t-il. Kateryna Stepanenko, chercheuse russe à l'Institut d'étude de la guerre basé à Washington, a déclaré que le Kremlin était devenu plus « créatif » au cours des deux dernières années pour attirer des recrues, y compris des étrangers. Mais les efforts de recrutement deviennent « extrêmement coûteux » pour la Russie, qui est confrontée à un ralentissement économique, ajoute-t-elle. Dasha Litvinova (Associated Press) RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre

En plein dans le décor

En plein dans le décor

Maquette de Lorenzaccio , spectacle de David Bobée en cours de création au Théâtre du Nord Dans un hangar de Neuville-en-Ferrain, aux portes de la Belgique, se fabrique bien plus que des décors : une certaine idée du théâtre populaire, exigeant et politique. Alors que les coupes budgétaires fragilisent les ateliers et menacent des savoir-faire transmis depuis des siècles, l’équipe du Théâtre du Nord et son metteur en scène David Bobée défendent un art « trop généreux » pour se plier aux logiques comptables. Grand reportage, entre récit d’atelier, histoire des politiques culturelles et réflexion sur la tyrannie contemporaine. «  La campagne est le berceau des crimes sublimes et des grandes vertus.  » Victor Hugo, Les Misérables , Tome 1 :  Fantine, Livre quatrième   : « Le père et les enfants » Neuville-en-Ferrain, un nom qui chante la France des campagnes (1) . Ce bourg de dix mille habitants, à une quinzaine de kilomètres au nord de Lille et à quelques encablures de Tourcoing, est pourtant l’un des lieux artistiques les plus stratégiques de la région Nord. Ce Neuville-là est planté dans le pays de Flandres, si proche de la Belgique que la frontière pourrait bien passer juste derrière la haie. En 1870, et jusque dans les années 1960, des postes de douane parsemaient les environs, tentant de contrôler un trafic de « pacotilleurs », comme on nomme joliment ici les contrebandiers du peu. L’un de leurs passages s’appelait « la route du risque-tout ». Tout un programme. Ma visite en ces lieux n’a rien à voir avec une tentative de contournement de la loi pour passer, en douce, en Belgique quelques « pacotilles » ou importer leurs réputées tablettes de chocolat. Je viens visiter l’atelier des décors du Théâtre du Nord, « l’un des joyaux de nos couronnes », comme le souligne, enthousiaste, David Bobée, son directeur. Mon reportage débute, cet après-midi-là, par une déambulation dans un grand hangar, comme on en voit tant dans nos zones industrielles. À l’entrée du bâtiment, une curiosité toutefois, qui fait sens : un Freddie Mercury en majesté nous souhaite la bienvenue. Hommage iconique à ce roi de la scène. Clin d’œil à We Are the Champions  ou à Bohemian Rhapsody     ? Ce vaste lieu –   1.700 m² de surface, sous 8 mètres de hauteur   – est tout entier dévolu à la création théâtrale. Ici est mis sur pied un élément décisif du spectacle vivant, celui qui nimbe de bout en bout la représentation théâtrale : le décor. Le célèbre sémiologue Roland Barthes expliquait ainsi l’importance de cet élément dramaturgique : « Qu’est-ce que la théâtralité ? C’est le théâtre moins le texte, c’est une épaisseur de signes et de sensations qui s’édifient sur la scène à partir de l’argument écrit. » (2) Valéry Defrennes, responsable de l'Atelier des décors du Théâtre du Nord, devant l'une des colonnes du décor de Lorenzaccio . Photo Michel Strulovici / les humanités . Depuis 35 ans, Valéry Defrennes construit et monte les rêves des scénographes. C’est donc dans cet atelier que se fabriquent les signes, signaux et symboles qui donnent sens, visuel et imaginaire à la manière dont les metteurs en scène proposent leur interprétation du texte et donnent représentation de leurs intentions. L’homme qui préside ici à la transformation de ces idées en décors, c’est Valéry Deffrennes. Responsable de l’atelier, il y travaille depuis… 1991. Voilà donc trente-cinq ans qu’il y construit et monte les rêves des scénographes. Cet artisan-menuisier, qui a suivi l’enseignement des Compagnons du Tour de France (3) , débute le métier avec la construction des décors de la troupe de Gildas Bourdet, La Salamandre. Ils furent les ancêtres, de grand talent, du Théâtre du Nord, qui deviendra en 1998 Centre dramatique national (4) . « J’ai construit dans ma vie plus de 250 décors », raconte Valéry Deffrennes avec une fierté non dissimulée. Cette rare longévité s’explique par la qualité de son travail, reconnue par les multiples directeurs de ce CDN qui, les uns après les autres, l’ont confirmé et promu. Cet homme dirige le travail de l’atelier (menuisiers, serruriers-métallos, peintres et accessoiristes) et va partir très prochainement à la retraite. Les décors de Lorenzaccio , mis en scène par David Bobée et créé en mai prochain, seront les derniers de sa longue carrière. « Depuis que j’ai débuté mon travail dans les métiers du théâtre, je n’ai jamais eu les pieds de plomb le matin pour partir travailler. Le plaisir m’a toujours accompagné », résume-t-il. L’homme est chanceux. C’est pour approcher au plus près la manière dont s’incarnent, dans la réalité, l’imaginaire et les propositions des scénographes que j’entame cette visite-ballade en pleine campagne du plat pays. Ici, si l’on travaille pour les deux lieux du Théâtre du Nord, celui de Lille et celui de Tourcoing, mais « nos commandes proviennent également de la Comédie-Française, d’autres CDN comme ceux de Montreuil, de Marseille, du Théâtre national de Strasbourg (le TNS), comme des petites compagnies théâtrales de la région », complète Valéry Deffrennes. Je déambule dans ce hangar où persiste l’odeur de bois fraîchement poncé, avec ses notes résineuses. Le directeur de l’atelier me guide dans cette traversée de la menuiserie, de la serrurerie, de l’atelier de fabrication, de montage haut de gamme, et de l’espace de stockage de décors anciens. Ici, cet après-midi-là, le silence règne. Tous les éléments du plateau du futur Lorenzaccio  viennent tout juste d’être achevés par une quinzaine d’intermittents et par les trois artisans-ouvriers permanents. Selon les années et les commandes, ce sont entre cinquante et quatre-vingts intermittents du spectacle qui participent à l’aventure. L’atelier joue également un rôle indispensable en permettant à de nombreux stagiaires de venir se former sur le tas, comme cet après-midi-là Krystel, 17 ans, qui s’exerçait à l’art du fraisage et qui, à Paris, suit des études pour obtenir le DMTS (diplôme de technicien des métiers du spectacle), sésame pour entrer dans le métier. Krystel, 17 ans, fraiseuse, dans l'Atelier des décors du Théâtre du Nord. Photo Michel Strulovici / les humanités . Ici tout se crée et rien ne se perd, et sur les murs tous les outils sont rangés à leur exacte place. Comme à la parade. Si vous les énoncez à haute voix, vous pourrez en percevoir, comme moi, la force évocatrice, la beauté : scies circulaires, scies à onglet, raboteuses et dégauchisseuses, ponceuses, postes à souder et tours à métaux, serre-joints, visseuses-perceuses, scies sauteuses, scies circulaires portatives, cloueurs/agrafeuses, marteaux, tournevis et ciseaux à bois... Une gabegie de moyens pour saltimbanques irresponsables ? David Bobée ne tarit pas d’éloges sur les qualités de « son » atelier. Il insiste, dès que l’occasion lui en est offerte, sur la nécessaire existence de ces lieux de création qui accompagnent depuis longtemps le théâtre et le spectacle que l’on dit « vivant ». Malheureusement, au ministère de la Culture à l’ère Dati, tout comme à celui du Budget, ces ateliers sont plutôt (dé)considérés comme superflus. Ces lieux, si l’on en croit les gens du pouvoir et les idéologues de la droite extrême ou pas, seraient des gouffres financiers... Depuis que les subventions aux artistes existent, les partisans du « tout argent » expliquent qu’il s’agit là d’une gabegie de moyens pour des saltimbanques irresponsables. Déjà les milieux proches de la Compagnie du Saint-Sacrement et les jansénistes reprochaient à Louis XIV ses largesses envers Molière et la protection qu’il accordait à son théâtre. Comment le Roi pouvait-il subventionner un auteur jugé « irrévérencieux », dont les pièces (en particulier L’École des femmes  puis Tartuffe ) attaquaient l’hypocrisie et tournaient en ridicule les faux dévots ? Comment pouvait-on laisser prospérer à la Cour un théâtre d’une telle immoralité alors que tous ces louis d’or dépensés auraient dû servir à des usages jugés plus « chrétiens » ou plus conformes à la piété ? La cabale est menée aujourd’hui par des députés RN comme Julien Odoul qui, dans une question au gouvernement, le 14 octobre 2025, a ciblé les aides à la création contemporaine   : « 140 millions d’euros pour la démocratisation culturelle ? C’est un scandale quand nos églises s’effondrent et que l’argent public finance des œuvres woke au lieu de notre identité française. » Rappelons que ce même Julien Odoul comparaît en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens du RN, après une première condamnation pour recel de détournement de fonds publics.... Toujours à l'Assemblée nationale, son coreligionnaire RN Jean-Philippe Tanguy, député du Nord, s'enflammait lors des débats sur le budget 2026 : « Nous assumons de nettoyer le budget de ces agences Théodule et de ces subventions culturelles qui ne servent qu’à entretenir un entre-soi élitiste, au lieu de préserver notre patrimoine national menacé. » Laurent Wauquiez (LR), aujourd'hui président du groupe « Droite républicaine » à l’Assemblée nationale, dénonçait pour sa part, sous prétexte de « rééquilibrage vers les territoires ruraux et moins favorisés », un « parisianisme » culturel et une concentration des aides sur les métropoles. Alors qu’il présidait la région Auvergne–Rhône-Alpes, il avait sabré près de 4 millions d’euros en 2022 et 1 million supplémentaire en 2023 dans le budget des subventions culturelles. La justice condamnera d’ailleurs la région en 2025 à verser 149.000 euros au TNG et à un centre culturel de Villeurbanne. Les argumentaires comptables de ceux que l’on appelait dans ma jeunesse « la Réaction » réduisent l’activité culturelle à une ligne budgétaire, sans prendre en compte son importance stratégique dans un pays comme le nôtre ni son impact sur la réalité économique. Les chiffres officiels sur les industries culturelles et créatives (ICC), dont les activités du spectacle vivant, sont particulièrement parlants. Une étude rapportée par le journaliste musical Sinclair Langlois sur le site Billboard , le 13 décembre 2025 ( ICI ) , remarque qu’en 2024 « les industries culturelles et créatives (ICC) ont généré 102,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 43 milliards d’euros de valeur ajoutée, représentant ainsi 2,9 % du PIB français. » La valeur ajoutée des ICC a progressé de 21 % en cinq ans, soit une croissance deux fois plus rapide que celle des grands secteurs industriels. L’emploi suit cette trajectoire avec 1,1 million d’ETP, en hausse de 13   % depuis 2019, dont 58. 000 emplois directs, soit plus que ceux de l’automobile, de l’aéronautique et de la pharmacie cumulés. Examiner, par exemple, du seul point de vue comptable, le coût de fabrication des décors du Dom Juan  mis en scène par David Bobée (création janvier 2023) est une faute de raisonnement majeure. Ne sont pas pris en compte, par exemple, la tournée conséquente qui a réuni 75.000 spectateurs, avec cent dates dans une trentaine de villes en France, en Europe, et une centième fêtée en Chine. Une telle longévité et sa circulation internationale ne relativisent-elles pas le coût initial de fabrication   ? Un économiste bas de front parlerait ici d’« amortissement ». Mais au théâtre, l’équation devient complexe : la valeur symbolique, culturelle et diplomatique submerge le seul calcul financier. Pour autant, le directeur du Théâtre du Nord, en véritable chef d’entreprise qu’il est, se doit de maîtriser son budget   : « Le décor de Dom Juan, je l’envoie à Québec, où je vais recréer cette production avec des acteurs québécois, pour lui offrir une vie québécoise. Si on prend en compte la longévité du décor, son réemploi, son recyclage complet en fin de vie, je me dis qu’il est plus intelligent de reprendre le spectacle avec des gens sur place, dans le même décor, plutôt que d’envoyer toute l’équipe française. Rangés comme à la parade, les outils de l'Atelier des décors du Théâtre du Nord. Photos Michel Strulovici / les humanités . Un savoir-faire en danger Cette « rentabilisation », dont la réalité échappe à tous les donneurs de leçons, permet à l’atelier de Neuville-en-Ferrain de poursuivre sa nécessaire activité, contre vents et marées. « Tous les CDN n’ont pas un atelier de construction de décors, et il y en a beaucoup qui disparaissent   », constate David Bobée : « Ce sont des modèles économiques très fragiles, parce que ce n’est pas vraiment rentable. Les personnes qui travaillent ici possèdent des savoir-faire traditionnels, anciens, précieux, qui perdurent et se transmettent de génération en génération : peintres, patineurs, monteurs de décors, serrurerie… Si ces ateliers disparaissent, ces savoir-faire disparaissent aussi. Un moment, j’utilisais les tampons (5) . Pour Dom Juan , j’ai arrêté, car dans les théâtres en France les gens ne savent plus les utiliser. C’est fou. Il nous faut sauvegarder ces métiers car ces gens ont de l’or dans les mains, c’est à la fois de l’artisanat et de l’art. Ils sont capables de faire des plans avec des ordinateurs, de difficiles calculs mathématiques . Par exemple, faire un décor d’avion [comme pour les mises en scène de Tragédie  et du Requiem allemand , NDLR] , c’est construire des courbes et des contre-courbes ; pour calculer cela, il faut une tête vraiment bien faite. Et en même temps, ce sont des cols bleus, les mains dans les machines, à savoir couper du bois, souder… Ce sont des êtres hybrides qui sont trop peu nombreux. Ce sont des métiers passionnants. Et c’est une source d’emploi importante. Cet atelier de Neuville-en-Ferrain est une des choses les plus précieuses de ce théâtre, c’est un des joyaux du Théâtre du Nord. » Valéry Deffrennes recompose les colonne qui forment le décor du Lorenzaccio en les faisant glisser sur d'invisibles roulettes. Photo Michel Strulovici / les humanités . Ma rencontre, cet après-midi-là, avec Valéry Deffrennes me rappelle celle que je fis avec les ouvriers du Livre, au marbre de L’Humanité , à mes débuts de journaliste, au milieu des années 70. Même savoir accumulé, même maîtrise du métier, même fierté d’appartenir à une sorte de corps d’élite. Et, comme pour les spécialistes de l’imprimerie, les évolutions techniques associées aux restrictions budgétaires mettent en danger les emplois et l’existence même des ateliers de décors. « Notre survie dépend des budgets alloués , explique Valéry Deffrennes. Quand je suis arrivé dans le métier, c’était Jack Lang qui était ministre de la Culture, et nous avions beaucoup plus de moyens. Il faut bien comprendre que le décor, c’est la première pierre du spectacle, et s’il n’y a plus de moyens financiers, c’est le premier endroit où ils vont tailler. David Bobée, lui, a la volonté de continuer, mais nous pouvons tomber sur un prochain directeur qui nous dise : l’atelier, ça coûte trop cher. » Il est possible de comprendre son inquiétude à la vue de « la baisse historique » du budget du ministère de la Culture et plus généralement des subventions des diverses institutions du pays, constatée par l’Observatoire des politiques culturelles le 17 juillet 2025. Le budget du ministère de la Culture en 2025 a chuté de 114 millions d’euros et tous les programmes ont été touchés. Neuf directions régionales sur treize ont suivi, sabrant 65 millions supplémentaires, et 65   % des départements réduisent aussi leurs crédits culturels (6) . « Alors que tous les domaines d’intervention se voient affectés par la diminution des crédits de fonctionnement, le spectacle vivant (baisse de 35   %), les festivals et événements (baisse de 36   %), l’action culturelle et l’éducation artistique et culturelle (baisse de 31   %) en pâtissent le plus », souligne l’Observatoire, qui qualifie ces baisses d’« historiques ». Depuis les Mystères du Moyen-Âge... Moins de dix CDN, sur les trente-huit existants, conservent désormais des ateliers de décors fonctionnels. Leur nombre continue de diminuer au rythme des coupes dans les subventions publiques. La Comédie de Reims, par exemple, a converti dans les années 2000 son ancien atelier en salle de répétition et de spectacle. Tous ces lieux de création artistique, désormais amputés, commandent leurs décors à l’extérieur et/ou les minimisent, jusqu’à ne jouer que sur des jeux de lumières. Ils retrouvent ainsi, contraints et forcés, les propositions de Jacques Copeau (7) ou de Jean Vilar : « Le théâtre, c’est une table, deux chaises, et nous avons tout », se plaisait-il à répéter ce dernier. Les métiers de la fabrication des décors datent des mises en scène des Mystères du Moyen Âge. Depuis la fin du XVIᵉ siècle, ils accompagnent l’essor des arts de la scène. À l’époque de Shakespeare et de Molière, les ateliers permanents n’existaient pas   : la production relevait d’artisans itinérants, de peintres et de menuisiers commissionnés pour chaque spectacle. Le Globe, le théâtre de Shakespeare, utilisait des décors minimalistes, souvent symboliques (perspectives peintes sur toiles), fabriqués par des charpentiers et peintres locaux sans atelier dédié. Pour Dom Juan  (1665), Molière passa un contrat avec les peintres Jean Simon et Pierre Prat pour des « feintes » (toiles peintes en perspective) sur palais ou paysages, produites ad hoc dans des ateliers temporaires ou chez les artisans. Dès cette époque, les marins apportent leur savoir dans la fabrication des machineries (élingues, fils et harnais) et des charpentes. En hiver, les navires à voile restent à quai et leurs marins trouvent ainsi à s’employer (8) . Aujourd’hui, ces artisans-ouvriers sont directement concernés par le raz-de-marée de l’informatique et des algorithmes dans la conception et la fabrication de leurs décors. « Moi, quand j’ai commencé, notre outil de travail, c’était notre salle de montage, qu’on peignait en blanc et sur laquelle on dessinait les décors à construire » , se souvient Valéry Deffrennes. Désormais, tout est informatisé et se fait par ordinateur et logiciels de dessin (on s’est formés à ces nouveaux outils). Ça présente des avantages mais aussi des inconvénients. Auparavant, quand on traçait notre projet au sol, toute l’équipe était rassemblée. Quand je fais cela sur ordinateur, je suis tout seul. Il y a là quelque chose qui s’est perdu. L’équipe est aujourd’hui moins partie prenante sur les décisions et la résolution du “comment faire”. » Ce tout-informatisé, Valéry Deffrennes le connaît bien. Il me raconte sa visite, à Paris, dans une entreprise privée de construction de décors et de défilés de mode. « Ils sont hyper digitalisés, avec une automatisation des machines, des CNC – défonceuses. » Ces machines, commandées par ordinateur, automatisent la découpe et le façonnage de matériaux comme le bois, les panneaux de fibres ou les mousses polyuréthanes. Elles optimisent le travail des décorateurs, notamment sur les découpes. « Mais , confie-t-il, leurs décors sont trop “nets”. Tout est trop lisse et ça manque d’âme. » Je comprends mieux son propos quand il me mène devant les futurs décors de Lorenzaccio  : ces très hautes colonnes peintes, balafrées, creusées, marquées de cicatrices, ici et là zébrées de peinture, écaillées par endroits. Le chef de l’atelier les manipule, avec tendresse, comme dans une valse avec sa partenaire... Les mains des décorateurs ne peuvent être dépassées par la machine, même sous emprise de l’IA, à moins d’apprécier le travail au cordeau, millimétré, clinique. Nous sommes ici dans le domaine de l’art, et non dans la précision chirurgicale. D’ailleurs, ne qualifie-t-on pas le flou d’« artistique »   ? Cette réflexion de Vassily Kandinsky, qui correspond parfaitement au constat de Valéry Deffrennes : « L’âme est le piano aux cordes nombreuses.  L’artiste est la main qui, par l’usage convenable de telle ou telle touche, met l’âme humaine en vibration. » (9) Mettre en scène Lorenzaccio  est une gageure en soi. L’action se déroule en trente-neuf tableaux, répartis sur vingt-cinq lieux différents, nous projetant de Florence à Venise, de l’intérieur des palais à leurs extérieurs. Mais David Bobée aime les difficultés. Et, comme il s’est donné pour mission de réhabiliter le travail des créatrices, injustement gommées par un machisme d’« atmosphère », il a mixé et adapté le texte de Musset avec le canevas particulièrement soigné que George Sand proposa à son amant. Son apport ajoute « un aspect de thriller politique, des personnages féminins plus développés et un sens du politique plus poussé que chez Musset », remarque David Bobée, qui a gardé intacte cette valse ininterrompue de situations différentes, fracassant la règle classique de l’unité de lieu. Musset et Sand ne s’en embarrassaient pas puisque « le texte était écrit pour être lu et non pour être représenté » . Gérard Philipe, Lorenzaccio , 1952. Photographie Fititjian. Fonds Maison Jean Vilar Comment résoudre alors cette équation à multiples entrées et sorties   ? On sait que Jean Vilar avait choisi le minimalisme. Le tyrannicide Gérard Philipe parcourait un escalier monumental, central, structurant l’espace, des paliers intermédiaires servant de plateaux de jeu, le tout occupant la scène installée dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. David Bobée, lui, propose des décors et une ambiance à l’inverse : « Comment se sortir de cet imbroglio d’espaces   ? Il me fallait une scénographie modulable, qui puisse évoluer en fonction des lieux. Donc une scénographie sur roulettes.   Et je me suis dit qu’il me fallait un espace politique. J’ai cherché l’inspiration dans les divers espaces du pouvoir, et je me suis rendu compte que la colonne, le phallus, cette verticalité, était récurrente : les colonnes gigantesques de Florence, celles de notre Assemblée nationale ou celles du conseil municipal de Lille. Depuis la Grèce antique, tous les endroits de pouvoir sont reliés aux colonnes. Et nos colonnes, telles que nous les avons imaginées, sont toutes brisées, cassées, inachevées, incapables de porter quoi que ce soit. Comme si, et c’est là l’enjeu de la tragédie politique de Lorenzaccio , quelque chose était cassé en nous, comme si nous étions incapables de nous fédérer, de nous penser en collectif et de porter quelque chose de plus grand que nous, comme, par exemple, une démocratie. » Ses raisons en faveur d’un tel choix s’inscrivent dans la conception qu’il se fait de la nature même de l’art théâtral, de l’art de la scène, de sa fonction à une époque d’ubérisation de la société, de parcellisation des publics, de leur découpe en tranches : ceci pour les jeunes, cela pour les anciens, des propositions marchandisées pour des sociétés explosées. Et si le théâtre était un art pour tous, un art citoyen   ? « Il y a des gens qui militent pour une réduction des décors, pour des toiles peintes. Moi, je n’y crois pas », indique David Bobée : « J’ai besoin de faire du théâtre qui ait une dimension populaire, qui soit généreux, qui soit du grand spectacle, parce que j’aime cette dimension fédératrice. La beauté et le spectaculaire, ça fédère. Et quand on fédère un grand nombre, à part quelques érudits qui adorent juste un texte, une chaise et un grand texte dans un espace vide – bon, on s’adresse là à un public de théâtre pointu –, moi, j’aime m’adresser au public au sens large, dans toute sa diversité. Et c’est mon théâtre. Il est un peu débordant, il est trop grand, trop gros, trop généreux. Et ça, je ne suis pas près d’y renoncer. » Les décors de David Bobée ont toujours fait sens, jusqu’à devenir comme le refrain central de la représentation. Dans sa admirable mise en scène de Dom Juan ou le Festin de pierre , créée en 2023, le plateau est occupé centralement par une imposante sculpture équestre (10 mètres de long, 4,5 mètres de haut) d’un conquistador espagnol du XVIᵉ siècle, déboulonnée et renversée. Cette présence, en continu, qui s’impose à notre regard et dont les comédiens jouent, symbolise les menaçantes et survivantes dominations coloniales et patriarcales. Cette gigantesque sculpture gît dans un cimetière de statues mythologiques et historiques, émasculées ou brisées. J’écrivais alors sur webtheatre   ( ICI )   : « Cette nécropole où s’entasse la représentation de nos idéologies mortifères, David Bobée en fait un des acteurs majeurs du drame. Enserrant l’action, ce cimetière des illusions nous rappelle que les civilisations et les idéologies meurent aussi. » (10) Vivent les tyrannicides Deux éléments jouent, pour David Bobée, un rôle essentiel dans ses choix de textes à mettre en scène : le besoin de trouver la clé de résonance politique avec notre époque, et la nécessité de résoudre la question de l’espace dans lequel l’action va se déployer. « Souvent, l’espace est une prolongation de ma réflexion dramaturgique, et parfois même l’espace anticipe ma réflexion dramaturgique et en devient le guide », explique-t-il. Lorenzaccio  correspond à ces deux questionnements. Son choix s’est fait au moment de l’entre-deux tours des dernières législatives, assure-t-il : « À ce moment-là, je voyais tous mes contemporains, notamment dans le milieu culturel, crier à l’horreur de ce que serait une accession au pouvoir du Rassemblement national. Mais ils n’avaient rien fait avant, et rien maintenant que le front républicain leur a barré la route. Ils ont repris leur activité comme si de rien n’était, alors même que le risque de tyrannie est toujours aussi présent. Mes contemporains avaient les mots, mais pas les actes. C’est exactement le propos de Lorenzaccio . Que faire face à la tyrannie ? Celui qui pourrait agir, c’est le peuple, mais il n’a pas les moyens de se fédérer. Et lorsqu’il tente de le faire, il est violemment réprimé. C’est écrit noir sur blanc dans le texte. » Pour David Bobée, cette pièce est « un miroir tendu à notre incapacité à agir, alors que le monde dérive complètement, d’une manière accélérée, vers une parenthèse fasciste. Le tyran est à la mode. Essayons de mettre, un peu, à la mode les tyrannicides. » La défense de ces ateliers d’art est emblématique de ce combat incessant pour la survie et l’accomplissement de la démocratie. Ce n’est pas un hasard si, au nom de la « rationalisation des coûts », tous les nantis de la mondialisation « heureuse » nous susurrent, avec constance, que ces lieux où se fabriquent des beautés à partager doivent disparaître. Que deviendraient alors les gestes patients, les savoir-faire transmis depuis le XVIIᵉ siècle ? Qui porterait encore sur scène des décors porteurs de mémoire et d’imaginaire plutôt que de simples surfaces lissées par les machines   ? Quel théâtre naît d’un monde où les mains cèdent peu à peu la place aux algorithmes, et que reste-t-il de l’émotion quand l’extrême précision remplace le tremblement du geste   ? Faut-il accepter que le spectacle vivant se contente d’images standardisées, ou est-il encore possible de défendre des espaces où l’on prend le temps de fabriquer, de douter, de rater, de recommencer ? Et, finalement, quel public voulons-nous être : un public consommateur d’images prêtes à l’emploi, ou un public-citoyen défendant ces « joyaux » indispensables à la poésie de la scène   ? À Neuville-en-Ferrain, dans ce grand hangar battu par les vents du Nord, ce n’est pas qu’un décor que l’on construit   : c’est un acte de résistance culturelle. Le regretté Jack Ralite, au nom des États généraux de la culture (11) , prévenait dans une "Lettre au Président de la République" écrite en février 2014 à l'adresse de François Hollande   : « Nous avons l’impression que beaucoup d’hommes et de femmes des métiers artistiques sont traités comme s’ils étaient en trop dans la société. On nous répond, c’est la crise. La crise ne rend pas la culture moins nécessaire, elle la rend au contraire plus indispensable. La culture n’est pas un luxe dont, en période de disette, il faudrait se débarrasser : la culture, c’est l’avenir, le redressement, l’instrument de l’émancipation. C’est aussi le meilleur antidote à tous les racismes, antisémitismes, communautarismes et autres pensées régressives sur l’homme. » (12) Michel Strulovici Lorenzaccio, d'après George Sand et Alfred de Musset, adaptation et mise en scène de David Bobée, sera créé au Théâtre du Nord, à Lille, du 19 mai au 5 juin 2026 ( ICI ) NOTES (1). Le nom "Ferrain" apparaît dès le XIV e siècle (parfois orthographié "Férain"), lié à la géographie locale et potentiellement à des racines anciennes désignant une région sauvage ou farouche, d'après des analyses étymologiques rapprochant le terme de l'ancien français "ferain" (sauvage, bête sauvage). Cette interprétation apparaît aussi dans des études toponymiques médiévales. (2). Essais Critiques   sur le théâtre de Baudelaire , en 1964, éditions du Seuil. (3). Les Compagnons du Tour de France, nés au début du XV e siècle, forment une mythique  tradition artisanale française. Après un apprentissage de plusieurs années, les jeunes ouvriers – menuisiers, maçons, forgerons – entreprennent un périple initiatique à travers les villes et régions, perfectionnant leur métier chez divers maîtres, tout en vivant une éthique de voyage, de solidarité et de transmission. Ce parcours, jalonné de rites et de chefs-d’œuvre, forge leur excellence professionnelle à vie. (4). La France compte actuellement 38 Centres dramatiques nationaux (CDN), répartis sur l'ensemble du territoire métropolitain et ultramarin.​ Ces 38 CDN constituent le réseau emblématique de la décentralisation théâtrale initiée, après la Libération, dans le cadre de la décentralisation théâtrale impulsée par la très affûtée Jeanne Laurent. ​Le premier CDN naît en 1946 à Colmar (Centre Dramatique de l'Est)  dirigé par  Roland Piétri, suivi de celui de Saint-Étienne en 1947 (Comédie de Saint-Étienne)  dirigé par  Jean Dasté. Les CDN produisent annuellement plus de 1.300 spectacles, accueillent 1,2 million de spectateurs en salles (dont 25   % scolaires) et réalisent 1.500 représentations itinérantes.  (5). Un tampon au théâtre désigne un élément technique de machinerie scénique, souvent un système d'ascenseur ou de plate-forme hydraulique sous le plateau, permettant l'ascension d'acteurs, d'éléments de décor ou d'accessoires par une trappe. Ce mécanisme, situé dans le premier dessous (sous le plancher de scène), soulève verticalement des charges pour créer des effets d'apparition soudaine lors des représentations.​Il est intégré à la structure du théâtre à l'italienne et peut être équipé d'un couvercle coulissant (tiroir) pour masquer la trappe une fois refermée.​Dans la fabrication des décors, il nécessite une conception précise pour supporter des poids variables (jusqu'à plusieurs tonnes) tout en assurant sécurité et fluidité. (6). Selon Mediacités du 28 mars 2025, la région Hauts-de-France a décidé d'une baisse « modérée » de son budget culturel de fonctionnement, limitée à 2,4   % (soit 2 millions d'euros, pour un total de 82,9 millions d'euros), contrastant avec des coupes plus sévères ailleurs comme en Île-de-France (-20%).​ La Région dirigée par Xavier Bertrand, a maintenu une politique culturelle active malgré une réduction globale des dépenses sectorielles de 10,2   % . Mais cette «  résistance  » apparente cache toutefois une vraie chute des financements pour les nouveaux projets. (7). Jacques Copeau (1879-1949), fondateur du Théâtre du Vieux-Colombier, révolutionna le théâtre français par sa doctrine du « tréteau nu ». Il rejetait les décors réalistes du naturalisme, jugés superflus et contraires à l'essence du théâtre.  Copeau prônait un espace scénique vide ou réduit à des praticables simples, laissant place à l'acteur, au texte et à l'imagination collective du public. Cette épure, inspirée des mystères médiévaux, privilégie la parole et le mouvement sur l'illusion matérielle, affirmait-il. (8). Au XVII e siècle, les charpentiers de marine et matelots ont été recrutés pour bâtir les théâtres à l'italienne et leurs mécanismes primitifs de machinerie.​ Dès 1635, à l'Hôtel de Bourgogne, des marins du port de Rouen installent des toiles peintes sur rouleaux et des perches coulissantes inspirées des gréements navals, préfigurant les décors mobiles; cette pratique s'intensifie sous Molière (1660-1673) pour ses tréteaux volants. Au XVIII e siècle, l'Académie royale recrute systématiquement des «  matelots du roi » pour les cintres de l'Opéra, transférant en ce domaine leurs savoirs en poulies et contrepoids; l'usage des termes «  bâbord/cour » et «  tribord/jardin » se fixe alors, bien avant l'essor du XIX e siècle. Dès les années 1830, avec l'essor des théâtres à représentations  spectaculaires comme ceux de l'Opéra de Paris, les marins retraités forment l'essentiel des machinistes, avec un savoir faire accompli pour hisser décors et, parfois, acteurs via des cintres inspirés des navires. (9). Du spirituel dans l'art , chapitre intitulé «  L'effet spirituel de la forme », p. 75, éditions Folio essai, Gallimard.​ (10).   Le spectacle a remporté le Prix de la meilleure création visuelle du Syndicat de la critique en 2023, saluant cette scénographie spectaculaire signée David Bobée et Léa Jézéquel. ​ (11). Jack Ralite, fougueux et imaginatif député communiste, ancien ministre, a lancé les États généraux de la culture, le 17 juin 1987 au Théâtre de Paris. Devant 1500 participants, dont de nombreux artistes​, la Déclaration des droits de la culture  est adoptée, marquant le lancement formel du mouvement face à la marchandisation culturelle.​ Le 16 novembre 1987, les États généraux sont officiellement lancés, au Zénith de Paris,  devant 6000 personnes. Ni association ni parti, le mouvement des États généraux de la culture défend la liberté de création, l’exception culturelle et une responsabilité publique. Jack Ralite l’anime trente ans, enracinant ce qu'il nomme une « poétique révolutionnaire »,  inspirée de la révolution de 1789. Parmi ses succès, l’infatigable Jack Ralite, et le mouvement qu'il initia, ont posé les bases de l' « exception culturelle » française, influençant les combats contre le GATT et l’OMC pour protéger la création non marchande. (12).​ La lettre a été publiée, notamment, sur le site de  Démocratie et socialisme , le 19 février 2014. La liste des très nombreux signataires est impressionnante. RAPPEL. 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"La Terre", plain-chant

"La Terre", plain-chant

Image tirée du film "La Terre" (1930) d'Oleksandr Dovjenko, photogramme de la Cinémathèque française Lors de l’ouverture de la rétrospective Oleksandr Dovjenko à la Cinémathèque, La Terre  (1930) a été projeté avec l’accompagnement du quatuor ukrainien Dakha Brakha. Leur performance transforme ce film muet, longtemps controversé, en une œuvre lyrique et panthéiste, révélant toute l’ambivalence d’un cinéma pris entre mémoire paysanne, ferveur collective et promesse du progrès. Dans le cadre d'Une saison ukrainienne en France, La Cinémathèque française a inauguré une rétrospective consacrée (jusqu'au 30 janvier) à Oleksandr Dovjenko par son chef d'œuvre, La Terre (1930). Selon Barthélemy Amengual, ce film forme avec Arsenal  (1928) et  Zvenygora (1929) une « véritable épopée littéraire, traditionnelle, légendaire » . La performance du quatuor Dakha Brakha n’a certainement pas été sans effet sur un public qui voyait La Terre (1930) pour la première fois, lors de l’ouverture de la rétrospective Olksander Dovjenko à la Cinémathèque en janvier 2026. Elle a transformé ce film muet, l’un des derniers de la production soviétique, en opéra. Les poly-instrumentistes – trois femmes et un homme –  se présentent comme des ethnomusicologues. Ils pratiquent depuis trente ans une activité de collecte de chansons populaires ukrainiennes, associant au folklore de leur pays des éléments orientaux ou africains. Des chants, des notes de violoncelle ont ponctué le récit, et aux moments particulièrement dramatiques, des frappes d’instruments à percussion : tambour à gobelet, djembé, cajón péruvien. Ont-ils renouvelé la vision de ce film banni par l’establishment stalinien au moment de sa sortie ? Ou, au contraire, fait justice à une œuvre que la critique américaine notamment, a parfois qualifié de propagande ? Ils semblent rejoindre un courant qui s’accorde pour admirer les qualités lyriques, contemplatives de l’œuvre, sa splendeur formelle, le caractère avant- gardiste de son montage. Le quatuor ukrainien Dakha Brakha La Terre  s’inscrit historiquement dans le droit-fil de la politique de collectivisation des contrées agricoles impulsée par Staline. À celle-ci s’ajoutait alors une volonté de modernisation technique, un culte de l’efficacité et du rendement, sur le modèle de ce qui était recherché dans l’industrie. Une situation qui a amené des transformations dans la société paysanne et créé des conflits entre les paysans riches, les koulaks, et ceux qui étaient restés pauvres, avant de s’organiser en kolkhozes. Lui-même issu d’une modeste famille de paysans ukrainien, Dovjenko avait tout à gagner à ces changements politiques et sociaux. Pourtant, le film ne s’ouvre pas sur un péan de victoire, mais sur un hommage à sa terre, aux éléments qui la constituent, avec des plans sur des champs de blé qui ondoient dans le vent, d’immenses ciels, des vues en contre-plongée d’un verger où les arbres sont lourds de pommes. Un vieil homme, Semen, va mourir « au bout de soixante-quinze ans qu’il conduit des bœufs ». Il prend congé de son ami ou frère, Petko, en se demandant s’il le retrouvera au ciel ou en enfer. Il réclame encore, avant son dernier voyage, quelque chose à manger. Il est imité en cela par deux très jeunes enfants qui se disputent un quartier de pomme. Il en sera constamment ainsi au cours du film. À chaque fois qu’une vie s’éteint, une autre naît, marquant le rythme cosmique de la nature. Un gros plan sur le visage d’une jeune femme et une fleur de tournesol lui est immédiatement associée. Les visages, pris en cadre serré, dominent dans la partie initiale. Ils ont la noblesse des icônes. Le monde actuel ou contemporain se manifeste après la disparition du vieillard, lors d’une discussion entre son fils, Opanas, et son petit- fils, Basile. Le jeune homme est un fervent défenseur de la nouvelle politique et un avocat de la technique qui libèrera l’homme. Les points de vue, dans la même famille, sont inconciliables. Dans le bureau du chef kolkhozien, celui-ci s’exaspère des bruyantes manifestations de deuil des femmes âgées, de leurs visages tordus par l’expression traditionnelle de l’affliction. Il communique des informations autrement plus graves, lues dans le journal : les koulaks dissimulent les semences et abattent leur bétail. Il faut mettre un terme à leurs manigances et se procurer un « cheval de fer ». Autrement dit un tracteur. L’arrivée du tracteur donne lieu à l’apparition du thème de la foule. Basile est en tête du cortège. Il croise son père, labourant son champ derrière ses bœufs à robe blanche, à la beauté hiératique. Dans la multitude qui accourt, se trouvent quelques femmes.  Même les chevaux semblent faire partie du comité d’accueil. Survient, dans la liesse générale, une ode à la machine, à sa puissance, à sa vitesse. C’est un motif futuriste. Le labeur est transformé en une danse vertigineuse et euphorique où les formes disparaissent et les perceptions deviennent abstraites. Il ne s’agit pas pour autant d’une activité ludique, puisque l’on nous détaille tout le processus de la fabrication du pain, de la moisson, à la séparation du bon grain de l’ivraie, au pétrissage automatique de la pâte, et à la production industrielle des miches. Les koulaks n’ont pas renoncé à l’action. Or Basile, avec le tracteur, a dépassé la limite de bornage de la terre de l’un d’entre eux. Lorsqu’il marche dans la nuit, rentrant chez lui après une soirée passée chez sa fiancée, il est si heureux qu’il esquisse quelques pas de hopak , sur un mode improvisé. Une danse de mort, puisqu’il s’effondre brutalement. Bientôt, on le voit reposer les yeux fermés comme dans quelques plans précédents son grand-père. Prématurée, sa disparition n’est pas dans l’ordre des choses. Pourtant, le parallélisme avec celle de son aïeul est souligné par l’insert d’un enfant mordant dans une tranche de pastèque. Une scène d’accouchement intervient, sans lien direct avec la narration. Le désespoir de la famille est saisissant : « Qui a tué mon Basile ?», s’écrie sa sœur Ioulia. La détresse de sa fiancée Natalia donne lieu à une scène de folie. Au pope, pitoyable, Opanas déclare qu’il n’y a pas de Dieu. Il confie aux camarades de Basile l’hommage à rendre au défunt « selon les rites de la nouvelle religion ». À eux d’entonner des chants nouveaux, puisque Dieu n’existe pas. Pour l’enterrement, on accourt de toutes parts. La foule est encore plus dense que pour l’accueil du tracteur. En tête, des jeunes filles vêtues de blanc portant des fleurs. Elles chantent. Elles sont suivies de jeunes hommes et d’hommes mûrs. Quelques vieilles femmes déplorent l’absence du pope. L’une d’entre elles s’interroge : « Mais s’il y avait un Dieu » ? La dépouille de Basile, portée par ses camarades, passe le long des champs de tournesols.On assiste au discours du chef du kolkhoze qui exalte le martyre de Basile et le présente comme l’orée des temps nouveaux. Il y a cependant quelque chose d’apprêté dans sa harangue comme dans sa physionomie, ce qui rend sa peine peu crédible. Il tire parti de la mort du jeune homme pour chanter les louanges du progrès technique, de l’accélération, du « cheval de fer communiste » et de « l’aéroplane ». Un homme court, seul, loin des autres, durant la cérémonie. Il se roule sur le sol, l’étreint, clamant que jamais il n’abandonnera « sa » terre. Parvenu aux pieds de trois croix, il se dénonce. Il se vante d’avoir imité cette même danse de Basile au moment où il l’a abattu. Reprennent les images du début avec les champs qui ondulent au gré du vent, les plans sur les pommiers chargés de fruits. Une pluie fécondatrice ruisselle. La Terre  s’achève par une célébration du renouveau de la nature dont les êtres humains sont part intégrante. On voit la fiancée de Basile dans les bras d’un autre. Il n’y a pas de châtiment pour le koulak criminel. Il s’est confessé publiquement. Est-il donc absous ? Le caractère ambivalent du message dut déplaire en haut lieu, au même titre que la symbolique chrétienne. Le film ne peut se lire dans l’optique d’une orthodoxie politique, ni esthétique dans la mesure où Dovjenko semble hésiter entre les valeurs de l’Ukraine paysanne, où les vivants s’entretenaient avec les morts, et la « nouvelle religion ». Au vu de la ferveur qu’elle suscite, celle-ci ressemble fort à l’ancienne. Elle connaît le pardon. L’interprétation vibrante de l’ensemble Dakha Brakha souligne la conception panthéiste de l’œuvre. Nicole Gabriel Rétrospective Oleksandr Dojenko, à la Cinémathèque française, jusqu'au 30 janvier, ICI RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. Dons ou abonnements   ICI Et pour recevoir notre infolettre :   https://www.leshumanites-media.com/info-lettre Lire aussi, sur les humanités (14 mars 2025) : "Dziga Vertov et Oleksandr Dovjenko, cinéastes ukrainiens ?", avec version intégrale du film d'Oleksandr Dovjenko -avec sous-titres en français-, ICI Ci-dessous : "DakhaBrakha, la musique folklorique comme arme" (31 mars 2022), sur la chaîne YouTube de France

27 janvier. Commémorer et continuer à ne pas vouloir savoir

27 janvier. Commémorer et continuer à ne pas vouloir savoir

Une femme originaire de Hong Kong visite le mémorial de l'Holocauste à la veille de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste, à Berlin, le lundi 26 janvier 2026. Photo Markus Schreiber / AP En ce 27 janvier, date-anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, on peut s'interroger sur le sens réel du souvenir et l’aveuglement volontaire face aux leçons de l’Histoire : mémoire vivante, devoir de vigilance et impérieuse nécessité de savoir pour éviter que se reproduisent les pires crimes contre l’humanité, comme aujourd'hui, dans la Russie de Poutine. Il faisait partie des quelque 7.000 prisonniers trop faibles pour les marches d’évacuation, laissés derrière par les SS à Auschwitz et dans ses sous‑camps en janvier 1945. Le 27 janvier, alors qu’il sort avec d’autres détenus pour enterrer un camarade mort, ils voient apparaître des soldats soviétiques au bord du camp, avançant prudemment parmi les barbelés et les baraquements enneigés. "Il", c'est Primo Levi. Dans ses récits, il souligne que les prisonniers ne se mettent pas à crier de joie ni à courir vers les libérateurs : épuisés, malades, affamés, beaucoup restent prostrés à leurs couchettes, comme incapables de comprendre que l’univers du camp vient de prendre fin. Il insiste sur cette impression de temps suspendu, de soulagement mêlé à une sorte de vide, où la priorité immédiate devient de trouver de quoi se soigner, se nourrir, s’organiser entre survivants, plus que de célébrer. Il a fallu attendre 60 ans pour que l’Assemblée générale de l’ONU adopte, en 2005, la résolution 60/7 qui proclame le 27 janvier « Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste », précisément parce que c’est le jour de la libération d’Auschwitz-Birkenau. En France, les établissements scolaires devraient organiser ce jour des ateliers, projections, débats ou rencontres avec des témoins pour travailler avec les élèves sur l’histoire et la mémoire des génocides. En Russie, le 27 janvier donne lieu à des commémorations, mais cette journée reste relativement discrète dans l’espace public et très encadrée politiquement. Une cérémonie a lieu au Musée juif – Centre de la tolérance à Moscou. L’événement est organisé notamment par la Fédération des communautés juives de Russie et réunit responsables religieux (juifs, orthodoxes, musulmans, bouddhistes, chrétiens), diplomates et représentants des autorités. En général, Poutine fait parvenir un message lu sur place, insistant sur la victoire contre le nazisme, la mémoire des victimes et la lutte contre la falsification de l’histoire. Le discours officiel met l’accent sur le rôle de l’Armée rouge dans la libération d’Auschwitz (27 janvier 1945) et sur la responsabilité des nazis et de leurs « complices », dans une grille de lecture centrée sur le « peuple soviétique ». Toutefois, si la Russie reconnaît formellement la journée de l’ONU du 27 janvier, le cœur de sa politique mémorielle reste la « Grande Guerre patriotique », célébrée surtout le 9 mai. Fin 2025, le pouvoir a créé une nouvelle « Journée du souvenir des victimes du génocide du peuple soviétique » fixée au 19 avril, qui tend à diluer la spécificité de la Shoah dans une mémoire plus large des souffrances soviétiques. Des institutions et spécialistes de la Shoah, comme Yad Vashem, critiquent cette approche qui, selon eux, occulte la singularité du génocide des Juifs tout en réaffirmant le récit victimaire et héroïque soviétique. L'histoire de ne répète pas, mais elle bégaie. Il y a 81 ans, les soldats soviétiques libéraient le camp d'Auschwitz. Aujourd'hui, leurs successeurs poutiniens mènent une guerre génocidaire en Ukraine, et le Führer du Kremlin ignore délibérément le droit international instauré après la Seconde Guerre mondiale, laissant les "puissances occidentales" à tergiverser à n'en plus venir. En 1945, les camps nazis ne sont ni un « secret total » ni une « surprise totale » : les dirigeants alliés savent déjà beaucoup. Dès 1941–1942, des rapports diplomatiques, de résistants et de services de renseignement décrivent les massacres de masse de Juifs et la mise en place de camps d’extermination (Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka, Auschwitz-Birkenau). Des journaux comme le Daily Telegraph à Londres publient dès juin 1942 des articles indiquant que des centaines de milliers de Juifs ont été exterminés, repris ensuite par la BBC et la presse de résistance. Toutefois, beaucoup de lecteurs perçoivent ces informations comme de la propagande de guerre ou des exagérations, tant l’ampleur des crimes dépasse l’imaginabl e. Le vocabulaire de l’époque parle de « massacres », de « déportations dans des conditions atroces », mais l’expression « camps d’extermination » et la spécificité du génocide restent floues pour le grand public. La libération de Majdanek par l’Armée rouge en juillet 1944, puis celle d’Auschwitz en janvier 1945, offrent les premières preuves massives, mais ces révélations restent d’abord mal relayées et parfois mises en doute en Occident. À partir d’avril 1945, la découverte de camps comme Ohrdruf, Buchenwald, Bergen-Belsen ou Dachau par les troupes américaines et britanniques provoque un choc visuel inédit : cadavres entassés, survivants squelettiques, installations de mise à mort. Il faudra qu'Eisenhower fasse venir journalistes, caméramans et élus sur place pour que « nul ne puisse dire un jour que c’était de la propagande », ce qui transforme ces découvertes en événement mondial. Russie, 2026 : qui pourra dire, lorsque le régime de Poutine prendra fin, que l'on ne savait rien des déportations d'enfants ukrainiens ? Sont-ils 35.000 (selon les estimations du Human Research Laboratory) ou plus de... 740.000 (comme l'affirment les autorités russes, qui nient évidemment tout caractère de déportation). Et quel qu'en soit le nombre, qui se soucie de savoir où ils sont séquestrés ? Comme prévu, le premier volet de notre enquête sur "les monastères de la honte" (annoncée dès le 10 décembre 2025) n'a été repris ou mentionné par aucun autre média. La presse a, c'est entendu, d'autres chats à fouetter. On continue, cependant : nouvelles révélations dans notre prochain autre journal du dimanche . Jean-Marc Adolphe "Les monastères de la honte #01 ", 20 pages, PDF extrait de l'autre journal du dimanche , 25 janvier 2026. RAPPEL. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité, qui ne dépend que de l'engagement de nos lecteurs. 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