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l'autre journal du dimanche, numéro zéro.

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Cela s'invente, à la hussarde. A l'enseigne des humanités / journal-lucioles, un nouveau magazine numérique, garanti 100% non bolloréen. PDF à télécharger ci-dessous.

Depuis les arbres, parole d'écureuil !

Depuis les arbres, parole d'écureuil !

ACTIVISME Élagueur de métier, Reva est sans doute considéré par M. Darmanin, ministre de l'Intérieur, comme un dangereux "éco-terroriste". La preuve : il fait partie de ces "écureuils" qui se sont perchés dans des arbres, sur le trajet de la future A 69 qui devrait relier Toulouse à Castres. Entretien avec un amoureux des arbres, attentif à ce qu'ils nous apprennent. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Nous ferons toute une armée des arbres, et nous ramènerons à la raison la terre et ses habitants". Italo Calvino , Le Baron perché   Comme Thomas Brail, Reva est du genre écureuil, défenseur des arbres que le chantier de l’A 69, entre Toulouse et Castres, veut sacrifier ( ICI ). Depuis longtemps, il grimpe aux arbres et y reste perché « pour être heureux, pour trouver la paix, une sérénité, une sagesse »  nous dit-il. Il en a fait son métier. : élagueur.   Préserver les arbres, empêcher qu’on les abatte, c’est un engagement militant personnel mais cela est aussi cadré par la loi ; un projet tel que l’A69 n’y échappe pas, et pourtant… Reva était dans les chênes de la ZAD de la Crém’arbre jusqu’à fin mars . Il a subi, avec d’autres , le harcèlement des « forces de l’ordre » (lire ICI ). Droit et écologie sont pourtant étroitement liés (lire entretien avec Michel Prieur ) pour ceux qui n’y voient pas des règles intangibles à respecter mais pour l’un comme pour l’autre l’accompagnement d’un  mouvement (voir "Mireille Delmas-Marty, La boussole des possibles" ) . Ce mouvement associe tous les vivants, interdépendants et solidaires. Les humains font partie de ce tout, ils ne sont pas au-dessus. Reva et les autres écureuils l’expriment dans un slogan : Écocide = Homicide. La force de ce slogan repose sur toute une réflexion, soutenue par la recherche scientifique la plus récente, et une éthique qui pousse à s’engager, à renoncer à tout confort et sécurité. / Isabelle Favre ENTRETIEN   « L’arbre, clé de voûte de notre vie en mouvement » Reva : Les arbres sont plus que d’autres les super-piliers de nos équilibres : ils sont les activateurs, les garants des cycles hydriques. Ils nous permettent non seulement de respirer, mais aussi de nous alimenter et de boire. Les arbres sont ce que nous avons de plus précieux sur terre parce que nous sommes constitués essentiellement d’eau. En manquer, c’est nous mettre directement en danger. Quand il manque un maillon, on n’a plus de chaîne, de maillage, le grand maillage des vivants. Si on rompt une maille, deux mailles, quelques mailles, à force de braquer, piller les ressources naturelles, on finit par faire une trouée. Cette trouée ne va faire que s’effilocher petit à petit et c’est la structure entière qui finit par s’ébranler. Ça prend peut-être un peu de temps, on ne le voit pas forcément arriver. Le résultat final, ce serait la disparition de l’humanité puisque en détruisant nos habitats, on finit par nous détruire nous-mêmes, puisque c'est notre "habitat" qu'on détruit. Ce n’est pas accablant, c’est très responsabilisant. Je souhaite de tout cœur que l’humanité en prenne conscience et se réveille parce qu’on s’est enfermé dans des considérations futiles et de peu de vertu, consuméristes. Nous informer, conscientiser nos actions quotidiennes, c’est rendre possible, sans utopie, la convergence vers un monde plus harmonieux. J’aime beaucoup la notion de clé de voûte plutôt que de chaîne et de maillon manquant. En fait, l’arbre pour moi, c’est vraiment la clé de voûte de la vie, du vivant, c’est une pièce absolument essentielle, complexe. Sans elle, rien ne tient . Elle est d’ailleurs aussi aérienne que terrestre. La sixième extinction de masse que nous sommes en train de vivre, c’est tout l’or du monde qu’on pille pour un pseudo-confort égoïste et accessible par l’existence de guerres et de souffrances. Le néocolonialisme contemporain n’est autre que la domination par l’appropriation et la destruction des terres conjuguée à l’exploitation des ressources naturelles. Ouvrons les yeux ! Ce que nous apprennent les arbres  Le chant des oiseaux stimule la croissance des végétaux. On a beaucoup appris ces dernières années sur les arbres. Ce qui m’a vraiment fait plaisir à travers des lectures, des conférences c’est de faire le lien avec ce que je croyais être un excès de sensibilité. J’ai toujours été choqué, agressé par les éclairages nocturnes, par le bruit, par le béton, par le traitement des arbres en ville, par la pollution de l’air : tout ça m’agresse énormément. Plus la science avance et plus on fait de découvertes sur les arbres, plus je comprends que ce que je vis comme des agressions ce sont des choses qui ne sont ni naturelles ni ne respectent le Vivant. Or, je suis vivant! Ça m’affecte, ça m’agresse, ça me met le cœur en miettes.  Pour les gens un arbre ou un autre, peu importe : c’est un arbre. Et puis si c’est un arbre en plastique : il n’y a même pas à le tailler, c’est économique. Actuellement, il y a un boom des plantes artificielles parce que ça remplit le même effet, le même objectif : du décor, du vert. Bien des gens ne font pas la différence, et c’est extrêmement dangereux, contre-productif. Ces arbres en plastique, ces plantes en plastique ajoutent au bilan carbone sans donner aucune énergie, aucune vibration, aucune décarbonation et coûtent énormément en eau et en énergie sans rien rapporter en contrepartie d'autre qu'une éphémère et onéreuse illusion .  Élaguer, mais surtout laisser l’arbre vivre dans sa diversité et faire son bois mort Comme élagueur, j’interviens seulement dans certaines situations, et le moins possible. On constate que l’arbre fait tout le boulot, il n’y a quasiment pas à intervenir en fait. C’est un métier qu’on a beaucoup trop mal développé, comme si les arbres avaient besoin de nous pour aller bien. C’est l’inverse ! Nous avons besoin d’eux pour continuer d’exister ! Il faut assurer les mises en sécurité, oui. S’il y a une branche qui casse, qui menace les passants. Mais s’il n’y a pas vraiment de danger, autant la laisser en place, parce qu’elle a sa fonction, abriter des champignons, des insectes, retenir de l’eau. Pour les arbres fruitiers si on veut que ça produise, on fait des tailles de formation plutôt que de stimulation excessives qui sont de réels stress, des traumatismes qui raccourcissent la durée de vie des arbres. J’évite à tout prix les tailles de restructuration : si on fait de la restructuration, c’est qu’il y a quelque chose qu’on a mal fait. L’arbre peut faire des erreurs qui peuvent lui être préjudiciables par la suite mais c’est souvent des réactions à des traumatismes qu’on lui a infligés. Si on le laissait un peu tranquille, il se débrouillerait très bien tout seul. Sur un arbre, je ne sais plus s’il y a des milliers ou des dizaines de milliers de génomes, son ADN évolue dans sa croissance. L’arbre essaie de se diversifier au maximum pour se rapprocher de quelque chose de pérenne, il est en apprentissage continu ! Si on le laisse a pprendre , il fera les choses très bien.  C’est normal qu’il y ait du bois mort. Ça aussi, c’est très intéressant. On a un rapport à la mort qui est absurde, injuste et même très dangereux. On appauvrit nos sols, nos jardins, toute notre agriculture, puisqu’on ne valorise plus tout ce qui est déchet, tout ce qui est mort. Dans les jardins, on évacue les "déchets de tontes", on enlève toutes les feuilles mortes, tous les troncs, les branchages qui sont morts : on fait "du propre" et on élimine énormément de biodiversité. On retrouve environ 75% de toute la biodiversité d’une forêt dans un morceau de bois mort au sol; le bois mort, c’est aussi une éponge, de l’humidité, des stocks d’eau qui permettent d’amortir les effets de courtes sécheresses. Cela m’interroge beaucoup sur notre rapport à la mort. Quelque chose qu’on isole, dont on ne veut pas parler, qu’on ne veut pas regarder, qu’on traite avec distance. On met les petits vieux dans des petites boîtes où ils meurent tous ensemble, il ne faut pas que ça nous affecte trop. L’approche de la mort est à reconsidérer de façon plus heureuse et digne mais là c’est une autre thématique. Vivre en autogestion Faire "du propre" … On arrive chez les clients et ils disent : "bon, là, vous me faites un petit coin propre", et là on détruit tout, c’est tout l’inverse qu’il faut faire. Il y a un travail d’éducation gigantesque à faire, capital, urgent. J’ai un petit terrain, pas bien grand, où c’est vert, je laisse tout en auto-gestion, j’ai juste une faux, je dessine et redessine des chemins, différemment selon l’humeur, la saison, les oiseaux, les fleurs et plantes qui sortent de terre spontanément . Ma priorité c’est les insectes. Mes voisins passent la tondeuse tous les 4 matins, et c’est catastrophique. Le propre, c’est l’accaparement, le contrôle. Il est important de laisser la libre utilisation du site à l’ensemble du Vivant et pas seulement aux humains qui doivent laisser libre cours à leur diversité. Entre les humains et les arbres, je fais énormément de liens. Une souche de 500 ans s’est maintenue en vie grâce aux arbres vivants environnants, qui lui fournissent de quoi tenir. Ça nous interroge sur nos façons d’être solidaires et de valoriser les capacités que l’on a, les trésors que ça représente. Tout a sa place et son intérêt pour qu’il y ait un équilibre, il ne tient qu’à nous de le comprendre et de le valoriser. Contre une société qui est de plus en plus stérile et qui court à sa perte dans la mesure où elle se prive d’une partie d’elle-même. Je trouve cela non seulement dommage, mais c’est une transformation dangereuse : on devient des clones en ayant tous les mêmes rêves, les mêmes besoins et ce n’est pas du tout ça, la Nature, le Vivant : c’est la diversité ! Il me semble urgent d’alerter qu’un écocide n’est rien d’autre qu’un homicide. " Eco " vient du grec oikos , "la maison", et "cide" , du latin caedere , "tuer". Avoir un abri, manger, boire, dormir, …font partie de nos besoins de base, c’est donc l’intégralité de la pyramide des besoins identifiés par Abraham Maslow qui s’effondre dans la souffrance. L’arbre nous apprend à assumer et mieux : à cultiver notre complexité (dans le sens des combinaisons possibles) et nos interdépendances avec ce qui nous entoure, dont nous faisons partie. Au-delà des guerres d’égo et des futilités consuméristes, apprendrons-nous assez des arbres pour devenir humbles et altruistes? Le Vivant a besoin que l’Humain tende vers un chemin plus harmonieux en urgence. Écocide=homicide : pas si provocateur que ça, ce slogan ? Le plus important, c'est de se mettre au contact du Vivant, des arbres, et d'ouvrir son cœur, ses yeux, et énormément de choses puissantes arrivent dans l énergie, la compréhension et la beauté. Propos recueillis par Isabelle Favre, le 12 avril 2024 Pour aller plus loin : L e livre la vie secrète des arbres,   du forestier Peter Wohlleben qui permet de comprendre et de s’émerveiller de ce que sont les arbres. ICI les interventions très enrichissantes et accessibles avec Ernst Zürcher et Françis Hallé : https://youtu.be/JPcMBYBl9Yo?feature=shared Adhérez aux associations comme le GNSA, Canopée, Bob Brown Fundation et d’autres qui protègent les arbres !
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Les "villes cachées" de la mafia russe qui saccagent Bali

Les "villes cachées" de la mafia russe qui saccagent Bali

La maquette du projet "Hidden City" (ville cachée), à Ubud, pour lequel ont été rasés trois hectares d'une "forêt sacrée". Photo DR. REPORTAGE EXCLUSIF A Bali fleurissent des "villes cachées", complexes touristiques haut de gamme, financés par des promoteurs vraisemblablement liés à la mafia russe et au trafic de drogue. Et qui n'hésitent pas, pour leur quête de profit, à raser des "forêts sacrées". Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI De notre envoyée spéciale à Bali. Ici, à 10.000 kilomètres de Kiev, des femmes en bikini sirotent des jus détox vitaminés au bord d'une piscine, des centres de relaxation promettent de se libérer du stress, et une chanteuse d'opéra chante en russe pour ambiancer les clients d’un centre commercial. On est à Parq Ubud, et on a volontiers troqué la réalité sordide de la guerre russo-ukrainienne contre le paradis balinais. Cette "ville du futur", ouverte aux « entrepreneurs, jeunes familles, artistes » , entend rassembler des personnes qui « partagent les mêmes valeurs et intérêts » , annonce le site internet. La clientèle visée : les expatriés russes et ukrainiens. C’est la ruée vers l'or pour les promoteurs, qui proposent un package d'idéaux utopiques et de revenus passifs. Ce modèle de ville chic et fermée a connu un tel succès qu’un deuxième complexe va ouvrir sur une plage. William Wiebe, le co-fondateur américain de Parq Ubud, a noté un afflux des ressortissants russes et ukrainiens et la montée en flèche des demandes d’appartements lorsque la guerre a éclaté. Les candidats doivent désormais s’inscrire sur liste d’attente. Sur place, ils peuvent compter sur l’aide de leurs compatriotes déjà présents. Anna Pomarina, à la tête d’un cabinet de conseil russophone à Bali, dit « aider des dizaines d’entreprises à s’installer en Indonésie, parce qu’elles cherchent à gagner à nouveau de l’argent pour leur famille ou qu’elles veulent développer leurs activités existantes » . De gauche à droite : Ketut Liyer, le guérisseur balinais rendu célèbre par le livre et le film Mange, prie, aime. Dewa Berratha, qui dirige une école qui enseigne aux enfants la culture traditionnelle balinaise à Ubud. Kadek, le fils de Gede, joue du gamelan, la musique traditionnelle balinaise, dans un temple d'Ubud. Photos Annika Blau Tout a commencé avec les serpents. Dans les premiers mois de 2023, des serpents et des oiseaux ont commencé à envahir l'enceinte de Eat Pray Love. Puis, on a entendu des tronçonneuses provenant de la forêt située derrière la maison de Gede et Pupsita. Gede est le fils de Ketut Liyer, le guérisseur balinais qui a aidé Julia Roberts, dans le rôle d'Elizabeth Gilbert, à mettre le mot "prier" dans "Mange, prie, aime" . La forêt - où Gede a passé son enfance à jouer et qui, selon les habitants, abritait des esprits - a rasée. Elle a été remplacée par trois hectares de terre. "Je suis très choquée" , dit sa femme, Puspita : "Pourquoi personne n'a demandé la permission alors que notre village a été brisé ?" De véritables "villes autonomes" fleurissent un peu partout à Bali. A quelques encablures de Parq Ubud, "Hidden city" est en construction. Au centre de l'île de  Bali , entre rizières et ravins escarpés, le complexe abritera une centaine de logements, des magasins, des restaurants, une salle de sport et même une boîte de nuit. Pour le faire émerger, trois hectares de la forêt des singes d’Ubud, réserve naturelle sacrée, ont été rasés. Sur l’Ile des Dieux, l’autre nom de Bali, le paradis des uns devient l’enfer des autres. Ces complexes drainent une faune sans respect des Balinais et de leur culture, et les habitants d’Ubud se plaignent de comportements choquants et d’incidents qui éclatent régulièrement. Dans ce village traditionnel, comme partout à Bali, des touristes roulent à vélo en simple bikini ou même nus - point sensible pour les Balinais, profondément religieux. Une série d'accidents de moto impliquant des Russes et des Ukrainiens a récemment soulevé des questions sur la sécurité de la circulation sur l'île. Un homme a posé nu en haut d’une montagne sacrée. Un artiste russe a peint une fresque anti-guerre sur une maison, et un adolescent russe a été surpris en train de vandaliser une école. De quoi pousser les villageois à faire circuler une pétition contre Hidden city et à obtenir une audience avec les promoteurs pour tenter de savoir ce qui se trame dans leur forêt. Le projet n’est pas remis en question pour autant, et chaque jour qui passe, les fondations en béton de la ville cachée s'élèvent dans la forêt désormais rasée. À moins d'un miracle, rien ne peut arrêter les promoteurs. Nicholas Markov, l’homme d'affaires ukrainien (russophone) à l'origine du projet Hidden City. Photo DR Nicholas Markov, l’homme d'affaires ukrainien (russophone) à l'origine de Hidden City, affirme que les problèmes ont été résolus, et s’étonne que le village n’accueille pas favorablement son projet, qui fera travailler « plus de 700 personnes » . Interrogé sur la forêt rasée pour faire place au complexe, il avance que chaque arbre abattu sera remplacé par trois autres. Et insiste sur le fait qu'il ne développe pas un "village russe", bien que le projet soit partiellement financé par des investisseurs russes et que le site internet soit rédigé en langues russe et anglaise. Jusqu'à il y a peu, le site web de "Hidden City" indiquait que le principal partenaire du projet était une entreprise moscovite qui construit des zones industrielles dans toute la Russie, MBM. "Ce sont de vieux amis qui ont une très bonne expérience de la construction, c'est pour cela que nous travaillons ensemble" , avait indiqué à un journal local Nicholas Markov, avant de retirer du site internet toute référence à cette entreprise, qui semble être lié"e à la mafia russe et au trafic de drogue. Après la pandémie de Covid et avant la guerre, Bali était déjà devenue une destination incontournable pour de nombreux Russes et Ukrainiens. L'île se présente comme un lieu de travail pour les nomades numériques, promettant des visas de longue durée à une population instruite et férue de technologie. En décembre 2023, les autorités indonésiennes ont même annoncé l'élargissement de la liste des pays pour lesquels le visa deviendra facultatif, parmi lesquels la Russie et l’Ukraine. 200 000 milliards de roupies indonésiennes devraient ainsi être générés dès l'année prochaine. Pour le professeur Alexey Muraviev, grand expert de l'influence de la Russie en Asie, le tourisme russe renforce le pouvoir du Kremlin, et relève du soft power : « Les touristes russes jouent un rôle important dans l'apport de revenus étrangers dans un certain nombre de destinations. Et il est certain que le volume de touristes russes et les dollars qu'ils apportent ont un impact sur la façon dont les pays hôtes perçoivent leurs relations stratégiques avec la Russie » . Alors que d'autres pays ont rejeté les touristes russes depuis la guerre en Ukraine, l'Indonésie les a accueillis, discutant même de vols charters directs entre les deux pays. La manne financière ne serait pas la seule raison. Selon Alexey Muraviev, la Russie courtise le gouvernement islamique de Jakarta, capitale indonésienne, et utilise son importante communauté musulmane pour nouer des liens avec des pays islamiques comme l’Indonésie. Les deux pays auraient conclu un accord d'échange de renseignements. En ce qui concerne la Russie, Bali est donc ouverte aux affaires… Après "Hidden City" à Ubud, d'autres projets sont en cours : sur l'île de Sumba, et même sein du Parc national de Komodo, théoriquement réserve protégée (voir ICI ). Mais la mafia jouit de tous les passe-droits possibles et imaginables. Aurélie Marty Les humanités  / journal-lucioles, ce n'est pas pareil. Pour dire que oui, et soutenir : Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

Climat : grand-mère Courage

Climat : grand-mère Courage

« Ma maison est mon seul péché climatique. Elle est trop grande pour deux », avoue Rosmarie Wydler-Wälti dans son jardin à Bâle. Photo Keystone Elles ont plus de 64 ans. On les appelle les Aînées, et après un long combat, elles ont fait condamner la Suisse pour inaction climatique, par la Cour européenne des droits de l'homme. Une première historique. Rencontre avec l'une de ces "Aînées", Rosmarie Wydler-Wälti, écologiste et féministe depuis toujours. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Historique. La Cour européenne des droits de l'homme a jugé, mardi 9 avril, que le gouvernement suisse avait violé les droits de l'homme de ses citoyens en ne faisant pas assez pour lutter contre le changement climatique. L'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme, qui donne raison aux plus de 2.000 Suissesses qui ont porté l'affaire devant les tribunaux, devrait avoir des répercussions sur les décisions judiciaires rendues en Europe et au-delà, et inciter davantage de communautés à intenter des actions en justice contre les gouvernements pour des raisons climatiques. Ces Suissesses n'ont pas l'âge de Greta Thumberg, mais la fougue n'a pas d'âge. Connues sous le nom de KlimaSeniorinnen et âgées de plus de 64 ans, elles ont déclaré que l'inaction de leur gouvernement en matière de climat les exposait au risque de mourir pendant les vagues de chaleur. Elles ont fait valoir que leur âge et leur sexe les rendaient particulièrement vulnérables aux effets du changement climatique. Dans son arrêt, la présidente de la Cour, Siofra O'Leary, a déclaré que le gouvernement suisse n'avait pas respecté ses propres objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et n'avait pas établi de budget carbone national. "Il est clair que les générations futures risquent de supporter de plus en plus lourdement les conséquences des manquements et des omissions actuels en matière de lutte contre le changement climatique" , a déclaré Mme O'Leary. L'Office fédéral de la justice, qui représentait le gouvernement suisse au tribunal, a pris acte de la décision. Le verdict dans l'affaire suisse, qui ne peut faire l'objet d'un appel, aura des répercussions internationales, notamment en établissant un précédent juridique contraignant pour les 46 pays signataires de la Convention européenne des droits de l'homme. Des membres de Senior Women for Climate Protection réagissent après le verdict du tribunal à Strasbourg, le 9 avril 2024. Photo Christian Hartmann / Reuters A la pointe de ce combat, l'une de ces dames s'appelle Rosmarie Wydler-Wälti. Du séjour de la maison mitoyenne qu'elle habite avec son mari à Bâle, on voit un petit jardin. Des livres sur la crise climatique s’empilent sur un canapé. L’un d’eux est intitulé How Women Can Save the Planet . « Cette maison est mon seul péché climatique » , avoue-t-elle d’entrée. Elle est équipée de panneaux solaires, mais elle est trop grande pour deux. Rosmarie Wydler-Wälti essaie depuis toujours de mener un mode de vie durable. Elle n’achète que ce dont elle a besoin, ne prend plus l’avion depuis longtemps et conserve «chaque bout de ficelle et petit sachet» . Recycler plutôt que jeter: ce principe lui a été inculqué par ses parents. Un devoir de protection de l’État ? Jeune mère déjà, elle participait au mouvement écologiste et féministe. Et elle a été marquée par l’année «traumatisante» de 1986, avec la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et l’incendie d’un hangar de produits chimiques près de Bâle. «Les enfants ne pouvaient plus sortir, car on ne savait pas si l’air était empoisonné» , se souvient-elle. Rosmarie Wydler-Wälti n’est membre d’aucun parti et n’a jamais rempli de mandat politique. Mais lorsque l’association "Aînées pour la protection du climat" a été fondée en 2016 sur une idée de l'ONG Greenpeace, elle a tout de suite été prête à en prendre la coprésidence. Elle partage cette fonction avec la Genevoise Anne Mahrer, 75 ans, ancienne conseillère nationale des Verts en Suisse. Aujourd’hui, l’association compte près de 2.500 membres, toutes des femmes de âgées de 64 à plus de 90 ans. Toutes unies par la conviction que la Suisse devrait en faire plus pour réduire les gaz à effet de serre et atteindre les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. Les Aînées s’appuient sur la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme. L’État a un devoir préventif de protection, avancent-elles, il doit protéger le droit à la vie. Les vagues de chaleur dues au réchauffement climatique, plus fréquentes et plus intenses, représentent une menace, soulignent-elles. Elles entraînent davantage de maladies et une mortalité accrue chez les seniors, en particulier les femmes. Vagues de chaleur mortelles Les statistiques démontrent en effet que les plus vulnérables faces à la chaleur sont les femmes âgées. D’après une récente étude de l’Institut tropical et de santé publique suisse, commandée par les offices fédéraux de la santé publique et de l’environnement, la Suisse a enregistré 474 décès dus à la chaleur durant l’été de 2022. Toutes les victimes avaient plus de 75 ans, et 60 % étaient des femmes. La part des décès dus à la chaleur par rapport à la mortalité totale a donc été plus importante chez les femmes de cette classe d’âge que chez les hommes. Le fait que les Aînées n’acceptent en leur sein que des femmes a donc aussi des raisons tactiques: «Nous pouvons faire valoir que nous sommes concernées» , note Rosmarie Wydler-Wälti. Les Aînées ont suivi la procédure judiciaire nationale et échoué trois fois: auprès du Département de l’environnement, du Tribunal administratif fédéral et du Tribunal fédéral. Ce dernier a estimé qu’elles n’étaient pas assez atteintes dans leurs droits. En 2020, elles ont donc décidé de se rendre à Strasbourg: l’association et quatre femmes ont intenté une action contre la Suisse auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). En mars 2023, une assemblée de 17 juges les a reçues en audience publique. Les avocats des plaignantes et les représentants du gouvernement suisse ont fait valoir leurs arguments. Ces derniers ont notamment avancé que la protection climatique est une tâche politique complexe, et non une affaire relevant des tribunaux. « Nous avons déjà perdu beaucoup de temps » Présente dans la salle d’audience, Rosmarie Wydler-Wälti a eu l’impression « que pour la première fois, on nous prenait vraiment au sérieux » . Le cas des Suissesses pourrait même créer un précédent pour les États du Conseil de l’Europe, dont la Suisse fait partie depuis 1963. Car il s’agit de la première fois que la CEDH examine un possible lien entre protection climatique et droits de l’homme. Mais pourquoi les Aînées n’essaient-elles pas de rassembler des majorités par la voie démocratique en Suisse, comme cette année, quand le peuple a accepté une nouvelle loi sur le climat ? Depuis qu’elles ont saisi la CEDH, et aujourd'hui gagné, les Aînées sont connues. Les gens les félicitent pour leur courage et leur ténacité. Ou leur suggèrent de retourner garder leurs petits-enfants. Dans un e-mail anonyme, quelqu’un leur a écrit que jadis, les femmes comme elles étaient condamnées au bûcher. « Être comparée à une sorcière est un compliment , juge Rosmarie Wydler-Wälti, car c’étaient des femmes fortes. » Nadia Mével ------------------------------------------------------------------------------------------------------------ Les humanités  / journal-lucioles, ce n'est pas pareil. Pour dire que oui, et soutenir : Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

Anja Niedringhaus, dix ans sans elle

Anja Niedringhaus, dix ans sans elle

Des enfants jettent un coup d'œil hors d'un bus alors qu'ils quittent l'école à Wajah Khiel, dans la vallée de Swat, au Pakistan, le 4 octobre 2013. Photo/Anja Niedringhaus / AP  PHOTOJOURNALISME  La photojournaliste Anja Niedringhaus a été tuée en Afghanistan en avril 2014, il y a dix ans. Hommage, en images. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Si elle avait vécu, il y aurait eu beaucoup plus de photos. Anja Niedringhaus aurait pu se rendre à Kaboul pour le retrait chaotique des États-Unis, et en Ukraine, déchirée par la guerre, après l'invasion russe. Elle aurait été aux Jeux olympiques et sur le court central de Wimbledon. Elle aurait été à tous les endroits où des photographes à l'œil exercé se font un devoir d'être.   Mais le 4 avril 2014, à l'extérieur d'un complexe gouvernemental lourdement gardé dans l'est de l'Afghanistan, Anja Niedringhaus, photographe de l'agence Associated Press, a été tuée par un policier afghan alors qu'elle était assise dans sa voiture. Elle avait 48 ans. Sa collègue Kathy Gannon, qui était assise à ses côtés, a été grièvement blessée.   Anja avait un rire convulsif, un accent allemand épais et une décence irrépressible qui suscitait la confiance des personnes se trouvant de l'autre côté de son objectif. Elle leur a fait confiance en retour, réalisant des photographies qui rendent compte de leur combat pour l'humanité, même dans certains des endroits les plus difficiles du monde. À une époque où les femmes journalistes étaient rares dans les zones de guerre, Anja était surtout connue comme photographe de conflit. Son travail a contribué à documenter les guerres en Irak, en Afghanistan et en Libye. Certaines des images les plus mémorables de ces pages sombres de l'histoire - des images que vous pourriez bien reconnaître - proviennent de son appareil photo et de sa vision. Mais ce serait une erreur de ne voir que son travail sur les conflits. Elle était l'une des plus grandes photographes de sport, qu'il s'agisse de capturer Serena Williams sautant de joie après une victoire à Wimbledon ou l'immense sourire du coureur britannique Mohamed Farah lorsqu'il remporte l'or olympique au 5 000 mètres. Elle a tout photographié, des élections européennes aux sommets mondiaux. Elle a encadré de jeunes photographes partout où elle est allée. Elle a raconté avec expertise de petites histoires de la vie quotidienne dans des dizaines de pays.   Et malgré sa réputation de photographe de guerre, elle a très souvent trouvé la beauté et la joie lors de ses missions, même dans ces endroits difficiles où elle a passé tant de temps. Et surtout dans l'endroit où elle a fini par perdre la vie. Il suffit de regarder ses photos. Elle a trouvé la joie dans le moment où un nomade afghan embrasse tendrement sa petite fille, et le bonheur parmi les filles afghanes qui peuvent enfin aller à l'école. Aujourd'hui, cela fait dix ans qu'elle est partie. Et ces images - celles qui étaient si importantes pour elle et si importantes pour comprendre un monde désordonné - sont ce qui reste pour parler en son nom. Jacqueline Larma et Entic Marti (Associated Press) Portfolio Une manifestante ukrainienne aux seins nus est arrêtée par la police suisse après avoir escaladé une clôture à l'entrée du centre où se tenait le Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le 28 janvier 2012. Les militantes appartiennent au groupe Femen, qui est devenu populaire en Ukraine pour avoir organisé de petites manifestations à moitié nues contre toute une série de problèmes, y compris l'oppression de l'opposition politique. Photo Anja Niedringhaus / AP Vues à travers la grille d'une burqa, des femmes marchent dans un marché à Kaboul, en Afghanistan, le 11 avril 2013. Photo Anja Niedringhaus / AP Une femme réagit dans un taxi alors que différentes chaînes de télévision annoncent la victoire présidentielle de Barack Obama, le 4 novembre 2008, à New York. Photo Anja Niedringhaus / AP Serena Williams, après sa victoire contre la Chinoise Zheng Jie lors du troisième tour du simple féminin des All England Lawn Tennis Championships à Wimbledon, en Angleterre, le 30 juin 2012. Photo Anja Niedringhaus / AP Un nomade embrasse sa petite fille tout en surveillant son troupeau à Marjah, dans la province de Helmand, en Afghanistan, le 20 octobre 2012. Photo Anja Niedringhaus / AP Zekrullah, 23 ans, travailleur journalier, fait une pause en préparant des fours à briques dans une usine de la banlieue de Kaboul, en Afghanistan, le 7 novembre 2013. Photo Anja Niedringhaus / AP ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Les humanités  / journal-lucioles, ce n'est pas pareil. Pour dire que oui, et soutenir : Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

D'Ukraine, les narrations visuelles de Maryna Brodovska

D'Ukraine, les narrations visuelles de Maryna Brodovska

PORTFOLIO Le travail de la jeune photographe ukrainienne Maryna Brodovska est exposé pour la première fois en France au Centquatre, à Paris, dans le cadre de Circulation(s), festival de la jeune photographie européenne. Aux premiers jours de la guerre en Ukraine, Maryna Brodovska a dû se cacher dans le sous-sol d'une morgue. Pourtant, face à la guerre et à ses cruautés, elle n'a pas renoncé à vouloir "voir la beauté de chaque seconde de la vie" . Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Née à Mykolaiv, Maryna Brodovska vit et travaille aujourd'hui à Kyiv. Elle utilise la photographie, les collages numériques et les textes comme support et se concentre sur la narration visuelle. Ses œuvres sont motivées par l'objectif de fournir une réflexion visuelle sur les situations sociales et politiques modernes auxquelles l'artiste est confrontée. Pendant les premiers jours de la guerre en Ukraine, Maryna Brodovska a dû faire le choix de se cacher au sous-sol de la morgue d’un hôpital de Kyiv, à l’abri des bombes et des combats de rue, dans la peur et l’ignorance de ce qui allait suivre. Pour éviter la mort, elle s’est réfugiée au plus proche d’elle, silencieusement, pendant trois jours. Elle partage son expérience surréaliste à travers ses textes et collages : « Cela m’a aidé à voir la beauté de chaque seconde de la vie » , dit-elle . «Cela m’a donné l’espoir de traverser cette période difficile. J’apprendrai à vivre, à aimer et à rire à nouveau, en regardant droit dans l’abîme de la mort, sans crainte. » Son travail est exposé pour la première fois en France, jusqui'au 2 juin 2024, au Centquatre à Paris, dans le cadre du festival Circulations(s), festival de la une photographie européenne (voir ICI ). Ci-dessus : photographie légendée extraite de la série "at a painful distance" : "at a painful distance" est un projet dans lequel je réfléchis à mon expérience personnelle de déplacement forcé de mon pays d'origine pendant la guerre en Ukraine. Après avoir été "relocalisée", lorsqu'une personne déplacée ne se sent plus menacée sur le plan existentiel, elle s'enfonce dans un traumatisme mental. Le sentiment de perte de contrôle sur leur vie, l'adaptation douloureuse à un nouvel environnement, la "culpabilité du survivant" et d'autres expériences émotionnelles profondes accompagnent les personnes déplacées dans leur nouvelle "vie sûre". Je me suis rendu compte qu'à distance, chaque explosion dans ma ville natale, chaque bombardement dans mon pays, est perçu de manière beaucoup plus aiguë que s'il était vécu au cœur des événements. L'éloignement de la maison, de la famille et du contexte d'origine est rempli de chagrin. Pour surmonter cette souffrance, j'essaie de trouver des points d'ancrage, des points d'appui qui me ramènent en arrière. Mes souvenirs d'enfance, les vieilles photos de famille et les images des objets de ma maison deviennent les points d'ancrage auxquels je m'accroche. Ils se fondent dans mes fantasmes et mes rêves, mêlés à des scènes cauchemardesques que mon subconscient traite. Ils m'aident à surmonter la distance, qui est remplie de douleur. MIMESIS (2022) La série de collages "Mimesis" est une série d'autoportraits de Maryna Brodovska, réalisée en 2022 pendant la guerre de la Russie contre l'Ukraine. "Comment subsister quand il semble que toute votre vie et le monde qui vous entoure se sont effondrés en un jour ? Comment préserver son identité personnelle et artistique en ces temps de cruauté et de chaos, alors que son existence physique est quotidiennement menacée ? Dois-je m'en préoccuper ? Est-ce important ? Je crois que oui. Réaliser ces nouvelles séries d'autoportraits dans la joie est mon opposition personnelle à la folie de la guerre. J'existe, même sans corps physique. Et je souris et je plaisante, parce que je suis comme ça." © Maryna Brodovska, série Mimesis, 2022. © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 "J’apprendrai à vivre, à aimer et à rire à nouveau, en regardant droit dans l’abîme de la mort, sans crainte." (Maryna Brodovska) © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 © Maryna Brodovska, Sans titre, 2023 Portfolio composé pour les humanités  / journal-lucioles par Léa Jayet Pour aller plus loin : Le site internet de Maryna Brodovska : https://marynabrodovska.tilda.ws Sur Instagram : https://www.instagram.com/marynabrodovska Festival Circulation(s) , au Centquatre, à Paris, jusqu'au 2 juin 2024. https://www.104.fr/fiche-evenement/circulation-s-2024.html Les humanités  / journal-lucioles, ce n'est pas pareil. Pour dire que oui, et soutenir : Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

En Bali, ahuyentando a los espíritus

En Bali, ahuyentando a los espíritus

Un niño, con la cara pintada, participa en el ritual de Ngerebeg, en Bali, el 3 de abril de 2024. Foto Firdia Lisnawati / AP PORTAFOLIO A principios de abril tuvo lugar una colorida ceremonia en el pueblo de Tegallalang en Bali. Para Humanities /Firefly Journal, informe de portafolio como si estuviera allí. Para crecer, o simplemente continuar, las humanidades , diario-luciérnagas, te necesita. Para suscribirse: AQUÍ . Para suscribirse a nuestra newsletter: AQUÍ Gede Pasek y su hijo participan en un ritual hindú en la aldea de Tegallalang en Bali, Indonesia, el 3 de abril de 2024. Foto Firdia Lisnawati / AP En el pueblo balinés de Tegallalang, cerca de las terrazas de arroz de Ceking, los niños no dejan de participar en un espectacular desfile, con el cuerpo y la cara cubiertos de pintura. Este ritual, llamado "Ngerebeg", se celebra desde el siglo XIII para ahuyentar a los malos espíritus que acechan... Después de una oración en el templo y de una comida que reúne a la comunidad, los jóvenes inician una lenta procesión de diez kilómetros alrededor del pueblo, al son del gamelan, un instrumento musical tradicional balinés. Cada participante sostiene una vara de bambú o una rama de palma como arma, para demostrar que no le temen a las deidades. Más allá de las creencias balinesas, esta tradición es una oportunidad para que los habitantes de Tegallalang se unan en torno a la preparación de este evento y perpetúen los valores de cooperación y solidaridad. La procesión alrededor del pueblo de Tegallalang. Foto Nyoman Hendra Wibowo La procesión alrededor del pueblo de Tegallalang. Foto Agung Parameswara / Jakarta Post Los niños se pintan el cuerpo para que parezcan criaturas aterradoras y se protejan del mal. Durante la procesión de Ngerebeg en Bali. Foto Fikri Yusuf Los niños de Tegallalang rezan durante el ritual de Ngerebeg en Bali. Foto Agung Parameswara Participantes en la procesión de Ngerebeg, Bali . Foto Firdia Lisnawati / AP Las revistas de humanidades y luciérnagas no son lo mismo. Para decir sí y apoyar: Suscripciones (5€ al mes o 60€ al año), o donaciones, imprescindibles para la continuación de esta aventura editorial: AQUÍ

Suite Amagatsu / 02

Suite Amagatsu / 02

Ushio Amagatsu, dans Unetsu ("Des Oeufs debout par curiosité"), 1986. Photo Masafumi Sakamoto Ushio Amagastsu, encore, et à suivre. Parce qu'il le vaut bien... Avec, ici, un texte inédit : le premier jour de Sankai Juku à Paris (27 avril 1980) Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI D'habitude, dans les journaux, à la mort de quelqu'un d'un peu connu, une petite nécro, et hop, le tour est joué. La taille de la nécro est fonction de la valeur que la rédaction en chef accorde à la personne disparue. Dans le cas d'Ushio Amagatsu, chorégraphe de Sankai Juku, à part Le Figaro , Le Monde et quelques médias en ligne, c'est peanuts . Libération , par exemple : même pas une ligne. Il n'y a pas que la presse, il faut dire. Même sur le site internet du Théâtre de la Ville, où Ushio Amagatsu a créé et présenté la plupart de ses spectacles avec Sankai Juku : rien, des clous, des nèfles, macache, peau de zébi, que dalle. Il faut dire, comme déjà raconté, qu'Emmanuel Demarcy-Mota, l'actuel tenancier du Théâtre de la Ville rebaptisé Sarah Berrnardt, a fait disparaître du site internet toute l'histoire qui l'a précédé. Soyons justes : le Théâtre de la Ville, dans une "newsletter" (2 avril), a mentionné la disparition d'Amagatsu. On cite in extenso : " Nous avons appris avec une immense tristesse la disparition du chorégraphe japonais Ushio Amagatsu, survenue le 25 mars dernier, chez lui, à Yugawara. Avec sa compagnie Sankai Juku, il créa nombre de ses pièces au Théâtre de la Ville, depuis 1982, traçant un chemin rare de confiance et de complicité renouvelée. Cet artiste exceptionnel aura profondément marqué les esprits par son esthétique d'une grande beauté contemplative. Nous nous souviendrons longtemps de ses visions, de ses saluts millimétrés, humbles et retenus, à l’image d’un artiste totalement dévoué à son art et qui aura captivé des milliers de spectateurs, à Paris et dans le monde. " Waouh, l'hommage ! On ignore qui a écrit ça. Un(e) stagiaire qu'on a temporairement désoccupé de la machine à café ? Bon, on ne va s'énerver, quoique... il y aurait de quoi. On n l'a déjà dit : les humanités / journal-lucioles, ce n'est pas pareil. Après un premier hommage publié ICI , on a décidé de continuer. Mais on n'est pas payés aux pièces (on n'est pas payés du tout) et d'un seul coup, ça pourrait faire trop long. Nous allons donc distiller au fur et à mesure, comme qui dirait égrener, des pièces d'archive. UNE PHOTO, UNE LÉGENDE 01. Unetsu ("Des oeufs debout par curiosité"), 1986 Ushio Amagatsu, dans Unetsu ("Des Oeufs debout par curiosité"), 1986. Photo Masafumi Sakamoto Magie noire, magie blanche Sorcellerie fantomatique Est-ce l'homme qui dompte l’œuf, ou l’œuf qui dompte l'homme ? Un dialogue en tout cas, crânement, tête-à-tête L'hiomme est jaloux de la lissité de l'oeuf, il aimerait bien redevenir oeuf comme avant Mais lui ont poussé des lmains, des mains de princelfe. ... / "Je pense toujours que chaque chose à deux aspects. On pense à la naissance en regardant un œuf, mais la naissance d’une vie est aussi une destruction du point de vue de l’œuf !" (Ushio Amagatsu) DANS L'ARCHIVE Les premières heures de Sankai Juku à Paris (avril 1980). Inédit en français Premier jour à Paris. Le 27 avril 1980. "Hé, combien tu as ?", dit Takada. "150.000 Yen", je réponds, la tête embrumée par le décalage horaire. Je vois, donc à nous trois, nous n'avons que 300.000 Yen. Nous allons changer d'hôtel. 27 avril 1980, 8h30 du matin à Paris. Le lendemain matin de notre arrivée à Paris. C'est une situation pitoyable. Après avoir quitté l'hôtel, les deux crânes rasés et moi-même sommes sortis sur le boulevard Saint-Germain à la recherche d'un hôtel bon marché. La rue était bondée de jeunes gens qui se rendaient à l'école avec des livres sous le bras. Dans un café, un monsieur d'âge moyen avec un grand berger mange un croissant délicieusement croustillant trempé dans une tasse de café crème. "Takada, j'ai faim", je dis. "Ce n’est pas le moment. On doit d'abord trouver un hôtel". Les deux hommes au crâne rasé, Takada et Morita, sont des danseurs de butô. Et je les accompagnais en tant qu'ingénieur du son. C'était la première matinée de l’expansion de la compagnie du butô Sankai Juku. C’était aussi mon premier voyage à l'étranger.   Pourquoi Sankai Juku voulait-il partir à l'étranger ? Il existait une compagnie de butô appelée Dairakudakan, à la fin des années 1970; les principaux danseurs de la compagnie ont pris leur indépendance et de petits groupe ont vu le jour. L'un de ces groupes, Sankai Juku, dirigé par Ushio Amagatsu, a été fondé quatre ans plus tard (1979) et s'est d'abord appelé Dairakudakan Butoh Sankai Juku. À l'époque, Sankai Juku était encore inconnu. Il se produisait à Tokyo quelques fois par an, et il effectuait des tournées dans des villes régionales et des festivals universitaires sous le nom de Dance Caravan, mais les lieux et le public de ses spectacles étaient limités. Et puis un jour..., Gérard Coste, conseiller culturel à l'ambassade de France à Tokyo, avec qui Amagatsu s'était lié d'amitié, le convoque à l'ambassade, où il téléphone à Paris devant lui et négocie des programmations. Sur place, le spectacle au Carré Silvia-Monfort a été décidé, puis, par l'intermédiaire d'un professeur de l'Athénée Français (École de langue française), il contact un certain Gomes qui vit à Paris, et qui arrange des représentations au Forum des Halles. Au Japon, nous ne pouvions pas gagner notre vie en nous contentant de danser. En allant en Europe, nous trouverions peut-être un public, nous serions peut-être populaires, nous pourrions peut-être vivre en nous produisant. .... C'est avec cette ambition réaliste, et bien sûr de nombreuses raisons artistiques et philosophiques, que Sankai Juku a décidé de se rendre à Paris. Il semble qu'à ce stade, les danseurs de Sankai Juku avaient déjà décidé de partir en tournée pendant un an. Cependant, lorsque nous sommes arrivés à Paris, nous avons découvert que la représentation au Forum des Halles était un événement de neuf jours organisé par le quartier commerçant, et que le spectacle au Silvia-Monfort était un contrat avec un partage de recette, dans un chapiteau ne pouvant accueillir que 200 personnes. Neuf hommes peuvent-ils vraiment vivre à Paris avec un tel cachet ? La réponse est "non". Mais on était déjà partis.   Yoichiro Yoshikawa , Les jours de l’opinel et le paon – Les histoires des premières tournées mondiales de Sankai Juku , 2008, Togensha, Tokyo, 2008. (Traduction : Margot Olliveaux, pour les humanités ) Yoichiro Yoshikawa est aujourd'hui un compositeur de producteur des films connu au Japon : https://en.wikipedia.org/wiki/Yoichiro_Yoshikawa   Partager l'archive, la faire vivre au présent. A partir de la collection de Jean-Marc Adolphe, les humanités  ont commencé la publication de "Mémoires de danse". Devenez co-producteur de ce fil de publications (prévu jusque fin 2025) en soutenant notre journal-lucioles. Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

A Bali, chasser les esprits

A Bali, chasser les esprits

Un jeune garçon, le visage peint, participe au rituel de Ngerebeg, à Bali, le 3 avril 2024. Photo Firdia Lisnawati / AP PORTFOLIO Début avril, une cérémonie haute en couleurs a eu lieu dans le village de Tegallalang à Bali. Pour les humanités / journal-lucioles, reportage-portfolio comme si vous y étiez. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Gede Pasek et son fils participent au rituel hindou dans le village de Tegallalang à Bali, en Indonésie, le 3 avril 2024. Photo Firdia Lisnawati / AP Dans le village de Tegallalang à Bali, près des rizières en terrasses de Ceking, les garçons ne manquent sous aucun prétexte de participer à une spectaculaire parade, le corps et le visage recouverts de peinture. Ce rituel, dit de "Ngerebeg", est célébré depuis le XIIIème siècle pour éloigner les mauvais esprits qui rôdent aux alentours... Après une prière au temple et un repas qui rassemblent la communauté, les jeunes hommes entament une lente procession de dix kilomètres autour du village, au son du gamelan, instrument de musique traditionnel balinais. Chaque participant tient un bâton de bambou ou une branche de palmier en guise d'armes, pour montrer qu'ils n'ont pas peur des divinités. Au-delà des croyances balinaises, cette tradition est l'occasion pour les habitants de Tegallalang de se réunir autour de la préparation de cet événement et de perpétuer des valeurs de coopération et de solidarité. La procession autour du village de Tegallalang. Photo Nyoman Hendra Wibowo La procession autour du village de Tegallalang. Photo Agung Parameswara / Jakarta Post Les enfants peignent leur corps pour ressembler à des créatures effrayantes et conjurer le mal, pendant la procession de Ngerebeg, à Bali. Photo Fikri Yusuf Les garçons de Tegallalang prient, pendant le rituel de Ngerebeg, à Bali. Photo Agung Parameswara Les participants à la procession de Ngerebeg, à Bali . Photo Firdia Lisnawati / AP Les humanités / journal-lucioles, ce n'est pas pareil. Pour dire que oui, et soutenir : Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

Butô, Lascaux et Rimbaud. Suite Amagatsu / 03

Butô, Lascaux et Rimbaud. Suite Amagatsu / 03

Sankai Juku, Shijima (Les ténèbres se taisent dans l'espace) , chorégraphie Ushio Amagatsu,1988. Photo Minako Ishida INÉDIT Après la marginalité, les honneurs. En 2013, Ushio Amagatsu, chorégraphe de Sankai Juku, recevait le grand prix de la Fondation du Japon. A cette occasion, eut lieu une conversation publique avec le grand critique de théâtre Tamotsu Watanabe, au cours de laquelle Amagatsu évoque la grotte de Lascaux, ainsi que la lecture de Rimbaud. Entretien inédit en français, précédé de deux photographies "commentées" issues de Shijima ("Les ténèbres se taisent dans l'espace"). Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI Comme une mer déferlante ou juste son écume en corps et corolles. Il y a ce qu'on ne voit pas. La vibration. On le voit quand même. Cela reste gravé et pourtant ombres avec pythie en surplomb. D'outre-tombes, les ténèbres se taisant dans l'espace. Il y a ce qu'on ne voit pas. La vibration. On le voit quand même. « Son corps se durcit comme une plaque d’acier, comme un moule. Seuls les viscères y restent en suspens. Il fixe les yeux sur point, et se concentre. » (Ushio Amagatsu) Sankai Juku, Shijima (Les ténèbres se taisent dans l'espace) , chorégraphie Ushio Amagatsu,1988. Photo Minako Ishida Entretien inédit en français "Une discontinuité enveloppée dans une continuité" Cérémonie de remise des prix de la Fondation du Japon, en 2013. Photos DR La conversation entre Tamotsu Watanabe et Ushio Amagatsu suit la projection de deux extraits des spectacles Umusuna (« Mémoires d’avant l’Histoire »), 2012 ; et Tobari (« Comme un flux inépuisable »), 2008.   Ushio Amagatsu  : Tout d'abord le titre, "Umusuna", est un mot ancien qui signifie "l'endroit où vous êtes né". Ce mot fait principalement référence à un endroit précis, mais si l'on adopte une perspective plus large, universelle, à l'échelle de la planète, je pense qu'il est possible d'imaginer de nombreux endroits où les humains sont nés sur Terre. J'ai donc créé cette pièce pour évoquer les endroits où les humains ont un lien avec la nature, composée des éléments de la terre, de l'eau, du feu et de l'air, en y intégrant le temps. Sur scène, le sable tombe continument dès le début de la représentation. Au fur et à mesure qu'il tombe, il s'accumule, comme pour symboliser le temps. (…)  Le sable continue de tomber au centre de la scène pour montrer la vie comme une ligne verticale, quelque chose qui ne disparaît pas, mais qui s'accumule et qui nous fait sentir le temps qui passe. (…)   Tamotsu Watanabe : Quelle matière utilisez-vous ?   Ushio Amagatsu  : Habituellement, nous préparons une couche sur la surface de la scène du théâtre. Nous posons d’abord du linoléum, un matériau souvent utilisé pour les spectacles de danse. Nous étendons ensuite sur cette surface une couche uniforme de sable. Au fur et à mesure que les danseurs se déplacent, ils raclent le sable et, une heure et demie plus tard, nous obtenons un relief sur la surface, gravé par le mouvement des danseurs. En général, on ne peut pas voir l'énergie du danseur au bout d'une heure et demie en regardant le sol, mais ici, c'est le cas. J'aime donc l'idée d'un art de la scène qui change avec le temps. C'est pourquoi j'utilise des éléments comme le sable ou l'eau qui apportent des qualités tangibles à mon travail.   Tamotsu Watanabe :   Qu'en est-il de Tobari?   Ushio Amagatsu : Il y a une forme ovale au centre de la scène, éclairée par des étoiles. Ces étoiles sont en fait 2.200 ampoules LED et représentent fidèlement les constellations que l'on voit au mois d'août au Japon. Il y a également 6.600 étoiles sur le fond de la scène, et ce sont aussi les constellations du mois d'août centrées sur l'étoile polaire. Il s'agit en fait d'un écran noir percé de trous de différentes tailles pour représenter les différentes luminosités des étoiles. Ces accessoires sont tous fabriqués par les danseurs eux-mêmes. Les danseurs créent les accessoires et les éléments scéniques pendant les répétitions. Ils peuvent ainsi s'immerger dans la pièce dès le début. (…)  Cette approche pratique, qui consiste à s'impliquer dès les premières étapes de la création, permet d'ajouter divers éléments à la préparation de la pièce par les danseurs. Cela n'a pas changé depuis les débuts de Sankai Juku. Tamotsu Watanabe : Le mot "tobari" peut simplement s'expliquer par "rideau" ou "voile", mais comment associez-vous le thème de Tobari aux étoiles ?   Ushio Amagatsu : "Tobari" est un mot ancien qui fait référence aux tissus diaphanes utilisés comme cloisons, mais il a ensuite pris le sens de ligne séparant le jour et la nuit. En japonais, nous avons l'expression yoru no tobari ga oriru  ("le rideau de la nuit tombe" ; ce qui signifie "la nuit tombe"), mais la ligne entre le jour et la nuit est ambiguë. Lorsque nous disons "il fait nuit", la nuit est déjà tombée, c’est au passé. En revanche, la lumière des étoiles que nous voyons aujourd'hui est une lumière d'autrefois. C'est une lumière qui a brillé il y a plusieurs millions d'années. Ces idées m'ont inspiré pour créer Tobari , en questionnant si le présent est vraiment le présent, et qui exprime l'acceptation du passé en tant que présent. Tamotsu Watanabe : Votre travail, et pas seulement ces deux pièces, a tendance à être basé sur une pensée cosmique ou philosophique, mais d'où cela vient-il ?   Ushio Amagatsu : Lorsque je regarde en arrière, je pense que ma première tournée en Europe en 1980 a été le plus grand tournant pour moi.   Tamotsu Watanabe : Qu'est-ce qui vous a amené en Europe ? (…) Cela a dû être une expérience déterminante pour vous.   Ushio Amagatsu : Nous avons passé chaque jour à être inondés de langues, de nourritures et de modes de vie différents, et j'ai eu l'impression que ces différences provenaient toutes de celles des cultures. Mais nous avons aussi eu l'occasion de voir les peintures murales primitives de Lascaux ou les structures mégalithiques d'Europe, et j'ai pensé que toutes les cultures avaient une impulsion similaire pour créer des formes et des peintures, et qu'il y avait une universalité née de la nature. Avec le recul, je pense que ces idées de différence et d'universalité m'ont aidé à progresser. Tamotsu Watanabe : Vos pièces de danse butô semblent toujours être à la recherche de l'existence humaine dans la nature ou de la façon dont les humains se rapportent à l'univers.   Ushio Amagatsu : L'individu a une existence qui a un début et une fin. Bien que l'individu lui-même soit discontinu, à l'extérieur de son corps, il y a une continuité qui s'écoule comme une rivière. En d'autres termes, il s'agit d'une discontinuité enveloppée dans une continuité. Nous avons donc ces deux éléments en nous, et j'espère exprimer l'idée d'éternité comme thème central de mon travail.   Tamotsu Watanabe : La danse peut être décrite comme une forme d'art éphémère parce qu'elle ne dure qu'une seconde sur scène, et donc l'éternité et l'éphémère sont des éléments majeurs de la danse. Je pense que vous avez atteint votre thème grâce à ces expériences et à ce tournant.   Ushio Amagatsu : Le fait que j'aie grandi près de la mer y est peut-être aussi pour quelque chose. Le passage d' Une Saison en Enfer de Rimbaud, "Elle est retrouvée, Quoi ? -- L'Éternité. C'est la mer allée, Avec le soleil », me parle. J'ai l'impression que cela décrit le même genre de paysage que j'ai vu dans mon esprit, depuis que je suis enfant. Tamotsu Watanabe : Au Japon, on considère que les danseurs sont plus compétents à mesure qu'ils vieillissent ; donc, plus ils sont âgés, mieux c'est. En revanche, en ce qui concerne la danse moderne européenne ou le ballet classique, par exemple, les danseurs plus âgés ne sont pas très appréciés. En ce sens, votre danse est ancrée dans une sensibilité extrêmement japonaise. Je pense donc que vous continuerez à vous produire même à 100 ans, comme Kazuo Ohno. Je suis certain que vous continuerez à découvrir l'art de la vieillesse.   Ushio Amagatsu : Je chorégraphie mes propres œuvres et je les interprète moi-même. J'accepte donc le fait que je vieillis et je crée des pièces de danse avec des mouvements qui conviennent à mon âge. Je ne peux pas chorégraphier des mouvements que je ne suis pas capable de faire. Dans d'autres pays, la danse est décrite comme une capacité athlétique, mais au Japon, je pense qu'il ne s'agit pas d'athlétisme mais de vibrations. Il s'agit de relation avec l'espace ou le temps. Question dans la salle : Pourquoi vous peignez-vous en blanc ?   Ushio Amagatsu : La peinture blanche existe depuis que j'ai commencé à danser le butô, et ce n'est pas quelque chose d'unique au Japon. La peinture blanche est utilisée dans les festivals et les cérémonies de diverses cultures, et je crois que c'est pour cela qu'elle nous permet de partager une image universelle. Elle représente peut-être quelque chose comme une entrée de l'ordinaire dans l'extraordinaire. Je le vois aussi comme un outil pour effacer l'individualité. Le rasage de la tête, par exemple, est une tentative similaire d'éliminer les caractéristiques individuelles, en l'occurrence les coiffures, et je pense que la peinture blanche aide à supprimer les caractéristiques corporelles, soulignant le fait que les danseurs ne sont que des êtres humains. La peinture blanche montre également différentes expressions en fonction de la lumière, ce qui est un autre aspect intéressant pour moi. Question dans la salle : J'aimerais vous demander comment vous choisissez les costumes et pourquoi vous avez toujours du sang qui coule de vos oreilles ?   Ushio Amagatsu : Le sang qui coule des oreilles est quelque chose qui nous donne du courage. Il exprime l'échéance du corps et c'est le dernier élément de maquillage que nous appliquons, ce qui nous permet de nous concentrer sur notre performance. En ce qui concerne les costumes, dans la Grèce et la Rome antiques, les gens portaient des toges, en s'enveloppant d'un tissu. C'est la même chose avec le kimono japonais. En d'autres termes, j'essaie d'avoir des costumes unisexes ou universels, avant que le monde ne soit divisé entre pantalons et jupes. Étant donné que Sankai Juku est une troupe exclusivement masculine, nous espérons également inclure l'essence féminine dans ces costumes. (Tokyo, 2013) Précédemment paru sur les humanités / journal-lucioles : "Ushio Amagatsu, elfe des lenteurs". https://www.leshumanites-media.com/post/amagatsu "Suite Amagatsu / 02" : https://www.leshumanites-media.com/post/suite-amagatsu-02 ----------------------------------------------------------------------------------------------------------- Partager l'archive, la faire vivre au présent. A partir de la collection de Jean-Marc Adolphe, les humanités  ont commencé la publication de "Mémoires de danse". Devenez co-producteur de ce fil de publications (prévu jusque fin 2025) en soutenant notre journal-lucioles. Abonnements (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale : ICI

Peter Eötvös, un souvenir

Peter Eötvös, un souvenir

Peter Eötvös, à Budapest, en 2019. Photo Szilvia Csibi Le compositeur hongrois Peter Eötvös s'est éteint le 24 mars dernier, à 80 ans. En hommage, retour sur la création à l'Opéra de Lyon, en 1998, des Trois Sœurs , en collaboration avec Ushio Amagatsu. Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « Oh, où est-il, où s’est-il enfui, mon passé, le temps où j’étais jeune, joyeux, intelligent, où mes rêves et mes pensées avaient de la grâce, où le présent et l’avenir étaient illuminés d’espoir ? Pourquoi, à peine avons-nous commencé de vivre, sommes-nous déjà ennuyeux, gris, sans intérêt, paresseux, indifférents, inutiles, malheureux… […] Le présent est immonde, mais quand je pense à l’avenir, par contre, comme tout est beau ! » (Tchekhov, les Trois sœurs) Peter Eötvös, compositeur hongrois, est décédé le 24 mars 2024. Ushio Amagatsu, danseur et chorégraphe japonais, le 25. Curieuse proximité qui me rappelle cette longue méditation sur le temps des Trois Sœurs , l'opéra éponyme de l’œuvre de Tchekhov à laquelle ils collaborèrent, en 1998, à Lyon, avec Claus H. Henneberg au livret, Natsuyuki Nakanishi au décor et Sayoko Yamagushi aux costumes. Ielles avaient alors, pour créer l'opéra Les Trois Soeurs, mené une relecture audacieuse de la pièce de Tchekhov. Ci-contre : Ushio Amagatsu et Peter Eötvös, à la création des Trois Sœurs, à l'Opéra de Lyon, le 13 mars 1998. Photo DR A l'orée du XXIe siècle, après sa mise en cause comme forme historiquement dépassée par les avant-gardes de la seconde moitié du XXe siècle, l'opéra y retrouvait ses conditions de possibilité. Peu d’œuvres peuvent ainsi prétendre refonder un genre, et à l'opéra, rien de tel n'était arrivé depuis le Wozzeck d'Alban Berg (et toutefois de la même manière : celle d'une exception qui semble à la fois liquider et renouveler le genre). D'ailleurs, les deux œuvres ne sont pas sans lien : emprunt au grand répertoire du théâtre ; usage du parlé-chanté ; ascétisme du livret ; éclectisme des moyens de l'écriture musicale, au service du lyrisme. Mais la première chose qui frappait, dans la version initiale des Trois Sœurs , dans sa version de création, c'était le caractère synthétique de l’œuvre ; l'intégration parfaite des différentes dimensions plastique, sonore et dramatique dans une synthèse improbable d'éléments stylistiques hétérogènes, malgré et peut-être grâce à leur caractère étranger les uns aux autres : une pièce de répertoire du théâtre du début du XXe siècle russe, une musique d'un compositeur hongrois contemporain, une mise en scène puisant dans le butô, une écriture chorégraphique née de l'avant-garde contestataire japonaise des années 1960 ; une esthétique des costumes et de la scénographie mêlant le pop art et la mode à des éléments (architecture, calligraphie) de culture japonaise traditionnelle ; un registre vocal venu de la musique baroque, les voix de haute-contre, permettant un genre de drag : le travestissement d'acteurs hommes en femme. Ushio Amagatsu à la scénographie et mise en scène (ou chorégraphie) y mettait en œuvre une écriture de l'espace scénique correspondant à ce que Claus H. Henneberg à l'écriture du livret opérait comme réagencement temporel du texte de Tchekhov, une redisposition du texte elle-même en adéquation avec le travail de Peter Eötvös à la composition, entendue alors comme disposition spatio-temporelle des corps sonores et matériels, dans un fin dialogue avec les espace-temps scéniques et dramatiques. L'ensemble de ce travail musical, dramatique et scénique est placé sous le signe du chiffre 3 - une scène divisée en trois espaces par des panneaux mobiles en papier de riz, un temps divisé en trois parties au cours desquelles les antinomies et les apories du rapport au temps dans lequel le drame est noué originairement vont se rejouer trois fois, une fois pour chacune des trois sœurs, sans que cela permette à aucune de se résoudre. Les Trois Sœurs , drame du temps qui ne vient pas, qui ne passe pas, de ce qui n'aura pas été, cet opéra est en même temps peut-être un cénotaphe : une synthèse et un dépassement, l' aufhebung du genre. Plusieurs problèmes apparemment insolubles liés à la forme opéra y sont écartés, levés, contournés, dissous. La question du livret, d'abord, et de l'artificialité des relations entre texte et musique, depuis l'"opéra à numéro" ; la question du chant lyrique, ensuite, et de son caractère a-dramatique, mais aussi le caractère décomposé des voix dans l'écriture contemporaine. Le caractère très hiérarchisé et dominant de l'opéra dans son rapport aux autres cultures et aux autres formes, et ce jusque dans les hiérarchies et stéréotypies en matière de genre et de race qui en compose le répertoire y est habilement traité, annulé, retourné. Le rapport aux autres cultures est résolu dans l'import massif du théâtre japonais pour traiter non seulement la mise en scène, mais aussi l'écriture vocale, et notamment le butô, qui n'est pas une forme traditionnelle, mais une forme de modernité non-occidentale. La prétention héritée de l'opéra à l'art-total, comme assujettissement de tous les médias tiers au fait musicalo-spectaculaire, y est résolue dans une intermédialité où le geste musical lui-même se justifie pour des raisons littéraires et interprétatives, dans une question de poétique générale : quel est le temps du drame tchékovien ? La solution originale du rattachement entre instruments et protagonistes pour nouer des corps sonores et des corps-en-scène, dans une approche toute matérialiste, résout le problème de la dramaticité du discours musical et de la musicalité du geste dramatique sans tomber dans les stéréotypies du leitmotiv wagnérien. Pas des personnages dans l'espace scénique et des mélodies dans le temps musical, mais des corps diffractés dans un espace-temps intermédié, complexe, non-linéaire, sous forme d'images, de sons, de présences fantomatiques, d'ombres et de lumières, de taches de couleur déchirant la trame des noirs et des blancs, entre présence et absence. Une œuvre donc, qui pouvait se prendre autant sur le plan plastique que dramatique ou musical, sans qu'il soit vraiment possible de la résoudre dans aucun ni de la hiérarchiser selon l'un ou l'autre. Quelque chose qui laissait apercevoir une sortie par le haut de l'impasse dans laquelle l'idée de Gesammstkunstwerke avait enfermée l'opéra, une poétique à la hauteur de ce que Mallarmé voulait faire tenir dans un livre, ce livre que Maurice Blanchot appellera "le Livre à venir", où l'écriture serait autant musique que poésie, architecture que théâtre, peinture que littérature. L'idée, finalement, que nous n'aurions pas tant la question de savoir comment sortir de la narration, au sens où le narratif serait du textuel teinté de romanesque, d'art du roman, mais que nous aurions autant de narrativités que de médialités , et qu'à vrai dire la narrativité se tisserait à l'entre des médialités et des formes-percepts qu'elles génèrent. Une esthétique trans-genre, que performait en improbables glissandi la vocalité folle du corps noir de Gary Joyce, devenu femme russe qui trame d'échapper, par tous les moyens, aux dispositifs de pouvoir qui la contrôle. Et je n'ai encore rien dit de ce qui relève des aspects proprement compositionnels de la pièce, notamment l'articulation du mixte électronique et acoustique permis par une écriture de l'espace et du timbre, avec deux orchestres, un visible, un caché, et un système de multidiffusion relayant les corporéités sonores des instruments fait personnages dans l'espace du public. Merci à vous, Peter, Ushio et les autres, et Dieu, que c'était beau ! Jules Desgoutte , 1er avril 2024 (texte initialement publié sur sa page Facebook ) Chaque samedi sur les humanités  journal-lucioles : un hebdocultures. Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. Mais ça ne va pas de soi : abonnements de soutien (5 € par mois ou 60 € par an), ou dons, essentiels à la poursuite de cette aventure éditoriale :   ICI

Du Rwanda à Gaza : génocides ?

Du Rwanda à Gaza : génocides ?

Des Palestiniens marchent à travers les ruines laissées par l'offensive aérienne et terrestre israélienne près de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Photo Ismael Abu Dayyah / AP  CHRONIQUE. MICHEL STRULOVICI   Trente après les massacres qui firent au moins 800.000 morts, le Rwanda commémore le génocide des Tutsi. Peut-on parler à l'égal de "génocide" concernant l'offensive israélienne dans la bande de Gaza ? Qu'est-ce qui caractérise un génocide ? L'émotion devant les drames (légitime, quand elle n'est pas instrumentalisée) l'emporte souvent sur le nécessaire travail de réflexion sur l'histoire et la nature des événements... Pour grandir, ou simplement continuer, les humanités , journal-lucioles, a besoin de vous. Pour s'abonner : ICI . Pour s'inscrire à notre infolettre : ICI « César envoie des messagers aux peuples voisins, excite chez eux l'espoir du butin et appelle tout le monde au pillage […], il voulait qu'en punition d'un tel forfait cette grande invasion anéantît la race des Éburons et leur nom même. » Jules César,   La Guerre des Gaules , VI.   Nous vivons une époque où, souvent, trop souvent, le désir de convaincre entraîne à réduire notre pensée à un slogan, parfois même à un mot qui clôt tout débat. "Génocide" est de ceux-là. Son utilisation à tout propos et hors de propos, dénature le sens de ce terrible terme. Il représente une infamie à l'égard des victimes. En jouant sur la charge émotionnelle du terme, il s'appuie souvent sur des refoulés qui sont eux-mêmes les suites idéologiques de la propagande qui facilita le génocide. Comme une mise en abyme. Dans notre époque tweeter  et tik tok , l'émotion devant les drames l'emporte souvent sur le nécessaire travail de réflexion sur l'histoire et sur la nature des événements. Sur ces dérives de la pensée s'appuient d'ailleurs tous les mouvements populistes renaissants. Détail du tableau "Caïn fuyant la colère de Dieu ou le corps d'Abel trouvé par Adam et Ève" de William Blake, peint vers 1805-1809. Harvard Art Museums via Wikimedia Commons (domaine public) Les exterminations de masse accompagnent depuis longtemps, hélas, l'Histoire des hommes. La Bible en rapporte un nombre impressionnant en les mettant sur le dos de Dieu. « Le livre le plus sanglant est de loin le Deuxième livre des Chroniques, dans lequel Dieu aide Asa à tuer près d'un million d'hommes de l'armée de Zérach le Kushite qui voulait l’envahir  », comptabilise l'écrivain américain Steve Wells (1). Le concept de génocide, lui, est pourtant relativement récent. On le doit au juriste polono-américain et juif, Raphael Lemkin, qui le forgea en 1943, en analysant ce qui n'était pas encore appelé Shoah.  Alors que le tribunal de Nuremberg ignore toujours, en 1945, le terme dans son acte d'accusation et ses attendus, il faut attendre décembre 1946 pour que le "génocide" soit reconnu, défini et différencié d'autres massacres de masse par l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies. Dans l'article II  de la convention adoptée, il est indiqué que «   le génocide s'entend de l'un quelconque des actes (...) commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux » Depuis, le concept d'ethnocide s'est différencié de celui de génocide. Les historiens et les sémiologues débattent de la dénomination de ces crimes de masse, à la suite, tout à la fois, d'une connaissance plus affinée des événements ainsi définis et de l'apparition de nouvelles exterminations depuis le génocide des Arméniens perpétrés par les Turcs et depuis la Shoah . Certains, comme l'historien Jacques Semelin, dans Purifier et détruire, définissent le génocide comme le «  processus particulier de la destruction des civils qui vise à l’éradication totale d’une collectivité, les critères de celle-ci étant définis par ceux-là mêmes qui entreprennent de l’anéantir.  » (2) D'autres, comme l'historien Bernard Bruneteau, reprennent la définition des deux chercheurs américains Franck Chalk et Kurt Jonassohn et définissent le génocide comme «  une forme de massacre de masse unilatéral par lequel un État ou une autre autorité a l'intention de détruire un groupe, ce groupe et ses membres étant définis par le perprétateur. » (3)   Au Cambodge : "peuple ancien" contre"peuple nouveau" Au-delà de ces confrontations, je retiens que ces massacres de masse sont voulus comme tels par des organiseurs qui visent un groupe particulier, ou supposé tel, d'humains à exterminer. Galerie de portraits issus de la liste des personnes tuées par les Khmers rouges (capture d'écran. Source : Documentation Center of Cambodia Organization) Le génocide des Cambodgiens que je connais bien pour avoir été correspondant de l'Humanité  pour les pays de l'ex Indochine, en est un exemple frappant (4). Tout au long des débats qui marquèrent le procès des Khmers rouges devant un tribunal international (qui inclut à partir de 2006 des juges cambodgiens), la Défense tenta d'expliquer l'assassinat d'un tiers de la population du Cambodge en quatre ans (1,8 millions personnes sur une population de 5,5 millions ) par les aléas d'une guerre civile et les difficultés d'une transformation révolutionnaire de la société. D'autre part, plaidaient les avocats de la défense, comment peut-on parler de génocide quand des Cambodgiens assassinent d'autres Cambodgiens : n'est ce pas là plutôt le fait d'une guerre civile ? Il se trouve que pour organiser, accomplir et justifier idéologiquement le génocide, Pol Pot et ses amis inventèrent une division de la population du pays en deux groupes. D'un côté le "peuple ancien", les vrais khmers, et de l'autre, le "peuple nouveau" infecté par les idéologies occidentales et/ou vietnamiennes, habitants des villes, intellectuels, etc. Un de mes amis cambodgiens, le si fin et cultivé ambassadeur de Phnom Penh à Hanoï, Sien An, fut rappelé dans sa capitale en 1976. Il y fut arrêté à son arrivée et torturé à la terrible prison de Tuol Sleng. Les polpotistes l'accusaient d'être tout à la fois un agent des Vietnamiens et du SDECE car il avait fait ses études en France et côtoyait des Vietnamiens dans sa mission officielle à Hanoï. Pour les Khmers rouges, ces contacts avaient infecté Sien An, qu'ils exécutèrent. Des centaines de milliers de Khmers connurent le même sort. Un détail suffisait à qualifier un individu. Par exemple, le fait de porter des lunettes vous classait immédiatement dans le camp de l'ennemi, me confiait l'un des trois médecins cambodgiens ayant survécu au polpotisme, lors de notre rencontre en 1980. Il était alors devenu le directeur du seul hôpital du pays qui recommençait à fonctionner. Il m'expliqua qu'à l'arrivée des Khmers rouges à Phnom Penh en avril 1975, il écrasa ses lunettes et expliqua qu'il était chauffeur de taxi. Ce qui lui valut la vie sauve et le transfert vers des campagnes où il devint, comme tous, bagnard dans les rizières. Un des slogans khmer rouge dit tout. Diffusé partout dans le pays, il prévenait : «  Dans le Cambodge nouveau , un million de personnes suffisent pour continuer la révolution. Il suffit d'un million de bons révolutionnaires pour le pays que nous construisons.Nous n'avons pas besoin du reste  » (5). Et, ce qui fut annoncé était en voie de réalisation quand l'offensive vietnamienne stoppa l'expérience et l'extermination de masse. Remarquons que l'opposition à l'utilisation du terme de génocide durera longtemps pour des raisons inavouables. L'historienne Soko-Pay Vakalis l'explique ainsi : « la mémoire bafouée des victimes est renforcée par la complicité silencieuse de la realpolitik européenne et mondiale, toutes références au génocide commis entre 1975 et 1979 étant biffées des accords de paix signés à Paris en 1991  ! En effet, lors d’une conférence préparatoire à ces mêmes accords à Pattaya, les dirigeants khmers rouges, en présence de Khieu Samphan, ont réussi, grâce à l’appui de leurs homologues chinois, à faire abandonner toute référence au génocide, sous la menace d’arrêter les négociations. » (6) Les condamnations pour génocide des leaders khmers rouges, à la clôture du procès en novembre 2018, mirent un terme à l'appui direct ou indirect à ces bourreaux de leur peuple de par le monde. Il se manifeste toujours, ici et là, par la voix de quelques irréductibles comme Alain Badiou et, sans étonnement par les dirigeants de la Chine populaire qui, tout en influençant la politique du gouvernement actuel de Phnom Penh, continuent de garder une grande "tendresse" pour le régime des assassins qui le précéda, leurs anciens amis au pouvoir. Rappelons également que le soutien des pays occidentaux et de la France aux Khmers rouges à l'ONU durera jusqu'à la fin des années 1980 ! Un "concept" à géométrie variable Il faut dire que l'utilisation du concept de "génocide" est à géométrie variable.   Quand je constate aujourd’hui  la promptitude avec laquelle Pékin qualifie de "génocide" la guerre israélienne à Gaza, je me demande où est passée la prudence matoise des dictateurs chinois, pourtant eux-mêmes experts en génocide. Depuis leur conquête militaire du pays en1950, ils flirtent avec une politique d'annihilation du Tibet en tant qu'État, organisent le déplacement de masse des populations indigènes vers les montagnes aux terres improductives et leur remplacement en masse par des Hans sur les terres des plaines fertiles. Et je laisse de coté l'enfermement du peuple Ouïghour qui, pour l'heure, n'est pas un génocide mais une répression de masse. Des réfugiés tutsis attendent la distribution de nourriture par les organismes de secours dans le camp de Bisesero, à 40 miles au sud-ouest de Kigali, le samedi 2 juillet 1993. Photo Jean-Marc Bouju / AP Dans le génocide de 1994 qui vit le massacre de 800.000 Rwandais d'origine tutsie, en trois mois, par leurs voisins d'origine hutue dans les villages et villes où ils vivaient côte à côte, apparaît un élément fondamental que l'on retrouve dans tous les génocides. C'est l'organisation minutieuse (quasiment le listing des futurs victimes, leur localisation) qui précède le crime. C'est la distribution des armes à utiliser, de la simple pelle ou fourche aux armes sophistiquées. Au Rwanda, les autorités hutues distribuèrent ainsi des mois avant les massacres, des transistors et des radios aux milices, les interahamwe . Ainsi pouvaient ils écouter et recevoir les ordres des dirigeants génocidaires. La radio des Mille collines joua ce rôle idéologique d'appel au meurtre, dès 1992, en diffusant de fausses informations et des appels à la haine des Tutsis. Puis ce média facilita l'accomplissement du génocide pendant les trois mois qu'il dura. D'après de nombreux journalistes (Jean-Pierre Chrétien, Gérard Prunier...) le projet génocidaire était établi depuis plusieurs années et ces "médias du génocide" tenus par les Hutus extrémistes furent un élément essentiel de la préparation et la mise en œuvre du crime. Dans son livre «  P as un mot , pas une ligne ? 1944-1994. Des camps de la mort au génocide rwandais  »», mon ami l'historien et journaliste Didier Epelbaum revient sur ces témoignages qui écrivent l'histoire. Il rapporte les articles du journaliste de L'Humanité , envoyé spécial sur place, Jean Chatain (le premier de la presse à utiliser en France le terme de génocide) : «  les tueries ont été programmées soigneusement avant d'être mises à exécution sous la direction des forces gouvernementales.  » (7)   La mutation de la victime en bourreau Il est un aspect du génocide en 1994 des Tutsis par les Hutus au Rwanda qui nous permet de mieux situer un des aspects récurrents du débat sur les génocides : la relation complotiste qui organise la mutation de la victime en bourreau. Didier Epelbaum explore ce phénomène. Dans le chapitre intitulé "L'innommable Shoah au Rwanda", il remarque : «  Avec le temps, les négationnistes ont tendance à se radicaliser et à renverser les responsabilités sur les victimes(...) Les négationnismes des génocides des Arméniens, des Cambodgiens ou des Tutsis sont différents du négationnisme de la Shoah dans la mesure où ils peuvent s'appuyer sur des années ou des décennies de guerres , d'affrontements, de massacres sporadiques sujets à interprétation diverses. Ce n'est pas le cas des Juifs qui n'ont jamais eu de conflits avec l'Allemagne(...) Le procédé du génocide renversé est repris aujourd'hui par la Turquie. » (8) Ce négationnisme, cette démarche toujours idéologique, peut s'exercer sur la dénaturation du sens à donner à un événement. Ainsi il en va de l'interprétation des tueries du 7 octobre, que je nomme "pogroms" et que nombre de mes concitoyens estiment "actes de Résistance". « Tuez les Juifs », hurlaient, face i phone,  les miliciens du Hamas en train de violer et de démembrer à coups de pelles les habitants pacifistes des kibboutz du sud israélien ; «  tuez les Juifs » , psalmodiaient les porteurs de kalachs tirant en rafales sur les danseurs pacifistes de la  rave party ; « enlevez  les Juifs » , rappelaient les commandants des commandos. Ce que des irresponsables, leaders d'opinion, comparent à l'action des maquisards du Vercors, je le nomme début d'un génocide. Car des humains ont été ici tués pour ce qu'ils étaient, selon la définition qu'en donnaient les assassins : des Juifs. Les miliciens du Hamas et du Jihad islamique auraient eu les moyens d 'étendre à tout Israël ce qu'ils accomplirent dans ces villages frontaliers, ils y auraient assassiné toute vie juive. (9) Le journaliste Charles Enderlin, l'un des mieux informés de la région, avait déjà analysé cette dimension essentielle du Hamas. Dans son livre prémonitoire publié en 2009, Le Grand aveuglement. Israël et l’irrésistible ascension de l'islam radical , il explique combien l’antisémitisme est assumé par le Hamas depuis sa fondation. L’article 28 de sa charte énonce notamment qu’ « Israël, par sa judéité et ses Juifs, constitue un défi pour l’islam et les musulmans »,  et l’article 32 que  « leur plan se trouve dans les Protocoles des Sages de Sion et leur conduite présente est une bonne preuve de ce qu’ils avancent » .   Militariser totalement Gaza Depuis sa prise de pouvoir à Gaza en 2007 à la suite d'un coup de force (10), le Hamas se prépare à l'irruption massive en Israël et a construit sept cents kilomètres de souterrains, de tunnels. Je remarque que plus personne ne remet en cause leur existence comme ce fut le cas pendant plusieurs semaines dans nombre de médias. Toutes leurs entrées partent d'habitations et dans des établissements publics, crèches, écoles, hôpitaux, mosquées. Certains permettent de s'introduire clandestinement en Israël pour y commettre des attentats. D'autres encore ouvrent des chemins d'accès du Sinaï vers Gaza pour introduire armes et munitions. Ce réseau est entièrement dévolu aux combattants. Comme le plaidait le dirigeant du Hamas Mousa Abu Marzouk le 27 octobre 2023 à la chaîne russe Russian Today : « Nous avons construit les tunnels parce que nous n’avons pas d’autre moyen de nous protéger contre les attaques et les meurtres. Ces tunnels sont destinés à nous protéger des avions. Nous nous battons à l’intérieur des tunnels. Tout le monde sait que 75 % de la population de la bande de Gaza sont des réfugiés et qu’il est de la responsabilité des Nations Unies de les protéger. Selon la Convention de Genève, il est de la responsabilité de l’occupation de leur fournir tous les services tant qu’ils sont sous occupation » (repris par Memri TV ) Le Hamas a donc militarisé avec soin l'ensemble de la bande de Gaza avec soin. Il a réussi cet exploit, sur une longue période, sous les yeux de services de renseignement réputés parmi les meilleurs, et a roulé dans la farine le gouvernement de Netanyahou, l'autre coupable de cette tragédie. Le Hamas a déployé un art de la guerre et de la dissimulation à nul autre pareil. Il a anticipé jusqu'au détail et désiré la réponse israélienne. Le Hamas et son sponsor iranien avaient prévu la violence de l'attaque israélienne, à la mesure du pogrom et de la prise massive d'otages. Ils souhaitaient même que les civils gazaouis soient massivement et prioritairement les victimes de cette guerre. Le numéro un du Hamas, Ismaïl Haniyeh, le déclarait sans fard, le 26 octobre 2024, à la télévision libanaise du Hezbollah, Mayadeen  : «  Je l’ai déjà dit, et je le dis-le encore une fois. Le sang des femmes, des enfants et des personnes âgées... Je ne dis pas que ce sang appelle votre [aide]. C’est nous qui avons besoin de ce sang, pour qu’il éveille en nous l’esprit révolutionnaire, qu’il éveille en nous la détermination, qu’il éveille en nous l’esprit de défi et qu’il nous pousse à aller de l’avant. »  (repris par  Memri TV ) Des manifestants israéliens demandent au gouvernement d'obtenir la libération des otages détenus dans la bande de Gaza par le Hamas lors d'un rassemblement marquant le sixième mois depuis le début de la guerre contre le groupe militant islamiste, devant la Knesset, le Parlement israélien, à Jérusalem, le dimanche 7 avril 2024. Photo Ohad Zwigenberg / AP   Guerre, crimes ou génocide ? A Gaza, les troupes israéliennes, dans cette guerre asymétrique, mènent-elles un génocide ? C'est à dire : les dirigeants israéliens et le haut commandement militaire tuent-ils les Palestiniens parce qu'ils sont Palestiniens ? Tuent-ils des civils en fonction d'un listing préétabli ? Les manifestants de par le monde, composés de soutiens de longue date du Hamas, du Djihad islamique, du Hezbollah, anti-sionistes qui ne voient le salut que dans la disparition de l’État israélien le proclament. Ils chantent en toute connaissance de cause "Du Jourdain à la mer,  free  Palestine". Ils sont rejoints par tous ceux qui ont un légitime haut-le-cœur face au nombre de victimes civiles. Cette terrible question mérite d'être traitée en éliminant toute volonté de propagande. Il est osé de faire une analyse à froid quand meurent tant de familles. Comment parler "contexte" et "stratégie" quand tant de drames endeuillent tant de familles. J'ai déjà tenté de dire ma vérité sur cette nouvelle étape de la tragédie israélo-palestinienne ("Un rien qui dit tout", le 15 mars dernier, lire ICI ). Tout d'abord, je veux rappeler ici que la plainte du gouvernement sud-africain auprès du Tribunal de l'ONU pour génocide n'a pas été reprise dans le jugement prononcé: celui-ci met en garde le gouvernement Netanyaouh contre le risque de génocide. Ce qui n'est pas la même chose. Malgré l'émotion, pour comprendre ce qui se joue et le définir, il est nécessaire d'analyser les stratégies des uns et des autres, tressées dans des entrelacs d'une rare complexité.   La stratégie du Hamas Pourquoi Le Hamas et ses mentors iraniens choisissent-ils ce moment pour monter en puissance et tenter de créer l'irréparable ? Il y a là comme une nécessité impérieuse et une opportunité réelle. Une sorte d'alignement des planètes. Les Accords d'Abraham [ traités de paix entre Israël et les Émirats arabes unis d'une part et entre Israël et Bahreïn] allaient réussir l'impensable : l'alliance israélo-arabe contre l'Iran. Les forces armées israéliennes étaient, dans le même temps, déployées au Nord Est, en soutien aux suprémacistes racistes en Cisjordanie occupée, dégageant ainsi la frontière sud. Celle-ci, d'après les imbéciles d'extrême-droite réunis autour de l'escroc Netanyaouh, connaissait un calme olympien. Le dirigeant du Hamas, Ismaïl Haniyeh, avait depuis longtemps sur-joué le rôle d'un responsable ayant évacué jusqu'à l’idée de guerre contre Israël. L'organisation terroriste allait jusqu'à modifier sa Charte en affirmant qu'après tout, il était possible que l'entité sioniste puisse continuer d'exister auprès d'un État palestinien dans les frontières de 1967. Nous savons aujourd'hui ce qu'il en est.   Khaled Mashal, le chef du Hamas à l’étranger, a rejeté la solution à deux États. Le 16 janvier dernier, dans une interview, il affirmait qu'il «  existe un consensus parmi les Palestiniens sur le fait qu’ils ne renonceraient pas à leurs droits sur la Palestine du fleuve Jourdain à la mer Méditerranée.  ». Khaled Mashal souligne également que «  le 7 octobre a renouvelé ce rêve et cet espoir et a montré qu’il s’agit d’une idée réaliste, pas seulement d’un rêve  » (voir vidéo ci-dessous, propos traduits en anglais). Depuis six mois s'affrontent donc deux ennemis au milieu d'une population devenue à la fois bouclier et victime. Six cents soldats de Tsahal ont été tués au combat dans les dédales des villes de Gaza, dans les hôpitaux et écoles utilisés comme sorties de tunnel et zones de combat, dans les caves, les habitations. L'armée israélienne affirme avoir tué 9.000 combattants du Hamas et du Jihad islamique. 20.000 victimes civiles, selon les chiffres du ministre de la santé du Hamas, dont des milliers d'enfants, sont donc à pleurer. Ces chiffres font froid dans le dos mais ils ne signent pas un génocide. Personne n'a parlé de génocide à propos de la guerre en 2016 et 2017 à Mossoul, la deuxième ville d'Irak et capitale de l'éphémère État islamique de Daesh. Nulles manifestations de masse à Londres, Paris, New York, Amman, Santiago, Madrid, Beyrouth, Stockholm, Oslo, Buenos Aires ... Pourquoi ? Pourtant 40.000 civils auraient été tués dans ces combats, selon les services de renseignement kurdes. Ces pertes seraient imputables aussi bien aux forces irakiennes, aux bombardements aériens et terrestres de la coalition et aux actions des militants de l'État islamique. Il existe, à mon avis, deux tentations clairement génocidaires à l’œuvre dans les combats au Proche Orient. Tout d'abord, celle du Hamas et de ses miliciens qui tuent les Israéliens parce qu'ils sont Juifs. Ils ne s'en cachent d'ailleurs pas. Les seconds génocidaires sont à rechercher parmi les Fous de Dieu et les colons israéliens (souvent les mêmes) qui chassent et tuent quand ils le souhaitent les paysans palestiniens de Cisjordanie occupée, les forcent à quitter leur habitation à Jérusalem. Le grand écrivain israélien David Grossman les dénonce : « Nous avons cultivé une plante carnivore qui, lentement, nous dévore. »  (11) . Ils sont à rechercher parmi les ministres de ce gouvernement Netanyaouh, dont le suprémaciste raciste Itamar Ben G'vir. Ceux-là tentent de pourrir par la tête la population juive. Ils sont les meilleurs alliés du Hamas, les mêmes à l'envers. S'ils réussissent, alors Israël sera détruite. L'opposition à leur politique jusqu'auboutiste grandit en Israël. Le 12 mars dernier, l’organisation  Commanders for Israel’s Security , qui rassemble plus de 500 anciens responsables des services de sécurité israéliens ont adressé une lettre ouverte, relayée par The Times of Israel , accusant Nétanyahou et ses alliés extrémistes de saper la sécurité de l’État hébreu.  La guerre actuelle s'arrêtera. Le plus tôt sera le mieux pour tous et notamment pour les otages, les familles gazaouies et les populations du sud et du nord d’Israël, déplacées pour cause de missiles. De ce mal naitra-t-il un bien, une fois le Hamas et le gouvernement Netanyouh mis hors-jeu ? Loin des slogans, de la propagande, la questions fondamentale qui mine la région depuis si longtemps sera-t-elle enfin prise en compte ? Comme l'écrit Charles Enderlin en conclusion de son Paix ou  Guerre ?  (éditions Stock, 1997) : « Les dirigeants israéliens devront trancher, accepter ou refuser le compromis historique avec les Palestiniens dont tous les négociateurs de la région ont discuté depuis 1917 : le partage de ce qui est pour les Arabes, la Palestine historique, et pour les Juifs, la terre promise biblique. » Michel Strulovici NOTES (1). Voir l’éclairante recension du livre «  Drunk with blood. God'killings in the Bible  » de Steve Wells par Aude Lorriaux : " Dieu a tué 2,8 millions de personnes dans la Bible", Slate du 25 avril 2016. (2). Jacques Semelin, Purifier et détruire , éditions du Seuil, 2005. (3). Bernard Bruneteau,  Le siècle des génocides , Éditions Armand Colin, 2004, Page 17. (4). Michel Strulovici, Sorties de guerre : Vietnam, Laos, Cambodge. 1975-2012 , Éditions les Indes savantes. Paris, septembre 2016. (5). Cité page 147 dans mes Sorties de guerre , reprenant Cambodge, année zéro , le remarquable ouvrage  de François Ponchaud, éditions Julliard, 1977. (6). Soko Phay-Vakalis, "Le génocide cambodgien " , dans la Revue Études , n°408 ( ICI ). (7). Didier Epelbaum, Pas un mot ,pas une ligne ? , éditions Stock, 2005. (8). Didier Epelbaum, op. cit. (9). Voir ma chronique "Un rien qui dit tout" du 15 mars 2024 dans les humanités .  (10). Le 14 juin 2007, le Hamas s'empare par la force de la totalité du pouvoir à Gaza au terme d'une semaine d'affrontements meurtriers avec le Fatah. Ces heurts remettent également en cause le pouvoir présidentiel de Mahmoud Abbas, dont le bureau est détruit par des tirs de mortier le 12 juin. Dès lors, ce coup de force se situe dans le prolongement des combats entre partisans du Hamas et du Fatah qui débutent très vite après la victoire du Hamas aux élections législatives du 25 janvier 2006. Au cours de l'année 2006, les violences inter-palestiniennes causent la mort d'environ 320 personnes. Le 8 février 2007, le Hamas et le Fatah s'entendent pourtant pour la formation d'un gouvernement destiné à mettre un terme à ces violences. Le 17 mars, Ismaël Haniyeh, reconduit dans ses fonctions de premier ministre, forme un gouvernement d'union nationale avec le Fatah, ce qui n'empêche pas la reprise des affrontements dès le mois de mai et le coup de force de la mi-juin 2007. (11). Vendredi 9 avril, l’écrivain israélien David Grossman prononça un discours inopiné lors de la manifestation contre les expulsions de familles palestiniennes dans le quartier arabe de Sheikh Jarrah et leur remplacement par des colons fondamentalistes : « Je pense que nous commençons tous à comprendre (même ceux qui n’en ont pas réellement envie) comment, il y a 43 ans, en refusant de voir, en collaborant passivement ou activement, nous avons de fait cultivé une espèce de plante carnivore qui est en train de nous dévorer lentement et d’engloutir tout ce qu’il y a de bon en nous, faisant ainsi de notre pays un endroit où il ne fait pas bon vivre. Il n’y fait pas bon vivre, non seulement si on est citoyen arabe israélien, et très certainement si on est un Palestinien résident des territoires occupés, mais aussi pour tout Israélien juif qui souhaite vivre ici, qui a au cœur l’espoir de se trouver dans là où les humains sont respectés en tant qu’humains, où vos droits sont une donnée de base, où humanité, morale et droits civiques ne sont pas des gros mots et non quelque chose de la « gauche dont le cœur saigne toujours». Non. Nous sommes le pain et l’eau de ce pays, le beurre et le lait de notre pays, le matériau avec lequel nous faisons notre vie, et qui la rendraient digne d’être vécue, ici. » ----------------------------------------------------------------------------------------------- Entièrement gratuit et sans publicité, édité par une association, le site des humanités entend pourtant fureter, révéler, défricher, offrir à ses lectrices et lecteurs une information buissonnière, hors des sentiers battus. 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