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L’Ukraine est l’avenir des États-Unis (chronique)
Ce que nous disent les gens et les choses #1. Par Daniel Conrod Fragment de mur près du nouveau quartier Rosa Parks, dans le 19ème arrondissement de Paris. Photo Daniel Conrod Une chronique comme une traversée libre des jours : lectures, films, conversations, paysages, inquiétudes politiques et éclats de beauté. Pour ce premier rendez-vous, de l’Ukraine à Gaza, d’un film italien à un tracteur beau comme un paysage, Daniel Conrod compose un art du glanage où penser demeure une manière de regarder. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Une enseigne, Ce que nous disent les gens et les choses, pour tenir chronique dans le glanage des jours. Comme un bulletin d’informations qui ne serait pas soumis à la météorologie des actualités – encore que cela pourrait arriver, si le chroniqueur estime que s’y prête l’air du temps. En tout cas, une libre composition à partir de choses lues, vues, ressenties. Comme le dit Daniel Conrod, faire circuler des liens : « L'envie de chronique résulte d'une habitude que j'ai prise il y a longtemps de faire circuler des liens chaque fois que je tombe sur un article dont la lecture m'a emballé ou que j'ai vu un film, une série ou une vidéo épatants ou qu'un paysage, une écriture ou une conversation ou une réflexion. Si la chronique est un partage avant tout autre chose, elle n'en est pas moins aussi un espace d'écriture clairement délimité, proportionné à son contenu et s'inscrivant dans une temporalité donnée. » Écrivain et journaliste, Daniel Conrod a lancé en décembre dernier un nouveau site, le banquet. Un site, ça ne veut rien dire de précis. Disons plutôt un espace, d’écriture et d’édition, que nous avions alors annoncé et salué en ces termes : « C'est une bibliothèque vivante, un bruissement de mots. Un site conçu pour y baguenauder, pour y revenir quand ça chante, sans dictature de l'actualité, les soirs de déprime ou de pleine lune. Ou aux petits matins, tout autant » (article assorti d’un entretien avec Daniel Conrod, à lire ICI). C’est sur le banquet, naturellement, que Daniel Conrod a décidé de tenir chronique, tous les quinze jours. Mais en affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouveront désormais hospitalité sur le site des humanités. / Jean-Marc Adolphe Ce que nous disent les gens et les choses #1 Natalia Gumenyuk, journaliste ukrainienne de quarante-trois ans, connaît les États-Unis dont elle a couvert toutes les campagnes présidentielles depuis 2008 (élection d’Obama). Elle livre dans le Guardian du 30 avril (édition US) un long article de réflexion dans lequel elle analyse le fossé de plus en plus manifeste entre les États-Unis et l’Ukraine (1). Certes certes, la guerre d’anéantissement voulue et conduite par Poutine contre celle-ci et son lâchage en miroir, inepte à bien des égards, par Trump et son administration (qu’il vaudrait mieux appeler un clan) participent de cet éloignement. Mais ce que voit aussi la journaliste, ce qu’elle voit de plus en plus se dessiner, ce sont deux visions du monde et deux modèles d’organisation d’une société que tout finit par opposer. De l’autre, une Ukraine exposée à une guerre au long cours engagée en 2014 et devenue existentielle en 2022, un pays entravé par de nombreuses imperfections et une corruption endémique mais où ce même État, bien que jeune et fragile, est vécu par la population comme le garant de la protection du pays, de son identité historique, de sa langue et de ses habitants. Et si cet État tel qu’il est n’existait pas, poursuit Natalia Gumenyuk, jamais l’Ukraine n’aurait pu ni ne pourrait se défendre comme elle le fait au jour le jour, année après année, contre l’envahisseur russe en se battant, en s’organisant, en réparant, en soignant, en préservant l’unité du pays, en composant avec une société civile active, en continuant d’enseigner, en acceptant volens nolens une justice et des médias indépendants, en reconstruisant, en maintenant tout un ensemble de biens communs et de services publics selon un modèle largement inspiré du modèle européen, modèle que, soit dit en passant, toutes les extrêmes-droites de par ici et d’ailleurs passent leur temps à conspuer… Natalia Gumenyuk ne méconnaît pas le niveau très élevé de la corruption y compris étatique, en Ukraine, mais là encore, tout donne à penser que le niveau de corruption états-unien n’y est (au minimum) pas moindre ni moins toxique ni moins extravagant : preuve en est qu’en un an de mandat, la fortune du président en exercice (dont il faudrait s’habituer à ne plus prononcer le nom) et de sa seule famille (donc hors son entourage et ses autres familiers, clients et donateurs) a augmenté au vu et au su de la terre entière de un milliard cinq (1,5) de dollars selon les estimations les plus basses (cf les données récentes fournies par le New York Times et le magazine Forbes). États-Unis toujours… William Davies, sociologue et politiste britannique, dans le Guardian du 2 octobre 2025, conclut une réflexion intitulée "Pure critique de la stupidité" : en gros, le propos revient à exposer que ce qui suit le temps des vérités alternatives, par quoi pouvait se caractériser la première mandature du président cité plus haut, est le temps de la stupidité (qui n’est pas tout à fait la même chose que la bêtise). Et Davies de conclure sa démonstration, tout ce qu’il y a de plus sophistiquée, par ces mots : « Rien, ni les robots, ni les machines, ni les marchés, ne peut nous sauver, si ce n’est notre imagination ». La preuve par l’Ukraine toujours debout et combattante autant que par ce qui suit ! En 2018, à mi-chemin entre la seconde guerre de Gaza (2014) et le 7 octobre 2023, Piero Usberto, jeune documentariste Italien de vingt-cinq ans, passe trois mois dans la bande de Gaza, dans le cadre d’un échange universitaire entre l’université de Sienne et deux universités de Gaza. Il a pour projet d’y rencontrer et de filmer des jeunes gens de sa génération. Il arrive sur place au moment où ont lieu les grandes marches du retour en souvenir de la Naqba de 1949. De cette expérience humaine singulière qu’il a pris le temps de ruminer, il fait (littéralement parlant) un objet rare et délicat : un documentaire, Voyage à Gaza (2024), encore visible sur de nombreuses plateformes et dans quelques salles à certaines heures de certains jours de la semaine. On y voit des visages et des corps qu’on n’y a pas vus si souvent. Et la jeunesse à travers ces visages et ces corps, une jeunesse à la fois palestinienne et universelle qui vit ce qu’elle peut avec ce que permet de vivre une vie assaillie, empêchée, sinon interdite, de tous côtés. Comme le ferait un chœur, la voix de Piero Usberto nous ouvre le chemin à l’intérieur de ce qui n’a pas d’autre nom qu’une prison à ciel ouvert, mais aussi au plus près de ce qu’est le désir pour tout un chacun.e, partout dans le monde, d’une vie libre et belle, sans assignation. Le ton est juste. L’écriture, fluide. Il y entre de l’humilité. Le contexte mis à part, on pense parfois à l’élégance de Nanni Moretti sur sa vespa dans Journal intime. On voudrait que les murs tombent. Clara Beaudoux est autrice, réalisatrice de webdocumentaires et de courts-métrages (Madeleine Project…). Elle a quarante-six ans. Elle vit à Bruxelles depuis une dizaine d’années. De tout et de rien (manière de le dire évidemment), elle fait quelque chose d’intéressant ou de génial. Sous ses yeux, entre ses mains, tout devient à la fois essentiel et léger, sérieux/pas sérieux. Ainsi en va-t-il de la question de notre rapport à la beauté : qu’est-ce qui est beau, qu’est-ce qui ne l’est pas et comment sait-on que la balance penche d’un côté ou de l’autre ? Soit elle, Clara Beaudoux, la nièce, dont on a dit ce qu’elle fait dans la vie, et son oncle Michel, retraité de l’agriculture, installé depuis toujours du côté d’Orléans, à Moisy. Tout pourrait les opposer, ces deux-là, alors que tout ici les rapproche, sans qu’ils aient à se confondre le moins du monde. C’est souvent comme ça dans la vie. Pour s’en convaincre, il n’est que voir le court-métrage, Beau comme un tracteur, en accès libre sur Arte (2). De fil en aiguille, sans vanité ni complexe, non sans loufoquerie, on y consulte gravement une lampe à pétrole, on y traverse un champ de colza en fleurs, on s’étonne de ce qu’il pousse du lavandin du côté d’Orléans, on s’attarde le temps qu’il faut sur une éolienne. Le beau le moins beau le moche, tout dépend de ce qu’on y met et de comment on l’y met. C’est une expédition à l’intérieur d’un conte philosophique qui ne dit pas son nom et d’où l’on sort ma foi bien content. Il y a de l’horizon pour qui le cherche. Daniel Conrod (chronique initialement publiée sur lebanquet.eu le 16 mai 2026) https://www.lebanquet.eu (1). Nataliya Guemnyuk, "As a Ukrainian journalist, I’ve covered the US for 20 years. I find it increasingly shocking", publié par The Guardian, le 30 avril 2026, ICI (2). Beau comme un tracteur (2024), réalisé par Clara Beaudoux, disponible sue Arte jusqu’au 15/06/2027, ICI Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

De Mokwa à Paris : le grand mensonge de la finance climat
Autour d'un point d'eau au Burkina Faso. Photo DR Paroles, paroles… En Afrique, Emmanuel Macron est allé promettre « un partenariat renouvelé », sans jamais parler de l’injustice climatique qui affecte le continent. Plus de 10 ans après l’Accord de Paris, l’écart entre les besoins réels et les engagements internationaux continue de se creuser. Le financement climatique annuel destiné à l’Afrique atteint à peine un dixième de ce qui serait nécessaire. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Mokwa, il y a bientôt un an… Petite ville marchande de l’État de Niger, dans le centre du Nigeria, posée à quelques kilomètres du fleuve Niger et située à environ 350 à 380 kilomètres à l’ouest d’Abuja. Elle sert de point de passage entre les régions agricoles du nord et les villes du sud : les paysans y vendent leurs céréales, leurs légumes et leur bétail, avant que les marchandises ne poursuivent leur route vers Lagos ou d’autres grands centres urbains. Ses quartiers densément construits, ses routes étroites, ses ponts vieillissants et un drainage déficient en font une ville particulièrement vulnérable aux pluies extrêmes qui se multiplient avec le réchauffement du climat. Le 29 mai 2025, ses habitants se sont réveillés avec de l’eau jusqu’aux genoux dans leurs maisons. En quelques heures, des pluies d’une intensité exceptionnelle ont transformé les rues en torrents, emportant des dizaines d’habitations et coupant routes et ponts qui relient la ville au reste du pays. Quand les eaux ont commencé à se retirer, au moins 150 corps avaient été retrouvés et plus de 3 000 personnes, dont de très nombreux enfants, avaient tout perdu, entassées dans des abris de fortune où manquent nourriture, eau potable et soins. Pour les agences humanitaires, Mokwa n’est qu’un avant‑goût de ce que la montée des températures et l’intensification des pluies font déjà aux villes d’Afrique de l’Ouest : des catastrophes qui se répètent chaque saison des pluies, sur des infrastructures sous‑dimensionnées, dans des pays qui n’ont ni les moyens de protéger leurs populations ni l’accès aux financements climatiques promis. Pour 2026, l’ONU estime que plus de 42 millions de personnes auront besoin d’aide pour survivre dans huit pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre (1), où les violences et les catastrophes environnementales chassent les familles de chez elles. En 2025, les inondations y ont à elles seules touché plus de 2 millions de personnes, détruisant leurs moyens de subsistance et aggravant l’insécurité alimentaire. En moyenne, les pays africains perdent déjà de 2 à 5% de leur PIB à cause des extrêmes climatiques et réaffectent parfois jusqu’à 9% de leur budget pour y faire face (2). À l’échelle du continent, l’Organisation Météorologique Mondiale estime que l’Afrique subsaharienne devra consacrer entre 30 et 50 milliards de dollars par an à l’adaptation au cours de la prochaine décennie, alors même que nombre d’États sont déjà lourdement endettés. Autrement dit, elle ne reçoit qu’une fraction des financements climatiques dont elle a besoin. Le constat n’est pas nouveau. L’Afrique est le continent qui a historiquement le moins contribué aux émissions mondiales de gaz à effet de serre (autour de 3 à 4% du total) mais c’est aussi celui qui est le plus exposé aux chocs climatiques. Lorsqu’il est adopté en 2015, l’Accord de Paris fixe un cap clair : maintenir le réchauffement « bien en dessous de 2 °C » et, si possible, le limiter à 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle. Pour y parvenir, chaque pays doit soumettre et renforcer tous les cinq ans une « contribution déterminée au niveau national » détaillant ses efforts de réduction des émissions et d’adaptation. En contrepartie, les pays riches s’engagent à mobiliser au moins 100 milliards de dollars par an jusqu’en 2025 pour aider les pays en développement à affronter les impacts du dérèglement climatique et à décarboner leurs économies, avec la promesse de fixer un nouvel objectif chiffré au‑delà de cette date. Dix ans plus tard, ce contrat est largement rompu pour l’Afrique : les promesses de réduction d’émissions restent très loin de la trajectoire 1,5°C et les financements censés accompagner les pays les plus vulnérables n’ont jamais atteint les 100 milliards de dollars par an, encore moins les montants réellement nécessaires. Les États africains ont pourtant soumis et actualisé leurs contributions nationales, souvent en programmant des plans ambitieux d’énergies renouvelables, d’adaptation agricole ou de protection des villes contre les inondations, mais la plupart de ces engagements sont explicitement conditionnés à l’arrivée de financements extérieurs qui, pour l’instant, ne viennent qu’au compte‑gouttes. Le financement climatique annuel destiné à l'Afrique s'élève actuellement à environ 30 milliards de dollars, selon la Climate Policy Initiative, à peine un dixième de ce qui est nécessaire (2). Les dix premiers pays bénéficiaires, dont l'Afrique du Sud, l'Égypte, le Nigeria, le Maroc et le Kenya, captent 46 % de l'ensemble des flux de financement climatique, tandis que les 30 nations les moins bien loties n'en reçoivent que 11%. Le continent ne reçoit que 2 % des investissements mondiaux dans les énergies propres. L'Afrique détient 60 % du meilleur potentiel solaire mondial, et pourtant les capitaux continuent de se diriger ailleurs. L’architecture financière internationale reste calibrée pour financer de gros projets dans quelques pays jugés sûrs, plutôt que des milliers de petits projets d’accès à l’énergie dans des pays pauvres. « Combler le déficit de financement climatique de l'Afrique exige bien plus que des engagements ambitieux sur le papier », souligne une analyse politique qui vient d’être publiée par le cabinet de conseil panafricain Harrison Rehoboth Consulting : « cela implique de renforcer les systèmes financiers nationaux, d'améliorer les capacités de préparation des projets, d'élargir les financements concessionnels et de réformer les institutions financières mondiales afin de rendre les capitaux climatiques plus accessibles aux économies vulnérables. » Emmanuel Macron et le président du Kenya William Ruto, à Nairobi, le 12 mai 2026. Photo AFP La France revendique un rôle de « pays moteur » de la finance climat : en 2023, elle a consacré 7,2 milliards d’euros à l’action climatique dans les pays en développement, principalement sous forme de prêts, et affirme avoir déjà dépassé sa « juste part » de l’objectif collectif des 100 milliards de dollars par an. Mais derrière ces chiffres, Oxfam souligne que près de 80% de cette finance climat française sont des prêts, qui alourdissent encore la dette des pays bénéficiaires. À l’approche de la fin de l’objectif des 100 milliards, Paris n’a toujours pas annoncé quel niveau de contribution elle compte garantir après 2025, alors même qu’elle réduit par ailleurs son aide publique au développement, ce qui fait douter de sa volonté de se hisser à la hauteur de ses discours sur la justice climatique. Dans la tournée qu’il vient d’effectuer en Égypte, au Kenya et en Éthiopie, Emmanuel Macron a mis en avant un « partenariat renouvelé » avec l’Afrique, présenté comme très tourné vers l’investissement économique et la refonte de l’architecture financière mondiale, notamment aux côtés du président kényan William Ruto. L’Élysée insiste sur les annonces d’investissements et la « fin de la Françafrique », mais sans engagement chiffré nouveau sur la part française de la finance climat après 2025, ce qui laisse un décalage persistant entre le discours sur la transformation de la finance internationale et les montants réellement promis pour l’adaptation en Afrique. Au-delà du cas français, c’est plus largement la manière dont l’Europe pense encore ses relations économiques avec l’Afrique qui est en cause. Paradoxe : le taux de croissance en Afrique dépasse désormais celui de l'Asie, et 11 des 20 économies les plus dynamiques du monde sont aujourd'hui africaines ! Mais dans les grandes négociations internationales, l'Afrique est souvent au menu, rarement à la table… Alors que la Chine vient d'autoriser l'entrée sur son territoire de l'ensemble des produits africains sans aucun droit de douane, poursuivant la logique de cette « Chinafrique » qu’évoquait Michel Strulocvici sur les humanités (ICI), il serait urgent pour l’Europe de réinventer ses relations avec le continent africain, écrivent trois économistes africains dans une tribune publiée le 23 mai par Les Echos (3). Alors que « l'héritage colonial pèse encore », « mieux connaître la diversité des cultures africaines est une première exigence », écrivent-ils : « Se familiariser avec les modes de pensée traditionnels du Continent est aussi nécessaire car les cadres habituels de gouvernance des multinationales, fondés sur les relations contractuelles, le contrôle et les incitations, se révèlent mal adaptés aux contextes africains. » A lire sur les humanités : "Chine-USA, une sacrée partie de go en Afrique et au-delà", par Michel Strulovici, publié le 25 février 2026. https://www.leshumanites-media.com/post/chine-usa-une-sacr%C3%A9e-partie-de-go-en-afrique-et-au-del%C3%A0 « Une notion comme l'Ujamaa par exemple, originaire d'Afrique orientale, pourrait amener à des modes de gouvernance plus collectifs avec un partage de la valeur plus solidaire », indiquent-ils. « Elle invite surtout à considérer les communautés locales comme des acteurs à part entière des décisions économiques. Le terme Ubuntu, présent dans toutes les langues bantu, (…) conduit à repenser les conditions de travail, non pas seulement pour respecter des règles édictées depuis l'Europe, mais pour respecter les droits fondamentaux des personnes, tels que reconnus localement. On pourrait encore citer le concept d'Omoluàbi, très présent en Afrique de l'Ouest, qui insiste sur la responsabilité de chacun au sein des collectifs et offre des repères précieux pour renforcer la confiance et la transparence. » Ces notions ne suffiront pas à elles seules à enrayer les ravages des catastrophes dites « naturelles » en Afrique. Mais elles peuvent aider à repenser les règles du financement climatique, à condition toutefois que les pays les plus riches respectent enfin les engagements scellés par l’Accord de Paris. Jean-Marc Adolphe NOTES (1). Ce chiffre correspond à l’appel humanitaire 2026 du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU pour le Burkina Faso, Cameroun, Mali, Niger, Nigéria, RCA, RDC et Tchad (lire ICI). (2). Climate Policy Initiative (CPI) est un groupe indépendant de recherche et de conseil spécialisé dans les politiques climatiques et, surtout, dans la finance climat. Basé à San Francisco, avec des bureaux notamment à Rio, New Delhi, Jakarta, Londres, Washington et Le Cap, il est considéré comme l’un des principaux experts mondiaux pour le suivi des flux de financement climatique et la conception de solutions financières « vertes ». (3). Tribune co-signée par Samuel Fosso-Wamba, directeur de la recherche, TBS Education ; Sherwat Elwan Ibrahim, professeur à Onsi Sawiris School of Business (Université Américaine au Caire) ; et Adegboyega Oyedijo est professeur à Hankamer School of Business (Université Baylor). 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Magdah Abu Kassem, 12 ans, n'aura pas la Palme d'or
Sur une plage de la Croisette à la veille du 79e Festival international du film de Cannes, le dimanche 10 mai 2026. Photo John Locher/AP. Une seule planète, mais tant de mondes ! De la Croisette aux faubourgs de Tripoli, des salles climatisées de Cannes aux classes de fortune de Tajoura, où étudie Magdah Abu Kassem, réfugiée soudanaise, ce « tour du jour en 80 mondes » traverse un paysage de crises (Ebola au Congo, la canicule en Inde, les coupures d’électricité à Cuba, les manifestations antigouvernementales en Bolivie), de croyances (le pèlerinage du Hadj à La Mecque, mais aussi le mouvement QAnon aux États-Unis) et de mises en scène du pouvoir, à Saint-Pétersbourg comme à Téhéran. Et on fait halte au Bénin, avec des vendeuses de mangues, et à Curaçao, île autonome des Caraïbes au sein du royaume des Pays‑Bas… Le meilleur du photojournalisme, avec l’agence Associated Press. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : FRANCE Festival de Cannes, 14 mai 2026. Photo Andreea Alexandru/AP Festival de Cannes, 13 mai 2026. Photo John Locher/AP Sous les structures métalliques et les chantiers de la Croisette, un tapis rouge imprimé sur une palissade de chantier suffit à rejouer le mythe cannois. Ici, pas besoin d’invitation ni de badge : il suffit de se placer dans le cadre pour s’offrir, le temps d’une photo, la montée des marches que les officiels réservent à quelques‑uns. Un peu plus loin, la « boutique officielle » propose son propre décor de foule de photographes, vendant en produits dérivés ce que le festival peine à concilier sur le fond : glamour, marketing, débats #MeToo et polémiques politiques. En posant devant ce mur d’objectifs factices, chacun peut se rêver star d’un soir, tandis que Cannes tente, édition après édition, de canaliser critiques et controverses pour ramener l’attention vers les films. RUSSIE Saint-Pétersbourg, 19 mai 2026. Des employés du Musée de la sculpture urbaine nettoient la statue de la tsarine russe Catherine la Grande. Photo Dmitri Lovetsky/AP Sous les jets d’eau, la silhouette de Catherine II se découpe dans la brume, comme une apparition venue d’un autre siècle. À Saint‑Pétersbourg, où la tsarine incarne encore le « siècle d’or » de l’Empire russe, le pouvoir réactive à plein la mythologie impériale pour justifier ses ambitions territoriales et sa guerre en Ukraine. Tandis que des monuments à Catherine sont déboulonnés en Ukraine et ailleurs dans l’ex‑empire, la Russie de Vladimir Poutine restaure statues et symboles, au nom d’une continuité historique qui gomme conquêtes sanglantes et colonisation. Ici, le nettoyage de la pierre ressemble moins à un simple entretien urbain qu’à une tentative de polir, encore une fois, l’image d’un passé présenté comme glorieux et indiscutable. Dmitri Lovetsky, photographe basé à Saint‑Pétersbourg depuis la fin des années 1990, documente la Russie contemporaine, entre héritage soviétique, retour de l’empire et guerre en Ukraine. ÉTATS-UNIS Washington, 17 mai 2026. Micki Larson-Olson, qui a été reconnue coupable d’un délit mineur pour ses actes du 6 janvier 2021, lorsque des partisans du président Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole, touche un écusson QAnon sur sa tenue, lors de « Rededicate 250 », un rassemblement de prière à dominante chrétienne conservatrice organisé en l’honneur du 250e anniversaire des États-Unis, sur le National Mall. Photo Julia Demaree Nikhinson/AP. Sur le plastron, rien n’est laissé au hasard : QAnon, Trump 2024, drapeaux, slogans bibliques et premières lignes de la Constitution composent une véritable icône portative du mouvement « Make America Great Again ». À l’appel du président Trump, le rassemblement « Rededicate 250 » entend « reconsacrer » les États‑Unis à Dieu pour le 250e anniversaire du pays, en fusionnant prière évangélique, patriotisme blanc et récit révisionniste d’une nation supposément fondée comme République chrétienne. La présence mise en avant d’une condamnée du 6 janvier, assumant toujours ses positions complotistes, illustre la manière dont le trumpisme intègre QAnon et les émeutiers du Capitole dans un roman national victimaire, où christianisme, conspiration et revanche politique se confondent. Julia Demaree Nikhinson, photojournaliste américaine basée à Washington, est photographe attitrée de l’agence Associated Press ; elle documente la vie politique des États‑Unis, des campagnes électorales aux mobilisations trumpistes, et expose régulièrement son travail dans des festivals comme Visa pour l’Image. IRAN Téhéran,18 mai 2026. Un groupe de jeunes filles se tient à côté d'un missile « Khaybar-buster » lors d'une cérémonie de mariage collectif réunissant des couples participant à la campagne pro-gouvernementale « Janfada » (« Sacrifice pour l'Iran »). Photo Vahid Salemi/AP. Sous le missile rose bonbon et l’arche de ballons, la campagne « Janfada » mêle romantisme officiel et préparation à la guerre, en invitant de jeunes couples à lier leur mariage à une promesse de sacrifice pour la République islamique. En exhibant un « Khaybar‑buster » – du même type que ceux utilisés contre Israël – au cœur d’une cérémonie présentée comme festive, le pouvoir iranien met en scène une société supposée unie derrière son arsenal, au moment où les tensions régionales et les menaces d’escalade demeurent élevées. La juxtaposition de ces silhouettes blanches, tournées vers l’avenir conjugal, et de l’ogive qui plane au‑dessus d’elles, résume la manière dont le régime cherche à encadrer la jeunesse : en transformant l’intime lui‑même en espace de mobilisation patriotique. Vahid Salemi, photojournaliste iranien et photographe attitré de l’agence Associated Press à Téhéran, couvre depuis des années la vie politique et sociale de la République islamique, des cérémonies officielles aux mouvements de contestation. ARABIE SAOUDITE La Mecque, 21 mai. Des pèlerins musulmans touchent les murs de la Kaaba, l'édifice cubique de la Grande Mosquée, lors du pèlerinage annuel du Hadj. Photo Altaf Qadri/AP. Au pied de la Kaaba, les mains se superposent sur la pierre sombre, chacune cherchant à saisir, ne serait-ce qu’un instant, le contact avec le cœur symbolique du pèlerinage. Cette année encore, plus d’un million et demi de fidèles sont attendus pour le Hadj, organisé sur fond de fortes chaleurs et de dispositifs de contrôle toujours plus sophistiqués pour encadrer les foules et filtrer l’accès à La Mecque. Altaf Qadri, photojournaliste basé en Asie du Sud, suit depuis des années les grands rassemblements religieux, les conflits et les crises sociales, en cherchant à capter la dimension intime derrière les foules. CONGO Congo, 19 mai 2026. Des femmes portant des masques de protection attendent dans le couloir d'un hôpital à Bunia. Photo Dirole Lotsima Dieudonné/AP. À Bunia, au cœur d’une province d’Ituri déjà ravagée par des années de violences et de déplacements, les autorités congolaises et l’OMS tentent de contenir une nouvelle flambée d’Ebola, liée au rare virus Bundibugyo, qui a déjà fait des dizaines de morts et des centaines de cas suspectés. Ici, l’hôpital devient à la fois refuge et lieu d’angoisse : on y vient chercher des soins, mais on y craint aussi la contamination, dans un système de santé fragilisé par le conflit, la pauvreté et le manque chronique de moyens. (Reportage complet ICI) Dirole Lotsima Dieudonné, journaliste et photographe congolais, documente les conflits, les crises sanitaires et la vie quotidienne dans l’est de la République démocratique du Congo, au plus près des populations déplacées. CUBA La Havane, 19 mai 2026. Une femme vêtue d'un pantalon orné du drapeau américain passe devant un bâtiment abritant une installation artistique consacrée à la révolution cubaine, sur laquelle figurent des photos de l'ancien président cubain Raúl Castro et de l'ancien président vénézuélien Nicolás Maduro. Photo Ramon Espinosa/AP. La Havane, 14 mai 2026. Des personnes s'éclairent à la lumière de leurs téléphones tout en jouant aux dominos, tandis que brûle un feu allumé par des habitants protestant contre les coupures de courant prolongées. Photo Ramon Espinosa/AP. Dans la première photo, la scène résume à elle seule le paradoxe cubain actuel : alors que l’île traverse sa pire crise énergétique depuis les années 1990, conséquence directe du blocage quasi total des livraisons de carburant sous sanctions américaines renforcées, les symboles de la révolution continuent d’occuper l’espace public. L’alliance historique avec le Venezuela de Nicolás Maduro, longtemps vitale pour l’approvisionnement en pétrole, est aujourd’hui prise pour cible par Washington, qui a durci sa pression économique sur les deux pays, accentuant pénuries, coupures d’électricité et colère sociale. Dans ce contexte de nouvelles inculpations américaines visant Raúl Castro et d’un discours de « changement de régime », le pantalon aux couleurs des États‑Unis qui traverse le décor révolutionnaire dit quelque chose de la fatigue, des désillusions et des contradictions d’une population coincée entre embargo, propagande et survie quotidienne. Et dans les rues de La Havane plongées dans le noir, la table de dominos devient une île de lumière improvisée, alimentée par les écrans de téléphones portables. À quelques mètres, les feux allumés pour bloquer la circulation disent la colère contre des coupures d’électricité qui laissent certains quartiers sans courant jusqu’à vingt heures par jour, au plus fort d’une crise énergétique historique. Ramon Espinosa, photographe basé à La Havane pour Associated Press, suit depuis des années les crises politiques et sociales de l’île et de la Caraïbe, avec une attention particulière aux scènes de la vie quotidienne. BOLIVIE El Alto, 16 mai 2026. Des manifestants antigouvernementaux, debout dans un champ, se découpent sur les nuages de gaz lacrymogène lancés par la police. Photo Juan Karita/AP. À El Alto, au-dessus de La Paz, les mobilisations contre la flambée des prix, la pénurie de carburant et la crise économique se sont transformées en mouvement national, avec blocages de routes, coupures d’approvisionnement et appels à la démission du président Rodrigo Paz. Dans ce paysage de pampa, ces manifestants dispersés semblent à la fois minuscules et tenaces, rappelant que les soulèvements boliviens naissent souvent ici, dans ces hauteurs populaires qui surplombent la capitale et peuvent, en quelques jours, l’assiéger. Juan Karita est un photojournaliste bolivien, membre de l’agence Associated Press et basé à La Paz, où il couvre depuis de nombreuses années l’actualité politique, sociale et culturelle de la Bolivie et de la région andine. CURAÇAO Curaçao, 16 mai 2026. Un homme est assis devant une épicerie dans le quartier de Fuik à Seru Grandi. Photo Matias Delacroix/AP. Île autonome des Caraïbes au sein du royaume des Pays‑Bas, Curaçao dépend étroitement des décisions prises à La Haye, qu’il s’agisse de finances publiques, de normes sociales ou de politique migratoire. Derrière les couleurs éclatantes et le slogan « Born in Curaçao », l’île vit une reprise touristique robuste, mais qui laisse une partie de la population sur le bord du trottoir. La croissance, tirée par les hôtels, les résidences secondaires et les investissements étrangers, coexiste avec une pauvreté et des inégalités en hausse, dans une île où près d’un tiers des ménages peine à couvrir ses besoins de base. Entre caisses de bière, affiches publicitaires et promesse de modernité, cette pause devant l’épicerie dit le décalage entre le récit d’une île « ouverte sur le monde » et la réalité d’une économie où beaucoup restent cantonnés à la survie informelle. Matias Delacroix, photojournaliste chilien basé au Panama, suit les mutations sociales et politiques de l’Amérique latine et de la Caraïbe, entre scènes de rue et moments de crise. INDE Lucknow, 20 mai 2026. Un homme dort sur le seuil de sa maison tandis que des chiens errants se prélassent à l'ombre dans la rue, par une chaude après-midi. Photo Rajesh Kumar Singh/AP. À Lucknow et dans tout l’Uttar Pradesh, les températures dépassent régulièrement les 43 °C, avec des nuits qui restent au‑dessus de 27 °C, plaçant des millions de personnes en situation de stress thermique permanent. Les vagues de chaleur, plus longues et plus intenses, frappent d’abord les travailleurs précaires et les habitants des quartiers populaires, qui n’ont guère d’autre choix que de transformer les seuils, les trottoirs et les cages d’escalier en abris improvisés. Tandis que les autorités indiennes multiplient alertes météo et plans d’adaptation, ces corps allongés à même le sol disent ce que signifie vivre au quotidien avec un climat qui bascule. (Reportage complet ICI) Rajesh Kumar Singh, photographe et cinéaste basé en Inde du Nord, documente depuis des années pour l’agence Associated Press les effets sociaux des crises climatiques, économiques et sanitaires sur la vie quotidienne. BÉNIN Bohicon, au nord du Bénin,16 mai 2026. Des femmes vendent des mangues au bord d'une route. Photo Sunday Alamba/AP. Sous l’arbre, les bassines de mangues alignées au bord de la route racontent une économie largement invisible dans les statistiques : celle des marchés informels, tenus en grande partie par des femmes, qui assurent l’écoulement de la production locale et complètent des revenus agricoles fragiles. Dans la région de Bohicon, comme dans une bonne partie du Bénin, les variations climatiques — alternance de sécheresses et de pluies violentes — pèsent sur les récoltes, rendant plus incertaine encore cette petite activité de bord de route, soumise aux caprices du temps, des prix et des contrôles. La scène semble paisible, mais elle condense les enjeux d’un pays où plus de la moitié des emplois restent informels, et où la moindre rupture d’approvisionnement, la moindre hausse des carburants, se répercute immédiatement sur ces vendeuses de fruits qui tiennent, en réalité, un morceau clé de la sécurité alimentaire quotidienne. Sunday Alamba, photojournaliste basé à Lagos pour l’agence Associated Press depuis le début des années 2000, documente les transformations sociales et politiques en Afrique de l’Ouest, des rues de Lagos aux campagnes béninoises. SOUDAN / LIBYE Tajoura, 18 mai 2026. Magdah Abu Kassem, une élève soudanaise de 12 ans qui a quitté le Soudan avec sa famille pendant la guerre civile, pose avec son cahier devant sa salle de classe dans une école pour enfants réfugiés, à Tajoura, à l'est de Tripoli. Photo Yousef Murad/AP. Le cahier levé devant le visage, Magdah semble vouloir prouver qu’elle est encore élève, même si la « classe » n’est plus qu’une structure de fortune plantée dans le sable de Tajoura. Comme des centaines de milliers d’autres enfants soudanais réfugiés en Libye depuis le début de la guerre, elle essaie de rattraper une scolarité brisée par les bombardements, l’exil et les traversées de frontières, dans un pays lui‑même fragmenté et instable. Les organisations humanitaires rappellent que plus de huit millions d’enfants soudanais sont privés d’école, et que l’accès à l’éducation dans les camps et les quartiers informels reste fragile, dépendant de financements incertains et de la tolérance fluctuante des autorités locales. Yousef Murad, photojournaliste libyen collaborant avec l’agence Associated Press, couvre les recompositions politiques et les crises sociales de la Libye post‑2011, des lignes de front aux marges où s’installent réfugiés et déplacés. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Poutine, la bérézina qui vient
Photo Mikhail Metzel De Pékin à Kherson, des raffineries en flammes aux fissures dans la propagande du Kremlin, Vladimir Poutine accumule les revers. Tandis que Xi Jinping ménage surtout ses propres intérêts, l’Ukraine frappe désormais au cœur du territoire russe et la lassitude gagne jusque dans les rangs du pouvoir et de la société. Alliés qui prennent leurs distances, recrutement forcé déguisé, économie sous tension : derrière les postures martiales et les menaces nucléaires recyclées, le régime russe donne de plus en plus l’image d’une puissance en fin de règne. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Lui aussi a eu droit à son tapis rouge : c’est bon pour l’image, coco. Quelques jours après la petite excursion chinoise de Trump, le tsar du Kremlin s’en est allé à son tour papoter avec Xi Jinping. Pour Trump et la délégation américaine XXL, le banquet fut copieux et complaisamment divulgué : saumon mijoté à la sauce moutarde, côtes de bœuf croustillantes, canard laqué pékinois, légumes de saison braisés, porc sauté et… homard à la soupe de tomates. Pour Poutine, on ne sait pas. Si homard il y eut (ou peut-être simple surimi ?), il est possible qu’il ait été accompagné d’une soupe à la grimace. En tout cas, Poutine est reparti bredouille de Pékin : l’achèvement du projet de gazoduc « Power of Siberia », censé offrir à Moscou un débouché massif vers la Chine pour compenser le marché européen, est resté dans les cartons. Sur la guerre en Ukraine, Xi est d’une prudence toute confucéene : ni condamnation, ni soutien trop manifeste. Dans le nouveau désordre mondial où les « grandes puissances » se tiennent par la barbichette, les « allés » sont aussi des concurrents. La Chine « n'a tout simplement pas besoin que la guerre en Ukraine prenne fin », estime Jiangli Yang, un politologue chinois affilié à l'Université Harvard : « La guerre en Ukraine — ainsi que les sanctions occidentales imposées à la Russie — permettent à la Chine d'acheter du pétrole et du gaz à moindre coût à la Russie. (…) D'un autre côté, la Chine souhaite également participer à la reconstruction d'après-guerre, tant en Ukraine qu'en Russie. Ainsi, en fin de compte, Xi Jinping se moque bien de savoir si la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine prendra fin, ni quand. » (1) Dans un grand numéro de langue de bois, les deux dirigeants ont signé une déclaration commune longue comme un jour sans pain, qui appelle à un « renforcement du partenariat stratégique global » et qui, sans rire, met en garde contre un retour à « la loi de la jungle » dans les affaires internationales. Ce serait là, pour certains commentateurs, « une critique à peine voilée à l'égard de Washington ». On peut aussi penser que Poutine en prend pour son grade, à l’insu de son plein gré… Avant de prendre l’avion pour Pékin, le tsar du Kremlin avait donné le feu vert à un grand ramdam d’exercices nucléaires russes : missiles tactiques en “alerte renforcée”, déclarations sur la préparation à répondre à une attaque occidentale, images de véhicules lance‑missiles tournant en boucle sur les chaînes d’information. Officiellement, il s’agit de “dissuasion”. Les exercices nucléaires sont devenus la bande‑annonce récurrente du régime : à chaque moment de faiblesse diplomatique ou militaire, un nouveau teaser atomique, un nouveau clip de missiles qui roulent, un nouveau communiqué sur la “préparation totale” des forces stratégiques. On commence à s’habituer. Sans tambour ni trompette, les forces ukrainiennes ont pour leur part frappé un grand coup. Ce mercredi 20 mai, à Henicheska Hirka, dans la partie occupée de la région de Kherson, une escouade de drones a frappé le quartier général du FSB russe, détruisant un immeuble de plusieurs étages ainsi qu'un système de défense antiaérienne Pantsir-S1, utilisé pour protéger des objectifs ponctuels jugés sensibles (postes de commandement, dépôts, bases), dont le coût est estimé entre 15 et 20 millions de dollars. Une centaine de soldats russes auraient été tués ou blessés lors de l'opération. La guerre rentre en Russie Le 20 avril dernier, dans "Poutine, à l’usure" (ICI), outre les difficultés économiques qui commencent à sérieusement fissurer l’Empire, nous évoquions déjà l’intensification des frappes ukrainiennes sur les infrastructures énergétiques russes. Celles-ci n’ont pas cessé. Depuis le 20 avril, la raffinerie de Touapsé, sur la mer Noire, a vu brûler vingt‑quatre réservoirs de fioul, tandis que celle de Iaroslavl, au nord‑est de Moscou, a été touchée en plein cœur de ses installations de distillation. À plus de 1 000 kilomètres de l’Ukraine, les terminaux de Novorossiïsk et de Primorsk, pivots des exportations russes sur la mer Noire et en Baltique, ont découvert à leur tour que le « loin du front » n’a plus guère de sens. Et hier encore, le 21 mai, dans la région de Samara, une nouvelle attaque a paralysé la raffinerie de Syzran, déjà visée par le passé. Les mêmes sites peuvent donc être frappés, réparés, puis frappés de nouveau. Il y a visiblement, dans la défense russe, plus d’un trou dans la raquette. Sur les frappes elles‑mêmes, le réflexe du pouvoir reste le même : annoncer un nombre élevé de drones « interceptés », minimiser les dégâts (« incendies maîtrisés », « pas d’impact sur l’approvisionnement »), et insister sur la « barbarie » ukrainienne soutenue par l’OTAN. Sur le terrain intérieur, le gouvernement présente les interdictions d’exportation et le rationnement comme des mesures « patriotiques » pour protéger le consommateur russe, en effaçant autant que possible le lien entre difficultés à la pompe et frappes ukrainiennes. Les médias à la botte du Kremlin insistent sur les « réparations rapides », le déploiement d’unités mobiles de raffinage et la « mobilisation des travailleurs » dans le secteur énergétique, transformant les attaques en récit d’endurance et d’ingéniosité nationales. Dans le même mouvement, les autorités interdisent la diffusion d’images trop parlantes : vidéos d’incendies géants, vues aériennes de réservoirs éventrés, files d’attente interminables aux stations‑service. Dès qu’elles circulent sur Telegram ou sur des chaînes régionales, elles sont soit effacées, soit dénoncées comme « fake » ou « propagande ennemie ». La guerre doit rester un bruit de fond abstrait : des communiqués sur des drones abattus, quelques clichés de techniciens héroïques et de pipelines rapiécés, mais surtout pas ce qui ferait comprendre au pays que la ligne de front passe désormais par ses raffineries, ses ports et ses pompes à essence. Ce qui filtre malgré tout, ce sont les vidéos de pénuries et de longues files d’attente diffusées sur les réseaux sociaux des régions périphériques, qui contredisent le récit d’une Russie totalement protégée et laissent affleurer un mécontentement régional, encore très fragmenté, éclaté en petites colères locales qui ne se coordonnent pas, ne se structurent pas en mouvement national et restent le plus souvent confinées à quelques fils Telegram ou conversations de station‑service. Trois visages de la lassitude Dans sa dernière chronique sur Facebook (ICI), André Markowicz évoque « plusieurs vidéos (…) retransmises par les chaines youtube ukrainiennes [où] les gens s’en prennent directement à Poutine – sans le nommer (jamais... ce qui dit le niveau de terreur quotidienne intégrée dans l’inconscient), mais en l’appelant simplement « Il ». A partir de ce même genre de vidéos, mais aussi de témoignages glanés sur VKontakte (VK), Odnoklassniki et Telegram, un journaliste russe en exil, ami des humanités, dresse trois portraits de la lassitude ambiante, a partir de figures-types auxquelles nous avons donné un prénom fictif. Nina, mère de soldat Nina vit dans une petite ville de Russie centrale. Sa guerre à elle se joue dans les files d’attente et sur Telegram : lettres au parquet militaire, formulaires sans réponse, groupes de mères où l’on échange noms, mensonges officiels et photos de cercueils. Elle n’a jamais fait de politique, mais elle ne croit plus à rien de ce qu’on lui dit depuis que son fils est parti « pour quelques mois » et qu’il n’est jamais revenu en permission. Sergueï, mobilisé quinqua Sergueï a un peu plus de cinquante ans. Ancien chauffeur d’une région pauvre, il a signé un contrat avec l’armée pour payer ses dettes, attiré par une solde qu’il n’a jamais vue de sa vie et par la promesse que « ce sera rapide ». Il se retrouve dans une tranchée, mal équipé, entouré d’hommes trop jeunes ou trop vieux. Pour sa famille, la guerre est devenue un pari : soit la prime et le crédit remboursé, soit un père estropié – ou une notification de décès. Irina, travailleuse précaire Irina a 35 ans et enchaîne les petits boulots dans une ville moyenne : caisse, rayon, ménage. Avant la guerre, elle vivait déjà à la limite de la précarité ; depuis, tout coûte un peu plus cher, tout fonctionne un peu moins bien. Elle ne voit pas le front, seulement le prix du litre d’essence, les rayons vides certains jours, les collègues qui partent « sous contrat » parce que l’armée paye mieux que le supermarché. Une fatigue muette qui a pour seule forme d’opposition le fait de baisser le son quand Poutine parle à la télé. Pour le député communiste Renat Souleïmanov, « une fin des combats aussi rapide que possible est nécessaire » Une contestation au sein même de la Douma Il y a un mois, nous avions évoqué Victoria Bonya, cette influenceuse bling-bling qui avait fait grand bruit dans le landernau russe avec une vidéo sur Instagram qui exprimait une certaine exaspération face à la « réalité du pays » sans aller jusqu’à incriminer directement Poutine ni davantage faire allusion à la guerre en Ukraine (ICI). Aujourd’hui, c’est au sein même de la Douma qu’une voix a osé s’élever. Le 20 mai dernier, Renat Souleïmanov a souhaité « une fin des combats aussi rapide que possible est nécessaire » : « Officiellement, 40% du budget fédéral est consacré à la défense et à la sécurité. De quel développement, de quels investissements ou placements peut-on encore parler dans ces conditions ? » En 2022, ce même député demandait la capitulation de l’Ukraine. Mais là, face une “opération spéciale” qui dépasse désormais en durée la « Grande Guerre Patriotique » et qui coûte bonbon, fini de bomber le torse ! Certes, ce Renat Souleïmanov ne fait pas partie de Russie Unie, l’écurie présidentielle. Il est l’un des 57 députés du Parti communiste de la Fédération de Russie à la Douma d’État, sur un total de 450 sièges. Mais quand même : ce petit symptôme parlementaire est un signe intéressant de fissure dans le consensus affiché par le Kremlin. Parmi les grandes figures tonitruantes de la propagande belliciste, on note par ailleurs une certaine « baisse de volume ». Même en Russie, plus grand monde ne prête attention aux éructations de l’ancien président Dmitri Medvedev qui, en février dernier, menaçait de frapper Paris au motif que la France serait en train de livrer en secret l’arme nucléaire à l’Ukraine. Vladimir Soloviev, l’aboyeur en chef de la première chaîne de télévision, qualifiait le mois dernier Giorgia Meloni de « bête sauvage » ou encore d' »idiote certifiée », et Emmanuel Macron de « crétin » et de « nazi ». Mais là, il a du mal à tenir le rythme. Fatigué, le Soloviev ? Quant à l’idéologue frappadingue Alexandre Douguine, même s’il continue de plaider pour une « accélération » et une radicalisation de l’affrontement civilisationnel, il se fait beaucoup plus discret. Dans l’une de ses dernières interventions sur Radio Sputnik, il a expliqué que les pays engagés sur la voie de la « multipolarité » comme la Chine, l’Iran et naturellement la Russie, devaient accepter de payer « un prix très élevé ». Mais il n’est pas certain que les chaumières russes soient sensibles à l’argument de la « multipolarité » version Douguine… Le proche étranger se dérobe Quand ça ne va pas très bien soi, on peut être tenté d’aller chercher du réconfort auprès d’amis ou chez des voisins. On a vu qu’avec « l’ami » Xi Jinping, ça avait été moyen-moyen. Quant au voisinage… Cette semaine, les autorités du Kirghizistan ont ordonné la suspension simultanée des activités de 50 sociétés de commerce de gros, de transport et de logistique, jugées à “haut risque de sanctions” pour contournement probable des mesures occidentales contre la Russie. Le Kirghizistan est pourtant un allié traditionnel de Moscou, avec une base aérienne russe à Kant depuis 2003 et un système de défense antiaérienne conjoint décidé en 2023. En novembre dernier, Poutine et le président Sadyr Japarov avaient même signé une déclaration sur « l’approfondissement des relations d’alliance et de partenariat stratégique ». Mais aujourd’hui, cet « allié » craint d’être à son tour entraîné dans l’usure économique et diplomatique de la guerre. Après le Kazakhstan, qui a publiquement refusé de reconnaître les “républiques” séparatistes du Donbass, et l’Arménie, déçue par l’inaction russe face à l’offensive azerbaïdjanaise de 2023, qui remet publiquement en cause la fiabilité de Moscou comme garant de sécurité, quelle sera la prochaine défection dans la sphère poutinienne ? Prospectus destinés au recrutement de combattants africains en mai 2024. Capture d'écran du site des Renseignements militaires ukrainiens. Même en Afrique, ça commence à ruer dans les brancards. Entre avril 2023 et mai 2024, la Russie aurait recruté plus de 1 500 ressortissants étrangers, principalement en Asie du Sud et de l’Est, mais aussi dans certains pays africains. En juillet 2025, Poutine a signé un décret élargissant la possibilité pour les étrangers de servir dans l’armée russe. En avril dernier, un rapport publié par la Fédération Internationale des Droits de l'Homme, Truth Hounds et le Kazakhstan International Bureau for Human Rights, intitulé « Combattants, mercenaires ou victimes de la traite des êtres humains ? L’exploitation des combattants étrangers par la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine » (PDF ci-dessous en anglais, 112 pages), estime qu’« au moins 27 000 ressortissant·es étranger·es issu·es de plus de 130 pays » ont été recrutés par la Russie depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, et précise que ce chiffre est en hausse constante. Les auteurs soulignent qu’il s’agit d’une stratégie « délibérée et institutionnalisée » de recrutement, qui dépasse largement le cadre de quelques volontaires isolés. Ci-dessous, une enquête de la BBC (27 janvier 2026) sur l'une des opérations militaires les plus secrètes de la Russie : le recrutement de ressortissants étrangers comme soldats de première ligne pour son invasion de l'Ukraine. Ce documentaire révélateur de BBCEye suit la journaliste Nawal Al-Maghafi alors qu'elle lève le voile sur les réseaux de recrutement qui ciblent les jeunes hommes issus de pays pauvres et déchirés par la guerre, comme la Syrie et le Yémen. Attirés par des promesses de prospérité et de citoyenneté, ils sont entraînés dans un conflit brutal dont beaucoup ne reviendront jamais. En mars dernier, le Premier ministre kényan, Musalia Mudavadi, a demandé à la Russie de cesser d’enrôler des ressortissants de son pays, et Nairobi a lancé une enquête sur les réseaux de recrutement. Deux responsables d’une agence nommée Global Face Human Resources ont d’ores et déjà été inculpés pour des recrutements « à des fins d’exploitation par le biais de la tromperie ». Dans un article paru en février dernier (ICI), Fredrick Odhiambo Ojiro, membre de l’organisation panafricaine de défense des droits humains Vocal Africa, pointait le rôle de l’Église orthodoxe russe dans ces recrutements. Cette même ONG à 500 le nombre de Kényans envoyés combattre en Ukraine. « Les familles déplorent que leurs « fils » aient été « attirés, trompés et abandonnés dans une guerre étrangère », après avoir été « recrutés dans des circonstances obscures et abusives » », écrivait Le Monde dans un reportage publié le 25 avril dernier. L’Afrique du Sud, pourtant « alliée » de la Russie au sein des BRICS, commence aussi commence elle aussi à faire sentir son malaise. Duduzile Zuma‑Sambudla, fille de l’ancien président Jacob Zuma, cristallise ce malaise : connue pour avoir relayé la propagande du Kremlin et lancé le hashtag #IStandWithRussia en février 2022, elle est désormais visée par une enquête pour l’enrôlement de dix‑sept jeunes Sud‑Africains, partis sous couvert d’une formation de gardes du corps et retrouvés coincés sur le front du Donbass. Condamnant « l’exploitation de jeunes vulnérables par des entités militaires étrangères », la présidence sud‑africaine a annoncé traquer activement ces réseaux de recrutement, dans un pays où six jeunes sur dix sont au chômage. Le président Cyril Ramaphosa a lui‑même interpellé Vladimir Poutine sur le sort de ces hommes lors d’un entretien téléphonique. L’affaire, très médiatisée, a contraint Duduzile Zuma‑Sambudla à démissionner de son mandat de députée fin novembre 2025, et à se taire depuis sur “sa” guerre d’Ukraine. Un panneau d'affichage à Saint-Pétersbourg, en Russie, faisant la promotion d'un contrat au sein des forces de drones russes. On peut y lire : « Les nouveaux. Les irremplaçables. Les troupes russes sans pilote. » Photo Getty Images Les “nouveaux indispensables” A l’intérieur de ses frontières, s’il ne semble pas disposé à décréter une mobilisation générale qui pourrait facile se retourner contre lui, Poutine continue néanmoins de chercher à enrôler à tour de bras. Après les taulards confiés à feu Evguenyi Prigojine, c’est au tout des étudiants que le Kremlin cherche à mobiliser comme opérateurs et ingénieurs de drones. L’Université fédérale d’Extrême‑Orient à Vladivostok, l’Université d’État de génie civil de Moscou et l’Université d’État russe d’hydrométéorologie à Saint‑Pétersbourg, et d’autres écoles d’ingéieurs, sont dans le collimateur. Pour que l’offre soit alléchante, le Kremlin met le paquet : un salaire annoncé autour de 5,5 millions de roubles la première année (environ 68 000 dollars), prime unique de 2,5 millions de roubles après formation, allocation mensuelle de 240 000 roubles, plus une prime supplémentaire versée par l’université. Sur le papier, il s’agit d’un service high‑tech, loin des tranchées ; dans la pratique, préviennent juristes et ONG, rien ne garantit à ces étudiants qu’ils ne glisseront pas vers l’infanterie et des contrats sans fin, signés à l’ombre des amphis. Des premiers témoignages d’étudiants font état de pressions croissantes, notamment des menaces d’exclusion universitaire en cas de refus des contrats proposés. Malgré cela, le bataillon de « nouveaux indispensables » (comme les qualifie une campagne publicitaire du Kremlin) semble peiner à garnir ses rangs. Kirill, de l’icône à la sanction Dernier déboire en date pour Poutine : l’Église orthodoxe russe va enfin être ajoutée à la liste des sanctions européennes. On s’est désolé, ici même, que ce ne fut pas déjà le cas, notamment eu égard à sa complicité active dans les déportations d’enfants ukrainiens. Mais il y avait un os et cet os s’appelait Orbán. En 2022 et encore en 2025, le Premier ministre hongrois avait bloqué l’inscription du patriarche Kirill sur la liste noire européenne, au nom de la « liberté religieuse », obligeant Bruxelles à retirer son nom pour sauver les paquets de sanctions sur le pétrole ou d’autres mesures clés. Depuis la formation d’un nouveau gouvernement à Budapest, ce verrou saute : les autorités hongroises signalent qu’elles sont prêtes à laisser l’UE sanctionner le Kirill, ainsi qu’une poignée d’autres personnalités russes jusque‑là protégées par Orbán. À force de vouloir user l’Ukraine, Poutine a fini par user sa propre armée, son économie, ses alliés et même ses saints protecteurs. La bérézina qui vient n’est peut‑être pas celle qu’il avait imaginée. Un vainqueur sans victoire possible « La guerre est déjà perdue pour la Russie », écrivait Galia Ackerman sur Desk Russie après les commémorations du Jour de la Victoire, qu’elle a qualifié de « défilé de la Défaite ». Le problème, c’est que Poutine s’est acculé dans une position où il ne peut pas perdre. Pour tenter de sauver la face, il dit dire qu’il a quand même gagné. D’après l’agence de presse Bloomberg, qui évoque une nervosité croissante au sein de l'élite russe, certains hauts responsables du Kremlin estiment désormais que la guerre est dans une impasse sans issue claire. Et Poutine souhaiterait mettre fin à la guerre en Ukraine avant la fin de l'année 2026, mais en posant ses propres conditions : un contrôle total sur la région ukrainienne du Donbass et un accord de sécurité plus large avec l'Europe qui reconnaîtrait de facto les gains territoriaux de la Russie. Dans une guerre, il est assez rare que ce soit le vaincu qui pose ses conditions. Autour de Poutine, mort de trouille à l’idée de le contrarier, personne n’ose lui dire : “Sire, même pas en rêve.” Il est clair que la donne a changé à partir du moment où l’Ukraine, cessant d’être sur la seule défensive pour contenir l’avancée russe, a commencé à frapper des cibles stratégiques en Russie. Il faut se souvenir que dès 2022, les États‑Unis et plusieurs pays européens ont lié la livraison d’armes à une condition politique : ne pas utiliser ces systèmes pour frapper la Russie sur son territoire, afin d’éviter tout prétexte à une extension du conflit. L’Ukraine a ainsi été maintenue dans un rôle de victime défensive pour contenir la peur d’une escalade ouverte avec Moscou. La montée en puissance des capacités ukrainiennes (drones à longue portée, missiles de fabrication locale) a permis à Kyiv de frapper la Russie sans impliquer directement des armements occidentaux. Mais la « prudence » occidentale n’a-t-elle pas permis, in fine, que s’éternise une agression russe qui aurait peut-être pu être stoppée bien plus tôt. Jean-Marc Adolphe (1). Cité le 21 mai 2026 sur le site de The Kyiv Independant par Karol Łuczka, journaliste indépendant spécialisé sur l’Ukraine et la Russie, qui travaille également en tant que responsable de la défense de l’Europe de l’Est à l’Institut international de presse (IPI) basé à Vienne. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Rassemblement national : le jeu des 4 familles
Dans un meeting du Rassemblement national en mai 2024, avant les élections européennes. Photo Lewis Joly/ AP Le Rassemblement national n’est plus seulement le parti d’une France « en colère », mais celui de plusieurs France sociales et culturelles qui convergent vers la même offre politique. À partir de la dernière enquête de la Fondation Jean‑Jaurès, Michel Strulovici décortique les quatre grandes « familles » de son électorat – des libéraux identitaires aux déclassés de la « France oubliée », en passant par la « France glissante » et la droite radicale opportuniste – pour montrer comment le RN s’est installé au cœur du jeu politique tout en demeurant traversé de contradictions profondes. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : « Il faut oser regarder en face ce que l’on hait. » François Mauriac, Le Nœud de vipères (1932). Connaître son adversaire est une condition pour le combattre efficacement. Comme l’écrivait Sun Tzu dans L’Art de la guerre : « Si tu connais l’ennemi et que tu te connais toi-même, tu ne craindras pas le résultat de cent batailles. Si tu te connais toi-même mais ne connais pas l’ennemi, pour chaque victoire tu subiras une défaite. Si tu ne connais ni l’ennemi ni toi-même, tu seras défait à chaque bataille. » C’est à cette lumière qu’il faut lire l’étude publiée le 15 mai 2026 par la Fondation Jean‑Jaurès, réalisée avec Ipsos, le Cevipof et Le Monde. Cette nouvelle plongée dans les « Fractures françaises » (1) dresse un tableau précis, et inquiétant, de la progression électorale du Rassemblement national – surtout de la transformation profonde de son électorat. C’est le constat majeur dressé par Antoine Bristielle, professeur en sciences politiques, spécialiste de l’opinion publique et directeur de l’Observatoire de l’opinion à la Fondation Jean-Jaurès. Longtemps cantonné à un rôle de parti protestataire, le Front national de Jean‑Marie Le Pen restait isolé par un puissant rejet moral et politique – le fameux “plafond de verre”. Le RN de Marine Le Pen et Jordan Bardella apparaît aujourd’hui comme une force politique centrale. 45% des Français déclarent désormais qu’ils pourraient voter pour ce parti lors d’une prochaine échéance électorale. Ce chiffre ne garantit pas un vote effectif, mais il signale une évolution décisive : le RN devient ainsi, pour près d’un Français sur deux, une option envisageable. Les chiffres de proximité partisane confirment cette installation au cœur du paysage : 22% des Français se disent proches du RN, contre seulement 8% pour le Parti socialiste ou La France insoumise, 6% pour Renaissance et Les Républicains, et 5% pour les écologistes. En six ans, le RN a gagné huit points de proximité partisane, tandis que la plupart des autres grandes formations politiques ont reculé. L’étude montre également que la droitisation de l’opinion française accompagne cette progression. Sur une échelle politique allant de 0 à 10, où 0 correspond à « très à gauche » et 10 à « très à droite », 41 % des Français se situent désormais à droite, contre 28 % à gauche. Si cette enquête vient confirmer, sans surprise, l’ampleur de la progression électorale du RN, elle révèle surtout la transformation profonde de son électorat. Pendant longtemps, le vote d’extrême droite était associé à certaines catégories populaires précarisées, aux territoires désindustrialisés ou à des segments spécifiques des classes moyennes. Aujourd’hui, le RN attire à la fois des ouvriers, des employés, des retraités, des cadres conservateurs, des entrepreneurs, des électeurs peu politisés et des militants idéologiques très structurés. L’étude de la Fondation Jean Jaurès identifie quatre grandes « familles » qui reflètent aujourd’hui la diversité sociologique d’un électorat composite. Les « libéraux identitaires » Une première « famille », qui représente 34 % de l’électorat actuel et potentiel du RN, constitue le noyau idéologique le plus stable et le plus ancien du vote lepéniste. Ces « libéraux identitaires », selon les termes de la Fondation Jean Jaurès, se caractérisent « d’abord par leur âge élevé : 53% ont plus de 60 ans, soit 4 points de plus que la moyenne des quatre groupes, et 29% ont plus de 70 ans. Il s’agit du groupe le plus âgé de l’ensemble de l’électorat potentiel RN » ce qui explique en partie la progression du RN parmi les seniors. Entre 2022 et 2024, la part des électeurs de plus de 60 ans votant RN lors des législatives est passée de 12 % à 26 %, et les « jeunes retraités », notamment les 65-74 ans, constituent aujourd’hui un segment particulièrement dynamique du vote en faveur des nationaux-populistes. Ces électeurs placent au centre de leurs préoccupations l’immigration, l’identité nationale, l’islam ou encore la sécurité. Ils défendent également des positions économiques favorables à la réduction des dépenses publiques, à la valorisation du travail et à l’autorité. Cette catégorie correspond souvent à des électeurs issus des anciennes droites classiques, notamment des Républicains, qui considèrent aujourd’hui que le RN représente mieux leurs attentes sur les sujets identitaires. L’étude insiste sur le fait qu’ils votent RN par adhésion idéologique, et non par simple colère protestataire. On retrouve dans cette famille des retraités aisés, des indépendants, des professions libérales, mais aussi une partie des cadres supérieurs conservateurs. Pendant longtemps, ces catégories aisées conservaient une distance prudente avec l’extrême droite, considérée comme trop radicale ou économiquement instable. Aujourd’hui, cette barrière s’efface progressivement. Le récent déjeuner « courtois » de Jordan Bardella avec le bureau exécutif du MEDEF - une première à ce niveau de représentation pour le RN - en est tout à la fois le signe et l'accélérateur. La « France oubliée » Seconde famille identifiée par la Fondation Jean Jaurès, la « France oubliée » représente 21 % de l’électorat RN. Il s’agit du bloc populaire historiquement associé au vote d’extrême droite. Principalement composé d’ouvriers, d’employés, de personnes vivant dans des territoires périurbains ou ruraux, souvent confrontés à des difficultés économiques et à un fort sentiment d’abandon, « ce groupe présente une structure démographique intermédiaire entre actifs et retraités. 48% de ses membres ont plus de 60 ans, mais 45% ont entre 35 et 60 ans. (…) Il se distingue également par une légère surreprésentation féminine : 55% de femmes contre 51% en moyenne. » Ces électeurs ne sont pas particulièrement attachés au libéralisme économique ; beaucoup défendent au contraire des formes de protection sociale fortes et souhaitent davantage d’intervention publique. Mais ils partagent avec les autres familles de l’électorat RN une même inquiétude identitaire et une même défiance envers les élites politiques. Le déclassement est ici central : depuis des décennies, ces catégories populaires ont le sentiment d’avoir perdu leur place dans la société française et de ne plus être représentés par les partis traditionnels, notamment par une gauche qui fut longtemps leur porte‑voix. Le RN apparaît alors comme le seul parti qui « parle pour eux » et leur offre une forme de réhabilitation sociale. Dans cette famille, les préoccupations économiques restent essentielles : pouvoir d’achat, accès aux services publics, coût de la vie, précarité énergétique, difficultés de mobilité. Mais ces questions sociales se combinent avec une forte sensibilité aux enjeux migratoires et sécuritaires. « Lorsque l’on examine les enjeux jugés déterminants dans le choix de vote [de cette France oubliée], on observe une articulation étroite entre dimensions sociales et culturelles », souligne l’étude de la Fondation Jean Jaurès : « 91% citent l’amélioration du pouvoir d’achat ;89% la maîtrise de l’immigration ; 87% la préservation du système de santé ; 77% le fait que le travail paie davantage ; 77% la sécurité des biens et des personnes. » Cette articulation entre protection sociale et radicalité identitaire constitue l’une des spécificités du vote RN contemporain. La « France glissante » Troisième famille identifiée par la Fondation Jean Jaurès, la « France glissante » représente 23 % de l’électorat potentiel du RN. L'étude souligne qu'il s’agit probablement du groupe le plus stratégique pour l’avenir du parti : « contrairement aux autres groupes, son implantation territoriale est très homogène, ce qui constitue un élément majeur. On les retrouve dans les différents types de territoires : 24 % vivent en zones rurales, 27 % dans des communes de taille intermédiaire (de 2 000 à 200 000 habitants) et 33% dans des communes de plus de 200 000 habitants. Cette diffusion spatiale témoigne du fait que le RN ne se limite plus à ses bastions traditionnels, mais touche désormais des segments beaucoup plus larges de la population. » Cette « France glissante » désigne un électorat peu politisé, souvent hésitant, qui ne se définit pas spontanément comme d’extrême droite, mais considère désormais le RN comme une option possible parmi d’autres. Ces électeurs ne sont pas encore totalement fidélisés au RN : ils peuvent encore voter pour d’autres formations politiques selon les contextes électoraux, tout en participant pleinement au processus de « normalisation » du parti. On mesure là l’effacement progressif du « plafond de verre » qui limitait le RN. Autrefois, beaucoup d’électeurs pouvaient partager certaines idées du Front national tout en refusant de voter pour lui, par rejet moral ou par peur des conséquences politiques ; aujourd’hui, cette barrière psychologique est fortement affaiblie. Cette évolution tient à plusieurs facteurs : la stratégie de dédiabolisation menée par Marine Le Pen, l’effondrement des partis traditionnels et la polarisation du débat public autour des questions identitaires, largement relayée par les grands médias et les réseaux sociaux. Dans ce contexte déjà inflammable, certaines prises de position de La France insoumise contribuent à renforcer les peurs et à cristalliser des réflexes identitaires dont profite le RN. Cette « France glissante » constitue le principal réservoir électoral du RN. On y trouve des électeurs issus des classes moyennes, parfois urbains, souvent désabusés politiquement, qui ne se reconnaissent plus dans les offres partisanes classiques. Leur vote, moins idéologique que celui des « libéraux identitaires », est davantage motivé par une volonté de rupture ou par le sentiment que « les autres ont échoué ». La « droite radicale opportuniste » Dernière famille identifiée par l’étude, « la droite radicale opportuniste » représente 22 % de l’électorat RN : « Territorialement, ce groupe présente une double spécificité. D’une part, il est particulièrement présent en Île-de-France (18% contre 14% en moyenne), ce qui le distingue nettement de la « France oubliée », beaucoup plus périphérique. D’autre part, il est fortement implanté dans le Sud-Est : 12% en Occitanie, 13% en Auvergne-Rhône-Alpes et 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, rejoignant en cela les « libéraux identitaires. Surtout, il s’agit du groupe le plus urbanisé : 40% de ses membres vivent dans des communes de plus de 200 000 habitants ». Cette catégorie regroupe des électeurs historiquement ancrés dans les droites traditionnelles, qui ont longtemps servi de rempart contre l’extrême droite, mais qui se rapprochent progressivement du RN. Ils sont généralement plus diplômés, plus aisés et fortement politisés. Ils considèrent désormais que le RN est devenu la force dominante à droite et qu’il représente la meilleure possibilité d’alternance politique. Contrairement aux « libéraux identitaires », leur ralliement au RN est plus récent et davantage stratégique qu’idéologique. L’étude souligne que cette évolution est alimentée par plusieurs phénomènes : l’effondrement électoral des Républicains, la droitisation du débat public et la montée des enjeux identitaires. Cette « droite radicale opportuniste » partage largement les positions du RN sur l’immigration, l’autorité ou l’identité nationale, mais conserve parfois des réserves sur certains aspects économiques ou institutionnels. Elle joue néanmoins un rôle déterminant dans la crédibilisation du RN auprès des catégories « supérieures ». Une coalition contradictoire, sur fond de fragmentation du paysage politique Le RN n’est plus un bloc homogène, mais une coalition électorale large, qui rassemble des catégories sociales parfois antagonistes. Ainsi, l'étude signale que « la “France oubliée” exprime une demande forte de redistribution (100% en faveur de la taxation des riches) et de protection économique, quand les “libéraux identitaires” et plus encore la “droite radicale opportuniste” s’inscrivent dans une logique de libéralisme économique affirmé ». Cette hétérogénéité est à la fois une force et une faiblesse. Force, parce qu’elle permet au RN d’élargir massivement sa base électorale. Faiblesse, parce qu’elle porte en elle des tensions latentes qui pourraient éclater si le parti arrivait au pouvoir et devait trancher entre des demandes sociales opposées. À mesure que le RN se rapproche des responsabilités, la question de la cohésion de cette coalition devient décisive. Le RN bénéficie aujourd’hui d’un processus avancé de normalisation politique, souligne la Fondation Jean‑Jaurès. Il est désormais perçu comme capable de gouverner par une part importante de la population, et son projet politique est jugé « désirable » par 38% des Français. Le parti apparaît aussi, de plus en plus, comme la principale force d’opposition. La progression du RN ne peut pas être comprise sans analyser l’effondrement des autres formations politiques, alors que les partis dits « traditionnels » souffrent d’une crise de crédibilité massive : seulement 10 % des Français déclarent leur faire confiance. À droite, les Républicains apparaissent incapables de concurrencer le RN sur les enjeux identitaires. Au centre, le macronisme souffre d’une usure du pouvoir et d’un rejet croissant dans nombre de catégories populaires. À gauche, les divisions internes et le rejet suscité par certaines figures politiques limitent les capacités de rassemblement. Ainsi l'étude souligne notamment que 73 % des Français déclarent qu’ils pourraient difficilement voter un jour pour La France insoumise et/ou Mélenchon. « Au-delà des logiques d’adhésion au RN, une partie de son attractivité repose sur des effets de repoussoir, au premier rang desquels figure La France insoumise », indique la note de la Fondation Jean Jaurès. « Les niveaux très élevés de défiance à l’égard de ce parti – y compris parmi la « France glissante », pourtant le groupe le moins politisé – montrent que le rejet de la gauche radicale constitue un facteur de rapprochement non négligeable vers le RN. » Cette fragmentation du paysage politique profite directement au RN, qui apparaît comme la seule force disposant d’une dynamique électorale forte et stable. Mais derrière l’unité apparente du vote RN se cachent des intérêts sociaux, de classe, parfois divergents et des motivations politiques très différentes. Le vote RN n’est plus celui d’une seule France en colère. Il est désormais celui de plusieurs France qui, pour des raisons différentes, convergent vers une même offre politique. Au-delà du seul cas du RN, l’enquête de la Fondation Jean-Jaurès révèle une transformation profonde de la société française. La fracture principale ne semble plus opposer simplement la gauche et la droite, mais des visions du monde de plus en plus antagonistes autour des questions identitaires, culturelles et démocratiques. Le RN a réussi à capter une partie importante des angoisses contemporaines : peur du déclassement, inquiétudes culturelles, sentiment d’abandon territorial, défiance institutionnelle. Sa force réside précisément dans sa capacité à agréger ces différentes colères au sein d’une coalition électorale large. S’il n’existe plus un seul électorat RN mais plusieurs blocs sociologiques et culturels différents, il serait illusoire de penser qu’une seule et même stratégie pourrait suffire à faire reculer le Rassemblement national. Quelle stratégie anti‑RN ? À un an de l’élection présidentielle de 2027, le RN n’est plus un phénomène marginal ou protestataire. Il est devenu l’un des principaux pôles structurants de la vie politique française. La première leçon de l’étude est que le RN prospère là où les citoyens ont le sentiment d’avoir été abandonnés par l’État, les services publics et les partis traditionnels. La « France oubliée » décrite par l’enquête est composée d’ouvriers, d’employés, de salariés précaires, d’habitants des zones rurales ou périurbaines qui expriment un fort sentiment de déclassement. Dans ces territoires, la fermeture des services publics joue un rôle majeur : disparition des gares et des transports collectifs, des écoles, des bureaux de poste, effondrement de l’emploi industriel, faillites continues des petites et moyennes exploitations agricoles, désertification médicale. Cette accumulation produit une souffrance sociale que les adeptes de la « mondialisation heureuse » se refusent à voir. De tout cela, le RN fait son miel, en transformant ces échecs en « conflit identitaire ». Le remède contre cette peste est pourtant connu : réduire concrètement les inégalités territoriales. Cela implique de réinvestir dans les hôpitaux de proximité, de lutter contre les déserts médicaux, d’améliorer les réseaux de transport, de défendre les écoles rurales, de garantir l’accès effectif aux services administratifs. Mais au‑delà des dimensions économiques et sociales, l’étude montre que le vote RN s’appuie aussi sur un puissant besoin de reconnaissance culturelle. Beaucoup d’électeurs considèrent que leur mode de vie, leurs valeurs, leur identité sont méprisés par des élites politiques, médiatiques ou culturelles. Combattre les nationaux‑populistes comme on exorcise un démon, à coups d’anathèmes et de morale, est d’une désarmante inefficacité. L’une des grandes erreurs des démocrates, adversaires du RN, a consisté à caricaturer ses électeurs. Les travaux de science politique montrent que la stigmatisation morale produit l’effet inverse : lorsque des électeurs ont le sentiment d’être traités en ignorants, racistes ou arriérés, ils se replient davantage sur leur identité politique, et leur vote devient un marqueur de dignité. Une stratégie anti‑RN ne peut donc pas se limiter à dénoncer les dangers de l’extrême droite : elle doit proposer une alternative crédible, lisible, et surtout tangible dans la vie quotidienne. L’enquête souligne également un basculement historique : le RN est devenu dominant dans une large partie des catégories populaires, qui furent pendant des décennies le socle électoral de la gauche. Reconquérir ces électeurs suppose de rompre avec les renoncements accumulés lorsque la gauche gouvernait, et de recentrer l’action sur les conditions de vie concrètes du monde du travail. Comme le résumait Bernie Sanders au lendemain de la défaite de Kamala Harris : « Quand les Démocrates sortent de leur champ de vision, la classe ouvrière sort de son champ de vision, les Démocrates. » Tant que les promesses d’égalité ne se traduisent pas en améliorations palpables, le RN conservera un avantage politique. On peut toujours espérer. Mais il s’agit d’une espérance exigeante, à la manière de Bernanos : « On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges… L’espérance est un risque à courir… Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au‑delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. » Rompre avec les illusions – celles de la croissance sans conflits, de la mondialisation heureuse, des promesses sans preuves – est peut‑être la condition pour que renaisse une espérance démocratique capable de concurrencer le récit national‑populiste. Michel Strulovici (1). "Les quatre familles qui votent RN : la France oubliée, les libéraux identitaires, la France glissante, la droite radicale opportuniste", publié par la Fondation Jean Jaurès, le 15 mai 2026 : ICI ; et Fondation Jean‑Jaurès, "Fractures françaises", vague 13, enquête réalisée par Ipsos pour la Fondation Jean‑Jaurès, Le Monde et le Cevipof, octobre 2025. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Amérique latine–Caraïbes : vivre sur une planète fiévreuse
Des habitants emportent leurs affaires alors qu'ils évacuent leur domicile en raison des inondations à Yaguachi, en Équateur, le 25 février 2025. Photo Marcos Pin/Getty Images En 2025, l’Amérique latine et les Caraïbes ont servi de laboratoire à ciel ouvert du dérèglement climatique : chaleurs record, ouragan Melissa, sécheresses et inondations extrêmes ont frappé des sociétés déjà minées par les inégalités et la dette. Alors que l’Organisation météorologique mondiale alerte sur ce « continent fiévreux » et sur le retour redouté d’El Niño, l’Europe déploie ses mécanismes de solidarité financière, tandis que la France se replie sur une loi d’« urgence agricole » qui ignore largement sa responsabilité dans cette crise globale. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Il est si confortable de regarder ailleurs… Quels que soient le talent et l’intérêt des films présentés à Cannes, l’injustice climatique ne semble toujours pas faire scénario. Soyons juste : une projection spéciale a été réservée au documentaire Groundswell, réalisé par Josh et Rebecca Tickell, voyage planétaire à la recherche de solutions face au changement climatique, à la disparition des espèces et à l’érosion des sols. Le film, qui entend « donner de l’espoir » (lire ICI), n’a pas été produit par Bolloré-Canal+… En cherchant bien, on trouvera aussi, loin de la Palme à venir, quelques courts et animations qui abordent la déforestation ou la fragilité des écosystèmes, par exemple Sauvages de Claude Barras, autour de la disparition de la forêt tropicale. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la catastrophe n’attend pas le générique de fin, comme vient d’alerter un rapport mondial qui n’a pas encore réussi à franchir les portes des salles de rédaction hexagonales (voir en fin de publication). Et là, Bolloré n’y est pour rien… Ce rapport, qui vient d’être publié par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) sur l’état du climat régional (ICI), montre à quel point l’Amérique latine et les Caraïbes ont servi en 2025 de laboratoire à ciel ouvert de la crise climatique. Chaleurs record, saisons des pluies déréglées, alternance de sécheresses et d’inondations extrêmes : le « cycle de l’eau » y devient plus sauvage, au point de fragiliser des sociétés déjà travaillées par les inégalités et la dette. Une région en surchauffe La tendance est désormais claire : le sous-continent sud-américain se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale, avec des vagues de chaleur plus longues, plus fréquentes et plus intenses dans les grandes métropoles comme dans les campagnes. L’OMM estime à environ 13 000 le nombre annuel de décès attribuables à la chaleur dans la région, une moyenne calculée sur 17 pays entre 2012 et 2021, tout en parlant de « sous-estimation significative » du fait des lacunes dans les données de mortalité. Autrement dit, des milliers de morts restent invisibles dans les statistiques, faute d’enquêtes épidémiologiques, de systèmes de surveillance ou de certificats de décès qui mentionnent clairement le rôle des températures extrêmes. Les plus touchés sont les travailleurs et travailleuses en extérieur, les habitants des quartiers informels surchauffés, les personnes âgées, les enfants, les malades chroniques – toutes celles et ceux qui n’ont ni climatisation, ni accès régulier à des soins. Melissa, l’ouragan de trop Cette fièvre climatique ne se mesure pas qu’au thermomètre. À l’automne 2025, l’ouragan Melissa, de catégorie 5, frappe de plein fouet la Jamaïque avec des vents proches de 300 km/h, devenant la tempête la plus puissante jamais enregistrée sur l’île. En quelques heures, toitures arrachées, infrastructures détruites et réseaux énergétiques effondrés laissent plus de 600 000 personnes à la merci des intempéries. Le bilan humain, déjà lourd, fait état d’au moins 45 morts en Jamaïque, sur un total de 75 décès dans l’ensemble des Caraïbes. Mais c’est l’ampleur des pertes économiques qui illustre la violence de ce choc : les estimations vont de près d’un quart à environ un tiers du PIB jamaïcain pour les seuls dégâts directs, soit entre 8 et 15 milliards de dollars. Certains scénarios avancent même l’hypothèse de pertes cumulées qui pourraient approcher 40% du PIB, une catastrophe budgétaire pour un petit État insulaire très dépendant du tourisme. Le climat comme « multiplicateur d’injustices » Le nouveau rapport de l’OMM sur l’Amérique latine et les Caraïbes décrit une région où les effets du dérèglement climatique s’additionnent aux vulnérabilités existantes : pauvreté, urbanisation désordonnée, déforestation, dépendance aux exportations agricoles ou minières. Sécheresses prolongées et inondations à répétition détruisent les récoltes, aggravent l’insécurité alimentaire et précipitent les exodes ruraux vers des villes déjà saturées. Dans les Caraïbes, chaque ouragan majeur creuse un peu plus le piège de la dette, en obligeant les gouvernements à se réendetter pour reconstruire des infrastructures qui seront sans doute à nouveau détruites quelques années plus tard. Le climat agit ici comme un multiplicateur d’injustices : il pèse le plus lourd sur les populations qui ont le moins contribué aux émissions historiques de gaz à effet de serre, et qui disposent des marges de manœuvre financières les plus étroites. Derrière les chiffres, l’OMM envoie un double message. D’abord, il faut compter correctement les morts de la chaleur : améliorer la collecte de données, croiser climatologie et santé publique, afin de rendre visibles les victimes de cette violence lente. Sans diagnostic fiable, il n’y a ni politique de prévention sérieuse ni réparations possibles. Ensuite, l’adaptation ne peut plus être un slogan technocratique. Renforcer les systèmes d’alerte, végétaliser les villes, protéger les mangroves et les forêts, financer des filets de sécurité sociale et des reconstructions résilientes : toutes ces mesures supposent un basculement massif de financements publics et privés, y compris par l’annulation de dettes et la mise en place de mécanismes internationaux de solidarité. À défaut, l’Amérique latine et les Caraïbes continueront d’illustrer ce que signifie « vivre sur une planète fiévreuse » : une succession de catastrophes que l’on prétend naturelles alors qu’elles sont, de plus en plus, politiques. Des personnes inspectent la route détruite par de fortes pluies qui ont provoqué des inondations à Arequipa, au Pérou, le 23 février 2026. Photo Jose Sotomayor / AP Le retour redouté d’El Niño ne devrait guère arranger les choses Comme si la région n’était pas déjà au bord de la rupture, un nouvel acteur s’apprête à entrer en scène : El Niño, ce réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique tropical qui dérègle les régimes de pluie et de température à l’échelle planétaire. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, où 2025 a déjà été marqué par des chaleurs record et l’ouragan Melissa, le retour d’El Niño n’annonce pas un répit, mais une nouvelle escalade des risques. Lors d’une table ronde de haut niveau, le 14 mai 2026, trois agences des Nations unies – FAO, FIDA et PAM – ont lancé un avertissement commun aux gouvernements de la région : il faut se préparer à un cocktail explosif mêlant sécheresses, inondations, flambée des prix alimentaires et tensions sociales accrues. Dans un monde surchauffé par les émissions de gaz à effet de serre, El Niño n’est plus un simple « événement » cyclique, mais un amplificateur d’instabilités. Les prévisionnistes de l’ONU estiment désormais entre 70 et 80% la probabilité qu’un épisode El Niño se développe, avec un pic d’intensité attendu vers la fin de l’année 2026. Certains centres de prévision, comme le Climate Prediction Center américain, évoquent même des chances supérieures à 80% sur la période mai-juillet, tout en appelant à la prudence en raison des incertitudes propres au printemps boréal. Les grandes lignes de ce que cela signifie sont connues. Dans le Couloir sec d’Amérique centrale – Guatemala, Honduras, Salvador, Nicaragua – El Niño tend à prolonger et intensifier les sécheresses, en compromettant les récoltes de base de millions de petits producteurs. Plus au sud, en Amérique du Sud, les scientifiques anticipent des régimes de précipitations plus chaotiques et un risque accru d’inondations, avec à la clé glissements de terrain, destruction d’infrastructures et déplacements de population. Julian Báez, directeur du Bureau régional de l’OMM pour les Amériques, parle de conséquences « modérées à sévères » pour la région. Quand le climat croise la géopolitique La partie la plus inquiétante de l’équation se joue à l’intersection du climat et de la géopolitique. Les agences onusiennes alertent sur un facteur aggravant : la flambée des prix internationaux du carburant, des engrais et des denrées alimentaires, alimentée en partie par les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz liées au conflit en Iran. Dans ces conditions, chaque choc climatique se répercute immédiatement dans les assiettes et sur les budgets des États. Les prix des engrais azotés, en particulier l’urée, ont bondi d’environ 50% depuis le début du conflit, selon des analyses de marché relayées par plusieurs instituts et médias économiques. Le directeur général de Yara, l’un des plus gros producteurs mondiaux d’engrais, a même averti qu’une baisse durable de la disponibilité d’engrais pourrait se traduire, à l’échelle de la planète, par la perte potentielle de plusieurs milliards de repas par semaine. Concrètement, pour les ménages ruraux d’Amérique latine et des Caraïbes, cela signifie avoir à choisir entre acheter de la nourriture à des prix en hausse, ou acheter des intrants agricoles devenus hors de prix pour tenter de sauver la prochaine récolte. Un test décisif pour les politiques climatiques Les chercheurs qui suivent l’évolution d’El Niño préviennent que l’épisode qui se profile pourrait être l’un des premiers à se déployer dans un monde déjà durablement réchauffé, avec des vagues de chaleur, des incendies de forêt et des inondations qui partent d’un niveau de base plus élevé que lors des El Niño précédents. Inside Climate News (1) souligne que la combinaison d’El Niño et du réchauffement anthropique pourrait accentuer les vagues de chaleur extrêmes, les feux de forêts et les crues soudaines dans de nombreuses régions du globe, y compris en Amazonie et dans les Andes. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, c’est un test décisif pour les politiques d’adaptation : programmes d’alerte précoce pour les agriculteurs, diversification des cultures, soutien ciblé aux petits producteurs, renforcement des stocks de denrées et filets de sécurité pour les ménages les plus pauvres. Mais sans financements massifs, sans annulation ou restructuration de dettes, sans régulation stricte des marchés de l’énergie et des engrais, ces mesures resteront largement incantatoires. El Niño, en 2026, agira comme un révélateur : soit la région parvient à transformer la prévision en prévention, en construisant des politiques publiques à la hauteur des risques identifiés ; soit elle continuera de subir, saison après saison, la spirale des catastrophes annoncées. Dans ce cas, le retour attendu – et redouté – d’El Niño ne sera qu’un nouveau chapitre d’une histoire déjà écrite : celle d’un continent abandonné sur la ligne de front climatique. Quand l’Union européenne peut payer l’addition Face au même dérèglement climatique, l’Europe sort, elle, le carnet de chèques. Après les incendies géants et les inondations à répétition, l’Union européenne a mobilisé en quelques mois plus d’un milliard d’euros via le Fonds de solidarité de l’UE pour soutenir plusieurs États membres frappés par des catastrophes naturelles majeures. En 2024, Bruxelles a ainsi débloqué 1,028 milliard d’euros pour aider l’Italie, la Slovénie, l’Autriche, la Grèce et la France après les inondations de 2023, dont 428 millions pour la seule Slovénie et près de 102 millions pour la Grèce touchée par les tempêtes Daniel et Elias. En août 2023, des inondations meurtrières en Slovénie. Capture d'écran reportage DW Ce mécanisme de solidarité, créé après les grandes inondations européennes de 2002, permet à l’Union de financer rapidement les secours, les infrastructures d’urgence et les travaux de reconstruction après des catastrophes climatiques ou naturelles. Depuis sa création, il a été activé pour près d’une centaine de catastrophes — inondations, incendies de forêt, sécheresses ou tempêtes — dans toute l’Europe. La Slovénie, ravagée par des crues historiques à l’été 2023, a par exemple reçu une avance immédiate de 100 millions d’euros avant même le versement complet des aides européennes afin de financer les opérations de nettoyage et de reconstruction. L’Espagne, confrontée à des inondations meurtrières dans la région de Valence en 2024, a également bénéficié d’un soutien européen destiné à la reconstruction, tandis que le gouvernement espagnol annonçait parallèlement un plan national d’urgence de 10,6 milliards d’euros pour les sinistrés et les entreprises touchées. En France, une loi d’urgence agricole, un angle mort climatique Pendant ce temps, enfin, la France regarde ailleurs. Tandis que l’OMM alerte sur une Amérique latine placée en première ligne du chaos climatique, le débat qui occupe l’Assemblée nationale porte sur la gestion de la colère agricole intérieure, à travers le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, déposé le 8 avril 2026 et examiné en procédure accélérée. Ce texte, arrivé hier en séance publique avec un volume politique impressionnant – plus de 2 200 amendements déposés après plus de 1 500 déjà discutés en commissions – résume une France obsédée par la stabilisation de son propre modèle agricole, bien davantage que par sa responsabilité dans les déséquilibres climatiques mondiaux. Présenté par le gouvernement comme une réponse aux crises à répétition du monde paysan, le projet promet des « solutions concrètes » sur l’eau, l’élevage, les revenus, la souveraineté alimentaire, la prédation du loup ou encore les contraintes administratives. Annie Genevard le défend comme une « loi de réconciliation » entre urgence écologique et nécessité de produire, tout en appelant à éviter l’obstruction parlementaire. Mais quand on regarde le détail, c’est surtout l’ancienne promesse productiviste qui se réaffirme : faciliter les projets de stockage de l’eau quitte à contourner les réunions publiques, assouplir les procédures environnementales pour les bâtiments d’élevage, sécuriser les investisseurs contre les recours, tout en serrant la vis aux importations jugées « déloyales » parce qu’elles contiennent des pesticides interdits en Europe. Ce débat condense trois fractures françaises : productivisme contre transition écologique, souveraineté alimentaire contre libre‑échange, simplification administrative contre garanties démocratiques et environnementales. Il cherche à calmer la colère agricole nationale, mais rouvre tous les conflits structurels de l’agriculture française – eau, élevage, pesticides, revenus, normes, modèle de production – sans jamais les relier frontalement aux réalités qui se jouent, au même moment, dans les champs calcinés du Couloir sec d’Amérique centrale ou dans les quartiers inondés de la Jamaïque post‑Melissa. À la fin, on obtient moins une grande loi d’orientation qu’un texte de sortie de crise, saturé d’amendements, qui traite l’urgence sociale intérieure sans assumer que l’agriculture française est aussi un acteur à part entière de la tragédie climatique mondiale que décrit l’OMM. Dominique Vernis (1). Inside Climate News est un média en ligne américain spécialisé dans le climat et l’environnement, fondé en 2007. C’est une rédaction indépendante à but non lucratif basée à New York, qui se présente comme non partisane et centrée sur le journalisme d’investigation climatique (énergies fossiles, politiques climatiques, désinformation scientifique, injustices environnementales). Elle a obtenu plusieurs récompenses majeures, dont un prix Pulitzer pour le reportage national en 2013 (enquête sur une marée noire dans le Michigan). Son modèle éditorial repose sur un financement par des fondations et des dons individuels, avec un accès gratuit aux contenus, de nombreux partenariats avec d’autres médias, et une volonté affichée de combler les manques du journalisme local sur les enjeux climatiques. https://insideclimatenews.org/ Invisibiliser les inégalités régionales Alors que le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale documente en détail l’aggravation des impacts climatiques en Amérique latine et dans les Caraïbes, la presse française généraliste en retient surtout le message global – « la Terre dépasse ses limites », records de chaleur, océan surchauffé – sans véritable travail sur les inégalités régionales. Ce choix éditorial contribue à invisibiliser le fait que certaines régions, dont l’Amérique latine, paient un prix beaucoup plus élevé pour un réchauffement qu’elles n’ont que marginalement provoqué. Les communications de l’OMM sur le retour probable d’El Niño mettent en avant des risques très concrets : insécurité alimentaire, sécheresses dans le Couloir sec d’Amérique centrale, inondations en Amérique du Sud, déstabilisation de systèmes sociaux déjà fragiles. Pourtant, la reprise médiatique reste souvent cantonnée à des éléments de langage météorologiques (« El Niño arrive », « la météo extrême va s’intensifier ») sans articulation avec les questions de dettes, de prix des engrais, de migrations ou de droits sociaux. Autrement dit, l’El Niño présenté comme phénomène naturel « très puissant » efface l’El Niño comme révélateur politique : celui qui montre qui a accès aux systèmes d’alerte précoce, qui bénéficie des aides d’urgence, qui reste coincé dans les zones les plus exposées. Les reprises francophones du rapport insistent, à juste titre, sur le caractère « alarmant » des tendances : décennie la plus chaude, indicateurs « au rouge », déséquilibre énergétique croissant. Mais elles mentionnent à peine la notion de justice climatique qui traverse pourtant les travaux de l’OMM, des Nations unies et de nombreux chercheurs : qui meurt, où, de quoi exactement, et avec quels moyens pour se protéger. En éludant cette dimension, le discours médiatique transforme un rapport profondément politique en bulletin technique. L’Amérique latine et les Caraïbes apparaissent comme un décor de catastrophes naturelles, pas comme des acteurs de premier plan dans la bataille pour redéfinir les règles du jeu climatique mondial (finance, dette, pertes et préjudices, réparations). D. V. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Dans les rivières, l'oxygène ne coule plus de source
Un pêcheur sur une plage à Temuco, au Chili, recouverte de sardines mortes, conséquence de fleurs d’algues qui épuisent l’oxygène de l’eau. Photo Felix Marquez/AP Après les océans et les « zones mortes » côtières, les rivières commencent elles aussi à suffoquer. Une vaste étude internationale montre une baisse continue de l’oxygène dissous dans les cours d’eau depuis les années 1980, sous l’effet combiné du réchauffement climatique, de l’eutrophisation et des pollutions agricoles. Des États-Unis à l’Europe, jusqu’aux rivières françaises, cette désoxygénation révèle autant une crise écologique qu’un affrontement politique autour de l’eau, de l’agriculture intensive et des modèles de développement. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Vivre sans oxygène, c’est pas gagné. Ce qui est vrai pour l’espèce humaine l’est aussi pour les espèces animales. Attention, « Dead zone » : contrairement au film de David Cronenberg (1983, d’après le roman de Stephen King), ce n’est plus du cinéma. De nombreux écosystèmes souffrent d’hypoxie, c’est‑à‑dire de manque d’oxygène. Sur le podium de ce triste palmarès, on trouve notamment une vaste aire maritime dans le nord du golfe du Mexique, abreuvée – si l’on peut dire - par les apports d’azote et de phosphore du Mississippi (engrais, eaux usées) ; la baie de Chesapeake, le plus grand estuaire des États-Unis, ouverte sur l’Atlantique entre le Maryland et la Virginie, où le ruissellement agricole vient compléter le cocktail engrais-eaux usées ; et le lac Érié, l’un des cinq Grands Lacs d’Amérique du Nord, à la frontière entre les États-Unis et le Canada, où la désoxygénation vient principalement de la prolifération d’algues benthiques, due aux rejets de phosphore (eaux usées municipales, rejets industriels, détergents phosphatés). Concernant le lac Érié, l’accord canado-américain de 1972 sur la qualité de l’eau des Grands Lacs a ciblé ces sources en imposant l’élimination du phosphore dans les eaux usées municipales, la réduction des rejets industriels, le contrôle des effluents d’élevage et la limitation du phosphore dans les détergents. Dix ans plus tard, les objectifs visés ne sont toujours pas atteints. L’accord a permis de réduire une partie des rejets de phosphore via les stations d’épuration et l’industrie. Mais dès les années 1990, les efflorescences d’algues sont revenues, portées surtout par le phosphore dissous issu de l’agriculture, en provenance des bassins du Maumee et du Sandusky, deux grands bassins agricoles du nord-ouest de l’Ohio. Le Maumee est de loin le plus vaste, avec près de 17 000 km², dont 73 % de terres agricoles. L’agriculture y est dominée par les grandes cultures de plaine, surtout soja, maïs et blé d’hiver, particulièrement polluantes. Entre Michigan, Indiana et Ohio, le bassin de la rivière Maumee, qui se déverse dans le lac Érié, est bordé de grands surfaces d'agriculture intensive (soja, maïs et blé d’hiver) Alors que les ruissellements d’engrais, de fumier et le phosphore accumulé dans les sols continuent d’alimenter les proliférations d’algues toxiques du lac Érié, les objectifs de l’accord de 1972 reposent toujours, plus de cinquante ans plus tard, sur des mesures largement volontaires, sans calendrier contraignant. Autant dire que l’agro-industrie n’en a cure. En mars dernier, dans l’Ohio, le lobby de l’élevage porcin vient même de remporter une victoire juridique hautement symbolique : la National Pork Producers Council, l’Ohio Pork Council et d’autres organisations agricoles ont obtenu le droit d’intervenir comme parties à une affaire visant des réglementations de l’eau, ce qui leur permet désormais de contester plus directement les restrictions liées au "Clean Water Act". Aux États-Unis, au moins depuis les années 2000, les grands syndicats agricoles contestent les décisions de l’Environmental Protection Agency (l’agence fédérale américaine chargée de la protection de l’environnement), notamment en matière de protection des eaux. Agro-industrie contre normes environnementales : ce conflit est loin de se limiter aux États-Unis. Lac Érié, baie de Chesapeake, golfe du Mexique… Derrière ce trio de tête, les scientifiques dressent un constat inquiétant : les « zones mortes » sont désormais au nombre d’environ 400 dans le monde entier et couvrent plus de 245 000 km², soit l’équivalent de la superficie du Royaume‑Uni. « Les océans suffoquent », alertait ainsi en 2018 The Guardian à la suite d’une étude parue dans la revue Science sur l’extension rapide des zones marines appauvries en oxygène (ICI). En 2023, les chercheurs Rutger Rosenberg (université de Göteborg) et Robert Diaz (College of William and Mary, Virginie) confirmaient cette tendance en montrant à quel point ces poches d’hypoxie se multiplient et gagnent en superficie. Depuis la création, en 2016, du réseau GO2NE, la désoxygénation des océans s’est imposée comme un indicateur majeur de la crise climatique : l’océan perd de l’oxygène sous l’effet combiné du réchauffement, qui réduit la solubilité et la ventilation des eaux, et de l’eutrophisation côtière liée aux apports agricoles, urbains et industriels. Les experts de GO2NE (1) préconisent une double réponse : réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre pour limiter la perte d’oxygène au large, diminuer les rejets de nutriments vers les zones côtières pour contenir l’expansion des « zones mortes », et, dans le même temps, renforcer les réseaux d’observation, les bases de données ouvertes et les modèles régionaux afin d’anticiper les seuils critiques pour les écosystèmes, les pêcheries et les sociétés littorales. Carte mondiale des sites côtiers où la teneur en oxygène est inférieure à 2 mg/litre (points rouges) et des zones minimales d’oxygène océanique à 300 mètres de profondeur (en bleu). Source : Global Ocean Oxygen Network ci-dessous : Désoxygénation des océans depuis 2016 : causes, bassins, impacts, modèles et recommandations GO2NE. Document PDF (12 pages) établi par la rédaction des humanités. Les rivières s’asphyxient à leur tour Jusqu’à présent, la plupart des travaux se concentraient sur les zones maritimes. Mais les rivières ne sont pas épargnées : une étude récemment parue dans Science Advances (2) montre qu’elles perdent elles aussi leur oxygène dissous. Qi Guan, de l’Institut de géographie et de limnologie de Nankin, co‑auteur de cette vaste étude menée grâce à des données satellitaires et à l’intelligence artificielle sur plus de 21 000 segments fluviaux suivis pendant près de quatre décennies, rappelle que « la désoxygénation est un processus très lent. Si cela dure longtemps, les impacts négatifs s’attaqueront aux écosystèmes fluviaux ». Le diagnostic est sans appel : depuis 1985, les niveaux d’oxygène dans les rivières ont chuté en moyenne de 2,1%, et près de 63% de cette baisse sont imputables au fait que des eaux plus chaudes retiennent moins d’oxygène, conséquence directe du réchauffement climatique. Au total, près de 79% des rivières étudiées présentent une diminution des concentrations en oxygène, à un rythme moyen d’environ 0,045 milligramme par litre et par décennie. L’étude bouscule aussi une idée reçue : ce ne sont pas les rivières des hautes latitudes, là où le réchauffement est le plus marqué, qui perdent le plus d’oxygène, mais les rivières tropicales, situées entre 20° de latitude sud et 20° de latitude nord, où la désoxygénation apparaît comme la plus sévère. Si la trajectoire actuelle se maintient, les chercheurs estiment que les rivières du globe pourraient perdre encore 4% de leur oxygène d’ici la fin du siècle, certaines zones approchant des baisses de 5%. Dans des scénarios d’émissions de carbone modérées à élevées, les rivières de l’est des États‑Unis, de l’Arctique et de vastes étendues d’Amérique du Sud pourraient voir leurs niveaux d’oxygène chuter d’environ 10%. À ces niveaux, les scientifiques avertissent que de véritables « zones mortes » pourraient apparaître dans les rivières, à l’image de celles déjà observées dans le golfe du Mexique, la baie de Chesapeake ou le lac Érié, où la vie aquatique peine à survivre faute d’oxygène suffisant. En Europe, des rivières sous pression À l’échelle européenne, seule une minorité de rivières est aujourd’hui en bon état écologique, et plusieurs travaux montrent que nombre de cours d’eau se réchauffent et perdent de l’oxygène, même si la « désoxygénation » n’est pas encore traitée comme un indicateur statistique à part entière. Les rapports de la Commission européenne sur la directive‑cadre sur l’eau (cycle 2016‑2021) reconnaissent que l’objectif de « bon état » pour toutes les masses d’eau ne sera pas atteint d’ici 2027 : à peine 39–40% des eaux de surface (rivières, lacs, eaux de transition) atteignent un bon état écologique, et seulement 26–27% un bon état chimique, en grande partie à cause de polluants persistants comme le mercure, les nitrates ou certains hydrocarbures aromatiques. Les pressions identifiées sont bien connues : agriculture intensive et apports massifs d’azote et de phosphore, rejets urbains et industriels, barrages, recalibrages de lits, sans oublier le changement climatique qui vient fragiliser encore des systèmes déjà altérés. Les grands fleuves transfrontaliers comme le Danube, le Rhin ou le Pô cumulent ces facteurs : pollution diffuse, rupture de continuité écologique pour les poissons migrateurs, et débits de plus en plus contraints par des sécheresses répétées. Les épisodes de 2018 à 2022 ont joué un rôle de révélateur : Rhin, Danube, Loire, Pô et bien d’autres ont atteint des niveaux exceptionnellement bas, perturbant la navigation, l’irrigation, voire la production énergétique dans certains bassins. Dans le même temps, la recherche s’intéresse de plus près aux réseaux dits « intermittents », ces rivières qui s’assèchent partiellement en été et où les cycles de matière organique et d’oxygène sont profondément modifiés, avec plusieurs cas d’étude en Europe du Sud et de l’Ouest qui laissent entrevoir ce que pourrait devenir une partie de l’hydrographie européenne dans un climat plus chaud. En France, des rivières fragilisées En France aussi, la situation est loin d’être satisfaisante : moins de la moitié des rivières sont aujourd’hui en bon état écologique, et les travaux sur la baisse d’oxygène existent surtout à travers les études sur l’eutrophisation, la pollution organique ou les épisodes d’assec, plus que sous l’étiquette explicite de « désoxygénation ». Dans le cadre de la directive‑cadre européenne sur l’eau, le système Eaufrance et les agences de l’eau classent plus de 10 000 « masses d’eau cours d’eau » selon leur état écologique et chimique ; en 2019, seules 43,3% de ces masses d’eau atteignaient au moins le bon état écologique, et autour de 44–45% le bon état chimique. L’application « Qualité Rivière », développée par les agences de l’eau et les services publics de l’eau, permet de visualiser en quelques clics l’état écologique des cours d’eau français à partir de milliers de stations de mesure. On y retrouve, tronçon par tronçon, des informations sur la qualité de l’eau, la présence de poissons ou encore les sites de baignade, faisant de cet outil une porte d’entrée grand public sur des données longtemps restées confinées aux rapports techniques. Les outils de suivi se sont multipliés : Eaufrance publie une synthèse pédagogique sur la qualité des rivières, alimentée par plus de 3 700 stations qui mesurent physico‑chimie, bio‑indicateurs et hydromorphologie (ICI), tandis que l’application « Qualité Rivière » agrège, depuis 2019, les données de près de 12 000 stations pour donner, tronçon par tronçon, un état annuel de la qualité, des poissons présents ou des sites de baignade (ICI). Les ONG dressent un constat convergent : dans son rapport 2024 « Pour des rivières vivantes », le WWF France estime que seulement 43,1% des cours d’eau et plans d’eau hexagonaux sont en bon état écologique, et son Indice rivières vivantes (IRV) met en évidence un déclin moyen annuel d’environ 0,4% des populations de poissons et d’oiseaux, avec par exemple une chute d’environ 44% pour la truite de rivière en une vingtaine d’années. Sur le plan quantitatif, l’État suit les débits au fil de milliers de stations hydrométriques et publie chaque mois un bulletin national de situation hydrologique ; une datavisualisation d’Eaufrance consacrée à « l’assèchement estival des cours d’eau de métropole (2012‑2021) » montre une hausse nette des observations de rivières en écoulement non visible ou à sec, avec des pics marqués en 2017, 2019 et 2020. La baisse de l’oxygène dissous est surtout abordée via les crises locales : apports d’azote et de phosphore qui déclenchent des blooms algaux et des épisodes d’hypoxie, rejets urbains ou industriels, assèchements ponctuels, mais les analyses de synthèse restent noyées dans de gros rapports sur la qualité physico‑chimique ou l’eutrophisation. Pour qui cherche à suivre de près la désoxygénation, il faut donc aller piocher dans des travaux dispersés – thèses, articles sur les mortalités de poissons, dossiers techniques de bassins (Seine, Loire, Garonne, etc.) – plutôt que dans un grand rapport national dédié. Entre lobbys et rivières sauvages Dans tous ces cas, la désoxygénation n’est pas qu’un signal biogéochimique : c’est aussi le symptôme d’un rapport de force politique. Au lac Érié, plus de cinquante ans après l’accord canado‑américain de 1972 censé réduire les apports de phosphore, les objectifs reposent toujours largement sur des mesures volontaires, sans calendrier contraignant, pendant que les ruissellements d’engrais, de fumier et le phosphore accumulé dans les sols continuent d’alimenter des proliférations d’algues toxiques. Aux États‑Unis comme ailleurs, les syndicats agricoles et l’agro‑industrie bataillent pour affaiblir les normes qui protègent les rivières et les zones humides. "Albanie. Il faut sauver le dernier fleuve sauvage d'Europe", publié le 21 mai 2021 : https://www.leshumanites-media.com/post/albanie-il-faut-sauver-le-dernier-fleuve-sauvage-d-europe En mars 2023, face à la mobilisation d'ONG, de scientifiques et des riverains, le gouvernement albanais a finalement classé la Vjosa en parc national fluvial... Ce bras de fer dépasse largement le cas nord‑américain : partout, la qualité de l’eau se joue entre objectifs environnementaux affichés et pressions économiques pour maintenir un modèle agricole intensif et une production énergétique fondée sur les barrages. Face à cela, des mobilisations locales obtiennent parfois des victoires spectaculaires. Il y a exactement 5 ans, en mai 2021, les humanités avaient publié un article sur la Vjosa, en Albanie, longtemps présentée comme « le dernier fleuve sauvage d’Europe ». ONG, scientifiques et communautés riveraines s’opposaient alors à une vague de projets de barrages hydroélectriques. En mars 2023, après des années de campagne, le gouvernement albanais a finalement classé la Vjosa en parc national fluvial, premier « wild river national park » du continent, protégeant son cours principal et une partie de ses affluents contre les barrages, l’extraction de graviers ou l’exploitation minière, tout en encadrant un tourisme de nature. La mise en œuvre de ce statut reste fragile – une deuxième phase doit encore étendre la protection à davantage de tributaires et de terrains privés, et un plan de gestion doit être finalisé –, mais cette victoire montre qu’un autre horizon est possible pour les rivières que celui de l’asphyxie programmée. À l’heure où la désoxygénation devient un indicateur de la crise climatique, ces luttes rappellent que l’oxygène des cours d’eau est un bien commun, qui se défend devant les tribunaux, dans les parlements et sur les berges. Reste à savoir si, en France comme ailleurs, ces exemples serviront de levier pour durcir vraiment les normes, contenir l’agro‑industrie et faire des rivières vivantes une priorité politique plutôt qu’un dommage collatéral. Dominique Vernis NOTES (1). Le Global Ocean Oxygen Network (GO2NE) est un groupe de travail d'experts de la COI-UNESCO créé en 2016 pour offrir une perspective globale et multidisciplinaire sur la désoxygénation des océans. Le réseau réunit des scientifiques du monde entier spécialisés dans l'oxygène océanique afin de promouvoir la recherche et la sensibilisation sur le déclin de l'oxygène dans les océans. Le GO2NE dirige le programme Global Ocean Oxygen Decade (GOOD), un programme approuvé de la Décennie des Nations Unies pour les sciences océaniques au service du développement durable (2021-2030). Ce programme sensibilise à la désoxygénation océanique, fournit des connaissances pour l'action et facilite le développement de stratégies d'atténuation et d'adaptation au changement climatique à travers huit activités prévues jusqu'en 2030. (2). Science Advances est une revue scientifique multidisciplinaire en accès libre, publiée en ligne depuis 2015 par l’American Association for the Advancement of Science (AAAS), l’éditeur de la revue Science. Évaluée par les pairs, elle couvre l’ensemble des domaines scientifiques – des sciences de l’environnement aux sciences sociales – et publie des articles de recherche et des synthèses à fort impact. Toutes les décisions éditoriales y sont prises par des scientifiques, et les articles sont disponibles en accès libre, ce qui en fait aujourd’hui l’un des principaux journaux internationaux de référence pour les études sur le climat et les écosystèmes. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Marilyn Monroe, éternel recyclage d’une icône
Photographie Stéphane Dabrowski / Cinémathèque française Le centenaire de sa naissance (1er juin 1926) suscite une nouvelle vague d’expositions et de célébrations. En 2006, le Musée Maillol avait déjà exposé à Paris la « dernière séance » de Marilyn Monroe, avec les ultimes photos de Bert Stern, prises quelques semaines avant la mort de l’actrice. Dans un texte devenu introuvable sur internet, Nicolas Villodre évoquait alors ce tête‑à‑tête crépusculaire entre une star au bord du gouffre et un photographe fasciné, où se rejouent, à travers le nu, la cicatrice et les planches‑contact barrées de croix, toute l’ambiguïté du désir, du pouvoir et de la mise en scène de soi. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : (Texte publié en 2006 sur le site Objectif cinéma (1), aujourd’hui réédité avec quelques légères retouches par la rédaction des humanités, et un choix de photographies qui ne figuraient pas dans l'édition originale). L‘exposition Marilyn Monroe, La Dernière séance présentée au musée Maillol (29 juin au 30 octobre 2006), est composée de 59 magnifiques instantanés de la star provenant du fonds Michaela et Leon Constantiner, pris quelques semaines avant sa disparition, en 1962, en seulement deux séances de pose, ce qui, compte tenu de la qualité et aussi de la quantité de clichés emmagasinés (2 571 en tout, dont on peut penser que les négatifs sont précieusement conservés dans le coffre d’une banque climatisée) et des tenues différentes arborées par l’actrice, semble étonnant. Les photos furent prises par une autre étoile dans son genre, mais de l’autre côté de la caméra : le bien nommé Bert Stern. Les 59 clichés (2% de la production totale) sont pour la plupart inédits en Europe ; ils firent l’objet d’une expo, en 1982, dans un musée américain avant d’être acquis lors d’une vente chez Sotheby’s par le collectionneur new-yorkais Leon Constantiner. Bert Stern devant un portrait de Marilyn Monroe lors d'une exposition à New York en 2011. Photo Neilson Barnard/Getty Images Le photographe, formé par le cinéma aux armées (il réalisa d’ailleurs un excellent documentaire sur le festival de jazz de Newport, Jazz on a Summer’s Day, 1960), est passé par le métier à la fois frivole, capricieux et exigeant de la publicité (il a participé aux campagnes pour Smirnoff, Canon, Volkswagen, Pepsi-Cola, DuPont de Nemours) avant d’être engagé par Vogue. Fort de son bagage technique, il chercha à se rassurer avant sa première rencontre avec la star des stars, son modèle d’un soir : « Je possède mon art de regarder autant qu’elle possède l’art d’être regardée », écrit-il dans sa préface du livre et du catalogue The Last Sitting. Séance, mot français par lequel on a traduit "sitting", fait songer, surtout accolé à dernière, à la chanson nostalgique d’Eddy Mitchell regrettant les salles de ciné d’antan. Bert Stern : « Je possède mon art de regarder autant qu’elle possède l’art d’être regardée » Il prend naturellement le sens de ce moment particulier de la prise de vue photographique - qui, comme nous savons, sera la dernière de Marilyn, l’actrice étant morte, tuée ou suicidée, des suites d’une surdose de médicaments peu de temps après. N’oublions pas non plus l’aspect cathartique, communicationnel, disons, plus simplement, psychanalytique, du terme, connaissant le goût de la star pour les gourous en général et pour ceux du divan en particulier - après avoir eu un moment comme thérapeute Anna Freud, la propre fille de Sigmund, Marilyn consulta, peu de temps avant cette ultime séance avec Bert Stern, un autre psychanalyste freudien, Ralph Greenson. N’oublions pas les Thénardier du cabotinage, les Strasberg, censés l’aider à jouer au cinéma ainsi que sur l’autre scène, celle la vie réelle, ou son dernier mari, l’écrivain Arthur Miller qui passait alors pour un intellectuel progressiste et qui, au lieu de l’aider, aurait plutôt eu tendance à vivre à ses crochets. Aucun de ces illustres personnages, de ces tristes sires (ne parlons pas du sinistre Sinatra et des mafieux en tous genres qui l’entouraient, de Peter Lawford, du clan Kennedy) n’eut d’effet bénéfique sur elle - mais peut-on en avoir réellement sur une personne déjà gravement dépendante aux psychotropes ? Des milliers de clichés pour une mythologie Des milliers de clichés de Marilyn ont été pris par une centaine de photographes. Par ordre alphabétique : Slim Aarons, Bernie Abramson, Eve Arnold, Zinn Arthur, Richard Avedon, Ernest Bachrach, Ed Baird, Larry Barbier, Baron, George Barris, Cecil Beaton, Anthony Beauchamp, Bob Beermann, Hal Berg, Bernard of Hollywood, Carlyle Blackwell Jr, John Bryson, Bill Burnside, Tom Caffrey, Lee Caloia, Cornell Capa, Jack Cardiff, Jock Carroll, William Carroll, Dave Cicero, Edward (Ed) Clark, Henri Cartier-Bresson, David Conover, Ed Coonenwerth, Henri Dauman, Bruce Davidson, André de Dienes, Nat Dillinger, Alfred Eisenstaedt, Glenn Embree, John Engstead, Ed Feingersh, Peter Fland, John Florea, Len Globus, Allan Grant, Bud Graybell, Earl Gustie, Ernst Haas, Philippe Halsman, James Haspiel, Bob Henriques, Joseph Hepner, Potter Hueth, George Hurrell, Joseph Jasgur, Tom Kelley, Douglas Kirkland, Gene Kornman, Hans Knopf, Larry Kronquist, Bob Landry, Earl Leaf, Lee Lockwood, Joshua Logan, Harold Lloyd, Peter Mangone, Paul Mechling, John Miehle, George Miller, Richard C. Miller, Jimmy Mitchell, Earl Moran, Inge Morath, Nikolas Muray, Arnold Newman, Leif-Erik Nygards, Don Ornitz, Gordon Parks, Paul Parry, Carl Perutz, Ed Pfizenmaier, Frank Powolny, David Preston, Bert Reisfeld, Willy Rizzo, Ben Ross, Bob Sandberg, Lawrence Schiller, Sam Shaw, Joe Shere, George Silk, Eric Skipsey, Phil Stern, Dennis Stock, Earl Theisen, John Vachon, Seymour Wally, Weegee, Leigh Wiener, Laszlo Willinger, Bob Willoughby, Gary Winogrand, Raphael Wolff, William Read Woodfield, Jerome Zerbe, etc. Marilyn Monroe avec l'équipe de tournage de The Misfits, de John Huston (1961). Photo Elliott Erwitt Tous ont contribué à sa mythologie mais, finalement, peu de photographes ou de cinéastes ont pu ou su saisir, ne serait-ce qu’en de fugaces moments, des signes émanant de sa personne et non les sempiternelles mimiques, sans doute longuement travaillées devant le miroir et très tôt mises au point (froncements de sourcils, différentes sortes d’écarquillements et de clignements d’yeux, palpitation des narines, infinité de moues de la bouche ou plus simplement du bout des lèvres, gamme très étendue de sourires, regards en coin, yeux troubles et embués de myope, etc.) du personnage Marilyn : Milton H. Greene, dans sa première séance pour la revue Look en 1953, Joseph MacDonald, le chef op’ de Niagara (1953) Elliott Erwitt et son reportage en noir et blanc sur le tournage des Misfits (1961), et Bert Stern. L'hôtel hollywoodien Le Bel Air, un « décor de conte de fée » En 1962, après avoir photographié Liz Taylor sur le tournage de Cléopâtre, film qui ruina la Fox et qui contribua à détériorer les rapports déjà crispés de la major avec Marilyn, Bert Stern, ayant de la suite dans les idées et ne voulant pas s’arrêter en si bon chemin, ayant le sens de la photogénie astrale, proposa à Vogue d’enchaîner sur un reportage consacré à la blonde la plus pulpeuse d’après-guerre, celle qui restera comme icône du 20e siècle. Marilyn en accepta l’idée mais, souhaitant ne pas perdre ses marques en se rendant à un studio de prises de vue traditionnel et ne pas s’éloigner de son domicile, la première séance photo se déroula à l’hôtel hollywoodien Le Bel Air, qui, d’après le photographe, est « le plus secret, le plus protégé, le plus ravissant de Los Angeles », avec un côté exotique rappelant « le Japon par l’esthétique de l’architecture et de l’espace, les fleurs, les arbres, le calme. » C’est donc dans ce « décor de conte de fée » où « la configuration des lieux garantit le maximum d’intimité » que Bert Stern a son premier rendez-vous avec Marilyn. D’après le photographe, l’actrice n’a que cinq heures de retard ! Une des pièces de la suite du palace a été aménagée pour la prise de vue, avec un peu d’éclairage (qui va de pair avec un maquillage de la star réduit au strict minimum). Stern souhaitera au bout d’un certain temps s’isoler de l’entourage de Marilyn et de ses assistants ; il s’enfermera dans une chambre pour se concentrer sur son motif, travailler en tête-à-tête avec son modèle. Il utilise pour cela un minimum de matériel : un appareil 24x36 Réflex Nikon, un Rolleiflex relié à un dispositif stroboscopique, quelques objectifs, une quantité suffisante de rouleaux de pellicule 35mm et 6x6 en noir et blanc et en couleur, pas mal de champagne (du Dom Pérignon) et un peu de Pauillac (du Château-Lafite). Autoportrait de Bert Stern avec Marilyn Monroe, le 21 juin 1962 A la tombée du jour, au bout de plusieurs heures de ce tête-à-tête intense et productif, entrée en confiance, sans doute décomplexée par le vin champenois, la déesse du sexe accepte de poser nue, ce qu’elle rechignait à faire depuis les photos prises en 1949 par le photographe amateur Tom Kelley, qui l’avaient rendue célèbre lorsqu’elles furent publiées sous la forme d’un calendrier ayant fait de Norma Jeane Mortenson (le nom de naissance de Marilyn) un sex-symbol. Lors de la deuxième séance, la star accepte de se prêter au jeu des top models, de se rendre dans un studio de prise de vue, de revêtir différentes tenues, de se déguiser de divers accoutrements. On croyait connaître les photos de Stern, tant on en a vu reproduites sous forme d’albums ou de publications dans divers magazines. Mais là, au musée Maillol, quand on les découvre en grand format, dans des tirages argentiques d’époque supervisés, agréés et signés de la belle écriture du photographe, on a tout de même un choc esthétique. Non pas que les photos soient toutes réussies, loin de là. Parfois, on reste un peu sur sa faim car certaines d’entre elles sont redondantes, faciles, machinales, relèvent du pur cliché qu’a bien voulu concéder la star (dont on sent la fragilité lorsque l’on observe de près le regard faussement enjoué) ou dont s’est contenté le prédateur. A d’autres moments, on est limite vulgos ou kitsch. Mais, la plupart du temps, on est surpris par la finesse des tirages, la précision de l’objectif de l’appareil, l’acuité de l’œil du photographe, le piqué des épreuves exposées. L'empathie du photographe avec son modèle Le grain de la photo restitue fidèlement celui de la peau laiteuse, veloutée, moelleuse, couleur champagne (comme dit le photographe) de la star, d’un corps constellé de microscopiques taches de rousseur, de sorte qu’aucun détail, aucune aspérité, aucune dissonance, aucun angle mort ne semblent pouvoir échapper à la cartographie céleste à laquelle s’est livrée Stern. Le regard de l’homme n’est, nous semble-t-il, en l’occurrence, ni clinique, ni cynique ou arrogant comme celui de tant de photographes de mode, donc pas si macho que cela (quoi qu’en aient pensé les puritains de Vogue qui avaient refusé de publier ces nus, quoi qu’en pensent de nos jours encore certaines féministes ayant graffité des affiches publicitaires annonçant l’expo dans le métro parisien), ni du tout pervers. L’empathie du photographe avec son modèle est indiscutable, totale, et, malgré le recours au nu, elle n’a rien de sexuel. La nudité du modèle est avant tout académique, esthétique, photogénique. Lucidement, Stern écrira à ce propos : « Quand on désire une femme aussi ardemment et qu’elle est aussi près, on éprouve une sensation délicieuse du seul fait de ne pas la toucher. L’appareil photo joue un rôle considérable parce que l’amour traverse l’objectif ». Marilyn, qui est à cette époque dans la maturité d’une femme de 36 ans, porte le stigmate d’un coup de lance lui échancrant le flanc droit - en réalité la cicatrice d’une récente opération, datant à peine de quelques semaines, de la vésicule biliaire, qui ressemble un peu à un troisième œil mais qui l’embellit paradoxalement, ce traumatisme et l’hospitalisation qui a suivi lui ayant fait perdre pas mal de kilos - et demande au photographe un droit de regard sur les images qui seront publiées. Elle écarte - provisoirement du moins, le peu de temps qu’il lui reste à vivre - la publication de certains des clichés rendant trop voyante la trace de l’intervention chirurgicale ou donnant tout simplement un reflet d’elle qui ne lui convenait pas. Planches‑contact de la « dernière séance » biffées par Marilyn Monroe. Le photographe, fasciné par l’aspect, encore une fois, christique de cette encornade, et en raison aussi de la beauté plastique des photos biffées d’une croix au lumocolor (signe prémonitoire de sa propre disparition, ou d’un refus plus global de sa propre image) des mains mêmes de la divinité écranique, bravant en quelque sorte l’interdit, reniant sa promesse, décide délibérément, cyniquement, de les publier - le rythme de l’exhumation des preuves d’une beauté florale émergeant du tas de fumier hollywoodien étant des plus capricieux et n’obéissant pas aux seules lois de l’économie marchande. Excité par ces griffures photographiques (ciselures diraient les Lettristes), Bert Stern se met lui aussi à intervenir sur ses photos en noir et blanc, les coloriant à la main, les faisant passer dans des bains de teinture ou de virage, avec plus ou moins de bonheur, d’ailleurs - ces interventions graphiques annoncent la série de planches-contact agrandies de William Klein jouant avec les croix au crayon rouge signifiant la sélection ou la désélection de la prise de vue destinée à être tirée ou à être mise à l’index. Si on arrive à s’habituer aux Marilyn aux roses roses, on peut préférer d’autres clichés, à commencer, précisément, par les repentirs de la star... La sortie du numéro de Vogue qui publia le reportage-photo de Bert Stern coïncida avec l’annonce de la mort tragique de Marilyn. Nicolas Villodre (1). Objectif Cinéma était un magazine en ligne consacré au cinéma d’auteur, fondé à la fin des années 1990 par Valérian Lohéac (rédacteur en chef, directeur de la publication) et Alyette de Sainte Marie (webmaster/webdesigner). Le site proposait critiques, analyses et entretiens autour du cinéma. Cycle Marilyn Monroe à la Cinémathèque française, jusqu’au 8 juillet 2026. Rétrospective, exposition conçue par Florence Tissot. https://www.cinematheque.fr/exposition/marilyn-monroe.html Postface – Marilyn, images en chantier Relire aujourd’hui ce texte écrit en 2006, à l’occasion de l’exposition du musée Maillol, c’est mesurer à quel point l’image de Marilyn Monroe n’a jamais cessé d’être retravaillée, réexposée, réexploitée. Chaque nouvelle série de tirages, chaque exposition, chaque documentaire promet de « révéler la vraie Marilyn », tout en ajoutant une couche supplémentaire au mythe. La « dernière séance » de Bert Stern, loin de clore quoi que ce soit, a au contraire inauguré un cycle ininterrompu de recyclage de ces images, devenues à la fois reliques et produits dérivés. Le centenaire de 2026 accélère encore ce mouvement. À Paris, la Cinémathèque française déploie le vaste ensemble "Marilyn Monroe : 100 ans !", mêlant exposition et rétrospective de films, pour interroger à la fois l’icône hollywoodienne et la comédienne au travail. À Londres, la National Portrait Gallery consacre l’exposition "Marilyn Monroe : A Portrait" à la constellation de photographes et d’artistes qui ont façonné – et parfois figé – son visage pour le 20e siècle. À Los Angeles, l’Academy Museum prépare "Marilyn Monroe : Hollywood Icon", qui rassemble costumes, objets personnels, affiches et photos pour raconter comment Norma Jeane Mortenson est devenue, par et contre le système des studios, une figure centrale de l’imaginaire américain. Le texte de Nicolas Villodre s’attache au dispositif de cette séance photo (l’hôtel de luxe, le champagne, la nudité, la cicatrice, les croix tracées sur les planches‑contact) pour en montrer la violence feutrée. Il y a le jeu convenu entre un photographe fasciné et une star au bord du gouffre, mais aussi une scène de pouvoir : Marilyn réclame un droit de regard, barre les images qu’elle refuse, puis voit ces refus exposés au vu de tous. Cette main qui raye son propre visage, ce geste de refus, deviennent à leur tour un motif esthétique, un argument de vente, un signe distinctif dans la grande économie des images. En 2026, à l’heure où musées et cinémathèques multiplient rétrospectives et expositions pour célébrer le centenaire de sa naissance, ce paradoxe saute aux yeux : Marilyn Monroe est sans doute l’une des femmes les plus photographiées de l’histoire, et pourtant son droit à décider de son image lui a presque toujours échappé. Entre les studios hollywoodiens, les magazines, les photographes de mode et les collectionneurs, son corps est devenu un champ de bataille symbolique, où se rejouent les rapports de genre, de classe et de pouvoir. Relire la « dernière séance » sous cet angle, c’est ne plus la voir seulement comme le chant du cygne d’un sex‑symbol, mais comme le moment où une femme tente, tardivement et partiellement, de reprendre la main sur sa propre apparition – avant que l’industrie n’en fasse, une fois encore, autre chose. Nadia Mevel, mai 2026 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

L'Andalousie vote à sec
Longtemps bastion socialiste, l’Andalousie vote désormais la gorge sèche. Dans une région frappée par l’aridification et les conflits autour de l’eau, les élections du 17 mai mettent en lumière les fractures d’une Europe confrontée à la crise écologique et sociale. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Article actualisé le 18 mai 2026 à 8 h (voir en fin de publication) Ce dimanche 17 mai, les électrices et électeurs andalous sont appelés à renouveler les 109 députés de leur Parlement régional. Dans cette communauté autonome longtemps considérée comme un simple bastion périphérique du socialisme espagnol, le scrutin ressemble plutôt à un sismographe de la crise démocratique, sociale et écologique qui traverse l’ensemble du pays. À la veille de l’été, alors que les réserves hydriques sont au plus bas, que les restrictions d’eau s’installent dans le quotidien et que les incendies de forêt ne sont plus une exception mais une saison, c’est une Andalousie à la fois « potager de l’Europe » et territoire en voie d’aridification accélérée qui va trancher dans les urnes entre plusieurs versions possibles de son avenir. Une élection régionale au cœur de la nouvelle « question hydrique » Depuis Madrid et Bruxelles, on regarde ce vote comme un test pour les équilibres partisans espagnols : confirmation ou non de l’hégémonie de la droite, résistance du PSOE, survie d’une gauche à la gauche du social-libéralisme, capacité de l’extrême droite à convertir sa présence symbolique en pouvoir exécutif. Mais vu d’Andalousie, l’enjeu est plus concret, presque physique : il s’agit de savoir quel type de modèle agro-touristique sera défendu ou infléchi par la future majorité, et comment seront arbitrés les conflits autour d’une ressource devenue rare – l’eau – que l’agriculture intensive, le tourisme de masse et l’urbanisation spéculative continuent de consommer comme si elle était infinie. Derrière les promesses de développement, c’est donc une certaine façon d’habiter le territoire, de produire de la nourriture, de travailler et de circuler qui est en débat. Du bastion socialiste à la vitrine d’une droite productiviste Pour comprendre ce qui se joue ce 17 mai, il faut revenir sur la trajectoire politique andalouse depuis la fin du franquisme. Pendant près de quarante ans, la région a été l’un des piliers du pouvoir socialiste : le PSOE y a construit un compromis spécifique, mêlant politiques sociales redistributives, clientélisme assumé, gestion des fonds européens et soutien au monde rural. Dans l’imaginaire politique espagnol, l’Andalousie concentrait alors les images d’un Sud à la fois dominé et subventionné, réservoir de voix pour la gauche de gouvernement, laboratoire d’une modernisation encadrée par le centre. Ce paysage s’est fissuré avec fracas à partir de 2018. Cette année-là, pour la première fois depuis la Transition, l’extrême droite entre en force dans une assemblée régionale et devient, pour la première fois, un partenaire de gouvernement à l’échelle régionale : Vox obtient un score suffisant pour peser sur la formation du gouvernement, brisant le cordon sanitaire tacite qui entourait jusqu’alors ce courant. La chute progressive du PSOE, érodé par les scandales de corruption, l’épuisement de son récit social-démocrate et la montée de nouvelles forces à sa gauche, ouvre un espace à un bloc conservateur qui ne se contente plus de gagner des provinces mais aspire à redessiner l’hégémonie culturelle de la région. En 2022, le Parti populaire de Juan Manuel Moreno conquiert la majorité absolue, marginalise définitivement Ciudadanos et relègue les gauches andalouses dans un rôle d’opposition fragmentée : l’Andalousie, longtemps symbole d’un Sud « rouge », devient alors la vitrine d’une droite qui se présente à la fois comme gestionnaire, modérée de ton, et farouchement productiviste lorsqu’il s’agit d’agriculture, de tourisme et de grands projets. Ce basculement n’est pas seulement une alternance de plus dans l’histoire d’un parlement régional. Il fait de l’Andalousie un laboratoire en avance sur ce que l’on observe désormais à l’échelle de l’Espagne et de l’Europe : un bipartisme fissuré, une extrême droite qui s’installe comme partenaire ou aiguillon de la droite classique, un parti socialiste recentré, des gauches radicales fragmentées et, en arrière-plan, une conflictualité sociale et écologique qui déplace progressivement le centre de gravité des affrontements politiques. C’est dans ce cadre que s’annonce le scrutin du 17 mai : non comme un simple test électoral, mais comme une nouvelle étape dans la redéfinition des frontières entre droite, extrême droite et gauches, à l’heure où l’épuisement des nappes phréatiques et la sécheresse réécrivent la carte politique autant que les paysages. En Andalousie, les agriculteurs font face à d'énormes difficultés en raison de la sécheresse et du manque de précipitations. Photo Jon Nazca / Reuters Potager de l’Europe, désert en devenir Dire que l’Andalousie est le « potager de l’Europe » est devenu un cliché, mais un cliché solidement ancré dans la matérialité des choses : serres plastifiées à perte de vue, oliveraies industrialisées, cultures de fruits rouges et d’agrumes destinés aux linéaires des grandes surfaces du Nord de l’Europe. Ce modèle, construit en quelques décennies sur la promesse d’une prospérité exportatrice, repose sur une évidence rarement questionnée : l’eau coulera toujours. Or, tout indique qu’il est désormais à bout de souffle. La hausse des températures, l’irrégularité des pluies, la répétition des sécheresses longues et sévères, la baisse des réserves des barrages et l’épuisement des nappes phréatiques dessinent une trajectoire de fond : celle d’un territoire qui s’aridifie beaucoup plus vite que le rythme des adaptations techniques et politiques. Là où l’on parlait jadis de « manque d’infrastructures », on parle aujourd’hui de « manque d’eau ». À cette chronique de la sécheresse s’ajoute désormais l’autre face du dérèglement climatique : des épisodes de pluies extrêmes et d’inondations qui ravagent, en quelques jours, ce que des années de sécheresse avaient déjà fragilisé. Depuis l’hiver 2025–2026, une série de tempêtes de pluie d’une intensité rarement vue a touché le sud de l’Espagne : rien qu’en Andalousie, des milliers de personnes ont été évacuées, des routes coupées et des milliers d’hectares de cultures détruits ou rendus inaccessibles. C’est dans ce contexte que la Commission européenne a validé, le 11 mai dernier, après les inondations du printemps, un régime d’aides d’État de 1,5 milliard d’euros pour les agriculteurs d’Andalousie et d’Estrémadure, censé « prévenir les fermetures d’exploitations » et « préserver la production agricole » après ces inondations, tout en reconnaissant que la fréquence accrue de telles calamités est désormais une menace structurelle pour la sécurité alimentaire (voir ICI). Réserve de biosphère, le parc national de Doñana est lui aussi affecté par la sècheresse. Photo DR Dans ce contexte, la carte des cultures intensives et des grands périmètres irrigués épouse de près la carte des conflits. Autour de Doñana, parc national emblématique devenu symbole international, la multiplication des puits illégaux pour alimenter les fraises et les framboises destinées à l’export a précipité l’assèchement des zones humides, au point de placer les autorités régionales au cœur d’un bras de fer avec le gouvernement central et les institutions européennes. Les tentatives de la droite andalouse pour régulariser des milliers d’hectares de cultures irriguées en zone protégée ont cristallisé ce conflit : d’un côté, la promesse de « sauver des milliers d’emplois » et de « défendre le secteur primaire » ; de l’autre, l’alerte lancée par les scientifiques et les ONG sur l’effondrement d’un écosystème clé, mais aussi sur l’illusion d’un modèle qui prétend sauver l’emploi en pompant un aquifère déjà exsangue. Doñana n’est pas une exception. D’Almería à Huelva, de Jaén à Cordoue, les mêmes logiques se retrouvent, entre serres, champs d’avocats ou oliveraies intensives. Une lutte de classes au sein même du secteur agricole Le conflit hydrique n’oppose pas seulement « les agriculteurs » aux « écologistes ». Il traverse le monde rural lui-même. D’un côté, des exploitations familiales, des systèmes de polyculture, des élevages extensifs qui voient l’eau comme un bien commun à préserver et qui subissent en premier la concurrence des grandes entreprises agro-exportatrices. De l’autre, un agro-business capable de capter les subventions européennes et régionales, d’investir dans des systèmes d’irrigation sophistiqués, de forer plus profond, de délocaliser les risques sur des territoires sacrifiés. Entre les deux, les travailleurs saisonniers – souvent migrants – qui récoltent les fruits et légumes dans des conditions de précarité extrême, exposés aux canicules et aux pénuries, sans voix réelle dans les choix qui déterminent l’usage de l’eau. C’est aussi cela, la « guerre de l’eau » andalouse : une lutte de classes au sein même du secteur agricole. Les villes ne sont pas épargnées. Les restrictions d’eau dans certains quartiers, les polémiques sur le remplissage des piscines, l’arrosage des golfs, l’irrigation des jardins touristiques ou la priorité accordée à certains usages par rapport à d’autres font surgir, dans le quotidien urbain, la matérialité de choix longtemps laissés aux techniciens et aux lobbies. Lorsque des municipalités rationnent l’eau potable tout en maintenant l’irrigation de terrains de sport ou de complexes touristiques, c’est une hiérarchie sociale des usages qui devient visible. Juan Manuel Moreno, leader du Parti populaire en Andalousie, prétend concilier compétitivité et durabilité, mais laisse intacte la question de l’extension des surfaces irriguées. Photo DR Face à cette situation, les réponses des acteurs politiques se déclinent en trois grandes familles. La première, portée par l’extrême droite et une partie de la droite, consiste à promettre « plus d’eau » plutôt que « moins de demande » : nouveaux barrages, transferts interbassins, dessalement massif, plan « national » de l’eau. Cette fuite en avant infrastructurelle permet de repousser la remise en cause du modèle intensif, tout en désignant de nouveaux boucs émissaires – écologistes, « bureaucrates de Bruxelles », migrants ou citadins – accusés d’entraver le droit de produire. La deuxième, défendue par la droite et notamment par le Parti populaire, mise sur une “modernisation verte” : amélioration de l’efficience de l’irrigation, montée en gamme des productions, certifications, digitalisation des exploitations. Elle prétend concilier compétitivité et durabilité, mais laisse intacte la question de l’extension des surfaces irriguées et de la vocation exportatrice du système. La troisième, portée par des forces écologistes et de gauche, par certaines coopératives et par des collectifs locaux, plaide pour une réduction programmée de la demande en eau, une reconversion des cultures les plus gourmandes, une protection stricte des aquifères et une réorientation vers l’agroécologie et la souveraineté alimentaire. José Ignacio García aux côtés d'Ana Fernández et de Javier Peizoto lors de la présentation de la pré-campagne de Adelante Andalucía pour les élections andalouses. Photo Juan Carlos Vázquez / Diario de Sevilla C’est entre ces trois horizons que se joue une grande partie du scrutin andalou. La campagne électorale parle certes de corruption, d’impôts, de sécurité ou d’éducation, mais dans les territoires, les meetings, les discussions de bar et les assemblées de quartiers reviennent sans cesse à la même question : que restera-t-il à cultiver, à boire, à transmettre aux enfants si l’on continue comme avant ? Dans une région où l’agro-industrie, le tourisme de masse et la spéculation foncière se disputent chaque hectare et chaque mètre cube, les bulletins déposés dans l’urne le 17 mai ne valent pas seulement pour le partage des sièges au Parlement régional. Ils tracent des lignes de fracture entre ceux qui espèrent sauver le modèle existant en le modernisant à la marge, ceux qui veulent en prolonger la logique jusqu’à l’absurde, et ceux qui tentent, souvent minoritaires mais de plus en plus audibles, d’ouvrir la voie à un autre rapport à la terre et à l’eau. A la gauche du PSOE, dans un paysage où ces forces restent pourtant minoritaires en voix et en sièges, Por Andalucía et Adelante Andalucía mettent les mots qui fâchent : souveraineté alimentaire, banque des terres, limitation des marges de la chaîne agroalimentaire, moratoire sur les nouveaux réservoirs, frein voire réduction des surfaces irriguées les plus gourmandes en eau. Les sondages pré‑électoraux dessinent un paysage paradoxal pour Vox : le parti d’extrême droite progresserait en voix et en sièges par rapport à 2022, mais reste loin du saut qu’il espérait et que ses scores en Estrémadure ou en Aragon semblaient annoncer. Avec autour de 14% des suffrages et 15 à 17 députés, il se consoliderait comme troisième force, tout en étant relégué aux marges d’un Parlement que le Parti populaire de Juan Manuel Moreno pourrait de nouveau contrôler seul. Sa capacité à imposer son agenda – sur l’eau, l’agriculture, l’immigration – tient moins à un rapport de force parlementaire qu’à l’influence idéologique qu’il exerce sur une droite déjà tentée de freiner les politiques climatiques. Au milieu de ces horizons divergents, les subventions nationales et européennes jouent un rôle d’amortisseur. Les plans de soutien à la « résilience » agricole, les aides à la modernisation de l’irrigation et les dispositifs de la PAC permettent à chacun de se draper dans le vocabulaire de la durabilité sans toucher au cœur du problème : un système productif bâti sur l’abondance d’une eau qui n’existe plus. Une bataille locale aux résonances européennes Ce qui se joue en Andalousie dépasse largement les frontières de la communauté autonome, et même celles de l’Espagne. La « guerre de l’eau » andalouse, avec ses serres plastifiées, ses oliveraies à sec, ses aquifères épuisés et ses travailleurs saisonniers surexposés aux canicules, condense des contradictions qui traversent aujourd’hui l’ensemble de l’Union européenne : comment prétendre répondre à l’urgence climatique en continuant de subventionner un modèle agro-industriel conçu pour des climats, des ressources et des rapports de forces qui n’existent plus ? Comment demander aux petits producteurs et aux territoires ruraux de porter la charge de la transition, tout en préservant les marges des grandes chaînes agroalimentaires et la logique de l’export à bas prix ? Partout sur le continent, des scènes similaires se répètent : mobilisations paysannes contre le coût des intrants et les normes environnementales, colères rurales captées par l’extrême droite, hésitations des partis sociaux-démocrates à assumer une véritable rupture écologique par peur de perdre leur ancrage dans les campagnes, fragmentation de la gauche critique entre défense sociale des mondes ruraux et radicalité climatique. L’Andalousie apparaît alors comme un avant-poste plus que comme une anomalie. La droite qui s’y fortifie ressemble à ses homologues italienne ou grecque, mêlant promesse d’ordre, gestion pragmatique et refus de laisser l’écologie redéfinir l’économie. L’extrême droite y expérimente les mêmes recettes qu’en Aragon, aux Pays-Bas ou en France : transformer l’angoisse hydrique et la détresse agricole en ressentiment contre l’écologie, l’Europe et les élites urbaines. Les gauches, elles, tâtonnent pour articuler justice sociale et justice climatique sans se couper des mondes populaires. Victor Llanes (correspondance en Espagne pour les humanités) et Jean-Marc Adolphe Une campagne « porte à porte » pour une autre Andalousie Photo Adelante Andalucía Dans les réunions publiques d’Adelante Andalucía, on la présente rarement comme une « dirigeante ». Ana Fernández se définit plutôt comme une organisatrice de quartier. C’est pourtant elle qui, depuis des mois, coordonne la campagne « porte à porte » du mouvement andaluciste : une armée de militantes et de militants qui, inspirés par les méthodes de Die Linke en Allemagne, vont frapper aux portes des immeubles de Séville, Cadix ou Grenade pour parler de santé, de logement, de racisme… et d’eau. Loin des plateaux de télévision, Ana Fernández passe ses journées à cartographier les quartiers populaires où l’abstention explose et où la colère contre « Madrid » et « Bruxelles » gronde. Elle assemble des équipes, prépare des fiches simples – prix du panier de courses, délais aux urgences, factures d’eau en hausse, maisons qui se fissurent après les inondations, champs laissés en jachère faute d’irrigation – et envoie les militantes frapper aux portes avec une consigne : écouter avant de convaincre. Dans ces conversations d’escalier, le climat ne se dit pas en degrés supplémentaires mais en nuits sans sommeil à cause de la chaleur, en douches écourtées, en salaires bloqués alors que les factures explosent. Pour Ana Fernández, l’andalousisme dont se réclame Adelante n’est pas un drapeau folklorique mais un « droit à ne pas être une colonie intérieure », selon les termes qu’emploie la coalition pour se démarquer des « gauches centralistes » de Madrid. Cela signifie pouvoir décider, depuis l’Andalousie, ce qu’on cultive, ce qu’on exporte et ce qu’on protège, au lieu de subir un modèle agro‑touristique conçu ailleurs. Dans ses formations de quartier, elle relie la fermeture d’un centre de santé à la privatisation rampante, la xénophobie alimentée par Vox aux conditions de travail des saisonniers migrants, et la sécheresse aux choix politiques de la Junta sur l’irrigation et les puits illégaux. Le soir, lorsqu’elle revient de tournée, Ana Fernández fait ses comptes : combien de portes ouvertes, combien de conversations, combien de promesses de vote ? Les chiffres sont modestes, loin des grandes courbes des instituts de sondage, mais ils incarnent une autre manière de faire de la politique dans une région où la défiance envers les partis est massive. À l’heure où la droite revendique l’Andalousie comme sa vitrine et où l’extrême droite tente de capter la colère du monde rural, Ana et les siens parient sur une autre équation : que le récit de la sécheresse et des inondations, des serres et des quartiers, des puits illégaux et des loyers impayés, puisse se transformer en forces organisées. Que la question andalouse – qui décide de l’eau, de la terre et des services publics – soit posée depuis les seuils des appartements, et pas seulement dans l’hémicycle régional. Teresa Rodríguez, porte-parole de Por Andalucía Du côté de Por Andalucía, né d’une scission du mouvement Podemos, ce sont moins des figures individuelles que des visages collectifs qui occupent le terrain. Dans les vidéos et les messages de campagne, on voit des militantes devant les marchés, les centres de santé, les files d’attente des services sociaux ou les villages frappés par la sécheresse, parler d’augmentation des loyers, de fermeture de cabinets médicaux, de factures d’eau qui explosent et de boulots précaires. La scène est toujours la même : une table pliante, quelques tracts, parfois des cagettes de produits locaux, et ces phrases simples qui relient les points – la coupure d’eau, la privatisation, la chaleur, le salaire qui ne suffit plus. Là où d’autres forces misent sur les leaders ou les polémiques médiatiques, Por Andalucía tente de construire un “nous” très concret, à partir de ces femmes qui, entre un passage au marché et un rendez‑vous chez le médecin, font le lien entre services publics démantelés, crise hydrique et fin de mois impossibles. Victor Llanes Actualisation Vainqueur du scrutin avec 41,6 % des voix, le Parti populaire (droite) échoue à conserver la majorité absolue au sein du Parlement d’Andalousie (53 sièges sur 155) et devra composer avec le parti d’extrême droite Vox (13,82 % des voix, 15 sièges). Vox se présente comme défenseur des agriculteurs, éleveurs et chasseurs, en s’opposant aux restrictions environnementales sur l’usage de l’eau, les pesticides ou les engrais, qu’il qualifie d’obstacles bureaucratiques. Le parti s’oppose aux mesures de protection de la biodiversité et aux limitations d’irrigation lorsqu’elles sont justifiées par la sécheresse ou la protection des aquifères, en les présentant comme des diktats des « écologistes radicaux » et de Bruxelles. Le PSOE enregistre son plus mauvais score jamais réalisé en Andalousie (22,71 % des voix, 28 sièges). Plus à gauche, Por Andalucía, né d’une scission du mouvement Podemos, se maintient avec 6,31 % des voix (5 sièges). Seule et maigre consolation d’une élection marquée très à droite, Adelante Andalucía, né en 2018 comme coalition de la gauche andalouse, qui s’est ensuite transformé en parti andalouciste, écosocialiste et féministe après sa rupture avec Podemos et les directions madrilènes, gagne 6 sièges au Parlement d’Andalousie (de 2 à 8), avec 9,62 % des voix. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

La soif des machines, l’abandon des peuples. Data centers, IA, sécheresse en Somalie
Photo Jack Denton / AP Farhia, quatre ans, qui souffre de malnutrition aiguë sévère, regarde par la fenêtre d'un hôpital à Qardho, Puntland, en Somalie, le17 avril 2026. Une sécheresse « mortelle » s’abat de nouveau sur la Somalie. Près de 6,5 millions de personnes sont déjà confrontées à des niveaux de faim classés « crise » ou pire. Parmi elles, environ 1,8 million d’enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë en 2026. Des lotissements de Virginie aux plaines desséchées de Somalie, un même fil se tend : celui d’un système prêt à brûler toujours plus d’électricité et d’eau pour nourrir l’intelligence artificielle, mais incapable de garantir l’essentiel à des millions d’êtres humains. Tandis que des habitants des États‑Unis se dressent contre l’invasion des data centers, accusés de siphonner leurs ressources et de défigurer leurs paysages, la sécheresse plonge de nouveau la Somalie au bord de la famine, dans l’indifférence budgétaire des puissances riches. Comment relier ces colères locales et ces détresses lointaines ? Ça commence à bien faire. Aux États-Unis, des faubourgs tranquilles de Virginie aux lotissements du Wisconsin, des vergers d’Oklahoma aux déserts du Nevada, une même phrase remonte des réunions municipales et des pancartes bricolées : « pas de data center dans mon jardin ». Les immenses hangars sans fenêtres qui abritent les serveurs de l’intelligence artificielle étaient censés rester en arrière‑plan, invisibles derrière les interfaces chatoyantes des logiciels. Les voilà soudain au centre de la bataille politique, accusés de siphonner l’électricité, de pomper l’eau, d’enlaidir les paysages – et de faire exploser les factures des habitants. Car la carte de la nouvelle ruée vers l’IA ressemble de plus en plus à une carte des colères locales. En Virginie, « capitale mondiale des data centers », la contestation est devenue quotidienne : réunions publiques surchauffées dans le comté de Prince William, mobilisation à Ashburn et dans le Loudoun County, projets repoussés, voire annulés, face aux recours et à la pression des riverains. Là comme ailleurs, on dénonce la prolifération des lignes à haute tension au-dessus des maisons, le ronflement permanent des ventilateurs, les générateurs diesel alignés par centaines, prêts à se déclencher au moindre pic de demande. À force de voir leur territoire transformé en multiprise géante pour les serveurs, les habitants n’acceptent plus que les besoins supposés de l’IA pèsent davantage que leur droit à respirer, dormir, cultiver, habiter. xxx Rachel Ellis, l'une des directrices de la Coalition pour la protection du comté de Prince William, brandit une pancarte dénonçant la prolifération des centres de données, sous le regard d'Angela Klein, co-présidente de l'Association civique de Brentsville et des environs, le 9 septembre 2025. Photo Sébastien Kraft / InsideNoVa Et la colère ne se limite plus à la Virginie. Dans le Wisconsin, des habitant·es ont utilisé un référendum local pour bloquer un projet de centre de données d’IA ; à Independence, dans le Missouri, des conseillers municipaux favorables à un projet ont été battus après une campagne centrée sur ce sujet. À Boulder City, dans le Nevada, ou à Sand Springs, en Oklahoma, des centaines de personnes se pressent aux réunions de quartier, pancartes à la main, pour refuser que leurs terres agricoles soient annexées et livrées à des entrepôts climatisés où l’eau potable sert à refroidir des puces plutôt qu’à irriguer des champs. Des scènes similaires se répètent en Pennsylvanie, en Arizona, dans le Maryland : chaque nouvel entrepôt de serveurs devient un motif de mobilisation, un révélateur de méfiance envers les promesses de « progrès » portées par les géants du numérique. Ce qui frappe, c’est que cette révolte brouille les lignes de fracture habituelles. Dans une Amérique archi‑polarisée, les protestations contre les data centers fédèrent des électeurs républicains ruraux, des démocrates urbains, des militants écologistes, des riverains sans étiquette politique dont le seul point commun est de vivre à côté d’un chantier ou d’une ligne à haute tension. Des sénateurs comme Bernie Sanders appellent à un moratoire national sur les nouveaux data centers, tandis que des élus républicains réclament des garde‑fous environnementaux et dénoncent le chantage exercé par les grandes plateformes qui conditionneraient leurs investissements à des allègements fiscaux. Des organisations de défense des droits civiques comme la National Association for the Advancement of Colored People (1) s’en mêlent, soulignant que ces « data centers sales » se concentrent souvent près de communautés pauvres et noires, déjà surexposées à la pollution et aux risques climatiques. Le 26 mars dernier, le sénateur Bernie Sanders et la députée Alexandria Ocasio-Cortez ont annoncé le dépôt d'un projet de loi visant à interdire la construction de nouveaux centres de données pour l'intelligence artificielle, que Bernie Sanders a qualifiée de « menace littéralement existentielle pour l'existence de l'espèce humaine ». Photo J. Scott Applewhite/AP En toile de fond, un même paradoxe alimente le ressentiment. D’un côté, la Maison‑Blanche et les grandes entreprises justifient l’accélération de ces chantiers au nom de la « course à l’IA » face à la Chine, présentée comme une nouvelle compétition existentielle où chaque serveur compterait. De l’autre, ce sont les habitants qui voient grimper leurs factures d’électricité, les agriculteurs qui s’inquiètent pour leurs puits, les collectivités qui doivent financer l’extension des réseaux et des routes pour desservir des infrastructures qui n’apportent que quelques dizaines d’emplois locaux une fois construites. Selon plusieurs estimations, la fronde locale aurait déjà contribué à retarder ou bloquer pour plus de cent milliards de dollars de projets, obligeant les opérateurs et les pouvoirs publics à reconnaître que la « transition numérique » ne peut plus se faire contre les territoires qui en supportent le poids. Dans les slogans qui fleurissent au bord des routes – « Grow tomatoes, not data centers », « Nos nappes ne sont pas des climatiseurs », « Stop dirty data » – ce n’est pas seulement le rejet d’un voisin encombrant qui s’exprime, mais la critique d’un modèle entier de développement : un monde capable de mobiliser des milliards pour alimenter des modèles de langage, mais qui rechigne à investir la même énergie pour préserver les sols, l’eau, le climat et les vies humaines. Un data center dans le comté de Prince William. Photo Roger Snyder Data centers et réchauffement climatique Si les habitants s’inquiètent pour leur facture d’électricité ou le niveau de leur puits, c’est aussi parce qu’intuitivement ils sentent que quelque chose cloche à une autre échelle : celle du climat. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les data centers représentent déjà autour de 1,5% de la consommation mondiale d’électricité, et cette part pourrait plus que doubler d’ici 2030 à mesure que l’IA dite « générative » déploie toujours plus de serveurs et de cartes accélératrices. Derrière chaque requête anodine, derrière chaque image produite par une machine, ce sont des centrales à gaz ou à charbon qui continuent, très concrètement, à brûler. Les projections deviennent proprement vertigineuses : des analyses reprises par l’AIE et par des think tanks comme le Shift Project estiment que la consommation électrique mondiale des data centers pourrait atteindre entre 945 et 1 500 TWh à l’horizon 2030, soit l’équivalent de la consommation actuelle d’un pays comme le Japon, voire davantage. Si rien n’est encadré, les seuls centres de données pourraient peser jusqu’à 12% de la demande d’électricité aux États‑Unis, rendant inatteignables les trajectoires « net zéro » que les mêmes gouvernements affichent dans leurs discours. Autrement dit, l’IA, présentée comme outil au service de la transition écologique, risque de mordre la main qui la nourrit en tirant à la hausse les émissions qu’elle prétend aider à réduire. L’expansion massive des data centers liés à l’IA provoque déjà pénuries d’eau et tensions électriques aux États-Unis. Enquête sur un modèle vorace, ses impacts sanitaires et environnementaux, et l’aveuglement des géants du numérique. Publié en novembre 2025. Lire ICI Les chiffres américains donnent une idée du dérapage en cours. En 2024, les data centers des États‑Unis ont consommé autour de 180 TWh d’électricité, soit plus de 4% de la consommation nationale – l’équivalent de la demande annuelle d’un pays comme le Pakistan – et cette consommation pourrait plus que doubler pour atteindre 400 TWh ou davantage en 2030. Une étude coordonnée par des chercheurs de Cornell estime que, à ce rythme, la seule croissance des serveurs d’IA pourrait ajouter chaque année entre 24 et 44 millions de tonnes de CO₂, soit l’équivalent de 5 à 10 millions de voitures supplémentaires sur les routes américaines. Même en supposant que chaque kilowattheure devienne progressivement « plus propre », la réalité est brutale : si la demande d’IA grimpe plus vite que la décarbonation des réseaux, les émissions globales repartent à la hausse. À cette empreinte carbone s’ajoute une soif d’eau largement sous‑estimée. Le refroidissement des serveurs nécessite d’énormes volumes, directement sur les sites ou indirectement via les centrales électriques qui les alimentent. Pour les seuls États‑Unis, on estime que les data centers ont consommé directement de l’ordre de 60 à 70 milliards de litres d’eau en 2023, tandis que leur consommation électrique a entraîné, en amont, près de 800 milliards de litres d’eau utilisés par les centrales. Les projections pour le seul boom de l’IA sont tout aussi alarmantes : d’ici 2030, les serveurs dédiés à l’IA pourraient pomper entre 730 et 1 100 millions de mètres cubes d’eau par an, soit l’équivalent de la consommation domestique de 6 à 10 millions d’Américains. Le plus cynique est que deux tiers des nouveaux data centers construits aux États‑Unis depuis 2022 le sont dans des régions déjà en stress hydrique, où l’eau manque pour l’agriculture et les usages domestiques. Ce choix de localisation – dicté par les prix du foncier, la fiscalité et la facilité de raccordement au réseau – revient à ajouter la pression du cloud sur des territoires qui n’arrivent déjà plus à gérer la sécheresse. En Europe comme aux États‑Unis, les autorités commencent à peine à reconnaître que, sans planification stricte, la croissance des data centers n’est pas seulement un problème d’« optimisation énergétique », mais une menace directe pour la disponibilité de l’eau, les engagements climatiques et la justice environnementale. Des chercheurs tracent des pistes de réduction (meilleure efficacité, implantation dans des régions moins vulnérables, accélération massive des renouvelables) et montrent qu’il serait possible de diviser par deux ou plus l’empreinte carbone et hydrique des infrastructures d’IA en combinant ces leviers. Mais ils insistent sur un point que les industriels se gardent de répéter : même dans les scénarios les plus optimistes, il resterait des dizaines de millions de tonnes de CO₂ résiduelles et des besoins d’eau colossaux, qui ne disparaîtront pas par magie grâce à quelques promesses de « compensation ». La seule question honnête devient alors : de combien d’IA avons‑nous vraiment besoin, et qui décide des usages qui justifieraient de brûler autant d’énergie et d’eau ? Abdi Ahmed Farah se tient parmi les carcasses de ses chèvres, mortes de faim à Usgure, Puntland, en Somalie, le 15 avril 2026. Photo Jack Denton / AP Somalie : sécheresse sans secours Pendant que les data centers américains se disputent des mégawatts et des nappes phréatiques, à plusieurs milliers de kilomètres de là, en Somalie, la sécheresse a déjà tout emporté. Un reportage du journaliste somalien Omar Faruk, publié hier par Associated Press (ICI) plante d’emblée le décor : dans le Puntland, au nord du pays, Abdi Ahmed Farah, 70 ans, regarde un terrain vide où paissaient autrefois ses chèvres. « Il n’a pas plu régulièrement depuis trois ans, chose qu’il n’aurait jamais cru possible », écrit Omar Faruk, décrivant un vieil homme qui a vu disparaître, saison après saison, presque toutes ses bêtes. Loin des serveurs climatisés, c’est le sol lui‑même qui s’est arrêté de fonctionner. Plus au sud, son reportage suit des familles qui n’ont plus rien d’autre à boire qu’une eau de pluie souillée, récupérée dans des flaques boueuses après un orage isolé. À force de creuser, les puits se sont vidés ; des enfants tombent malades après avoir bu cette eau sale, mais il n’y a pas d’alternative. Sur la route de Kismayo, des mères avancent avec leurs enfants sur le dos, parfois après plusieurs jours de marche sous un soleil écrasant, pour atteindre des camps de déplacés où les distributions de nourriture ont déjà été réduites faute de financements. Car c’est bien une sécheresse « mortelle » qui s’abat de nouveau sur la Somalie. Quatre, puis cinq saisons des pluies ratées ont asséché les sols, décimé les troupeaux, fait monter les prix des denrées à des niveaux inaccessibles. Selon les dernières analyses conjointes du gouvernement somalien et des agences de l’ONU, près de 6,5 millions de personnes (plus d’un tiers de la population) sont déjà confrontées à des niveaux de faim classés « crise » ou pire. Parmi elles, environ 1,8 million d’enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë en 2026, dont près d’un demi‑million dans une forme sévère qui engage leur survie à court terme. Dans certaines régions agro‑pastorales autour de Bay, les experts de l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification, outil international de référence qui classe la gravité de l’insécurité alimentaire) estiment que le seuil technique de la famine pourrait être franchi dès cet été si les pluies échouent encore et si l’aide ne se rétablit pas rapidement. Une mère regarde sa fille, qui souffre de malnutrition aiguë sévère, dans un centre de stabilisation d'un hôpital en Somalie, vendredi 17 avril 2026. Photo Jack Denton /AP Le plus glaçant est que cette catastrophe annoncée se déroule quasi sans témoins, et presque sans secours. Le reportage insiste : « la Somalie est de nouveau dans une sécheresse meurtrière, mais cette fois‑ci, la plupart de l’aide humanitaire n’est pas au rendez‑vous ». Après la famine de 2011, qui avait tué environ 260 000 personnes, la mobilisation internationale avait permis d’éviter, en 2022, que le pire ne se reproduise à la même échelle ; aujourd’hui, le robinet s’est refermé. Le plan de réponse humanitaire pour la Somalie n’est financé qu’à une fraction de ce qui serait nécessaire, obligeant les ONG et les agences de l’ONU à fermer des points d’eau, à réduire les rations alimentaires, à suspendre des programmes de nutrition pour les enfants et les mères. « La réduction de l’aide américaine plonge la Somalie dans une nouvelle sécheresse meurtrière », résume Associated Press. Dans ce télescopage entre coupes budgétaires au Nord et enfants affamés au Sud, on mesure à quel point la catastrophe n’a rien de « naturel ». Ce que John Steinbeck aurait pu écrire après la suppression par Donald Trump de l'aide humanitaire américaine. "Nous accusons : Donald Trump, criminel contre l'humanité", publié le 20 décembre 2025. Lire ICI Dans un camp du Gedo, un responsable humanitaire interrogé par une autre organisation décrit « un silence qui n’a rien de paisible, un silence de fatigue extrême ». Les familles arrivent après plusieurs jours de marche, épuisées, souvent sans même une marmite pour cuisiner ; une jeune mère raconte qu’elle n’a plus rien à donner à son fils sévèrement malnutri, « pas même de quoi le faire boire », et qu’elle se demande s’ils « sont encore considérés comme des êtres humains ». Les équipes de Save the Children parlent de « trahison des enfants les plus vulnérables du monde » : dans certaines régions, plus de 90% des familles déclarent n’avoir qu’un seul repas par jour, ou moins, au moment même où l’aide alimentaire a été divisée par trois en quelques mois. Ce qui relie Abdi Ahmed Farah et ses chèvres mortes aux habitants de Virginie excédés par les data centers, ce n’est pas une relation simple de cause à effet, mais la cohérence d’un même système. D’un côté, des infrastructures énergivores présentées comme inéluctables, soutenues à coups de milliards et installées au pas de charge au nom d’une « révolution » technologique. De l’autre, une population prise en étau entre la sécheresse, les conflits et l’abandon international, à qui l’on explique que les caisses sont vides. Entre les deux, une atmosphère qui chauffe, des pluies qui changent de rythme, des récoltes qui se perdent. Ce n’est pas la faute d’un data center particulier si la Somalie est au bord de la famine ; mais c’est bien le produit d’un modèle qui juge normal de suralimenter l’intelligence des machines pendant qu’il laisse des millions d’êtres humains affronter, presque seuls, les conséquences les plus brutales du réchauffement. Qui a droit à l’eau, à l’électricité, à la vie ? Des assemblées municipales surchauffées en Virginie aux plaines desséchées du Puntland en Somalie, ce sont les contours d’un même monde qui se dessinent. D’un côté, des communautés qui refusent de voir leurs paysages, leurs nappes phréatiques et leurs factures d’électricité sacrifiés à la frénésie des data centers et à la « course à l’IA » ; de l’autre, des familles somaliennes qui marchent pendant des jours vers des camps où l’aide humanitaire n’arrive plus, alors que la sécheresse emporte leurs troupeaux et la santé de leurs enfants. Entre ces deux scènes, il n’y a pas qu’un océan : il y a une architecture politique, financière, énergétique qui décide qui a droit à l’eau et à l’électricité – et pour quoi faire. Alimenter des serveurs pour générer des images et des textes à l’infini semble aller de soi ; financer des systèmes de santé, des stocks alimentaires, des réseaux d’eau pour les pays en première ligne du réchauffement devient soudain un luxe, soumis aux caprices budgétaires et aux humeurs géopolitiques. Ce que disent, chacune à leur manière, les protestations américaines contre les data centers et les files silencieuses de déplacés somaliens, c’est qu’il ne s’agit plus seulement de « réguler l’IA » comme un gadget de plus, mais de reprendre la main sur ce à quoi nous voulons collectivement consacrer notre puissance énergétique et matérielle. Le choix n’est pas abstrait : il se lit dans le tracé d’une ligne à haute tension à Prince William County, dans l’implantation d’un centre de données dans un désert déjà assoiffé, dans la fermeture d’un point d’eau dans un camp près de Kismayo. À l’heure où l’on invoque l’intelligence artificielle comme solution à tous les problèmes, il est temps de poser une question beaucoup plus simple : de quelle intelligence parlons‑nous, si elle s’accommode aussi facilement de territoires épuisés et de corps affamés ? Tant que les serveurs de l’IA pourront consommer sans compter pendant que des millions de personnes affrontent presque seules les sécheresses qu’alimentent nos émissions, la promesse d’un avenir « augmenté » relèvera surtout de la mauvaise blague. Là aussi, ça commence à bien faire. Dominique Vernis (1). La National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) est la plus ancienne grande organisation de défense des droits civiques aux États‑Unis, fondée en 1909 pour lutter contre le lynchage, la ségrégation et la discrimination raciale. Aujourd’hui, elle se définit comme une plateforme pour l’activisme de terrain pour les droits civiques et la justice sociale, avec un réseau de sections locales qui agissent sur le vote, l’éducation, l’emploi, le logement, mais aussi l’environnement et le climat. Dans le contexte des data centers, la NAACP s’est positionnée explicitement sur le terrain de la justice environnementale. Elle a lancé la campagne « Stop Dirty Data Centers », en travaillant avec des communautés de plusieurs États (Alabama, Indiana, Maryland, Mississippi, Tennessee) menacées par des projets de centres de données près de quartiers noirs et populaires. En 2025–2026, elle a organisé un sommet national « Stop Dirty Data » et publié un guide de recommandations pour protéger les communautés qui sont en première ligne, demandant notamment des moratoires locaux si la transparence et les garanties sanitaires ne sont pas au rendez‑vous, ainsi que de vrais accords de bénéfices pour les habitants. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Flagrant délire #08. L'Homme Nuit
Faut-il avoir dix ans pour oser se perdre dans la nuit ? Dans cette nouvelle chronique sauvage, l’Homme Nuit revient hanter les lisières de l’enfance et raviver nos paysages obscurs. Entre Rimbaud, Novalis, Siri Hustvedt et les visions charbonneuses d’un jardin du Nord, Isabelle Françaix convoque l’école buissonnière du rêve, ce dérèglement des sens où l’imaginaire défait la résignation. Là, au bord des cimetières et des forêts, une lucidité sauvage apprend à se faire voyante, à rompre le flux docile du réel pour rouvrir un trou dans l’obscur, où désir, peur et poésie se tiennent serrés. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : FLAGRANT DÉLIRE #08. Chronique sauvage de l’œil et du langage Texte et Dessins Isabelle Françaix À dix ans, je m’échappais toutes les nuits dans le même rêve, haletante. Je sautais hors du lit, traversais à pas de louve la salle à manger qui me tenait lieu de chambre, rejoignais la cuisine et poussais la porte du jardin au bout d’un corridor. Le vent s’engouffrait sous ma chemise de nuit et gonflait ma chevelure qui crépitait comme un feu de broussailles. Je savais qu’ensuite la lune étincellerait entre deux nuages pour éclairer un visage familier, à moitié caché dans l’ombre d’un grand chapeau. L’Homme Nuit m’attendait du haut de son mystère. Il veillait, sous les tôles ondulées de la remise à charbon, à l’entrée du jardin. Des arbres squelettiques dansaient derrière lui, dans une brume à odeur de vase. Je devais me hâter pour bondir vers la forêt qu’indiquait son œil droit. Le gauche avait disparu dans l’obscurité. J’y devinais toute l’angoisse d’un être qui connaissait la violence et l’usure. Il m’encourageait à fuir. J’avais confiance en la douceur obstinée de son silence. Sa présence énigmatique m’exaltait. D’un geste de la main, désignant l’inconnu, il en appelait à la source tournoyante de toutes mes audaces. Je ne devais plus réfléchir mais partir, aussi impudente que surprise ! D’instinct, j’aimais son étrangeté qui fendait la gangue des apparences. Nous partagions une lucidité sauvage. Je bousculais de mes choix et de mes révoltes, après ses visites, un destin plus ou moins tracé par mes parents, même si je les aimais : sacrifice, travail, obligations, tristesse, maladie, regrets, frustrations, souffrances… Je n’avais pas encore lu la lettre du 15 mai 1871 de Rimbaud à Paul Demeny, mais je pressentais sans avoir les mots que « Je est un autre » et qu’il me fallait découvrir en moi l’immensité des possibles. Le poète avait l’insolence de ses 17 ans, leur intensité inassouvie, ce désir de sentir plutôt que d’apaiser, qu’il n’est jamais inutile de relire : « La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. Dès qu’il la sait, il doit la cultiver : cela semble simple : en tout cerveau s’accomplit un développement naturel ; tant d’égoïstes se proclament auteurs ; […] — Mais il s’agit de faire l’âme monstrueuse […] Je dis qu’il faut être voyant, se faire VOYANT. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. » [1] Pourquoi parlait-il donc de « poisons », me demandai-je au même âge que le sien quand il écrivit ce cri de délivrance ? J’y voyais plutôt, et y vois toujours, l’antidote à la résignation. On ne peut pas vivre sans se frotter à son imaginaire ! On ne peut davantage vibrer sans expérimenter la peur à l’écart des chemins balisés de tranquillisants. L’Homme Nuit n’est pas revenu dans mes rêves d’adulte mais il garde férocement les abords de mes paysages obscurs. Sommes-nous lui et moi sans feu ni lieu depuis que j’ai quitté le Nord de la France, poussant la grille au fond du jardin, enjambant les rails de chemin de fer, me faufilant sous les buissons du cimetière, chevauchant les pierres tombales et courant dans les champs de betteraves vers les premiers arbres d’une forêt immense aux abords de villes enchevêtrées ? Pouvoir m’y perdre m’a ouvert la possibilité de vraies rencontres avec l’Autre, cet inquiétant Inconnu. À dix ans, tout est question. Le vide d’où nous avons surgi nous affecte encore : tout peut en naître et nous sommes naturellement prêts à nous en émerveiller sans nier notre effroi. Personne ne nous a encore appris à ne pas voir. Je retrouve cette fulgurance intuitive dans l’œil cerné de l’Homme Nuit, que j’ai dessiné vingt ans après notre rencontre onirique. L’imprévisible y brûle d’être vécu, « en arrière, en ce lieu brut et sans voix qui existe au-delà des rêves inarticulés de la vie quotidienne, où on ne peut demander à se rendre mais seulement à être emmené ». C’est ce désir passionné de sentir, d’être ému·e et transporté·e, cette errance « aux alentours de l’inexprimable » tels que les décrit l’écrivaine américaine Siri Hustvedt dans son premier roman, Les yeux bandés [2], dont nous avons besoin pour nous incarner et briser les miroirs aux alouettes. Iris, jeune étudiante en littérature à l’Université de Columbia, y oscille entre le jour et la nuit, brouillant les frontières de son identité au fil d’étranges rencontres qui ébranlent ses certitudes. Si la puissance trouble d’un récit initiatique ne date pas d’hier, son invocation est toujours révélatrice. Comme Iris, nous jeter corps et âme dans l’ambiguïté de notre existence éclairerait de l’intérieur notre propre expérience en multipliant nos perspectives. Notre créativité nous étonnerait, quels que soient notre condition, notre nationalité ou notre genre. « Le monde doit être romantisé, écrivait le poète, philosophe et mystique allemand Novalis à la fin du XVIIIe siècle. C’est ainsi que l’on retrouvera le sens originel. » [3] Soyons lyriques, romantiques, passionné·e·s ! Osons interrompre le flux continu de directives et d’informations en temps réel. Tournons-nous vers la nuit, nos rêves, nos cauchemars, nos désirs et nos songes. Interrogeons ce que nous ignorons de nous-mêmes et de l’autre. L’Homme Nuit est mon école buissonnière, mon esprit de révolte, ma souche de résistance, ma puissance amoureuse, mon irréductible singularité, ma solitude, mon regard et ma langue. Mais il n’est également rien de tout cela, à la fois en deçà et au-delà. Un « trou dans l’obscur » [4], comme l’écrivait Victor Hugo à propos de la lune lorsqu’il la découvrit pour la première fois à travers un télescope, poursuivant avec émerveillement quelques pages plus tard : « Si rien avait une forme, ce serait cela. » [5] N’est-ce pas un début ? Isabelle Françaix 12 mai 2026 (Autoportrait. Dessin retenu pour illustrer une partition des Éditions Symétrie, Lyon, dans les années 2000) [1] RIMBAUD, Arthur, 1929, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871. Texte établi par Roger Gilbert-Lecomte. Paris : Éditions des Cahiers Libres, pp.51-63. Réédité aux éditions Lurlure, à Caen, en 2021 : ISBN 979-1-09599-731-3. [2] HUSTVEDT, Siri, [1992], 1999, Les Yeux bandés, traduction de Christine Lebœuf. Arles : Actes Sud/Babel. ISBN 978-2-74270-712-6 [3] NOVALIS (1772-1801), 2002, Le monde doit être romantisé. Traduit de l’allemand par Olivier Schefer. Paris : Éditions Allia. ISBN 979-10-304-1647-3 [4] HUGO, Victor, [1863], 2012, Le promontoire du songe. Paris : Gallimard, L’Imaginaire, p.18. « J’eus une espèce de désappointement. Une espèce de trou dans l’obscur, voilà ce que j’avais devant les yeux : j’étais comme un homme à qui l’on dirait : regardez, et qui verrait l’intérieur d’une bouteille à l’encre. Ma prunelle n’eut d’autre perception que quelque chose comme une brusque arrivée de ténèbres. Toute ma sensation fut celle que donne à l’œil dans une nuit profonde la plénitude du noir. » [5] Ibid., p.20 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.

Thierry Malandain, portrait sensible
Thierry Malandain en répétition avec les interprètes du Centre chorégraphique national - Ballet Biarritz. Photogramme du film de Raphaël Gianelli-Meriano. À l’heure de transmettre les rênes du Ballet Biarritz qu’il a fondé, Thierry Malandain se dévoile dans un documentaire aussi intime qu’artistique. Entre répétitions, souvenirs et confidences, Raphaël Gianelli‑Meriano esquisse le portrait sensible d’un créateur habité par la danse, la transmission et une émotion longtemps tenue à distance. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Sa réalisation a demandé trois ans : Malandain, quand l’amour prend corps. En 70 minutes (pour la version intégrale), Raphaël Gianelli‑Meriano signe un ciné-portrait de Thierry Malandain, choréauteur d’une cinquantaine d’œuvres de style classique et néoclassique au moment où celui-ci, à 66 ans, s'apprête à se retirer du Ballet biarrot qui porte son nom. Il passera alors le relais à Martin Harriague, un de ses anciens danseurs devenu chorégraphe, nommé par le ministère de la Culture, les autorités locales et le conseil d'administration du ballet à la direction du Centre chorégraphique national – Ballet Biarritz, créé en 1998 par Malandain. Le documentaire revient sur certains faits marquants de sa vie de danseur - et de sa vie tout court d’homme réservé, mais avec une sensibilité à fleur de peau. Une séquence émotion casse l'ambiance et le cours tranquille du récit lorsque Malandain révèle une part d'ombre, un stigmate, pour ne pas dire un secret de famille. Il évoque sa sœur Fabienne qui fut victime d'une méningite et devint le centre d'intérêt et objet de rivalité de la fratrie. Il livre ses réflexions sur la création et sur l'art, définit simplement la danse comme « une façon d'être au monde », sort de derrière les fagots des photos de lui, jeune danseur qui, après s'être fracturé le ménisque de la jambe gauche, bondissait sur scène comme si de rien n'était. Il évoque ses débuts comme chorégraphe en 1976 et la naissance de sa première compagnie, en 1986, à Nancy, avec l'ami fidèle Richard Coudray, son actuel maître de ballet. Ce passionné d'histoire de la danse déniche la carte de visite de la ballerine du temps jadis Léontine Beaugrand qui remerciait Théodore de Banville pour ses écrits élogieux sur elle. Dans son discours d'entrée à l'Académie des Beaux-Arts, où il a été élu le 24 avril 2019 comme premier membre de la nouvelle section de chorégraphie, il rend grâce à ses membres d'avoir accueilli Terpsichore sous l'auguste coupole. Comme il se doit dans tout documentaire consacré à la danse, nombre de scènes montrent le chorégraphe au travail, préparant avec son maître de ballet et les danseurs de sa compagnie la nouvelle création au programme, Chambre d'amour (2025) ou révisant une des pièces à succès du répertoire, Les Saisons (2023). Malandain confie à son interlocuteur ce qu'est pour lui le danseur idéal. Il prend pour exemple Hugo Layer, qui « n'a pas peur de dépasser les limites » et que, de ce fait, il distribue dans les premiers rôles. Du coup, celui-ci a droit à une longue variation suivie d'un changement de costume en coulisse. Hugo Layer est un peu pour Thierry Malandain ce que représentait Jorge Donn, danseur fétiche de Béjart, pour ce dernier. La danseuse Claire Lonchampt, magnifique étoile féminine du Ballet depuis 2011, se souvient de son entrée à l'École de danse de l'Opéra de Paris à l'âge de 9 ans et demi. Parlant de son travail au sein de la compagnie Malandain et de son métier, elle rappelle l'usage quotidien de la barre depuis sa tendre enfance. Dans une autre séquence choc, alors que le chorégraphe s'applique à rectifier les détails et les défauts repérés par lui, inscrits sur son cahier de notes, celui-ci s’emporte soudain, laissant les danseurs médusés. Il se reprend vite mais demeure lui-même remué de s'être de la sorte montré soupe au lait, découragé sans doute par le travail à accomplir pour parfaire l’œuvre avant sa représentation à l’auditorium Atalaya de l'ancienne gare du midi. Le film a reçu un accueil enthousiaste lors de sa présentation parisienne, au Christine cinéma-club. Sa réussite tient pour beaucoup au soin apporté par une équipe de collaborateurs relativement réduite : le réalisateur et Michel Jakobi à l'image, Pascal Roque au son, Pascaline Aumond au montage. Raphaël Gianelli‑Meriano a pu s'immerger dans le quotidien des danseurs et recueillir, in situ et à son domicile, les propos du chorégraphe, le cas échéant avec les moyens du bord : des caméras en basse résolution, avec des cadres allant du 16/9 au 9/16 ou HEIC de son smartphone, en passant par le 4/3 de la vidéo légère. Le travail de montage remarquable enchaîne subtilement des prises de vues diverses, en studio, au théâtre, dans les loges, les couloirs, les coulisses. Sans parler des solos et duos de danse captés en extérieur, à l'air libre, au bord de l'océan. Nicolas Villodre Le documentaire de Raphaël Gianelli‑Meriano est disponible jusqu’à la fin de 2026 sur la plateforme de france.tv dans sa version courte (52 minutes), ICI Prochaines projections du film en version longue (70 minutes) : - au cinéma de Boulazac, le 21 Juin 2026, en clôture du festival Danse et Cinéma de Périgueux - au cinéma Le Royal de Biarritz, en septembre 2026, dans le cadre du Temps d’aimer la danse - à Paris, en septembre 2026, lors des représentations du Ballet Malandain au Théâtre des Champs-Élysées - au cinéma Les Arcades de Cannes, le 28 novembre 2026 à 10h30, au festival de danse de Cannes. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que du soutien de nos lecteurs.
