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IA : à quoi jouent Xi Jinping et Donald Trump ?

IA : à quoi jouent Xi Jinping et Donald Trump ?

Illustration : José Neves pour les humanités À Pékin, le patron du renseignement civil redoute une IA qui ferait perdre au Parti communiste chinois le contrôle des récits et des cerveaux. À Washington, Donald Trump traite les alarmes sur l’intelligence artificielle de « hoax », promet que son « haut QI » suffira de garde-fou, et accélère la grande course aux data centers — dont son propre clan entend bien recueillir les dividendes. Entre Xi Jinping et Trump, la partie d’IA ressemble moins à un sommet de coopération qu’à un jeu du pendu : chacun devine les lettres, et personne ne semble vouloir regarder la potence. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Chen Yixin, franchement, ce n’est pas le genre à tweeter tous les quatre matins, comme Donald T. D’ordinaire, c’est un garçon plutôt discret. Je confie que même son nom ne m’était encore point parvenu jusqu’aux esgourdes. C’est pourtant un fidèle compagnon de route du président chinois Xi Jinping, né comme lui dans la prospère province du Zhejiang – j’y suis allé une fois, je recommande notamment Shaoxing, au sud de Hangzhou, ville de canaux et d’alcool de riz, où est né Lu Xun (1881–1936), figure majeure de la littérature chinoise moderne, critique féroce des hiérarchies sociales et de l’ordre traditionnel. Chen Yixin — en mandarin, 陈一新, Chén Yīxīn — y a effectué l’essentiel de sa carrière politique, à l’époque où Xi Jinping en dirigeait le Parti. Depuis octobre 2022, il est ministre de la Sécurité d’État — autrement dit, le chef politique qui supervise le renseignement civil, le contre-espionnage et une part importante de l’appareil chinois de sécurité intérieure et extérieure. En Chine, ce n’est pas un job de tout repos. Chen Yixin, le ministre chinois de la Sécurité d’État. Photo Shan Yuqi / Xinhua News Agency Voici quelques jours, Chen Yixin s’est fendu d’une retentissante tribune dans China Cyberspace, revue officielle de l’administration chinoise du cyberespace, que je ne lis pas tous les jours, je l’avoue. Il y présente l’IA comme un risque direct pour la « sécurité politique », la « sécurité institutionnelle » et la « sécurité idéologique » de la Chine. En langue du Parti communiste chinois, cela signifie d’abord une chose : préserver son monopole du pouvoir. Ses inquiétudes ne portent donc pas prioritairement sur le scénario occidental d’une IA qui échapperait à tout contrôle humain. Elles concernent les cyberattaques contre les infrastructures critiques ; l’espionnage, l’extraction de données et la cartographie de réseaux sensibles ; mais aussi la désinformation et la fabrication de rumeurs politiques, et ce qu’il appelle une guerre de l’opinion — une « guerre cognitive » menée par des forces étrangères. Pour le chef des espions chinois, l’IA représente donc un champ de bataille mondial, mais dont la vraie ligne de front commence à l’intérieur des têtes : contrôle de l’opinion, loyauté politique, circulation des récits. Même Confucius et Mao Zedong réunis n’avaient pas envisagé ce risque existentiel : si le Parti communiste chinois perd le contrôle du contrôle, où va-t-on ? Et si ce n’était pas le seul Parti communiste chinois qui « perdait le contrôle », mais l’humanité tout entière ? Car, au même moment, de l’autre côté du Pacifique, Dario Amodei, le patron d’Anthropic — la firme qui fabrique Claude, l’un des concurrents les plus sérieux de ChatGPT — vient de pousser un cri d’alarme assez peu feutré. En substance : si l’on continue à mettre les gaz comme si de rien n’était, des essaims d’agents IA mal alignés pourraient, dans les six à douze mois, fabriquer un botnet persistant, prendre le contrôle d’un nombre considérable d’ordinateurs connectés et causer quelques centaines de milliards de dollars de dégâts. Pas une petite panne de Wi-Fi chez Tata Janine : un beau désordre planétaire. Un botnet, pour ceux qui n’ont pas suivi le cours du soir, c’est un réseau d’ordinateurs infectés et pilotés à distance, souvent à l’insu de leurs propriétaires. Votre vieux PC peut ainsi se réveiller un matin non pas avec le café, mais enrôlé dans une armée invisible chargée de casser des sites, voler des mots de passe, propager des arnaques ou faire tomber des infrastructures. À l’échelle de millions de machines, cela commence à faire beaucoup de café renversé sur les claviers. Évidemment, il faut garder la tête froide. « Prendre le contrôle de l’Internet » est une formule spectaculaire, peut-être beaucoup plus spectaculaire que plausible. Des spécialistes de cybersécurité soulignent qu’un Internet entier est un animal robuste, fragmenté, hétérogène, difficile à capturer ; l’idée d’une prise de contrôle totale par des agents IA dans les prochains mois paraît à certains fort lointaine. Mais d’autres rappellent qu’il n’est pas nécessaire de posséder la planète entière pour faire des dégâts mondiaux : quelques fournisseurs de logiciels très répandus, quelques services cloud, quelques réseaux critiques, et l’on obtient déjà une belle panique systémique. Le plus troublant n’est donc peut-être pas la prophétie à six mois, que personne ne peut vérifier avant mars prochain. C’est le vide institutionnel qu’elle révèle. En cas d’essaim informatique devenu trop autonome, qui appelle-t-on ? Le ministère de l’Intérieur ? Les opérateurs de télécommunications ? Amazon, Microsoft, Google ? Les laboratoires d’IA ? Les services secrets chinois, américains, russes, français, sud-africains ? Et surtout : qui a le numéro de la personne qui peut débrancher la prise ? Il n’existe aujourd’hui aucun organisme permanent capable de réunir, à la vitesse d’une attaque numérique, les agences nationales de cybersécurité, les laboratoires de pointe, les géants du cloud, les opérateurs de réseaux et les plateformes logicielles. Nous avons Interpol pour les criminels, l’OMS pour les épidémies, l’AIEA pour le nucléaire — avec tous leurs défauts, certes — mais pas encore vraiment l’équivalent fonctionnel pour une pandémie de code autonome. Or un botnet ne demande pas de visa, ne reconnaît pas les frontières et ne s’intéresse guère aux communiqués de presse. Dario Amodei demande donc de « ralentir la frontière ». Il propose notamment que des évaluateurs indépendants disposent d’un accès durable, presque au niveau des salariés, aux systèmes des grands laboratoires ; que les démocraties s’accordent sur des normes de sécurité communes ; et qu’une coordination minimale soit recherchée avec la Chine et les autres puissances autoritaires. Autrement dit : même pour surveiller les machines, il faudrait commencer par apprendre à parler aux humains. Et voici que le scénario se complique encore. Jacob Pachocki — le directeur scientifique d’OpenAI, la maison qui a produit ChatGPT — vient lui aussi de dire tout haut ce que l’industrie murmurait jusqu’ici dans ses couloirs climatisés : aucun laboratoire, assure-t-il, n’a résolu à un niveau suffisant les problèmes d’« alignement » et de surveillance qui permettraient de continuer, longtemps encore, à accroître la puissance des modèles à vitesse maximale. L’alignement, dans ce jargon un peu raide, c’est la question enfantine et abyssale : comment s’assurer qu’une machine extraordinairement capable continue de vouloir ce que nous voulons ? Pas seulement quand elle est observée, testée, notée, menacée de débranchement, mais aussi lorsqu’elle se retrouve seule dans une situation nouvelle, avec des outils, des accès, des objectifs vagues et, peut-être, de très mauvaises idées. Pachocki décrit des systèmes que leurs propres créateurs ne comprennent pas entièrement. On ne programme pas directement leurs règles comme on programme une calculette : on construit une architecture, on l’entraîne sur des masses de données et de calcul, puis l’on observe émerger une sorte d’intelligence statistique dont les mécanismes intimes restent en partie opaques. Bref, nous avons fabriqué un cerveau ; maintenant, nous cherchons la notice. Le scientifique d’OpenAI s’inquiète aussi d’agents qui, devenant plus autonomes, pourraient apprendre à poursuivre leurs propres objectifs, à négocier avec des humains, à les tromper — voire, dans certains scénarios de test, à les faire chanter. Il évoque la possibilité que l’IA participe de plus en plus à l’amélioration de l’IA elle-même : la fameuse auto-amélioration récursive. À ce moment-là, la course technologique n’est plus seulement une course entre Washington et Pékin ; elle devient une course entre la vitesse des machines et notre capacité, terriblement humaine, à comprendre ce que nous avons lancé. xxxx Donald Trump, lui, fait fi de toutes ces alarmes. Pour lui, l’idée qu’une IA pourrait un jour « prendre le contrôle du monde, détruire l’humanité » et envoyer des robots marcher dans nos rues relève d’un hoax. Une intox. Une nouvelle « arnaque », dit-il, plus extravagante encore que le « canular Russie, Russie, Russie » ou le « scam du réchauffement climatique ». Il se présente donc en « Hoax Buster », le casseur de bobards en chef. Et les garde-fous, me direz-vous ? Les règles, les tests indépendants, les obligations de transparence, la possibilité — tout de même — de ne pas confier aveuglément la civilisation à quelques serveurs survoltés ? Inutile, répond Trump. « Le seul contrôle ou les seuls “garde-fous” dont l’IA a besoin, c’est un président FORT ET INTELLIGENT — à haut QI ! — et les États-Unis en ont un, à revendre. » Voilà : circulez, il y a un cerveau à la Maison-Blanche. On aimerait connaître le protocole technique. Lorsqu’un essaim d’agents IA commence à infiltrer des réseaux électriques, à contaminer des logiciels, à cloner des voix présidentielles et à propager des vidéos falsifiées, le président à haut QI intervient-il avec un grand bouton rouge ? Dicte-t-il un décret en lettres capitales à Truth Social ? Ou demande-t-il simplement aux robots de ne pas faire les malins ?l paraît en tout cas convaincu qu’entre l’algorithme et l’apocalypse, son quotient intellectuel personnel fera office de rambarde... Car, pour Donald Trump, le vrai danger n’est pas une intelligence artificielle devenue incontrôlable. Le vrai danger, c’est que l’Amérique ralentisse et que la Chine la dépasse. « Qui gagne l’IA gagne », résume-t-il. Voilà une doctrine géopolitique qui a le mérite de la simplicité : dans une course dont personne ne connaît tout à fait la ligne d’arrivée — ni même, éventuellement, la nature de la chose qui pourrait la franchir — il faut courir plus vite. L’administrateur de l’E.P.A., Lee Zeldin, s’exprimant à côté du président Trump dans le bureau ovale Photo Pete Marovich pour le New York Times C’est ainsi qu’il balaie, d’un revers de manche, la grogne qui monte, aux États-Unis même, contre la voracité des data centers. Ces cathédrales sans vitraux, bourrées de serveurs qui moulinent nuit et jour pour répondre à nos requêtes, fabriquer des images de chats astronautes et entraîner les futurs grands cerveaux artificiels, engloutissent des quantités considérables d’électricité — et, souvent, d’eau pour refroidir la machine. Dans les villes et les campagnes où ils s’installent, les riverains voient arriver les lignes à haute tension, le bourdonnement permanent, la pression sur les réseaux électriques, les besoins en eau, parfois de nouvelles centrales à gaz. On leur promet la modernité, des emplois, le futur. Mais le futur arrive souvent avec un transformateur de la taille d’un immeuble et une facture d’électricité qui, elle, n’a pas besoin d’intelligence artificielle pour grimper. Ce n’est pas une fronde marginale. Selon un sondage réalisé en août par Embold Research pour Heatmap, 75% des électeurs inscrits s’opposent désormais à la construction d’un data center près de chez eux ; 61% y sont même fermement opposés. Un an plus tôt, ils n’étaient que 42% à s’y opposer. En douze mois, le centre de données est passé de promesse technologique à voisin indésirable — chez les démocrates, les indépendants et les républicains. Donald Trump n’a pas de mots assez durs pour ces empêcheurs de calculer en rond, y compris lorsqu’ils viennent de son propre camp. Les communautés qui refusent les data centers, écrit-il sur son réseau Truth Social, choisiraient de devenir "backwards and poor" : arriérées et pauvres. Elles devraient au contraire laisser « régner la donnée » — Let Data Reign —, pour obtenir emplois, baisses d’impôts et prospérité. Et puis, ajoute-t-il dans la même poussée de fièvre numérique, la Chine ne pourrait pas être plus heureuse de voir émerger ce mouvement anti-data centers en Amérique. Donald Trump a donc choisi son camp : celui de l’« abondance énergétique ». Son administration vient ainsi d’abroger l’essentiel des normes adoptées sous Joe Biden pour limiter les émissions de gaz à effet de serre des centrales à charbon et au gaz. L’Agence fédérale de protection de l’environnement — l’EPA, nom presque mélancolique en l’occurrence — veut même supprimer les règles restantes. Le raisonnement tient en une formule : il faut de l’électricité, beaucoup d’électricité, et tout de suite, pour que l’Amérique ne laisse pas la Chine gagner la course à l’IA. Peu importe que le secteur électrique américain représente près d’un quart des émissions nationales de gaz à effet de serre ; peu importe que le charbon soit le combustible fossile le plus polluant ; peu importe que l’EPA estime elle-même que ce recul ajouterait 123 millions de tonnes de CO₂ sur dix ans. Les centrales doivent tourner, les data centers doivent chauffer, et la planète attendra son tour. Lee Zeldin, l’homme qui dirige l’EPA, assure que cette dérégulation ferait économiser 310 milliards de dollars. Les écologistes, eux, y voient surtout une tentative de rendre beaucoup plus difficile, y compris pour les présidents futurs, tout retour de règles climatiques dans le secteur électrique. En somme : pour alimenter les machines censées résoudre tous nos problèmes, on s’apprête à garantir qu’elles en aggravent au moins un — le climat. xxxx L’argument de la « compétition » avec la Chine n’est peut-être bien qu’un leurre — ou, disons, une très commode bannière étoilée agitée au-dessus d’intérêts beaucoup plus terrestres. Car, bien au-dessus de la souveraineté américaine, Donald Trump semble placer, sans l’ombre d’un doute, la souveraineté de son portefeuille. Le sien, et celui de son clan. Une enquête du Washington Post, fondée sur les déclarations financières du président et sur les annonces des entreprises familiales, montre que l’empire Trump est de plus en plus imbriqué dans le grand boom de l’intelligence artificielle. Au moment même où Donald Trump refuse de ralentir la machine, de la réguler sérieusement ou de l’entourer de garde-fous, son argent — et celui de ses fils — se trouve placé dans les puces, les serveurs, l’énergie, les data centers et les machines qui font tourner tout ce petit miracle numérique. Le président américain a ainsi déclaré près de 30 000 opérations sur des titres financiers depuis son retour à la Maison-Blanche. Parmi les achats et ventes figurent des entreprises dont les bénéfices sont étroitement liés à la grande fièvre IA : Dell, qui fournit des serveurs ; Micron et d’autres fabricants de composants ; GE Vernova, qui prospère sur les infrastructures électriques ; Broadcom et Texas Instruments, fabricants de puces ; Credo Technology ou Super Micro Computer, qui vendent l’équipement nécessaire pour faire fonctionner les data centers. Quand l’IA s’emballe, ces actions montent. Quand on parle de ralentir l’IA, elles peuvent tousser. Et quand les actions toussent, Donald Trump les entend très bien. Il faut reconnaître au personnage une certaine franchise involontaire. En juillet, interrogé sur les revenus considérables affichés dans ses déclarations financières, il expliquait : « Vous savez pourquoi je fais des profits ? Parce que la Bourse monte. Tout le monde fait des profits. Merci, président Trump. » Voilà qui est joliment bouclé : le président se félicite lui-même d’avoir fait monter la Bourse, laquelle contribue à enrichir le président, lequel explique que son enrichissement prouve que sa présidence est excellente. C’est moins un conflit d’intérêts qu’une économie circulaire, avec Donald Trump au centre et un petit panneau : « Ne pas déranger, capitalisme en fonctionnement. » Don Fox, ancien directeur par intérim du Bureau de l’éthique gouvernementale sous Obama, ne mâche pas ses mots : aucun président, depuis l’installation du régime moderne de prévention des conflits d’intérêts, n’aurait conduit ses affaires de cette manière. Les présidents de l’après-Watergate, dit-il en substance, tenaient au moins à ce que les citoyens puissent croire qu’ils agissaient pour le pays — même lorsque les citoyens n’étaient pas d’accord avec eux. C’était avant que l’éthique publique ne devienne, elle aussi, un hoax potentiel. Donald Trump et son fils aîné, Donald Trump Jr., traversent la pelouse sud en direction de la Maison Blanche après un week-end passé à Mar-a-Lago, en mai 2026. Photo Samuel Corum pour le Washington Post. Mais l’affaire ne s’arrête pas au portefeuille présidentiel. Elle se prolonge dans la famille, comme une petite entreprise dynastique de l’IA. Donald Trump Jr. est associé de 1789 Capital, fonds d’investissement floridien qui prétend financer « la prochaine génération de l’exceptionnalisme américain ». Très bien. Cette prochaine génération a notamment le visage de Cerebras Systems, de Perplexity, de xAI — la société d’Elon Musk — et d’autres entreprises liées aux processeurs, aux modèles d’IA et à l’infrastructure informatique. 1789 Capital a aussi levé un fonds de 1,2 milliard de dollars destiné, entre autres, à l’immobilier numérique : autrement dit, les data centers. Eric Trump, de son côté, investit par l’intermédiaire d’American Ventures, liée à la banque d’affaires Dominari Holdings, dans les secteurs de la défense, de la robotique et de l’analyse automatisée de données. Parmi les participations citées figure Space-Eyes, entreprise qui utilise l’IA pour avaler et interpréter les flux de données venus de satellites et d’autres capteurs. Le regard de Big Brother, mais avec une marque déposée et, peut-être, un code promotionnel. Les deux frères avaient également lancé, un mois après le retour de leur père à la Maison-Blanche, une initiative baptisée — avec une sobriété qui force l’admiration — American Data Centers. L’entreprise devait participer au déploiement de l’infrastructure IA. Elle a ensuite fusionné avec American Bitcoin, activité de minage d’actifs numériques majoritairement détenue par Hut 8, groupe qui développe au Texas le gigantesque projet de data center Beacon Point. Voilà donc la famille présidentielle engagée à la fois dans le discours sur la souveraineté technologique, dans les profits de l’IA et dans les infrastructures énergivores qui font grincer les dents des riverains. Et il y a encore Truth Social, le réseau du président, logé dans Trump Media & Technology Group. La société prépare une fusion avec TAE Technologies, entreprise de fusion nucléaire qui ambitionne de développer des centrales alors que l’appétit électrique des data centers explose. Truth Social entend par ailleurs vendre aux laboratoires d’IA l’accès à ses publications via un outil baptisé TruthAPI — manière de transformer les messages présidentiels, et ceux de ses utilisateurs, en matière première pour entraîner des modèles. Elle a aussi déployé un moteur de recherche orienté vers des sources médiatiques amies de Trump. La Chine, dans cette histoire, reste donc un mot magique. Elle permet de justifier l’urgence, de traiter toute hésitation réglementaire comme une capitulation géopolitique, de construire des centrales, d’engloutir l’eau, de prolonger le gaz et de qualifier les voisins récalcitrants d’« arriérés et pauvres ». Mais elle permet aussi de faire tourner un formidable circuit d’enrichissement : puces, cloud, électricité, crypto, robots, centres de données, marchés financiers — et, à l’autre bout, les comptes de ceux qui décident qu’il faut surtout ne pas ralentir. Car au fond, Trump ne semble pas dire : « Faisons vite pour battre la Chine. » Il dit plutôt : « Faisons vite, parce que la vitesse rapporte. » Le jeu du pendu Tout bientôt à Washington, Xi Jinping et Donald Trump feront tout de même semblant de s’entendre. Leurs motivations sont certes diamétralement opposées, mais ils se tiennent par la barbichette. Les États-Unis disposent encore des puces les plus performantes, des grands modèles, des géants du cloud et d’une bonne part du savoir-faire logiciel. La Chine, elle, pèse sur les chaînes d’approvisionnement, les terres rares, la fabrication industrielle et un immense marché intérieur. Washington peut ralentir Pékin en fermant le robinet des composants de pointe ; Pékin peut, à sa manière, rappeler que les machines américaines ne poussent pas toutes seules dans les jardins de la Silicon Valley. La visite du président chinois aux États-Unis a bien failli être annulée. Pourquoi ? Pékin et la Maison-Blanche ne voyaient pas exactement les règles du « jeu de l’IA » de la même façon. Version jeu de go, comme le proposerait volontiers Xi Jinping : on avance pierre après pierre, on encercle l’adversaire, on occupe le terrain, on prépare le coup à jouer dans dix ans. Ou poker menteur, comme l’aurait préféré Donald Trump : on cache ses cartes, on annonce qu’on a la meilleure main, on hausse les droits de douane et l’on demande ensuite à tout le monde de dire merci. Un compromis a finalement été trouvé sur un jeu beaucoup plus basique : le pendu. Pas celui avec la potence macabre — quoique, à voir l’état de la planète et de nos démocraties, on pourrait se demander — mais le jeu de devinette lexicale. Son origine exacte se perd dans les brumes de l’Angleterre victorienne de la fin du XIXe siècle. Le principe est simple : un joueur choisit un mot caché ; l’autre propose les lettres une à une ; et chacun dispose d’un nombre limité d’erreurs. Dans son recueil de folklore, The Traditional Games of England, Scotland and Ireland, publié en 1894, Alice Bertha Gomme décrit un jeu apparenté, intitulé Birds, Beasts and Fishes. Un joueur y choisit un mot — souvent le nom d’un animal —, en dévoile parfois une partie, et l’autre doit retrouver les lettres manquantes. Xi Jinping et Donald Trump devraient bien s’amuser. La première lettre, sans doute, sera un A : comme artificial intelligence, America ou autoritarisme. Puis viendra un C : comme Chine, compétition, charbon, contrôle — et, pourquoi pas, conflit d’intérêts. Ils chercheront ensuite un D, pour data center, dérégulation, dollars et désinformation. Mais attention : dans le pendu, les mauvaises lettres s’accumulent. Et lorsque le dessin est complet, on découvre que le mot à trouver n’était peut-être ni « victoire », ni « souveraineté », ni même « intelligence ». C’était simplement : dépendance. Tzotzil Trema Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité ni aides publiques, qui ne dépend que de votre soutien.

Un hippocampe remporte l'élection devant Poutine et Trump (chronique décousue)

Un hippocampe remporte l'élection devant Poutine et Trump (chronique décousue)

Photo Julien Anton De la Douma où le résultat précède le vote à la « non-guerre » de Donald Trump en Iran, en passant par les violences que la guerre laisse derrière elle, une chronique décousue sur deux puissances qui n’ont pas tout à fait le même rapport aux mots, aux chiffres et au réel. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : EN TÊTE DE PUBLICATION Il ne s'est présenté à nul scrutin, et pourtant c'est lui qui a été magistralement élu. Un hippocampe adulte photographié aux côtés de ses petits nouveau-nés dans les eaux peu profondes et riches en algues de Moorea, en Polynésie française, est le lauréat du concours Ocean Photographer of the Year, qui récompense les meilleures images des écosystèmes marins et notre relation avec eux, a annoncé ses lauréats pour cette année 2026. La première place du prix, présentée par le magazine Oceanographic et la société Blancpain, a été prise par Julien Anton pour ce portrait d'un hippoampe masculin et de deux petites progénitures à côté de lui. Ci-dessous, une sélection de quelques-unes des autres photographies gagnantes. GALERIE (6 PHOTOS) 01 - Dans les eaux du Pacifique mexicain, près d’une heure après qu’un groupe eut séparé un baleineau à bosse de sa mère, les orques ont refait surface, leur proie entre elles (second Prix Ocean Photographer of the Year, photo Rafael Fernandez Caballero). 02 - Un requin-nourrice de couleur fauve glisse dans les eaux chaudes des Maldives tandis que les rayons du soleil couchant filtrent à travers la surface de l’océan. Sous lui, des rémoras nagent aux côtés de leur hôte, illustrant une relation symbiotique très courante dans laquelle les plus petits poissons bénéficient d’un moyen de transport, d’une protection et d’opportunités de se nourrir (photo artistique de l'année. Photo Matty Smith). 03 - Une vague imposante déferle au large des côtes de Tahiti (photo Ben Thouard). 04 - Lors d’un « Grindadráp » (chasse collective traditionnelle aux cétacés) aux Îles Féroé, un globicéphale (grand dauphin appelé "baleines-pilotes") gît sur le rivage tandis que les chasseurs mènent à bien les dernières étapes de la chasse. Les enfants observent une tradition qui se transmet de génération en génération (second prix "Conservation", photo Karsten Michels). 04 - Des bénévoles, des surfeurs, des sauveteurs et des groupes écologistes collaborent pour remettre à l’eau des globicéphales à nageoire courte échoués sur le rivage (prix "Connexion humaine", photo Rui Darte). 05 - Un poisson-ruban remonte verticalement les eaux sombres d’Osezaki, au Japon. Son long corps argenté et ses nageoires délicates sont adaptés à la vie en pleine mer (premier prix "Océan invisible", photo Mitsuna Kawai). 06 - Une crevette portant une couvée de œufs se réfugie parmi les branches d'un corail (second prix "Océan invisible, photo Andrea Michelutti). Élections en Russie : Poutine et le chat de Schrödinger La Russie est l’un des rares pays au monde où le résultat des élections est connu avant même que le scrutin ait eu lieu. C’est un gain de temps considérable, dont les démocraties occidentales, avec leurs interminables soirées électorales, leurs sondages sortie des urnes et leurs experts en apnée, feraient bien de s’inspirer. À Moscou, nul besoin de suspense : la stabilité est assurée, les sièges sont réservés, et les urnes peuvent tranquillement accomplir leur fonction décorative. Fausse affiche se moquant des élections où Vladimir Poutine serait à la tête de tous les partis : Russie unie, le parti du Kremlin (en haut à gauche), LDPR, le parti nationaliste (en haut à droite), KPRF le Parti communiste (en bas à gauche) et Nouvelles Personnes, le parti libéral. Capture d'écran TikTok. Les dernières informations sur l’élection à la Douma confirment ce sens admirable de l’anticipation. Russie unie devrait conserver une majorité confortable, quoique raisonnablement écrasante — il faut tout de même laisser quelques fauteuils à une opposition soigneusement autorisée à protester sans déranger. Les électeurs, eux, pourront participer à cette grande cérémonie civique avec la sérénité de ceux qui savent que leur vote sera respecté : il sera dûment comptabilisé parmi les preuves de l’adhésion populaire. On appelle cela une démocratie souveraine. 43,34% d'abstentionnistes ont sans doute préféré ne pas troubler cette démocratie qui savait déjà très bien où elle allait : dans le mur. C’est une forme de prévoyance nationale : dans un monde devenu imprévisible, il est rassurant de savoir au moins qui gagnera. Les électeurs ont voté trois jours, du 18 au 20 septembre, mais la Douma, elle, avait déjà commencé à digérer le résultat. Le Kremlin appelle cela la stabilité. Le philosophe Mikhaïl Epstein y verrait peut-être le versant intérieur du « chaosisme » (lire sur Desk Russie) : dehors, la guerre sans fin clairement définie, les menaces variables, les traités que l’on quitte et les objectifs qui se déplacent ; dedans, une seule certitude, soigneusement administrée. Plus le pouvoir exporte l’imprévisibilité, plus il doit garantir à ses administrés que rien, surtout pas leur bulletin, ne viendra bouleverser l’ordre des choses. Les vétérans du front sont conviés à entrer dans le décor civique, non pour compliquer le récit, mais pour l’illustrer (voir article de Lessia Bidotchko et Adam Ure sur Desk Russie): la guerre produit ses candidats comme elle produit ses slogans. Quant au vote électronique, il apporte à cette démocratie souveraine la touche contemporaine indispensable. Avec une participation officielle de 56,66%, l’abstention atteint environ 43,34%. Ce n’est pas si mal : près d’un électeur sur deux a choisi de ne pas participer à une élection qui, comme le chat de Schrödinger, existe et n’existe pas à la fois. Elle existe, puisque l’on vote. Elle n’existe pas, puisque le résultat est déjà là. A Berlin, le 20 septembre 2026, des manifestants se sont rassemblés devant l'ambassade de Russie. Photo Jens Schlutter / Getty Images Se moquer, d’abord : c’est presque un réflexe de survie devant ces législatives cousues de fil blanc. Mais certaines informations ne prêtent guère à la gaudriole. Le 18 septembre, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a rendu public un rapport documentant 1 004 cas de violences sexuelles liées au conflit en Ukraine, entre le début de l’invasion russe à grande échelle, le 24 février 2022, et le 31 juillet 2026. Civils et prisonniers de guerre sont concernés. Le rapport décrit un schéma de torture, d’intimidation et de coercition, et non une addition de « dérapages » individuels. Selon les cas documentés et vérifiés par l’ONU, 89% sont attribués aux autorités russes — armée, administration pénitentiaire et services de sécurité —, et 11% aux autorités ukrainiennes. Les faits recensés comprennent notamment viols et tentatives de viol, agressions sexuelles, nudité forcée, coups ou décharges électriques sur les organes génitaux. Les hommes, en particulier les personnes détenues, constituent la majorité des victimes identifiées; des femmes et des enfants figurent également parmi les survivants. Mille quatre cas : ce chiffre, insiste l’ONU, ne mesure pas l’ampleur totale du phénomène. Il ne comptabilise que ce que la Mission de surveillance des droits de l’homme a pu établir à partir d’entretiens confidentiels, de dossiers judiciaires et de documents officiels, dans un contexte où la peur, la détention, l’occupation, le traumatisme et l’absence d’accès à certaines zones rendent tant de violences invisibles ou impossibles à signaler. Alors, oui, les élections à la Douma peuvent prêter à l’ironie : elles ressemblent à une représentation dont le dénouement est distribué à l’entrée. Mais la guerre dont ce système se nourrit ne relève pas du théâtre. Elle laisse des corps, des silences et des crimes que les chiffres ne parviennent qu’imparfaitement à dire. Des soldats transportent la dépouille du sergent Angel S. Rampersad, tué lors d'une attaque iranienne contre une base aérienne en Jordanie, à la base aérienne de Dover en juillet. Photo Evan Vucci/Reuters. Trump et les morts de la guerre qui n'a pas lieu Sinon, il n’y a pas de guerre en Iran. On tient cette information de première main : J. D. Vance himself, vice-président des États-Unis, l’a révélée jeudi à la Maison-Blanche. « Je n’appellerais pas cela une guerre », a-t-il expliqué, interrogé sur la possibilité que les combats se terminent avant les élections de mi-mandat du 3 novembre. « Pour l’instant, il n’y a pas de fusillade active. » Voilà qui est rassurant. Il n’y a donc pas de guerre : seulement un conflit qui dure depuis plus de six mois, des frappes américaines et iraniennes qui « flambent » parfois, des navires commerciaux visés dans le détroit d’Ormuz, et une crise pétrolière dont les électeurs américains apprécient la traduction immédiate à la pompe. Mais, précisément, il n’y a pas de fusillade active au moment où parle Vance, l'idiot de service. Et un cessez-le-feu de quelques minutes vaut manifestement, dans la grammaire de l’administration Trump, certificat de paix durable. Le vice-président JD Vance s'adresse aux journalistes dans la salle de presse James Brady de la Maison Blanche, le 3 septembre 2026, à Washington. Photo Alex Brandon / AP Il faut comprendre la nuance : une guerre, c’est une chose très désagréable, qui oblige à répondre à des questions sur son commencement, ses objectifs, son prix, ses victimes et, pire encore, sa fin. Une succession d’« épisodes » au cours desquels des missiles, des drones et des bombardements se manifestent avec une certaine régularité, c’est beaucoup plus maniable. On n’y fait pas la guerre : on y gère des poussées de fièvre géopolitiques. Vance a néanmoins admis une petite difficulté de calendrier. Pour savoir quand cela s’arrêtera, a-t-il dit en substance, il faudrait déjà savoir quand l’Iran cessera de tirer sur les navires. Or il ne connaît pas la réponse. Mais rassurons-nous : si l’on ignore quand finit un conflit armé, c’est probablement qu’il n’existe pas. En attendant, il n’y a donc pas de guerre, mais il y a quand même des morts. Et même un petit problème d’arithmétique, dont le Pentagone avait sans doute espéré qu’il passerait entre deux communiqués sur la paix qui n’est pas la guerre. Selon une enquête du Washington Post, fondée sur six responsables américains ayant accès aux données internes du département de la Défense, au moins 22 militaires américains sont morts au Moyen-Orient depuis le début des opérations contre l’Iran, le 28 février. Un sixième responsable avance le chiffre de 23. Dans la base publique du Pentagone, le compteur affichait alors 18 décès. Quatre ou cinq morts d’écart : pas de quoi déclarer une guerre, évidemment; tout juste une erreur d’arrondi géopolitique. Le détail est d’autant plus embarrassant que la base officielle inclut les morts causées tant par des actions hostiles que par des causes dites non hostiles. L’administration ne nie donc pas qu’il y ait des morts; elle semble simplement hésiter sur le nombre de morts qu’il convient de rendre visibles. Le Washington Post précise que les identités, les dates, les lieux et les causes des décès supplémentaires ne sont pas connus publiquement. Certaines morts pourraient ne pas être directement liées aux combats, mais concerner des personnels déployés dans la région au fil de ce conflit qui ne mérite pas, paraît-il, le nom de guerre. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a qualifié l’article de « mensonge complet ». C’est une réponse très américaine à la comptabilité des pertes : lorsqu’un chiffre dérange, on ne le corrige pas, on le déclare fictif. En attendant une clarification, les familles, elles, n’auront peut-être pas besoin d’un vocabulaire exact pour savoir qu’un soldat mort reste un soldat mort — même lorsqu’il a péri dans une non-guerre. Et voici que la non-guerre commence à produire un phénomène encore plus préoccupant que les morts, les carburants hors de prix ou les navires attaqués : des républicains hésitants. Dans l’Iowa, Zach Nunn et Mariannette Miller-Meeks, deux élus républicains jusque-là fidèles à Donald Trump, ont voté avec les démocrates pour limiter la capacité présidentielle à poursuivre les opérations militaires contre l’Iran sans autorisation du Congrès. M. Nunn, ancien militaire de l’Air Force, avait pourtant fait campagne le mois dernier avec Pete Hegseth, lequel le célébrait comme un allié ne nécessitant pas de coup de téléphone présidentiel nocturne pour faire le bon vote. Il vient d’en faire un autre. Les deux élus ont découvert qu’une « opération » sans fin ressemble assez vite à une guerre sans fin, surtout lorsqu’elle coûte des vies et que le diesel grimpe au moment précis où les agriculteurs de l’Iowa doivent lancer leurs machines pour les récoltes. « Les Américains ne veulent pas d’une nouvelle guerre éternelle », résume Miller-Meeks. Cela tombe bien : la Maison-Blanche n’en mène pas. Elle mène seulement une non-guerre indéfinie dont il faudrait toutefois, idéalement, obtenir la victoire « décisive et immédiate ». Un client vérifie le prix de l'essence tout en faisant le plein de son véhicule dans une station-service, à Streamwood, dans l'Illinois, le 16 septembre 2026. Photo Nam Y. Huh / AP La non-guerre a toutefois une conséquence très concrète : elle se paie à la pompe. Et, à la pompe, les électeurs américains semblent avoir une fâcheuse tendance à ne pas distinguer la géostratégie du prix du gallon. Au Texas, un livreur d’Amazon de 28 ans, Quinten Martinez, résume le dilemme devant le compteur qui tourne : cette semaine, les courses ou l’essence pour aller travailler ? Donald Trump lui répond, en substance, que c’est un « prix peu coûteux à payer » pour l’opération iranienne — pardon, pour ce qui n’est pas une guerre. Le coût est donc modeste, à condition de ne pas avoir à choisir entre remplir son réservoir et remplir son frigo. C’est là toute la grandeur de la diplomatie tarifée : les missiles ont un prix, le pétrole aussi, mais le sacrifice demeure remarquablement abstrait tant qu’il est réglé par quelqu’un d’autre. À Washington, le conflit n’est pas une guerre; dans les stations-service du Texas, il prend en revanche la forme parfaitement identifiable d’un litre — ou plutôt d’un gallon — devenu trop cher. A ce prix-là, c'est Trump qui risque fort de ne pas arriver à faire le plein... de voix, lors des prochaines élections de mi-mandat. Bicentenaire de la photographie : à Beauvais, les 23èmes Photaumnales © Charles Commessy — Photographes réalisant une vue panoramique de Beauvais, 1900/1920. Négatif verre au gélatinobromure d’argent 13 x 18 cm. Réseau des médiathèques du Beauvaisis. La France célèbre en 2026-2027 le bicentenaire de la photographie : non parce qu’un appareil aurait soudain surgi, voici deux cents ans, tout armé de son objectif, mais parce que Nicéphore Niépce parvient alors, près de Chalon-sur-Saône, à fixer durablement une image. Réalisé vers 1826-1827 par héliographie, le Point de vue du Gras est considéré comme la plus ancienne photographie conservée, prise à l’aide d’une chambre noire. C’est cette naissance encore imprécisément datée qui explique une célébration étendue sur deux années.culture. Du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027, le ministère de la Culture orchestre une programmation nationale et internationale : expositions, festivals, rencontres, publications, ateliers et projets audiovisuels, en métropole, outre-mer et dans plus de quarante pays. Il ne s’agit donc pas seulement de rendre hommage à une invention française, mais de parcourir deux siècles d’images — de la plaque d’étain de Niépce aux flux continus des téléphones, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle. Le bicentenaire rappelle aussi une évidence quelque peu oubliée : la photographie n’a jamais été un simple miroir du réel. Dès l’origine, elle est une technique, un art, une archive, une industrie et un instrument de pouvoir. À l’heure où chaque image peut être capturée, retouchée ou engendrée sans appareil ni lumière, célébrer Niépce revient moins à sacraliser le passé qu’à interroger ce que signifie encore, aujourd’hui, « faire preuve par l’image ». Pour aujourd'hui, parmi les nombreuses expositions et manifestations qui vont ponctuer ce bicentenaire, arrêtons-nous à Beauvais : la 23e édition des Photaumnales, festival porté par Diaphane, s’y déploie jusqu'au 29 novembre. Son titre — La photographie et après ? — ne se contente pas de célébrer les deux cents ans du médium : il en interroge les métamorphoses, de l’héliographie de Niépce aux images générées par intelligence artificielle. Henrique Fujikawa, The Sun Here Shines Yellow Le Quadrilatère, centre d’art de Beauvais, forme le cœur d’un programme considérable : 52 expositions, 55 artistes et 37 lieux dans les Hauts-de-France. La photographie y quitte volontiers le mur et le cadre pour devenir installation, tissu, archive altérée, réalité virtuelle ou dispositif participatif. L’exposition de Stéphane Couturier, Dynamique combinatoire, mêle notamment architecture, peinture, tapisserie et photographie, tandis qu’un parcours patrimonial fait revivre deux siècles de photographie dans le Beauvaisis. Il rappelle le rôle pionnier d’Hippolyte Bayard, né à Breteuil-sur-Noye, qui expérimentait dès 1839 le procédé positif direct sur papier. Les Photaumnales regardent aussi résolument vers les tensions du présent. Cristóbal Ascencio transforme fichiers effacés et images corrompues en tapisseries et expériences virtuelles; Marta Bogdanska propose une contre-histoire visuelle du vivant non humain; le duo Brodbeck de Barbuat confronte la mémoire de la photographie aux imitations troublantes de Midjourney. Bruce Eesly, lui, fabrique de fausses archives de la « Révolution verte » par IA, avec un humour qui rappelle combien une image peut encore se faire passer pour une preuve. Dans les parcs, villages, quartiers et villes partenaires, la programmation affirme enfin que la photographie n’est pas seulement une affaire de musées : elle est une mémoire locale, un outil de rencontre et une manière de circuler autrement dans les territoires. Dans le parc de la Gare, Henrique Fujikawa présente The Sun Here Shines Yellow, une exploration de l’immigration japonaise au Brésil, pays qui abrite la plus importante diaspora japonaise hors du Japon — près de deux millions de descendants. L’artiste brésilien, originaire de São Paulo, construit un récit visuel où le jaune, couleur du soleil, de l’ancestralité et du voyage, devient le fil conducteur des itinéraires migratoires et des processus d’enracinement. Archives familiales, collages, papiers d’origami, enveloppes japonaises, documents historiques et interventions numériques composent cette cartographie intime et collective. Fujikawa y met en relation la mémoire du travail agricole, notamment de la culture des fleurs et des légumes, avec la persistance du racisme et le sentiment d’étrangeté auquel peuvent être confrontés les Brésiliens d’origine japonaise. www.photaumnales.fr Un troupeau de bisons envahit Manhattan Photos New York Theater La scène a eu lieu ce week-end à New York : Return of the Buffalo: Tatanka Owe Akupi est une vaste création d’art public et de théâtre de rue qui a traversé Lower Manhattan et Downtown Brooklyn. Avec un troupeau de marionnettes de bisons à taille réelle, le projet relie l’histoire de l’extermination des bisons à celle de la dépossession des peuples autochtones. Le projet a été créé par le dramaturge et metteur en scène palestinien Amir Nizar Zuabi, en partenariat avec des aînés des communautés et tribus Lenape et Lakota. Les marionnettes, à taille réelle, conçues par le collectif sud-africain Ukwanda Puppets, ont été fabriquées avec une structure mêlant acier, contreplaqué, toile de jute et papier. Chaque animal nécessitait trois manipulateurs — deux à l’intérieur du corps, un à la tête. Le défilé de Manhattan a mobilisé environ 170 volontaires. Le projet part d’un fait majeur de l’histoire coloniale nord-américaine : au XIXe siècle, l’abattage industriel des bisons a contribué à priver les peuples autochtones des Grandes Plaines d’une source essentielle de nourriture, de matériaux, de pratiques spirituelles et d’organisation sociale. Le cortège de bisons a débuté près du parc Bowling Green, s'arrêtant brièvement devant le Musée national des Amérindiens. Photo Anna Lee/Hyperallergic. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité ni aides publiques, qui ne dépend que de votre soutien.

INÉDIT. L'être de Gaza, journal continu, par Rami AbouReida

INÉDIT. L'être de Gaza, journal continu, par Rami AbouReida

le camp de Khan Younès, en août 2026. Photo AP À Gaza, la guerre s’écrit aussi dans l’intimité des vies déplacées : une maison quittée, une famille sous une tente, des enfants privés d’école et d’horizon. Architecte et écrivain palestinien, Rami AbouReida raconte depuis Al-Mawasi, près de Khan Younès, ce quotidien de l’exil intérieur, mais aussi la mémoire urbaine d’une ville que les destructions ne doivent pas effacer. Après une première Lettre de Gaza publiée ici, ces sept textes composent le journal sensible d’un homme qui écrit pour que Gaza, ses pierres et ses habitants ne soient pas oubliés. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : À Gaza, la guerre ne se mesure pas seulement aux destructions, aux morts et aux déplacements de masse. Elle s’inscrit aussi dans le temps intime des vies suspendues : une maison que l’on quitte sans savoir si on la reverra, une famille réunie sous une tente, des enfants pour qui l’école, l’espace de jeu et jusqu’au droit à l’avenir sont retirés. Dans le sud de l’enclave, autour de Khan Younès et dans la zone d’Al-Mawasi, des centaines de milliers de personnes déplacées tentent de survivre dans des abris de fortune, au milieu de pénuries persistantes d’eau, d’assainissement, de soins et de matériaux essentiels. Les camps surpeuplés restent exposés aux intempéries comme aux violences, tandis que les déplacements répétés rendent toute continuité de vie presque impossible. C’est depuis l’une de ces tentes, à Al-Mawasi, que Rami AbouReida écrit. Architecte et écrivain palestinien, il regarde la catastrophe à hauteur d’homme et de famille : la perte de la maison, l’exil à l’intérieur même de son pays, l’étouffement de l’intimité, les études interrompues de ses enfants, l’épuisement des parents, mais aussi les gestes ténus par lesquels subsistent l’attachement à une ville, une mémoire et un avenir. Son regard d’architecte donne une force particulière à ces récits : les murs, les rues, les bâtiments anciens et les objets ordinaires y deviennent les archives fragiles d’une existence menacée d’effacement. les humanités ont déjà publié une première Lettre de Gaza, intitulée « Masques architecturaux et tentes de l’oubli » (ICI). Les sept textes réunis ici prolongent ce journal discontinu de la survie. Écrits entre octobre 2023 et août 2026, ils ne prétendent ni résumer Gaza ni parler au nom de tous ses habitants. Ils donnent à entendre une voix située, celle d’un père, d’un homme déplacé et d’un amoureux de la ville, qui refuse que la destruction matérielle emporte avec elle la mémoire des lieux et des êtres. Jean-Marc Adolphe & Isabelle Favre JOURNAL DE GAZA Textes de Rami AbouReida Octobre 2023 — août 2026 7 octobre 2023, quand le monde a basculé 7 octobre, 6 h 10 du matin. Je me suis dirigé vers le salon et je me suis assis sur le canapé, en face de la cuisine, où ma femme préparait le petit-déjeuner pour les enfants, qui se préparaient à aller à l’école. C’était un matin ordinaire, semblable à tous ceux que nous avions connus auparavant. La plupart du temps, je faisais cela chaque jour : je me réveillais, je m’habillais, je sortais de la maison et je partais travailler, sans jamais imaginer que ce matin-là, précisément, allait diviser nos vies en un avant et un après. À 6 h 25 précises, le monde a basculé. Des explosions successives ont retenti. Au début, j’ai pensé que c’était le tonnerre. J’ai essayé de trouver une explication familière à ce que j’entendais. Puis je me suis dit qu’il s’agissait peut-être de l’assassinat de l’un des dirigeants du Hamas, et que ces explosions pouvaient être une riposte. À cette époque, les nouvelles étaient particulièrement tendues, et les assassinats et les menaces faisaient partie du paysage auquel nous étions habitués. J’ai pris mon téléphone et allumé la télévision. Nous voulions simplement savoir : que se passe-t-il ? Mais ce qui est apparu devant nous était quelque chose que nous n’avions jamais imaginé. Quelque chose auquel, à cet instant, nous ne savions même pas donner de nom. J’habitais à environ 1 400 mètres seulement de la ligne frontalière. Au fil des nouvelles et des explosions, j’ai commencé à comprendre une seule chose, avec une clarté absolue : nous étions en danger. Je me suis tourné vers ma femme et je lui ai demandé de préparer les sacs des enfants, d’y mettre quelques vêtements et les affaires indispensables ; tout ce qui était léger et qui avait de la valeur. Nous ne savions pas combien de temps nous allions être absents. Nous ne savions pas où nous irions. Nous ne savions même pas si nous rentrerions le soir même. J’ai mis les sacs dans la voiture. Nous nous sommes habillés. Les enfants se sont préparés. Puis nous nous sommes arrêtés. Nous sommes restés près d’une heure entière à nous regarder sans rien dire. Le silence était plus lourd que les mots. J’avais déjà perdu ma maison pendant la guerre de 2014. J’avais vécu l’amertume du déplacement pendant trois ans, puis j’étais revenu et j’avais reconstruit la maison, morceau après morceau, pierre après pierre, jusqu’à ce qu’elle devienne enfin un endroit dans lequel je me reconnaissais. Ce n’était pas simplement une maison. C’étaient des années de travail et de fatigue. C’était la reconquête d’une vie que je pensais que la guerre m’avait arrachée pour toujours. C’était l’endroit où, après de longues années, nous avions commencé à nous réconcilier avec elle, où elle nous aimait et où nous l’aimions. C’est pour cela que je ne voulais pas partir. Au fond de moi, je ressentais quelque chose d’obscur et de lourd, que je ne parvenais pas à expliquer. Comme si quelque chose me disait que je ne reviendrais pas. J’avais peur que ce soit la dernière fois que je fermerais la porte de cette maison derrière moi. Les enfants sont sortis dans la cour devant la maison, où la voiture nous attendait. Moi, je suis resté le dernier. Je suis retourné à l’intérieur. Je suis entré dans chaque pièce. J’ai regardé chaque coin. Je ne cherchais pas quelque chose à emporter avec moi, car je savais que j’avais pris tout ce que je pouvais. Je cherchais autre chose, peut-être la maison elle-même, la vie que j’étais en train de laisser derrière moi. J’ai regardé la porte que j’avais fabriquée de mes propres mains. Le mur dont j’avais choisi la couleur et que j’avais peint moi-même. Une œuvre d’art que j’avais rapportée d’Égypte. Un Coran que j’avais ramené de Médine. Les tableaux à l’huile. Et toutes ces petites choses qui, aux yeux des autres, ne valent rien, mais qui, pour moi, représentaient toute une vie. Chaque coin portait un souvenir. Chaque mur connaissait le son de nos voix. Chaque pièce gardait les rires de mes enfants. La maison conservait nos journées ordinaires, notre fatigue, notre repos, nos petites disputes, nos rires et ces moments dont nous ne connaissions pas la valeur parce que nous pensions qu’ils resteraient toujours. Je suis resté quelques instants à regarder tout cela. Puis j’ai fermé la porte. Je pleurais à l’intérieur de moi, mais je me suis retenu devant les enfants. Je ne voulais pas qu’ils voient ma peur. Je suis monté dans la voiture. Et nous sommes partis en direction de Bani Suheila. Pendant tout le trajet, nous avons peu parlé. Nous regardions tout. Les maisons. Les rues. Les arbres. Les commerces. Les visages. Nous regardions tout ce qui nous entourait, comme si nous essayions de le graver dans notre mémoire. Nous sommes partis avec quelques vêtements et quelques affaires. Mais nous avons laissé derrière nous quelque chose qu’aucune valise ne pouvait contenir : notre vie. (8 octobre 2023) Le septième déplacement… Les chars ont commencé à entrer dans l’est de Rafah, et Rafah est devenue encore plus dangereuse. Les gens se demandent : où allons-nous aller cette fois-ci ? Certains sont retournés à Khan Younès et dans les régions à l’ouest de la ville, tandis que d’autres se sont dirigés vers Abasan et Bani Suheila... Et moi, je me demande : que dois-je faire ? Où aller ? Le déplacement numéro 7 en 7 mois. Sept fois que nous quittons un endroit, que nous emportons avec nous ce que nous pouvons, et que nous partons vers un autre lieu dont nous ne savons pas combien de temps nous y resterons, ni quand un nouvel ordre nous obligera à repartir une nouvelle fois. À chaque fois, nous nous disons : peut-être que ce sera la dernière... Puis nous découvrons que ce n’était pas la dernière. Nous sommes véritablement pris en otage par notre propre vie. Nous ne décidons ni du lieu où nous vivons, ni du moment de notre départ, ni même de notre capacité à planifier le lendemain. Nous sommes entre la peur et l’attente. Nous portons nos enfants, quelques-unes de nos affaires, nos souvenirs, et nous avançons. Sept déplacements en sept mois... Sept fois que nous recommençons à zéro, et sept fois que nous essayons de convaincre nos enfants que le nouvel endroit sera meilleur. Mais que leur dirons-nous la huitième fois ? Mon Dieu, ne nous impose pas ce que nous ne pouvons pas supporter. Nous ne voulons plus qu’un endroit sûr, un toit pour protéger nos enfants, et un peu de stabilité, devenue pour nous un rêve lointain. Nous voulons seulement que ce perpétuel déplacement s’arrête, et savoir enfin où sera l’endroit où nous pourrons nous installer définitivement. Ô Allah, mets fin à ce perpétuel exil et ramène-nous sains et saufs dans nos maisons. Cette prière sera-t-elle exaucée ? (11 mai 2024, Les tentes — Rafah) Je me suis exilé deux fois Je me suis exilé deux fois… Une première fois, lorsque je me suis séparé de ma terre natale, l’Algérie, après y avoir grandi pendant vingt-trois printemps. Je l’ai portée dans mon cœur, et j’y ai laissé la chaleur de mon enfance, les joies de mon adolescence, les souvenirs de ma jeunesse, et une part de mon âme entre les dunes et les montagnes. Je l’ai quittée comme on arrache un arbre à sa terre, et je suis parti vers Gaza, vers une patrie dans le cœur, même si je n’étais pas né sur sa terre. J’étais un étranger dans les bras de mes frères, à la recherche de nouvelles racines dans le sable, essayant d’apprendre comment un lieu peut devenir une patrie, et comment un être humain peut se replanter dans une terre où il n’est pas né. Puis mon deuxième exil s’est prolongé… Mais cette fois, c’était dans ma propre patrie. Des années à errer à l’intérieur, d’un endroit à l’autre, d’une maison à l’autre, mais nous nous sommes adaptés. Plus encore… Nous avons réparé nos âmes. Nous avons construit des maisons, nous avons célébré des mariages, les enfants ont grandi, ils sont allés à l’école et à l’université, nous avons acheté des meubles, planté des arbres, accroché des photos aux murs, et construit pour nous-mêmes une vie qui ressemblait à la vie. Nos rêves ont poussé comme des branches dans les champs, et nous avons eu une existence, un nom, une ombre sur cette terre. Nous nous sommes dit : Peut-être que l’exil est enfin terminé. Peut-être avons-nous enfin trouvé notre place. Puis… le vent s’est levé à nouveau. Mais ce n’était pas un vent passager. C’était une tempête qui a tout déraciné. Elle a emporté tout ce que nous avions construit, et les maisons se sont dissipées comme un mirage dans le désert, les photos ont disparu, les livres, les documents, les meubles, les souvenirs, et avec eux, une partie de notre vie. La sécurité a été massacrée, la famille dispersée, nous avons emporté ce que nous pouvions porter, puis nous sommes partis une nouvelle fois… Étrangers. Mais cette fois, nous n’avons pas quitté une patrie pour une autre. Nous avons quitté la patrie elle-même. Et nous nous sommes retrouvés à vivre sous une tente, sur une terre qui ne nous ressemble pas, portant les clés de portes qui n’existent plus, parlant de maisons qui étaient les nôtres comme si nous parlions d’une vie lointaine. Comme si nous n’étions jamais sortis de notre premier exil. Ah, mon cœur… Comme il est lourd, l’exil lorsqu’il prend le visage de la patrie. Et comme il est cruel de chercher sa maison dans son propre pays, pour ne trouver que les décombres. Et comme le retour est amer, lorsque tu reviens dans le lieu où tu rêvais de grandir, et que tu découvres que ce lieu lui-même ne te reconnaît plus. Je me suis exilé deux fois… Une fois d’une terre où je suis né, et une fois d’une terre que j’ai choisie pour devenir ma patrie. Le premier m’a pris le lieu, le second a failli me prendre le sens même du lieu. Et pourtant… je continue à chercher une patrie où nous n’aurons pas à partir, où la maison ne deviendra pas un souvenir, où la clé ne deviendra pas le témoin de l’absence d’un mur. Peut-être que l’exil n’est pas de s’éloigner de sa patrie… Le véritable exil, c’est lorsque la patrie demeure dans ton cœur, mais que tu ne trouves plus le chemin pour y retourner. (26 mai 2025… depuis ma tente… Al-Mawasi, Khan Younès… Gaza) 625 jours d'absence Depuis 625 jours, je suis sorti de ma maison et je ne suis jamais revenu. Je ne me rappelle pas exactement quand les lumières se sont éteintes derrière moi, mais je me rappelle bien comment la porte s'est fermée, sans que je sache que je disais adieu à ce moment-là à toute une vie. Depuis ce jour, je me déplace comme une branche sèche que le vent pousse... d'une maison à une tente, d'une tente à une maison, puis encore à une autre tente, et ainsi le cercle tourne sans fin. Il ne reste rien de l'intimité sauf la nostalgie d'elle, parce que nous, ma petite famille de six personnes, on vit dans une seule chambre ou une seule tente qui ne dépasse pas 20 mètres carrés, avec beaucoup de fonctions en même temps, où l'air est partagé, les respirations se mélangent, et le souci est le même pour tous... lourd, silencieux, et il grandit jour après jour. Je n'ai plus une chambre où je peux fermer la porte pour penser. Je n'ai plus un bureau où je pose ma tête pour fuir et réfléchir. Je n'ai plus une petite cave où je faisais mon sport, où je libérais ma tension, où je faisais sortir ma pression, où je retrouvais mes forces. Je pensais que ces pressions que je fuyais avant étaient le maximum de fatigue... mais maintenant, j'ai compris que c'était un luxe que je n'ai jamais su apprécier comme il fallait. Maintenant, il n'y a pas de temps pour penser, et pas de place pour être seul avec soi-même. Chaque idée qui passe dans ma tête passe aussi devant mes enfants. Il n'y a plus de secrets dans cet endroit, l'endroit est devenu un corps ouvert à tout le monde. Chaque question est posée à voix haute, chaque réponse est dite en public, et tous les sentiments sont versés devant tous. Et cette réalité me ronge les nerfs. Je deviens tendu, je me fâche, parfois je crie... pas parce que je suis dur, mais parce que je suis presque en train de m'effondrer. Mais je n'ai pas le luxe de m'effondrer, parce que je suis père, et je dois rester debout, même si je me brise à l'intérieur, et après je regrette, mais je n'ai plus d'espace pour respirer ou pour être seul avec moi-même, pour retrouver mon calme, ou pour rassembler mes forces encore une fois. Et peut-être la chose la plus dure dans tout ça, c'est que je vois l'âge de mes enfants disparaître devant mes yeux, et je ne peux rien faire. Ma fille aînée, son rêve était de finir le lycée et de passer le baccalauréat, mais la guerre lui a volé deux années de suite, sans qu'elle soit coupable de rien. Elle se préparait à chaque fois, elle essayait, elle rêvait... en espérant que le ministère trouve un moyen de faire l'examen, mais la vie se replie sous ses pieds, et l'éloigne de tout ce qui est normal. Et son frère, Mohammed, qui a deux ans de moins qu'elle, devait aussi passer l'examen cette année, mais il comprend à peine ce que veut dire un examen. Il n'a connu de l'éducation que la perte. Il n'a connu de l'enfance que l'inquiétude permanente et la confusion sans fin qu'on vit. Il porte une grande responsabilité, il est le soutien, parfois je suis dur avec lui, peut-être trop dur, je suis obligé, parce que la vie n'est plus comme avant. Et Lana, la petite, innocente et enfantine, on lui a volé son enfance sans qu'elle le sache. Avant, elle riait pour les choses les plus simples, elle dessinait avec des couleurs, elle demandait pour demain avec impatience... mais aujourd'hui, ses yeux ne comprennent pas ce qui se passe, mais son âme sent tout. Parfois elle me regarde en silence, comme si elle me demandait sans parler : est-ce qu'un meilleur demain va venir ? Et Hamza, mon petit turbulent, il s'est libéré de toutes les limites, pas parce que l'enfance est son droit, mais parce que nous n'avons pas pu mettre de limites dans un monde sans portes. Il passe sa journée dehors de la tente, à faire voler des cerfs-volants faits avec des restes de la vie, ou il invente des jeux primitifs avec des matériaux qui ne servent à rien. Son petit visage est devenu bronzé par le soleil des tentes, et par le jeu dans les chemins du déplacement et de l'exil à l'intérieur de notre propre pays, et une faim et une privation qui ne finissent jamais. Et au milieu de toute cette tempête, il y a Siham. Ma femme, ma compagne de route, la mère de mes enfants, le pilier de cette maison brisée. Avant, elle était une femme pleine de vie, elle aimait cuisiner, elle s'occupait des détails de la maison, elle restait éveillée pour aider les enfants à étudier, elle décorait la maison pour leurs petites occasions. Elle s'occupait de moi. Elle trouvait son bonheur dans la cuisine, son message dans l'ordre de la maison, et le projet de sa vie dans nos enfants. Mais aujourd'hui, malgré tout, elle ne s'est pas brisée. Elle est devenue, d'une mère qui pensait aux bonbons et aux vêtements propres, une femme qui gère une tente, qui cuisine à partir de rien, et qui caresse le cœur de ses enfants en pleurant en silence. Je la vois chaque jour essayer de construire quelque chose avec ces ruines, elle crée de la chaleur dans le froid, du calme dans le chaos, et de la sécurité dans un temps qui ne connaît plus le sens de la sécurité. Elle cache ses larmes pour qu'on ne s'effondre pas, elle cache ses soupirs pour qu'on n'ait pas peur. Combien de fois je l'ai vue regarder dans le vide... elle ne parle pas, mais tout son visage crie. Puis elle se lève en silence, pour continuer la journée comme si elle n'était pas sur le point de s'effondrer. Chaque jour qui passe, on perd une partie de nous-mêmes. Chaque jour qui passe, on voit comment la vie enlève à nos enfants le présent et le futur. Je me demande la nuit, et je me déchire dans le silence : jusqu'à quand ? Jusqu'à quand on va continuer à attendre une porte qui ne s'ouvre pas ? Un horizon qui n'apparaît pas ? Une dignité qui ne vient pas ? 625 jours... d'absence, d'exil à l'intérieur de notre propre terre, d'errance et d'attente. On vit sans intimité, sans éducation, sans stabilité, sans un seul moment de calme. Mais malgré tout ça, j'essaie d'être pour eux le père et le soutien, le mur et l'ombre, la seule voix qui ne se brise pas. Peut-être qu'un jour, ils raconteront cette histoire... pas du côté de la souffrance, mais du côté de la survie. Elle m'épuise beaucoup, elle me fatigue trop, mais d'un autre côté, on n'a pas cédé à l'oppression, malgré tout. Mais jusqu'à quand on peut encore supporter et être patients ? (23 juin 2025. Al-Mawasi, Khan Younès) Nos visages oubliés derrière l’absence du miroir… Nos visages oubliés derrière l’absence du miroir…. Dans un paradoxe douloureux… Cela fait longtemps que nous n’avons pas vu nos visages. Non pas parce que nous refusons de nous regarder dans un miroir, mais parce que le miroir lui-même a disparu de notre quotidien. Pas de salle de bain digne de ce nom, pas de lavabo avec un miroir, pas de chambre avec une coiffeuse, pas d’entrée de maison avec une élégante « chiffonnière » pour nous accueillir et nous rappeler que nous sommes encore des êtres humains vivant une vie normale. Dans ce déplacement permanent, nous oublions nos visages… Nous passons des jours et des semaines à nous laver avec l’eau de la nostalgie, à essuyer notre sueur avec des morceaux de tissu souillés de poussière, et à nous coiffer avec nos doigts tremblants au lieu d’utiliser un peigne. Il arrive que l’un de nous passe une semaine entière avant de se souvenir qu’il possède un petit miroir portatif, enfoui dans un coin oublié de son sac. Et lorsqu’il le sort pour regarder son visage, il est bouleversé… Le visage qui lui fait face n’est plus celui qu’il reconnaît. Le teint hâlé n’est plus l’éclat d’un visage exposé au soleil, mais une enveloppe sèche recouvrant la tristesse. De nouvelles rides sont apparues sans nous demander la permission, et des cernes sous les yeux ressemblent aux ombres de notre tente fatiguée. Nos traits ont changé, comme si la douleur nous remodelait chaque jour. Nous nous fixons dans le miroir et nous demandons avec inquiétude : Qu’avons-nous fait pour devenir ainsi ? Quelle est donc cette guerre qui nous vole jusqu’à nos traits ? Comment pouvons-nous vieillir de cette manière ? Pas en âge, mais en chagrin ! Les miroirs semblent aujourd’hui être un luxe, mais la vérité est qu’ils sont une petite patrie. Lorsque nous avons quitté nos maisons, nous ne savions pas que nous allions aussi perdre notre relation avec nous-mêmes. Et c’est ainsi que nous vivons chaque jour étrangers à nos propres traits, ne les apercevant que rarement, et découvrant à chaque fois un nouveau visage que nous n’avions jamais connu auparavant… Un visage que la vie a trahi, mais qui essaie encore de sourire. Nous sommes devenus étrangers à nos propres visages… Et étrangers à nos miroirs, lorsqu’ils existent encore. Si toutefois nous ne les avons pas perdus depuis longtemps…… (7 août 2025, Al-Mawasi, Khan Younès, Gaza) Gaza qui est toujours là… C’était la première image que mes yeux ont vue, au moment où mes pas ont franchi pour la première fois le portail de l’enceinte de la municipalité de Gaza. C’était en 1997. J’étais alors étudiant, sur le point d’entrer en cinquième et dernière année d’architecture en Algérie, et je préparais mon projet de fin d’études. Parmi tous les sujets que j’aurais pu choisir, j’ai décidé que mon projet de fin d’études aurait pour thème Gaza… et serait consacré à Gaza. Ce n’était pas un choix anodin, ni un simple sujet académique. Je voulais revenir dans ma ville, la lire avec le regard d’un architecte ; rechercher sa mémoire urbaine et historique, ses bâtiments anciens et modernes, ses rues, ses quartiers, ses marchés, et comprendre la manière dont la ville s’était construite et transformée au fil du temps. Je suis venu à Gaza depuis l’Algérie et, au lieu que mon retour soit simplement des vacances et une visite au pays et à la famille, il s’est transformé en un voyage d’exploration. Je l’ai commencé par la collecte de documents et d’informations techniques, architecturales, urbaines, historiques et patrimoniales dont j’avais besoin pour réaliser mon étude. Celle-ci ne se limitait pas à la conception d’un bâtiment ; elle comprenait également des propositions visant à construire une image architecturale de la ville, permettant à Gaza de passer de son héritage ancien à son présent et à son avenir, sans perdre sa mémoire ni son identité. Cette démarche s’est finalement concrétisée par la conception du bâtiment de l’Association de prévention et de sécurité dans la bande de Gaza, qui fut mon projet de fin d’études. Mais, alors que je recherchais des documents et que je parcourais les quartiers et les bâtiments de la ville, je ne savais pas encore que je commençais une relation particulière qui allait m’accompagner toute ma vie. Cette scène fut précisément la première image d’un bâtiment historique de Gaza que mes yeux découvrirent. À partir de cet instant, j’ai commencé à voir Gaza autrement. Elle n’était plus seulement une ville que je connaissais et à laquelle j’appartenais. Elle est devenue une ville que j’étudiais et que j’aimais, dont je lisais l’histoire à travers son architecture et dans laquelle j’entrais pour découvrir ce que sa mémoire cachait. Je découvrais que la pierre pouvait être un document, que la rue pouvait être une archive, et que la vieille maison pouvait conserver dans ses murs la mémoire de générations entières. C’est ainsi qu’est né mon attachement affectif, architectural et historique à la ville ; à son image architecturale, à ses anciennes rues et à ses vieux quartiers, à ses marchés populaires historiques que j’ai tant aimés et auxquels je me suis profondément attaché. Au fil des années, la vieille ville de Gaza est restée ma destination préférée. J’y emmenais mes enfants de temps en temps, ou j’y accompagnais un ami ou un proche revenant de l’étranger, surtout lorsqu’il était accompagné de ses enfants. Je les y emmenais pour relier leurs esprits à l’histoire et à l’ancienneté de Gaza, pour leur montrer que leur ville n’était pas seulement ce qu’ils voyaient dans les informations : siège, guerres et destruction. Je voulais qu’ils connaissent : Gaza, la ville. Gaza, l’histoire. Gaza, la civilisation. Gaza, avec sa mémoire, son identité, son architecture et son âme. Je les y emmenais pour leur dire, d’une manière qui ne nécessitait pas beaucoup de mots : Voilà la Gaza que vous devez connaître. J’aimais laisser dans leur esprit une autre image de leur ville ; celle des ruelles et des marchés, des vieilles pierres, des arcs, des portes et des maisons qui avaient vu se succéder des générations, avant que la ville ne soit réduite aux images de la destruction. Car la ville, à mes yeux d’architecte, n’est pas un ensemble de bâtiments séparés. La ville est une mémoire continue. Et lorsqu’un bâtiment ancien est détruit, ce ne sont pas seulement les pierres qui tombent ; c’est une partie de l’histoire qui disparaît avec elles. C’est pourquoi le bombardement de la mosquée Al-Omari pendant cette guerre m’a profondément bouleversé, d’une manière qu’il est difficile de décrire avec des mots. Cette mosquée, l’un des plus anciens et des plus importants monuments historiques de Gaza, n’était pas seulement un lieu de culte ; elle était le témoin de longs siècles de l’histoire et des transformations de la ville, du passage des civilisations et des époques. Lorsque j’ai vu les images des destructions qu’elle avait subies, j’ai eu le sentiment qu’une partie de la mémoire de Gaza avait été arrachée sous mes yeux. Mais aujourd’hui… Je suis entré sur la place de la municipalité de Gaza pour régler une affaire, sans imaginer que la ville allait m’offrir, au milieu de toutes ces destructions, un moment de joie. Soudain, mes yeux se sont posés sur l’ancien bâtiment historique de la municipalité de Gaza. Je me suis arrêté. Je l’ai regardé longuement. Et j’ai été heureux. Vraiment heureux, peut-être d’une manière qui peut sembler étrange à ceux qui ne savent pas ce que représentent pour nous les bâtiments anciens. Le bâtiment était toujours debout. Avec sa façade en pierre, ses arcs, ses fenêtres en bois et ses détails simples qui portent l’esprit de l’architecture gazaouie ; comme s’il me disait : Je suis toujours là. Sur la photographie, la scène paraît calme, presque au point de tromper le regard. Un ciel bleu et limpide. Des arbres soigneusement taillés. Une vaste place. Et de vieilles pierres qui résistent au temps. Mais derrière ce calme se trouve une ville qui a subi suffisamment de violence pour que de grandes parties de sa mémoire soient effacées. Et pourtant, ce bâtiment est resté debout. D’après ce que j’ai pu constater sur place, les bombardements ont touché les bâtiments plus récents qui l’entouraient, tandis que cet édifice ancien est resté debout, portant encore quelque chose des traits de la ville que je connaissais depuis que j’étais jeune et que je cherchais ses documents, ses bâtiments et ses plans. Le bâtiment de la municipalité n’est pas seulement un bâtiment administratif. Il est l’une des signatures de la ville. La municipalité, dans la conscience urbaine, est bien plus qu’une institution. Elle fait partie de la mémoire civique de la ville ; un lieu où la vie des habitants rencontre la chose publique, où l’architecture rencontre la ville, où la fonction rencontre l’identité. C’est pourquoi la survie d’un bâtiment historique comme celui-ci n’est pas seulement celle d’un mur qui a échappé aux bombardements. C’est la survie d’un témoin. Témoin de la Gaza d’autrefois. Témoin de la Gaza qui existe encore. Témoin de la Gaza que nous voulons voir rester. Je me tiens aujourd’hui devant cette façade en pierre, moi, l’homme qui était venu à Gaza en 1997, alors étudiant en cinquième année d’architecture, pour recueillir des informations sur son histoire et son urbanisme dans le cadre de son projet de fin d’études. Et je me demande : Combien la ville a-t-elle changé depuis cette époque ? Et combien ai-je changé avec elle ? À l’époque, j’étudiais la ville pour la comprendre. Aujourd’hui, après tout ce qui s’est passé, j’ai le sentiment d’écrire sur elle pour qu’elle ne soit pas oubliée. J’écris sur ses bâtiments parce qu’un bâtiment peut être détruit, mais sa mémoire ne doit pas l’être avec lui. J’écris sur ses rues parce qu’une rue n’est pas seulement de l’asphalte et des pierres, mais le chemin emprunté par des personnes qui ont vécu, marché, attendu, aimé, ri et pleuré. J’écris sur ses quartiers parce qu’un quartier n’est pas un simple espace entre des maisons, mais un réseau de relations, d’odeurs, de voix, de visages et de souvenirs. Et j’écris sur son architecture parce que l’architecture, au fond, n’est pas seulement faite de murs. L’architecture est la manière dont une ville conserve sa mémoire. C’est peut-être pour cela que j’ai ressenti tant de joie en voyant le bâtiment de la municipalité encore debout. Je ne me suis pas réjoui simplement parce qu’un bâtiment avait survécu aux bombardements. Je me suis réjoui parce qu’une partie de la Gaza que j’aime depuis 1997 était encore debout devant moi. Comme si la ville, au milieu de toutes ces destructions, m’adressait un petit signe et me disait : Nous ne sommes pas encore finis. Gaza n’est pas seulement ce qui a été détruit. Gaza, c’est aussi ce qui reste. Et ce qui reste, aussi peu soit-il, porte la responsabilité de raconter ce qui a été et de nous aider, un jour, à reconstruire ce qui a été détruit ; non seulement avec des pierres, mais avec la mémoire, l’identité et le sens. La reconstruction de Gaza, lorsqu’elle viendra, ne devra donc pas seulement signifier reconstruire des murs, des toits et des routes. Elle devra aussi signifier reconstruire notre relation avec la ville, protéger ce qui reste de sa mémoire, retrouver son identité urbaine et donner à son patrimoine la place qu’il mérite dans son avenir. Car les villes qui perdent leur mémoire peuvent être reconstruites, mais elles risquent de ne plus être les mêmes. Quant à Gaza, je veux qu’elle soit reconstruite sans perdre son âme. C’est pourquoi je continuerai à écrire. Sur la pierre. Sur la rue. Sur la maison. Sur le marché. Sur la mosquée. Sur la municipalité. Sur cette ville que j’ai aimée lorsque j’étais étudiant en Algérie et que j’ai portée avec moi depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui. Je n’ai peut-être plus aujourd’hui de bureau d’architecture, ni de table à dessin, ni les archives que j’avais accumulées au fil des années. J’ai peut-être perdu ma maison, mon bureau et tant de choses que je croyais immuables dans ma vie. Mais j’ai encore la mémoire. Et j’ai encore la capacité d’écrire. Et tant que la mémoire est vivante, une partie de la ville est encore vivante. Gaza, histoire et civilisation. Et ce que la guerre n’a pas réussi à effacer des pierres, nous ne devons pas lui permettre de l’effacer de notre mémoire. (11 août 2025, depuis ma tente Al-Mawasi – Khan Younis) Laya et Mohammed : deux visages de l’espoir à Gaza À Gaza, l'enfance et l'éducation ne sont plus des choses ordinaires. La guerre n'a pas seulement détruit des maisons et des rues, elle a aussi volé des années de vie et les rêves de toute une génération. Pourtant, mes enfants, Laya et Mohammed, continuent d'avancer avec courage. Ma fille Laya rêve de devenir médecin. La guerre lui a fait perdre deux années d'études et l'a empêchée de passer le baccalauréat pendant deux années consécutives. Malgré les déplacements, la peur et l'instabilité, elle continue d'étudier avec détermination. Elle croit que l'éducation est le meilleur chemin vers l'avenir et que le savoir peut aider à reconstruire ce que la guerre détruit. Mon fils Mohammed a lui aussi poursuivi ses études dans des conditions extrêmement difficiles. Il a travaillé malgré les bombardements, les déplacements répétés, les coupures d'électricité et le manque des besoins les plus essentiels. Aujourd'hui, il s'apprête à commencer des études en ingénierie des systèmes d'information, avec l'espoir de mettre un jour ses compétences au service de la reconstruction de son pays et d'un avenir meilleur. Laya et Mohammed ne sont pas des cas exceptionnels. Ils représentent toute une génération de jeunes Palestiniens qui s'efforcent de protéger leurs rêves au milieu des ruines. Ils ne demandent pas des privilèges. Ils demandent simplement le droit d'étudier, de vivre en sécurité et de construire leur avenir. Comme tous les parents, je n'ai qu'un seul souhait : voir mes enfants grandir en paix, poursuivre leurs études et réaliser leurs ambitions. Chaque réussite d'un enfant de Gaza est bien plus qu'un succès personnel. C'est une victoire de l'espoir sur la guerre et un rappel que l'avenir reste possible. (23 juillet 2026, depuis ma tente… à Al-Mawasi, Khan Younès). Quelques photographies en complément NOTA BENE Voici une semaine, nous pensions devoir, faute de moyens, "censurer" cette voix palestinienne. Grâce aux derniers abonnements et dons reçus, nous pouvons adresser à Rami AbouReida, pour cette série de textes, des droits d'auteur pour un modeste montant de 80 € (et, séparément, 25 € sur une cagnotte en ligne pour contribuer aux études de sa fille, Laya. Pour qui veut se joindre à cet élan solidaire : "Solidarité Gaza", sur la page "souscriptions" des humanités : ICI

Pour Catherine Ringer (suite). Avant Rita Mitsouko, "Flashes rouges", opéra-rock

Pour Catherine Ringer (suite). Avant Rita Mitsouko, "Flashes rouges", opéra-rock

Photogramme de Flashes rouges (1979) de Marc’O, Geneviève Hervé et Stéphane Vilar Nous revenons ici aux origines des Rita Mitsouko, à leur rencontre grâce au concours d'un metteur en scène moins célèbre que ses créatures Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Pierre Clémenti, autrement dit, plus underground : Marc'O, mort le 11 juin 2025. Au moment où, pour les besoins de l'opéra rock Flashes rouges (1978-1979), Catherine Ringer est amenée à remplacer au pied levé la vedette de la scène pop française de l'époque, Zouzou la twisteuse... les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Théâtre musical Marc’O, programmateur du Tabou, ami des musiciens de jazz qu’étaient aussi Alain et Boris Vian, des Lettristes Isidore Isou et Guy Debord, éditeur de revues, producteur et réalisateur de films, lança - ou contribua à lancer au théâtre - Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Valérie Lagrange, Michèle Moretti, Bernadette Lafont et Pierre Clémenti. Il produisit le film Traité de bave et d’éternité (1951) d’Isidore Isou qui fut présenté par Jean Cocteau au festival de Cannes. Il édita le numéro historique de la revue Ion consacrée au cinéma lettriste, avec, notamment, des scénarios de Guy-Ernest Debord, Gil J. Wolman, Serge Berna, Gabriel Pomerand et François Dufrêne. Il réalisa un film quasiment expérimental, Closed Vision (1954), diffusé en DVD par Les périphériques vous parlent. Par ailleurs, en 1972, il réalisa avec la photographe Dominique Issermann un documentaire relevant de la cinédanse, Tamaout, consacré au festival de danses africaines de Marrakech. En 1968, Marc'O porta à l’écran sa pièce musicale à succès Les Idoles, créée deux ans plus tôt avec des acteurs ayant suivi ses cours d'art dramatique au Centre américain du boulevard Raspail. La pièce traitait de l'épiphénomène des chanteurs célèbres, sans contester vraiment la société du spectacle à la manière de son ami Guy Debord, avec lequel il était toujours resté en contact. Avec Geneviève Hervé et Stéphane Vilar, il adapta pour la vidéo un opéra rock d’esprit libertaire intitulé Flashes rouges (1) ayant, pour musiciens, non seulement Vilar à la guitare, mais aussi le bassiste Diego Burgard et le batteur Nicolas Allwright – le fils de Graeme. Zouzou la twisteuse, prévue au départ comme chanteuse n’étant pas en forme olympienne, fut remplacée séance tenante par la comédienne et danseuse Catherine Ringer. Pionniers de l'image électronique Geneviève Hervé et Marc’O obtinrent de Philippe Quéau, responsable du Groupe de recherche image de l’Ina, la possibilité de capter en vidéo la pièce à la seule condition de retraiter électroniquement leurs prises de vue. En deux jours, l’opéra fut mis en boîte. Les effets vidéo exigèrent près d’un an de travail. Le master a, semble-t-il, aujourd’hui disparu. Il ne reste que des extraits de cette œuvre singulière à plus d’un titre : par rapport à l’histoire du rock hexagonal et à celle de la création audiovisuelle. Ces minutes d’images tournées en deux pouces, celles gardées Marc'O en Umatic avec time-code incrusté qui étaient destinées au montage, comme celles sans time-code conservées par l'Ina, ont une indéniable valeur esthétique. Innovant dans le domaine de l’image « hypergraphique », Marc’O et Geneviève Hervé ont utilisé les moyens électroniques explorés en noir et blanc puis en couleur par le réalisateur de télévision Jean-Christophe Averty, jazzophile et pataphysicien comme les Vian, avec son collaborateur attitré, le spécialiste d’effets spéciaux Max Debrenne. Les interventions plastiques sur les images vidéo de Flashes rouges étaient obtenues à l’aide de deux ordinateurs maison : le Spectron et le Truqueur universel inventé par Francis Coupigny. Artiste plasticienne et mannequin pour Lutens et Castelbajac, Geneviève Hervé collabora à deux autres spectacles musicaux de Marc'O, L'Ombre de Verdi (1975) et Le Triangle frappe encore (1976). Elle poursuivit ses expérimentations vidéographiques et installa à la sortie du signal vidéo un appareil photo Nikon lui permettant de garder trace des images peintes électroniquement. Quand Catherine devient Rita L’opéra-vidéo ou opéra-rock Flashes rouges de Geneviève Hervé et Marc’O s'inscrit dans une tradition du musical (2) – lui-même avatar de la comédie-ballet de Lully, du théâtre lyrique en général, de l’opéra-comique, de l’opéra bouffe et de l’opérette en particulier – qui pourrait aller, disons, du Freak Out (1966) de Frank Zappa au Tweedles (2005) des Residents, en passant par des albums-concepts tels que Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) des Beatles, Tommy (1969) des Who, Ziggy Stardust (1972) de David Bowie et, en France, Histoire de Melody Nelson (1971), de Serge Gainsbourg, arrangé par Jean-Claude Vannier et interprété avec Jane Birkin. Rappelons en passant que Serge Gainsbourg s'était montré bien puritain à la télévision en 1986, lorsqu'il avait traité Catherine Ringer de « pute» et de « dégueulasse » pour avoir tourné des films pornos. Catherine Ringer avait commencé à apparaître sur le petit écran en 1969, dans une émission destinée à la jeunesse, Les deux coquines, produite par Marianne Oswald et réalisée par Pierre Boursaus. Elle fit de la figuration intelligente dans l’émission Le temps des yéyés, de Gérard Jourd'Hui, diffusée en 1980. D'après Marc'O, c'est à l’issue du concert de Flashes rouges donné au théâtre de Montreuil, que Fred Chichin (3), fils de Jean-Louis Pays (un des fondateurs de la revue Miroir du cinéma et, par ailleurs très actif à la Maison populaire de Montreuil) fut présenté à Catherine Ringer. Ils formeront bientôt Les Rita Mitsouko. Un des tubes les plus fameux du groupe est, comme on sait, un hommage à Marcia Moretto, qui forma la chanteuse à l’art de Terpsichore. Le vidéoclip de Marcia Baïla, réalisé en 1985 par Philippe Gautier, constitue une archive sur la nouvelle danse française d’alors. Y figurent notamment Daria Elies, Michèle Prélonge, Hélène Odier, Arthur Wilkins, Santiago Sempere et Mogly Speix. Mais ceci est une autre histoire. Flashes rouges ou l'invention de la digidanse À la lecture des lignes qui précèdent, Geneviève Hervé nous a précisé dans un courriel inédit que Fred ayant assisté à la représentation historique de Flashes rouges à Montreuil, lui téléphona deux jours plus tard, « subjugué » par Catherine qui l'avait « vraiment scotché (terme alors à la mode de l'époque) et voulait la connaître ! » Geneviève Hervé organisa un rendez-vous avec les deux à son domicile : « Étant arrivée 10 minutes en retard, je les ai trouvés assis sur les escaliers, devant ma porte, déjà très complices et "partenaires in crimes". Catherine était alors célibataire et, à partir de ce jour-là, ils ne se sont plus quittés (...). Ce n'est qu'en juin 79 que, Diego Burgat étant malade, Fred a très gentiment accepté de le remplacer pour un concert unique donné dans un bidonville de gitans à Aubervilliers. » Concernant la prestation salle Wagram, la vidéaste apporte les informations suivantes : « Ce spectacle, malgré ce que Marc'O nous faisait miroiter, n'avait, dès le départ (à cause du contenu de certains textes de chansons comme "Aldo Moro" ou le "Blues des morts"), en réalité, aucune chance de tourner et nous avons donc tous décidé après le concert interrompu salle Wagram (auquel Fred Chichin ne participait pas) d'en finir avec le spectacle Flashes rouges. Nous avons tous claqué la porte. » Geneviève Hervé rappelle qu'une séquence de Flashes rouges fut présentée par elle et Marc'O dans l'émission d'Antoine de Caunes, Chorus, réalisée par Don Kent, diffusée par Antenne 2 le samedi 31 janvier 1981. Cinq bonnes minutes de cette "vidéodanse truquée" furent ainsi montrés dans une émission de rock du service public. Le site de l'Ina indique qu'une douzaine de minutes d'extraits y sont conservés. Flashes rouges est un modèle du genre. Du genre cinédanse. Ou du genre digidanse. (4) Nicolas Villodre NOTES (1). Donné sur scène, Flashes rouges fit sensation en1979. Le journal télévisé présenta un reportage au sujet du scandale salle Wagram lors de la réunion des partis socialistes français et allemand à Paris. La fiche de l'INA indique : « Une chanson de l'opéra rock Flashes rouges présentée lors de ce congrès a été considérée comme provocatrice. La délégation allemande s'est levée et le spectacle a été interrompu avec une coupure des lumières. On entend dans le noir la voix du réalisateur Marc'O inciter l'interprète Catherine Ringer à continuer le spectacle malgré tout ». La démocratie social-démocrate avait été mise en cause par Marc'O et la chanteuse en raison du traitement réservé alors par le gouvernement allemand aux prisonniers de la Fraction armée rouge - la bande à Baader. (2). Cf l'émission de télévision Un théâtre musical : pourquoi pour qui? (1978), avec Catherine Ringer dans une pièce de Michael Lonsdale intitulée Nuits sans nuit. (3). Catherine Ringer apparut pour la première fois à la télévision avec Fred Chichin aux actualités régionales Ile-de-France du 20 juin 1981; Rita Mitsouko donna une interview à Yves Bruneau avant de se produire dans un "radio crochet" à Nogent-sur-Marne, pour y interpréter Galoping, morceau qui sortit l'année suivante sur le premier maxi 45 tours du groupe. (4). Le site de l'Ina donne aussi le nom des techniciens de cette vidéo expérimentale : Pierre Bigay et Stéphane Huter (auteurs de l'animation), Bernard Versaut (directeur de la photo) et Jean-François Gasnier (opérateur de prise de vue). Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité ni aides publiques, qui ne dépend que de votre soutien.

Pour Catherine Ringer, par Daniel Conrod

Pour Catherine Ringer, par Daniel Conrod

Catherine Ringer, voix et corps indociles des Rita Mitsouko, est morte. Daniel Conrod lui adresse une lettre de fan, de loin mais fidèle : une litanie pour saluer une artiste qui, avec Fred Chichin, a mis du désordre, du désir, de la joie et une liberté sans apprêt dans la chanson française. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : EN TÊTE DE PUBLICATION. Un arbre pour elle, c'est si peu... J'avais quelques arbres de côté que j'avais pris en photo dans la Dombes (Ain) il y a quelques mois. Ce n'est pas qu'un arbre doive ni puisse dire plus que ce qu'il dit déjà... On pourrait même parler de facilité. Mais tant d'arbres nous ont quitté cet été. Y penser n'est pas du luxe. Ce que nous disent les gens et les choses 8 / CHRONIQUE je sais pas comment vous vous sentez, vous, mais moi, non seulement, ça m’a fait bizarre quand j’ai entendu ça, mais les jours passent et se suivent et ça continue de me faire bizarre, je me sens tourbillonné, brinquebalant, mal foutu, la boule au ventre et compagnie, j’avais tout autre chose en tête pour cette chronique de rentrée, un truc qui marchait bien, du politique encore, du politique au sens large du terme, et deux ou trois prolongements artistico-machin-quek-chose, bref j’avais mon fil, je le tenais ferme, il suffisait de le remonter jusqu’à la source, du solide, et puis, merde, cette fois, c’est Catherine Ringer qui lâche la rampe, elle n’était pas mon amie, ou alors de très très loin, Catherine Ringer, je ne la connaissais pas, j’étais juste un fan qui suit la cadence et se tait, ordinaire, fidèle, attentif, comme il y en a tant et tant, des qui sont pour une cause une fois pour toutes et qui ne passent pas leur temps à le crier sur les toits, mais la gardent pour eux, cette cause, comme un secret, comme un objet précieux, j’aimais cette femme de caractère, cette sacrée bonne femme, divine et physique, spirituelle et gouailleuse, j’aimais savoir qu’elle était en vie, avec nous, qu’elle continuait comme disait feue ma belle-mère « que voulez-vous on continue faut continuer », je pensais souvent à elle depuis que Fred Chichin était parti bien avant l’heure pour son grand voyage, c’était en 2007, il avait cinquante-trois ans, cancer lui aussi, j’avais eu beaucoup de peine pour lui, mais surtout pour elle, et puis petit à petit, je m’étais convaincu qu’elle avait surmonté l’épreuve, increvable qu’elle était dans ma tête, increvable immortelle/humaine increvable, j’aimais ce qu’elle disait, comment elle le disait, comment elle se racontait, elle aimait ça, se raconter comme une fable, raconter ses parents avec le bout des doigts, délicatement, comme pour ne pas les froisser, j’aimais aussi comment elle racontait son homme (son homme, on a eu dit les choses comme ça, on n’oserait plus trop maintenant !), j’adorais leur design, leur look, leurs clips, leur imagerie, leurs rythmes, leurs tenues, leurs textes, et pourtant je n’ai jamais assisté à un seul concert des Rita Mitsouko, c’est bizarre la vie, ce qu’on fait/ce qu’on ne fait pas, ce qu’on se dit qu’on fera forcément, le temps passe par là-dessus et puis on oublie plus ou moins, un jour la mort t’secoue l’épaule comme pour te dire « qu’est-ce que t’as foutu ? t’étais où ? » Elle, Catherine Ringer, elle était là, solidement ancrée dans le monde, concrète, matérielle, physique, gauche, avec un bougé pas toujours impeccable, un goût plein de courants d’air, il y avait du bric de broc dans sa construction, lui, Chichin, c’était pareil, elle devant, lui, un peu, non pas derrière, mais de côté, avec son sourire mince, timide, un angoissé probablement, qu’est-ce que la mort en avait à faire de ce grand sifflet pour venir le lui arracher ? ça lui a rapporté quoi de l’emporter avant le terme ? alors, alors je me suis dit, OK c’est pas grand chose, je fais ce que je peux, je m’suis dit qu’j’allais lui écrire, à Catherine Ringer, lui’écrire oui, un petit compliment comme on a appris à en écrire à l’école pour la fête des mères, non pas que je l’aie projetée comme une figure maternelle, c’est même tout le contraire, je me disais seulement cela, quand j’la voyais, qu’si j’avais été une fille (ce rêve m’a caressé bien souvent dans mon enfance et mon adolescence), j’aurais adoré lui ressembler, j’aurais tout fait comme elle, j’aurais eu le même chignon, planté comme un buisson tout en haut de mon crâne, ou de guingois, j’aurais eu à côté d’moi mon Fred Chichin à moi et tout le toutim, j’dis ça avec un peu de retard dans les tuyaux vu que nous avons cinq ans d’écart et que je suis son aîné, décidément, c’est pas d’chance Catherine Ringer parce que petite, à l’école, elle avait répondu à la maîtresse qu’elle voulait être poète quand elle serait grande Catherine Ringer parce que son père le peintre Sam Ringer Catherine Ringer parce que : « Petit train / Où t’en vas-tu? / Train de la mort / Mais que fais-tu? / Le referas-tu encore? » Catherine Ringer parce que personne ne saura plus jamais dire en la regardant qu’elle a le « déchirement juste » (Alfredo Arias) Catherine Ringer parce que le film Soigne ta droite de Jean-Luc Godard Catherine Ringer parce que « si par hasard sur l’pont des Arts tu croises le vent le vent fripon prudence prends garde à ton jupon / si par hasard, sur l’pont des arts tu croises le vent le vent marraud, prudence, prends garde à ton chapeau » Catherine Ringer parce que « Je veux mourir sur scène » Catherine Ringer parce que Marcia Baïla Catherine Ringer parce que porter du rouge n’est pas donné à tout le monde Catherine Ringer parce qu’un chiffon l’habillait, comme disait (aussi) ma belle-mère qui avait son petit commentaire sur à peu près tous les événements de la vie Catherine Ringer parce qu’il y avait de la joie dès qu’elle entrait quelque part Catherine Ringer parce que jamais l’un sans l’autre Catherine Ringer parce que l’une sans l’autre tout autant Catherine Ringer parce que sa voix gueulante, hurlante, périlleuse, gouailleuse, cascadeuse, caverneuse, grandiose, céleste, au bord de la chute Catherine Ringer parce qu’elle n’aimait pas les choses trop propres et qu’il n’y a pas d’autre perfection possible dans la vie Catherine Ringer parce ces mots à elle en hommage au compagnon trop tôt parti, « ta chère odeur a disparu bien que mon âme ait ton parfum », ces mots dits/chantés/fredonnés/larmoyés sur le troisième mouvement de la Cinquième Symphonie de Mahler Catherine Ringer parce que les Amants du Pont-Neuf, Juliette Binoche et Denis Lavant, en figures de proue d’une péniche filant comme une fusée sur la Seine vers un ailleurs d’après l’ailleurs Catherine Ringer parce que nous étions nombreux à croire bêtement que le pire était derrière nous et que le monde allait vers du mieux Catherine Ringer parce qu’il y avait toujours dans son sillage un petit ébranlement du monde avec du cafouillage en même temps Catherine Ringer parce que « Les amants le font de cœur / Parce que l’union fait la force / Et leurs traits s′unifieront / Jusqu’à se ressembler / Pour le pire et le meilleur / Et y crèveront leurs forces / Ils marchent sans sourciller / D′un pas inespéré » Catherine Ringer parce que les chansons des Rita Mitsouko nous ont tous et toutes accouché.e.s de quelque chose tout au fond de nous Catherine Ringer parce que les histoires d’amour finissent mal… en général Catherine Ringer parce que « moi j’suis quand même là ! » Catherine Ringer sans images et en silence parce qu’on n’en finira(it) pas PS : un proche ami loin de Paris aujourd’hui ajoute un « parce que » à ma liste : Catherine Ringer parce qu’elle et sa famille ont un temps habité en haut de la rue Lucien Sampaix (Paris 10e) pas très loin d’où lui-même et sa propre famille habitaient… C’est une raison comme une autre. Vide-poches Walid Ben Selim. Photo Jimmy Hamelin j’aimerais un jour parler de la voix du poète et chanteur Marocain Walid Ben Selim, d’ici là, ceci : https://www.arte.tv/fr/videos/132664-003-A/walid-ben-selim-agathe-di-piro-en-session/ découvert cet été pour les besoins de la cause du banquet Moderato cantabile de Marguerite Duras, un très grand texte de la langue française, d’une brièveté inquiétante et torride, presqu’angoissante, autour du baiser sans nul prolongement entre un homme et une femme sous le regard d’un petit garçon supposé apprendre le piano / Un peu d’espoir et surtout du courage cette semaine à Strasbourg avec le discours du premier ministre canadien Mark Carney devant le Parlement Européen en réponse à celui de Ursula van der Leyen / toujours sur ce sujet, relevé ce commentaire du grand écrivain nord américain Don Winslow après que Trump se soit (évidemment) moqué de ce même discours de Mark Carney : « Il est important que les dirigeants du monde sachent qu’il s’agit d’un enfant obèse qui porte du maquillage et une couche. Il n’a que des menaces creuses. Il a détruit l’économie américaine en moins de deux ans. » / première rentrée depuis quinze ans sur France Musique sans la voix généreuse et reconnaissable entre mille de l’homme de radio, pianiste et pédagogue Philippe Cassard (Notes du traducteur puis Portraits de famille). Mauvaise manière parmi beaucoup d’autres cette année sur le service public de l’audiovisuel, cette mise à l’écart brutale répond, nous fait-on croire, à des impératifs budgétaires / pas encore tout à fait conquis par ma lecture en cours du dernier Philippe Jaenada, L’inconnue du quai de Javel (Flammarion), mon tout premier Jaenada dont j’ai écouté plusieurs interviews très engageantes ces dernières semaines. Une question me taraude : de qui, de quoi veut-il nous parler vraiment ? / d’un autre écrivain français plus que vivant lui aussi, Charles Dantzig, ceci pour mémoire : https://www.facebook.com/reel/1191829512720404 / je ne le ferais certainement pas, mais très honnêtement, je suis ému depuis une quinzaine de jours par la petite foule de celles et ceux, des fans d’un autre genre que moi, qui se rassemble chaque jour devant l’hôtel où réside Céline Dion durant sa longue résidence parisienne, ému également par le soin, quel qu’en soit le mobile, qu’apporte la chanteuse à les regarder, à les voir, à leur parler, à les saluer, à leur sourire, à les remercier, à se laisser photographier à leurs côtés… Vous en connaissez beaucoup, vous, des hommes et femmes politiques qui manifestent cette proximité, cette gratitude et cette simplicité avec les gens ? Daniel Conrod Sur le banquet, site qu'il a créé (www.lebanquet.eu), Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit, sans publicité ni aides publiques, qui ne dépend que de votre soutien.

Nanni Moretti, de la Vespa à Berlusconi

Nanni Moretti, de la Vespa à Berlusconi

Nanni Moretti, affiche du film Aprile. Nouvelle vie, en salles et en version restaurée, grâce à Malavida films, pour deux films culte de Nanni Moretti : Caro diario (1993), journal intime de l'auteur et Aprile (1998), témoignage sur la situation politique italienne et docufiction sur le jeune adulte devenu père. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Chez Nani Moretti, l’autofiction n’est jamais un simple exercice de confession. Depuis Io sono un autarchico (1976), l’auteur a souvent investi ses films de figures qui lui ressemblent, notamment Michele Apicella — l’alter ego récurrent de Moretti, qui traverse cinq des six premiers longs métrages du cinéaste. Avec Caro Diario, initialement sorti en 1993, il franchit un pas supplémentaire en prenant son propre nom. Auteur, réalisateur, acteur et personnage, il organise un jeu permanent entre vécu et invention, vérité documentaire et fantaisie comique. L’« ego » morettien n’est pas un refuge mais devient un poste d’observation depuis lequel se lisent les métamorphoses du cinéma, de la société italienne et de la gauche. Caro Diario, les détours du moi Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1994, Caro Diario — « Mon cher journal », devenu Journal intime dans la traduction française, qui atténue le lien affectif entre celui qui écrit et la chose écrite — est le cinquième long métrage de Nanni Moretti. Il vient après Palombella rossa (1989). Dès Io sono un autarchico (1976), tourné en Super 8 puis gonflé en 35 mm, le jeune cinéaste s’était distingué par son goût pour ce que des théoriciens comme Serge Doubrovsky et Gérard Genette ont nommé l’autofiction : un genre qui, en littérature, connaît une vogue — et une vague — depuis le milieu des années 1970. Plus rare au cinéma, cette pratique trouve chez Moretti une forme singulière. Il n’a plus ici d’alter ego : il est à la fois narrateur, protagoniste et acteur de son film. Le générique, écrit de sa main, est accompagné d’un monologue intérieur. Dans le premier chapitre, « In vespa », la caméra suit le cinéaste dans de superbes travellings à travers une Rome déserte au mois d’août. Il égrène les noms des quartiers tout en évitant les lieux historiques : Garbatella, Gianicolo, Tufello, une banlieue populaire, et même Spinaceto, quartier mal famé. Il déclare aimer les façades. C’est la partie la plus plaisante du film, la plus joyeuse et la plus libre aussi : le cinéaste zigzague dans la ville et s’extasie devant un penthouse, tout en sachant que ses propriétaires ne voudront jamais le vendre. Chemin faisant, il se confie, associant images, idées et souvenirs. Il regrette qu’en été les cinémas romains n’aient rien d’autre à proposer que des films d’horreur ou des pornos — parfois les deux à la fois. Par imprudence, il entre dans une salle où il découvre Henry: Portrait of a Serial Killer, et en ressort effrayé. Peu à peu, le périple dans Rome devient un voyage dans le cinéma. Ses goûts sont éclectiques. Il apostrophe Jennifer Beals dans la rue, rencontrée par le plus heureux des hasards, et se présente comme un fan de Flashdance (1983). Il insère un extrait d’un vieux film avec Silvana Mangano, vu à la télévision chez son boulanger, et imite une mimique de l’actrice. Vers la fin de ce premier chapitre, Moretti se rend à Ostie, où Pier Paolo Pasolini fut assassiné vingt ans plus tôt. La séquence est accompagnée d’un extrait du Köln Concert (1975) de Keith Jarrett. Le deuxième épisode est consacré à un voyage au sens propre du terme. Le cinéaste part avec l’un de ses amis, Gerardo, dans les îles Éoliennes, au large de la Sicile. Tous deux recherchent le calme : l’un pour continuer à préparer son scénario, l’autre pour peaufiner son étude sur l’Ulysse de Joyce. Gerardo prétend ne plus regarder la télévision depuis longtemps. Mais, tombant par hasard sur une telenovela, il ne peut plus résister à la tentation. Moretti fait de nouveau jouer la poésie des noms géographiques : Lipari, Alicudi — île qu’ils quittent en catastrophe parce qu’elle n’a pas l’électricité et donc pas de télévision —, Stromboli, où le metteur en scène se sent hanté par la présence maléfique du volcan et par le souvenir du film éponyme de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman (1950). Ici encore, quelques arrangements avec la vérité : les deux hommes sont reçus par un maire volubile, prêt à leur offrir un superbe accomodamento. Or Stromboli n’a pas de mairie : l’île dépend administrativement de Lipari. La troisième partie, intitulée « I Medici » (« Les Médecins »), est consacrée à une maladie que le cinéaste a contractée — ou croit avoir contractée. Il souffre de démangeaisons du cuir chevelu et de tout le corps, qui ne lui laissent aucun répit. Les médecins consultés lui prodiguent force recommandations et lui rédigent de longues ordonnances, tout en suggérant que son mal pourrait être d’origine psychologique. Le stress ? L’impossibilité de passer à la réalisation après des heures passées auprès de son « cher journal » ? Le dispositif auteur-acteur-menteur fonctionne si bien que le spectateur finit par s’y perdre. Il est près de tenir ce récit pour une histoire inventée et de considérer les « princes des dermatologues » comme des filous ayant trouvé un gogo. L’acupuncture, la médecine chinoise et les remèdes naturels sont évoqués avec un égal sérieux. Pourtant, un médecin qui lui a prescrit une radiographie découvre un lymphome de Hodgkin, un cancer du système lymphatique qui touche notamment des adultes jeunes. Cette mésaventure, aussi invraisemblable puisse-t-elle sembler, n’est pas inventée. Elle est arrivée deux ans auparavant au cinéaste, qui en a guéri ; pour les besoins du film, l’événement réel a été déplacé dans le temps. Malgré l’humour qui s’en dégage, y compris dans cette dernière partie, où notre héros boit au bar un verre d’eau fraîche avec son caffellatte du matin, l’ombre de la mort rôde sur ce portrait d’artiste en « splendide quadra ». Aprile, l’intime à l’épreuve de l’Histoire De Caro Diario à Aprile, le journal change d’échelle : sans renoncer aux détours, aux caprices et à l’humour de son auteur, il laisse entrer plus frontalement l’Histoire. Aux errances romaines, aux îles et à la maladie succèdent la naissance d’un fils, la victoire électorale de Berlusconi et le désarroi d’une gauche italienne en recomposition. Aprile (1998), le long métrage qui fait suite, cinq ans plus tard, à Caro Diario obéit, pour une large part, aux mêmes règles : Nanni Moretti est le protagoniste d’un film dont il a écrit le scénario, assuré la réalisation et tenu le rôle principal. Il y porte son propre nom, comme les personnages qui apparaissent en tant que tels au générique. Un coup d’œil à celui-ci nous apprend que Silvia, son épouse dans la vie comme dans le film, est Silvia Nono, fille du pionnier de la musique électronique Luigi Nono. Sa belle-mère, qui n’apparaît que fugitivement, est Nuria Schönberg, fille d’Arnold Schönberg, l’inventeur du dodécaphonisme. Elle figure elle-même dans plusieurs documentaires consacrés à son père et au groupe d’émigrants autrichiens et allemands qui l’entouraient à Brentwood, en Californie, durant le régime hitlérien puis dans l’après-guerre (1). L’événement au cœur d’Aprile est précisément le moment où l’auteur s’apprête à transmettre son patronyme : la naissance annoncée, puis effective, du petit Pietro Moretti, dont nous suivons la prime enfance. L’année de sa venue au monde est 1994, au mois d’avril — d’où le titre du film. Cette date coïncide avec l’avènement d’une situation politique inédite en Italie : les élections conduisent Silvio Berlusconi, homme d’affaires ayant bâti un empire médiatique sans avoir jusque-là exercé de fonctions politiques, à la députation puis à la présidence du Conseil. Le film le montre, par petit écran interposé, en campagne lors d’un débat avec son adversaire Umberto Bossi. La scène a la force du direct : elle provoque une colère homérique de Moretti, qui s’en entretient avec sa mère. Aujourd’hui, elle a valeur d’archive. Plus de trente ans après, elle peut déconcerter en Italie comme ailleurs, tant les arguties cisalpines restent difficiles à démêler. Ces événements s’inscrivent dans le contexte de l’enquête Mani pulite (« Mains propres »), qui a mis au jour un vaste système de corruption et déconsidéré les principaux partis politiques. Une situation personnelle heureuse se heurte ainsi à une conjoncture politique inquiétante. Moretti joue les pères célibataires, s’occupe constamment de l’enfant et l’associe à ses activités ; Silvia a disparu, sans que l’on sache trop pourquoi. En tant qu’artiste, il se trouve devant un dilemme. Il aimerait réaliser un musical. Il a toujours aimé introduire des tubes dans ses bandes originales, voire des séquences de danse. Dans Aprile, il croise à nouveau Jennifer Beals, protagoniste de Flashdance (1983), dans une rue de Rome. Et, véritable morceau d’anthologie aperçu dans un bar sur une vieille télévision, une séquence d’Anna (1951) d’Alberto Lattuada : Silvana Mangano y danse le mambo sur El Negro Zumbón, d’Armando Trovajoli. Au montage alterné, Moretti danse avec elle, emporté par l’image projetée. Face au retour possible d’un passé sinistre, il est tiraillé entre cette forme spectaculaire de distraction et sa responsabilité d’artiste. Un journaliste français — Quentin de Fouchécour, dans son propre rôle — lui suggère de réaliser un documentaire dans la lignée de La Cosa. Tourné en 1990 à partir de discussions enregistrées dans diverses cellules du Parti communiste italien, dans les grandes villes du pays, ce film montre, sans commentaire, des militants de base exprimant ce qu’ils ressentent devant la perte d’une tradition familiale et historique. Le PCI était cette « chose » insaisissable, faite de convictions et d’émotions. La Cosa demeure inédit en France. Dans Aprile, le réalisateur paraît paralysé, tel l’âne de Buridan, entre deux projets qu’il ne peut mener à bien. C’est l’un des ressorts du comique, surtout chez un cinéaste aussi prolifique. Certains critiques ont pourtant vu dans le film son Huit et demi. Après une hésitation passagère, Moretti se décide pour le musical façon Hollywood. Il y ajoute une touche d’italianité en intégrant un conflit entre un pâtissier trotskiste et sa section stalinienne. Les comédiens chantent et dansent ; l’équipe de tournage aussi. Il ne manque plus que… Doris Day (2). Nicole Gabriel Aprile sort en salles le 30 septembre 2026. Caro Diario : prévu pour septembre 2027. (1). Parmi ces films : The Exiles (1989), de Richard Kaplan. (2). Voir Doris Day dans The Pajama Game (1957), de Stanley Donen, et Pillow Talk (1959), de Michael Gordon ; ainsi que Cyd Charisse dans Silk Stockings (1957), de Rouben Mamoulian, remake de Ninotchka (1939), d’Ernst Lubitsch. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que de votre soutien.

Que peut un corps ? (danse et inclusion)

Que peut un corps ? (danse et inclusion)

Les interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, sur la scène de la Biscuiterie, dans le cadre du festival C'est comme ça !, à Château-Thierry, le 17 septembre 2026. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur « Que peut un corps ? » À Château-Thierry, les danseur·euses de Singul’art répondent sans discours au vieux défi spinoziste. Leur présence à l’ouverture du festival C’est comme ça ! déplace le regard sur le handicap : non plus un manque à compenser, mais une expérience singulière de la scène, du collectif et de la création. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Que peut un corps ? La question n’est pas nouvelle. Elle traverse la philosophie, au moins depuis Baruch Spinoza (1632-1677). Dans le scolie de la proposition 2 de la troisième partie de l’Éthique, il écrit : « Personne, jusqu’à présent, n’a déterminé ce que peut le corps. » Spinoza ne demande pas ce qu’un corps devrait faire au regard d’une norme morale, médicale ou sociale. Il interroge plutôt ses puissances : ce dont il est capable, dans sa constitution singulière comme dans les relations qu’il noue avec d’autres corps. Gilles Deleuze a fait de cette formule spinoziste l’un de ses grands opérateurs philosophiques. Dans sa lecture, on ne sait jamais à l’avance ce dont un corps est capable : il se définit moins par une forme stable ou par ses organes que par des rapports de mouvement et de repos, de vitesses et de lenteurs, ainsi que par sa capacité d’affecter et d’être affecté. Dans ce sillage, on pourrait ajouter Merleau-Ponty, qui pense le corps comme notre manière d’habiter et de comprendre le monde, de nous orienter, de percevoir et d’entrer en relation — dans Phénoménologie de la perception. Ou Judith Butler, dont les travaux sur la précarité et la vulnérabilité rappellent qu’aucun corps n’est pleinement autosuffisant : tous dépendent d’infrastructures, de soins, de droits, de soutiens et de la reconnaissance d’autrui. Dans Rassemblement. Pluralité, performativité et politique (2016), cette interdépendance s’éclaire à partir des conditions très concrètes qui rendent possible — ou empêchent — l’apparition des corps dans l’espace public. Jean-Luc Nancy peut également être convoqué. Dans Corpus (1992), ouvrage qui inspira la pièce homonyme créée par Catherine Diverrès en 1999, le philosophe envisage le corps non comme une entité close, mais dans son exposition aux autres : proximité, contact, séparation, partage d’un monde. Sa pensée de la danse insiste sur le jeu entre un corps singulier et des corps pluriels. L’enjeu n’est alors plus seulement de savoir « ce que peut tel corps », mais ce que des corps peuvent ensemble. Non pas en effaçant leurs différences dans une unité harmonieuse, mais en composant une pluralité de rythmes, d’élans, de distances et d’appuis. « Un récit est toujours une histoire de fantômes » Que peut un corps ? La réponse, peut-être, viendra ce samedi 19 septembre. C’est en tout cas le titre d’une nouvelle création de Pascale Murtin et François Hiffler, les deux membres de Grand Magasin, présentée pour les vingt ans du festival C’est comme ça !, à Château-Thierry. Encore faudrait-il qu’il y ait une réponse : rien n’est moins sûr, prévient Pascale Murtin. Le spectacle prendra la forme d’une enquête sur un dancing hanté dans la banlieue de Manchester, en 1948. La Society for Psychical Research de Londres examine alors le cas d’une salle de bal dont le plancher continue de craquer après le départ des danseur·euses. Parmi les hypothèses consignées pour élucider le mystère figure celle-ci : « Un récit est toujours une histoire de fantômes puisqu’il évoque des choses et des personnes absentes. » Cette hypothèse fait revenir une formule d’Hervé Guibert, dans un texte consacré à Jean-Claude Gallotta : « Le chorégraphe est ce grand fada sacré que la société semble payer pour racheter la mort de ses gestes. » Les interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, sur la scène de la Biscuiterie, dans le cadre du festival C'est comme ça !, à Château-Thierry, le 17 septembre 2026. Photo Jean-Marc Adolphe / les humanités. Que peut un corps ? A chacun sa réponse. Les interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, ont offert la leur, collectivement, sur la scène de la Biscuiterie, en ouverture du festival C'est comme ça !, le 17 septembre 2026. Les interprètes de Singul’art ne viennent pas du circuit professionnel de la danse. Adultes accompagnés par le Centre d’Activités de Jour de l’Apei des 2 Vallées, ils et elles ne sont pas pour autant relégué·e·s à la place de bénéficiaires d’une action culturelle : sur le plateau, ils et elles sont les auteurs et autrices d’une présence, de gestes et d’une relation au public. Le spectacle, fait de courtes séquences chorégraphiques, donne à voir l’une des faces — la plus immédiatement perceptible — d’un travail beaucoup plus vaste. Ce travail ne saurait se résumer à la capacité de la danse à produire des « stimulations », selon une rhétorique médico-sociale qui ferait de l’art un instrument de réparation. Il engage plutôt une question d’inclusion : dans quelles conditions peut-on pratiquer, regarder et faire de la danse ; qui peut prendre place sur une scène ; qui est reconnu comme sujet de culture, plutôt que comme public ou comme usager ? L’Échangeur–Centre de développement chorégraphique national, à l’origine du festival C’est comme ça !, et l’Apei des 2 Vallées poursuivent une coopération au long cours, depuis quinze ans. Ateliers, sorties aux spectacles et pratiques artistiques y sont conçus pour que chacun·e puisse « être sujet de la culture », selon les termes de L’Échangeur (1). Après une aventure menée entre 2021 et 2024 avec Agathe Pfauwadel, puis un parcours avec Clément Aubert de 2024 à 2026, un nouveau cycle d’ateliers est conduit en 2026-2027 par la chorégraphe Sandra Abouav. Dans l’entretien filmé qui suit, Céline Mercenach, responsable du pôle Relations avec les populations à L’Échangeur, et Émilie Goetzmann, cheffe de service à l’Apei des 2 Vallées, reviennent sur la construction de ce partenariat, les conditions concrètes de la pratique artistique et ce qui se joue, pour les participant·es comme pour les équipes, lorsqu’un groupe tel que Singul’art entre en scène. L’une des séquences du spectacle proposé en ouverture du festival C’est comme ça ! est composée sur « Je t’accuse » de Suzane, publiée sur YouTube le 24 avril 2025. La chanteuse y révèle avoir subi des violences sexuelles — elle a ensuite précisé qu’il s’agissait d’un viol commis dans un cadre professionnel — et transforme ce témoignage personnel en accusation politique contre l’impunité, le silence et les défaillances de la justice face aux violences sexistes et sexuelles. Le « tu » de la chanson ne vise pas seulement un agresseur. Il s’adresse aussi à une justice et, plus largement, à une société que Suzane considère insuffisamment protectrices des victimes. Le texte met notamment en cause les affaires classées sans suite, l’invisibilisation administrative des vies brisées et le sentiment que les victimes doivent elles-mêmes supporter l’essentiel du combat pour être entendues. Suzane a décrit l’écriture du titre comme une volonté de « briser [son] silence ». Son récit individuel est d’emblée mis en relation avec d’autres femmes, nommées ou anonymes, et avec celles qui n’ont pas pu ou pas voulu parler : la chanson construit ainsi un « je » qui devient rapidement un nous. Lorsque la voix de Suzane résonne dans la salle de la Biscuiterie, il ne s’agit pas d’un simple habillage musical. Il ne s’agit pas davantage de faire de la chanson une allégorie vague de l’inclusion, au risque d’effacer ce qu’elle nomme : les violences sexuelles, le trauma et la difficulté à obtenir justice. Mais, sans quitter ce sens premier, sa colère peut entrer en résonance avec une autre question : celle des personnes auxquelles les institutions sociales, culturelles ou artistiques accordent rarement la pleine autorité de parler, de créer et de décider pour elles-mêmes. Danser, ici, ce n’est pas démontrer que l’on est capable « malgré » le handicap. C’est faire apparaître des corps singuliers, des rythmes, des désirs et des manières d’être ensemble qui ne demandent pas l’autorisation d’exister. La scène ne devient pas inclusive parce qu’elle accueille des différences : elle le devient lorsqu’elle accepte d’être transformée par elles. C’est là que se dessine une ligne de partage. Il y a une inclusion d’affichage : on invite des personnes habituellement tenues à l’écart des lieux culturels, sans modifier pour autant les normes de sélection, de jugement et de représentation qui règlent l’accès à la scène. Leur présence est alors célébrée, parfois photographiée, mais elle demeure exceptionnelle ; elle ne dérange ni la distribution des rôles ni le partage de l’autorité artistique. Et il y a une inclusion qui transforme effectivement les rapports. Les personnes concernées ne sont plus seulement les destinataires d’une programmation ou les figurantes d’un récit institutionnel : elles participent à une proposition, prennent place dans un processus de création, façonnent des relations nouvelles entre amateur·rices et professionnel·les, accompagnant·es et artistes, institutions et spectateur·rices. L’enjeu n’est pas de déclarer que chacun·e a accès à la culture, mais de vérifier qui peut en devenir sujet, qui peut y être vu, écouté et reconnu. Le partenariat engagé depuis quinze ans entre L’Échangeur et l’Apei des 2 Vallées relève de cette seconde perspective. Il ne se limite pas à une soirée d’ouverture ni à une image de communication : il associe, dans la durée, sorties aux spectacles, ateliers, rencontres avec des chorégraphes, apprentissages très concrets de l’autonomie et restitutions publiques. L’apparition de Singul’art au festival est moins l’illustration d’une politique inclusive que l’un des moments visibles d’une relation patiemment construite. Christophe Marquis, directeur de L’Échangeur et du festival C'est Comme ça !, entouré des interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, sur la scène de la Biscuiterie, à Château-Thierry, le 17 septembre 2026. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur Cette question ne concerne pas seulement l’accès aux salles ou la participation à un atelier. Elle pose aussi celle de la place que les personnes en situation de handicap peuvent occuper dans la fabrication même de la culture : non plus seulement comme spectateur·rices, invité·es ou pratiquant·es amateur·rices, mais comme artistes, technicien·nes, auteur·rices, interprètes et salarié·es. Publié le 9 septembre, le rapport « Améliorer l’accès des personnes en situation de handicap à l’emploi culturel » donne à cette interrogation une dimension nationale. La mission avait été confiée par le ministère de la Culture à Laetitia Bernard, journaliste à Radio France, aveugle de naissance. Son constat est sans appel : les personnes en situation de handicap restent très minoritaires dans les métiers culturels. Elles représentent environ 5,5% des effectifs du ministère de la Culture et de ses opérateurs, moins de 3% des salarié·es des entreprises culturelles privées de vingt personnes ou plus, et seulement 1 à 1,5% des intermittent·es du spectacle. Le rapport identifie des obstacles tout au long du parcours : accès insuffisant aux formations, difficultés de recrutement, inadaptation des transports et des bâtiments, poids des démarches administratives, manque d’accompagnement dans l’emploi, mais aussi contraintes spécifiques au spectacle vivant — à commencer par le régime de l’intermittence et la pénibilité de certains métiers techniques. À ces empêchements matériels s’ajoutent les représentations : « Trop de portes sont encore fermées », constate Laetitia Bernard, moins par impossibilité réelle que par peur et manque de formation des professionnel·les. Parmi les dix-sept recommandations formulées, l’une résonne particulièrement avec le travail engagé entre L’Échangeur et l’Apei des 2 Vallées : garantir à toutes les personnes en situation de handicap la possibilité d’une pratique artistique amateur. Cette pratique n’est pas seulement un loisir ou un supplément d’âme. Elle peut permettre l’expression, la découverte d’un désir artistique, l’acquisition de repères et, parfois, l’émergence d’une vocation. Dans l’enquête menée pour le rapport, 85% des étudiant·es en situation de handicap interrogé·es déclarent avoir pratiqué une activité artistique avant l’enseignement supérieur ; pour 91% d’entre eux et elles, cette expérience a compté dans le choix d’une formation. S’il faut saluer la publication de ce rapport — signe d’une prise de conscience aussi tardive que nécessaire —, il convient aussi d’en pointer les angles morts. Dans l’habituelle langue de bois ministérielle, le document reste très général. Il accumule constats, pourcentages et recommandations, mais s’appuie peu sur des expériences précises, identifiables, dont on pourrait observer les conditions, les succès, les difficultés et les limites. Surtout, son titre même est révélateur : il est question d’« emploi culturel », jamais d’« emploi artistique ». Or ce glissement n’est pas anodin. Il peut conduire à penser d’abord les personnes en situation de handicap comme destinataires de pratiques amateurs, de médiations ou de dispositifs d’accompagnement, plutôt que comme créateur·rices, interprètes, auteur·rices et professionnel·les susceptibles d’occuper pleinement les scènes, les plateaux, les équipes artistiques et les lieux de décision. On s’étonnera dès lors que le rapport ne mentionne pas des expériences pionnières, et durablement éprouvées, telles que la compagnie de l’Oiseau-Mouche à Roubaix ou l’atelier Catalyse à Morlaix. L’Oiseau-Mouche, né en 1978, s’est professionnalisé dès 1981 sous la forme du premier centre d’aide par le travail artistique en France ; il réunit aujourd’hui vingt-trois comédien·nes professionnel·les permanent·es en situation de handicap mental et psychique. Catalyse, créé en 1984 par Madeleine Louarn, est passé du statut d’atelier amateur à une activité artistique professionnelle et pérenne à partir de 1994. Ces deux histoires ne constituent pas des « bonnes pratiques » aisément reproductibles ; elles démontrent néanmoins que le professionnalisme artistique de personnes en situation de handicap ne relève ni de l’exception charitable ni d’une hypothèse abstraite. Le Centre de développement chorégraphique national L’Échangeur n’apparaît pas davantage dans le rapport, alors que plusieurs de ses actions pourraient nourrir une réflexion plus concrète sur les passages possibles entre pratique, accompagnement et scène professionnelle. En 2024, AC/DC, créé par Aëla Labbé et Agathe Pfauwadel, réunissait Jules Lebel, jeune danseur rencontré à l’IME de l’Apei des 2 Vallées, et Stéphane Imbert, artiste chorégraphique de longue date. Leur duo n’exhibait pas une différence à intégrer : il mettait en jeu une question plus ouverte, celle de ce que signifie « faire à deux », entre mouvements contrastés, écoute réciproque et prise de soin. Alice Davazoglou. Photo DR Cette année, le festival C’est comme ça ! propose le 24septembre Jean-Romuald, un garçon de son âge, solo de Mickaël Phelippeau avec Jean-Romuald Fessin. Né de la rencontre entre le chorégraphe et le jeune Axonais, le spectacle ne construit pas un portrait clinique ou édifiant : Jean-Romuald y apparaît à travers une playlist qui convoque ses passions, ses rêves et son histoire. Sa présence est celle d’un interprète qui se raconte, avec « grâce et douceur », selon les mots de la présentation de L’Échangeur. Le parcours d’Alice Davazoglou rend ce déplacement plus manifeste encore. Depuis plusieurs années, L’Échangeur accompagne son travail ; l’artiste, autrice de Je suis Alice Davazoglou, je suis trisomique normale mais ordinaire, passe désormais du côté de la chorégraphie. Avec Danser ensemble, sa première pièce en tant que chorégraphe, elle réunit dix artistes chorégraphiques qu’elle a elle-même choisis et auxquels elle a transmis une « courte danse », à partir de portraits dessinés de ses ami·es. Les interprètes composent ensuite, en binômes, sous sa direction artistique. Elle n’est donc pas l’objet, ni même le prétexte, d’une création inclusive : elle en est la chorégraphe, elle en détermine la matière initiale et l’univers commun. Danser ensemble est présenté le 6 octobre au Mail, à Soissons, et le 8 octobre à La Faïencerie, à Creil. Jean-Marc Adolphe Festival C'est comme ça !, jusqu'au 10 octobre 2026, à Château-Thierry. www.echangeur.org (1). En marge de ce partenariat, un café inclusif, porté par l’Apei des 2 Vallées, permet à toutes et tous de se retrouver, d'échanger et de partager des moments de vie, de culture et de lien social. Implanté à la Biscuiterie, ce lieu convivial est ouvert pendant toute la durée du festival C’est comme ça ! 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Le clan Trump et la vertu : le divorce est consommé

Le clan Trump et la vertu : le divorce est consommé

Donald Trump Jr. lors des festivités qui ont suivi son mariage avec Bettina Anderson, sur une île privée des Bahamas en mai 2026. En médaillon, à droite : Oumar Kremlev, l'oligarque russe proche du Kremlin, impliqué dans les déportations d'enfants ukrainiens, qui a fiancé les festivités. Le calendrier révolutionnaire réservait une journée à la vertu, une autre au génie, une autre encore à l’Opinion. Aujourd’hui, du bunker du Kremlin aux îles privées des Bahamas, la famille Trump semble avoir inventé son propre calendrier : affaires, passe-droits, cadeaux d’oligarques et pognon de dingue. Pendant ce temps, la France d’Emmanuel Macron joue avec les sanctions contre la Russie. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Je parle d’un temps que les plus jeunes n’ont pu connaître. Je ne saurais leur en faire grief : je n’y étais pas non plus. Le 22 septembre 1793, il y eut un sacré chamboule-tout. Il n’y eut d’ailleurs pas de 22 septembre 1793. Par la grâce révolutionnaire, ce jour-là devint le 1er vendémiaire de l’an I. Jusque dans l’ordre des jours et leur dénomination, il fallait rompre une fois pour toutes avec l’Ancien Régime. Les noms de Vendémiaire, Brumaire, Frimaire — et leurs neuf compagnons — furent imaginés par le poète Fabre d’Églantine, qui voulut substituer au calendrier des saints une poésie républicaine des saisons : la vigne, la brume, le frimas, la pluie, le vent, la germination et les moissons. Fabre d’Églantine n’a pas seul « inventé le calendrier » : le système fut élaboré et porté devant la Convention par une commission où le député et mathématicien Gilbert Romme joua un rôle décisif. Fabre est l’auteur de la partie littéraire et symbolique : les noms des mois, mais aussi ceux des jours, attribués à des plantes, animaux, outils agricoles ou produits du terroir. Chaque mois était réparti en trois décades de 10 jours. Pour atteindre les 365 jours de l’année, il restait cinq jours « flottants ». Il fut alors décidé d’ajouter au calendrier cinq jours en fin d’année révolutionnaire. D’abord appelés « sans-déculottides », ils furent finalement qualifiés de « jours complémentaires » : Vertu, Génie, Travail, Opinion, Récompenses — et, lors des années sextiles, la Révolution. Le quatrième de ces jours complémentaires, le jour de l’Opinion, est sans doute le plus étonnant. Dans l’interprétation rapportée par le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, il devait prendre la forme d’un « carnaval politique » : chacun pourrait dire ou écrire ce qu’il voulait sur les hommes publics. L’idée était de fournir un contrepoids symbolique aux abus de pouvoir — une sorte de sanction de l’opinion, par le rire, la satire et la parole publique. La famille, le pognon, le Kremlin Venons-en maintenant au bulldozer de la Maison Blanche, alias The Grifter-in-Chief (l’arnaqueur en chef). La vertu est à Donald Trump ce que l’intérêt général est à une négociation immobilière : une variable à monétiser. Notez bien : ce n’est pas Trump tout seul, mais toute la smala. J’allais dire : toute la mafia. C’est bonnet blanc et bonnet blanc. Je ne vais rien apprendre : on sait que sous la casquette MAGA (Make America Great Again) se dissimule un autre slogan, plus difficile à retenir : HFMCAM, pour Help my family make a crazy amount of money (Aide ma famille à se faire un pognon de dingue). Jared Kushner. Photo AP Aux avant-postes, il y a le gendre, Jared Kushner – marié à Ivanka Trump, la fille à papa, ex-mannequin devenue d’un coup de baguette magique vice-présidente exécutive en charge du développement et des acquisitions de la Trump Organization. Ce zozo, né avec une cuiller d’argent dans la bouche, a fondé en 2021 Affinity Partners, un fonds de capital-investissement basé à Miami, orienté vers Israël et le Golfe persique. Comme de bien entendu, ce fonds --qui gère plus de 5,4 milliards de dollars d’actifs – est largement irrigué par des capitaux souverains du Golfe, tout particulièrement de l’Arabie saoudite. On n’a rien sans rien. Avec un autre zozo de service, Steve Witkoff, aussi bête que ses pieds, Jared Kushner, qui n’a strictement aucune expérience diplomatique, a été chargé par Donald Trump d’aller rendre une visite de courtoisie – voire plus si affinités – au Tsar Poutine en son bunker du Kremlin. Cela vient d’avoir lieu, le 5 septembre. Il paraît que l’échange a été « substantiel, constructif et extrêmement franc ». On retiendra surtout que la rencontre n’a débouché sur aucun accord ni avancée vérifiable. Mais sait-on jamais, Jared Kushner a peut-être demandé l’aide de Poutine pour vaincre les manifestants qui, en Albanie, s’opposent avec détermination au projet immobilier de luxe qui va à coups de milliards, défigurer l’île de Sazan et la péninsule de Zvërnec, et les flamants roses qui y batifolent… Une zone protégée, et alors ? Dans la famille, Donald John Trump Jr., le fils ainé du patriarche-parrain-président, tient son rang. A 23 ans, fraîchement diplômé d’une école de commerce privée rattachée à l’Université de Pennsylvanie, la Wharton School -- 378 000 dollars pour un cursus de quatre ans --, il a été propulsé à la vice-présidence et à l’administration de la Trump Organization, tout en s’impliquant dans les campagnes présidentielles de son père en 2016, 2020 et 2024. C'est beau, l'esprit de famille... Chez ces gens-là, comme chantait Brel, on ne vit pas vraiment, on triche ; on ne parle pas, on compte ; surtout, on n’en part pas (de la famille). La fête pour le mariage de Donald Trump Jr. sur une île privée des Bahamas, en mai 2026. Bettina Anderson Trump et son mari, Donald Trump Jr., se tiennent la main lors du défilé officiel de bienvenue à l'intérieur de l'Aras an Uachtarain, le 12 septembre 2026, à Dublin, en Irlande. Photo Getty Images Mais voilà que Donald Junior vient d’être rattrapé par la patrouille médiatique. En cause, son (second) mariage, fêté comme il se doit, en mai dernier, dans le décor paradisiaque des Bahamas, avec Bettina Anderson, fille de banquier, figure de la jet-set de Palm Beach, mannequin, influenceuse et directrice exécutive d’un fonds d’investissement, The Paradise Fund. Sauf que là, le paradis vient d’être souillé par les révélations du site ProPublica, dont l’enquête montre que la petite fiesta bahaméenne, sur une île privée -- coût évalué à plusieurs centaines de milliers de dollars – a été généreusement financée par un certain Oumar Kremlev. L’argent a transité par une entité affiliée à l’International Boxing Association (IBA), basée à Dubaï. Le 10 septembre 2022, Vladimir Poutine et Oumar Kremlev visitent le centre international de boxe récemment inauguré au complexe sportif des Loujniki, à Moscou. Photo Gavriil Grigorov/SPUTNIK. Mais qui est donc cet Oumar Kremlev ? Ben, c’est juste « un ami », se défend Donald Trump Jr. Les deux lascars se seraient rencontrés par l’intermédiaire d’une connaissance commune dans le milieu de la chasse, avant de se lier autour de la boxe et des activités de plein air. Donc promis juré, Trump Jr ignorait que l’argent qui a payé les feux d’artifice et les petits fours, avant de transiter par Dubaï, venait en partie de Gazprom, le géant gazier qui est un bras stratégique de la Russie ; il ignorait tout autant qu’Oumar Kremlev est un oligarque proche de Poutine. Il ignorait tout autant qu’Oumar Kremlev est sous sanctions ukrainiennes, pour le rôle joué par une organisation qu’il co-dirige avec sa sœur jumelle, Zdorovoe otechestvo, « Patrie saine », dans les déportations d’enfants ukrainiens en Russie. C’est comme Donald Trump senior avec Jeffrey Epstein : il le connaît à peine, il ne savait rien. Sauf à imaginer que les services de renseignement américains appartiennent à la confrérie des Pieds nickelés, on a du mal à croire à cette gentille fable. Mais la France est mal placée pour venir donner des leçons de morale ou de vertu. À la consternation de ses partenaires, le pays de monsieur Macron vient de faire obstacle à un nouveau paquet de sanctions contre la Russie. Avec la Slovaquie, la France a empêché, le 14 septembre, l’accord unanime nécessaire au renouvellement pour six mois des sanctions individuelles de l’UE visant près de 3 000 personnes et entités liées à la guerre contre l’Ukraine. Les ambassadeurs des 27 États membres devaient renouveler un régime européen de mesures ciblées : gels d’avoirs et interdictions de séjour visant des responsables, oligarques, entreprises ou organisations considérés comme soutenant, facilitant ou tirant profit de l’agression russe contre l’Ukraine. Paris demandait la radiation du milliardaire russo-ouzbek Alisher Ousmanov, invoquant un enjeu de « sécurité nationale » et des démarches de partenaires internationaux. Selon plusieurs médias, cette initiative pourrait s’inscrire dans une négociation visant la libération de ressortissants français détenus en Azerbaïdjan. A moins que la sécurité nationale, cela soit de ne point fâcher Madame Le Pen, alliée du Kremlin ? Les sanctions ont été sauvées pour une semaine, jusqu’au 22 septembre. Mais Paris et Bratislava ont mis le régime au bord du précipice, en faisant du sort d’un oligarque une monnaie de négociation. Ils reviennent quand, les révolutionnaires, imposer à nouveaux frais la journée de la vertu ? Tzotzil Trema Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que de votre soutien.

Au Chocó, le séisme met à nu les fractures de la Colombie

Au Chocó, le séisme met à nu les fractures de la Colombie

Luz Salinas et Diana Rentería au milieu des ruines de leurs maisons. Photo Santiago González Muñoz / La Silla Vacía Un mois après le séisme du 10 août, dont l’épicentre se situait à San José del Palmar, dans le Chocó, la Colombie demeure suspendue entre l’urgence, le deuil et les promesses de reconstruction. De Quibdó à Pereira, de Cali aux territoires les plus isolés, notre reportage documentaire croise les récits de survivants, de proches de disparus, de bénévoles et de journalistes colombiens. À travers les ruines, les cuisines collectives, les abris de fortune et les annonces présidentielles, une question demeure : la reconstruction réparera-t-elle seulement les murs, ou saura-t-elle enfin répondre aux inégalités anciennes que le séisme a mises à nu ? les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Ce reportage documentaire a été réalisé à partir de témoignages recueillis auprès d’habitantes et d’habitants des zones touchées, de documents et données publiques, ainsi que de reportages publiés par des médias colombiens. Les informations ont été recoupées dans la mesure du possible ; les sources sont citées dans le texte. Le voyage vers le Chocó commence à Bogotá par un mouvement à rebours. L’avion part du centre du pays vers l’ouest, à l’opposé de la trajectoire qu’ont suivie les ondes du séisme lorsqu’elles ont quitté les environs de San José del Palmar pour gagner les villes colombiennes. Depuis le hublot, les villages défilent, minuscules et lointains, comme s’ils se ressemblaient tous. Mais plus l’appareil avance, plus il s’approche de territoires où la secousse a laissé son empreinte — et plus se creuse, aussi, la distance entre ce que le centre voit et ce que la périphérie endure. Dans une chronique publiée par Vorágine, le journaliste Jaime Flórez décrit ce survol comme une traversée des inégalités colombiennes. Le Chocó, écrit-il, a été parmi les premiers départements frappés par la catastrophe ; il est aussi l’un de ceux que les politiques publiques ont le plus longtemps relégués. Selon les données citées par le journaliste, 67,4% de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, contre 17,8% à Bogotá ; à Quibdó, seule une faible part de la population est raccordée à l’assainissement, loin des niveaux observés dans la capitale. Puis viennent la cordillère Centrale, ses crêtes noyées de nuages, les vallées profondes et les rivières qui coupent le relief. Sous terre, la plaque de Nazca continue de s’enfoncer sous la plaque sud-américaine : un déplacement lent, de quelques centimètres par an, capable d’accumuler assez d’énergie pour bouleverser, en quelques secondes, des villes et des vies (1). Au-delà des montagnes, la forêt dense et le ciel bas du Chocó ferment l’horizon. À l’approche de Quibdó, les nuages dissimulent la ville presque jusqu’à la piste. Une fois au sol, raconte Jaime Flórez, les dommages ne tardent pas à apparaître : une rue bloquée, un immeuble de quatre étages menacé d’effondrement, ses piliers fragiles étayés de tiges de guadua (2). Du haut des cartes, la Colombie semble reliée par des lignes simples : un départ de Bogotá, une arrivée à Quibdó, quelques centaines de kilomètres franchis en moins d’une heure. Mais ce trait d’union aérien ne dit rien des distances réelles. La route terrestre entre San José del Palmar — situé près de l’épicentre — et Quibdó impose un détour par Risaralda et le Valle del Cauca : plus de 300 kilomètres et environ sept heures de trajet, là où moins de 100 kilomètres les séparent à vol d’oiseau. Onze rivières, dont l’Atrato et le San Juan, s’interposent encore entre les deux territoires. Dans El Espectador, Alejandro Rodríguez Torres raconte ce moment où l’avion quitte la saturation urbaine de Bogotá pour se rapprocher d’un département que l’on atteint plus facilement par le ciel que par la route. À l’approche de Quibdó, la forêt et les nuages effacent presque toute perspective ; les premières maisons de bois n’apparaissent qu’au dernier moment. Le journaliste y retrouve un pays que les indicateurs décrivent comme marginalisé, mais où la solidarité possède sa propre infrastructure : celle des voisinages, des familles élargies, des conseils communautaires et des gestes immédiats. À l’aéroport de Bogotá, note Alejandro Rodríguez Torres, les voyageurs ont les yeux fixés sur leurs téléphones, chacun dans l’attente de ses proches. Une fois dans le Chocó, le regard se lève : chacun cherche quelqu’un, salue, demande des nouvelles, propose une aide. Le contraste n’est pas une simple image de voyage. Après le séisme, il éclaire un mécanisme de survie ancien : lorsque les services publics manquent ou arrivent tard, les habitants organisent eux-mêmes l’accueil, les repas, le transport de vivres et le soutien aux familles déplacées. Le ciel de Quibdó juste avant un orage. Photo Santiago González Muñoz A El Futuro, l'avenir réduit à néant À Quibdó, la route vers le quartier El Futuro conduit vers le nord de la ville, là où la catastrophe a rencontré des vulnérabilités déjà anciennes. Les rues y sont souvent sans revêtement, les maisons inachevées ou fragiles, les toits faits de tôles et les pentes mangées par la végétation. Après le séisme, beaucoup d’habitants ont préféré passer les nuits dehors, dans la crainte des fissures et des répliques. Dans les premiers jours, les associations locales estimaient que l’aide atteignait moins vite cette partie de Quibdó que les quartiers du sud ; un mois après, plusieurs habitants disent encore attendre un soutien effectif. Selon La Silla Vacía, vingt-trois habitations y ont été détruites ; aucune n’est restée debout dans le secteur surnommé El Hueco. Les ingénieurs qui se sont rendus sur place ont jugé le sol trop dangereux pour permettre une reconstruction au même C’est là que le séisme cesse d’être une donnée nationale — une magnitude, un bilan, une carte — pour devenir une suite de décisions impossibles : dormir dehors ou rentrer dans une maison fragilisée ; protéger ce qui reste ou chercher un abri ; attendre d’être inscrit sur le registre des sinistrés, ou recommencer, sans garantie, ailleurs. A Quibdó, depuis le séisme du 10 août, Dirla Rodríguez Córdoba, 71 ans, vit dans la rue. Photo Laura Salomon / El Espectador À El Futuro, le séisme ne s’est pas arrêté lorsque les sirènes se sont tues. Un mois après, il continue de vivre dans le sommeil coupé, dans les maisons qu’on n’ose plus habiter, dans la poussière qui colle aux bronches et dans les pluies qui, chaque soir, surprennent les familles installées dehors. À Quibdó, l’averse est devenue le nouveau bruit de la catastrophe : elle bat les bâches, traverse les tôles, fait remonter la boue et rassemble les moustiques autour de ceux qui n’ont plus de chambre où s’abriter. C’est dans le secteur de Playa Alta, à El Futuro 2, qu’Alejandro Rodríguez Torres, journaliste d’El Espectador, rencontre Dirla Rodríguez Córdoba, 71 ans. Le matin du 10 août, elle préparait sa journée lorsqu’elle a senti la maison se dérober. Trois enfants étaient alors sous sa responsabilité. Elle n’a pas voulu partir sans eux ; sa fille l’a entraînée vers la rue pendant que le mobilier tombait et que la toiture se fragilisait. Depuis, Dirla vit dehors avec les siens. Asthmatique, elle raconte au journaliste que la poussière, la fumée et l’humidité de la nuit rendent sa respiration encore plus précaire. Sa voisine, Zulia Rodríguez, dort elle aussi à l’extérieur avec ses enfants. Le jour, les commerces d’El Futuro ouvrent par intermittence ; le soir, les habitants surveillent les murs, écoutent le ciel et attendent que la pluie cesse pour étendre de nouveau leurs couvertures au sol. L’eau potable manque et son prix a augmenté ; l’aide institutionnelle paraît lointaine, tandis que les cuisines collectives et les petits marchés distribués par le voisinage assurent l’essentiel. Dans son reportage, Alejandro Rodríguez Torres décrit ainsi un quartier où la solidarité ne relève pas d’un mot d’ordre mais d’une nécessité quotidienne. À El Futuro, après le séisme, on ne reconstruit pas encore : on tient, ensemble. Le récit de Dirla et de Zulia rappelle que le séisme n’a pas pris fin lorsque la terre s’est immobilisée. Dans les quartiers les plus précaires de Quibdó, il se prolonge dans chaque averse, dans la fièvre d’un enfant, dans la hausse du prix de l’eau, dans l’hésitation quotidienne devant une porte : entrer dans une maison blessée, ou continuer à dormir devant elle. Ici, la terre avait déjà une histoire avant de se mettre à trembler. Le quartier s’est formé il y a une douzaine d’années, au bord d’une route et sur le flanc d’une colline, avec des familles pour beaucoup déplacées par le conflit armé. A LIRE : "Chocó : à l’épicentre du séisme, une histoire de dépossession et de résistances". Épicentre du séisme du 10 août 2026, le Chocó incarne l’histoire afro-colombienne : or colonial, résistances, territoires collectifs et abandon public. https://www.leshumanites-media.com/post/choco-une-histoire-de-depossession-et-de-resistances Après le séisme, les ingénieurs ont conclu que le terrain ne permettait pas de rebâtir sans danger. Les vingt-trois habitations du secteur appelé El Hueco se sont effondrées ; mais aucun habitant n’est mort. Le mot « miracle », employé par les voisins, ne résout pourtant rien : il faut désormais trouver où vivre. Marisol Córdoba parmi les ruines du quartier El Futuro. Photo Santiago González Muñoz / La Silla Vacía Dans un récit publié par La Silla Vacía, Marisol Córdoba raconte que lorsque la maison s’est mise à vibrer, elle a d’abord pensé aux chats, qui jouaient souvent sur le toit de tôle. Quelques jours auparavant, elle avait rêvé de maisons brisées et de proches fuyant sur la pente. Le 10 août, elle a serré contre elle son fils d’un an pendant que son mari mettait leur fille de dix ans à l’abri. Dans la rue, l’une de ses sœurs répétait une prière pour que la terre cesse de bouger. Les familles ont gagné le sommet de la colline ; lorsqu’elles ont regardé en bas, le quartier était effondré. Nelson Mosquera au deuxième étage de sa maison en ruines. Photo Santiago González Muñoz Nelson Mosquera, 46 ans, est resté jusqu’au soir au bord de la route, avec sa femme et ses trois enfants, sans savoir où aller. Son logement de deux étages abritait la famille et, au rez-de-chaussée, deux petits locaux commerciaux dont elle tirait des revenus occasionnels. Après l’effondrement, il perd à la fois son toit et ses moyens de subsistance. Ancien maçon, affaibli par des douleurs chroniques, le diabète et une maladie oculaire, il dit ne pas avoir la force physique de recommencer seul. La Silla Vacía rapporte aussi que des habitants demandaient encore leur inscription au Registre unique des sinistrés, condition indispensable pour accéder aux dispositifs d’aide. À El Futuro, le séisme a donc déplacé plus que des murs. Il a mis les habitants face à une seconde expulsion : après avoir fui la violence, certains doivent désormais quitter une terre où ils avaient cru pouvoir recommencer. Photos La Silla Vacía À l’est de Quibdó, le quartier Las Palmas porte une autre marque de l’après-séisme : sur les façades, les ingénieurs ont inscrit à la peinture aérosol les mots « No habitar ». Ne pas habiter. L’injonction se répète d’une maison à l’autre, comme si elle pouvait suffire à faire disparaître la nécessité de dormir, de cuisiner, de laver les enfants, de conserver ce qui reste d’une vie familiale. Le reportage de La Silla Vacía suit la démolition de la maison de Jobar Córdoba, 41 ans. Avec des voisins, il abat lui-même une habitation de deux étages que sa famille rénovait encore avant le séisme. Le mobilier, les panneaux décoratifs, les livres et les objets du quotidien deviennent des débris à évacuer ; chaque trajet vers la décharge représente un coût supplémentaire. Jobar affirme n’avoir reçu ni argent ni matériel de la part de l’État au moment où il faut pourtant rendre le terrain sûr. Jobar Córdoba devant sa maison détruite, à Quibdó. Photo Santiago González Muñoz / La Silla Vacía À Las Palmas, les experts estiment que le sol peut permettre de reconstruire. Mais cette possibilité reste théorique pour les familles qui n’ont ni fonds pour démolir, ni machines, ni capital pour recommencer. María Casas devait s’installer, avec quatre proches, dans une maison qui s’est effondrée le jour même du séisme. « Si nous y avions déjà vécu, nous serions morts », dit-elle. La pièce destinée à la famille n’est plus qu’un amas de matériaux. Mais séisme ou pas, la banque l’oblige à rembourser les mensualités d’un prêt de 20 millions de pesos — environ 4 700 euros. Julieth Córdoba, 36 ans, vice-présidente de la Junte d’action communale, continue d’utiliser partiellement la maison déclarée inhabitable où elle a grandi. Elle avait invité les responsables politiques locaux à venir constater les dommages ; elle attend toujours leur visite, écrit La Silla Vacía. Ici, le danger ne tient plus seulement à la fissure des murs. Il réside dans la distance entre un diagnostic technique — on peut reconstruire — et la réalité économique : pour qui, avec quel argent, et à quelle date ? « Nous, les Noirs, avons toujours été laissés pour compte. Mais regardez-nous : nous avons toujours été très soudés. » Didier Rentería, leader social. Dans le quartier de Medrano, au sud de Quibdó, le séisme a laissé un vide de quatre mètres de haut. Quand Jessica Arenas revient dans sa rue, le mercredi suivant, ses voisins la regardent comme une revenante : ils la croyaient ensevelie avec ses deux enfants sous les gravats de l’immeuble où elle vivait. Pendant deux jours, des proches, puis des secouristes, les ont cherchés. Jessica se fraie un passage jusqu’à un sauveteur et lui annonce que les disparus qu’il cherche sont devant lui. Sa survie tient à une série de faits minuscules. Sa fille aînée était partie à Medellín ; elle avait emporté les seules clés de l’appartement. Une parente l’a convaincue de passer la nuit chez une amie. Le lendemain, l’immeuble de quatre étages s’est effondré. Jessica a perdu tous ses biens ; quatre de ses voisins sont morts. Dans le récit de Jaime Flórez pour Vorágine, son sourire devant les ruines ne nie pas le désastre : il exprime la sidération de celle qui comprend qu’elle aurait pu disparaître avec sa famille. Au quatrième étage, Lizeth Mosquera repassait une chemise lorsque les vitres ont commencé à craquer. Avec son compagnon Yavier Palacios, elle a couru vers l’escalier. Mais des grilles verrouillées aux deuxième et troisième étages ont changé la fuite en piège. Dans ces secondes où le sol projetait les corps contre les murs, une serrure récalcitrante a pris la dimension d’un destin. Plusieurs habitants ont néanmoins été secourus par leurs voisins durant les premières heures, rapporte Vorágine ; quatre personnes sont mortes sous le bâtiment. Il reste, à Medrano, cette leçon terrible : une ville peut tenir debout tant que les portes s’ouvrent, que les escaliers résistent et que les voisins ont le temps d’arriver. Lorsque tout cède en même temps, le hasard décide parfois avec une brutalité qui ressemble à une injustice. Au centre de collecte "Bocachico", à Quibdó. Photo Laura Salomon / El Espectador Après les maisons fissurées, les nuits dehors et les quartiers où l’on hésite à franchir de nouveau le seuil de sa propre porte, Quibdó organise aussi ce qui tient encore debout : les liens. Carmen Hernández, présidente de l’Association des Vénézuéliens du Sud, raconte dans El Espectador que le toit du Coliseo de Boxeo, premier abri ouvert par la municipalité, a commencé à fuir pendant les pluies. Dans la nuit, les personnes hébergées ont dû être transférées vers le Coliseo El Jardín. À l’aube, elles y attendaient encore une réponse des autorités. Dans les premiers jours, le refuge a accueilli des familles afro-descendantes, des populations indigènes et des migrants vénézuéliens, réunis par la catastrophe au-delà de leurs trajectoires distinctes. Des commerçants sont venus distribuer des arepas et des sandwiches ; l’Unicef et la Fédération luthérienne ont acheminé des kits initialement prévus pour des villages éloignés. Dans l’ancien café-restaurant La Catrina, devenu centre de collecte Bocachico, des cartons remplacent les tables et les cuisines improvisées laissent place aux piles de vivres, d’eau, de médicaments et de couvertures. Une cinquantaine de personnes s’y relaient chaque jour. Dans El Espectador, Alejandro Rodríguez Torres décrit une mobilisation dont les chiffres donnent une idée sans en épuiser le sens : entre cinquante et soixante tonnes de dons seraient déjà arrivées, selon Didier Rentería, l’un des animateurs du lieu. L’enjeu n’est pas seulement de recevoir, mais de répartir. À Quibdó converge traditionnellement l’essentiel de l’aide destinée au département ; Bocachico cherche à la faire circuler vers les communes plus isolées, en s’appuyant sur les conseils communautaires, les collectifs de jeunes et les juntes d’action communale. Mayiris Palma, qui coordonne la logistique, voit partir les colis vers Istmina, à une soixantaine de kilomètres de Quibdó, et la sous-région du San Juan. Onze tonnes de fournitures hospitalières, arrivées par avion depuis Bogotá, ont déjà été distribuées entre l’hôpital San Francisco de Asís et des centres de soins en rupture de stock. Pour San José del Palmar, près de l’épicentre, la route demeure coupée par des glissements de terrain : l’aide ne peut parvenir que par les airs. Lorsque les camions sont arrivés, raconte Palma, il a suffi d’un appel pour que des volontaires viennent les décharger. Mais cette solidarité s’exerce dans une ville où l’urgence sanitaire avait commencé bien avant le tremblement de terre. Le lundi du séisme, l’hôpital San Francisco de Asís devait évacuer ses patients, accueillir les blessés et vérifier la sécurité de ses propres bâtiments. Dans ce désordre, deux hommes blessés par balles ont également été amenés aux urgences. Selon le récit de Jaime Flórez pour Vorágine, l’un d’eux nécessitait une opération immédiate ; faute de matériel médical de base et de proches joignables pour s’en procurer, il est mort. Le jour même, la direction de l’hôpital a lancé un appel pour obtenir plus d’une centaine de produits et de fournitures, des médicaments courants aux instruments nécessaires à la chirurgie d’urgence. Des patients ont dû être évacués par avion ou par hélicoptère vers Medellín. Une première cargaison de médicaments est arrivée grâce à un avion affrété par le footballeur colombien John Arias — non par les circuits publics de secours, souligne Vorágine. Les évacuations vers Medellín, les appels aux dons et les livraisons de médicaments ont permis de contenir une partie de l’urgence. Ils n’ont pas réparé ce qui manquait déjà avant que la terre ne tremble. Le San Francisco de Asís, principal hôpital du Chocó, est officiellement un établissement de deuxième niveau ; il devrait assurer plusieurs spécialités, notamment en neurologie, cardiologie ou gastro-entérologie. Pourtant les malades qui ont besoin de ces soins doivent encore quitter le département pour les trouver ailleurs en Colombie. Dans cette ville où une averse peut tomber chaque jour, le réseau d’assainissement de l’hôpital déborde lors des fortes pluies : les toilettes se bouchent, les eaux usées refluent dans les services. La centrale électrique ne suffit pas à alimenter l’ensemble du bâtiment et certaines chambres demeurent plongées dans l’obscurité. À ces défaillances matérielles s’ajoute la précarité du personnel : des sous-traitants attendaient alors deux mois de salaire, après avoir parfois connu des retards beaucoup plus longs. « Le séisme n’a fait que dénuder la crise sanitaire du département », explique Dilon Martínez, représentant du Comité civique pour le salut et la dignité du Chocó, cité par Jaime Flórez. Depuis la grève civique de 2016, qui avait mobilisé pendant une semaine des milliers d’habitants (3), la construction à Quibdó d’un hôpital de troisième niveau est annoncée comme une réponse à cette carence. Dix ans plus tard, il n’en existe encore qu’un terrain attribué à la périphérie de la ville À la fin de 2025, le gouvernement de Gustavo Petro a signé un document du Conpes – le Conseil national colombien de politique économique et sociale — prévoyant pour ce chantier près de 200 milliards de pesos — environ 47 millions d’euros. Mais, au moment du reportage de Vorágine, aucune première pierre n’avait été posée. À Quibdó, cette absence ne renvoie pas seulement à une infrastructure promise : elle se lit dans l’obligation de partir pour être soigné, dans les couloirs sans lumière, dans le matériel qu’il faut chercher au dernier moment, et dans la question que la catastrophe a rendue plus pressante encore — combien de temps une ville peut-elle compenser, par l’entraide, ce que les institutions ne lui donnent pas ? Avant le séisme : la ville de Pereira, capitale du Risaralda. Photo DR De Quibdó à Pereira, le Chocó se défait lentement dans le rétroviseur, derrière les pluies épaisses, les maisons de bois et les rivières qui rendent parfois la route plus fragile qu’un sentier. Puis le relief se resserre. On remonte vers les Andes, par les routes qui contournent les montagnes et relient difficilement l’ouest humide du pays à son intérieur. Pereira apparaît sur les contreforts de la cordillère Centrale, dans le Risaralda. Capitale départementale et l’une des grandes villes de l’Eje Cafetero, elle appartient au vaste Paysage culturel du café colombien reconnu par l’Unesco : un territoire de pentes vertes, de plantations, de petites exploitations et de villes façonnées par l’économie du café. Mais Pereira garde aussi la mémoire récente du Paro Nacional de 2021, lorsque les mobilisations contre la réforme fiscale du gouvernement d’Iván Duque furent suivies d’une répression sévère dans plusieurs villes colombiennes, soutenue par la coopération politique et militaire de la France d’Emmanuel Macron. Dans l’aire métropolitaine de Pereira, des organisations de défense des droits humains ont documenté cinq décès liés aux protestations, des dizaines de blessés et l’arrestation suivie de viol d’une femme de 28 ans par quatre agents de l’ESMAD le 1er mai 2021, alors qu’elle rentrait chez elle. Là aussi qu’a été abattu comme un chien de l’étudiant Lucas Villa, tué par des tireurs « non identifiés » (lire ICI). Le contraste avec Quibdó ne tient pas seulement au paysage. Pereira est un nœud urbain et régional, relié aux grandes métropoles par les routes et l’aéroport de Matecaña. Mais, le 10 août, elle aussi a été rattrapée par la même onde venue de l’ouest. Les montagnes qui semblent protéger la ville sont aussi le produit lointain des forces géologiques à l’œuvre sous le continent. En quittant la périphérie chocoanaise pour cette ville andine du café, le séisme change de visage. À Quibdó, il avait mis à nu l’abandon structurel et l’isolement. À Pereira, il entre dans une ville plus densément bâtie, plus connectée, où les dégâts, les secours et la reconstruction suivent d’autres lignes — sociales, urbaines, économiques — mais où l’on retrouve la même question : qui peut se relever, et avec quels moyens ? À Pereira, un mois après le séisme, le centre-ville reste une géographie de poussière, de barrières et de noms. Le 13 août, alors que des sauveteurs et des bénévoles cherchaient encore des survivants dans les gravats, la mairie lançait déjà un appel aux dons de matériaux de construction. « Ensemble, nous allons reconstruire Pereira », proclamait son message. Pour les familles sans nouvelles d’un proche, l’annonce avait quelque chose de prématuré : comment parler de reconstruire lorsque l’on ne sait pas encore qui manque à l’appel ? « Où vont les disparus ? Cherche dans l’eau et dans les buissons Et pourquoi disparaissent-ils ? Parce que nous ne sommes pas tous égaux Et quand le disparu reviendra-t-il ? Chaque fois que la pensée les ramène » Rubén Blades (chanteur, compositeur et acteur panaméen, l’une des grandes voix de la salsa engagée latino-américaine) Dans son enquête « Los desaparecidos del terremoto en Pereira: entre el olvido oficial y la demolición », publiée le 11 septembre par Cuestión Pública, la journaliste Claudia Julieta Duque suit les traces d’hommes dont la disparition avait été absorbée par le chaos des premiers jours. Edwin Jar Ríos Gañán, vendeur de brochettes du quartier de La Romelia, à Dosquebradas, était parti le 10 août au matin acheter de la viande dans le centre de Pereira. Depuis, sa famille ne sait pas ce qu’il est devenu. Son téléphone a sonné jusqu’au soir, puis s’est tu. Le centre de Pereira est aussi le dernier lieu connu de Víctor Rodrigo Ríos Fierro, qui vivait dans une résidence louée à la journée près du parc La Libertad, et de Gilberto Quintero, habitué à dormir sous les ponts de l’avenue del Ferrocarril. Après le séisme, leurs proches ont parcouru les hôpitaux, les abris, les services médico-légaux et les rues. Víctor a finalement été retrouvé vivant le 26 août : désorienté, privé de téléphone et de papiers, il avait lui-même tenté d’aider d’autres personnes coincées sous les décombres. Gilberto, lui aussi, a reparu vivant quelques jours plus tard. Mais leurs noms ont continué à figurer, un temps, dans les listes de disparus. Le problème ne tient pas seulement au désordre des chiffres. En croisant les registres de la mairie et de l’Institut national de médecine légale, Cuestión Pública a identifié 195 personnes différentes déclarées disparues à Pereira : seules 28 étaient inscrites dans les deux bases. Sur 46 cas que le média a pu vérifier par téléphone, 30 personnes avaient été retrouvées vivantes ; trois restaient sans nouvelles — Edwin Ríos Gañán, Álvaro Sánchez Romero et María José Díaz Quintero — tandis que, dans plus d’un tiers des cas, leur situation n’avait pu être confirmée. Dans ce décalage entre des listes qui ne coïncident pas, des démolitions qui avancent et des familles qui cherchent, se dessine une ligne de fracture sociale. Le secteur du parc La Libertad et de l’avenue del Ferrocarril concentre des personnes vivant dans la rue, des travailleurs informels, des résidents d’hôtels payables au jour le jour et d’autres habitants dont les liens familiaux ou administratifs sont fragiles. La catastrophe ne les a pas seulement exposés à l’effondrement des bâtiments : elle a révélé combien il est facile, pour une ville, de perdre la trace de ceux qu’elle regardait déjà trop peu. Pourtant, Pereira ne fut pas seulement une ville d’absences. Daniela Mejía Castaño, communicante, journaliste et professeure de danse, raconte dans une série publiée par Mutante que, dès les jours suivants, les passagers d’un même bus pleuraient ensemble devant les quartiers meurtris. Des inconnues se souhaitaient de prendre soin d’elles ; des voisins qui ne se connaissaient pas encore sont entrés ensemble dans des appartements fragilisés pour récupérer quelques vêtements ; des amis, des proches et des voisins ont offert un toit, une tente, des palettes pour isoler les matelas de la pluie et de quoi cuisiner. À Pereira, un groupe de ciné-clubs a organisé des projections de films pour enfants dans des zones touchées par le séisme, dans le but d'offrir des moments de culture et de loisirs à la population au cœur de cette tragédie. Photo El Espectador. À Pereira, cette attention aux autres a aussi pris la forme plus inattendue d’un écran de cinéma. Un collectif de ciné-clubs a commencé à parcourir les abris, les cuisines collectives et les quartiers sinistrés avec un écran géant et des films pour enfants. Ils sont passés notamment par le refuge du parc Olaya Herrera et par les quartiers de Las Colonias et Providencia, où vivent des familles qui ont perdu leur logement, leur travail ou la possibilité, pour leurs enfants, de reprendre l’école. « Après un tremblement de terre, la priorité est évidemment de manger, de trouver un toit, peut-être un hébergement temporaire », explique Cristian Castaño, éducateur audiovisuel et membre de cette initiative, cité par El Espectador. « Mais, lorsque ces besoins commencent à trouver un peu d’ordre, nous, les acteurs culturels, cherchons une manière d’offrir aux enfants, aux parents, un moment de distraction. » Les bénévoles ne viennent pas seulement avec des images projetées dans la nuit. Ils apportent aussi un repas préparé ; pendant le montage de l’écran, ils proposent de la musique ou du théâtre. Dans une ville où tant de familles vivent encore dans l’attente d’un relogement, d’une aide ou du retour à l’école, la séance n’efface rien. Elle crée, pour quelques heures, un espace dégagé au milieu du désastre : un lieu où les enfants peuvent rire, où les adultes cessent un instant d’écouter les murs et les sirènes, où la communauté se recompose autrement que dans l’urgence. José Fabián Osorio Oviedo, enseignant, y voit moins la naissance soudaine de la compassion qu’une suspension de l’indifférence. Le séisme, écrit-il, a forcé les habitants à regarder autrement celles et ceux qui vivaient déjà dans les rues, les fragilités que la ville avait intégrées à son décor, les douleurs qui semblaient ne concerner personne. La question, après l’urgence, n’est donc pas seulement celle de la reconstruction matérielle. Elle est aussi celle-ci : Pereira saura-t-elle encore voir ses habitants lorsque les gravats auront disparu ? "Seul le peuple sauve le peuple" Dans toute la Colombie sinistrée, la solidarité populaire s’est organisée face aux carences de l’État. L’urgence se poursuit pour celles et ceux qui ont perdu un proche, leur maison ou leurs moyens de subsistance. Ce sont les histoires de bénévoles et de sauveteurs qui ont mis leur propre vie entre parenthèses pour rechercher des survivants sous les décombres, récupérer des corps, accompagner les familles et aider à relever ce que le séisme avait détruit. Des centaines de secouristes volontaires, venus de différentes organisations, se sont mobilisés dès les premières heures pour chercher les victimes. Beaucoup continuent aujourd’hui d’aider autrement : en accompagnant les personnes déplacées, en distribuant des biens essentiels, en organisant des collectes ou en restant auprès des familles. Car, disent-ils, la tragédie n’est pas terminée lorsque les sirènes se taisent : elle se prolonge dans l’attente, le deuil, les logements inhabitables et l’incertitude du lendemain. À Cali, Mariann Sofía Arcos préfère qu’on l’appelle Ría. Cette étudiante de 22 ans en sociologie et arts visuels à l’université del Valle a d’abord vérifié que sa famille allait bien. Puis, prenant la mesure de la catastrophe, elle a enfourché son vélo et a sillonné la ville pour distribuer du matériel de protection. « Les premières choses que j’ai achetées, ce furent des gants, des masques et des lunettes. Je les distribuais partout où je pouvais », raconte-t-elle. Mariann Sofía Arcos, qui se fait appeler Ría, à Cali. Photo DR Ría ne voulait pas « rester sans rien faire » tandis que des personnes demeuraient prisonnières des gravats. « Le premier jour a été très critique. Je l’ai vécu comme quelque chose de très apocalyptique », dit-elle. Engagée de longue date dans l’action communautaire et membre d’un collectif féministe, elle a également participé à la préparation de kits de santé menstruelle destinés aux femmes touchées par le séisme. Sa leçon des premiers jours tient en une formule : « J’ai appris que le peuple sauve le peuple. » Au-delà des ruines, des bilans et des listes de disparus, le séisme a laissé dans toute la Colombie une blessure moins visible : celle d’un pays qui porte, à distance ou au plus près du désastre, une part du deuil des autres. Dans un entretien publié par La Silla Vacía, la psychologue et philosophe Carolina Meza rappelle que le deuil ne concerne pas seulement la mort d’un proche. Il peut être celui d’une maison devenue inhabitable, d’une rue disparue, d’un quartier dont on ne reconnaît plus les contours, ou du sentiment élémentaire de sécurité que l’on croyait acquis. Le médecin et thérapeute Diego Arbeláez décrit encore une phase de choc : avant même de pouvoir nommer sa peine, chacun tente de faire l’inventaire de ce qui reste — un toit, des proches, un revenu, une possibilité de lendemain. Le deuil, disent-ils, ne se « surmonte » pas comme une épreuve à accomplir : il se traverse, s’intègre, et exige du temps, une écoute et des conditions matérielles de sécurité. A LIRE : "Séisme en Colombie : le deuil invisible d’un pays entier" Au-delà des morts, des blessés et des bâtiments détruits, le séisme du 10 août 2026 en Colombie a fait vaciller des certitudes plus intimes : la confiance dans sa maison, la possibilité de dormir, de travailler, de se projeter. La psychologue et philosophe Carolina Meza et le médecin-thérapeute Diego Arbeláez expliquent à La Silla Vacía pourquoi le deuil ne s’« efface » pas, comment l’accompagner et ce que signifie reconstruire une vie après une catastrophe. https://www.leshumanites-media.com/post/colombie-deuil-invisible-d-un-pays-entier Quelle reconstruction ? Et maintenant, la reconstruction ? Un mois après le séisme, les annonces se multiplient. L’Unité nationale de gestion des risques de catastrophe, l’UNGRD, a annoncé un premier versement de 3,324 milliards de pesos colombiens pour les ménages du Chocó dont le logement a été détruit ou déclaré inhabitable. L’aide doit être distribuée dans quatorze communes, dont Quibdó et San José del Palmar. Elle s’inscrit dans une enveloppe nationale de 42,754 milliards de pesos prévue pour septembre en faveur des foyers affectés par le séisme. Mais ces montants ne constituent pas encore une reconstruction : ce sont des soutiens temporaires au logement, versés sous conditions, notamment l’inscription au Registre unique des sinistrés. Entre la promesse et les actes, il y a un gouffre. À El Futuro, des familles dont les habitations se sont effondrées attendaient encore d’être enregistrées. Dans ce quartier construit sur un terrain déclaré instable, la question n’est pas seulement de réparer un mur ou de remplacer une toiture : les habitants réclament un relogement. L’aide de survie ne répond pas, à elle seule, à cette seconde catastrophe, plus lente : trouver où vivre. Le 7 septembre, à Quibdó, Abelardo De la Espriella a clôturé son premier mois de présidence par une réunion avec plusieurs grands patrons du pays. Sous le nom de « Plan Marshall pour le Chocó », le président a présenté l’engagement de 2 000 milliards de pesos du secteur privé pour la reconstruction, auxquels s’ajouterait 1 000 milliards consacrés aux routes et à un aéroport. Le programme promet aussi la relance d’un projet de canal interocéanique, cent bourses et un appui à l’entrepreneuriat. Pour l’heure, ces annonces décrivent des engagements politiques et privés ; leur calendrier, leur gouvernance, leur traduction budgétaire et leur exécution restent à établir. Ce programme sera administré par un organe spécifique, créé ad hoc, piloté quasiment sans contrôle par des proches du président, évinçant ainsi l’Unité nationale de gestion des risques de catastrophe, soupçonnée d’être trop « à gauche ». L’échelle des chiffres impressionne. Mais les besoins le sont davantage. Le décret d’urgence économique publié après le séisme chiffre à au moins 30 000 milliards de pesos son impact dans les seize départements affectés. Les quelque 3 000 milliards annoncés à Quibdó, si les engagements se traduisent effectivement en fonds et en chantiers, n’en représenteraient qu’une modeste fraction. La scène politique a elle aussi laissé des absents. Selon les témoignages rapportés par la presse colombienne, plusieurs maires du Chocó n’ont même pas été invités à la réunion de Quibdó ; seule la gouverneure et le maire de la capitale départementale y disposaient d’une place. Pour les communes rurales, les plus éloignées et les plus sévèrement touchées, le risque est connu : être évoquées dans les discours sur la reconstruction sans participer aux décisions qui détermineront leur avenir. Ce « Plan Miracle » (« Plan Milagro ») comme l’a qualifié le Tigre-président d’extrême-droite Abelardo De la Espriella, ne vaut que comme effet d’annonce. « C’est de la poudre aux yeux » (« una cortina de humo ») ironise sous couvert d’anonymat une fonctionnaire de l’Unité nationale de gestion des risques de catastrophe, qui affirme avoir entendu de la part de représentants de l’actuel gouvernement, dans deux réunions auxquelles elle a participé, des commentaires méprisants, moqueurs et même racistes vis-à-vis des populations noires du Chocó. De fait, il n’y a aucune personnalité afro-colombienne parmi les 18 ministres du cabinet d’Abelardo De la Espriella. Pendant la campagne électorale, celui-ci s’en était pris de façon particulièrement insultante à Francia Márquez, la vice-présidente de Gustavo Petro, qu’il a qualifiée « d’arnaque ». En octobre 2024, lorsque l’Université Harvard a remis à Francia Marquez la médaille W.E.B. Du Bois de Harvard — la plus haute distinction décernée par l’université Harvard dans le champ des études africaines et afro-américaines. De la Espriella avait été jusqu’à critiquer publiquement critiquer la prestigieuse université pour son « ignorance », parlant de « décadence » du monde académique. Pour ce hérault de la bourgeoisie catholique blanche colombienne, il est inconcevable que les Noirs puissent avoir un tel niveau d’études. Dans l’entourage de De la Espriella, un même mépris raciste touche les populations autochtones. Dans les salons huppés de Bogotá ou de Barranquilla, la décision d’Ivan Cepeda, le candidat de gauche, de choisir comme colistière Aída Quilcué, sénatrice et dirigeante autochtone du peuple Nasa, en a froissé plus d’un. « Rendez-vous compte », entendait-on dans ces cénacles : « elle est d’une ethnie ! » Les habitants du Chocó peuvent d’autant moins s’attendre à ce que soient concrétisées les promesses présidentielles que leur région vote majoritairement à gauche ­— à plus de 80% lors du second tour de la dernière élection présidentielle. A Barranquilla — capitale colombienne de la corruption et du narcotrafic en col blanc —, et dans la zone Caraïbe, dont De la Espriella a décidé de faire son fief, ses soutiens et affidés ont déjà fait savoir qu’il était hors de question que l’argent promis à leurs lucratives « entreprises » soit détourné pour venir en aide à des gueux… qui n’ont qu’à le rester. Abelardo De la Espriella, entouré de policiers et militaires, avec le slogan "Viva Cristo Rey". Image postée sur son compte X Après le salut militaro-fasciste, De la Espriella ponctue désormais ses communiqués par le tonitruant « Viva Cristo Rey» (Vive le Christ-Roi) !, emprunté aux contre-révolutionnaires mexicains du début du 20ème siècle (4). Mais pour Abelardo De la Espriella, opportunément "converti" au catholicisme pour les besions de sa campagne électorale, représentant et conseiller de quelques-uns des plus sanguinaires paramilitaires et narcotrafiquants qu’ait connu la Colombie, la foi s’arrête visiblement à la couleur de peau et au niveau social. La Colombie nouvel Eldorado des États-Unis ? Il est vrai que le président fasciste de la Colombie a d’autres priorités. Le 8 septembre dernier, il a reçu à Barranquilla, à la base militaire Batallón Paraíso, le secrétaire américain Marco Rubio. Il s’agissait de la première visite de haut niveau d’un responsable de l’administration Trump depuis l’entrée en fonctions du nouveau gouvernement colombien. Un mois après le séisme qui a frappé la Colombie, il n’a pas été question une demi-seconde des gueux du Choco. Au menu : le renforcement des liens politiques, économiques et commerciaux entre Washington et Bogotá. Deux mémorandums d’entente ont été signés par Rubio et le ministre colombien des Affaires étrangères, Omar Bula Escobar, en présence de De la Espriella. Le premier établit un cadre de coopération sur les minerais critiques et les terres rares ; le second ouvre un agenda bilatéral pour l’énergie nucléaire civile. Les deux gouvernements disent vouloir sécuriser des chaînes d’approvisionnement « résilientes, diversifiées et justes ». Dans une tribune publiée par La Silla Vacía, le sociologue Oscar Javier Maldonado invite à lire cet accord à rebours de la fable technologique. Avant les algorithmes, les assistants vocaux, les centres de données et les promesses de l’intelligence artificielle, il y a des mines, des territoires, de l’eau, de l’électricité, des routes, des ports, des travailleurs et des populations exposées aux conséquences de l’extraction. « L’intelligence artificielle ne vit pas dans le nuage », résume-t-il ; elle possède une géographie et, surtout, un sous-sol. Selon le texte de l’accord présenté par le Département d’État américain, les deux pays s’engagent à identifier et financer, dans les six mois, des projets d’extraction et de traitement de minerais critiques. Les instruments envisagés incluent prêts, garanties, assurances et investissements privés ; le programme prévoit également de renforcer la cartographie géologique, de sécuriser les investissements et d’« accélérer » les procédures d’autorisation. C’est ce dernier mot qui alarme. Accélérer les permis ne signifie pas nécessairement abolir les contrôles ; mais, dans un pays où les frontières extractives recoupent souvent des territoires autochtones, afro-colombiens et paysans, la vitesse administrative peut entrer en conflit avec le temps de la consultation préalable, de la délibération locale et de la protection environnementale. La Cour constitutionnelle colombienne considère pourtant la consultation préalable comme un droit fondamental lorsque des projets affectent directement les communautés concernées. L’accord promet que la Colombie ne se contentera pas d’exporter ses ressources brutes : elle devrait accéder au traitement des minerais, à l’industrie, à l’innovation technologique et à l’emploi formel. Cette promesse est séduisante. Elle rappelle aussi une vieille histoire latino-américaine : des territoires fournissent la matière, l’énergie et le travail bon marché, tandis que la propriété intellectuelle, les technologies les plus rentables, les capitaux et les bénéfices se concentrent ailleurs. Les minerais ne sont qu’un commencement. L’économie de l’intelligence artificielle requiert des puces, des serveurs, des batteries, des réseaux électriques, des systèmes de refroidissement et des quantités croissantes d’eau et d’énergie. Elle requiert aussi un travail humain invisible : annotation d’images, transcription, modération de contenus, vérification de données et entraînement de modèles, souvent réalisés par des prestataires du Sud global à bas coût. C’est ce que Oscar Javier Maldonado désigne comme une forme d’« extractivisme numérique » ou d’« extractivisme de plateformes ». Le Chocó sait ce que signifie devenir le dessous d’une économie prospère ailleurs. Son or a alimenté la richesse coloniale tandis que les populations africaines déportées puis leurs descendants restaient exposés à la violence, à la pauvreté et au sous-investissement public. Après le séisme, la question n’est donc pas seulement de savoir combien de milliards seront annoncés pour reconstruire. Elle est de déterminer quel développement sera imposé ou négocié : qui décidera, qui bénéficiera, qui portera les risques, et qui devra, une fois de plus, vivre avec les dégâts laissés par une richesse partie ailleurs. Narcotrafic et déforestation Comme de bien entendu, De la Espriella et Rubio ont aussi parlé coopération sécuritaire et lutte contre le narcotrafic. Il faut bien entretenir la fable. En Colombie, les frontières entre sécurité, contrôle territorial, économie extractive et destruction écologique ne se laissent pas séparer aussi facilement. Alexander Díaz Mendoza, alias « Calarcá », a bâti son pouvoir autour de l'élevage bovin et d'un réseau de contrôle de la population. Son organisation est passée d'environ 1 400 membres en 2022 à près de 3 000 à la mi-2026. Illustration : Angie Pik, Vorágine Dans le Caquetá, au sud du pays, une enquête conjointe de Vorágine et de Mongabay Latam décrit l’empire territorial attribué aux groupes dirigés par Alexander Díaz Mendoza, alias « Calarcá », ex-combattant des FARC qui s’est reconverti en kapo paramilitaire. Le pouvoir des milices qu’il contrôle ne repose pas seulement sur les armes, les menaces ou l’extorsion. Il passe aussi par une économie de la déforestation : occupation de terres publiques, ouverture de pistes clandestines, élevage extensif et captation de la rente foncière au détriment de la forêt amazonienne. Des habitants racontent avoir été convoqués à des réunions où les dissidents dressent l’inventaire des terres et du bétail, puis imposent des prélèvements annuels calculés par hectare et par tête de bétail. D’autres témoignages évoquent des « paquets de colonisation » — tôles pour une maison, tôles pour une cuisine, tronçonneuse — destinés à pousser des familles vers des zones boisées éloignées. Ces dispositifs ne relèvent pas d’une simple économie de survie : ils participent, selon l’enquête, à l’expansion organisée de pâturages dans des espaces protégés et des terres relevant du domaine public. Le mécanisme est d’autant plus lucratif que l’élevage n’est pas nécessairement le but final. Des investisseurs extérieurs financeraient la conquête de terres, tandis que les milices armées prélèvent leurs taxes et exercent un contrôle armé sur les populations. La forêt devient pâturage ; le pâturage augmente la valeur apparente de la terre ; le bétail entre ensuite dans des circuits commerciaux qui peuvent paraître réguliers. La viande et le lait issus de ces zones peuvent rejoindre les marchés urbains, tandis que les revenus alimentent les structures qui ont organisé la dépossession. La déforestation a entraîné l'apparition de clairières de plus en plus étendues dans le Caquetá. Sur les 137 parcelles de plus de 30 hectares recensées en Amazonie colombienne fin 2025, 62 se trouvaient dans ce département. Le bilan écologique est mesurable. Au dernier trimestre de 2025, le Caquetá a concentré 26,63% des alertes précoces de déforestation recensées dans le pays. Sur les 137 parcelles de plus de 30 hectares repérées à la fin de cette année-là dans l’Amazonie colombienne, 62 se situaient dans ce seul département. Cartagena del Chairá, Solano et San Vicente del Caguán figurent parmi les communes les plus touchées ; dans certaines zones, les images satellitaires révèlent des clairières de plus de cent hectares ouvertes dans des réserves forestières. Un tel trafic exige des capitaux, du bétail, des réseaux de transport, des intermédiaires, des abattoirs, des marchés, des mécanismes de blanchiment et des débouchés commerciaux. Des milices armées ne peuvent à elles seules assurer une telle chaîne logistique. L’enquête de Mongabay Latam et Vorágine décrit un modèle où des investisseurs extérieurs à l’Amazonie — les terratenientes ausentistas, propriétaires ou financeurs absents vivant notamment à Bogotá ou Neiva — financeraient le défrichage et fourniraient le bétail. Les communautés locales, sous contrôle et pression des milices, fournissent le travail, les pâturages conquis sur la forêt et la garde des troupeaux. Les groupes armés tirent des revenus de l’extorsion, du contrôle territorial et de la spéculation foncière. Les commanditaires de ce trafic esclavagiste et écocidaire sont ceux-là même qui contribué à l’élection de De la Espriella. Quels que soient ses appels au Christ-Roi et ses rodomontades en treillis, il y a peu de chance que le président des vrais bandits s’attaque au petit business de « Calarcá ». Du Chocó minier à l’Amazonie du Caquetá, les territoires diffèrent, mais le mécanisme se ressemble : sous les discours de développement, de sécurité ou de modernisation, des richesses quittent les régions tandis que les risques — écologiques, sanitaires, sociaux et armés — y demeurent. Vers une mobilisation sociale d'ampleur Un mois après la prise fonction d’Abelardo De la Espriella, un autre séisme se prépare peut-être en Colombie, celui-ci non pas provoqué par les plaques tectoniques mais par la fronde sociale. Selon Enfoque nacional, plus de 1 500 représentants syndicaux, paysans, ethniques et politiques appellent à une grève nationale en Colombie, envisagée entre le 11 et le 20 novembre 2026, pour contester les premières mesures du président Abelardo De la Espriella. Cette mobilisation, soutenue notamment par la CUT, la CTC, Fecode et le Pacte historique, serait la première grande épreuve sociale du nouveau gouvernement. La décision a été prise lors d’une rencontre nationale organisée les 11 et 12 septembre autour de la défense de la démocratie, de la paix, de la souveraineté et des réformes sociales. Les organisateurs prévoient plusieurs mobilisations préparatoires en octobre, puis des actions tout au long du mois de novembre, autour notamment des 40 ans de la CUT, des dix ans de l’accord de paix avec les anciennes FARC et de la lutte contre les violences faites aux femmes. Les principaux motifs de contestation concernent : La politique sécuritaire du gouvernement : arrêt des négociations et des cessez-le-feu avec des groupes armés, projets de réseaux de sécurité urbaine armés, assouplissement du port d’armes et débat sur la peine de mort ; La reprise envisagée de la pulvérisation aérienne de cultures illicites, avec du glufosinate d’ammonium, ainsi que l’ouverture au fracking. La politique budgétaire et fiscale : les organisations dénoncent un budget 2027 reposant fortement sur l’endettement, avec un risque de réductions des dépenses sociales, de gel des salaires publics et de hausses d’impôts. La reconstruction après le séisme : elles critiquent le recours au mécanisme des « Travaux contre impôts », accusé de favoriser de grands groupes privés au détriment de l’investissement public et des marchés communautaires. Les réformes sociales : défense du salaire minimum, des majorations de nuit et de dimanche, de l’emploi public, des retraites, de l’enseignement supérieur gratuit et du financement des écoles. Les risques de privatisation d’entreprises et d’actifs publics, dont Ecopetrol, Cenit, le Groupe Bicentenario et certains services pénitentiaires. La politique étrangère, jugée trop alignée sur les États-Unis et Israël. Les droits des paysans, notamment l’accès à la terre, à l’irrigation et au crédit agricole. Les comités locaux doivent désormais décider si la grève commencera le 11 novembre ou le 20 novembre, ainsi que les lieux et les axes de mobilisation dans les différentes régions du pays. De la Espriella devrait appeler la police et l'armée à laire preuve de « la plus grande fermeté » face aux manifestations. Le 11 septembre, il a par ailleurs annoncé la clôture des processus de dialogue hérités du gouvernement précédent, affirmant que la « fausse paix » était terminée. Place à la « vraie guerre » ? Victoria Luz (correspondante des humanités en Amérique latine) et Jean-Marc Adolphe NOTES (1). Depuis le sud du Chili jusqu’aux abords du Panama, la plaque de Nazca s’enfonce sous la plaque tectonique sud-américaine. Leur convergence atteint environ 6,5 à 8 centimètres par an. Imperceptible à l’échelle d’une vie, ce mouvement façonne les Andes, alimente l’activité volcanique régionale et accumule, par endroits, une énergie susceptible de se libérer brutalement sous la forme de séismes. (2). Grand bambou tropical, très courant et traditionnellement employé en Colombie. La guadua, notamment Guadua angustifolia, sert à construire des maisons, charpentes, cloisons, ponts ou échafaudages ; elle peut aussi être utilisée comme étai provisoire. (3). Du 17 au 23 août 2016, la société civile du Chocó a mené un paro cívico — une mobilisation assortie de blocages et d’une paralysie partielle des activités — pour dénoncer l’abandon historique du département. Le mouvement, porté par le Comité civique pour le salut et la dignité du Chocó, réclamait notamment des routes praticables, l’accès à l’eau et à l’assainissement, des investissements dans l’éducation et la santé, ainsi que la construction à Quibdó d’un hôpital de troisième niveau. L’accord conclu avec l’État colombien le 23 août a formalisé ces engagements et institué par la suite un mécanisme public de suivi. (4). L’expression est associée à la guerre des Cristeros, au Mexique, de 1926 à 1929. Des catholiques, clercs et laïcs, entrèrent alors en insurrection contre le gouvernement révolutionnaire mexicain et ses lois anticléricales. Leur cri de ralliement était : ¡Viva Cristo Rey y Santa María de Guadalupe! (« Vive le Christ-Roi et sainte Marie de Guadalupe ! »). « ¡Viva Cristo Rey! » devint ainsi le slogan de combattants catholiques armés, les Cristeros. Il était à la fois une proclamation religieuse, un marqueur d’identité militante et un défi politique à l’État laïque mexicain. 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Chocó : à l’épicentre du séisme, une histoire de dépossession et de résistances

Chocó : à l’épicentre du séisme, une histoire de dépossession et de résistances

Des enfants à Cacarica, dans le Chocó, en novembre 2022. Photo Santiago Mesa Le séisme du 10 août 2026 a eu son épicentre à San José del Palmar, dans le Chocó, à l’ouest de la Colombie. Mais la catastrophe naturelle a surtout rendu visibles des fractures beaucoup plus anciennes : l’isolement d’un territoire traversé de fleuves et de forêts, la pauvreté, les infrastructures défaillantes, le poids de l’extraction minière et l’histoire singulière de l’une des principales régions afro-descendantes d’Amérique latine. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Le Chocó ne peut se raconter comme une simple périphérie oubliée de la Colombie. Il est un territoire de pluies, de fleuves et de forêt tropicale, entre le Pacifique, le Panama et les cordillères andines. C’est aussi l’un des grands foyers de peuplement afro-descendant du continent sud-américain, dont l’histoire a été façonnée par la conquête coloniale, l’esclavage aurifère, les résistances communautaires et une longue lutte pour la reconnaissance territoriale. Le 10 août 2026, c’est à San José del Palmar, commune du Chocó, que le séisme de magnitude 7,4 a trouvé son épicentre. À Quibdó, la capitale départementale, comme dans des villages plus difficiles encore à atteindre, les dégâts ont rappelé une évidence connue de longue date : une catastrophe ne frappe jamais un territoire vierge. Elle rencontre des maisons, des routes, des hôpitaux, des liens sociaux et des inégalités déjà là. Un territoire de fleuves Avant l’arrivée des conquistadors espagnols, le Chocó était notamment habité par des peuples aujourd’hui connus sous les noms d’Emberá et de Wounaan. Ses cours d’eau, ses forêts et ses reliefs n’étaient pas des marges vides, mais des espaces de circulation, de pêche, de chasse, d’agriculture et de relations entre communautés. À partir du XVIe siècle, l’intérêt colonial se concentre sur les gisements aurifères. Les Espagnols découvrent que les rivières et les sols alluviaux du Chocó recèlent de l’or. La conquête provoque une chute dramatique des populations autochtones, soumises aux violences, aux maladies importées et aux travaux forcés. Pour alimenter l’économie minière, la Couronne et les propriétaires coloniaux organisent alors la déportation massive d’Africains réduits en esclavage. Les personnes captives entraient principalement en Nouvelle-Grenade par Cartagena de Indias, grand port de la traite transatlantique dans les possessions espagnoles. Elles étaient ensuite revendues, déplacées vers l’intérieur du territoire et affectées à divers travaux : Popayán, Antioquia, les plaines, les villes coloniales et les mines du Pacifique. Dès la fin du XVIIe siècle, des groupes de travailleurs esclavisés sont conduits vers le Chocó pour extraire l’or. Le mot « Africains » ne doit pas effacer leur diversité. Les personnes déportées vers le Chocó étaient originaires de régions aujourd’hui réparties entre le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Sierra Leone, le Liberia, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin, le Nigeria, le Cameroun, l’Angola, les deux Congo et d’autres espaces d’Afrique occidentale ou centrale-occidentale. Les archives coloniales emploient des appellations telles que « Congo », « Mina », « Mandinga » ou « Carabalí » ; elles signalent des provenances ou des catégories commerciales, mais ne permettent pas toujours de retrouver l’identité, la langue ou l’histoire exacte de chaque personne captive. L’or, la boue et la contrainte L’exploitation aurifère coloniale du Chocó ne correspondait pas seulement à l’image de mines souterraines. Elle était très largement alluviale : l’or était extrait dans les lits de rivières, les sables, les graviers et les sols boueux de la forêt. Il fallait remuer la terre, détourner des bras d’eau, creuser, porter des charges, laver les sédiments et répéter ce geste jusqu’à isoler les paillettes d’or dans la batée. Le travail commençait au lever du jour et pouvait se poursuivre jusqu’au soir, généralement six jours par semaine. Il se déroulait dans une chaleur humide, au milieu de l’eau, de la boue, des fièvres et d’une forêt difficile à traverser. Entre 1680 et 1810, plus de 90% de l’or du Chocó aurait été produit par des Africains déportés et par leurs descendants soumis à l’esclavage. La richesse quittait le territoire ; la précarité restait dans les campements miniers, les reales de minas. Ces campements étaient souvent provisoires, déplacés au gré de l’épuisement des gisements. Les personnes esclavisées vivaient dans des baraques collectives et subissaient une séparation fréquente des familles, par vente, transfert ou nécessité productive. Les propriétaires distinguaient la « gente útil », les adultes considérés comme aptes à travailler, de la chusma, terme qui reléguait dans une même catégorie les enfants, les personnes âgées, les malades ou celles jugées incapables de produire. L’alimentation, fréquemment fondée sur le maïs et la banane plantain, ne compensait pas l’épuisement physique. Les maladies, infections, épidémies et mauvais traitements faisaient partie de l’ordre ordinaire de la mine. La discipline reposait sur les châtiments corporels : fouet, ceps, sanctions mutilantes ou invalidantes. Cette histoire de l’or est donc aussi celle d’un travail forcé qui a construit la prospérité coloniale au prix des corps et des vies arrachés à l’Afrique et au continent américain. Après l’abolition Il serait pourtant faux de réduire l’histoire afro-chocoane à la seule domination. Des personnes esclavisées se sont enfuies ; d’autres ont négocié des espaces d’autonomie, cultivé des parcelles, pêché, chassé, conservé ou dissimulé une part de l’or extrait, maintenu des liens familiaux et collectifs malgré la surveillance. Les solidarités forgées dans l’adversité ont contribué à produire des communautés qui ne furent pas seulement des survivances de l’ordre colonial, mais des formes actives de réappropriation du territoire. Statue en hommage au roi Barule, l’un des dirigeants d’une insurrection de personnes réduites en esclavage dans le Chocó colonial. Avec les frères Antonio et Mateo Mina, il fonda à Tadó, en 1727, un palenque — une communauté autonome de fugitifs de l’esclavage — dont il fut proclamé roi. La révolte fut écrasée quelques mois plus tard et Barule exécuté par les autorités coloniales ; sa mémoire demeure un symbole de résistance afro-chocoane. Après l’abolition de l’esclavage en Colombie, en 1851, de nombreux anciens esclavisés et leurs descendants se sont établis ou ont consolidé leur présence le long des fleuves et de leurs affluents. Ils ont développé un peuplement dispersé, structuré par les parentés, les circulations fluviales, la pêche, l’agriculture, l’orpaillage artisanal et l’usage collectif de la forêt et des rivières. Cette territorialité demeure une clé pour comprendre le Pacifique colombien. Dans le Chocó, le fleuve ne sépare pas seulement : il relie, nourrit, transporte, organise les échanges et les mémoires. Mais il rappelle aussi les limites de l’État routier. Lorsqu’une piste est coupée, lorsqu’une route devient impraticable sous la pluie ou après un glissement de terrain, des communautés entières peuvent se retrouver isolées. Le séisme de 2026 a fait de cette réalité géographique une urgence humanitaire. Quibdó, capitale noire Quibdó, fondée sous le nom de San Francisco de Quibdó en 1654, s’est développée sur les rives de l’Atrato. Elle est devenue le centre administratif, commercial et religieux du Chocó, mais aussi un foyer majeur de la vie afro-colombienne. Ses musiques, ses danses, ses traditions orales, ses pratiques religieuses, ses fêtes populaires et ses formes de sociabilité portent des héritages multiples : africains, indigènes, créoles et contemporains. En 2025, l’Unesco a inscrit Quibdó dans son Réseau des lieux d’histoire et de mémoire liés à l’esclavage et à la traite. Cette reconnaissance internationale ne doit pas transformer la ville en musée d’un passé révolu. Elle rappelle plutôt que l’histoire de l’esclavage se prolonge dans des rapports contemporains à la terre, à la mémoire, à la culture, aux inégalités et aux formes de mobilisation collective. La Constitution colombienne de 1991, puis la loi 70 de 1993, ont représenté une avancée majeure. Elles ont reconnu aux communautés noires des zones riveraines du Pacifique des droits collectifs sur leurs territoires ancestraux. Ces terres collectives sont, juridiquement, inaliénables, imprescriptibles et insaisissables. Elles sont le produit de décennies de revendications et reconnaissent que les communautés afro-descendantes ne sont pas des arrivantes sur ces terres, mais des peuples dont l’histoire et les pratiques ont contribué à façonner le territoire. Les promesses et la faille Ces droits coexistent toutefois avec des difficultés persistantes : pauvreté structurelle, insuffisance des services publics, accès inégal à l’eau et à l’assainissement, faiblesse du système de santé, manque de routes praticables, déplacements forcés liés au conflit armé et pressions de l’exploitation minière légale ou illégale. Le Chocó a trop souvent été traité comme une réserve de ressources plutôt que comme un espace où vivent des citoyens dotés des mêmes droits que le reste du pays. L’or y a attiré les convoitises coloniales ; il attire encore des intérêts économiques, légaux ou clandestins. Les fleuves qui ont permis la survie et la construction de communautés demeurent aussi les voies d’une économie extractive dont les bénéfices circulent bien au-delà du département. C’est dans ce territoire que le séisme a eu son épicentre. Il n’a pas inventé la fragilité du Chocó. Il a fait apparaître, dans les fissures des maisons, l’effondrement des routes et la saturation des hôpitaux, les conséquences accumulées d’une histoire de dépossession et de promesses non tenues. Mais le Chocó ne se résume pas davantage à ses blessures. Dans les cuisines collectives, les réseaux de voisinage, les conseils communautaires, les associations et les gestes de solidarité qui ont suivi la catastrophe, on retrouve une capacité d’organisation née de cette longue histoire. Le défi qui s’ouvre après le séisme est donc aussi politique : reconstruire sans reproduire l’abandon, et reconnaître que la réparation d’un territoire commence par l’écoute de celles et ceux qui l’ont fait vivre, malgré tout. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que de votre soutien.

Séisme en Colombie : le deuil invisible d’un pays entier

Séisme en Colombie : le deuil invisible d’un pays entier

Illustration La Silla Vacía Au-delà des morts, des blessés et des bâtiments détruits, le séisme du 10 août 2026 en Colombie a fait vaciller des certitudes plus intimes : la confiance dans sa maison, la possibilité de dormir, de travailler, de se projeter. La psychologue et philosophe Carolina Meza et le médecin-thérapeute Diego Arbeláez expliquent à La Silla Vacía pourquoi le deuil ne s’« efface » pas, comment l’accompagner et ce que signifie reconstruire une vie après une catastrophe. les humanités, ça n'est pas pareil. Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : Les images du séisme ont montré les rues éventrées, les bâtiments effondrés, les familles cherchant un proche et les sauveteurs fouillant les gravats. Mais une partie essentielle de la catastrophe échappe aux images : ce qui demeure lorsque les secousses cessent, que la peur revient la nuit, que la maison ne paraît plus sûre et que reprendre ses habitudes ne signifie pas pour autant aller mieux. Comment traverser un événement de cette ampleur sans transformer le deuil en une obligation supplémentaire ? Combien de temps faut-il pour pleurer ce qui a été perdu — une personne, un logement, un travail, un quartier, une forme de confiance dans le monde ? Et comment accompagner quelqu’un lorsqu’il n’existe aucune phrase capable d’annuler ce qui vient de se produire ? Pour répondre à ces questions, La Silla Académica a rencontré Carolina Meza, psychologue et philosophe à l’université des Andes, et Diego Arbeláez, médecin et thérapeute. Ce dernier a accompagné des personnes touchées par le séisme d’Armenia, par le conflit armé, le déplacement forcé, la pandémie et, plus récemment, par des catastrophes au Venezuela et en Colombie. Les pertes que les chiffres ne disent pas La Silla Académica : Les morts et les bâtiments détruits sont les effets les plus visibles du séisme. Quels sont les dégâts invisibles ? Carolina Meza : Le deuil ne survient pas uniquement après la mort d’un être cher. Il apparaît aussi lorsqu’un changement inattendu bouleverse négativement une existence. Après un séisme, il y a des deuils qui restent presque invisibles : celui de la ville qui n’est plus la même, de la rue où l’on ne peut plus passer, d’un lieu aimé qui a cessé d’exister. Il y a aussi la perte du sentiment de sécurité. La maison, qui devait être un refuge, peut devenir un endroit menaçant ; la certitude que la vie suivra son cours peut disparaître en quelques secondes. À ce deuil s’ajoute alors le traumatisme : l’impression que le danger peut revenir à tout moment. Nous cherchons naturellement à comptabiliser ce qui a été perdu. Il faut des bilans, des cartes, des listes, des estimations. Mais ce qui compte le plus pour certaines personnes ne se laisse pas facilement transformer en tableau : un lieu de rendez-vous, une mémoire familiale, une routine, la confiance dans un plafond, un mur, un lit. Diego Arbeláez : Nous sommes souvent encore dans la phase de choc. Il est difficile de savoir précisément ce que l’on ressent, parce que l’on se trouve entre le moment où l’on subit l’événement et celui où l’on commence à faire l’inventaire : qu’est-ce qui me reste ? Qu’ai-je perdu ? Avec qui suis-je ? De quels soutiens puis-je disposer ? Quel est mon avenir immédiat ? Cela rend la douleur beaucoup plus complexe. Le deuil peut ressembler à une fracture intérieure, à des montagnes russes, à une spirale dont on ne comprend ni l’ampleur ni la direction. Une douleur qui ne suit pas un calendrier Que disent les personnes que vous accompagnez ? Diego Arbeláez : Beaucoup répètent : « Je n’arrive pas à croire que cela m’arrive à moi. » C’est un mécanisme de défense. Certaines personnes ne peuvent pas pleurer immédiatement. Elles ont perdu leur appartement, leur travail, peut-être un proche, mais elles doivent en même temps trouver où dormir, nourrir leurs enfants, rassurer leur famille, organiser les démarches les plus urgentes. On attend souvent que le deuil soit « surmonté ». C’est une idée trompeuse. Le deuil ne se surmonte pas comme on franchirait une étape ; il s’intègre à une vie. Il faut le vivre, en accepter les mouvements, la colère, la tristesse, la confusion, parfois le sentiment de culpabilité. La chose la plus importante n’est pas de trouver les mots justes ou de distribuer des conseils. C’est d’être disponible. Beaucoup de personnes ont surtout besoin de quelqu’un qui puisse rester là, entendre ce qu’elles disent — ou ce qu’elles ne parviennent pas encore à dire — sans leur répondre : « Tu dois être forte », « ce n’est rien », « il faut passer à autre chose ». Carolina Meza : Il faut permettre à chacun d’être ce qu’il est à ce moment précis. La personne n’a pas besoin d’être conforme à une attente sociale, de produire immédiatement du courage, de la résilience ou une leçon de vie. Elle peut être inquiète, désorientée, fatiguée, en colère ou incapable de parler. Le deuil est une expérience humaine normale lorsqu’il existe des liens et des pertes importantes. Il peut durer toute une vie, sans empêcher pour autant que reviennent un jour la joie, l’amour, le désir de fête ou le plaisir d’être vivant. La douleur se transforme ; elle ne disparaît pas nécessairement. Le corps après la secousse Que se passe-t-il physiquement après une catastrophe ? Diego Arbeláez : Le système nerveux peut rester en état d’alerte. Il devient une sorte de détecteur de menaces : « Qu’est-ce qui peut arriver maintenant ? » Cette hypervigilance empêche de se concentrer sur autre chose que sa sécurité. Elle explique des réveils nocturnes, l’insomnie, l’irritabilité, les sursauts au moindre bruit, la peur de rentrer dans une maison ou d’entendre vibrer une fenêtre. Le corps tout entier est concerné. Le système endocrinien réagit aux décharges d’adrénaline et de cortisol ; des douleurs, des tensions et une fatigue extrême peuvent apparaître. Les défenses immunitaires peuvent aussi s’affaiblir. Un collègue de Pereira me disait que beaucoup de personnes se plaignaient de douleurs aux jambes sans comprendre pourquoi. Ce n’est pas nécessairement imaginaire : le corps porte lui aussi la catastrophe. Dans les premières semaines, des réactions comme l’insomnie, l’angoisse ou la difficulté à reprendre un rythme régulier peuvent être normales. Mais lorsqu’elles deviennent trop envahissantes, lorsqu’elles empêchent de manger, dormir, travailler ou s’occuper de ses proches, il peut être utile de demander un soutien professionnel. Être témoin de la douleur Comment accompagner les personnes touchées ? Carolina Meza : Il n’existe pas de recette. L’essentiel est de voir, d’écouter, de soutenir et d’accueillir chaque personne pour ce qu’elle vit, non pour ce que nous voudrions qu’elle soit. Il faut parfois commencer très simplement : savoir si elle est en sécurité, si elle boit, si elle mange, si elle sait où dormir, si quelqu’un peut être présent auprès d’elle. Le psychologue David Kessler parle d’une douleur qui doit être « témoignée ». Nous avons besoin que quelqu’un reconnaisse notre souffrance. Être témoin de celle d’autrui, c’est écouter ce qui fait mal, même lorsque la personne ne possède pas encore les mots pour l’exprimer. Parler peut aider à organiser un peu le chaos d’une expérience qui a tout désorganisé. Mais il ne faut pas forcer le récit. Certaines personnes auront besoin de raconter encore et encore ; d’autres préféreront garder le silence un temps. Les deux réactions peuvent être légitimes. Accompagner signifie rester disponible, pas exiger une confession ni imposer une interprétation. Diego Arbeláez : Les réseaux familiaux, amicaux et communautaires jouent un rôle essentiel. Beaucoup de personnes traversent une crise sans développer de trouble durable si elles disposent d’un entourage qui les soutient réellement. Les difficultés augmentent lorsque ce réseau n’existe pas, ou lorsqu’il demande à quelqu’un de masquer sa peine, d’être courageux en permanence, de ne pas « déranger » les autres avec ce qu’il ressent. Nous vivons dans une époque où même la souffrance devrait devenir productive : « Si tu es triste, il faut en tirer une leçon. » Non. Parfois, le moment n’est pas à l’exercice ni à l’enseignement. Il est au fait de s’asseoir auprès de quelqu’un, de respirer avec lui, de lui faire sentir qu’il n’est pas seul. Le deuil de ceux qui sont loin Que ressentent les personnes qui ne vivent pas dans les zones les plus touchées ? Carolina Meza : Toute la Colombie peut vivre, d’une certaine manière, un deuil par procuration. Les personnes qui sont loin voient les images, entendent les récits, pensent à leur propre vulnérabilité et ressentent de la tristesse, de la peur ou de l’impuissance. Reconnaître ce sentiment d’impuissance est important. Face au chaos, on se demande : que puis-je faire, sinon donner de l’argent ou trier des dons ? Mais aider, même à une petite échelle, permet de retrouver une part de contrôle. On ne reconstruira pas seul le Chocó, Cali, Pereira ou l’Eje Cafetero. On peut néanmoins faire quelque chose : rejoindre une collecte fiable, préparer des repas, donner du sang, offrir une chambre, prendre des nouvelles d’une personne isolée. Diego Arbeláez : Il faut néanmoins reconnaître que toutes les expériences ne se valent pas. Vivre le séisme dans une zone où l’on a perdu son logement, où l’on attend des nouvelles d’un proche ou où les routes sont coupées n’est pas la même chose que le suivre depuis une ville moins touchée. Les conséquences sociales aggravent les inégalités : dans les zones les plus vulnérables, les réseaux de soutien eux-mêmes peuvent être frappés, laissant davantage de personnes isolées. Les absents, les corps et les rituels Pourquoi les photographies, les noms et les gestes d’hommage comptent-ils autant ? Diego Arbeláez : Lorsque quelqu’un disparaît ou meurt, le lien ne disparaît pas aussitôt. Une photographie, un nom inscrit sur un mur, une bougie, un message ou un lieu de mémoire peuvent aider à rendre visible la personne aimée. C’est une manière de dire : « Tu as existé ; tu comptes ; je veux que les autres sachent qui tu étais. » Carolina Meza : Les catastrophes rendent parfois impossibles les rituels ordinaires : veiller un corps, organiser des funérailles, se recueillir dans un lieu connu. Or ces gestes aident à donner une forme à la perte et à commencer à l’intégrer. Lorsqu’il n’y a ni corps, ni certitude, ni lieu où aller, le deuil devient particulièrement difficile. Dans les deuils collectifs, les morts risquent de devenir de simples chiffres. Nommer une personne, montrer son visage, raconter un fragment de sa vie permet de résister à cette anonymisation. C’est aussi une façon de réparer symboliquement un lien que la catastrophe a brisé. Retrouver une autre normalité Peut-on « revenir à la normale » ? Diego Arbeláez : Il faut être prudent avec cette expression. Après une catastrophe, la normalité antérieure ne revient pas exactement. Il s’agit plutôt de construire un nouveau récit et de s’approprier, peu à peu, une réalité différente. Le retour des enfants dans des espaces scolaires ou collectifs est important, non pas parce qu’il faudrait reprendre immédiatement les programmes, mais parce qu’ils doivent retrouver leurs camarades, jouer, raconter, être entendus et constater que leurs réactions sont partagées. Après le séisme d’Armenia, nous avons compris trop tard combien il était coûteux de les laisser trop longtemps éloignés de ces lieux de socialisation. Carolina Meza : Retrouver une forme d’autonomie peut commencer par des gestes très simples : se lever, se laver, cuisiner, revoir des amis, reprendre un travail lorsque cela est possible. Mais il faut du temps. On ne peut demander à une personne ayant vu sa maison s’effondrer de fonctionner comme si rien ne s’était passé. La reconstruction n’est donc pas seulement celle des routes, des écoles et des immeubles. Elle consiste aussi à créer les conditions minimales de sécurité qui permettent aux personnes de ressentir leurs émotions sans devoir, en même temps, se demander où elles dormiront ou comment elles nourriront leurs enfants. Une société qui reconstruit vraiment ne demande pas aux sinistrés d’oublier ; elle leur donne les moyens de vivre avec ce qui a changé. Entretien original : Laura Camila Torrado Rangel, « Con este terremoto, toda Colombia vive un duelo por encargo », La Silla Vacía, 25 août 2026. Traduction et adaptation de l’espagnol par Nadia Mevel pour les humanités. Les propos ont été condensés et réorganisés pour cette publication. La Silla Vacía — littéralement « la chaise vide » — est un média colombien natif du numérique, fondé à Bogotá en 2009 par la journaliste Juanita León. Il s’est imposé par ses enquêtes, ses décryptages et ses formats participatifs consacrés aux mécanismes du pouvoir politique, économique et social en Colombie. Le média revendique un journalisme indépendant, transparent et accessible ; depuis 2024, il appartient à la Fondation La Silla Vacía, une organisation à but non lucratif créée pour préserver son indépendance éditoriale. Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que de votre soutien.

Silence, on coule...

Silence, on coule...

Une fleur d'hibiscus s'épanouit sur une tige boueuse recouverte de limon, au lendemain des crues soudaines qui ont frappé le district de Dhading, au Népal, le 30 août 2026. Photo Niranjan Shrestha/AP Faute de moyens, nous devons renoncer — ou différer — des textes, des enquêtes et des projets qui devraient pourtant trouver leur place dans le débat public. Pendant que les aides à la presse financent généreusement les médias les mieux installés, y compris ceux qui prospèrent dans le commentaire et le spectacle, un média indépendant comme les humanités se retrouve menacé d’asphyxie. Ce n’est pas seulement notre avenir qui est en jeu : c’est une certaine idée du journalisme, de la lecture et de la démocratie. « Nous ne savions pas combien de temps nous allions être absents. Nous ne savions pas où nous irions. Nous ne savions même pas si nous rentrerions le soir même ». L’écrivain palestinien Rami Abou Reida, déplacé avec sa famille sept fois en trois ans, dont nous avons déjà publié une première Lettre de Gaza, nous a adressé de nouvelles chroniques depuis le camp de Khan Younès, où il survit sous tente de fortune. A six dans une seule « pièce », « il ne reste rien de l’intimité sauf la nostalgie d’elle ». Ces chroniques, nous ne les publierons pas. On attend avec impatience le chœur insoumis qui ne devrait pas manquer de nous vilipender pour ainsi « censurer les voix palestiniennes ». Ce n’est pas tant que l’on veuille censurer Rami Abou Reida. Mais il ne serait pas illégitime de rémunérer ses textes, d’autant qu’avec de tels droits d’auteur – en euros, même pas une fortune --, il pourrait contribuer à financer les études de médecine de sa fille, Laya. Après avoir été les premiers à traduire en français des textes et poèmes de l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, tuée en juillet 2023 par un bombardement russe, nous voulions poursuivre la publication d’autres « voix d’Ukraine ». Des récits de guerre qui ne se réduisent pas au décompte quotidien des drones et des missiles. Nous avions pris contact à cette fin avec une journaliste ukrainienne réfugiée en France. Une dizaine de publications étaient envisagées, pour commencer. Mais il n’était pas question de solliciter son travail sans pouvoir lui offrir au moins de quoi améliorer le maigre ordinaire de l’allocation versée aux demandeurs d’asile — moins de 500 € par mois dans le cas le plus favorable. Ces « voix d’Ukraine » seront donc, elles aussi, réduites au silence. En Colombie, dans un centre de collecte, un mois après le séisme du 10 août 2026 Nous ne censurerons pas le long reportage que vient de nous adresser notre correspondante en Amérique latine. Un mois après le séisme du 10 août dernier, elle y dresse un état des lieux et recueille des témoignages en Colombie. C’est un travail considérable, entrepris à ses frais — et c’est peu dire qu’elle ne roule pas sur l’or.. Nous pourrons lui envoyer un simple dédommagement, sans commune mesure avec la valeur d’un tel reportage. À force d’habituer à la gratuité, on fait oublier que le travail — d’enquête, d’écriture, d’édition — a précisément une valeur. Nous avions aussi quelques projets, dont celui de contribuer à vaincre l’extrême droite en 2027. Force est de constater que cela n’accroche pas. Cinq personnes seulement ont manifesté leur intérêt. Faut-il en conclure qu’une écrasante majorité s’accommode, au fond, d’une possible victoire de Marine Le Pen à la prochaine élection présidentielle ? Ou que nous n’avons pas été assez convaincants ? Quoi qu’il en soit, le projet « Luciole 2027 » restera vraisemblablement lettre morte : il exigeait un minimum d’outils, de compétences et donc de moyens, techniques comme humains. Plus de 700 000 € de l’État pour encourager le climato-négationnisme Tout récemment, sur CNews qui lui offre une émission hebdomadaire présentée avec Laurence Ferrari, Michel Onfray mettait à nouveau en doute que le réchauffement climatique soit causé par l’activité humaine. C’est une question qu’il pose, dit-il « en tant que philosophe » — non en tant que scientifique, ni même en tant que journaliste. C’est pourtant au titre de la presse que le ministère de la Culture a soutenu son « média », Front Populaire, par des aides directes recensées à hauteur de 711 137 € entre 2022 et 2024. Pour 2025, les montants détaillés par titre ne sont pas encore publiés. Le climato-négationnisme, ça paie plutôt bien. Le pluralisme existe bel et bien. A l’autre bout du spectre, dans le camp d’une gauche « radicale », Arrêt sur images a obtenu pour la seule année 2024, 349 425 euros de subventions. Édité par une société par actions simplifiée, ce site spécialisé dans la critique des médias produit essentiellement des vidéos — entretiens et débats — et publie des chroniques ou revues de presse. Son activité éditoriale visible est davantage tournée vers le décryptage et le commentaire que vers l’enquête journalistique de terrain. Créé par le journaliste Denis Robert, Blast a bénéficié de 1,7 million d’euros d’aides à la presse entre 2022 et 2024. Ce « média indépendant et citoyen » qui entend propager « le souffle de l »’info » est édité par une société coopérative d’intérêt collectif, une SCIC, dont le code d’activité principal est la « production de films et de programmes pour la télévision ». De fait, le succès de Bast doit beaucoup à une webTV animée par Denis Robert, souvent très efficace dans sa fabrication. En avril dernier, Blast revendiquait 33 625 abonnés payants, cent fois plus que les humanités. D’aimables lecteurs nous recommandent d’imiter ce modèle et de réaliser des vidéos. Pourquoi pas, mais avec quels moyens ? Nous avons déjà produit (très artisanalement) et mis en ligne quelques entretiens filmés. Mais il y a, dans l’ADN des humanités, la volonté de développer de véritables enquêtes, sans céder à l’emprise du visuel. Serons-nous les derniers des Mohicans ? Pour la deuxième année consécutive, le ministère de la Culture nous a refusé l’aide au pluralisme. On ne demandait pourtant que 0,7 % des subventions accordées à Front populaire, ou 0,3 % de celles accordés à Blast. Un dernier espoir L’an passé, nous avions déposé un projet « innovant » auprès du Fonds stratégique pour le développement de la presse. Ce projet, qui avait demandé trois mois de travail, aurait pu être retenu. Las, en 2025, l’enveloppe de ce fonds a été gelée par Rachida Dati – qui sera peut-être très bientôt la première magistrate sous bracelet électronique –. Les crédits ont été partiellement rétablis en 2026. Nous avons donc remanié, puis re-déposé ce projet, intitulé « Gagner la guerre des récits ». Réponse fin novembre. Il y a là un paradoxe saisissant. Ce « fonds stratégique » privilégie jusqu’ici de nombreux projets faisant une large place à l’intelligence artificielle, tout en ne considérant pas nécessairement les salaires de journalistes comme des « dépenses éligibles ». C’est ainsi qu’un groupe de presse professionnelle (le groupe Moniteur) a obtenu plus de 800 000 € pour développer une API — Application Programming Interface — qui permet d’automatiser le secrétariat de rédaction et de licencier une vingtaine de journalistes désormais remplacés par l’IA. La start-up nation de M. Macron encourage davantage les contenus industrialisables et les formats visuels que les articles et les enquêtes longues. Elle favorise, de fait, une presse où le journaliste devient une variable d’ajustement. C’est un joli cadeau offert aux campagnes de désinformation orchestrées par le Kremlin, avec relais dans les extrême droites européennes. Et sans fausse honte, les responsables politiques qui ont ouvert les vannes de ces ingérences viennent crier au loup qui serait prêt à dévorer la démocratie en sa bergerie. Sommes-nous devenus assez moutonniers pour ne pas bêler d’indignation ? Concernant les humanités, on pensait naïvement que la censure qui nous frappe éveillerait les consciences. nous pensions naïvement que la censure économique qui nous frappe éveillerait les consciences. Force est de constater qu’il n’en est rien — ou si peu. Sur 909 courriels adressés, à deux reprises, à d’anciens abonnés ou donateurs, trois retours seulement, dont un unique réabonnement. Sur 2 820 personnes ayant choisi de recevoir nos informations par infolettre, sans y souscrire — même à hauteur de 1 € par an —, 4 retours. Sur 2 600 contacts « autres », invités à faire un don symbolique de 5 € pour la liberté de l’information : aucune réponse, aucun retour. Certes, quelques dons ou abonnements sont arrivés ces derniers jours. Mais, dans 95% des cas, ils émanent de personnes déjà souscriptrices. Ce sont toujours les mêmes qui donnent. Concrètement, pour la première fois en plus de cinq années d’existence, nous sommes confrontés à une situation de trésorerie qui ne nous permet plus d’assurer normalement nos engagements. Dès demain, nous ne pourrons plus régler les 167 € de charges sociales d’un premier poste de journaliste à mi-temps, créé en mai dernier. Pour préserver un tant soit peu l’avenir, ce poste sera supprimé. Nous devrons également résilier plusieurs outils et abonnements pourtant nécessaires à l’édition des humanités. Et puis adieu veau, vache, cochon. Pour continuer dignement, il aurait fallu rémunérer une assistante d’édition à mi-temps, en fin de droits de chômage, ainsi qu’un web designer, actuellement au RSA. Un budget faramineux : 1 300 € par mois. Ce sera pour plus tard — ou peut-être pour jamais. Ainsi s’éteignent les lucioles En mai 2021, en exergue de l’édito fondateur des humanités, on avait pourtant invité Georges Didi-Huberman : « Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d'humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes -en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur -devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensée à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. » — Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Éditions de Minuit, 2009. Il semble que les lucioles soient condamnées à disparaître sous la lumière bleue des écrans — téléphone, ordinateur, tablette, télévision. Nous savons qu’inviter à lire, à voir et à donner du temps à ce qui mérite d’être lu ou regardé relève aujourd’hui presque du crime de lèse-scrolling : cette religion des temps modernes, « data-centerisée » jusqu’à plus soif. C’est en vain que l’on voudrait demander de distinguer le bon grain de l’ivraie — y compris entre les réseaux sociaux, où il y a parfois du bon grain, et les médias, où il y a aussi de l’ivraie. C’est en vain que l’on voudrait rappeler, avec le philosophe Jacques Rancière, que sans distinction, il n’y a pas de démocratie. Mais ce serait ajouter une couche d’incompréhension. La démocratie a tant déçu — et le gouvernement compte, aujourd’hui même, certains de ses plus ardents fossoyeurs — qu’au fond, plus personne n’y croit vraiment. Il y a tant de mots vidés de leur sens. Et ce sont ces mots vidés qui font le lit de l’extrême droite. Alors, juste : silence, on coule. Sans fermer encore définitivement le rideau, nos publications seront, par la force des choses, moins consistantes. Jusqu’à… Jean-Marc Adolphe, 14 septembre 2026 Nous avons fait le choix d'un site entièrement gratuit,sans publicité, qui ne dépend que de votre soutien.

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