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André Wilms, mémoires vives


Un tombeau pour André Wilms. Non pas une nécrologie, mais parce qu'il le mérite amplement, un recueil d'hommages sensibles pour saluer l'immense acteur qu'a été André Wilms, et pas seulement : l'homme, tout aussi bien, dans son vivant lieu d'être. A l’annonce du décès d’André Wilms, le 9 février dernier, les humanités ont décidé de lui rendre un hommage sensible, à plusieurs voix. Septième et dernière séquence ici.


Cet article vous est offert par les humanités, média alter-actif. Pour persévérer, explorer, aller voir plus loin, raconter, votre soutien est très précieux.

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« Le dialogue avec les morts n’a pas le droit de se rompre tant qu’il ne restitue pas la part d’avenir qui a été enterrée avec eux », écrivait Heiner Muller (Conversations 1975-1995, éd. de Minuit, 2019). Comme dit dans le premier hommage publié sur les humanités, « André Wilms était un géant. Un géant du théâtre. Un géant d'humanité. Il était animé du désir de nombreuses choses qui se sont perdues, dans le monde d'aujourd'hui : l'esprit révolutionnaire des années 1960, l'art comme "organisateur du scandale", ainsi que le prônaient Bertolt Brecht et Heiner Müller. » Cela a-t-il disparu avec André Wilms ? Non. Reste cette part d’avenir, indécidable malgré l’actuelle morosité, qui incite à poursuivre le dialogue.


Publications précédentes sur les humanités : « Mort d'André Wilms, Eraritjaritjaka ! » (ICI) ; textes de Michel Strulovici et Jean-Pierre Thibaudat (ICI) ; « Claquer des portes », un texte d’André Wilms paru en juillet 2012 dans Libération (ICI) ; « André Wilms ? Il danse, il danse », extrait du film Juha, d’Aki Kaurismaki (ICI) ; « Un dévoreur de mots », par Jean-Charles Herrmann (ICI) ; « Quand André Wilms parlait finnois pour un film muet », entretien avec Imerli Debarle, traductrice et amie d’Aki Kaurismaki (ICI).


« J’ai pissé sur les marches de l’Odéon avec André Wilms »

(Combats de coqs ; cochons qui s’en dédisent), par Jean-Charles Herrmann


L’humain n’est pas grégaire par essence ! Mais certaines femmes et, ô combien, certains hommes, ne le deviennent que par nécessité.

Une forme étrange de nécessité d’être toujours en accord primal avec tout son être, toutes ses tripes, toute son âme assemblée. Exister, en somme, pour transformer une énergie créative et sensitive en une pensée pleinement active, coordonnée dans une altérité offensive.

Sur-penser le monde, soi et les autres … dans une dispute régulièrement alimentée et souvent absolument instinctive. Voilà le propos, qui peut se résoudre à l’équation infinie suivante : poser un instinct de survie et de vie à tous les endroits, et demeurer dans une névralgie semi-permanente ! Le dilemme infâme du jeu d’acteur … en somme.

André était assurément de ceux-là qui s’acharnent à être, des vivants, ni plus ni moins. Mais défendeurs d’une fierté majeure, dans toutes leurs entreprises.


Ce fut au soir d’un long moment de travail de la reprise et des répétitions tumultueuses à la table, d’une [peut-être de son] œuvre majeure Algérie 54-62 posée dans son texte par le lumineux Jean Magnan, que Robert Gironès devait nous retrouver dans un restaurant parisien bien connu, au coin d’un certain Carrefour de l’Odéon.

J’y étais déjà depuis un temps certain, avec Anne Torrès [metteure en scène et comédienne extraordinaire, pour laquelle je « jouais » le rôle d’assistant, et aujourd’hui plus qu’infiniment regrettée] et Mickaël Serejnikoff [éclairagiste de génie, parti bien trop tôt].


Dans son préambule à « Algérie 54-62 », Magnan prévient : « Je suis né injuste »

Et tout va partir [de travers], de ces quelques mots dont va « causer » Gironès dès après son entrée en scène au restaurant [Gironès aimait dire qu’il cause, parler étant une perte de temps]. Il est accompagné, on ne sait pas au juste pourquoi [on ne le saura d’ailleurs jamais], d’André [Wilms], particulièrement taciturne et d’une humeur parfaitement noire. Le tableau est cocasse.


Si le théâtre est un art qui se joue en tous lieux possibles [et se joue des lieux et de leurs témoins], c’est qu’il associe fort souvent des publics, spectateurs ou badauds, parfaitement involontaires. C’est là, très souvent, qu’en résulte toute sa magie, parce que tout échappe, rien ne se contrôle, la mise en scène n’existe que fort peu, et les résultats peuvent être inouïs, voire si singuliers, qu’il en résulte une forme de sublime apparition…

Ce fut tout l’art des « happenings » des années 1970, qui secouèrent des générations, tant leurs fougues étaient autant impromptues que féroces, implacables et souvent d’ordre politique. Une des attaques ultimes, le politique, en ces années de la chute des grandes révoltes sociétales d’après-guerre.


L’après-guerre nous revient dans la gueule dans les premiers mots de Robert Gironès, à peine assis à la table, citant Jean Magnan : « Je ne suis pas né juste » ; tandis qu’André rectifie dans une immédiateté confondante, « Non, tu es né injuste, et surtout toi ! Ce sont les mots justes de Magnan, non ?», lui-même s’assaillant.

Le feu aux poudres ! La flamme d’un pur camouflet !

Mais que diable faisaient-ils ensemble avant leur arrivée au restaurant, leur entrée en scène respective ? Que s’était-il passé, avant ? Avaient-ils parlé du texte de Magnan ? André n’était pas dans la distribution.

Car ici, tout vacille en un instant … Mais tout s’illumine autrement dans le même temps. La lumière de ceux qui vont affronter quelque chose de puissant, d’étourdissant et d’immense, à la fois.


En cinq secondes, deux coqs extraordinaires et d’une fierté éternelle s’élèvent et se toisent.

La chorégraphie est digne de Béjart, les deux se toisent et ensemble s’ébrouent ; le mouvement du « levage » est d’une coordination absolument magique et signifiante.

Nous restons interdits avec Serejnikoff, qui murmure un : « ça va péter, eh merde !». Car il connait Robert comme sa poche, comme son ombre. En fait … il était un semblable en tous points, excessif et d’une fierté absolue, tandis qu’Anne, particulièrement calme ce soir-là [ce n’était pas son fort, loin sans faux] cite Jean-Luc Nacy, mais à propos de quoi ? C’est parfaitement inaudible tant la tension est débordante.


Les coqs dressés ne cessent de se toiser. Une éternité s’étire, dès après cette « érection » commune. Pas de mots … Aucun !

Le silence est tout ce qui demeure dans notre restaurant littéralement figé à l’instant, mais encore un peu occupé, ça et là. Leurs deux chaises respectives avaient fait les frais d’un naufrage au sol assez retentissant.


Et là, dans un geste théâtral titubant, Robert endosse le rôle, construit à l’instant, d’un démesuré toréador, il se saisit d’une cape et d’un picador, imaginaires ; et joute, face à André, dont les yeux n’ont pas cillé.

Le regard de Wilms est aussi droit et transperçant que du cristal. Il est figé ! Et regarde définitivement et assurément devant lui, croisant le regard de Robert, plus fuyant.

Nous ne pipons mot. Mickaël sort aussi vite que possible, pour fumer. Anne, quant à elle poursuit quelques citations autour de Derrida, cette-fois … et fini par les traiter « d’enfants-rois » !


Et voilà que le mot se prononce enfin : des enfants.

Deux « enfants-rois » se considèrent, copains comme cochon, qui jouent à se battre pour le panache. Deux « enfants-rois » qui se contredisent pour-de-faux, mais ne souffrent pas le regard des autres dans leurs jeux-à-eux, sans réaction nécessairement défensive à l’attaque que nous prodiguons nous-mêmes, restés-là, car nous sommes des témoins. Les rois n’aiment pas les témoins. Ils les éliminent.


Et tout à coup, la parole se délie. Une diarrhée verbale infinie et concomitante.

Ils reprennent leurs chaises, commandent à boire et manger dans un même souffle. Et s’apostrophent dans un merveilleux tourbillon de mots et de phrases ininterrompus.


André pousse aussi loin que possible sur Müller [Heiner Müller, un des rythmes physiologiques de Wilms] sur la question de la ‘justesse’ au théâtre, tandis que Gironès fait un cours magistral sur la tauromachie, sur la justesse du geste, rapporté au théâtre.

Les deux parlent de concert et ne s’écoutent visiblement pas.

Ils tiennent des propos lumineux, l’un comme l’autre ; tandis qu’apparaissent çà et là quelques approbations de l’un à l’égard de l’autre et inversement, petitement.

Ils finiront dans leurs bras gigantesques réciproques, s’entre-aidant pour parvenir à atteindre un ultime endroit absolument recherché, non sans difficulté.

Anne était déjà partie, tout comme Mickaël, nous avions à travailler le lendemain sur une future production assez complexe pour le Théâtre du Maillon à Strasbourg.


Nous avons achevé cette mémorable soirée dans un dernier geste infiniment signifiant pour les deux « cochons » rigolards et débridés, repartis comme un seul l’homme dans une quête de la quintessence. Nous avons pissé de concert sur les marches de l’Odéon, aujourd’hui « Théâtre de l’Europe ». Nous y étions rassemblés, tous trois comme cochons qui auraient pu s’en dédire. Il n’y avait personne d’autre. Et quand bien même. André aura fini par lancer un gueulard : « Nous sommes vivants, nous sommes maîtres de nous !» J’ai failli m’étouffer, tant le rire qui naissait était cristallin, pur et sincère. Nous avons ri, nous avons ri infiniment … Et nous avons lancé des « nous sommes vivants » partout où nous sommes passés pour finalement rentrer finalement dans nos pénates respectifs.

L’alcool aura toujours été un fauteur de troubles -des plus lumineux, comme des plus sombres. Car il n’aurait pas fallu la maréchaussée pour achever tout cela. Cela aurait pu mal se mettre, hue et gars aux états des deux protagonistes principaux, le troisième étant un tantinet plus frais … mais qu’en sais-je en fait ?


Voyez-vous, les aimer ! Simplement, aimer accoucher ces souvenirs-là. Ainsi, ils demeurent toujours ici, avec nous, ces étranges personnages sortis de temps, pour moi, vraiment et décidément prodigieux.

Les aimer eux, les aimer comme on aime des amis profonds, qu’ils n’étaient pourtant pas. Je n’étais qu’un tout petit jeune homme minuscule, que je demeure face à eux, toujours. Mais désormais renforcé d’eux-tous.


Plusieurs mois après cette rencontre, Robert me dit à l’oreille un soir au Maillon, à l’occasion des représentations d’Algérie : « Tu sais, Wilms, c’est un bon copain, je l’aime vraiment, mais je ne pourrais jamais travailler avec lui, il a un caractère de cochon ! Mais ta gueule, hein ! ».

Je sais Robert, vous étiez des alter-egos ! Copains comme cochons, qui s’en dédisent !


Je vous embrasse tous les quatre, Wilms, Gironès, Torrès, Serejnikoff … Vous m’avez fait grandir.


PS : Et dans le même temps, je pleure Manuel Gironès parti il y a quelques temps déjà, avec lequel nous avions plaisir à nous rappeler les faits et armes de son papa [Robert Gironès], sa maman [Claudine Gironès] et tous les désormais spectres heureux [dont aujourd’hui André Wilms] qui hantaient quotidiennement notre jeunesse fougueuse. Nous avons vécu de si nombreuses choses extraordinaires. Un rêve de théâtre.

Aujourd’hui une cathédrale de souvenirs structurants et insensés, quand on y pense. Que faisaient nos parents pour nous prémunir de tout cela ?


Jean-Charles Herrmann


Dans les mots de Svetlana Alexievitch

En 2019, au théâtre des Gémeaux à Sceaux, André Wilms jouait dans La Fin de l’homme rouge, création d’Emmanuel Meirieu d’après une adaptation du roman de Svetlana Alexievitch. Il y incarnait Vassili Petrovitch, dont le fils s’appelle Octobre en hommage à la révolution et qui, malgré son arrestation, a du mal à abandonner l’espoir d’un monde où tout ne serait pas à vendre. Extrait.


Lecture d'extraits de « Mont Carmel », d'Amos Gitaï

le 6 juin 2019 au Collège de France Amphithéâtre Marguerite de Navarre - Marcelin Berthelot, dans le cadre d’un colloque consacré à l’œuvre du cinéaste Amos Gitaï.

VIDEO A VOIR ICI


Hommage à André Wilms, sur France Culture.

A l’initiative de Blandine Masson, conseillère de programmes pour les fictions, France Culture vient de rendre hommage à André Wilms, à travers 3 des nombreuses émissions, qu'il a enregistré pour France Culture :


-Ajax, qu'on me donne un ennemi de Heiner Müller, un spectacle musical de Mathieu Bauer, né d'une carte blanche proposée à André Wilms, par Lucien Attoun dans les années 1990.


-Claus Peymann et Hermann Beil sur la Sulzweise après un an de Burgtheater de Thomas Bernhard, réalisation Jacques Taroni, avec André Wilms et André Marcon.


-L’invention du monde, d’Olivier Rolin (extrait "Mammouths congelés dans le Permafrost"), réalisation Blandine Masson. Avec André Wilms, Andrea Schieffer et Anouk Grinberg.


A écouter ICI :


André Wilms à Toronto, Canada, en 2011 pour le film "Le Havre".

Photo Matt Carr / Getty Images North America.



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