Brésil : l'élection des géants de la tech

L’ex-député Eduardo Bolsonaro, le vice-président des États-Unis JD Vance, le sénateur Flávio Bolsonaro et l’influenceur d'extrême droite Paulo Figueiredo — petit-fils du dernier président de la dictature militaire, poursuivi par la justice brésilienne et installé en Floride où il orchestre les relais du bolsonarisme auprès des réseaux trumpistes. Photo DR
Algorithmes asymétriques de Meta, soutiens financiers venus de la tech américaine et menaces de dérégulation : l’élection brésilienne cristallise une confrontation géopolitique inédite. Dans cette enquête publiée à l'origine par le média d’investigation Agência Pública, la journaliste Natalia Viana décrypte la bataille décisive que livre le Brésil face aux géants du numérique.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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« Wow », a tweeté Elon Musk, propriétaire de X, après que les paris sur le site Polymarket ont commencé à favoriser Flávio Bolsonaro dans la course contre Lula, révélant ainsi qui est son favori aux élections brésiliennes. L’avocat américain Martin De Luca (associé du cabinet Kobre & Kim, qui représente Truth Social, le réseau de Donald Trump, ainsi que Rumble, un réseau social de droite ayant bénéficié d’un investissement de plusieurs millions de la part de JD Vance et de Peter Thiel) a tweeté après l’avance de Flávio Bolsonaro au premier tour : « D’abord, ils ont censuré X. Puis ils ont censuré Rumble. Récemment, ils ont même supprimé Polymarket. Ça leur a spectaculairement explosé au visage. Quelle belle matinée, n’est-ce pas, Brésil ? ».
JD Vance a rencontré Flávio Bolsonaro en mai de cette année, ainsi qu’André Marinho, fils du coordinateur de campagne bolsonariste, en avril. Son allié et garant, Peter Thiel, s’est rendu à São Paulo à peine deux semaines plus tard, le 30 avril, accompagné d’une délégation d’au moins 15 cadres, comme l’a révélé le journaliste Paulo Motoryn. Selon le site Amado Mundo, le réseau Rockbridge Network (1), fondé par JD Vance, dispose d’un représentant permanent au sein du quartier général de campagne de Flávio Bolsonaro à São Paulo, et a envoyé un plan de travail prévoyant la création d’un Conseil technologique chargé de conseiller sa campagne.

A lire sur les humanités :
enquête exclusive publiée le 7 novembre 2025
Mark Zuckerberg, en janvier de l’année dernière, a fait allusion au Brésil – sans le nommer – en affirmant que « les pays d’Amérique latine disposent de tribunaux secrets qui peuvent ordonner aux entreprises de supprimer discrètement [des publications] » et qu’il s’associerait au gouvernement de Donald Trump pour lutter contre ces ordonnances secrètes – il faisait référence aux ordonnances de la Cour suprême brésilienne après la tentative de coup d’État de 2023. (2)
Le cas d’ingérence le plus notoire, à ce jour, est celui de Meta – l’entreprise qui a tiré le plus de revenus de la promotion des campagnes, soit 282 millions de réaux. Malgré cela, des employés de l’entreprise se sont plaints sur des canaux internes de l’inaction des développeurs basés aux États-Unis pour faire lever la suspension du compte publicitaire de la campagne de Lula sur Instagram, le 9 octobre. Les Américains ont fait traîner les choses au lieu d’accorder les mêmes conditions qu’à l’adversaire, qui continuait à promouvoir ses contenus.
Mais ce n’était là qu’un épisode parmi d’autres. La semaine dernière, l’IA de Meta permettait à n’importe qui de créer des images en faveur de Flávio Bolsonaro et contre Lula – accusant le PT de corruption, par exemple. Si la même demande était formulée concernant le candidat du PL, l’IA répondait qu’elle ne pouvait pas générer l’image. Meta a reconnu que son IA avait permis la création d’images favorisant Flávio Bolsonaro et que « le compte publicitaire de la campagne de Lula avait été désactivé par erreur pendant un peu plus d’une heure, et non pour des raisons politiques ».
Auparavant, Meta avait suspendu pendant quelques heures le compte Instagram de la chaîne « Revelando Brasil », qui publiait des vidéos documentaires sur des affaires impliquant Flávio Bolsonaro, alors que celui-ci devenait le sujet principal des réseaux sociaux, une semaine avant le premier tour. À ce jour, aucune explication n’a été fournie quant à cette suspension.
Cette tendance en faveur de la campagne du fils de Jair Bolsonaro a même dérangé le Tribunal supérieur électoral (TSE) qui a décidé la semaine dernière que les géants de la tech devaient traiter de manière équitable les contenus des deux campagnes – et qu’ils prouvent qu’ils le font. En cas de non-respect, Meta devra payer une astreinte de 500 000 réaux par jour (environ 80 000 euros).
Le ministère de la Justice a saisi l’Agence nationale de protection des données (ANPD) et le Parquet fédéral afin d’ouvrir une enquête contre Meta, et le Parquet fédéral chargé des droits des citoyens a déjà ouvert une procédure pour enquêter sur l’entreprise. Par ailleurs, la députée fédérale Érika Hilton (figure majeure du PSOL-SP et première femme transgenre élue au Congrès national) recueille actuellement des signatures en vue de la création d’une commission d’enquête parlementaire à la Chambre des députés afin de déterminer s’il y a ingérence des géants de la tech dans les élections.
Cette mobilisation a attiré l’attention de la presse internationale, ce qui a contraint Meta à publier un communiqué niant toute tentative d’ingérence dans les élections. L’entreprise a même osé affirmer : « Depuis longtemps, Meta met en garde contre le fait que les règles strictes du Brésil en matière de contenu numérique augmentent le risque d’application excessive et menacent la liberté d’expression. Depuis 2025, ces règles ont élargi la responsabilité potentielle des plateformes vis-à-vis des contenus et des publicités générés par des tiers » – en d’autres termes, c’est la réglementation qui est responsable du fait que Meta nuise à la campagne du PT.
C’est là que réside le nœud du problème. Il est logique que Meta, ainsi que d’autres géants de la tech, s’investissent pour mettre fin au gouvernement Lula, car le Brésil fait pencher la balance dans le Sud global en matière de réglementation du monde numérique.
Sous le gouvernement Lula, elles ont essuyé de nombreux revers : l’interdiction de Twitter par la Cour suprême ; la décision de les tenir légalement responsables des contenus illégaux ; l’Eca Digital, connue sous le nom de « loi Felca » ; la décision d’ouvrir une enquête contre Google pour concurrence déloyale envers le journalisme, en tirant profit de contenus sans les payer, ainsi que d’autres décisions du Secrétariat national de la consommation (Senacom), du ministère de la Justice et de l’Autorité nationale de protection des données (ANPD) – par exemple, l’agence a obligé Meta à informer les utilisateurs et à demander leur autorisation concernant l’utilisation de leurs contenus sur Facebook, WhatsApp et Instagram à des fins d’entraînement de l’IA. Récemment, les « lives » sur Discord ont été interdits après le suicide d’une jeune fille de 13 ans.
Flávio Bolsonaro et le groupe parlementaire « numérique » ont déjà fait savoir qu’ils souhaitaient abroger toutes ces règles. Bolsonaro prévoit une « abrogation massive » des décrets de Lula qui ont réglementé la décision de la Cour suprême sur la responsabilité des plateformes, laquelle a désigné l’Autorité nationale de protection des données comme autorité de régulation.
Mais au Brésil, le débat sur les réseaux sociaux et les géants de la tech a largement dépassé le cadre du Congrès. C’est ce que montre l’affaire de l’ingérence de Meta dans les élections. J'oserais dire que le Brésil est le seul pays où la société a pleinement conscience des risques que représentent les géants de la tech. Il ne s'agit pas d'un parti, d'un homme politique ou d'une poignée d'ONG : c'est tout un pays qui se mobilise pour endiguer les dégâts causés par la techno-oligarchie.
Si les géants de la tech ont les yeux rivés sur nos élections, il en va de même pour la communauté grandissante d’experts, de législateurs, de journalistes et de militants qui se sentent concernés par la bataille mondiale que mène l’humanité contre cette oligarchie. Avec les élections, l’épicentre de cette lutte se trouve à nouveau au Brésil – et cela ne s’arrêtera pas dimanche, quel que soit le vainqueur. Le Brésil continuera d’abriter l’un des mouvements les plus actifs et les plus solides en matière de pression et d’organisation civique pour mettre les géants de la tech au pied du mur – un mouvement, j’ose le dire, irréversible.
Natalia Viana
Notes de la rédaction
(1). Fondé en 2019 par JD Vance et Chris Buskirk, le Rockbridge Network est un réseau américain de donateurs conservateurs et de capital-risque politique, soutenu notamment par le milliardaire Peter Thiel . Conçu pour financer des médias, former des cadres politiques et peser sur les scrutins, il a récemment cherché à étendre ses activités au Brésil en appui aux réseaux bolsonaristes.
(2). À la suite des émeutes et de la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023 à Brasilia, le Tribunal suprême fédéral, sous la houlette du juge Alexandre de Moraes, a ordonné le blocage de comptes et la suppression de contenus en ligne accusés de propager la désinformation et d’attenter à l’ordre démocratique. Ces mesures ont suscité de vives contestations de la part des plateformes de la Silicon Valley et de l’extrême droite internationale.





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