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Manifestement ! De chienlit en ultragauche

il y a 23 heures
7 min de lecture

Emmanuel Macron prononce un discours lors de Bpifrance Inno Génération (BIG), l’un des plus grands rassemblements européens

consacrés aux entrepreneurs, à Paris, le 8 octobre 2026 ; des manifestants font face à la police lors de la manifestation à Paris,

le 17 octobre 2026. Photomontage les humanités à partir de photos de Julien De Rosa et d'Emma Da Silva / AP.


Crépuscule-chaos du macronisme : de la « chienlit » gaullienne à l’« ultragauche » invoquée par Macron et Lecornu, les mots changent, la recherche de coupables demeure. Face aux revendications sociales, le pouvoir oppose le récit du désordre. Et prépare le terrain à plus autoritaire que lui.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 



En mai 1968, le général de Gaulle, qui n’aimait guère le désordre, pestait contre « la chienlit », remettant ainsi au goût du jour un terme tombé en désuétude (1). Encore faut-il remarquer que cette formule gaullienne, passée à la postérité, ne figure dans aucune déclaration publique (à l’époque des « allocutions radiotélévisées »). Le 19 mai 1968, au lendemain de son retour anticipé de Roumanie, c’est lors d’un conseil des ministres que de Gaulle lâche : « La réforme, oui ; la chienlit, non ! ». La formule est ensuite rapportée par son Premier ministre, Georges Pompidou.

 

Autre distinction :  par cette phrase, de Gaulle ne visait pas tel ou tel groupe d’agitateurs en particulier, mais la situation en tant que telle.

 

Ce mot de « chienlit », Nicolas Sarkozy l’a exhumé le 6 octobre 2015, devant les députés Les Républicains, au lendemain des violences contre deux dirigeants d’Air France lors d’un comité central d’entreprise. Alors président de LR, et non plus chef de l’État, il déclare : « C’est la chienlit, c’est le délitement de l’État ». Sarkozy, alors, n’incrimine pas seulement les syndicalistes d’Air France. Il évoque tout à la fois la grève des médecins, la crise agricole et une fusillade ayant grièvement blessé un policier en Seine-Saint-Denis, qu’il rassemble dans un même diagnostic d’affaiblissement de l’autorité publique : « Plus rien n’est respecté, rien ne semble plus respectable. »

 

Aujourd’hui, Emmanuel Macron et son Premier ministre sont trop modernes pour aller ressusciter dans le dictionnaire un mot suranné. Soufflé par on ne sait quelle plume ou cabinet de conseil, le mot de chaos s’est imposé. Chaos, ça sonne bien (comme K.O. : l’exercice gouvernemental comme variante du MMA ?), ça fait des choux gras sur les plateaux de CNews — et pas seulement.

 

Contrairement à de Gaulle en 1968, il ne s’agit plus de seulement déplorer le désordre. Il faut lui donner un visage, désigner des responsables, trouver des coupables. Macron a trouvé le premier élément de réponse. Dans son entretien avec HugoDécrypte, diffusé le 28 octobre, Emmanuel Macron met en avant la guerre en Iran, le blocage d’Ormuz et la hausse des carburants pour expliquer la crise du pouvoir d’achat qui nourrit la mobilisation. Et le malaise lycéen et étudiant ? Passez, muscade !

 

L’enfer, c’est toujours les autres. Ici, en l’occurrence, Ormuz. Mais les émeutes, pillages et saccages ? Là, il faut des coupables. Réunis sous le vocable bien commode d’« ultragauche », comme si cette étiquette suffisait à identifier les auteurs des violences et à expliquer leurs actes.

 

Faute de davantage développer aujourd’hui, juste remarquer, dans la chronologie des événements et déclarations, que ce mot d’ultragauche a été employé par Sébastien Lecornu dès le 1er octobre, donc bien avant les manifestations du 17. Le Premier ministre mettait en cause « LFI et ses proxys de l’ultragauche » dans « l’origine du mouvement » lycéen. Une semaine plus tard, lors d’un meeting à Lyon, le 9 octobre, c’était au tour de Gabriel Attal de reprendre cette antienne : il dénonçait « l’extrême gauche » (ici préférée à l’ultragauche) qui « exploite la colère de la jeunesse », en l’accusant notamment d’« appeler à l’émeute ».

 

On peut ne pas adhérer au fan club inconditionnel de la France insoumise, sans pour autant crier à tout bout de champ haro sur le baudet. Sur BFM (mais oui), Sylvain Boulouque, historien des radicalités politiques et des mouvements sociaux, avait beau objecter que la mouvance d’ultragauche (variée dans ses expressions) peut se définir comme « une frange particulière de la gauche qui ne se reconnaît pas dans les partis traditionnels », ni dans les syndicats, qu'elle considère « comme des obstacles à la transformation sociale », et qu’elle est par conséquent « hostile très virulemment à Jean-Luc Mélenchon et à LFI parce qu'ils sont parlementaires et sont considérés comme léninistes, sociaux-démocrates ou réformistes » ; de tels arguments sont de peu de poids face à la déferlante des slogans simplistes (de part et d’autre, faut-il dire).


19 mai 1968. Affiche de l’Atelier populaire des Beaux-Arts


En mai 1968, les étudiants avaient retourné la formule de de Gaulle : « La chienlit, c’est lui ! ». Sur une affiche de l’Atelier populaire des Beaux-Arts, imprimée dès le 19 mai et collée le jour même à 3 000 exemplaires dans Paris (c’était avant les réseaux sociaux…), le chef de l’État apparaissait sous les traits d’une silhouette au képi, les bras levés, entre posture triomphale et marionnette.

 

Aujourd’hui, toutes proportions gardées, c’est une lettre ouverte de l’écrivain Jonathan Littell, publiée le 28 octobre par Le Monde, qui prolonge l’affiche de mai 1968. « Taper jusqu’à ce que le peuple se taise, voilà votre réponse, tout au long de vos deux mandats », écrit l’auteur des Bienveillantes, prix Goncourt en 2006, à l’adresse d’Emmanuel Macron : « Le peuple français vous adresse, depuis un mois déjà, des demandes parfaitement légitimes, (…)  et vous, en cette fin de mandat crépusculaire, (…) vous restez obstinément sourd à ces demandes, vous n’avez aucune réponse à leur apporter si ce n’est la répression, les coups de gourdin et les grenades de vos policiers. »

 

« Aujourd’hui comme hier, votre réponse reste la même : la recherche de boucs émissaires au sein d’une "ultragauche" en grande partie fantasmée (alors que vous restez silencieux au sujet d’une ultradroite bien réelle, organisée et prête à en découdre, comme on l’a vu), le mutisme et la violence », poursuit Jonathan Littell. « Tout cela est filmé, monsieur le président, documenté. Pourtant, vous et vos officiels vous obstinez à ne parler que de violence d’extrême gauche. Pourquoi cela ? »

 

Les faits, en effet, sont documentés. A Nice, Toulouse, Rouen, Montpellier…, dans sa livraison du 30 octobre, Mediapart produit de nombreux témoignages (récits, photos, vidéos) qui attestent d’une étrange mansuétude des « forces de l’ordre » vis-à-vis de nervis d’extrême droite venus en découdre et faire le coup de poing.

 

Cette alliance n’est pas pour me surprendre. Je l’ai déjà vue à l’œuvre en Colombie, lors de la répression du mouvement social du printemps 2021, que j’ai abondamment documentée au début des humanités. On avait vu là des individus armés, couverts par la police anti-émeute, tirer à balles réelles sur les jeunes manifestants, notamment à Cali. A Pereira, un jeune homme de 37 ans, Lucas Villa, avait été abattu de huit balles dans la tête, à l’issue d’une manifestation pacifique, par deux sicarios (tueurs à gages) à moto, qui n’ont jamais été retrouvés, alors même que la plaque d’immatriculation d’un véhicule les accompagnant, saisie par une vidéo, conduisait à une piste policière… (Lire ICI l’hommage que j’avais alors rendu à Lucas Villa)

 

Certes, nous n’en sommes pas encore là en France, mais j’avais alors relevé que tout au long de la répression de ce mouvement social notamment porté par la jeunesse, la France avait maintenu sa coopération politique et militaire avec la Colombie. On peut imaginer qu’Emmanuel Macron a sans doute suivi d’assez près les méthodes particulièrement brutales déployées par l’Esmad, la police anti-émeutes de son ami Ivan Duque, alors président de la Colombie.

 

Ici-même, sur les humanités, au risque de paraître  excessifs, on a relevé à plusieurs reprises en quoi le macronisme ouvrait la voie à l'extrême droite. Dès février 2019, sur fond de mouvement des Gilets jaunes et d’« affaire Benalla » (tiens, au fait, le fameux coffre-fort n’a jamais été retrouvé…), j’étais encore plus radical, traitant Emmanuel Macron, dans une petite vidéo improvisée postée sur YouTube, de « pute de la pire espèce » — ce qui, j’en conviens, n’était pas très gentil pour les péripatéticiennes. « Dans son débat avec Le Pen [celui du second tour de l’élection présidentielle en 2017], Macron a bien joué son rôle de vierge effarouchée, mais c'était un rôle de composition », disais-je alors : « Le Pen savait qu'elle ne pouvait exercer le pouvoir. Il était plus simple qu'elle laisse un figurant l'exercer à sa place ». Et je terminais ainsi : « Macron, c'est le fascisme à visage poupin, c'est Pétain (qu'il voulait commémorer) maquillé en enfant de chœur. Avec Macron-déjà-là, c'est le fascisme qui vient ». Près de huit ans plus tard, il me semble que nous y sommes. Excessif ?

 

Je laisserais volontiers le mot de la fin à Jonathan Littell : « La police française, sous le gouvernement démocratique et soi-disant centriste qui est le vôtre, a déjà des comportements plus que problématiques, et parfois dignes des régimes dits « illibéraux » ; comment donc se comporterait-elle sous les ordres d’un parti politique héritier du régime collaborationniste de Vichy et des tortionnaires de l’Algérie française ? Comment se comporterait-elle sous les ordres d’un gouvernement raciste prêt à entrer en guerre contre toute une partie de sa population ? »

 

Jean-Marc Adolphe

 

(1). Issu de « chie-en-lit », le mot est recensé pour la première fois dans le Gargantua (1534) de Rabelais. L’injure désigne alors les fouaciers (les fabricants de fouaces, des pains cuits sous la cendre), qui seraient des « chienlicts », aussi appelés « boyers detrons » et « bergiers de merde ». Selon Mathias Lair, auteur de Les bras m’en tombent ! Anthologie des expressions populaires relatives au corps (Acropole, 1990), une traduction moderne pourrait être « emmerdeur ». Au XIXe siècle, d’après le Dictionnaire de l’Académie française de 1835, le mot « chienlit » en vient à désigner un personnage masqué du Mardi gras et du carnaval de Paris qui court les rues en chemise de nuit, le postérieur couvert de moutarde (Zola l’évoque dans L’Assommoir et dans Nana, en 1877 et 1880). A la fin du, il évolue, se transforme en un substantif féminin, « la chienlit », qui signifie le désordre social, la pagaille, mais aussi les folles mascarades du carnaval parisien. Mathias Lair cite une expression des ­années 1870, « cribler à la chienlit », c’est-à-dire crier à tue-tête, à l’occasion d’un vol ou d’une agression.


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yanitz2018
yanitz2018
il y a un jour

Boâf, 1968 De Gaulle, Baden-Baden ; 2026 Macron, Le Golf et Céline Dion ...

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