Couvre-feu digital
- Jean-Marc Adolphe

- il y a 1 heure
- 7 min de lecture

Réseaux sociaux interdits aux moins de 15 ans, portables bannis du lycée : la “grande mesure” du quinquennat ? A quand des camps de désintoxication numérique, comme en Corée du Sud ? Et seulement pour les jeunes ?

En urgence absolue : le 23 janvier, le gouvernement a engagé la procédure accélérée pour faire voter une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans., qui devrait entrer en application dès la rentrée prochaine, En parallèle, un autre texte se prépare : l’interdiction des téléphones portables dans les lycées. Deux mesures‑phares qui, selon l’exécutif, visent à « protéger les jeunes générations » d’une exposition excessive aux écrans. Ce pourrait bien être la “grande mesure” symbolique du quinquennat, celle qui entend dessiner la frontière entre enfance et immersion numérique.
Mais comme souvent lorsqu’il s’agit de numérique, les certitudes s’effritent dès qu’on s’éloigne de la tribune politique. L’intention paraît louable — limiter les ravages d’une addiction documentée, endiguer les effets délétères de la comparaison sociale en ligne, protéger les données personnelles des enfants. Pourtant, le champ d’application reste flou, les moyens de contrôle quasi inexistants, et le débat démocratique à peine esquissé.
Le réflexe de l’interdiction
Cette logique de la restriction résonne avec un imaginaire ancien : celui du danger technologique, de la machine corruptrice des âmes et de l’innocence perdue. Depuis une décennie, la France multiplie les dispositifs d’encadrement — âge minimum sur les plateformes, contrôle parental, blocages à l’école — sans jamais aborder la question essentielle : quelle culture numérique voulons‑nous transmettre ?
« Ce n’est pas le téléphone qu’il faut proscrire, mais l’usage qu’on en fait », affirme l’enseignante et graphopédagogue Cathia Boucheron. Pour elle, la réponse se joue dans la transmission, pas dans l’interdiction. Les adolescents ne deviendront pas citoyens numériques par décret, mais par apprentissage, par confrontation, par dialogue. Savoir débrancher, oui ; savoir pourquoi et comment, c’est mieux.
La tentation de l’hygiénisme numérique
Le discours gouvernemental emprunte de plus en plus au vocabulaire sanitaire : pandémie d’écrans, sevrage des notifications, désintoxication numérique. Comme s’il s’agissait d’une maladie qu’il faudrait extirper plutôt que d’un environnement à comprendre. Or, dans une société connectée jusque dans ses moindres interstices, bannir les outils de communication, c’est aussi risquer d’isoler ceux dont ils sont devenus le prolongement vital : les jeunes, justement.
Les chercheurs du numérique le rappellent : les écrans ne sont qu’un miroir des inégalités sociales déjà existantes. Le temps d’écran d’un adolescent n’a pas la même signification selon qu’il traduit le loisir, la socialisation ou le refuge. La fracture n’est pas entre ceux qui regardent un écran et ceux qui s’en passent, mais entre ceux qui en comprennent les codes et ceux qui les subissent.
François Saltiel, journaliste, producteur à France Culture et coauteur avec Virginie Sassoon de Faire la paix avec nos écrans (Flammarion, 2025), invite à changer de paradigme : « Ce n’est pas le numérique qu’il faut craindre, mais la perte du sens et de la distance. » Dans son essai, il plaide pour une pédagogie d’usage inspirée du civisme : apprendre à cohabiter, à décrypter, à respirer dans le flux. « La question n’est pas de fuir le numérique, mais d’apprendre à y respirer », rappelait‑il lors de la récente rencontre Médias en Seine face à la députée Laure Miller et au représentant de la CNIL, Xavier Delporte.
Un enjeu démocratique
Car ce n’est pas seulement de santé mentale qu’il s’agit, mais de démocratie. Le contrôle des réseaux sociaux touche directement à la liberté d’expression et à l’accès à l’information. En fixant une barrière d’âge, l’État s’invite dans l’espace d’apprentissage informel qu’est devenu le numérique : celui où les adolescents découvrent le monde, se forment une opinion, voire prennent la parole. Interdire ces espaces, c’est aussi restreindre un territoire d’émancipation — certes périlleux, mais formatif.
La députée Laure Miller, rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok, admet cette tension : « Protéger ne doit pas signifier infantiliser. » Pourtant, le glissement est là : ce qui est d’abord formulé comme une protection devient vite un contrôle des usages. Et dans un contexte politique saturé par les thèmes de sécurité et d’ordre, la mesure prend une résonance identitaire : reprendre la main sur la jeunesse, réguler ses affects, formater sa temporalité.
Une génération à accompagner, pas à punir
Les lycéens, eux, oscillent entre lassitude et ironie. Le portable, pour eux, n’est pas un gadget de loisir mais un outil de lien social, d’organisation, parfois même de survie scolaire. Supprimer son usage sans alternative, c’est priver une génération d’un de ses rares espaces de respiration. Les enseignants eux‑mêmes s’interrogent : comment concilier interdiction et pédagogie, alors que le numérique fait désormais partie intégrante des programmes, des méthodes et des supports d’apprentissage ?
Dans une société post‑pandémique où l’écran fut tour à tour salle de classe, scène culturelle et miroir de solitude, la symbolique du bannissement radical résonne comme une régression. Nous ne pouvons pas désinventer le numérique ; nous devons apprendre à en faire un territoire humain. Former des esprits critiques plutôt que des citoyens sous surveillance ; transmettre la maîtrise plutôt que la peur.
Le philosophe Bernard Stiegler alertait déjà sur cette double nécessité de résistance et de réinvention : il ne s’agissait pas de refuser la technique, mais de la réapproprier collectivement, d’en faire un bien commun. C'est peu ou prou ce que répondait le psychiatre et écrivain Serge Tisseron aux collégiens d'une classe de 3ème d'Albi (dans le cadre d'une résidence de journalisme sur l'IA que j'avais conduite pour l'association Média-Tarn) : « Ce que je conseille, c’est de ritualiser sa consommation d’outils numériques (…) Je pourrais dire qu’il s’agit de fixer une règle collective qui va vous obliger et qui va vous permettre d’être soutenus par les autres » (entretien publié le 6 février 2025, lire ICI)
Apprendre à naviguer
Le numérique n’est pas une mer à proscrire, mais un océan à apprivoiser. Ce que propose François Saltiel dans son essai va dans ce sens : « Faire la paix avec nos écrans, écrit‑il, ce n’est pas renoncer, c’est apprendre à riposter pour préserver nos liens, et surtout réconcilier nos cerveaux sursollicités avec la sagesse de nos corps oubliés. »
L’heure n’est plus à la culpabilité ni aux promesses irréalistes de déconnexion totale. Elle est à l’invention d’une écologie de l’attention, à une pédagogie du discernement, à la possibilité de choisir. À force d’interdictions, la politique numérique française risque de rater l’essentiel : les jeunes n’ont pas besoin d’être punis pour être protégés. Ils ont besoin d’être accompagnés, écoutés, formés. Une telle politique d'accompagnement demanderait sans doute, par exemple, la présence de conseillers numériques dans les établissements scolaires, qui sont à l'écoute des élèves et non de seuls "donneurs de leçons". Mais aussi, plus largement, l'invention de dispositifs conçus avec les enseignants, mais aussi les associations de parents d'élèves, et... les adolescents eux-mêmes, qui sont là écartés de toute décision les concernant.
Naturellement, cela demanderait des moyens spécifiques : c'est plus que la start-up nation ne peut en entendre. Globalement, l’Éducation nationale a raté l'éducation aux images, ainsi que l'éducation aux médias. Sous l'ère de Jupiter et de ses ministres de l’Éducation, elle aura de surcroît raté l'éducation aux usages du numérique. Les interdictions législatives votées à la va-vite ne parviennent guère à dissimuler cet énorme ratage.
J-M. A

En Corée du Sud, dans un centre de désintoxication des écrans (capture d'écran)
Les « centres de désintoxication numérique » sud‑coréens
« Débrancher les ados des écrans… pour mieux nous regarder, nous »
Je l’avoue : j’ai découvert les « centres de désintoxication numérique » sud‑coréens en scrollant une énième vidéo… sur mon téléphone. Ironie parfaite : apprendre qu’on arrache des adolescents à leurs écrans alors que je peine, moi-même, à refermer le mien.
En Corée du Sud, pays ultraconnecté, l’État finance des camps où des milliers de jeunes passent plusieurs semaines sans smartphone ni jeux vidéo. Coupure nette : appareils confisqués, forêts au lieu de Wi‑Fi, activités physiques, ateliers collectifs, psychologues et éducateurs pour tenter de défaire ce que des années d’hyperconnexion ont tissé dans les corps et dans les têtes. Là-bas, on parle de « dépendance », de santé publique, parfois même de « crise nationale »
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Vu d’Europe, ces images ont quelque chose de dystopique : des ados alignés, privés d’écran comme on priverait un toxicomane de sa dose. On s’interroge aussitôt : qui décide qu’un usage devient « pathologique » ? Sur quels critères un État peut-il envoyer un enfant en cure de déconnexion ? Et que devient l’intimité, quand les échanges de messages, les jeux en ligne, les communautés virtuelles sont brusquement remplacés par des horaires, des règles, une discipline quasi militaire ?
Mais si ces camps nous bousculent, c’est aussi parce qu’ils agissent comme un miroir. On regarde ces adolescents sud‑coréens comme s’ils étaient les symptômes extrêmes d’un mal qui ne toucherait « que les autres ». Pourtant, nos journées sont elles aussi balisées par des notifications, des réflexes de consultation, des réflexes de fuite vers l’écran pour combler un vide, un malaise, une fatigue. Qui, parmi nous, serait vraiment capable de passer trois semaines sans téléphone, sans mail, sans réseaux sociaux ?
La question n’est pas de fantasmer une Corée du Sud qui aurait le courage d’affronter ce que nous refusons de nommer. Elle est plutôt de comprendre pourquoi, ici, nous continuons à traiter l’addiction aux écrans comme un problème individuel – le « gamin qui joue trop », le « collègue accro à son smartphone » – plutôt que comme une organisation collective du temps, du travail, de l’école, pensée pour capter notre attention. Si des États peuvent financer des camps de déconnexion, pourquoi ne pas financer, plus en amont, des temps libérés, des espaces sans écrans, des pédagogies qui ne se contentent pas de « numériser » l’éducation ?
Ces centres sud‑coréens, avec leurs contradictions, ont au moins le mérite de rendre visible ce que nous nous efforçons de banaliser : la difficulté de dire stop. C’est peut-être là que naît la gêne, presque la honte, qui nous saisit en regardant ces images. Car derrière l’ado « accro », il y a quelque chose de nous – notre incapacité, adultes, à négocier avec des technologies qui se glissent dans les interstices de nos insomnies, de nos angoisses, de nos solitudes.
Finalement, ces camps mettent à nu une évidence que nous continuons à contourner : le problème n’est pas seulement l’écran, mais le vide qu’il vient remplir. Le vrai chantier, pour des humanités communes, ne serait pas de désintoxiquer les ados d’un outil, mais de construire des vies suffisamment habitables pour que la fuite permanente dans le numérique ne soit plus l’horizon le plus confortable.
Dominique Vernis
Corée du Sud : addiction aux écrans, reportage à voir sur ARTE vidéo (ICI)
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