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« Aimer s’aimer nous aimer ». Ce que nous disent les gens et les choses #4, par Daniel Conrod


Quand une séquence radiophonique banale met à jour une fatigue démocratique plus profonde : celle d’un pouvoir qui « apprend » quand les crises s’accumulent et que les réponses tardent. De la canicule aux défaillances judiciaires, des mots officiels aux silences de l’État, entre impuissance organisée et communication vide, se reflète une même perte de sens du politique — et, en creux, l’érosion persistante du lien entre le « je » et le « nous ».

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Sur le banquet, site qu'il a créé, Daniel Conrod tient chronique, tous les quinze jours. En affinités (sans la moindre rivalité), ces chroniques trouvent hospitalité sur le site des humanités.

 

Ce que nous disent les gens et les choses #4. Par Daniel Conrod


Au risque de se répéter.


Ce lundi matin 29 juin 2026, il est 7 heures 50, mon enceinte mobile est connectée ce jour-là à la grande matinale de France Inter (Inter ou Culture ou Musique, je suis un supporter inconditionnel du service public de l’audiovisuel de ce pays qui en est l’une des fiertés), lorsque Maud Bregeon, onzième porte-parole du gouvernement depuis la première élection en 2017 d’Emmanuel Macron (laquelle Maud Bregeon récidive puisqu’elle a déjà exercé la même fonction dans un passé récent) est sur le point de répondre aux questions du jeune Benjamin Duhamel dont je ne suis pas un fan, mais bon, pourquoi ne pas lui donner sa chance (si tant est qu’il en ait un besoin quelconque).


Maud Bregeon donc, ses éléments de langage et son timbre de voix frappé ne sont pas venus sur Inter pour enfiler des perles, qu’on se le dise, mais pour nous parler climat, réchauffement climatique, canicule, plan gouvernemental and so… Autrement dit, elle vient assurer non sans courage le service après-vente du deuxième épisode caniculaire de ce printemps 2026. Foutu métier que celui-ci, se dit-on. Et qu’est-ce qu’elle répond d’entrée de jeu, Maud Bregeon, au jeune et impatient Benjamin Duhamel sur la manière dont le gouvernement auquel elle appartient a géré cette séquence. Eh bien ceci qui lui venu à l’esprit sur le moment ou qu’on lui aura suggéré de dire, qu’importe : « On a beaucoup appris depuis 2017 ! » Elle attaque avec ça. On-a-beaucoup-appris-depuis-2017 ! Tel est son premier message aux Français.es au sortir d’une semaine particulièrement éprouvante pour la très grande majorité d’entre eux/elles, genre : n’allez pas croire qu’on n’a rien fait depuis dix ans ou presque, le chaud le froid, au départ, on n’y croyait pas tant que ça, à dire vrai, on n’y connaissait rien, ça nous a intéressé un peu beaucoup passionnément pas du tout…, mais avec le temps, on a fini par se dire qu’il allait quand même bien falloir prendre tout ça au sérieux… Donc, finalement, on a beaucoup appris… Dix ans ou presque d’apprentissage pour en arriver là ! Au prix d’un gouvernement et de ses conseillers, c’est cher payer l’année de formation. Désinvolture, naïveté, bêtise ou arrogance, forcément cette façon cash (et fleurant bon la Macronie) de camoufler derrière une mâchoire mastoque son propre amateurisme ou son incompétence énerve forcément celles et ceux que ça ne fait pas rire (et ils sont nombreux en ce moment) !


Cette contribution remarquable au débat public avait été précédée, peut-être s’en souvient-on, par celle, quelques jours plus tôt, du patron de Maud Bregeon, le président lui-même, sur le sujet : « Nous avons fait un gros travail… On ne s’adapte pas à ce pic qui n’a pas d’équivalent en Europe… » Et tandis qu’on (re)découvrait la mâle assurance d’un Emmanuel Macron aussitôt sur ses ergots lorsqu’il est pris à défaut (rappelez-vous l’une de ses déclarations marmoréennes après la découverte du corps de Lyhanna : « Et qu’on ne me parle pas de moyens ! » ), une autre voix, beaucoup moins assurée celle-ci, finissait par se faufiler au milieu de ce concert de vaine bravitude. Cette petite voix surgie de lointains vaporeux était celle de la ministre de la Transition écologique (il y en aurait donc une ! ) et de plein d’autres affaires du même acabit, dont elle est la huitième à s’occuper depuis l’élection de 2017. J’ai nommé Monique Barbut.


Bien que les Rogations soient maintenant derrière nous, on pourrait poursuivre la litanie, revenir sur la Convention citoyenne pour le climat (2019-2020)) dont les travaux prometteurs sont restés lettre morte, sur le triste sort du Secrétariat général à la planification écologique (SGTE) dont la création en juillet 2022 par Elizabeth Borne avait été saluée par beaucoup (ce n’est pas si fréquent) mais dont plus personne ne sait dire aujourd’hui s’il existe encore. On pourrait aussi épiloguer sur l’engagement d’Emmanuel Macron dans un discours à l’arrache sur le Vieux-Port de Marseille entre les deux tours de la présidentielle de 2022, à faire de l’écologie la priorité de son second quinquennat ou sur la division par trois du budget alloué au Fonds vert supposé accompagner et accélérer la transition. Ou encore sur le minutieux travail de dépeçage parlementaire depuis deux ans de législations pro-climat (eau, artificialisation des sols, biodiversité, pesticides, néonicotinoïdes…). Facile, trop facile peut-être ? Sauf que…


Sauf que cette canicule de juin fait suite à un premier épisode caniculaire survenu quelques semaines plus tôt, à la fin du mois de mai, cet épisode coïncidant lui-même avec la disparition le 29 mai de la collégienne Lyhanna Rameau Bernard, 11 ans, à Fleurance (Gers) et la découverte le 4 juin de son corps bafoué et inerte dans un silo à grains à Puycasquier. Déjà visé par plusieurs plaintes pour viols sur mineures et comportement inapproprié, le principal suspect Jérôme Barella est inculpé le 1er juin. Bien sûr que tout n’est pas dans tout, bien sûr qu’une canicule et le viol et le meurtre d’une enfant de onze ans ne peuvent pas être mis dans le même sac. Il n’empêche que le développement parallèle de ces événements sans relation directe l’un avec l’autre, de ce qu’ils charrient et mobilisent de données factuelles, de témoignages et d’enquêtes, de révélations, de prises de parole, de déclarations gouvernementales à tout le moins maladroites, d’émotions, de colères, de réminiscences, finit par produire deux récits en miroir se nourrissant et s’éclairant l’un l’autre.


Pas plus que le citoyen de bonne foi ne peut comprendre le sous-équipement des hôpitaux publics ou des EHPAD ou des établissements scolaires tel que la canicule le donne à voir, il ne peut davantage comprendre comment il est possible, dans une grande et vieille démocratie, riche et organisée comme la France, que quelque soixante-dix mille plaintes pour viols et agressions sexuelles sur mineurs puissent rester en souffrance des années durant avant d’être prises en charge et jugées (quand elles le sont). Cruel au premier chef pour celles et ceux dont ces événements ont saccagé ou saccagent en profondeur l’existence. Cruel aussi pour le pouvoir politique car que nous racontent-ils, ces événements, par-delà leurs spécificités, que nous disent-ils une fois de plus, une fois encore, sinon que quelque chose ne tourne pas rond dans la manière dont nous sommes gouvernés, dans le fonctionnement au quotidien de l’État et de ses services, dans la conception très accommodante que nombre de responsables politiques se font désormais de leurs (ir) responsabilités, dans l’allocation des ressources, dans la définition des priorités ou encore le suivi et le contrôle des politiques publiques…


Nous le savons. Nous l’oublions. Nous en refaisons le constat. Il y a eu les Gilets Jaunes, le COVID, la réforme des retraites, la loi sur la fin de vie… Et chaque fois, des occasions manquées, du temps perdu, un peu plus de confiance abîmée, trop de mots vides de sens, la politique vidée de sa substance par la communication ou la statistique. Ce que l’on voit, ce que l’on sent, ce dont nous souffrons ne relèvent pas seulement de la technique ou de la méthodologie gouvernementales, mais du manque d’une parole humaine et juste, d’une empathie en acte, d’un être-là constant de la puissance publique. Un gouvernement, n’importe quel gouvernement, n’a pas d’autre obligation ni urgence que le souci des gens et de la chose commune. Depuis longtemps, le doute est là qui nourrit le meilleur et le pire de la conscience d’un pays..


Il est donc là aussi lorsque Jordan Bardella répond à la journaliste qui l’interroge sur sa présence dans le carré VIP le 7 juin du Grand Prix de Monaco de Formule 1 en compagnie d’une princesse partout présentée, sinon célébrée, comme sa compagne, alors qu’avait lieu le même jour à Fleurence une marche blanche à la mémoire de Lyhanna : « Il y a des marches blanches tous les jours ! » Avec ou sans le renfort des sondages et de la sphère bolloréenne, on a la stature qu’on se donne.


Conclure, oui mais pas avant d’avoir rappelé qu’en 2003, le philosophe Bernard Stiegler (1952-2020) publiait un beau livre, « Aimer s’aimer nous aimer, du 11 septembre au 21 avril » (Éditions Galilée), dans lequel il reprenait et développait une communication prononcée à Cerisy-la-Salle le 9 juin 2002, en ouverture du colloque « Des je et des nous. Agir ensemble dans la cité ». Depuis, sont passés par là une crise financière (2008), une pandémie, la déferlante trumpienne et ses multiples avatars, l’Ukraine, Gaza, Ormuz et leurs coups de boutoir. Autant dire que nous y sommes encore, dans ce je et ce nous inconsolablement déglingués.  


Daniel Conrod


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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 2 heures

Maud Bregeon, c'est la voix de son maître ni plus ni moins : du vide en langue de bois.

Exaspérante à souhait surtout lors des conférences de presse post conseil des ministres.



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