Danse : C’est comme ça !, l'instant et la durée, première partie.

Tatiana Gueria Nade à Château-Thierry. Photo Quentin Bertoux pour la série Résidences.
À Château-Thierry, le festival C’est comme ça ! fête ses vingt ans en faisant de la ville un espace chorégraphique à ciel ouvert. Entre les photographies de Quentin Bertoux, mémoire sensible des résidences de l’Échangeur, les créations d’aujourd’hui et l’heure du départ à la retraite de son fondateur, cette édition anniversaire interroge ce que la danse sait opposer au temps qui passe : des corps en présence, des traces qui durent et la possibilité toujours recommencée d’un monde commun.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
À Château-Thierry, bas de l’Aisne des Hauts-de-France, 15 000 habitants, ville natale de Monsieur Jean de la Fontaine, la danse n’est pas une fable.
C’est comme ça !, et pas autrement.
En témoigne, par exemple, en centre-ville, le pont qui enjambe la Marne. Y ont trouvé asile, grand format, des photographies d’étranges créatures souvent battant de l’aile : des danseurs, ou comme il convient aujourd’hui pour être inclusivement à la page, des danseureuses.

L'une des photographies de Quentin Bertoux, exposée sur le pont de l'Aspirant de Rougé, à Château-Thierry. Photo Jean-Marc Adolphe
Qu’aurait pensé Charles-Armand de Rougé d’un tel raffut ? On ne peut pas savoir. Il est mort à vingt-deux ans, voici quatre-vingt-six-ans. Mort pour la France, comme on dit, et là non plus ce n’est pas une fable. Jeune officier, il fut tué par des tirs allemands, le 10 juin 1940, alors que son bataillon tentait de freiner l’avancée des blindés nazis. Le pont porte aujourd’hui son nom, « de l’Aspirant de Rougé ». Mais la mémoire, hélas, se fait vite oublieuse. A Château-Thierry, au premier tour des dernières élections législatives, en 2024, le candidat du Rassemblement national -issu d’un parti créé par d’anciens Waffen SS – a recueilli près de 36 % des suffrages. En Hauts-de-France, Sébastien Chenu, président régional de ce même Rassemblement national, dont il est aussi le porte-parole national, ne fait pas mystère des orientations culturelles, strictement patrimoniales et « identitaires », que défend l’extrême droite. Partisan d’une privatisation partielle de l’audiovisuel public, il a aussi défendu, en octobre 2025, un amendement budgétaire qui visait à retirer au Centre nation du cinéma l’affectation de ses ressources fiscales — mesure présentée dans l’exposé comme devant conduire à la suppression pure et simple du CNC, et des aides à la création cinématographique. « Un bon film se juge au nombre d’entrées qu’il fait », avait-il alors déclaré.
Au Conseil régional des Hauts-de-France, le groupe RN a voté contre des aides régionales destinées à deux projets précis : Carte noire nommée désir, spectacle de Rébecca Chaillon, dénoncé par des médias d’extrême droite comme relevant d’un « racisme anti-blanc », et Majorettes au masculin, projet photographique consacré à des hommes posant avec uniforme et bâton de majorette. Au RN, cette offensive porte un nom, celui de la « bataille culturelle ». Le 3 juillet 2021, lors du congrès du RN à Perpignan, Sébastien Chenu invitait son parti à ne « jamais abandonner l’enjeu culturel » : « le combat que nous menons est un combat culturel avant même d’être un combat politique ». (1)
Le Rassemblement national ne parle pas encore ouvertement d’art dégénéré, comme le firent les nazis, mais ça viendra. C’est déjà en germe. Il y a là tout un passé qui ne passe pas, pour reprendre l’expression d’Éric Conan et Henry Rousso à propos du régime collaborationniste de Vichy (2). Cette crispation sur des valeurs supposément menacées par quelque grand remplacement trahit, au fond, une profonde haine du désir, pour reprendre le titre d’un ouvrage du psychanalyste et essayiste Daniel Sibony, publié en 1984, qui reste d’une saisissante actualité (3).
Alors que Mediapart vient de révéler les écrits de jeunesse de Jordan Bardella, d’un antisémitisme obsessionnel et pathologique, Le Monde rapporte qu’un parlementaire nationaliste, sous couvert d’anonymat, a ainsi minimisé les propos de Bardella : « Qui n’a jamais tracé une croix gammée avec son compas sur une table au lycée ou à la faculté ? »
Comme chantait Catherine Ringer dans C’est comme ça (sur le deuxième album des Rita Mitsouko, The No Comprendo, en 1986) : « Oh, oh, faut que j’moove / Sans fin du venin / Qui me fait mal au cœur / Quand le serpent chaloupe et console ».
C’est comme ça : la chanteuse de Rita Mitsouko est décédée quelques jours avant l’ouverture du festival éponyme à Château-Thierry, festival dont c’est la vingtième édition. Mais n’allons pas trop vite en besogne.
Nous en étions au milieu du gué, ou plutôt du pont, en compagnie de l’Aspirant de Rougé. De là, si on prend la direction de la gare, et que l’on bifurque à droite en empruntant la rue Paul Doucet —figure socialiste et syndicale majeure de Château-Thierry, mort en 1963—, on ne risque plus guère d’être chatouillé par les effluves biscuitières de l’usine LU (ex Belin) : celle-ci a fermé en 1990. Mais l’on retrouvera, muralement exposée, la suite photographique de Quentin Bertoux. Des instants de danse, mise en scène dans un cadre conçu sur mesure, qui témoignent la précieuse fidélité d’une durée. Depuis 1993, Quentin Bertoux a été invité à photographier chacune des résidences d’artistes offertes par L’Échangeur. La trace ainsi laissée raconte une histoire au long cours, consignée dans un livre (4), dont il ne faudrait pas oublier qu’elle n’est pas sortie ex nihilo de la cuisse de Jupiter. « Il ne fut pas si aisé, au tout début, de convaincre les collectivités territoriales qu’un tel projet, résolument axé sur la création contemporaine, pouvait prendre racine en territoire rural, dans un pays où le « peuplement d’âme » se contentait bien assez de la rente de situation offerte par les figures tutélaires de Jean de La Fontaine et de Paul et Camille Claudel, qui y vécurent », écrivais-je dans la préface de Résidences, en 2011. Et commentant les photographies de Quentin Bertoux, délicatement accompagnées par la plume de Bernard Noël, je poursuivais : « En excroissance du sensible, les fils se dessinent, d’images en saveurs de mots, les passages qui font que le visible, en art, ouvre de multiples chambres d’échos ».
La première édition du festival C'est comme ça !, organisée avec les moyens du bord et un crédit d’impôt, a eu lieu en 2007. Cela fait donc vingt ans que ça dure. Ce que le temps sait faire de mieux, en général, c’est de passer. Donc, le temps passe. Pour Christophe Marquis, instigateur de la première édition avec Frédérique Latu et la chorégraphe Laurence Rondoni, voilà que sonne l’heure de la retraite (5). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il laissera les lieux en bien meilleur état que ce qu’il a trouvé en arrivant. Ce n’est pas difficile, dira-t-on : au début, il n’y avait rien. Aujourd’hui, L’Échangeur, devenu entre temps Centre national de développement chorégraphique, ce n’est pas seulement un festival —et même deux : au printemps éclot Ki Danse, adressé au jeune public -, mais aussi une salle de spectacles, deux studios de répétition (baptisés des noms d’Alain Buffard et de Mié Coquempot, trop tôt disparus), et tout au long de l’année, de multiples actions sur tout le territoire, comme celles dont nous avons déjà rendu compte, avec le Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées (ICI). A Château-Thierry, la danse n’est plus « en résidence », elle est, tout simplement, en présence. Et cela ne s’est pas fait du jour au lendemain.
Galerie (diaporama) Quentin Bertoux
Trois photographies de Quentin Bertoux, issues de Résidences 2022-2026. Cécile Proust, Valérie Giuga, Marion Muzac
Dans le troisième et dernier opus de Résidences (2022-2026) qui vient de paraître, Nathalie Yokel parle très bien de cette physique du mouvement que saisit Quentin Bertoux, « celle d’une aventure perceptive qui laisse le temps du dépôt », en s’attardant « sur la fixité de ce qui d’ordinaire s’efface dans le continuum de la danse ».
« La pensée et la danse – intimement liées- », poursuit Nathalie Yokel, « sont à retrouver aux sources mêmes du terme latin, quand pensare consistait en une façon de "peser" différents éléments dans l’équilibre d’un poids, donnant pendere, "être suspendu" ». Dans cette suspension, l’intention et la qualité d’un geste sont éminemment politiques. « Jeter l’éponge ou lancer l’alerte ne renvoient pas aux mêmes qualités de mouvement, ou aux mêmes états de corps… et d’esprit », écrit sobrement Nathalie Yokel. Voilà bien « toute la possibilité de la danse » (…) « soit les mille et une façons de pe(n)ser notre rapport au monde ». Quelle meilleure réponse apporter aux fantasmes identitaires qu’attisent aujourd’hui certains mouvements réactionnaires, pour ne pas dire d’extrême droite…
Encore faut-il que la possibilité d’un corps (ou d’une danse) puisse s’inscrire dans une possibilité de monde, quand certains voudraient en réduire l’horizon au seuil-frontière de son quant-à-soi. Nathalie Yokel souligne « l’imperceptible réseau symbolique qui constitue a dentelle relationnelle indispensable à l’émergence de ces corps et de ces danses ». Ce à quoi s’emploie précisément L’Échangeur et son festival C’est comme ça !

Pascale Murtin et François Hiffler (Grand Magasin) dans Que peut un corps, le 19 septembre 2026 au festival C'est comme ça.
Photo Adrien Vallée / L’Échangeur
Parfois cela menace ruine. Mais ce n'est pas nouveau. « Qui songerait qu’un beau costume associé à un riche décor et à des objets insolites ne sert qu’à rendre invisible un monde en ruine ? », écrivait déjà Bernard Noël en 2011 en accompagnement d’une photo de Quentin Bertoux de Françios Hiffler et Pascale Murtin, les duettistes de Grand Magasin. Les « riches décors » n’ont jamais été vraiment l’apanage de Grand Magasin. Dans la lignée de l’américain Stuart Sherman, les spectacles de cette inclassable compagnie, fondée en 1982, ont souvent été composés avec trois rien. En pensant au Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, on pourrait dire qu’il y a quelque chose de jankélévitchien dans une démarche scénique que l’on pourrait aussi rapprocher du meilleur de l’arte povera.
Grand Magasin avait fait, voilà vingt ans, l’ouverture du festival C’est comme ça ! Ce fut un sacré plaisir de les y retrouver cette année, égaux à eux-mêmes, avec la création de Que peut un corps, intrigue farfelue autour d’une maison hantée et de sa salle de bal. Les histoires de fantômes finissant mal, en général, aurait pu chanter Catherine Ringer. Là, on n’en dit pas plus : on donne rendez-vous pour la reprise du spectacle à la Ménagerie de Verre, à Paris, les 12 et 13 novembre prochains.
Le festival castelthéodoricien —du nom des habitants de Château-Thierry— n’est pas encore terminé qu’il regorge déjà de pépites : le Royaume des objets oubliés de l’artiste burkinabé Sahab Koanda, une exposition-hommageau chorégraphe Régis Hivier, une lecture-performance de Daniel Larrieu, un époustouflant solo de Jean-Romuald Fessin chorégraphié par Mickaël Phelippeau, la magnifique création de Tatiana Gueria Nade, Na Djoro, vue hier soir, etc. D’une certaine manière, tous ces spectacles —ou expositions— parlent de la même chose, qui n’est pas une chose : comment l’instant et la durée s’entrelacent, respirent ensemble, se chamaillent parfois, mais parviennent encore et toujours à composer du vivant, en relation.
Merci d’attendre mardi prochain pour le second volet de ce reportage. Pour tout de suite, une seule pépite, volée en fin d’après-midi, le 24 septembre dernier dans la cour de l’espace d’activités U1 à Château-Thierry : le finale des Sisyphe, une performance de Julie Nioche, qui a entraîné une vingtaine d’adolescent·es collégien·nes en classe à horaires aménagés arts plastiques du Collège Jean Racine de Château-Thierry. Un élan collectif, un seul mouvement de résistance —ou plutôt d’endurance— sur les notes rock de The End des Doors. Tenir la durée, un apprentissage, à l’ère des produits et des êtres jetables. Et sans chichis : parfois les moments les plus simples sont aussi les plus beaux.
Jean-Marc Adolphe
Festival C'est comme ça !, à Château-Thierry, jusqu'au 10 octobre 2026. www.echangeur.org
Quentin Berrtoux, Jeanne Brouaye, Résidences 2022-2026, édition L’Échangeur Centre de Développement Chorégraphique National Hauts-de-France, 20 €
NOTES
(1). En 1997, pour le premier numéro en kiosques de la revue Mouvement, j’avais réalisé un entretien avec Bruno Mégret, qui était alors « l’idéologue » du Front national. Il disait déjà, à cette époque : « J’adhère à cette analyse de Gramsci, selon laquelle la victoire culturelle précède la victoire politique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous sommes opposés à cette confiscation des crédits publics par une espèce de culture officielle. (…) La société française n’aime pas l’art contemporain, parce qu’il lui impose une vision d’elle-même qui n’est pas celle qu’elle souhaite. »
(2). Éric Conan et Henry Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994
(3). Daniel Sibony, La Haine du désir, Paris, Christian Bourgois, 1984 ; réédition revue avec nouvelle préface, 1994 ; édition de poche, 2008. Chez Daniel Sibony, la haine du désir désigne moins la haine d’un objet particulier qu’un mécanisme de rejet du désir — le sien ou celui de l’autre — lorsque celui-ci inquiète l’identité, le rapport à l’origine, la différence sexuelle, la transmission ou l’appartenance. L’ouvrage aborde notamment les blocages, la compulsion, la culpabilité, la pensée obsessionnelle et, dans leur extension collective, les violences qu’il interprète comme des formes de « haine identitaire ».
(4). Hélène Caubel, L’échangeur de Fère-en-Tardenois. Un lieu simple, éditions L’Entretemps, collection État des lieux, 2012.
(5). Le conseil d’administration de l’Echangeur s’est réuni le 22 septembre pour désigner le ou la successeur.e de Christophe Marquis. La désignation attend à présent l’approbation de la ministre de la Culture pour être rendue publique.




L'Art dit "dégénéré" triomphera des dégénérés eux-mêmes.
Dramatiquement -et heureusement pour nous-, ces derniers ont trois neurones dont deux inutiles.
Stan Getz - Kenny Barron " The End Of A Love Affair " (album " People Time " , 1991)
" https://www.youtube.com/watch?v=yVXwogXHynM&list=RDyVXwogXHynM&start_radio=1 "