Que peut un corps ? (danse et inclusion)
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Les interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées,
sur la scène de la Biscuiterie, dans le cadre du festival C'est comme ça !, à Château-Thierry, le 17 septembre 2026. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur
« Que peut un corps ? » À Château-Thierry, les danseur·euses de Singul’art répondent sans discours au vieux défi spinoziste. Leur présence à l’ouverture du festival C’est comme ça ! déplace le regard sur le handicap : non plus un manque à compenser, mais une expérience singulière de la scène, du collectif et de la création.
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Que peut un corps ? La question n’est pas nouvelle. Elle traverse la philosophie, au moins depuis Baruch Spinoza (1632-1677). Dans le scolie de la proposition 2 de la troisième partie de l’Éthique, il écrit : « Personne, jusqu’à présent, n’a déterminé ce que peut le corps. » Spinoza ne demande pas ce qu’un corps devrait faire au regard d’une norme morale, médicale ou sociale. Il interroge plutôt ses puissances : ce dont il est capable, dans sa constitution singulière comme dans les relations qu’il noue avec d’autres corps.
Gilles Deleuze a fait de cette formule spinoziste l’un de ses grands opérateurs philosophiques. Dans sa lecture, on ne sait jamais à l’avance ce dont un corps est capable : il se définit moins par une forme stable ou par ses organes que par des rapports de mouvement et de repos, de vitesses et de lenteurs, ainsi que par sa capacité d’affecter et d’être affecté. Dans ce sillage, on pourrait ajouter Merleau-Ponty, qui pense le corps comme notre manière d’habiter et de comprendre le monde, de nous orienter, de percevoir et d’entrer en relation — dans Phénoménologie de la perception. Ou Judith Butler, dont les travaux sur la précarité et la vulnérabilité rappellent qu’aucun corps n’est pleinement autosuffisant : tous dépendent d’infrastructures, de soins, de droits, de soutiens et de la reconnaissance d’autrui. Dans Rassemblement. Pluralité, performativité et politique (2016), cette interdépendance s’éclaire à partir des conditions très concrètes qui rendent possible — ou empêchent — l’apparition des corps dans l’espace public.
Jean-Luc Nancy peut également être convoqué. Dans Corpus (1992), ouvrage qui inspira la pièce homonyme créée par Catherine Diverrès en 1999, le philosophe envisage le corps non comme une entité close, mais dans son exposition aux autres : proximité, contact, séparation, partage d’un monde. Sa pensée de la danse insiste sur le jeu entre un corps singulier et des corps pluriels. L’enjeu n’est alors plus seulement de savoir « ce que peut tel corps », mais ce que des corps peuvent ensemble. Non pas en effaçant leurs différences dans une unité harmonieuse, mais en composant une pluralité de rythmes, d’élans, de distances et d’appuis.
« Un récit est toujours une histoire de fantômes »
Que peut un corps ? La réponse, peut-être, viendra ce samedi 19 septembre. C’est en tout cas le titre d’une nouvelle création de Pascale Murtin et François Hiffler, les deux membres de Grand Magasin, présentée pour les vingt ans du festival C’est comme ça !, à Château-Thierry. Encore faudrait-il qu’il y ait une réponse : rien n’est moins sûr, prévient Pascale Murtin. Le spectacle prendra la forme d’une enquête sur un dancing hanté dans la banlieue de Manchester, en 1948. La Society for Psychical Research de Londres examine alors le cas d’une salle de bal dont le plancher continue de craquer après le départ des danseur·euses. Parmi les hypothèses consignées pour élucider le mystère figure celle-ci : « Un récit est toujours une histoire de fantômes puisqu’il évoque des choses et des personnes absentes. » Cette hypothèse fait revenir une formule d’Hervé Guibert, dans un texte consacré à Jean-Claude Gallotta : « Le chorégraphe est ce grand fada sacré que la société semble payer pour racheter la mort de ses gestes. »

Les interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, sur la scène de la Biscuiterie,
dans le cadre du festival C'est comme ça !, à Château-Thierry, le 17 septembre 2026. Photo Jean-Marc Adolphe / les humanités.
Que peut un corps ? A chacun sa réponse. Les interprètes du collectif Singul'art, groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, ont offert la leur, collectivement, sur la scène de la Biscuiterie, en ouverture du festival C'est comme ça !, le 17 septembre 2026. Les interprètes de Singul’art ne viennent pas du circuit professionnel de la danse. Adultes accompagnés par le Centre d’Activités de Jour de l’Apei des 2 Vallées, ils et elles ne sont pas pour autant relégué·e·s à la place de bénéficiaires d’une action culturelle : sur le plateau, ils et elles sont les auteurs et autrices d’une présence, de gestes et d’une relation au public.
Le spectacle, fait de courtes séquences chorégraphiques, donne à voir l’une des faces — la plus immédiatement perceptible — d’un travail beaucoup plus vaste. Ce travail ne saurait se résumer à la capacité de la danse à produire des « stimulations », selon une rhétorique médico-sociale qui ferait de l’art un instrument de réparation. Il engage plutôt une question d’inclusion : dans quelles conditions peut-on pratiquer, regarder et faire de la danse ; qui peut prendre place sur une scène ; qui est reconnu comme sujet de culture, plutôt que comme public ou comme usager ?
L’Échangeur–Centre de développement chorégraphique national, à l’origine du festival C’est comme ça !, et l’Apei des 2 Vallées poursuivent une coopération au long cours, depuis quinze ans. Ateliers, sorties aux spectacles et pratiques artistiques y sont conçus pour que chacun·e puisse « être sujet de la culture », selon les termes de L’Échangeur (1). Après une aventure menée entre 2021 et 2024 avec Agathe Pfauwadel, puis un parcours avec Clément Aubert de 2024 à 2026, un nouveau cycle d’ateliers est conduit en 2026-2027 par la chorégraphe Sandra Abouav.
Dans l’entretien filmé qui suit, Céline Mercenach, responsable du pôle Relations avec les populations à L’Échangeur, et Émilie Goetzmann, cheffe de service à l’Apei des 2 Vallées, reviennent sur la construction de ce partenariat, les conditions concrètes de la pratique artistique et ce qui se joue, pour les participant·es comme pour les équipes, lorsqu’un groupe tel que Singul’art entre en scène.
L’une des séquences du spectacle proposé en ouverture du festival C’est comme ça ! est composée sur « Je t’accuse » de Suzane, publiée sur YouTube le 24 avril 2025. La chanteuse y révèle avoir subi des violences sexuelles — elle a ensuite précisé qu’il s’agissait d’un viol commis dans un cadre professionnel — et transforme ce témoignage personnel en accusation politique contre l’impunité, le silence et les défaillances de la justice face aux violences sexistes et sexuelles. Le « tu » de la chanson ne vise pas seulement un agresseur. Il s’adresse aussi à une justice et, plus largement, à une société que Suzane considère insuffisamment protectrices des victimes. Le texte met notamment en cause les affaires classées sans suite, l’invisibilisation administrative des vies brisées et le sentiment que les victimes doivent elles-mêmes supporter l’essentiel du combat pour être entendues. Suzane a décrit l’écriture du titre comme une volonté de « briser [son] silence ». Son récit individuel est d’emblée mis en relation avec d’autres femmes, nommées ou anonymes, et avec celles qui n’ont pas pu ou pas voulu parler : la chanson construit ainsi un « je » qui devient rapidement un nous.
Lorsque la voix de Suzane résonne dans la salle de la Biscuiterie, il ne s’agit pas d’un simple habillage musical. Il ne s’agit pas davantage de faire de la chanson une allégorie vague de l’inclusion, au risque d’effacer ce qu’elle nomme : les violences sexuelles, le trauma et la difficulté à obtenir justice. Mais, sans quitter ce sens premier, sa colère peut entrer en résonance avec une autre question : celle des personnes auxquelles les institutions sociales, culturelles ou artistiques accordent rarement la pleine autorité de parler, de créer et de décider pour elles-mêmes.
Danser, ici, ce n’est pas démontrer que l’on est capable « malgré » le handicap. C’est faire apparaître des corps singuliers, des rythmes, des désirs et des manières d’être ensemble qui ne demandent pas l’autorisation d’exister. La scène ne devient pas inclusive parce qu’elle accueille des différences : elle le devient lorsqu’elle accepte d’être transformée par elles.
C’est là que se dessine une ligne de partage. Il y a une inclusion d’affichage : on invite des personnes habituellement tenues à l’écart des lieux culturels, sans modifier pour autant les normes de sélection, de jugement et de représentation qui règlent l’accès à la scène. Leur présence est alors célébrée, parfois photographiée, mais elle demeure exceptionnelle ; elle ne dérange ni la distribution des rôles ni le partage de l’autorité artistique.
Et il y a une inclusion qui transforme effectivement les rapports. Les personnes concernées ne sont plus seulement les destinataires d’une programmation ou les figurantes d’un récit institutionnel : elles participent à une proposition, prennent place dans un processus de création, façonnent des relations nouvelles entre amateur·rices et professionnel·les, accompagnant·es et artistes, institutions et spectateur·rices. L’enjeu n’est pas de déclarer que chacun·e a accès à la culture, mais de vérifier qui peut en devenir sujet, qui peut y être vu, écouté et reconnu.
Le partenariat engagé depuis quinze ans entre L’Échangeur et l’Apei des 2 Vallées relève de cette seconde perspective. Il ne se limite pas à une soirée d’ouverture ni à une image de communication : il associe, dans la durée, sorties aux spectacles, ateliers, rencontres avec des chorégraphes, apprentissages très concrets de l’autonomie et restitutions publiques. L’apparition de Singul’art au festival est moins l’illustration d’une politique inclusive que l’un des moments visibles d’une relation patiemment construite.

Christophe Marquis, directeur de L’Échangeur et du festival C'est Comme ça !, entouré des interprètes du collectif Singul'art,
groupe danse du Centre d'Activité de Jour de l'Apei des 2 vallées, sur la scène de la Biscuiterie,
à Château-Thierry, le 17 septembre 2026. Photo Adrien Vallée / L’Échangeur
Cette question ne concerne pas seulement l’accès aux salles ou la participation à un atelier. Elle pose aussi celle de la place que les personnes en situation de handicap peuvent occuper dans la fabrication même de la culture : non plus seulement comme spectateur·rices, invité·es ou pratiquant·es amateur·rices, mais comme artistes, technicien·nes, auteur·rices, interprètes et salarié·es.
Publié le 9 septembre, le rapport « Améliorer l’accès des personnes en situation de handicap à l’emploi culturel » donne à cette interrogation une dimension nationale. La mission avait été confiée par le ministère de la Culture à Laetitia Bernard, journaliste à Radio France, aveugle de naissance. Son constat est sans appel : les personnes en situation de handicap restent très minoritaires dans les métiers culturels. Elles représentent environ 5,5% des effectifs du ministère de la Culture et de ses opérateurs, moins de 3% des salarié·es des entreprises culturelles privées de vingt personnes ou plus, et seulement 1 à 1,5% des intermittent·es du spectacle.
Le rapport identifie des obstacles tout au long du parcours : accès insuffisant aux formations, difficultés de recrutement, inadaptation des transports et des bâtiments, poids des démarches administratives, manque d’accompagnement dans l’emploi, mais aussi contraintes spécifiques au spectacle vivant — à commencer par le régime de l’intermittence et la pénibilité de certains métiers techniques. À ces empêchements matériels s’ajoutent les représentations : « Trop de portes sont encore fermées », constate Laetitia Bernard, moins par impossibilité réelle que par peur et manque de formation des professionnel·les.
Parmi les dix-sept recommandations formulées, l’une résonne particulièrement avec le travail engagé entre L’Échangeur et l’Apei des 2 Vallées : garantir à toutes les personnes en situation de handicap la possibilité d’une pratique artistique amateur. Cette pratique n’est pas seulement un loisir ou un supplément d’âme. Elle peut permettre l’expression, la découverte d’un désir artistique, l’acquisition de repères et, parfois, l’émergence d’une vocation. Dans l’enquête menée pour le rapport, 85% des étudiant·es en situation de handicap interrogé·es déclarent avoir pratiqué une activité artistique avant l’enseignement supérieur ; pour 91% d’entre eux et elles, cette expérience a compté dans le choix d’une formation.
S’il faut saluer la publication de ce rapport — signe d’une prise de conscience aussi tardive que nécessaire —, il convient aussi d’en pointer les angles morts. Dans l’habituelle langue de bois ministérielle, le document reste très général. Il accumule constats, pourcentages et recommandations, mais s’appuie peu sur des expériences précises, identifiables, dont on pourrait observer les conditions, les succès, les difficultés et les limites.
Surtout, son titre même est révélateur : il est question d’« emploi culturel », jamais d’« emploi artistique ». Or ce glissement n’est pas anodin. Il peut conduire à penser d’abord les personnes en situation de handicap comme destinataires de pratiques amateurs, de médiations ou de dispositifs d’accompagnement, plutôt que comme créateur·rices, interprètes, auteur·rices et professionnel·les susceptibles d’occuper pleinement les scènes, les plateaux, les équipes artistiques et les lieux de décision.
On s’étonnera dès lors que le rapport ne mentionne pas des expériences pionnières, et durablement éprouvées, telles que la compagnie de l’Oiseau-Mouche à Roubaix ou l’atelier Catalyse à Morlaix. L’Oiseau-Mouche, né en 1978, s’est professionnalisé dès 1981 sous la forme du premier centre d’aide par le travail artistique en France ; il réunit aujourd’hui vingt-trois comédien·nes professionnel·les permanent·es en situation de handicap mental et psychique. Catalyse, créé en 1984 par Madeleine Louarn, est passé du statut d’atelier amateur à une activité artistique professionnelle et pérenne à partir de 1994. Ces deux histoires ne constituent pas des « bonnes pratiques » aisément reproductibles ; elles démontrent néanmoins que le professionnalisme artistique de personnes en situation de handicap ne relève ni de l’exception charitable ni d’une hypothèse abstraite.
Le Centre de développement chorégraphique national L’Échangeur n’apparaît pas davantage dans le rapport, alors que plusieurs de ses actions pourraient nourrir une réflexion plus concrète sur les passages possibles entre pratique, accompagnement et scène professionnelle. En 2024, AC/DC, créé par Aëla Labbé et Agathe Pfauwadel, réunissait Jules Lebel, jeune danseur rencontré à l’IME de l’Apei des 2 Vallées, et Stéphane Imbert, artiste chorégraphique de longue date. Leur duo n’exhibait pas une différence à intégrer : il mettait en jeu une question plus ouverte, celle de ce que signifie « faire à deux », entre mouvements contrastés, écoute réciproque et prise de soin.

Alice Davazoglou. Photo DR
Cette année, le festival C’est comme ça ! propose le 24septembre Jean-Romuald, un garçon de son âge, solo de Mickaël Phelippeau avec Jean-Romuald Fessin. Né de la rencontre entre le chorégraphe et le jeune Axonais, le spectacle ne construit pas un portrait clinique ou édifiant : Jean-Romuald y apparaît à travers une playlist qui convoque ses passions, ses rêves et son histoire. Sa présence est celle d’un interprète qui se raconte, avec « grâce et douceur », selon les mots de la présentation de L’Échangeur.
Le parcours d’Alice Davazoglou rend ce déplacement plus manifeste encore. Depuis plusieurs années, L’Échangeur accompagne son travail ; l’artiste, autrice de Je suis Alice Davazoglou, je suis trisomique normale mais ordinaire, passe désormais du côté de la chorégraphie. Avec Danser ensemble, sa première pièce en tant que chorégraphe, elle réunit dix artistes chorégraphiques qu’elle a elle-même choisis et auxquels elle a transmis une « courte danse », à partir de portraits dessinés de ses ami·es. Les interprètes composent ensuite, en binômes, sous sa direction artistique. Elle n’est donc pas l’objet, ni même le prétexte, d’une création inclusive : elle en est la chorégraphe, elle en détermine la matière initiale et l’univers commun. Danser ensemble est présenté le 6 octobre au Mail, à Soissons, et le 8 octobre à La Faïencerie, à Creil.
Jean-Marc Adolphe
Festival C'est comme ça !, jusqu'au 10 octobre 2026, à Château-Thierry. www.echangeur.org
(1). En marge de ce partenariat, un café inclusif, porté par l’Apei des 2 Vallées, permet à toutes et tous de se retrouver, d'échanger et de partager des moments de vie, de culture et de lien social. Implanté à la Biscuiterie, ce lieu convivial est ouvert pendant toute la durée du festival C’est comme ça !







Jimi Hendrix dansait dans sa tête.
La photo sur site Les Humanités, le représente au festival de l'île de Wight, 1970, trois semaines avant sa mort.
Ce concert de l'île de Wight, se passe mal. Il le montre las, fatigué et en difficulté.
Et des problèmes techniques.
Hendrix cherche, à travers ses improvisations, un nouveau souffle.
Il déclare lui-même au public : "...Si on doit y passer la nuit, on y passera la nuit ..."
Issu d'un meilleur concert, à Woodstock 1969, " Voodoo Chile "
" https://www.youtube.com/watch?v=rTR8anEdshI&list=RDrTR8anEdshI&start_radio=1 "
Je préfère ce cliché de J.Hendrix au sommet de son Art à Woodstock :