De danse ou de neurones ?, par Thierry Giannarelli

La salle de danse de L'Imparfait, à Cabasse, dans le Var.
Chorégraphe et pédagogue du mouvement installé à Cabasse, dans le Var, Thierry Giannarelli s'inquiète de voir la danse réduite à une anatomie pilotée par un cerveau-ordinateur. Convoquant René Thom, Edgar Morin, Jean-Jacques Kupiec, Giuseppe Longo ou Claire Petitmengin, il plaide pour une science qui explique plutôt qu'elle ne calcule, et renverse la proposition dominante : ce ne sont pas les neurones qui produisent la danse, mais la danse qui active les neurones.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Bonjour les humanités, j'écris depuis ma salle de danse à Cabasse dans le Var, que j'arpente en posant quelques mots d'une humeur que j'aimerais dansante, c'est-à-dire se défaisant de ces évidences lourdes à porter autant qu'inutiles.
Au XXe siècle, écologie, neurosciences, climat, économie, linguistique nous mirent au défi de comprendre là où la pensée mécaniste ne peut que s'égarer.
Edgar Morin et bien d'autres chercheront comment ne pas se perdre dans la complexité.
René Thom y répondit avec la théorie des catastrophes. Dans son livre Prédire n'est pas expliquer, il prévenait de l'accumulation de savoirs insignifiants venant d'un mode de pensée implicite et non questionné, et pour la science un mode de pensée forcément réductionniste dans lequel prédire le résultat est illusion d'expliquer. Il promouvait une science qui fait sens, faisant pendant à Alexandre Grothendieck qui, à la même époque, dénonçait les mécanismes du pouvoir en science et faisait le choix du savoir utile au quotidien.
Mais la cybernétique, la computation, les neurones traitant de l'information, le code génétique, l'algorithme, le hardware et le software emportèrent tout cela. Qu'importe d'expliquer, il suffira de faire comme si, il suffira de modéliser ... je calcule, je compile et voilà l'IA comme futur. Et voilà le vivant affublé de capteurs sensoriels, de réseaux de neurones, d'un cerveau avec une horloge interne et des aires corticales pour les émotions, la parole ou la mémoire et autres fonctionnalités rêvées par la robotique. Et voilà la danse affublée d'une anatomo-physiologie qui serait la réalité à comprendre pour en être diplômé.
Et comme toujours à bas bruit, comme les petites idées qui font lucioles, la science, celle qui souhaite expliquer, celle qui aime enrichir les intelligences naturelles, continue de questionner. Par exemple, Jean-Jacques Kupiec, dans Et si le vivant était anarchique, retrouve les morphogenèses de René Thom pour nous faire oublier le code génétique. La réussite technique des manipulations génétiques reste une réussite technique et ne vaut en aucun cas validation de l'idée de programme dans le vivant. Mais aussi, Giuseppe Longo dans Le cauchemar de Prométhée, il retrace l'histoire des mathématiques pour mieux nous faire saisir comment nos évidences sont construites et nos sociétés construites par ces mêmes évidences. Ou encore, Claire Petitmengin qui suggère une microphénoménologie, et qui à la suite de Francisco Varela, défend dans L'expérience intuitive, la nécessité d'inclure l'expérience vécue et finement explicitée, comme partie prenante de la démarche scientifique.
Nos façons de faire le savoir et de faire société sont d'un seul mouvement, comme sera d'un seul mouvement de déconstruire les évidences du sujet objectivant au XXIe siècle, et d'ouvrir des alternatives à nos façons de faire société.
Chorégraphe et pédagogue du mouvement, j'aime relire René Thom, même en comprenant peu les mathématiques. Pour lui, expliquer c'est trouver le mot qui parle et qui fait sens. Un savoir est un mot qui est pratiquable, qui est jouable, qui est dansable. Qui peut pratiquer l'activation de son réseau neuronal de la présence? Qui peut activer la libération de ses molécules de la vitalité? Bien sûr, chorégraphe, je cherche les mots qui donnent le geste, et non pas la mécanique du geste.
Prenant le temps du vécu et de ses subtilités, la danse retrouve tous les petits gestes se faisant mais se laissant oublier; de subtils gestes qui donnent à voir des imaginaires, des invisibles, de subtils gestes où se jouent nos sentiments de temps ou d'espace. Ainsi la danse peut faire l'hypothèse: je suis des actes se faisant et rien d'autre. Nous ne croirons plus à une danse ou à une biologie qui serait une anatomie à faire fonctionner sous le contrôle d'un cerveau faisant réseau de neurones traitant d'information.
C'est bien la théorie des catastrophes qui peut permettre d'appréhender les subtiles compositions d'actes de chacun de nos instants. La géométrie plutôt que l'arithmétique pour nous rappeler que l'idée d'un cerveau qui calcule, qui contrôle est bien d'une idéologie et pas d'un savoir. De cette phrase de René Thom « On pourrait bien un jour se rendre compte que ce ne sont pas les molécules qui font la vie, mais la vie qui façonne les molécules... » le chorégraphe fera « On pourrait bien un jour se rendre compte que ce ne sont pas les activités neuronales qui produisent la danse, mais la danse qui active les neurones ». Bien sûr notre évidence, notre structure de pensée, nous chuchote : mais au fond ce sont quand même des substances, des atomes qui me font danser ! Alors le chorégraphe insiste pour vous faire entendre cette phrase au premier degré. Ce n'est pas un peu comme si c'était vrai, ce n'est pas une phrase pour être sympathique et créatif. Sinon encore relire à haute voix la phrase à entendre au premier degré, c'est la danse qui active les neurones.
Il s'agit avec René Thom, avec les chercheurs que j'ai cités, d'imaginer une science qui commence par décrire les actes de la danse plutôt que la mécanique des corps. Me voilà chorégraphe espérant que René Thom suscite une biologie qui convienne à la danse, invitant à une civilisation dansante plutôt que neuronale, et prenant liberté avec l'ambiance calculatrice, réductionniste et computationnelle. Il s'agit de se donner la liberté de faire société hors de l'idéologie d'un cerveau pilotant un organisme.
Pour défaire l'humeur civilisationnelle des calculs stratégiques et des computations, on pourrait se perdre dans le site internet des Écho-Émues (https://echo-emues.org/incertain-coherent/) contant l'incertain-Cohérent. On pourra aussi relire les petits livres de Jean-François Billeter Une révolution de la pensée ou Le propre du sujet. J'aime et conçois la danse comme une volte unique et radicale plutôt que des révoltes s'épuisant en tournoiement. Avec Jean-François Billeter en cet été brûlant ne pourrions-nous laisser s'évaporer nos idées de corps et de cerveau? C'est étonnant comment parfois quelques pages d'un livre ou quelques gestes suffisent pour nous ouvrir à d'autres façons de voir et d'agir.
Thierry Giannarelli
Références :
René Thom / Prédire n'est pas expliquer / Flammarion 1999
Jean-Jacques Kupiec / Et si le vivant était anarchique / Les Liens qui Libèrent 2019
Giuseppe Longo / Le cauchemar de Prométhée / Presse Universitaire de France 2023
Claire Petitmengin / L'expérience intuitive / L'Harmattan 2001
René Thom, ouvrage collectif / Les Morphogenèses / Maloine 1980 / page 79
Jean-François Billeter / Une révolution de la pensée / Allia 2023
Jean-François Billeter / Le propre du sujet / Allia 2021



Tout le monde danse-t-il dans sa tête ?
Jimi Hendrix dansait dans sa tête "Little Wing" (Album "Axis Bold As Love", 1967)
" https://www.youtube.com/watch?v=cVZbaDxKGaA&list=RDcVZbaDxKGaA&start_radio=1 "
Francis Bacon "A Dance With Enigma"