De l’humiliation, du centre, et de la périphérie

Rue, de Volmir Cordeiro dans le Chai d'Ars Fabrik. Photo Bernard Bonicelli
Longtemps critique de danse – notamment pour la revue Mouvement – , Gérard Mayen, retraité, s’est presque entièrement retiré du champ chorégraphique. Aujourd’hui, il revient l’arpenter, comme sur la pointe des pieds ; en sonder la trace vivante, plutôt sur le mode de la chronique.
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Je n’étais pas à Strasbourg ce 1er octobre 2026.
Je n’y étais pas invité.
Le 1er octobre 2026 avait lieu à Strasbourg la création de la dernière pièce de Mathilde Monnier : Le mur. Cela sur une commande du Ballet de l’Opéra du Rhin, dans le cadre prestigieux du festival Musica. Je m’y trouvais en pointillés, tout de même : en effet, ce soir là, comme les suivants, les spectateurs alsaciens se sont vus gratifier d’un texte d’accompagnement, signé Gérard Mayen. Moi-même.
Quand le Ballet du Rhin s’est demandé à qui confier la rédaction d’un tel texte, il a pensé : Gérard Mayen. Journaliste montpelliérain durant toute la longue époque de direction du Centre chorégraphique national languedocien par Mathilde Monnier, je connais particulièrement bien l’œuvre de cette dernière. J’ai d’ailleurs consacré un ouvrage entier à l’une de ses pièces (Déroutes). Bref : Gérard Mayen le bon choix (semble-t-il).
Mais au soir venant de la première de Le mur, le directeur du Ballet du Rhin me fit savoir qu’il n’était pas question de prendre en charge mon déplacement pour que j’y assiste (mon hébergement chez l’habitant étant assuré par ailleurs). A vouloir venir, j’aurais dû y claquer, de ma poche, la totalité de la somme perçue en rétribution de mon texte.
C’est ainsi : une institution a besoin que des critiques s’escriment à observer et analyser le travail artistique. Au besoin, elle fait directement appel à un critique compétent. Mais elle ne fera pas un minuscule (à son échelle) effort budgétaire pour contribuer à la maigre économie de cette activité critique. Les mufles. J’ai vécu là un rare moment d’humiliation. De rejet tout à la périphérie.
*
C’est toujours avec beaucoup de défiance qu’il faut donc aborder l’institution, sa centralité. Et c’est avec une démarche en crabe, que je me rendais, toujours ce 1er octobre 2026, à une conférence de presse de l’Agora de la danse à Montpellier. Cette structure coiffe, dorénavant, aussi bien le Centre chorégraphique national languedocien que le Festival Montpellier danse. Objet de la rencontre : la présentation d’une nouvelle formation, baptisée Boost.
Même si ce nom de boisson énergétique est assez inquiétant, il faut avouer que le projet Boost apparaît bien pertinent. Les étudiant.es de Boost vont recevoir une formation de neuf cents heures, sur une année, soldée en unités de valeur universitaires. Qui sont ces étudiant.es ? Là réside tout l’intérêt : ce sont des danseur.euses ayant déjà atteint un niveau d’excellence dans leur art. Cela alors même qu’ielles sont autodidactes ; du moins exempt.es de formation académique.
Si bien que Boost entend leur apporter les clés d’un savoir-être, le maniement des codes, l’ouverture au monde, la capacité à formuler et défendre leurs projets, la compréhension des rouages du milieu, pour leur ouvrir les portes d’une plus grande reconnaissance. L’université y a son mot à dire, et c’est plutôt rassurant, loin du mythe des corps seulement voués à l’exténuation claquemurée dans un studio de danse. De même, un segment sera partagé avec ex.e.r.ce, autre formation abritée à l’Agora de la danse, mais axée, elle, sur la recherche, dans les esthétiques les plus "pointues".

Promotion 2026-2027 de la formation "Boost". Photo Denise Olivier
La liste des vingt-cinq formateur.ices invité.es par Boost convainc par sa diversité et son niveau, allant des inévitables Emanuel Gat ou Hofesh Schechter, à Ashley Chen, Katerina Andreou ou Eszter Salamon, en passant par Chantal Loïal, Jan Gallois ou Laurent Pichaud. Parmi tant d’autres. Le tout connecté à l’intense activité de production, d’accueils studio, de répétition et de programmation qu’abrite l’Agora.
Après seulement quelques jours d’activité de Boost, on a pu écouter Bamidele Oluwasegun Micheal, 24 ans, Nigerian sous statut de réfugié, à deux doigts de pouvoir bien s’exprimer en français, disant son espoir « d’ouverture d’esprit, pas qu’en danse, grandir comme n’importe lequel de nous, puiser des connaissances depuis la diversité ».
On ne va quand même pas renoncer à tout esprit critique. Dès lors formuler deux remarques : éviter que Boost rejoue le modèle de l’institution de la danse contemporaine lorsque, voici trente ans, celle-ci entreprit de prélever une élite de hip-hoppeurs à la périphérie, pour les assimiler dans la centralité d’un ordre chorégraphique dominant, celui-ci strictement inchangé. A la clé : un bilan des artistique et sociologique des plus décevants.
A cet égard, il reste à déplorer que la conférence de presse du 1er octobre se soit poursuivie par une présentation de saison menée tambour battant, où les teasers tiennent lieu de discours artistique, quand leur contenu, para-commercial, semble voué à convaincre que la danse se résume au fait de bouger le plus possible, le plus vite possible, pour le plus d’impact spectaculaire possible. Espérons que la formation Boost introduise ses onze bénéficiaires à une conception plus diverse des choses.
*

Portrait de Maurice Berthon. Photo Alain Scherer
C’est à l’extrême périphérie de mon champ de vision qu’est apparu, une semaine plus tard, le geste inouï de Maurice Berthon. Très bientôt septuagénaire, appuyé sur sa béquille, c’est plutôt dans les manifestations de rue qu’on croise ce Montpelliérain ; mais aussi dans des rendus de travaux chorégraphiques amateurs. Or, Maurice Berthon vient de décider de jeter son corps dans la bataille. Il nous chuchote qu’il va montrer son premier solo en nom propre. Et qu’il s’agira d’« une pièce anti-fasciste ». Diantre.
Forcément, on se rend donc à Nîmes, où c’est le local des cheminots cégétistes qui accueille la représentation. Improbable décor mixant la grande mémoire ouvrière et la vénération de la corrida. Maurice Berthon n’avance que de quelques pas, sur un méchant carrelage. Et vite on comprend que le solo Du corps et des coups veut représenter le corps soumis à la torture. Le parti est casse-gueule : la littéralité de l’intention ne soumet-elle pas le geste artistique au risque de rester toujours très en-deça d’une réalité beaucoup plus forte ?
Or Berthon s’engage dans une épure tendue, de tremblements et convulsions au plus proche de lui-même, sorte d’immense cri du corps entendu sans tapage, s’entêtant très longuement, en transe du sens. Au final de ce grand moment haletant, une humble vibration des seuls doigts commente la musique des Variations Goldberg, par échappée résolutoire. Énigmatique. Ancien syndicaliste, Berthon n’a pas bénéficié d’une formation Boost pour aiguiser un discours flashy à propos de son art. Lequel, par contraste, n’en paraît que mieux trempé dans l’authenticité de son engagement, physiquement éprouvé.
*
Au nord-ouest, la périphérie de Montpellier est toute saccagée à coups de bulldozers. Le paysage est dantesque, d’une voie rapide bordée d’urbanisations, portée par les fanatiques obstinés du tout-automobile et du béton. Soit des élus sociaux-démocrates à la languedocienne. Au cœur du désastre, subsiste une oasis, du nom d’Arts Fabrik. Le chorégraphe Yann Lheureux s’obstine à y inventer une alternative à la centralité toute puissante de l’Agora de la danse montpelliéraine.
Chaque automne s’y déroule un festival buissonnier, cousu main. Lequel s’est terminé le 11 octobre dernier. Je m’étais convaincu d’y assister le plus possible. C’est qu’on a appris que les moyens d’Arts Fabrik viennent d’être sévèrement amputés par les arbitrages budgétaires de la D.R.A.C. d’Occitanie. Il fallait en vérifier la portée artistique. Évaluer le saccage en cours. Cette chronique est hélas déjà beaucoup trop longue pour pouvoir entrer le détail.
Juste on dira que cela se déroule dans un chai anciennement viticole, mixte des mémoires industrielle et agricole régionales. En lisière. En périphérie. Où l’on est, décidément, abasourdi, que l’incroyable salle en sous-sol ne soit pas reconnue référente dans toute la région. Laissée à l’état brut, elle a des proportions de cathédrale post-industrielle. Sa verticalité gigantesque surplombe un espace scénique d’intimité rapprochée. C’est vertigineux. C’est sans aucun équivalent dans aucune salle de spectacle standard et professionnelle de l’agglomération languedocienne.
Ne gardons en mémoire, pour cette édition, que la représentation de Rue, de Volmir Cordeiro. Le titre l’indique : c’est en espace de plein air que ce duo entre le performer brésilien et le percussionniste Washington Timbó aurait dû se produire. Mais un après-midi pluvieux les aura fait se réfugier au fond du chai. Totale compression-expansion de l’espace intégral, public constamment dérangé dans son installation, furieux engagement du corps flanqué contre les parois, s’agrippant, montant, descendant. Palpitation, risque, défi. Ici, rien de décoratif.
Le même festival proposait une semaine de stage avec le chorégraphe Loïc Touzé. Bravant mes soixante-dix ans, j’ai choisi de le suivre. Ce fut toute une méditation expérimentale du geste, intitulée Danser c’est voir. Un seul exemple d’exercice : lancer un coussin par la voie des airs en direction de son, de sa partenaire. Oui, mais décomposer la chose au comble d’un raffinement de patience. Il y a la phase d’intention de ce geste. Puis celle de l’impulsion. Puis l’acmé de la trajectoire. Puis la réception. Puis l’impact de cette réception. Enfin la dilution mentale de cela dans la conscience intégrale de l’espace environnant.
Nous voilà si loin de l’hystérie spectaculaire des teasers. Touzé couronnera tout cela par une représentation de son solo lumineux Je suis lent. Où décidément on captera que la danse peut être tout autre chose qu’une invasion bruyante de l’espace, et tout au contraire une disponibilité à accueillir et composer avec les vibrations et tensions qui travaillent cet espace.
Périphérie, encore et toujours, pour conclure ce festival. Son dernier spectacle à l’affiche est la pièce est Handle with care. C’est la toute dernière de Yann Lheureux. Cette fois, elle se donne en version extérieure, dans une cour d’école de la localité de Prades-le-Lez, tout en périphérie. Il faut y rajouter des chaises. Et pour le coup, et pour une fois, j’y ai la sensation de ne connaître quasiment personne dans l’assistance. Cinq danseur.euses vont s’adonner à une combinatoire de toute orthodoxie contemporaine, pleine de fulgurances, d’allants, de respirations partagées, d’incises impertinentes, comme de rigueur déliée.
Dans une mélancolie d’automne annoncée, une lueur d’optimisme s’en dégage. Tellement bienvenue.
Je n’étais pas à Strasbourg le 1er octobre.
Mais à Prades-le-Lez le 11 octobre.
Tout le monde n’a pas cette chance.
Gérard Mayen
Nous avons fait le choix d'un site essentiellement gratuit,
sans publicité ni aides publiques à ce jour,
qui ne dépend que de votre soutien.



Commentaires