« Muette » réconciliation, par Gérard Mayen
- La rédaction
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Muette, Boris Charmatz, 2026 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
CHAMPS LIBRES Critique de danse retraité et en retrait, Gérard Mayen nous écrit depuis le dernier Festival d'Avignon : « un retour vers Boris Charmatz, encore et toujours cardinal ; malgré tout. En solo. Forcément en solo ».
les humanités, ça n'est pas pareil.
Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût :
Il y a des legs qui sentent le vieux cuir ministériel,
Bonjour les humanités. Sans blague : je n’ai été voir qu’un seul spectacle au dernier Festival d’Avignon.
Je suis un critique de danse. Un critique retraité. En retrait. J’ai la chance de savoir tourner les pages, sans trop de mélancolie, nostalgie ni amertume. Mais dans ce cas, tout de même : à bout de résistance à la précarité, d’étouffement dans l’entre-soi délétère du "milieu" (j’en prends ma part, du reste), j’avais fini par me résoudre à m’effacer presque complètement. Le gâchis d’une passion. Un rien triste, quand même.
Petit retour à présent, sur la pointe des pieds. Psychanalyse aidant, sans doute. Libéré par la disparition de Jean-Paul Montanari, dont le système destructeur n’a pas été pour rien dans mon accablement (je suis montpelliérain), je renoue peu à peu au goût pressant de questionner les œuvres chorégraphiques qui me touchent ; écrire sur celles-ci, par évidence d’un dialogue.
Mon intuition, pour ce coup : ne surtout pas manquer le solo Muette, de Boris Charmatz. Tout parfait : j’habite à une heure de bagnole, c’est à 18h30, retour à la maison pour 21h, sans avoir à plonger dans l’enfer caniculaire, tapageur et institutionnel de la ville festivalière (Muette se donne dans l’intimité retirée de la Chartreuse de Villeneuve).
Il faut alors miser sur la complicité d’un attaché de presse resté en toute estime réciproque (la jauge est complète, sinon), pour répondre à l’appel. Appel stimulé à la lecture d’une fulgurante critique, dans Danser Canal Historique, par Agnès Izrine (lors de la création au Kunsten à Bruxelles). Petite réconciliation à distance, après que j’aie fui avec fracas ce que je percevais comme abus autoritaires.
Enfin, ici et maintenant, écrire pour les humanités, à l’invitation de Jean-Marc Adolphe, avec qui la relation s’était perdue, elle encore, dans le fracas relationnel d’une histoire chaotique de la critique en danse, mise à mal. Sa pensée néanmoins cardinale. Et lui devoir tant. Réconciliation. Pouvoir écrire et publier ici ce qui – on le constate – n’est plus vraiment une critique. Un machin à part. Sur quel autre "support" relater en première personne cette histoire emmêlée, d’un retour vers Boris Chamatz, malgré tout.
Malgré tout ? Vite dit alors. Avoir tenu, depuis les années 1990 et le soulèvement esthétique de la déconstruction des attendus de la représentation spectaculaire chorégraphique (ouf ! autrement dit, vilainement dit "non danse"), avoir tenu Boris Charmatz pour principal repère d’une lecture critique du corps traduite en acte scénique. Avoir apprécié que ses pièces ne manifestent aucun souci de la perfection achevée, préférant intégrer l’expérience de leur risque, sur le bord, comme une sinueuse ligne de force dramaturgique. L’avoir toujours perçu à cet endroit comme un "maître" – si problématique soit la notion.
Problématique ? Auteur. Autorité. Grand auteur. Trop d’autorité. La personnalité cassante. La relation pétrie d’intimidation. La posture de puissance, peut-être nécessaire pour avoir tant osé, et beaucoup réussi. Réussi à ébranler, à inventer, à repousser les limites, démanteler les scléroses, révéler les fondements politiques de son domaine artistique. Or, en exercer un pouvoir. Maître Charmatz.
Nous voici dans le Tinel de la Chartreuse. Son volume de boîte de chaussures reposant sur un un côté latéral. L’immense dégringolade de ses travées minuscules, vers l’intimité de son plateau, raclé aux bordures de ses murs ancestraux. Tout là-haut, à la lisière d’un cloître. Ô Tinel. Le brouhaha du public avignonnais, qu’on attend toujours sur le qui-vive, car intelligent et curieux, mais pas forcément au fait des questions de danse. Très peu prévisible.
Et le miracle du silence, tendu au fil d’un bain de lumière en ligne, qui se répand peu à peu, nuance rose pour commencer, dans une plongée constante, homogène, en demi-jour. Force d’un silence saturé d’écoute. Perpétuelle résonance de Muette. On y restera en bulle, et en transport. Charmatz traverse cela en diagonale. Se rappeler qu’en sa position de chorégraphe, il est extrêmement rare de le voir s’avancer en interprète sur un plateau. De biais.
A partir de là, le capter en train de retourner, sans pitié, sa carapace ; Dieu sait s’il l’a forte. Il se place comme au coin, dos tourné, tout en fond de scène. De dos. Humilité, Longuement. Vibration de proximité dans la distance. Se dévêt peu à peu, intégralement. Entreprend à l’avant de lui, des gestes qu’on distingue mal, comme cachés. De dos. Trivialité assumée : on pense aussi à la posture, des moins glorieuses, des hommes en train de se soulager dans un recoin, à l’époque où la chose était plus tolérée. Question du masculin, quand même.
Il se retourne. Révèle que c’est un grand cœur, d’apparence enfantine, qu’il a maladroitement dessiné sur son buste, dans cette position plaquée. Infinie modestie du signe. Totale ouverture de l’imaginaire. On aimerait écrire vite à partir de là. Revenir encore à l’enfance d’un bulle de salive que le danseur parvient à former depuis sa bouche, tremblante, et incroyablement durable. Fragilité, qui ne s’effacera plus, tout du long. Regard parfois élevé, très loin, très haut. Spirituel, au Tinel.
Et dans le silence, la nudité, l’uniformité lumineuse juste en déteintes, une multiplicité jamais épuisée des écritures du corps. Ce serait comme un grand mix de tensions, de flux, de coalescences, de fractures et de densités brutes, d’un corps projeté par-delà de son armature bio-anatomique, possiblement sans organes. Long poème de bouche grand ouverte, défigurée, démesurée ; immensément expressive, quoique Muette. On y dialogue bouche bée.
Exploration des plis, des commissures, des sillons. Provocation des grains de beauté. Abandon aux chutes. Appel des sauts. Postures extrêmes, accroupi en lent pivot sur un seul pied, ou en patiente toupie sur le martyre d’un seul genou au sol. Tout à expérimenter, évaluer, à l’extrême du retournement vers l’autre intérieur. Et toute cette abondance explorée sans tapage, comme dans la patience d’être. Là. D’un corps pétri d’histoire, de ses histoires aussi, tissé d’existence quinquagénaire, on croit voir surgir des fantômes, figures totémiques moyenâgeuses, ou d’un Faune, ou d’un Nijinski. Et d’un Charmatz. Un monde entier de propositions déclinées en solo, permises précisément en solo du multiple. Forcément.
Arrêtons. Cet écorché au frôlement des souffrances, dépensé jusqu’à épuisement de son austère économie, réconcilie avec tout ce qu’on avait cru, et défendu, depuis ces années 90, d’un corps-texte, corps-critique, corps-performance, corps-autofictionnel, corps historique et politique, en action du défi de son propos. Charmatz très masculin – et on ne s’ignore pas homosexuel confronté à sa nudité –, Charmatz ne le cédant à aucune référence explicite aux questions critiques du genre, Charmatz dans une intégrité de douleur et de vulnérabilité, affrontant le péril monstrueux de notre temps, juste par force de mutisme.
Charmatz toujours au souffle fécond, rendu actuel, des écritures "subversives" qu’il essayait voici trois décennies. On ne peut pas dire cela d’un bon nombre de ses compagnes et compagnons d’alors.
Réconciliation.
Gérard Mayen
Note de la rédaction. Muette, de Boris Charmatz, sera repris du 11 au 15 novembre 2026 à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, à Bobigny, dans le cadre du Festival d'Automne à Paris.
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