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En Indonésie, un joyau des océans à l’épreuve du nickel et du tourisme


Une étoile de mer sur le site de plongée du canal de Kerno à Raja Ampat, en Indonésie, le 5 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP


Reportage à Raja Ampat, au cœur de l’écosystème marin le plus riche en biodiversité de la planète. Face à un modèle pionnier de conservation marine, l’essor de l’exploitation du nickel pour la transition énergétique et la croissance rapide du tourisme de plongée fragilisent cet équilibre, faisant planer une menace directe sur les coraux, les raies manta et les communautés qui vivent de la mer.

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MISOOL, Indonésie (AP) — Une explosion de couleurs se déploie sous la surface à Raja Ampat, un archipel isolé de l'est de l'Indonésie où requins, raies manta et tortues de mer glissent aux côtés de vastes bancs de poissons à travers des formations de coraux gorgones, dont certaines ne se trouvent que dans ces eaux.

 

« Il n'y a aucun autre endroit sur Terre où autant de poissons, de coraux et d'autres espèces se côtoient dans un espace aussi restreint », déclare Mark Erdmann, un biologiste américain spécialiste des récifs coralliens qui a passé plus de deux décennies à étudier la région et est devenu une figure centrale dans l'élaboration du modèle de conservation de Raja Ampat.


Le biologiste marin Pol Ramos filme des coraux sur le site de plongée de Kerno Channel à Raja Ampat, en Indonésie, le 5 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP
Le biologiste marin Pol Ramos filme des coraux sur le site de plongée de Kerno Channel à Raja Ampat, en Indonésie, le 5 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP

Cet archipel de plongée de renommée mondiale se trouve au cœur du Triangle de corail, au sud-ouest de la Papouasie, où de puissants courants océaniques transportent des nutriments qui alimentent ce que les scientifiques décrivent comme l’écosystème marin le plus riche en biodiversité de la planète.

 

Longtemps considérés comme un modèle mondial en matière de conservation des océans, les écosystèmes de Raja Ampat sont aujourd’hui menacés, alors que l’expansion de l’exploitation minière du nickel et l’essor du tourisme international suscitent de plus en plus d’inquiétudes.

 

Modèle de conservation

 

Les récifs n'ont pas toujours été aussi sains qu'aujourd'hui. Au début des années 2000, des pêcheurs venus d'autres régions d'Indonésie et d'Asie du Sud-Est utilisaient des explosifs et de grands filets, endommageant les coraux, décimant les populations de requins et obligeant les habitants locaux, qui vivaient de la pêche, à s'aventurer jusqu'à 10 kilomètres au large pour pêcher. À cette époque, le gouvernement comptait sur l’exploitation minière et forestière comme principaux moteurs économiques de la région.

 

Cette trajectoire a commencé à changer en 2003 lorsqu’une évaluation marine menée par Conservation International (1) a suscité des débats entre les dirigeants locaux et les groupes environnementaux sur la manière dont la protection des eaux de Raja Ampat pourrait garantir la sécurité alimentaire et générer des revenus touristiques durables, tout en préservant l’un des écosystèmes marins les plus critiques.

 

« Nous avons emmené certains dirigeants visiter des zones plus développées telles que Bunaken et Bali, dans l’espoir qu’ils puissent constater par eux-mêmes, de près, les avantages de la gestion des ressources naturelles », indique Syafri Tuharea, expert en conservation qui dirige la zone de conservation marine de Raja Ampat.

 

Ces échanges ont jeté les bases de la création, à partir de 2007, de 10 aires marines protégées couvrant une superficie de 2 millions d’hectares, dont 45 % des récifs, des herbiers marins et des mangroves de Raja Ampat. Aujourd'hui, les communautés locales patrouillent les eaux, font respecter les règles de pêche et surveillent l'activité touristique, financées en grande partie par les recettes du tourisme, notamment grâce à un droit d'entrée de 700 000 roupies indonésiennes (35 euros) dans le parc marin.


Diaporama : 01. Une tortue imbriquée (hawksbill), une espèce fréquemment observée sur les récifs de Raja Ampat. 02. Un poisson-clown nage près d'une anémone de mer. 03. Des coraux mous sur le site de plongée Gorgonian Wall. 04. Des poissons nagent près du récif de corail sur le site de plongée de Gorgonian Wall. 05. Un banc de vivaneaux à gros yeux jaunes nage sur le site de plongée Melissa Garden, à Raja Ampat. Photos Claudia Rosel / AP


Après deux décennies de protection, les résultats sont significatifs. Un rapport de 2024 de la Fondation Misool (2), sur l'une des îles de la zone maritime protégée, a révélé que la biomasse des poissons a augmenté de 109% — une mesure qui sert d'indicateur de la santé de l'écosystème. Ces mêmes eaux abritent désormais 2 007 raies manta de récif recensées, un nombre important compte tenu du fait que l'espèce est menacée d'extinction en raison de la surpêche dans une grande partie de l'océan Indo-Pacifique.

 

Les menaces liées à l'exploitation minière du nickel

 

Cette réussite en matière de conservation s'inscrit dans le cadre d'une transition plus large vers les énergies renouvelables, une évolution qui fait rapidement augmenter la demande en nickel.

 

En 2025, le gouvernement a accordé de nouvelles concessions minières de nickel sur trois îles du nord de Raja Ampat, dont certaines se trouvent au sein d’un géoparc mondial de l’UNESCO et à proximité de sites de plongée de premier plan.

 

Selon l'U.S. Geological Survey (agence scientifique gouvernementale américaine), l’Indonésie détient environ 43 % des réserves mondiales de nickel, un composant clé des batteries des véhicules électriques et essentiel à la construction d'infrastructures éoliennes et solaires, devenu central pour le développement économique de l'Indonésie

 

L'exploitation minière a attisé les tensions au sein des communautés, dont les habitants dépendent de la pêche et du tourisme, deux activités qui pourraient être menacées. À la suite d'un tollé général l'été dernier, quatre concessions ont été révoquées, mais une subsiste sur l'île de Gag, où l'exploitation minière a débuté en 2017.

 

Sur cette photo fournie par l’ONG Auriga Nusantara, on peut voir des terres déboisées où l'exploitation minière du nickel a lieu sur l'île de Kawe, en Indonésie, le 21 décembre 2024.
Sur cette photo fournie par l’ONG Auriga Nusantara, on peut voir des terres déboisées où l'exploitation minière du nickel a lieu sur l'île de Kawe, en Indonésie, le 21 décembre 2024.

« Les engins de chantier, les excavatrices, les bulldozers, sont toujours là (sur les îles) », déclare Timer Manurung, directeur de l'organisation environnementale indonésienne Auriga Nusantara. Et selon lui, personne n'assume la responsabilité de réparer les dégâts déjà causés.

 

Les risques environnementaux liés à l'exploitation minière du nickel sont amplifiés par la géographie des îles, qui sont escarpées et reçoivent de fortes précipitations, des conditions qui peuvent entraîner le rejet des sédiments des sites miniers directement dans la mer. « Au final, cela entraînera la mort des récifs coralliens », déclare Syafri Tuharea, le directeur du parc marin.

 

La zone touchée se trouve également le long d'un corridor de migration essentiel pour les raies manta de récif, l'une des principales attractions touristiques de l'archipel.


Des raies manta océaniques nagent sur le site de plongée de Manta Ridge à Raja Ampat, en Indonésie, le 7 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP
Des raies manta océaniques nagent sur le site de plongée de Manta Ridge à Raja Ampat, en Indonésie, le 7 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP

Au-delà de sa richesse marine, la région abrite également de vastes herbiers marins et des forêts de mangroves (des écosystèmes côtiers qui ne couvrent que 0,1 % des fonds marins et 1 % des forêts tropicales mondiales, selon le Programme des Nations unies pour l'environnement). Ceux-ci agissent comme de puissants puits naturels qui absorbent le dioxyde de carbone et contribuent à réguler le climat.

 

Or, une étude réalisée en mars par l’association Auriga Nusantara, organisation indonésienne de défense de l'environnement, a révélé que la déforestation avait déjà atteint près de 1 000 hectares. « Cela peut sembler peu pour l'Indonésie, mais c'est énorme pour de petites îles », poursuit Syafri Tuharea.

 

Le tourisme apporte des revenus, mais aussi des nuisances

 

Depuis les terrasses d’observation surplombant les îles Waigeo Barat de Raja Ampat, des visiteurs venus de France, d’Espagne et des États-Unis regardent les bateaux naviguer entre des nuances de turquoise et de bleu.

 

Le nombre de visiteurs est resté stable au cours de la dernière décennie, mais le profil des visiteurs a radicalement changé. Les touristes étrangers dominent désormais les visites à Raja Ampat, représentant 95 % des quelque 42 000 visiteurs annuels. Le tourisme intérieur a diminué de plus des deux tiers au cours de la dernière décennie. Les touristes internationaux sont bien plus enclins à voyager à bord de bateaux de croisière pour des séjours de plongée d'une semaine. Ceux-ci ont connu une croissance rapide au cours de la dernière décennie, selon Kristanto Umbu Kudu, qui guide des plongeurs dans ces eaux depuis 25 ans.


 A gauche : un hors-bord traverse les îles Waigeo Barat, à Raja Ampat, en Indonésie, le 5 mars 2026.

A droite : des déchets plastiques flottent aux côtés de méduses sur le site de plongée Blue Magic à Raja Ampat, le 8 mars 2026.

Photos Claudia Rosel / AP


Les défenseurs de l'environnement affirment que cela exerce une pression croissante sur les récifs en raison du mouillage des bateaux, ainsi que des rejets de déchets et d'eaux usées. « Nos données montrent qu'en 2024, il y avait 218 bateaux de tourisme », déclare Syafri Tuharea. « Pouvez-vous imaginer combien de mètres carrés de récifs coralliens seront détruits à cause des ancres ? » Les autorités envisagent désormais la mise en place de systèmes d'amarrage et de restrictions sur le nombre de bateaux.

 

À Blue Magic, l’un des meilleurs sites de plongée de l’archipel, les eaux autrefois cristallines sont désormais envahies par des méduses roses empêtrées dans les déchets. « C'est quelque chose qui me brise encore le cœur chaque fois que je vois ces grands radeaux de plastique flottants », confie Mark Erdmann.


Des poissons-clowns nagent parmi les anémones de mer sur le site de plongée Magic Mountain à Raja Ampat, en Indonésie, le 4 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP
Des poissons-clowns nagent parmi les anémones de mer sur le site de plongée Magic Mountain à Raja Ampat, en Indonésie, le 4 mars 2026. Photo Claudia Rosel / AP

 

Un bastion de la biodiversité

 

Pour les plongeurs qui ont exploré les récifs du monde entier, Raja Ampat reste un cas à part. Pol Ramos, biologiste marin espagnol et cofondateur d’Odicean, un projet qui combine l’éducation à l’océan avec des expéditions de plongée dans la région, indique que ses écosystèmes sont vraiment remarquables : « C'est l'un des rares endroits au monde, avec l'Amazonie, où la biodiversité augmente réellement d'année en année ». Raja Ampat abrite environ 75 % des espèces de coraux durs connues dans le monde et plus de 1 700 espèces de poissons...

 

L’enjeu ne réside pas seulement dans la perte des écosystèmes, mais aussi dans la diversité génétique qu’ils renferment. Chaque espèce porte en son ADN des millions d’années d’informations évolutives, que Mark Erdmann décrit comme la bibliothèque de solutions de la nature : « Alors que nous nous dirigeons vers un avenir de plus en plus incertain en raison du changement climatique, c'est cette diversité génétique sur laquelle nous devons nous appuyer pour nous adapter. »

 

Reportage (texte et photos) Claudia Rosel pour Associated Press

 

Claudia Rosel est photographe et réalisatrice documentaire, basée à Mexico. Son travail porte sur les migrations et les enjeux environnementaux. Elle a couvert pendant cinq ans la sécheresse, la traite humaine et les conflits de ressources en Kenya et Somalie. Ses photos sont publiées par Associated Press, The Guardian, The Washington Post et El País. Elle est titulaire d'un MS Documentary de Columbia Journalism School, lauréate de deux bourses Pulitzer Center et du Overseas Press Club Scholar Fellowship. Son court-métrage REVIVAL (2026), qui explore comment la danse permet à des personnes âgées de faire face au vieillissement, au deuil et à l'isolement, devrait être programmé dans des festivals américains.


NOTES


(1). Conservation International (CI) est une organisation américaine à but non lucratif créée en 1987, basée en Virginie près de Washington. Sa mission : protéger la nature au profit de l'humanité en autonomisant les sociétés à prendre soin durablement de la biodiversité. Présente dans une trentaine de pays, CI protège les espaces sauvages à haute biodiversité dans les points chauds mondiaux, travaille sur le climat en capturant le carbone par des solutions naturelles, et sécurise les océans via des aires marines protégées. Elle collabore avec peuples autochtones, gouvernements, ONG et entreprises. Depuis sa fondation, CI a protégé environ 13 millions de km² de terres et mers. https://www.conservation.org

 

(2). Fondation Misool est une organisation caritative indonésienne crée en 2011, basée à Raja Ampat en Papouasie occidentale, en Indonésie. Sa mission : protéger les récifs coralliens les plus riches en biodiversité sur Terre grâce à l'autonomisation des communautés locales.

En complément

 

On pensait ne pas avoir spécialement à parler à nouveau de Donald Trump, mais son pouvoir de nuisance touche décidément tous les domaines…

 

Souvent présenté comme « l’Elon Musk des fonds marins », l’Australien Gerard Barron est devenu la figure de proue de l’industrie naissante de l’extraction en haute mer. Ancien investisseur de Nautilus Minerals, premier projet avorté de mine sous‑marine au large de la Papouasie‑Nouvelle‑Guinée, il cofonde en 2011 DeepGreen, rebaptisée plus tard The Metals Company (TMC), aujourd’hui basée au Canada et cotée à Wall Street. Son pari : récolter à grande échelle des nodules polymétalliques (cailloux riches en nickel, cobalt, cuivre et manganèse) tapissant les plaines abyssales du Pacifique, notamment dans la zone Clarion‑Clipperton, au large du Mexique et d’Hawaï.

 

Barron se présente comme un pionnier de la transition énergétique, expliquant que ces métaux des grands fonds permettraient de réduire la dépendance aux mines terrestres, accusées de déforestation et de violations des droits humains. Il affirme que ses projets seraient « plus propres » que l’extraction à terre et indispensables pour produire batteries et éoliennes en quantité suffisante. Mais la communauté scientifique et les ONG environnementales contestent vigoureusement cette promesse de « durabilité », rappelant que les écosystèmes des abysses sont parmi les plus fragiles du monde et que leurs impacts restent largement inconnus et potentiellement irréversibles.

 

Le retour de Donald Trump à la Maison‑Blanche a offert une nouvelle fenêtre d’opportunité à Barron et à ses pairs. En avril 2025, Trump signe un décret intitulé « Unleashing America’s Offshore Critical Minerals and Resources », qui ordonne aux agences fédérales d’« accélérer » la délivrance de licences d’exploration et de permis d’exploitation pour les minerais critiques, y compris au‑delà des eaux sous juridiction américaine. NOAA et le Bureau of Ocean Energy Management ont depuis simplifié les procédures : une même entreprise peut désormais demander simultanément une licence d’exploration et un permis d’exploitation commerciale, ce qui revient à lever une bonne part des garde‑fous instaurés dans les années 1980.

 

The Metals Company a été la première à se positionner : par le biais de sa filiale TMC USA, elle a déposé une demande visant des nodules en haute mer, saluée par Barron comme un « world first » et perçue par les ONG comme une tentative de court‑circuiter le cadre multilatéral de l’Autorité internationale des fonds marins. Tandis que de plus en plus d’États et de scientifiques réclament un moratoire sur le deep‑sea mining, l’alliance entre TMC et l’administration Trump nourrit le scénario d’une ruée vers l’or bleu pilotée par quelques entreprises minières, au risque d’ouvrir une « boîte de Pandore » écologique sous prétexte de verdir les chaînes d’approvisionnement des métaux pour la transition énergétique.


La rédaction des humanités


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1 commentaire


yanitz2018
il y a 6 jours

Pour lutter contre Gerard Barron & TMC, écoutons, de toutes nos forces, un autre Barron (Kenny) en Trio ! "Beautiful Love" :

" https://www.youtube.com/watch?v=kCM3XLCr2zU&list=RDkCM3XLCr2zU&start_radio=1 "

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