L’Ukraine, la guerre et la justice : entretien au long cours avec Oleksandra Matviichuk
- La rédaction
- il y a 3 heures
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Photo Yulia Weber pour Yellow Blue
Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe, l’Ukraine continue de se battre pour sa survie et pour que justice soit faite. Oleksandra Matviichuk, directrice du Centre pour les libertés civiles et prix Nobel de la paix, partage depuis Kyiv sa vision et son expérience : la lassitude d’être sans cesse qualifiés de « résilients », les zones grises des situations en territoire occupé, les pièges des plans de paix sans justice... Avec humanité et sagesse, elle dit aussi, pour une société traumatisée chaque jour par la guerre et les crimes russes, la nécessité de prendre soin les uns des autres pour tenir.
les humanités, ça n'est pas pareil.
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Ukraine : dire encore, écrire encore, chanter encore / 01
Faut-il encore présenter Oleksandra Matviichuk ? Cette avocate de 42 ans, prix Nobel de la paix en 2022 pour le Centre pour les libertés civiles qu’elle dirige à Kyiv, incarne au plus haut point le cœur de l’Ukraine contemporaine : celui d’une nation qui refuse le joug de la soumission et de l’oppression.
En 2007, à 24 ans, fraîchement diplômée en droit de l’université nationale Taras-Chevtchenko de Kyiv, Oleksandra Matviichuk aurait pu opter pour le droit des affaires, sans doute autrement plus lucratif que la voie qu’elle choisit alors, et qui n’a pas de prix : celle des droits humains. Elle rejoint une toute jeune ONG, le Centre pour les libertés civiles (CLC), créé à Kyiv cette même année 2007. L’Ukraine sort à peine de la « révolution orange » et s’enfonce dans une nouvelle crise politique. Le président Viktor Iouchtchenko tente de rapprocher le pays de l’Union européenne, tandis que le Premier ministre Viktor Ianoukovytch et sa majorité parlementaire pro‑régions cherchent à consolider un pouvoir marqué par la corruption et les liens avec Moscou.
Sur fond de dissolution de la Verkhovna Rada, de législatives anticipées et de rivalités de clans, la société civile mesure à quel point les promesses démocratiques de 2004 restent fragiles et réversibles. C’est dans ce paysage instable que le Centre pour les libertés civiles se constitue comme ONG de défense des droits humains et des libertés civiques, avec l’ambition de surveiller les institutions, de protéger les citoyens et d’ancrer la démocratie dans la pratique quotidienne, bien au‑delà des discours de circonstance.
À partir de 2013-2014, le Centre pour les libertés civiles prend une nouvelle dimension en s’engageant fortement dans la Révolution de la dignité (Maïdan), en défendant les citoyens et les manifestants pro‑européens face à la répression du régime de Viktor Ianoukovytch. Il mène un « combat politique » contre la corruption du gouvernement pro‑russe et pour des réformes démocratiques effectives. Après 2014, avec la guerre dans le Donbass et l’annexion de la Crimée, il commence à documenter systématiquement les violations des droits humains et les crimes de guerre dans ces territoires (violences contre civils, disparitions, tortures, déplacements forcés).
Dès 2016, le travail d’Oleksandra Matviichuk est récompensé par le « Prix du défenseur de la démocratie », décerné par 16 délégations de l'OSCE, pour sa « contribution exclusive à la promotion de la démocratie et des droits de l'homme ». En 2021, elle est nommée membre du Comité des Nations-Unies contre la torture. Et l’année suivante, elle est lauréate du prix Nobel de la paix 2022, conjointement avec l’opposant biélorusse et militant des droits humains Ales Bialiatski et l’ONG russe Memorial.
2007-2027 : cela fera l’an prochain, pour Oleksandra Matviichuk, vingt ans d’un engagement sans faille pour la dignité et le respect des droits humains. On ne saurait souhaiter meilleur anniversaire pour ces vingt ans de combat et d’obstination que la défaite de la Russie de Poutine. La voie serait enfin ouverte aux tribunaux ukrainiens et internationaux qui auront à juger des innombrables crimes de guerre perpétrés en Ukraine depuis 2014.
Le chemin peut être encore long, ou au contraire se précipiter. Mais il y a en tout cas lieu d’espérer. Au prix de lourds sacrifices, mais aussi d’une extraordinaire solidarité civile, l’Ukraine a su contenir, sur le terrain, l’avancée des troupes d’occupation. Si la ligne de front est peu ou prou figée, d’autres lignes bougent, comme nous l’avons déjà rapporté sur les humanités. La capacité que s’est donnée l’Ukraine de frapper la Russie en profondeur, avec des drones qui ciblent précisément des objectifs énergétiques ou militaires, a commencé à mettre à mal la machine de guerre poutinienne. Et que dire de la Crimée, privée de carburant et en état de siège ? Que dire de l’économie russe, qui tousse sérieusement ?
Quel que soit le prix à payer - déjà hallucinant en termes de pertes humaines -, il est clair que Vladimir Poutine ne capitulera que contraint et forcé, tant il en va de sa propre survie personnelle. Même entouré d’une garde rapprochée entièrement dévouée à sa cause, qui ne prendrait jamais le risque de le contrarier, Vladimir Poutine a peut-être quelques raisons de nourrir la crainte d’un putsch interne qui le destituerait pour sauver les meubles restants de la Fédération de Russie.
En attendant, il n’a aucune raison de mettre en pause sa capacité de nuisance. On le voit chaque jour. Avec 265 civils tués et 1 816 blessés, le mois de juin 2026 a été le mois le plus meurtrier depuis le début de l’agression russe, selon le dernier rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme Le Kremlin ne prend même plus la peine de faussement qualifier d’objectifs militaires des immeubles résidentiels et autres cibles civiles.
Mais là aussi, la donne pourrait changer. Après des mois de tergiversations attentistes, donc pro-russes, Donald Trump - qui n’en est pas à un revirement prêt -, vient d’annoncer lors du récent sommet de l’OTAN à Ankara, que les États-Unis accorderaient à l'Ukraine une licence pour produire des systèmes de défense aérienne Patriot. Trump a également évoqué l'idée que les garanties de sécurité américaines pour l'Ukraine pourraient inclure des mesures visant à « fermer l'espace aérien » au-dessus du pays. C’est ce que Volodymyr Zelensky avait demandé dès 2022 sous la forme d’une “no‑fly zone” au‑dessus de l’Ukraine, demande que l’OTAN a toujours refusée par crainte d’une confrontation directe avec la Russie.
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, semble avoir encaissé le coup : « Cela impliquerait des activités opérationnelles des forces armées des États membres de l'OTAN au-dessus du territoire ukrainien. C'est précisément ce que l'opération militaire spéciale vise à empêcher. » Qui crie au loup finit par le voir arriver ! Curieux que cette maxime ait été oubliée à l'école du KGB où Poutine a fait ses classes…
Il y a urgence, en tout cas, à ce que cette guerre prenne fin. Il y a urgence à ce que la Russie déguerpisse des territoires occupés. Pour aujourd’hui, un chiffre, un seul : selon un rapport présenté jeudi dernier par des experts indépendants à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, quelque 1,6 million d'enfants ukrainiens sont aujourd’hui soumis dans ces territoires à un programme systématique d'endoctrinement militaire orchestré par la Russie (voir ICI).
1,6 million d’enfants ! Pour eux, la guerre n’a rien d’abstrait. Derrière la froideur des chiffres (nombre d’enfants déportés, de civils illégalement détenus en Russie, de femmes torturées et violées, etc.), Oleksandra Matviichuk n’a cessé de parler personnes et vies humaines. Dans l’entretien qu’elle nous avait accordé le 24 février 2025 (ICI), elle terminait ainsi son adresse à Emmanuel Macron : « J’attire l’attention sur le fait qu’aujourd’hui les cercles politiques parlent de ressources minières, des élections en Ukraine et de beaucoup d’autres choses, mais ils omettent de parler des gens. (…) Je demande personnellement au président français de ramener la dimension humaine dans tous les processus politiques ».
L’entretien que nous publions aujourd’hui poursuit cette voie. Avec une classe, un sens des responsabilités et une honnêteté intellectuelle qui suscitent respect et admiration. Et depuis la guerre et les multiples traumatismes qu’elle engendre, Oleksandra Matviichuk vient rappeler, si besoin était, que l’Ukraine résistante (plutôt que « résiliente ») nous donne une leçon de courage et de vie : « Si nous cessons d'aimer, de nous réjouir des petites choses entre deux funérailles, de partager notre chaleur, bref, si nous cessons de faire ce qui fait de nous des êtres humains, alors la guerre aura gagné ».
C’est sur ce fil que l’entretien avec Oleksandra Matviichuk inaugure une série de publications : « Ukraine : dire encore, écrire encore, chanter encore ». Des voix d’Ukraine à suivre ces prochains jours.
Jean-Marc Adolphe
NOTA BENE L'entretien avec Oleksandra Matviichuk a été réalisé à Kyiv par Yuliana Skibitska, rédactrice en chef de Yellow Blue. Yellow Blue est une plateforme éditoriale ukrainienne née en 2024–2025, qui raconte l’Ukraine en donnant la parole à celles et ceux qui créent, enquêtent, enseignent, militent ou entreprennent. Le projet est porté par une équipe de journalistes et d’activistes qui publient interviews, reportages, podcasts et guides destinés à rendre visibles les histoires de personnes engagées dans la reconstruction du pays et de sa diaspora. Yellow Blue se revendique comme un média indépendant, ancré dans la société civile, et s’inscrit dans le paysage des “trusted Ukrainian outlets in English” que la plateforme elle‑même met en avant aux côtés du Kyiv Independent, d’Ukrainska Pravda ou de hromadske.

Entretien avec
Oleksandra Matviichuk
Photo Yulia Weber
Yuliana Skibitska (Yellow Blue) : A quoi vous consacrez-vous concrètement en ce moment ?
Oleksandra Matviichuk : Le Centre pour les libertés civiles mène plusieurs actions. La première consiste à surmonter les conséquences de la guerre. Il ne s’agit pas seulement de travailler à la mise en place de mécanismes internationaux visant à faire rendre des comptes, tels qu’un tribunal spécial [pour Vladimir Poutine], un Registre international des dommages (1), ou la confiscation des avoirs russes gelés (2), qui viendrait compléter ce Registre. Il s’agit également d’un travail que nous menons depuis de nombreuses années : la modification de la législation dans ce domaine. L’Ukraine a enfin ratifié le Statut de Rome (3), mais beaucoup de choses n’ont pas encore changé dans notre Code pénal, et il faut y remédier.
Le deuxième axe concerne l'intégration européenne, et notre mission consiste à aider l'État à progresser le plus rapidement possible sur cette voie. Nous nous concentrons bien sûr sur nos points forts : les droits de l’homme et l’État de droit. Nous avons tout récemment présenté une « carte de l’intégration européenne », un outil en ligne qui permet de voir ce que l’Ukraine a déjà accompli, ce qui reste à faire et ce qui, selon nous, doit encore être réalisé (4).
"La guerre est toujours un poison pour la démocratie"
Le troisième axe concerne l'éducation aux droits de l'homme. La guerre est toujours un poison pour la démocratie. Il est naturel que, en temps de guerre, la survie passe au premier plan. Mais il faut rappeler, tant à nous-mêmes qu’à la société, ce pour quoi nous nous battons dans cette guerre. C’est pourquoi nous avons relancé notre volet éducatif : cette année, par exemple, nous avons organisé une formation destinée à un groupe de défenseurs des droits de l’homme dans les régions.
Et enfin, le dernier axe : la solidarité internationale. Nous comprenons bien que l’agression russe contre l’Ukraine est le reflet de l’effondrement général de l’ordre mondial tel qu’il a été établi après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, ce système ne fonctionne plus, et il n’a jamais fait l’objet d’une réforme. Si nous ne nous engageons pas dans ce processus [de création d’un nouvel ordre mondial], l’avenir risque de ne pas nous plaire.
Yuliana Skibitska : À vrai dire, j’avais l’impression que l’ancien ordre mondial s’était effondré dès 2014, après l’annexion de la Crimée, qui s’était déroulée sans grande difficulté pour la Russie. Et aujourd’hui, nous sommes en quelque sorte arrivés à son aboutissement logique.
Oleksandra Matviichuk : En janvier de cette année, le Premier ministre canadien [Mark] Carney a prononcé à Davos un discours qui a beaucoup plu aux Ukrainiens. Il a déclaré que l’ordre international était rompu. J’ai lu ce discours et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les Ukrainiens y avaient trouvé une telle source d’inspiration. Qu’a-t-il dit de nouveau ? Pour nous, tout cela aurait dû être évident depuis 2014. L’occupation et l’annexion de la Crimée ont constitué un acte sans précédent. Rien de tel ne s’était produit depuis la Seconde Guerre mondiale.
Mais j’ai ensuite publié un article expliquant que cette joie venait du fait que nous avions enfin été entendus. Depuis douze ans, nous disions que l’ordre mondial était rompu, mais en réalité, personne ne nous croyait. Je suppose que les pays dotés d’une démocratie développée pensaient que la Charte des Nations unies ne s’appliquait pas à l’Ukraine. Soudain, il s’est avéré que cette réaction en chaîne, qui avait été déclenchée, conduisait à une conséquence inévitable : désormais, personne n’est en sécurité.
Yuliana Skibitska : Je voudrais aborder plus en détail la question du tribunal spécial. Je constate ces derniers temps beaucoup d’optimisme à son sujet. À quoi cela tient-il ?
Il y a trois semaines, les ministres de 36 pays, auxquels s’ajoute l’Union européenne, ont officiellement exprimé leur volonté d’adhérer à ce tribunal spécial. Il s’agit là d’une avancée importante, même si ce n’est que le début d’un long parcours. Je repense à mai 2022 et à mon premier voyage à Oslo, où j’avais évoqué la nécessité de créer un tribunal international chargé de juger le crime d’agression.

Oleksandra Matviichuk prend la parole lors d’une session extraordinaire du Conseil des droits de l’homme des Nations unies
consacrée à la situation en Ukraine, au Palais des Nations à Genève, en 2022.
Même nos sympathisants nous regardaient alors avec commisération — en se disant que c’était, en principe, juste, mais impossible. Car en 80 ans, il n’y avait eu qu’un seul exemple : Nuremberg. Ni le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, ni le Tribunal spécial pour la Sierra Leone n’ont jugé la décision de déclencher une guerre — seulement le fait que des gens s’entretuaient au cours de ces conflits en violation des règles. Mais le simple fait d’avoir déclenché une guerre d’agression n’a pas été sanctionné. Le tribunal de Nuremberg nous enseigne que la justice est l’apanage des vainqueurs. Et le tribunal actuel montre qu’il est possible et nécessaire de créer des mécanismes internationaux de mise en cause de la responsabilité, sans attendre de savoir comment et quand la guerre prendra fin.
"La justice est multidimensionnelle, et notre tâche est bien plus complexe que de simplement mettre en œuvre des mécanismes juridiques"
Yuliana Skibitska : Je vais adopter un point de vue sceptique. Imaginons que le tribunal soit opérationnel et qu’il prononce des verdicts. Et ensuite ? À Nuremberg, les choses se sont déroulées différemment, car les criminels avaient été physiquement arrêtés.
Oleksandra Matviichuk : Tout d’abord, comme ce tribunal spécial est le fruit d’un compromis, il n’a pas compétence sur Poutine. Autrement dit, une enquête sera menée à son encontre, mais tant qu’il sera à la tête de l’État, il ne pourra pas comparaître devant ce tribunal spécial. Mais la question que vous posez porte sur ce qu’est la justice pour les gens. Et c’est une notion très complexe. Je travaille depuis douze ans avec des victimes de crimes de guerre, et chacune d’entre elles a une conception différente de la justice. Pour certaines, la justice, c’est de voir leurs bourreaux derrière les barreaux ; pour d’autres, c’est d’obtenir une indemnisation ; pour d’autres encore, c’est de découvrir la vérité sur ce qui est arrivé à leurs proches ; et pour d’autres enfin, c’est d’être entendues publiquement.
En d’autres termes, la justice est multidimensionnelle, et notre tâche est bien plus complexe que de simplement mettre en œuvre des mécanismes juridiques pour que, en théorie, les auteurs de crimes de guerre se retrouvent derrière les barreaux. Une décision juridique, un verdict rendu par un tribunal, ne correspond pas à telle ou telle position politique, qui peut varier. Hier, les États-Unis condamnaient la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine, mais aujourd’hui, ils évitent toute critique virulente. Cette position politique a changé, mais cela ne fonctionne pas ainsi avec le verdict d'un tribunal.
Yuliana Skibitska : Peut-on alors schématiser en disant que ce tribunal spécial représente pour nous une sorte de garantie pour l'avenir ?
Oleksandra Matviichuk : Je le dirais sans doute autrement. Il s’agit avant tout d’un changement d’approche globale vis-à-vis des crimes contre la paix. Cela signifiera que des pays d’autres régions du monde pourront suivre notre exemple. Nous faisons déjà évoluer le droit international.
Yuliana Skibitska : Et que signifierait pour vous la justice vis-à-vis de la Russie ?
Oleksandra Matviichuk : Pour simplifier, la justice, pour moi, c’est l’équilibre entre les relations de cause à effet. Autrement dit, si quelqu’un a fait quelque chose de bien, il est juste qu’on le remercie pour cela. S’il a fait quelque chose de mal, il est juste qu’il en assume la responsabilité.
"Là où il n’y a pas de justice, la vengeance s’installe"
Pour beaucoup de personnes en Ukraine, la justice signifie pendre les responsables corrompus à des réverbères, une fois qu’ils ont été dénoncés sur Facebook. La justice est une notion très dangereuse ; ce n’est pas un hasard si les partis populistes adorent l’afficher dans leur nom (5). On peut faire passer tout ce qu'on veut sous le prétexte de la justice. Il me semble que la justice doit aller de pair avec quelque chose d’autre.
Tout d’abord, ce désir de “pendre aux réverbères” doit être transposé dans le domaine juridique. C’est pourquoi notre travail est si important à mes yeux, car là où il n’y a pas de justice, la vengeance s’installe. Cela déclenche un cycle sans fin de violence. Et deuxièmement, j’aimerais que, lorsque nous pensons à la justice, nous n’oublions pas l’humanité. Nous avons le droit d’éprouver toutes les émotions que nous ressentons. En douze ans, je ne me suis toujours pas habituée à ce qu’on fait subir aux gens dans les [colonies pénitentiaires russes]. Je ressens donc encore toute une palette d’émotions. Mais mon devoir est de rationaliser ces émotions. C’est pourquoi je suis sincèrement reconnaissante envers l’État ukrainien : dans notre base de données, la grande majorité des crimes sont le fait de la partie russe. Il me serait beaucoup plus difficile de parler des crimes de la Russie si nous agissions de la même manière. Car les défenseurs des droits de l’homme documentent tous les crimes, quelle que soit la partie impliquée.

Des enfants ukrainiens, revenus des territoires occupés dans le cadre de l’initiative Bring Kids Back UA., en 2025.
Yuliana Skibitska : L'un des sujets sur lesquels vous travaillez est la déportation d'enfants ukrainiens vers la Russie. Dans vosinterviews, vous avez souvent déclaré qu'il n'existait pas de solution simple à ce problème. Mais un autre aspect m'intéresse. Comment faire revenir des enfants qui se sont déjà intégrés dans leurs nouvelles familles ?
Oleksandra Matviichuk : Pour être honnête, je ne sais pas. Notre organisation ne s’occupe pas des retours, mais uniquement de la documentation. Mais c’est effectivement un sujet très sensible. Lorsque le droit ne fonctionne pas, On ne peut rien prévoir. Et cela signifie qu’il n’existe pas de mécanisme universel pour le retour des enfants. On travaille au cas par cas. Parfois, on parvient à récupérer un enfant, parfois ça se passe autrement, et parfois, on n’y parvient pas. D’autant plus que l’enfance a une « date limite de validité » : les enfants grandissent. Je pense que nous devrons élaborer des stratégies à long terme. Par exemple, une sorte de base de données — afin que les enfants que nous ne parvenons pas à rapatrier puissent, à l’avenir, comprendre qu’ils étaient ukrainiens.
Yuliana Skibitska : En me rendant à notre rendez-vous, j’ai vu sur Facebook un post de Vakhtang Kipiani dans lequel il disait, entre autres, que l’Ukraine avait déjà perdu des adolescents partis à l’étranger, notamment en Pologne. Êtes-vous d’accord avec cela ? (6)
L'année dernière, j'ai lancé un programme de mentorat destiné aux jeunes âgés de 18 à 25 ans et j'ai précisé que les Ukrainiens vivant à l'étranger pouvaient également postuler. Ces candidatures représentaient 70 % du total. Cela montre bien que cette génération reste attachée à l'Ukraine.
Je pense que nous sommes devenus une nation mondiale. Et nous avons le choix : soit nous tissons des liens horizontaux avec notre diaspora, qui compte plusieurs millions de personnes, en comprenant qu’une partie d’entre elles ne reviendra pas pour diverses raisons ; soit nous nous contentons de dire que ce ne sont plus les nôtres. Mais je pense que nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de nous séparer ainsi de nos concitoyens.
Peut-être que si ce ne sont pas ces enfants-là, ce seront leurs enfants qui voudront revenir en Ukraine. J'ai un exemple frappant. Mon assistante est une Argentine d'origine ukrainienne. Elle est née en Argentine et appartient à la troisième génération. Et elle est revenue en Ukraine. Elle dit qu'elle n'arrive pas à y croire : ses ancêtres se sont battus contre les Russes, et aujourd'hui, c'est elle qui se bat contre eux. Nous devons tout simplement nous interdire de considérer qui que ce soit comme des personnes perdues.
"Beaucoup de gens continuent de nous aider. Et ce sont souvent des gens ordinaires"
Yuliana Skibitska : En tant que personne qui passe beaucoup de temps à l'étranger, comment percevez-vous nos relations avec nos alliés aujourd'hui ? Se sont-ils vraiment lassés de nous ?
Oleksandra Matviichuk : J’ai l’impression que la guerre devient une réalité banale. Et c’est un processus très humain. Je n’accuse personne — j’ai vu cela en Ukraine. En 2014, c’était le choc, mais en 2015, une grande partie de la population a fait disparaître la guerre de ses écrans de télévision. Je me souviens que nous essayions d’attirer l’attention sur la Crimée, sur les répressions, sur les prisonniers politiques, et que les rédacteurs en chef [des médias] me disaient que cela n’intéressait plus personne. Alors, qu’attendons-nous des pays européens ? Les gens là-bas ne sont ni méchants, ni indifférents. Ils se comportent simplement comme la plupart des gens se comportaient ici en 2015. Ceux qui ont décidé que la guerre, c’était effrayant, mais que c’était loin. Et qu’ils ont leur propre vie, et qu’ils veulent simplement la vivre. Ils ne savent pas qu’ils peuvent être utiles. Parce que toi, par exemple, année après année, tu as envoyé de l’aide humanitaire, mais la guerre ne s’arrête pas. Et tu ne comprends pas : est-ce que tu as vraiment une influence sur quoi que ce soit ?
Je constate que beaucoup de gens continuent de nous aider. Et ce sont souvent des gens ordinaires. À Paris, un pêcheur breton est venu me voir. Il m’a dit qu’il envoyait des filets à Kherson. Et on se dit : « Mon Dieu, un simple pêcheur. Et tout ça, tout ensemble. La Bretagne. Kherson. » Et il y a beaucoup d’exemples comme celui-là. Mais cela ne se voit pas autant en Ukraine.
Je répète sans cesse qu’il n’y a pas de petits gestes pendant une grande guerre. Que chaque geste compte. Et c'est précisément à partir de ces petits gestes que se construit notre résilience, que les gens aiment tant nous reconnaître.

Photo Yulia Weber
Yuliana Skibitska : Dans ces moments-là, je repense au slogan d’Euromaïdan : "Je suis une goutte dans l’océan".
Oleksandra Matviichuk : Pour beaucoup, l’expression "Je suis une goutte dans l’océan" signifie que mes efforts ne servent à rien. Mais nous lui avons donné un nouveau sens. Nous avons dit : "Je suis une goutte dans l’océan" et cela signifie que goutte après goutte, on forme l’océan.
Yuliana Skibitska : Vous dites que « les Européens commencent à comprendre. Petit à petit, mais la prise de conscience s’installe : Poutine n’a pas déclenché cette guerre pour occuper une partie des territoires ukrainiens, mais pour aller plus loin. » Pourquoi ne commencent-ils à le comprendre que maintenant, après quatre ans de guerre, et, comme vous le dites, « peu à peu » ?
Oleksandra Matviichuk : Rappelons-nous comment, en janvier 2022, un nombre considérable de personnes niait la possibilité d’une invasion à grande échelle. C’est une question de nature humaine. Lorsque la réalité est menaçante, nous la refusons. Pourquoi cette prise de conscience commence-t-elle à s’imposer seulement maintenant ? Parce qu’il y a enfin, autour de la table, des gens responsables qui ont accepté cette réalité et décidé d’agir. Il est important qu’ils soient plus nombreux dans chaque pays, et qu’ils restent au pouvoir.
Les gens sont les mêmes partout. J’essaie de le comprendre et de ne pas me poser en donneuse de leçons lorsque je m’adresse à un public international. Personne n’aime qu’on lui fasse la leçon. Mais la vérité, c’est qu’il vaut mieux se préparer à la réalité, adopter une attitude responsable et changer cette réalité sans attendre qu’elle se produise.
"Nous perdons notre humanité partout et à tous les niveaux. L'humain disparaît de la politique, du domaine des technologies"
Yuliana Skibitska : En 2025, dans une interview accordée à Ukrainska Pravda, vous avez déclaré que la dimension humaine n’était actuellement pas du tout une priorité. La situation a-t-elle changé depuis ?
Oleksandra Matviichuk : Rien n'a changé. Nous perdons notre humanité partout et à tous les niveaux. L'humain disparaît de la politique, du domaine des technologies. Prenons, par exemple, l'intelligence artificielle. Il s'agit en réalité d'un immense défi éthique. Auparavant, on considérait que seul l'être humain était capable de penser et de créer. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Alors, qu'est-ce qui fait de nous des êtres humains ?
Une partie des dirigeants d’entreprises technologiques estime que la main-d’œuvre humaine coûte très cher. L'être humain a besoin d'une retraite, d'une couverture médicale, d'une protection sociale, d'une certaine sécurité. Il a besoin de démocratie. Étant donné que nous nous trouvons actuellement à un tournant de l'ordre mondial, il est très probable que le prochain ordre soit un monde où seules les technologies jouiront de la liberté, tandis que l'être humain ne sera qu'un consommable au service de ces technologies.
Ce ne sont pas des marginaux qui pensent ainsi. Il s’agit simplement d’une autre forme d’éthique, d’une autre façon de penser et, par conséquent, d’autres décisions et d’autres actions. Je suis certaine d’avoir dit cela [dans l’interview accordée à UP] dans le contexte des négociations [sur la guerre en Ukraine], car on y voit très clairement à quel point nous avons perdu la dimension humaine.
Yuliana Skibitska : Vous disiez que tout tournait autour des territoires, mais qu'on ne parlait pas du tout des gens.
Oleksandra Matviichuk : Je ne peux pas reprocher cela à la partie ukrainienne en particulier. Nous sommes simplement contraints de respecter des règles que nous n'avons pas fixées. Mais les négociateurs américains parlent des territoires occupés comme s’il s’agissait d’espaces vides. J’ai juste envie de taper du poing sur la table et de dire : « Stop ! ». Ce ne sont pas des espaces vides. Des millions de personnes y vivent. Elles n’ont aucun moyen de se protéger, de protéger leur liberté, ni leurs enfants. L’occupation russe, ce n’est pas simplement le remplacement d’un drapeau par un autre, comme l’imaginent ceux qui n’ont jamais été occupés par la Russie. L’occupation russe, c’est l’enlèvement par la force, le viol, la torture, le déni de votre identité, l’interdiction de votre langue et de votre culture, les camps de filtration, les fosses communes. Pour nous, l’occupation, c’est la guerre elle-même, simplement sous une autre forme.
Yuliana Skibitska : Douze ans se sont écoulés depuis l'occupation de certains territoires ; avons-nous perdu les habitants de ces régions ?
Oleksandra Matviichuk : Ce sont nos concitoyens. Oui, ils ont vécu pendant douze ans dans des conditions que nous, Dieu merci, n’avons pas connues. Ils ont beaucoup changé. Je me souviens que chez les personnes qui sont restées [dans les territoires occupés], un sentiment de rancœur s’est installé dès la deuxième ou troisième année, parce qu’elles avaient l’impression d’avoir été abandonnées. Ce sentiment de rancœur est peut-être irrationnel, car nous n’avons pas pu libérer ces territoires, mais il est bien là.
Nous aimons répéter comme des mantras « La Crimée, c’est l’Ukraine », « Le Donbass, c’est l’Ukraine », etc. Mais quand il s’agit de passer aux choses concrètes, certains adoptent une vision binaire simpliste : tous ceux qui le voulaient sont déjà partis. Cela me semble très injuste et primitif. Nous, qui documentons ces crimes, savons que la Russie recourt à la terreur. Car c’est une chose de s’emparer de territoires, mais c’en est une autre de les conserver. Pour cela, il faut briser les liens sociaux, détruire les communautés, anéantir physiquement la minorité active ou la chasser de la région, et intimider la majorité passive. C’est pourquoi, souvent, la seule façon de survivre est de devenir soi-même bourreau. Mentalement. S’identifier à l’agresseur.
Yuliana Skibitska : Je pense que vous avez suivi le débat concernant l'attaque contre le centre universitaire dans la ville occupée de Starobilsk. Il s'agit de savoir qui a réellement péri là-bas : des militaires russes ou de véritables étudiants. Ce débat s'est particulièrement intensifié lorsque Realnaya Gazeta a publié un article affirmant qu'il y avait bel et bien des étudiants sur place. Qu'en pensez-vous ? (7)
Oleksandra Matviichuk : Je ne peux pas me prononcer sur l'attaque de Starobilsk elle-même, car je n'ai pas étudié les informations à ce sujet. Mais parlons de ce débat. Je me réjouis qu’il ait lieu. Nous sentons tous actuellement que la situation sur le front évolue. L’Ukraine a commencé à produire ses propres armes, qui nous permettent d’atteindre des distances auparavant inaccessibles. Et nous avons besoin de ce débat pour redéfinir clairement la distinction entre les frappes contre des cibles militaires et les pertes collatérales acceptables, d’une part, et le recours disproportionné à la force et les attaques délibérées contre des civils, d’autre part. Il s’agit là de catégories juridiques distinctes, et nous devons y voir clair.
Mais j’aimerais que les personnes qui participent à cette discussion fassent preuve de plus de tolérance les unes envers les autres. Je comprends que ce soit difficile. Pour des personnes qui vivent dans un stress permanent, le simple fait que quelqu’un ait un point de vue différent peut vraiment être source d’irritation. Mais il faut adopter une position réfléchie. Peut-être que nous ne nous apprécions pas les uns les autres, mais il n’y a personne d’autre. C’est avec cette équipe que nous gagnerons la guerre. Et de toute façon, nous sommes peu nombreux, nous nous épuisons, nous mourons. Nous devons prendre soin les uns des autres.
"Nous en avons assez qu’on nous qualifie de « résilients ». C’est devenu une sorte de mantra, comme si les Ukrainiens étaient en acier et pouvaient tout supporter."
Yuliana Skibitska : En tant que défenseure des droits humains, comment percevez-vous l'évolution de notre société, tant au cours des douze dernières années que pendant ces quatre années de guerre à grande échelle ?
Oleksandra Matviichuk : Nous en avons assez qu’on nous qualifie de « résilients ». C’est devenu une sorte de mantra, comme si les Ukrainiens étaient en acier et pouvaient tout supporter. Et c’est absolument faux. Nous ne pouvons pas tout supporter. Ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus forts. Cela brise certains, en change d’autres, et en pousse d’autres encore à partir.
On observe des changements positifs. C'est un éveil de la conscience civique. Le mouvement associatif s'est considérablement développé. Comme je l'ai déjà écrit dans mon discours de réception du prix Nobel, chez nous, des gens ordinaires accomplissent des choses extraordinaires. Ce sont ces gens ordinaires qui changent le cours de l'histoire.
Mais dans l'ensemble, la guerre, c'est horrible. Et elle ne nous change pas pour le mieux. La guerre, c'est la rupture du tissu social. Elle atomise les gens. Certains se retrouvent à l’étranger, d’autres dans l’armée, d’autres encore décident de rester près du front et s’endorment chaque soir sans savoir s’ils se réveilleront le lendemain matin. Et au sein de ces catégories, il existe encore des dizaines de milliers de groupes qui se sont constitués autour de leur expérience unique vécue pendant la guerre. Si la confiance ne circule qu’au sein de ces groupes, cela nous déchirera. Car les expériences sont différentes, tout comme la perception de la situation. Et s’il n’y a pas de cadre qui nous rassemble tous, le pays sera déchiré. C’est pourquoi l’une des tâches les plus urgentes consiste à jeter des ponts entre ces différents groupes.
Yuliana Skibitska : En même temps, la guerre impose une vision manichéenne. C'est noir ou blanc...
Oleksandra Matviichuk : Lorsque tu es sur le champ de bataille et qu’un soldat russe s’approche de toi, tu dois clairement distinguer l’ennemi de tes alliés. Tu ne peux pas te demander : « Peut-être qu’il a cinq enfants ? Et s’il s’agissait d’une personne bien ? Et si c’était simplement un mercenaire endoctriné par la propagande russe ? ». En d’autres termes, la pensée en noir et blanc est indispensable sur le champ de bataille. Mais la grande majorité des gens ne se trouve pas là-bas. Nous discutons dans un café ou écrivons sur les réseaux sociaux, tout en nous comportant comme si nous étions sur le champ de bataille. C’est-à-dire que nous classons tout le monde autour de nous en « nôtres » et en « ennemis ». Tout simplement parce qu’un autre point de vue ne nous plaît pas. La vie est tout de même plus complexe que cela. De plus, la confiance est la ressource la plus sous-estimée en temps de guerre. Si les gens se font confiance, ils s’unissent rapidement et résolvent tel ou tel problème. Sinon, ils s’unissent lentement, alors que la guerre est une question de rapidité.
Yuliana Skibitska : Pour beaucoup de gens, c'est simplement un moyen pratique d'afficher leur position, car ils ont peur d'aller se battre contre les Russes.
Oleksandra Matviichuk : Oui, tu ne peux pas t'en prendre à ceux qui t'ont fait du tort, alors tu t'en prends à ceux qui sont plus proches de toi. Tu cherches n’importe quelle polémique sur les réseaux sociaux où tu peux aller déverser tes émotions négatives. D’accord. Je le répète encore une fois : nous avons le droit à toutes les émotions, mais nous avons le devoir, en tant qu’adultes, de les rationaliser. On ne peut pas s’en prendre aux nôtres. Nous ne pouvons pas nous le permettre en cette période de guerre génocidaire visant à notre anéantissement.
Yuliana Skibitska : Dans ce contexte, je ne peux m’empêcher d’évoquer l’histoire du prix Nobel. Tu as essuyé beaucoup de critiques parce que tu l’as reçu aux côtés de défenseurs des droits de l’homme biélorusses et russes. (8)
Oleksandra Matviichuk : Ces critiques persistent encore aujourd’hui, même si ce n'est plus vraiment un sujet d’actualité. Je n’ai aucune rancœur envers les personnes qui m’ont critiquée en 2022, car d’un point de vue humain, je les comprends. La guerre, c’est la destruction de tout ce que l’on appelle une vie normale. Et il est tout à fait naturel de vouloir prendre ses distances avec un représentant du peuple qui vous a attaqué.

Oleksandra Matviichuk lors de son discours à l'occasion de la remise du prix Nobel de la paix 2022
au nom du Centre pour les libertés civiles. Photo : Sergei Gapon / AFP.
Je ne suis pas montée sur scène pour recevoir le prix Nobel aux côtés de défenseurs des droits de l’homme biélorusses ou russes abstraits. Je suis montée sur scène avec des collègues et des amis avec lesquels nous travaillons ensemble dans cette guerre. En 2014, nous avons été les premiers à envoyer des équipes mobiles en Crimée et dans l’Est. J’ai appelé des organisations russes de défense des droits de l’homme pour leur demander de nous envoyer leurs protocoles de sécurité, car elles avaient déjà une expérience des équipes mobiles en Tchétchénie. En mars 2014, des représentants de Memorial nous ont aidés à mettre en place un système de suivi des personnes portées disparues.
Nous comptons des dizaines de milliers d’Ukrainiens emprisonnés dans les territoires occupés et en Russie. Comment envoyer un avocat indépendant ou leur rendre visite dans les établissements pénitentiaires ? Ce sont nos collègues russes qui s’en chargent, à leurs risques et périls, alors qu’ils pourraient eux-mêmes se retrouver derrière les barreaux dès le lendemain. Je comprends les personnes pour qui cela a été très difficile à accepter, car elles pensent sans doute que nous nous contentons de mener des dialogues et de signer des mémorandums. Non, nous travaillons.
Yuliana Skibitska : À votre avis, est-ce que la stratégie consistant à ignorer et à censurer les Russes lors d'événements publics fonctionne, alors que la guerre en est à sa cinquième année ?
Oleksandra Matviichuk : Il me semble que l’approche aurait dû être plus nuancée. Lorsque [le chef d’orchestre russe Valery] Gergiev a tenté d’organiser un concert en Italie, j’ai signé une lettre pour que ce concert n’ait pas lieu. Je comprends que, ces dernières années, nous n’avons pas réussi à faire passer le message : nous demandions l’interdiction du concert de Gergiev non pas parce qu’il est un compositeur russe, mais parce qu’il est un compositeur russe qui soutient Poutine. Pour les personnes à l’étranger, qui ne sont pas confrontées à notre contexte de guerre, le rejet de la culture russe est tout simplement incompréhensible. Nous aurions donc dû expliquer plus clairement ce que nous entendions par là. De plus, il me semble que nous ne devons pas lutter contre Dostoïevski, mais le lire correctement. Lisez-le comme un diagnostic de la société russe.
J'espère qu'en 2026, nous mettrons tout de même en place une stratégie un peu plus pragmatique. Je le répète, pour que tout le monde comprenne bien : je ne soutiens en aucun cas le retour de la Russie dans le sport, ni dans les lieux consacrés aux musées ou aux arts. Mais ce n’est pas une question de nationalité, c’est une question de soutien à la guerre et d’utilisation par la Russie de ces espaces comme un moyen de « soft power » de la machine militaire russe.
Yuliana Skibitska : Mais vous comprenez bien que c’est justement l’argument de l’appartenance nationale qui prévaut dans l’opinion publique ? Que tout Russe, « bon » ou « mauvais », ne devrait pas bénéficier du soutien de l’Occident.
Oleksandra Matviichuk : Dans la société, beaucoup de choses peuvent prévaloir, mais il y a des relais. Et ce sont généralement des personnes qui devraient justement faire preuve de réflexion et de pragmatisme. Je me demande : « Veux-tu avoir raison, ou veux-tu gagner la guerre ? ». Je suis moi aussi un être humain, j’ai moi aussi beaucoup d’envies. Mais si tu veux vraiment atteindre ton objectif, il faut parfois mettre son ego de côté.

Photo Yulia Weber pour The Ukrainians Media
Yuliana Skibitska : Si l'on compare à nouveau avec l'année 2022, quels sont aujourd'hui les arguments les plus convaincants lorsque l'on aborde la question de la guerre en Ukraine avec des étrangers : les arguments émotionnels ou les arguments pragmatiques ?
Oleksandra Matviichuk : Sans doute qu’en 2022, on pouvait apporter une réponse valable partout. Parce que l’émotion dominante, alors, c’était le choc. Mais le monde est hétérogène. Il existe de nombreuses régions du monde qui ne savent de notre pays que le fait que la Russie s’y trouve. Ce n’est qu’en 2022 que l’Ukraine a soudain commencé à se dessiner sur leur carte mentale. De plus, lorsque je me rends dans des pays d’Afrique, d’Amérique latine ou d’Asie, je me rends compte que nous partons d’une ignorance réciproque. Car les Ukrainiens connaissent peu les autres contextes, les autres expériences, l’histoire, les guerres, les souffrances. Nous connaissons peu le monde.
"La voix de l’Ukraine dans le monde ne doit pas se limiter à l’Ukraine. Nous qui parlons sans cesse de solidarité, nous devons la mettre en pratique"
Maintenant que la première phase de choc est passée, il faut adopter une approche stratégique. L’une des choses que je mets en pratique et que j’encourage les Ukrainiens à faire également, c’est que la voix de l’Ukraine dans le monde ne doit pas se limiter à l’Ukraine. Nous qui parlons sans cesse de solidarité, nous devons la mettre en pratique.
Yuliana Skibitska : Vous faites référence à la solidarité avec d’autres pays ayant vécu des expériences similaires ?
Oleksandra Matviichuk : Ce que je veux dire, c’est que nous devons parler en termes de coalitions. Il ne s’agit pas nécessairement de pays ayant des expériences similaires. Par exemple, il y a quelques mois, je me suis rendue en Syrie dans le cadre d’une visite de solidarité afin de comprendre ce que nous pouvions faire pour les défenseurs des droits de l’homme syriens. Ils sont actuellement en train de reconstruire de toutes pièces un système de justice transitionnelle. C’est notamment un domaine dans lequel nous pouvons nous inspirer d’eux. Tout ce qu’ils ont accompli suscite un immense respect et une grande admiration.
Yuliana Skibitska : L’attitude à notre égard a-t-elle changé après la victoire de Trump ?
Oleksandra Matviichuk : Aux États-Unis, oui. Au niveau politique.
Yuliana Skibitska : Et qu’en pensent les gens ?
Oleksandra Matviichuk : Je consulte les sondages. Les électeurs républicains soutiennent notre combat pour la liberté. Dans ce contexte, la politique de Trump va à l'encontre de la volonté du peuple américain. Les Américains préféreraient que les États-Unis soutiennent l'Ukraine.
Yuliana Skibitska : Et en Europe ?
Oleksandra Matviichuk : Les Européens nous soutiennent davantage. Le problème, c’est que le changement de politique étrangère opéré par Trump a avant tout modifié l’attitude des États-Unis envers l’Europe. C’est pourquoi les pays européens s’inquiètent moins pour l’Ukraine que pour eux-mêmes. Ils se demandent comment survivre dans ce monde où l’ordre international s’effondre et où le parapluie américain ne leur est plus garanti. Pendant des décennies, les Européens n’ont pas investi dans le développement d’une sécurité autonome. Ils doivent désormais s’y atteler très rapidement.

Alexandra Matviichuk lors de sa rencontre avec le roi Charles III au palais de Buckingham, le 11 juin 2025. Au cours de l'audience,
elle a évoqué les conséquences de l'agression russe contre l'Ukraine et a remis un cadeau symbolique de la part des enfants ukrainiens.
Yuliana Skibitska : Y a-t-il des questions qui vous sont posées encore et encore lors de toutes ces interventions internationales ?
Oleksandra Matviichuk : C’est très simple. Pourquoi ne voulez-vous pas faire la paix avec la Russie ? Pourquoi ne pas signer un accord de paix, geler ce conflit et accepter que 20 % du territoire reste sous occupation ? Les gens pensent que la guerre s’arrêtera si l’on signe un accord formel quelconque. Je rencontre sans cesse des gens qui ne savent rien de la vie sous occupation, ni du fait que nous avons des dizaines de milliers de civils détenus illégalement par les Russes. Ils ignorent que, il y a seulement quelques années, nous avons signé pas moins de deux accords de paix. Il faut faire preuve de patience et simplement leur expliquer tout cela.
J’ai vécu un moment décisif où j’ai dit à mes collègues et à moi-même que j’en avais assez de me voir dans ce rôle : je commençais à me lasser de moi-même, car je devais sans cesse expliquer, répéter et raconter les mêmes choses, et répondre aux mêmes questions. Mais j’ai fini par revoir ma façon de voir les choses. Je me suis dit : si la Bible répète les mêmes choses depuis des millénaires, je devrais sans doute me montrer un peu plus modeste envers moi-même. Il suffit d’avancer et de faire mon travail.
Yuliana Skibitska : Pour finir... Nous avons parlé de la façon dont la société ukrainienne a évolué pendant la guerre. Et vous, comment avez-vous changé ?
Oleksandra Matviichuk : C'est une bonne question. Je ne connais pas tout à fait la réponse, car je ne m'autorise pas à y penser… Répondre à cette question nécessite une réflexion, et la réflexion nécessite une pause, du temps, et au moins un minimum de sécurité. Or, au niveau physique, j'ai le sentiment qu'on est en train de nous tuer. Nous sommes contraints de courir un marathon à la vitesse d’un sprint, ce qui ne nous laisse pas le temps de faire le point sur nos propres émotions, sur nos propres changements. Les gens n’ont pas besoin de mes larmes ni de mes réflexions, ni de discours philosophiques, mais d’actions concrètes.
J'ai pris conscience que la guerre pouvait durer très longtemps. Avant, pour moi, la guerre représentait l'effondrement de tout ce qu'on peut appeler la civilisation. Je comprends désormais que j'ai eu la chance, pour ma part, de vivre au moins pendant un certain temps dans une paix relative. La guerre, malheureusement, fait partie de l'activité humaine.
J'ai compris qu'il ne fallait pas remettre sa vie à plus tard. Si nous cessons d'aimer, de nous réjouir des petites choses entre deux funérailles, de partager notre chaleur, bref, si nous cessons de faire ce qui fait de nous des êtres humains, alors ils auront gagné. La guerre aura gagné. Elle nous privera de toute notre vie. Or, nous n'avons pas d'autre vie, et je ne compte pas la céder à la guerre.
Propos recueillis par Yuliana Skibitska
Entretien publié par Yellow blue le 17 juin 2026. Version originale ICI.
NOTES
(1). Le Registre international des dommages est une plateforme instaurée sous l’égide du Conseil de l’Europe pour recenser systématiquement les dommages subis par l’Ukraine et ses ressortissants du fait de l’agression russe (pertes humaines, destructions de logements, infrastructures, patrimoine, environnement, etc.), en vue de futures procédures de compensation et de réparation.
(2). Environ 230 milliards de dollars d'actifs russes dans l'Union européenne.
(3). L'Ukraine a ratifié le Statut de Rome de la Cour pénale internationale le 24 octobre 2024. À compter du 1er janvier 2025, elle est devenue le 125e État partie à part entière. Parallèlement, la Verkhovna Rada, le parlement ukrainien, a modifié le Code pénal afin de l'adapter aux normes internationales en matière de justice pénale.
(5). Dans de nombreux pays, des partis à la rhétorique populiste intègrent explicitement les mots “justice” ou “justice sociale” dans leur nom – par exemple diverses variantes de “Justice Party” ou de “Social Justice Party” en Europe, au Moyen‑Orient ou en Asie.
(6). Vakhtang Kipiani est un journaliste, historien et publiciste ukrainien engagé dans la défense de la mémoire et de la justice, aujourd’hui mobilisé dans la défense territoriale. Lorsqu’il parle d’adolescents “déjà perdus” partis à l’étranger, notamment en Pologne, il exprime la crainte qu’une partie de la jeune génération s’installe durablement hors d’Ukraine, privant le pays de forces vives pour sa reconstruction, au‑delà des pertes humaines directes de la guerre.
(7). Cette question fait référence à la polémique née après une frappe ukrainienne, dans la nuit du 21 au 22 mai 2026, contre des bâtiments d’un établissement d’enseignement dans la ville occupée de Starobilsk, dans la région de Louhansk. Les autorités russes ont affirmé qu’un dortoir d’étudiants avait été touché, faisant plusieurs dizaines de morts et de blessés, essentiellement de jeunes gens, et ont dénoncé un « attentat terroriste » contre des civils. L’état‑major ukrainien a, de son côté, expliqué que l’opération visait une cible militaire – notamment une unité de drones Rubicon stationnée dans ces locaux – tout en contestant les accusations de frappe délibérée contre des étudiants. Le débat s’est encore intensifié après un article du média indépendant Realnaya Gazeta, qui, sur la base de témoignages et de listes de victimes publiées par l’occupation, soutient qu’il y avait bien des étudiants dans les bâtiments touchés. L’affaire illustre un enjeu plus large : la difficulté de vérifier les informations en zone occupée, les risques pour les civils lors de frappes “en profondeur” et les tensions internes au sein de l’espace médiatique ukrainien sur la manière d’assumer ces zones grises, entre propagande russe et responsabilité propre.
(8). Le prix Nobel de la paix 2022 a été décerné conjointement au militant biélorusse Ales Bialiatski, à l’organisation russe Memorial et au Centre pour les libertés civiles dirigé par Oleksandra Matviichuk. Certains critiques ont estimé que ce partage du prix diluait la spécificité de la lutte ukrainienne ou revenait à placer sur le même plan un pays agressé et des acteurs de pays agresseurs, même s’ils sont opposants. D’où les reproches adressés à Oleksandra Matviichuk pour avoir accepté cette distinction “aux côtés de” récipiendaires russes et biélorusses.






Les paroles d'Alexandra, restituée dans cet entretien, sont d'une force magnifique, tragique aussi. Merci de nous permettre de pouvoir les recevoir et les inscrire dans nos combats pour la démocratie et la justice, la défense des droits fondamentaux ici en France et de par le monde.