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Et puis... Kate O'Flynn ! Chroniques d'Avignon #01

Dernière mise à jour : 21 juin



Pour les humanités, Stéphane Verrue chronique l'édition 2023 du festival d'Avignon, in et off. Premiers glanages : Dans la mesure de l'impossible, mis en scène par Tiago Rodrigues, et All of it, du jeune dramaturge britannique Alistair McDowall, qui révèle une actrice époustouflante.


« Alors ? T’as aimé ? ». Comment répondre à cette question (un peu bateau) ? Pour certains spectacles, la réponse est aisée. Pour d’autres, elle l'est beaucoup moins. On se dit que, de toute façon, l’unanimité n’est pas forcément la meilleure des choses et qu’un spectacle qui divise est peut-être un "bon signe". Avec Dans la mesure de l'impossible, du metteur en scène (et directeur du festival d'Avignon) Tiago Rodrigues, on a lu des propos incendiaires. Mais on a aussi vu une salle presque entière faire une standing ovation. A tout le moins, ce spectacle pose question.


La scénographie ? Épatante : une énorme bâche d’un blanc crème suspendue à l’aide de poulies et de drisses attachées à des patères bien apparentes. D'excellent(e)s comédiennes et comédiens (Beatriz Brás, Isabelle Caillat, Baptiste Coustenoble et Adama Diop), rejoints par un un impeccable batteur/percussionniste (Gabriel Ferrandini). Mais voilà…


Un long prologue explique le but du projet : réaliser un spectacle à partir de témoignages de personnes travaillant (ou ayant travaillé) dans l’humanitaire. Nos quatre protagonistes sont face public. Ça parle français mais aussi anglais. Certains témoignages, imagine-t-on, ont sans doute été recueillis dans cette langue. Les traductions sont alors proposées en sur-titrage. Faute d’action au plateau, on se demande : "quand le théâtre va-t-il advenir ?". Et on se le dit d’autant plus que le spectacle est joué à l’Opéra d’Avignon, théâtre à l’italienne par excellence. On n'y attend pas forcément de grands textes du répertoire : on a vu, dans ce même lieu, le chef d'oeuvre de Bob Wilson, Einstein on the beach, ou le Mephisto mis en scène par Ivo Van Hove. Mais on y a vu aussi un sublime Titus Andronicus mis en scène par Silviu Purcarete, spectacle utilisant à vue toute la "machinerie à l’italienne" avec autant d’audace que de simplicité… Le spectacle de Rodrigues se serait-il trompé de lieu ? Et puis il y a, en coulisse, toute l'histoire du spectacle annulé de Krystian Lupa, remplacé au pied levé par Dans la mesure de l'impossible, également produit par la Comédie de Genève. No comment…


Pendant que le tempo du spectacle laissait place à ces questionnements, nos quatre protagonistes terminaient leur long prologue et commençaient enfin à évoluer dans l’espace, sans évacuer tout à fait une autre question, qui taraude : de quoi s'agit-il ? Du "théâtre de témoignage" ?, "documentaire ?" (« documenté », préfère dire le metteur en scène, c'est très "tendance", même si la genèse du genre remonte au mémorable Rwanda 94 de Jacques Delcuvellerie, en 1999).

Dans "Dans la mesure de l'impossible", quatre actrices et acteurs se relayent sur scène pour retranscrire

les émotions et réalités vécues par les travailleurs humanitaires. Photo Magali Dougados


Incontestablement, Tiago Rodrigues est très habile. A intervalles réguliers, il nous gratifie de grands effets scéniques (des toiles qui bougent, des effets lumière très marqués) ou sonores. Reconnaissons-le, les témoignages sont souvent très forts, et abordent la complexité, l’absurdité, mais aussi le politique, voire les hypocrisies des hommes politiques. Pourtant, cela résiste. Une "ode trop lisse au monde humanitaire", comme écrivait Marie-Pierre Genecand dans Le Temps à Genève, à la création du spectacle ? « Tous les récits frappent par leur urgence, leur détresse et leur intensité. De fait, les situations traversées par ces professionnels sont extrêmes, violentes, déchirantes. (...) Mais un spectacle a besoin de contrastes et de tensions pour respirer. »


Bis repetita, la distribution est de haut vol. Et chacune, chacun, a son moment de "climax" : Beatriz Brás bouleverse ainsi en chantant Medo, un poème de Reinado Ferreira immortalisé par un fado d'Amalia Rodrigues. Mais les paroles, si on s'attarde à les traduire ("Qui dort avec moi la nuit / C'est mon secret, c'est mon secret / Mais si tu insistes, je te le dirai / La peur vit avec moi / Mais seulement la peur, seulement la peur / Et tôt parce qu'elle me berce / Dans un va-et-vient de solitude / Elle parle avec le silence / C'est le silence qui parle / D'une voix mobile qui claque / Et perturbe notre raison / Crie qui peut me sauver / Crie qui peut me sauver / De ce qui est en moi / Je voudrais même me tuer / Mais je sais qu'il m'attendra / Sur le pont de la fin"), n'ont guère à voir avec "l'humanitaire". De même, le long solo de batterie / percussions qui clôt le spectacle... On se demande aussi pourquoi le générique du spectacle indique seulement "texte et mise en scène Tiago Rodrigues", sans que ne soient cités les noms de celles et ceux qui ont témoigné. Curieux...


« Comment restituer des expériences qui sont toutes aussi publiques qu’intimes ? », interroge la présentation de Dans la mesure de l'impossible. Peut-être aura-t-il manqué le souffle poétique qui devrait irriguer By Heart, un spectacle dont la version française a été créée en 2014 dans la petite salle du Théâtre de la Bastille à Paris, que Tiago Rodrigues transporte, le 25 juillet, dans la Cour d'honneur du Palais des Papes...


Kate O'Flynn, dans "All of it". Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon


Les mots en cascade d'une vie fragmentée


Là où Dans la mesure de l'impossible nous aura laissé au milieu du gué, All of it, du jeune dramaturge britannique Alistair McDowall, nous embarque sans réserve, par la grâce d'une actrice époustouflante : Kate O'Flynn, qui s'inscrit dans la longue lignée des grandes actrices anglaises (Glenda Jackson, Billie Whitelaw, pour n’en citer que deux).


L’écriture d'Alistair McDowall évoque de loin Beckett (on pense à Pas moi, notamment), Harold Pinter, Sarah Kane mais aussi John Cage ou le grand compositeur Peter Maxwell-Davies. Trois "dramaticules", trois styles d’écriture, une seule scénographie qui se dépouille pour le dernier acte du triptyque.


Les deux premiers volets (Northleigh, 1940 et In stereo) ont été mis en scène par Sam Pritchard, le troisième (All of it) par Vicky Featherstone, dans une seule et unique scénographie : un intérieur complètement clos, plafond compris, par des vélums aux teintes grises/jaunes. Quelques meubles très réalistes (sauf une cage genre poulailler sous un lit dans la première pièce). Pour la troisième, un machiniste viendra, à vue, enlever tous les vélums avant d’apporter un tabouret haut et une petite table (pour un verre d’eau qui sera bien utile).


Northleigh,1940 nous présente une femme s’occupant de son père veuf, pendant la guerre, dans une maison très modeste ou un abri anti-atomique, sous les bombardements. Elle essaie d’échapper à ce triste sort par une imagination parfois délirante.


In stereo est beaucoup moins "réaliste". Nous sommes pris dans une polyphonie (la comédienne parle très peu), une multitude de points de vue. Existence fractionnée. Impossibilité de suivre le tout (les sur/sous titrages ne suffisent pas à "rendre" la stéréo. Même les anglophones s’y perdent un peu. Effet voulu, bien évidemment. Nous sommes confrontés à des morceaux de vie. « Ce dispositif sonore donne l’image d’une femme avalée par sa propre histoire et qui explose en différents espaces en même temps », commente le metteur en scène, Sam Pritchard.


Arrive le troisième opus, All of it, qui donne son titre au spectacle. Kate O’Flynn, pantalon et chemisier noir, vient s’assoir sur le tabouret, face public, micro à la main, et c’est parti pour quarante minutes d'une longue cataracte de phrases, de mots, parfois répétés à l’infini. Un torrent ! Une vie fragmentée, sans contours ni cadre. Souvenirs. Retours en arrière. Fantasmes parfois ? Au bout d’un moment, on ne regarde plus le texte, on regarde la comédienne. Non, on ne la regarde pas, elle nous aimante littéralement. Variations de voix, jeux subtils avec le micro, mezzo voce, fortissimo ! Et tout cela avec une apparente extrême simplicité...


C'est pour elle qu'Alistair McDowall a écrit All of it, comme Beckett a pu écrire pour Billie Whitelaw. Totalement inoubliable.


Stéphane Verrue

Photo en tête d'article : Kate O'Flynn dans "All of it". Photo Tristram Kenton/The Guardian


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