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Florent Coury, Orwell en Ukraine


Premier engagé volontaire français en Ukraine, Florent Coury livre aujourd’hui un récit qui est bien plus qu’un simple témoignage. Magnifiquement écrit, son livre (édité le 7 septembre par les éditions Flammarion) aurait pu s’intituler Hommage à l’Ukraine, en référence à l’Hommage à la Catalogne (1938) écrit par Georges Orwell après que l’écrivain se soit engagé dans une brigade du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) en pleine guerre civile espagnole. Le contexte historique est différent, mais c’est un même sens moral de l’engagement qui a conduit Florent Coury à aller combattre en Ukraine. Pour les humanités, Pierre Raiman (membre du collectif Pour l’Ukraine, pour leur Liberté et la Nôtre) chronique le récit de Florent Coury, entre témoignage historique et essai. Avec quelques "bonnes feuilles" en prime.


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Le 1er mars 2022, deux jours après l’appel du président Zelensky, Florent Coury rejoint l’Ukraine comme volontaire étranger.

En 48h, il a résolu la question qui a taraudé nombre d'Européens en âge de combattre. Ceux du moins qui, face à l’invasion brutale et barbare, ont eu, par conscience politique, par refus de l’injustice ou simplement par goût de la liberté, l’Ukraine au cœur, à l’esprit et à l’âme, selon la belle formule de Catherine Deneuve lors de la Mostra de Venise.

Laisser sa famille, dont deux enfants en bas âge, et accepter les risques de la guerre n’est pas une décision facile, quel que soit le niveau de conviction personnelle. Au cours des derniers jours de février, quand l’armée ukrainienne semblait plier sous la brutalité de l’assaut venu de l’Est et du Nord et la disproportionnalité des forces en présence, attendre que le brouillard du conflit s’éclaircisse, n’était-ce pas le choix raisonnable ? Particulièrement pour un presque quadra, au gabarit impressionnant, mais dénué de toute expérience ou formation militaire, ou goût pour la chose.

À quoi peut servir un volontaire qui ne parle ni Ukrainien, ni Russe et n’a jamais tiré, fût-ce avec un revolver ? La réponse se trouve dans la question, c’est la volonté de servir. Servir lorsque le devoir appelle, lorsque la raison s’émancipe de la situation personnelle et s’élève au niveau d’un enjeu supérieur, la liberté ou la servitude, la civilisation ou la barbarie.

Seule une claire conscience des enjeux, sans doute mûrie des semaines avant l’agression russe permet aussi vite et énergiquement de répondre à l’appel internationaliste de Zelensky à tous les hommes épris de liberté. Venez rejoindre une légion qui n’existe pas encore. C’est le cas de Florent Coury. Engagé en France contre l’islamisme politique, il avait déjà hésité à rejoindre le Rojava, cette enclave au nord de la Syrie, où après avoir défait l’État Islamique à Kobané en janvier 2015, les Kurdes ont été agressés à Afrin par l’armée turque et les milices islamistes à sa solde en 2018.

Il a tout de suite eu conscience que l’agression de l’Ukraine était l’événement qui change tout, chamboule la marche du siècle et oblige à choisir son camp, pour l’Ukraine ou contre elle : « Je n’ai pas le souvenir d’un choc collectif européen aussi brutal, qui transcende les nationalités, depuis bien longtemps. Depuis le 11 Septembre, en fait. »


« Je me souviens d’un texte terrible d’André Markowicz, sur le procès d'un groupe de jeunes [Russes], torturés par le FSB. Et leur chef, à ces jeunes, c’est un héros lui aussi, sauf que tout monde s’en fout, chez nous…Il a trouvé le moyen, devant ses juges, à la clôture de son procès perdu d’avance, de leur dire que le FSB c’était les mêmes gens que du temps du KGB, c’était le NKVD… et que rien n’avait changé. Que si on le torturait à l’électricité, c’était pour une raison très simple que tout le monde tenait pour évidente en Russie. Les Allemands avaient eu leur Nuremberg ; les Russes, eux, n’avaient rien eu. »

Ukraine, Kurdistan, 11 septembre, Nuremberg, NKVD, Florent Coury a une certaine obsession de l’Histoire et pas la mémoire courte, lui qui, un soir de caserne, échange avec tel ou tel autre volontaire sur Katyn, le massacre des officiers Polonais par le NKVD ou la date d’assassinat de l’écrivain juif d’Odessa, Isaac Babel, 1945 ou 1940. Pour beaucoup d’entre-nous les spectres du passé sont surannés et s’agitent-ils soudain, qu’ils ne peuvent vaincre la barrière du devoir familial, mais pour Coury, cette obsession est une hantise : celle de ne pas faire face, contre les fascistes, les dictateurs, les massacreurs.


Lorsque, au lendemain de l’invasion, une amie le questionne, que faire pour aider les Ukrainiens ? : « J’avais répondu qu’à moins de prendre les armes et de reconstituer les Brigades internationales, nous ne pouvions pas grand-chose à notre niveau, simples citoyens et que ne sachant pas me battre, je n’allais pas quitter mes enfants pour aller arrêter les colonnes de chars. »

Cette première partie du récit de Florent Coury est passionnante, presque haletante, et cependant non dénuée d’émotions… Parviendra-t-il à monter dans l’avion, le Charleroi-Cracovie ? Ou bien sa femme, ses enfants, sa sœur et ses amis vont-ils par amour, l’en dissuader ?

Habitué à chanter une chanson, le soir à ses gamins, il ne pouvait y échapper la veille de son départ :

« Vous voulez une chanson, ce soir, les garçons.

-Oui, papa, répond le plus grand des deux, chante Bella ciao.

-Tu as bien choisi, Laurent, dis-je, étonné de ne pas y avoir pensé moi-même.

-Pourquoi, papa?

-Parce que c’est la même histoire, mon chéri. »

« Je savais que c'était ce que j’avais envie de faire. La seule chose pour me supporter moi-même. La seule à avoir du sens pour moi. »

Florent Coury intercale ses dilemmes de ses premiers contacts en caserne avec d’autres volontaires internationaux, baltes, polonais, anglais, indiens, américains, désignés sous des prénoms d’emprunts, Tom, Little John, Ravi, Arturs, Doug, Franck…

Brigades Internationales, pays en guerre contre une forme de fascisme que les Ukrainiens ont depuis appelé “rashisme”, par contraction de Russie et de fascisme (Lire ICI), et arrivée de combattants cosmopolites et volontaires, comment ne pas penser au récit, toujours actuel d’une autre guerre, l’Hommage à la Catalogne du sergent Eric Blair, alias George Orwell de son nom de plume ?

Par pudeur peut-être, Coury ne mentionne pas Orwell et cependant, sinon la comparaison, la relation s’impose. La guerre civile espagnole comme la guerre d’agression contre l’Ukraine était en son temps, le réveil des consciences et des volontés à ne pas manquer. La défaite de la République espagnole a ouvert la voie à la Seconde Guerre mondiale, la victoire de Poutine livrerait la civilisation européenne à un assaut barbare à court ou moyen terme.

La même force impérieuse, la même raison supérieure s’est emparée des deux hommes « J’étais venu en Espagne dans l’intention d’écrire quelques articles pour les journaux, mais à peine arrivé je m’engageai dans les milices, car à cette date, et dans cette atmosphère, il paraissait inconcevable de pouvoir agir autrement. », écrit Orwell.

« Je savais que c'était ce que j’avais envie de faire. La seule chose pour me supporter moi-même », écrit Florent Coury. « La chose que j’allais faire en dépit du bon sens, mais la seule à avoir du sens pour moi. Avant même de taper sur le moteur de recherche de mon téléphone « combattants volontaires » et « Ukraine », et de découvrir qu’une heure auparavant, pendant mon sommeil, le président Zelensky avait appelé les volontaires étrangers à venir se battre pour son pays. »


Souvenons-nous, à cette date et dans les semaines qui suivent, les experts militaires installés sur les plateaux de télévision ne donnent pas cher de l’avenir de l’Ukraine indépendante et démocratique. Joe Biden et Emmanuel Macron imaginent l’évacuation en catastrophe de Zelensky et sa famille et au mieux une guerre de guérilla. C’est dans cette situation militaire et stratégique incertaine, au bord de la catastrophe, que Florent Coury et Tom, son compagnon de voyage, un Lituanien rencontré sur les marches de l’ambassade d’Ukraine à Bruxelles, découvrent le pays pour lequel ils sont venus se battre. Près de Lviv, ils aboutissent à une base qui sert aussi de centre de recrutement. Ce ne sera pas la Légion Internationale appelée par le Président Zelensky, mais la Légion Géorgienne qui veut étoffer ses rangs, de combattants anglophones.

Membres de la Légion Géorgienne en Ukraine. Photos DR


La Légion Géorgienne n’est pas une unité constituée dans l’urgence, bien au contraire. Formée lors de la guerre du Donbass en 2014, elle a déjà combattu en Ukraine et acquis la reconnaissance des forces armées et est intégrée dans la 54e brigade mécanisée. Ses rangs sont constitués de Géorgiens bien sûr, dont des vétérans de la guerre de 2008, mais aussi dès avant 2022 de combattants étrangers, Allemands, Américains, Britanniques, Australiens, Grecs, Caucasiens, Moldaves, Arméniens et Israéliens aguerris.

Mais Tom et Florent, comme de nombreux nouveaux, n’ont aucune expérience des armes et de la discipline militaire. Comment entraîner cet afflux hétéroclite de volontaires pour en faire des soldats quand les armes manquent, sans parler des munitions, toutes requises par le front ?

C’est la deuxième face passionnante du récit. Le cadre sup Florent Coury, DRH dans l’industrie, après s’être exfiltré brutalement du confort d’Europe de l’Ouest et du cocon familial, se retrouve du jour au lendemain en Ukraine et doit s’adapter au mode de vie des casernes qu’il ne connaît pas, dans un pays en guerre, lui-même en train de s’adapter dans la plus grande effervescence pour faire face à un assaut qui ne vise rien moins que sa disparition.


Clear Your head, Flo ! » (Reprends-toi, Flo !) ordonne Gregory… « J’ai servi en tant que lieutenant de la 101e division aéroportée, avec laquelle j’ai notamment été déployé en Irak. Ici, j’essaie d’organiser les volontaires non géorgiens de la Légion, avec l’accord du commandant Lasha Lomadzé. L’idée est de constituer une unité anglophone, pour des raisons de communication évidentes et parce que les Géorgiens ont des règles qui leur sont propres. Je comprends qu’aucun d’entre vous n’a d’expérience militaire ? »

Exit Florent Coury, place à Flo : devenir un soldat en deux semaines et trois alertes aux missiles russes. Apprentissage des premiers secours, un garrot est posé, lorsque le blessé hurle que l’on serre trop fort, une kalachnikov, passée de main en main, démontée et remontée. Comment déployer une section, investir un bâtiment et de rares séances de tir….


On croit alors à la possibilité d’une intervention de l’armée biélorusse qui descendrait du Nord pour couper l’Ukraine de la Pologne. Les combattants en instruction seraient directement sur le front, malgré la désorganisation ambiante. Comme Flo s’inquiète de celle-ci, Levan, un Géorgien francophone passé par la Légion Étrangère française, lui répond sur le ton de la commisération :

- « C’est comme ça la guerre, Flo. C’est le bordel. »

Heureusement dans ce boxon, la bande hétéroclite qui s’efforce de devenir des soldats est accueillie avec fraternité : « Ezechiel [Un cadre géorgien] traite les volontaires étrangers de la Légion comme des membres de sa famille. Tous frères, tous fils d’une même cause. Le simple fait d’être ici, sur la terre ukrainienne qui n’est pas la nôtre, lui suffit à nous aimer, vétérans, étudiants, clochards, fous d’armes, poètes, suicidaires, violents, mutiques, intellectuels ou entrepreneurs, tous autant que nous sommes. Il a toujours le mot qui convient pour rassurer un jeune éperdu. »


Flo était-il prêt pour partir sur le front de Kyiv où l’armée ukrainienne va surprendre le monde et faire refluer l’envahisseur ? Il ne le saura pas car ses compétences civiles de management des ressources humaines et d’organisation le rattrapent, quand le commandement lui confie le tri des nouveaux volontaires, la mission d’écarter les instables ou les fanatiques d’extrême droite, et d’organiser avec des instructeurs, bien plus expérimentés que lui, les sessions de formation. La contribution militaire de Flo ressemble un peu à celle de Florent Coury dans l’industrie, avec juste beaucoup plus de sens et d’utilité.

Lorsqu’il revient en France, pour le second tour de la Présidentielle où plane la menace d’une victoire de la candidate poutiniste, Flo, le Florent nouveau, écrit ce livre, son hommage à l’Ukraine et aux combattants étrangers. L’un est mort, un autre blessé est retourné au combat, un autre encore s’est révélé un guerrier hors pair sur le front du Donbass.

Orwell aussi, convalescent d’une blessure à la gorge sur le front d’Aragon, a quitté la Guerre d’Espagne avant son terme tragique. Les deux livres divergent ici. Le sergent Eric Blair a vécu quand il était minuit dans le siècle en 1937. De son lit d'hôpital à Barcelone, il a connu la trahison de l’Espagne par les staliniens, préoccupés d’en finir avec les dissidents vaguement trotskistes du P.O.U.M, par les méthodes de tortures, disparitions et assassinats du NKVD, ancêtre du KGB et du FSB de Poutine. Cette trahison funeste qui préparait le pacte germano-soviétique de 1939.

Flo est au contraire revenu, peut-être provisoirement, d’une Ukraine libre et de sa Résistance étonnante. La démocratie et la liberté ont des sursauts surprenants quand elles sont encouragées. Le patriotisme des Ukrainiens et l’internationalisme des volontaires se conjuguent pour une victoire qui est possible, qui serait certaine si nos démocraties au lieu d’équilibrer les forces, après avoir voulu exfiltrer Zelensky, livraient enfin toute la puissance de leurs arsenaux à ses combattants courageux.


Florent Coury a un vrai talent d’écrivain pour raconter les jours et les hommes de ce printemps 2022, quand la liberté du monde était en équilibre incertain. C’est aussi le message de son livre qui questionne nos gouvernements, nos modes de vies, qui questionne chacun.

Des années après son retour, George Orwell a écrit en 1946 un court essai que chacun devrait lire, Why I write [Pourquoi j’écris]. La Deuxième Guerre mondiale est finie, Yalta est en place. Dans l’euphorie de la victoire, l’heure est à la reconstruction et la Guerre froide n’a pas débuté. Mais dans sa tête, Orwell esquisse déjà 1984. Le devenir totalitaire du monde, il l’a entrevu dans la trahison stalinienne de Barcelone : " La guerre d'Espagne et d'autres événements survenus en 1936-37 ont changé la donne et, dès lors, j'ai su à quoi m'en tenir. Chaque ligne de travail sérieux que j'ai écrite depuis 1936 a été écrite, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique, tel que je le conçois. Il me semble absurde, à une époque comme la nôtre, de penser que l'on peut éviter d'écrire sur de tels sujets. Tout le monde en parle, sous une forme ou une autre. Il s'agit simplement de savoir quel côté on prend et quelle approche on suit. Et plus on est conscient de son parti pris politique, plus on a de chances d'agir politiquement sans sacrifier son intégrité esthétique et intellectuelle. »


Le récit de Florent Coury est aussi très politique, non exempt de critiques de notre démocratie, bienvenues. Il écrira sans doute d’autres livres dans la continuité de celui-ci, lorsqu’il aura pensé son “Pourquoi j’écris”. Sa contribution à la politique européenne, en tant qu’écrivain, n’en sera que plus précieuse.


Pierre Raiman


Florent Coury, Engagé volontaire, éditions Flammarion, 368 pages, 20 €.


A écouter : Florent Coury dans l’émission Les Pieds sur terre, France Culture, 5 avril 2022


Florent Coury dans un bus pour l'Ukraine, le 2 mars 2022


BONNES FEUILLES

(…)

Je rentrais d’un voyage à l’étranger lorsque l’invasion a commencé. J’avais passé quelques jours dans une bulle surgie de mon passé, à la faveur d’un isolement au nord de l’Europe, tout au long de falaises et autour de lacs de montagne propices à retrouver une amitié, dix ans après avoir oublié de la vivre. Les opportunités de s’oublier soi-même et d’effacer l’autre n’avaient pas manqué. La carrière, le mariage, les enfants. Quoique, la carrière n’était plus une excuse depuis le début de l’année. Le mariage, plus vraiment. Les enfants, eux, n’avaient rien demandé – pas à être là, pour commencer. Et encore moins à ce qu’on sacrifie quoi que ce soit en prenant prétexte de leur existence pour pouvoir se décréter inapte au bonheur. La nouvelle de l’offensive généralisée fit éclater la bulle, le monde des hommes reprit le dessus sur celui, contemplatif, des granits et des cours d’eau, me traînant de force vers les images d’enfants dormant dans le métro de Kiev.

— Je dois m’acheter du matériel. Tu as ce qu’il te faut ? demande Tom.

Je n’ai pas pensé une seconde à m’équiper avant de faire le voyage, et je me sens stupide devant mon camarade qui se comporte comme s’il fallait monter dans le bus sur-le-champ.

— Je n’ai rien, mais si tu veux j’ai ma voiture, je peux t’emmener. Tu pensais partir quand ?

— Demain. Kiev pourrait être encerclée dans les tout prochains jours.

Demain. À quoi avais-je pensé ? Je ne sais plus. J’ai pris ma décision hier, dimanche, au sortir du lit, après avoir reçu un message de l’amie retrouvée dans la bulle. Elle me demandait ce qu’il était possible de faire pour aider les Ukrainiens, et j’avais répondu qu’à moins de prendre les armes et de reconstituer les Brigades internationales, nous ne pouvions pas grand-chose à notre niveau, simples citoyens. Et que ne sachant pas me battre, je n’allais pas quitter mes enfants pour aller arrêter les colonnes de chars. Au moment où j’envoyais le message, je savais que c’était ce que j’avais envie de faire. La seule chose pour me supporter moi-même. La chose que j’allais faire en dépit du bon sens, mais la seule à avoir du sens pour moi. Avant même de taper sur le moteur de recherche de mon téléphone « combattants », « volontaires » et « Ukraine », et de découvrir qu’une heure auparavant, pendant mon sommeil, le président Zelensky avait appelé les volontaires étrangers à venir se battre pour son pays. La dépêche de l’agence de presse était accompagnée d’un message de son ministre de la Défense qui invitait les étrangers à se présenter à l’ambassade ukrainienne de leur pays de résidence.

Tom part donc demain. Et moi avec lui, puisque j’ai lié mon sort à cet inconnu dont j’ai instinctivement décidé qu’il était mon frère. Où est la voiture ? Je n’ai pas fait mon testament. Les enfants ! Le sac. Je n’aurai jamais le temps de tout faire. Bon sang, la voiture était là, je ne comprends pas. Je pensais avoir le temps avant de partir… je ne sais pas, dans deux, trois jours ! Il est gonflé, quand même, de décider pour quelqu’un qu’il vient de rencontrer que c’est pour demain. On voit bien qu’il n’a pas de famille, personne à qui dire au revoir, auprès de qui se justifier ; les larmes, les reproches, les cris, les insultes. Tous ces gens qui vont vouloir m’empêcher de vivre au nom de leur incapacité à gérer leurs peurs. Je n’ai pas de comptes à leur rendre. Appeler mon frère. Je remonte la rue sans plus savoir où je me suis garé, j’espère que Tom ne s’aperçoit pas que je suis paumé, il va prendre ça pour du stress, c’est du stress mon vieux, là tu ne peux plus te cacher, tu fais moins le malin que dans ton salon hier. Je ne sais pas quelle tête je peux faire, j’ai une pierre dans l’estomac, j’ai beau marcher, c’est le monde qui marche autour de moi Me présenter devant le consulat me semblait déjà un but en soi, une petite victoire contre les liens qui m’empêchaient de partir, ma famille, mes amis, la raison sage qui me dit que je ne devrais pas jouer au petit soldat et qu’après tout, d’autres que moi le feront, que je suis plus utile ici… Mais utile comment, sur mon canapé… à faire quoi, exactement ?… Et le coup de fil à passer cet après-midi. Ce coup de fil-là, je ne sais pas si j’en ai la force. Tu n’iras pas au bout, souffle la voix.

Enfin, la voiture ! Roulons, nous penserons en chemin.

(…)


La volonté de combattre

La Convention de Genève, on ne peut pas dire avoir tellement compté dessus, avec les copains. Les colonels et les généraux de brigade russes en charge de l’invasion n’ont pas dû beaucoup la lire, ou bien comme œuvre de littérature avant-gardiste, puisque ces mêmes officiers étaient lieutenants à l’époque de la deuxième guerre de Tchétchénie. Les Russes n’invoquent le droit international que lorsque s’arrête leur capacité à gagner le rapport de force. Le nœud du problème se trouve dans la victimisation de l’individu russe – si tant est que celui-ci ait jamais véritablement existé, comme leur grande littérature du XIXe siècle s’en pose la question –, savamment entretenue par tous les régimes depuis le début du siècle dernier. Ce sentiment d’être victime qu’éprouve le peuple russe n’a d’égal que sa capacité à infliger les pires atrocités, à lui-même et aux autres. Du viol des Allemandes en 1944 aux pogroms de la cavalerie de Boudienny en 1920, des vingt mille Polonais de Katyn en 1940 aux conscrits baltes systématiquement torturés par leurs officiers russes jusqu’à la chute de l’URSS, du traitement des soldats soviétiques prisonniers – libérés des camps de concentration allemands pour en découvrir d’autres en Sibérie – jusqu’aux villages caucasiens exterminés par les armées tsaristes un siècle plus tôt, tout est permis, puisqu’on a déjà souffert et qu’on a déjà fait pire. (…)

La constante de tous les régimes russes successifs, c’est la pratique de la violence du pouvoir, l’absence de liberté d’un peuple jamais tout à fait sorti du servage. Et c’est cette absence de liberté, ce culte de la force, qui explique la complaisance de certaines élites de nos démocraties occidentales. Hier, la Russie et la Chine étaient les références de ceux qui, au nom d’idéaux progressistes, idolâtraient l’oppression et la mort. Débarrassée du drapeau rouge, la Russie blanche est devenue le modèle des antidémocrates d’extrême droite au sein des démocraties occidentales. Le prestige de l’Armée rouge, hier à l’extrême gauche, le prestige de la Russie impériale orthodoxe – dont l’URSS n’était qu’une continuation –, aujourd’hui à l’extrême droite, tout cela se mêle pour donner un canal d’expression aux pulsions de violence des peuples fatigués de leurs libertés. (…)


Yulia

Les premières notes de l’arpège à la main gauche retentissent sur mon téléphone, timides et hésitantes. Je ne peux pas dire s’il s’agit de Chopin ou de Rachmaninov, mais mon cœur penche vers ce dernier – tout comme la raison d’ailleurs, si je pense à l’amour pour la musique russe que je partage avec l’amie qui a enregistré le morceau pour m’accompagner dans mes nuits ukrainiennes. Yulia s’est penchée vers moi pour mieux entendre, ses jumeaux endormis, leurs têtes posées sur ses genoux ; sa sœur est assise avec ses propres enfants en face de nous, tandis qu’à mes côtés, la grand-mère écoute avec attention la suite d’arches musicales qui cherchent leur chemin dans notre abri souterrain. Les discussions des volontaires géorgiens autour de nous ont beau couvrir les accords délicats du thème à la main droite, la musique a tissé ses ogives au-dessus de nos têtes.

Lorsque j’ai débouché à fond de train dans la salle principale, quelques minutes auparavant, je m’apprêtais à reprendre gaiement avec Tom la discussion interrompue un instant par la course vers l’abri, quand mon cœur s’est serré à la vue des bonnets des enfants endormis – comme j’aurais aimé ne plus jamais avoir à partager ce sous-sol avec eux !

Je suis venu m’asseoir auprès des deux sœurs qui m’ont présenté, presque comme un vieil ami, à leur mère qui les a rejointes en ville pour quelques jours. Le visage de Yulia trahit une fatigue nerveuse que je ne lui avais encore jamais vue, et l’idée de leur faire écouter l’enregistrement s’est imposée à moi.

— Ma mère est musicienne. Elle joue de notre instrument national, la bandoura, explique fièrement Yulia. Elle a aussi enseigné le piano.

Je dis à la grave vieille dame que je suis violoniste. Celle-ci insiste pour me faire découvrir la bandoura, et par la même occasion une photo de Yulia, en tenue traditionnelle et l’instrument dans les mains, qui fait rougir l’intéressée.

L’alerte se passe en discussions avec le grand garçon de la sœur, âgé de douze ans, dont j’admire les talents d’angliciste, pour le plus grand plaisir de l’assistance – à laquelle se sont adjoints deux soldats ukrainiens, en âge d’être grands-parents, qui viennent parfois à l’aide de l’adolescent pour combler ses lacunes de vocabulaire. Je partage quelques photos de mes fils et de ma fille, et lorsque retentit la fin de l’alerte, je donne d’un air faussement confiant rendez-vous aux enfants d’ici une heure ou deux, pour continuer nos discussions, puisqu’il est établi que les Russes aiment enchaîner les alertes vers ce moment-ci de la nuit.

Et en effet, une demi-heure plus tard, nouvelle course dans l’obscurité, nouveaux « Davaï » criés dans tous les sens – revoici notre petit groupe sur les bancs de notre coin préféré. À peine installé à leurs côtés, je comprends que les deux sœurs et leur mère m’attendaient. La professeure de bandoura se met à chanter et ses deux filles se joignent à elle dans une phrase d’une douceur telle qu’elle ne peut qu’annoncer une berceuse.

Les trois voix féminines s’élèvent lentement, créant le silence à mesure qu’elles emplissent le vide au-dessus des têtes, résonnant bientôt à travers notre caverne dont l’effervescence s’efface. Les mères chantent et les hommes – Géorgiens, Ukrainiens, tous autant que nous sommes – se taisent pour venir se presser autour des enfants qui dorment, oublieux des missiles qui traversent le ciel des nuits d’hiver.

(…)


Extraits de Florent Coury, Engagé volontaire, éditions Flammarion, 368 pages, 20 €.

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