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Gil Mendo. Adieu, frère de danse

Dernière mise à jour : 22 juin


A Lisbonne, Gil Mendo est décédé à 77 ans. Fondateur de l'association Forum Dança, "figure discrète mais fondamentale de la danse au Portugal", Gil Mendo était aussi un être d'une formidable bienveillance. Hommage et souvenirs partagés.


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Cher Gil, très cher,

Pardonne-moi, tu n’aurais pas aimé. De chaudes larmes sur les joues.

J’aimerais savoir. Au moment de partir, tes lèvres ont-elles gardé le sourire tellement bienveillant, tellement avant, qui avait sculpté tout ton visage, façonné tout ton être ? J’aimerais croire que oui, tant ce sourire n’était pas de façade, mais le signe extérieur d’une profonde nécessité intérieure.

Tu souriais à la vie, tu souriais à la danse, ta compagne de toute une vie.


Cher Gil, très cher, tu étais un être absolument exquis. Comment dit-on exquis en portugais ? Requintado ? Requintado, cela sonne bien. Un service de traduction sur internet me propose aussi : extraordinário, delicioso, saboroso ou encore encantador. Oui, tu étais tout cela, et enchanteur, oh combien.

« Gil est décédé hier soir dans notre maison, en compagnie de deux de ses grands amis, João Penalva et mon père. Gil était très malade depuis plusieurs mois et sa santé s'est très rapidement détériorée au cours de la semaine dernière », écrit sur Facebook son ami Pedro Pinto.


Sitôt connue l’annonce de ta disparition, de nombreux et vibrants hommages ont éclos sur les réseaux sociaux. Ainsi ton ami Jorge Branco : « C’est déjà une immense saudade. La danse pleure, la culture pleure. Nous pleurons tous ceux qui ont eu le privilège de vivre, d'apprendre et de rêver avec toi. Au revoir Gil Mendo Valente Branco ou comme je t'appelais Super Tonton! C'était si bon de t'avoir à mes côtés pendant plus de 50 ans. J'ai appris tellement de choses de toi, mais la plus grande leçon que tu m'as donnée est le respect et l'amour des autres. » (Já és saudade imensa. A dança chora, a cultura chora. Choramos todos os que tivemos o privilégio de conviver, aprender e sonhar contigo. Até sempre Gil Mendo Valente Branco ou como eu te chamava Super Tio! Foi tão bom contar contigo ao meu lado por mais de 50 anos. Tanto, tanto aprendi contigo mas a lição maior que me deste foi o respeito aos outros o amor aos otros).


Ainsi l’écrivaine et journaliste Claudia Galhos : « Gil Mendo m'a appris que le souci de l'autre, la dignité et l'attention sont bien plus importants que les jugements de valeur mercantiles sur l'art. Qu'il n'y a pas assez de temps pour tout, mais que nous devrions faire de notre mieux pour écouter les gens. Il m'a également appris que l'art des artistes ne doit pas nécessairement être ce que je veux voir ou ce que le monde a décidé comme valeur marchande ou efficacité. Gil m'a appris que chaque artiste est un monde et que la relation que nous entretenons est celle de celui qui, avec curiosité, émerveillement et attention, découvre le monde de l'autre. Gil est amour. L'amour entre les gens. L'amour de l'art et, plus important encore, des personnes qui font de l'art. »

Ainsi Christian Rizzo : « Un tel amour de la danse qui m’avait convaincu de rejoindre Lisbonne pour finalement y vivre quelques années… »


Ainsi Olga de Soto : « Une personne discrète, d'une sensibilité extraordinaire, dont le travail et le soutien de tant d'artistes a été fondamental pour tant de personnes dans la danse contemporaine. Je lui serai toujours éternellement reconnaissante pour son aide et son soutien indéfectible au fil des ans. Nous nous sommes rencontrés au tout début de ma trajectoire, lors de cette merveilleuse édition du Skite qui avait été organisée par Jean-Marc Adolphe à Lisbonne, et son écoute n'a jamais cessé au fil des ans, discrète, mais délicatement présente. Sans son aide, en soutenant, en veillant et en présentant à Lisbonne des œuvres telles que "historia(s)", "Une introduction" ou "Débords", sur l'œuvre de Jooss, le chemin parcouru aurait été différent. »

Quelques hommages, parmi tant d’autres. Et ce juste résumé du quotidien Publico : « Décès à 77 ans de Gil Mendo, une figure discrète mais fondamentale de la danse au Portugal. Il a joué un rôle de premier plan dans le domaine de l'éducation, de la programmation et de la conception de politiques pour un secteur qu'il connaissait profondément. »



Cher Gil, très cher, je vais revenir sur cette édition Skite dont parle Olga de Soto, et qui nous avait fait nous rencontrer en nous aimer (oui, nous aimer), en 1994. La danse contemporaine au Portugal était alors en ses presque débuts. Joao Fiadeiro, Vera Mantero, Olga Roriz, Paulo Ribeiro et Clara Andermatt, etc. Une génération que Gil avait commencé à faire connaître en 1991, profitant du festival Europalia en Belgique, cette année-là dédié au Portugal, pour y glisser des artistes alors quasiment inconnus, comme en contrebande d’événements beaucoup plus prestigieux. Un mouvement de danse naissant, dont Gil Mendo avait été l’artisan en créant en 1990 à Lisbonne l’association Forum Dança, lieu de formation et outil de développement de la danse contemporaine. Avant cela, Gil avait été programmeur informatique (à une époque où Internet n’existait pas encore, et avant la Révolution des œillets). Je me souviens du moment où, après avoir écouté la fameuse chanson de José Afonso, Grândola, Vila Morena, qui fut le signal d'alarme du Mouvement des forces armées progressistes pour renverser le régime salazariste aux petites heures du matin, le 25 avril 1974, tu m’avais raconté le Portugal de ces années-là, l’expulsion manu militari de Maurice Béjart qui avait, peu avant, appelé la jeunesse à se soulever lors d’une soirée à la Fondation Gulbenkian. C’était devant un verre de vinho verde, et chaque fois que je bois du vinho verde, aussi délicatement frais et pétillant que toi, le goût de ton sourire me vient en bouche.

La chanson de José Afonso parle d’une « terre de fraternité », et Gil Mendo, la fraternité, oui.

Il avait 28 ans lorsque la dictature de Salazar a été renversée, Gil avait commencé à étudier la danse au Théâtre national de São Carlos, avec Anna Ivanova et David Boswell, puis à Londres à l’Insitut Benesh, avant d’enseigner lui-même, de 1976 à 1986, à l’école de danse du Conservatoire national de Lisbonne.

En 1992, porté par l’écho du festival Europalia et certains des spectacles alors présentés au festival Klapstuk à Leuven, j’avais invité Vera Mantero et Silvia Real pour la toute première édition du Skite, au Théâtre de la Cité internationale à Paris. Ce projet était présenté comme un « chantier d’utopies » : réunir, pendant tout un mois, des artistes de toutes nationalités et disciplines, pour leur donner la possibilité de se rencontrer, d’expérimenter, d’échanger, sans aucune obligation de « produire ». Il y avait là, outre Vera Mantero et Silvia Real, Meg Stuart, Alain Platel et Hans Van den Broeck, Caterina Sagna, Santiago Sempere, Heddy Malem, Jocelyne Montpetit de Montréal et le vidéaste Charlie Steiner, le compositeur Thierry de Mey, le scénographe Goury, la Croate Liljana Zagorac, l’Ouzbèque Lilja Sevastaniova ert son Théâtre du Mouvement, etc.

De retour à Lisbonne, Vera Mantero se fit ambassadrice du projet. Je reçus quelque temps plus tard un appel de Joao Fiadeiro, qui voulait savoir s’il serait possible d’organiser un tel projet à Lisbonne. Oui, bien sûr. Les bonnes étoiles se conjuguaient. Après cette première édition du Skite, je m’étais fait licencier du Théâtre de la Cité internationale au motif que j’avais « trop d’imagination et que c’était déjà assez compliqué comme ça à devoir gérer l’imagination des artistes », Lisbonne devait être en 1994 « capitale européenne de la culture », et je disposais d’un incroyable subventionnement européen obtenu en 1992 dans le cadre d’un programme de soutien à la formation continue. Invité à une session de bilan qui réunissant différents « porteurs de projets » français qui avaient pareillement reçu le soutien de l’Europe (comme Renault Véhicules Industriels, Eurocopter, l’association des cadres de l’industrie bancaire, etc.), je me sentais tout petit et avais battu ma coulpe en avouant piteusement que, loin de produire le CD-Rom interactif promis dans le dossier de candidature, je n’avais su « produire » que de la rencontre. Mais loin d’être blâmé, je fus félicité par le coordinateur de ce projet au sein de la Commission européenne. Moyennant quoi, sans avoir à déposer le moindre dossier ni demandé quoique ce soit, la subvention européenne fut renouvelée et même doublée ! Impensable aujourd’hui.


1994, avec Gil Mendo, l'année du Skite à Lisbonne


Doubler la mise, donc. Il y en avait 60 artistes réunis à Paris en 1992, il y en eut 120 à Lisbonne pendant tout le mois de septembre 1994. Loger, nourrir, défrayer cent vingt artistes pendant quatre semaines, et réunir assez d’espaces de travail : autant le dire aujourd’hui, ce fut pure folie. Et je serais peut-être mort depuis longtemps (de folie) sans Gil Mendo. Il me trouva une assistante hors-pair, Shilá Quadros Fernandes, et surtout, sans son calme bienveillant à toute épreuve, j’aurais dix mille fois paniqué au-delà du raisonnable. Je nous revois, un dimanche matin, devant un distributeur automatique, Gil mettant à contribution sa propre carte bancaire pour compenser un virement qui tardait à arriver et pouvoir ainsi défrayer les artistes présents.

Gil fut, en outre, un précieux intercesseur. Pour accueillir cette édition du Skite à Lisbonne, Joao Fiadeiro mettait à disposition le Centre culturel Malaposta, dans la banlieue communiste de Lisbonne, où il était en résidence. Bien, mais un peu juste pour une centaine d’artistes. Gil prit alors rendez-vous avec le regretté Jorge Salavisa, alors directeur du Ballet Gulbenkian, à qui Lisbonne capitale européenne de la culture, avait confié la programmation danse. Il nous accueillit très chaleureusement, avait déjà calé les « gros projets » (William Forsythe, une rétrospective Pina Bausch) et se disait ravi d’accueillir un projet plus « expérimental ». Il nous mit sur la piste du Centre culturel de Belem, un énorme bâtiment qui n’était pas encore ouvert, et prit rendez-vous pour nous avec le directeur des spectacles. Nous y allâmes deux jours plus tard, avec Gil. Le matin même, il avait appris… sa nomination comme conseiller pour la danse au futur Centre culturel de Belem. Evidemment, cela facilitait la tâche, mais il fallait encore convaincre le directeur, Paulo Ferreira de Castro, ex-directeur de l’Opéra de Lisbonne. Je nous revois, dans le bureau de ce dernier, expliquait en quoi consistait le Skite : un projet artistique, esthétique et politique. « C’est très bien », opina Paulo Ferreira de Castro, tout en ajoutant : « mais je ne suis pas sûr qu’il y ait ici les espaces pour cela ». « Mais si », répondis-je du tac au tac : « par exemple, la pièce où nous sommes (c’était une grande pièce, avec du parquet au sol), si l’on pousse votre bureau dans un coin, ça fait un très beau studio de danse ». C’était quitte ou double, ce fut double. « Venez », nous dit Paulo Ferreira de Castro en se levant, « je vous fais visiter ». Tout était encore en chantier, et déjà fabuleux.

Après cette visite, nous allâmes, Gil et moi prendre un café avec de délicieux pasteis de nata. « Toi, alors, tu es gonflé », me dit-il avec un sourire amusé et complice. Ça lui plaisait bien, je crois. Pas d’être « gonflé » pour le plaisir d’être gonflé, mais pour gagner des espaces pour la danse. Toute sa vie, ce fut le combat de Gil Mendo. Et sans la moindre gloriole personnelle, mais pour servir les artistes qu’il aimait tant. Après le Centre de Belem, Gil a travaillé pour le ministère de la Culture, où il a contribué à l’élaboration de l'Institut portugais des arts du spectacle, puis a été, de 2004 à 2017, responsable de la programmation danse à Culturgest.


Discrètement, mais profondément, Gil Mendo était un militant. Pour la danse et les danseurs, bien sûr. Mais aussi soucieux de l’égalité des droits, et vivement antifasciste. A l’issue du Skite 1994 à Lisbonne, Gil Mendo m’avait envoyé un texte resté inédit, où il voyait dans le « cosmopolitisme » du projet que nous avions réalisé ensemble un antidote aux nationalismes qui, aujourd’hui, près de 30 ans plus tard, nous encombrent et nous intoxiquent. Je garde encore ce texte. Il sera en bonne place dans ces Mémoires de danse qui ont commencé à s’écrire.

Il me peine de dire qu’un tel projet (Skite) est aujourd’hui impossible à réaliser (les dernières éditions ont eu lieu en 2008 à Porto, où nous nous étions retrouvés avec Gil, et en 2010, à Caen) tant l’institution culturelle verrouille et cadenasse tout, refusant au fond l’absolu imprévu de la création qu’elle devrait pourtant encourager. Et des Gil Mendo, ça ne court pas les rues...


Cher Gil, très cher, je perds avec toi plus qu’un ami, un frère. Un frère de danse. Et d’humanités.

Je te confie comme viatique, pour ton dernier voyage, ce Fado Do Silêncio, de Carlos Ramos, tellement doux, comme toi. Je crois que tu l’aimais.

Je garde ton sourire, à jamais.


Jean-Marc Adolphe


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