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Iran : l'inéluctable révolution. Entretien avec l'écrivain franco-iranien Raphaël-Karim Djavani



L'Iran s'embrase. Pourtant, un "expert", longuement interviewé hier par Libération, ne discerne là aucune "dynamique révolutionnaire", quand Jean-Luc Mélenchon voit derrière le soulèvement de la jeunesse iranienne (et pas seulement) la main du Mossad, les "services d'espionnage" israéliens. Alors que le régime des mollahs ne semble avoir d'autre réponse qu'une répression encore plus féroce que ce qu'elle était déjà (au moins 192 morts à ce jour, et 2.300 arrestations), l'écrivain franco-iranien Raphaël-Karim Djavani estime que le mouvement de contestation est désormais irréversible.



Aux humanités, nous sommes attentifs à ce que l'on appelle les signaux faibles. Voici près de deux mois, le 19 novembre dernier (ICI), nous avions inséré dans notre éphéméride du jour une courte vidéo (également publiée sur notre chaine YouTube, voir ci-dessous) assortie du commentaire suivant :


En provenance de Téhéran : des images de la fête de clôture du festival Ravagh "Run and Rhythm", le 15 novembre 2025. Sur deux jours, cet événement qui combine musique, sport et énergie a été organisé au complexe commercial et de loisirs Ravagh, situé dans l'un des quartiers les plus prisés de Téhéran, appelé Shahrak-e Gharb. De telles images n'auraient pas été possibles voici quelques années. Sont-elles le signe que le régime des mollahs est proche de l'effondrement ? En tout cas, la République islamique est confrontée à une crise profonde marquée par une colère sociale et économique croissante : le régime se trouve fragilisé par des manifestations massives et coordonnées contre la corruption systémique, la mauvaise gestion économique, les inégalités, et la répression politique. Dans ce contexte, on observe une multiplication des rassemblements festifs et culturels, notamment parmi la jeunesse urbaine, comme le festival "Run and Rhythm". Même si ces manifestations festives ou culturelles sont considérées comme une menace à ses valeurs intégristes et à sa sécurité intérieure, le régime les tolère et y voit une forme de canalisation du mécontentement et un moyen indirect d’apaiser ou de détourner les frustrations populaires. Un tel "équilibrisme" ne devrait pas durer bien longtemps...



Pardon de le dire si souvent, mais malgré l'extrême modestie de nos moyens, une fois de plus, on n'était pas trop en retard. Aujourd'hui, "l'équilibrisme" dont nous parlions alors semble toucher à son terme...


Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran vit sa plus violente vague de protestations depuis « Femmes, Vie, Liberté » (2022). Tout commence par l’effondrement du rial (1,39 million pour 1 dollar) et une hyperinflation à 42%, provoquant pénuries d’eau, d’énergie et de pain. Au Grand Bazar de Téhéran, bastion historique des alliés du régime, les commerçants ferment boutique en grève : « Ni Gaza, ni Liban, ma vie pour l’Iran ! »

En quelques jours, le feu se propage. Le 31 décembre, six morts à Azna. Le 1er janvier, cinquième jour insurrectionnel : assauts sur bâtiments officiels à l’ouest, « Mort au dictateur » résonne à Qom et Mashhad. NetBlocks alerte sur un blackout internet total. Les étudiants occupent une diezaine d'universités ; les femmes affluent dans les cortèges. À Téhéran (15 millions d’habitants avec banlieues), on assiste à des scènes de guérilla urbaine dans les quartiers défavorisés.​


Depuis le 8 janvier, l’ampleur du mouvement est inédite : provinces embrasées (Kermanshah, Ilam, Khuzestan kurde/arabe), malgré la répression : au moins 192 morts (dont neuf mineurs), 2.300 arrestations, hôpitaux ciblés. « Pas de recul face aux saboteurs », tonne l'ayatollah Khamenei. Le Centre pour les droits de l’homme en Iran (CHRI), dont le siège est à New York, dit avoir reçu des « témoignages directs et des rapports crédibles » sur la mort de centaines de manifestants ces derniers jours. « Un massacre est en cours en Iran. Le monde doit agir maintenant pour empêcher de nouvelles pertes humaines », avertit l’organisation.


Dans ce contexte, nous avons choisi de nous entretenir avec l'écrivain franco-iranien Raphaël Djavani, 67 ans, auteur de L'Enfant du blé (2005, Flammarion), premier roman autobiographique sur son enfance iranienne et les désillusions post-révolution ; et de Allah et moi (2007) : lettre rageuse à Dieu, fustigeant obscurantisme et horreurs commises au nom de l'islam – pamphlet choc contre le totalitarisme religieux. Survivant de la révolution islamique (1979), il a rejoint les Moudjahidines du peuple (guérilla anti-Khomeiny) en 1983 avant de rompre avec l'islam radical, il est exilé en France depuis 1985.



ENTRETIEN AVEC RAPHAEL-KARIM DJAVANI (transcription condensée)


Première partie. De l’exil au Kurdistan : illusions perdues d’un enfant de blé


Dans cette première partie d’entretien, Raphaël-Karim Djavani, ex-moudjahidine et auteur de L’Enfant de blé, retrace son exil forcé de l’Iran à 23 ans, après des années en clandestinité au Kurdistan. Issu d’une famille paysanne musulmane, il évoque la frustration face à la foi impuissante de son père face à la misère, sa participation aux manifestations contre le Shah en 1978-1979, et l’illusion initiale portée par les cassettes de Khomeini depuis Neauphle-le-Château.


les humanités : Pour ouvrir cet entretien, nous pourrions évoquer cette phrase du grand poète turc Nazim Hikmet, lui-même exilé : « La patrie m’a appris l’exil, l’exil m’a appris la patrie. »

Raphaël-Karim Djavani : C’est joliment dit. On finit par comprendre et supporter l’exil, et la nostalgie nous fait rêver de la patrie.


les humanités : Quel âge aviez-vous quand vous avez quitté l’Iran ?

Raphaël-Karim Djavani : J’avais 22 ou 23 ans. Mais je ne suis pas venu directement en France. C’était un départ forcé, pour quitter la famille – je n’avais pas d’autre choix. J’ai vécu quelques années en clandestinité à Téhéran, avant de m’échapper vers le Kurdistan iranien, une zone dite « libre » où coexistaient Kurdes, communistes, moudjahidines du peuple… Chacun y avait son quartier, avec de petits bazars improvisés dans des villages.

« On a chassé le Shah en trois mois, mais Khomeini a pris une ampleur hallucinante. »

les humanités : Beaucoup de communistes iraniens ont fui par le Kurdistan, fuyant la répression du Shah contre l’opposition, religieuse ou communiste.

Raphaël-Karim Djavani : Cette fuite a eu lieu après l’installation de la République islamique, pas sous le Shah. Le Parti Tudeh [en persan : حزب توده ایران, Hezb-e Tudeh-e Irân, « Parti des masses d'Iran »], inféodé aux Soviétiques – a d’abord aidé le régime en dénonçant les communistes plus radicaux et les moudjahidines. Puis leurs propres membres ont été arrêtés, leurs chefs éliminés.

Moi-même, j’avais 19-20 ans avant la Révolution islamique. Les contestations ont commencé dans les universités, puis se sont étendues aux grandes villes. J’ai lâché l’école pour manifester contre le Shah avec mes camarades. Ça n’a pas duré longtemps : trois mois au total, si mes souvenirs sont bons. Une fois déclenchée, la chute a été rapide, relayée par Khomeini depuis son exil de Neauphle-le-Château. En Iran, on écoutait ses cassettes audio arrivées de France, diffusées dans les mosquées et les manifestations. Sa voix a pris une ampleur hallucinante.


les humanités : Dans votre passage télévisé dans l'émission de Marc-Olivier Fogiel (ICI), vous racontez avoir cru à Khomeini au début.

Raphaël-Karim Djavani : Oui, bien sûr. Issu d’une famille musulmane villageoise, j’ai été élevé dans ce contexte. Au collège et au lycée, je lisais le Coran, mémorisant des versets. Mon père, illettré, était aux anges : il priait sans relâche, implorant Allah de l’aider dans son labeur avec la faucille et les bœufs. Mais je ne voyais pas Dieu descendre l’accompagner. Voir ce père impuissant, s’accrochant à sa foi, était frustrant. Ses « péchés » ? Un excès de travail qui l’a tué prématurément.

« Voir mon père tendre les bras au ciel pendant la crue, sans pelle, était à la fois comique et terrible. »

les humanités : Cela évoque cette chanson d’Atahualpa Yupanqui, icône du folklore argentin, poète-guitariste autochtone (quechua), "Preguntitas sobre Dios", qui illustre la foi frustrée du père paysan face à un Dieu absent. : "Qui est ce monsieur très important qui n’est jamais venu jusqu’ici ?"

Raphaël-Karim Djavani : On ne pouvait pas le dire ainsi, mais ça vexait mon père quand je l’interrogeais. Un souvenir marquant : une crue du ruisseau au pied de la montagne inonda notre village. Au lieu de prendre une pelle, mon père tendait les bras au ciel, suppliant Allah d’arrêter l’eau. Une scènes comique et terrible à la fois. Avec ma mère, on le tirait par le bras : « Lâche un peu le ciel, fais quelque chose ! » Pourtant, c’était un homme terre-à-terre. Parfois, on aurait dit qu’il perdait la tête.


les humanités : Avez-vous revu vos parents après votre départ ?

Raphaël-Karim Djavani : Non, je n’ai malheureusement plus jamais revu mon père. La dernière fois remonte à mes 23 ans environ. À ce moment-là, je vivais en cachette à Téhéran. J’ai croisé un membre de la famille dans la rue ; il était stupéfait de me voir vivant. Il croyait que j’étais mort, car ma famille avait fait son deuil après m’avoir cherché des mois dans les hôtels et villes alentour.

C’est lui qui m’a appris l’accident de mon père. Je me suis dit : avant de disparaître définitivement – moi-même risquant l’arrestation à tout instant par le régime –, je dois le voir. Ce fut une visite clandestine : il était alité, suite à un accident suspect dont on ignore si c’était volontaire ou non. Ainsi s’est achevée notre dernière rencontre, à mes 23 ans.


les humanités : Vous vous êtes présenté comme Raphaël-Karim au début. Karim est un prénom arabe, or les Perses ne sont pas arabes. D’où vous vient ce prénom ?

Raphaël-Karim Djavani : Le prénom Karim n’est pas exclusivement arabe : c’est répandu dans le monde arabo-musulman. Il signifie « clément, généreux et miséricordieux ». Il figure même dans deux noms du Coran donnés par les musulmans : le Coran est Majid et le Coran est Karim. Cela lui confère une grande importance symbolique. Tout le monde connaît « Allah Akbar », mais au quotidien, dans les familles, on dit « Allah Karim » : Dieu est généreux, clément, il t’aidera.

Mes parents l’ont choisi pour moi, ce n’était pas mon choix. Mais ce prénom a disparu quand je me suis engagé chez les moudjahidines du peuple contre le régime : je ne l’ai plus utilisé pendant vingt ans. C’est d’ailleurs au cœur de L’Enfant de blé : l’histoire d’un jeune homme militant qui change constamment d’identité. Karim devient Rahim, puis Safa, puis Raphaël. Naturalisé français, j’ai adopté Raphaël pour effacer un pseudonyme. Je ne pouvais pas reprendre Karim alors. Mais à la parution du livre, j’ai réalisé combien ce prénom parental comptait. J’ai dû engager une démarche administrative avec un avocat à l’état civil central de Rennes pour le récupérer : il m’était presque indispensable.

Cela dit, si on me demande mon avis, ce n’est pas le prénom que j’aurais préféré en France, où "Karim" porte une connotation lourde, compliquant l’intégration sociale. Pourtant, je l’ai repris, juxtaposé à Raphaël – d’où "Raphaël-Karim", formule volontairement demandée à l’avocat. Dans la vie quotidienne, on m’appelle Raphaël. Mais heureusement, certains proches combinent les deux, et surtout mes enfants : ils disent "Baba Karim" – baba signifie « papa ». Ça me touche profondément : au moins deux personnes dans mon existence m’appellent ainsi.

Seconde partie :  L’enfant de blé en révolte : exil, illusions et écho à la jeunesse iranienne


Dans cette seconde partie, Raphaël-Karim Djavani révèle l’écriture de L’Enfant de blé comme un exutoire vital pour conjurer son mal de vivre et dialoguer avec ses parents disparus, avant de relier sa désillusion post-Khomeini – survenue en un an et demi – à la révolte actuelle des jeunes Iraniens, âgés comme lui à 19-20 ans en 1979.

« L’écriture a été salvatrice : un moyen de m’adresser à mon père et ma mère. » 

les humanités : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire L’Enfant de blé, publié aux éditions Flammarion, alors que vous n’êtes pas écrivain de métier ?

 Raphaël-Karim Djavani : Mon mal de vivre était si profond que l’écriture s’est révélée salvatrice. Au départ, j’ai écrit sous pseudonyme pour des raisons de sécurité politique. Parler des moudjahidines du peuple, avec qui j’avais lutté contre le régime, n’était pas évident. Mais L’Enfant de blé m’était indispensable, presque vital.  C’était un moyen de m’adresser à mon père et ma mère, qui ne m’avaient pas vu disparaître. Les chapitres leur sont dédiés, tantôt à l’un, tantôt à l’autre. J’y raconte la naissance de Karim au village, sa participation à la révolution islamique – vite islamisée –, puis ses combats au Kurdistan. Embarqué par la justice, j’espérais l’égalité sociale. 

L’écriture a commencé dans les montagnes, où j’étais puni ou dégradé. J’ai des notes en persan, secrètes, que je garde pour moi. En France, j’ai choisi le français pour un public qui ne lirait pas cela en Iran. C’était un exutoire : reconnaître mes origines, ce que j’ai fait à mes parents, ce que je suis devenu, même si mon père était déjà parti.

 

les humanités :  Votre mère est-elle toujours vivante ?

Raphaël-Karim Djavani : Non, malheureusement. J’ai appris la mort de mon père dix ans après, en envoyant un émissaire depuis Paris – le neveu d’un camarade, payé pour aller chez nous. Il m’a laissé un message sur répondeur. Grande famille nombreuse, mais je n’ai presque plus de contacts avec mes frères et sœurs. Ils ne sont pas équipés, ignorent internet ou les téléphones. J’en ai le moins possible, même si quelques liens subsistent. J’ai revu ma mère deux ou trois fois à Istanbul avant sa mort, me dépêchant de peur qu’elle parte aussi, comme mon père, pendant mon exil.

« Exclu de l’armée de l’air par un piège idéologique : ‘Khomeini ou un autre ayatollah ?’ »

les humanités : La chute du Shah a été rapide – trois mois –, l’arrivée triomphale de Khomeini à Téhéran aussi. Combien de temps vous a-t-il fallu pour réaliser que la révolution, islamisée, allait mal tourner ?

 

Raphaël-Karim Djavani : Un an, un an et demi à peine. J’avais réussi un concours national pour l’armée de l’air, officier. Mais un comité idéologique du régime m’a exclu : je n’étais pas le « bon musulman ». Ils m’ont posé un piège – je n’entre pas dans les détails : si Khomeini ordonne une chose et un autre ayatollah l’opposé, qui choisir ?  Plein d’énergie, jeune homme, je n’ai pas su répondre. Exclu d’une université nationale, cela a ouvert la porte à un nouvel engagement, deux ans plus tard.

« Cette jeunesse en révolte me renvoie à la mienne : à 19 ans, on rêvait de démocratie, on s’est tous fait avoir. »

les humanités : En préparant cet entretien, ce matin, vous évoquiez un parallèle entre votre jeunesse et la situation actuelle en Iran.

Raphaël-Karim Djavani : Oui, parce que j’avais pratiquement exactement le même âge que cette jeunesse qui occupe les rues depuis douze ou treize jours. À 19-20 ans, j’étais dans la rue pour la chute du Shah, dans l’espoir d’un régime plus démocratique, non inféodé aux Américains ou aux forces étrangères. C’était un rêve naïf... Je n’avais jamais imaginé que cela tournerait si mal. Ce n’était pas seulement moi : on s’est tous fait avoir. Mais aujourd’hui, cette jeunesse que j’observe me renvoie à la mienne, à ma propre révolte. Elle m’a coûté cher : la rébellion m’a conduit jusqu’ici, en exil.

Troisième partie. Soulèvement interclassiste et espoirs révolutionnaires


Dans cette dernière partie, Raphaël-Karim Djavani décrypte le soulèvement iranien actuel comme inédit par son ampleur interclassiste – bazaris en grève, étudiants, femmes –, reliant nostalgie pour Reza Pahlavi aux traumas collectifs chiites et appelant à une justice sans vengeance post-régime. Il critique l’Occident lâche et Mélenchon « néo-libéralisant » les mollahs, voyant dans la jeunesse un signe vital de renaissance identitaire.

« Les bazaris, piliers du régime, ferment leurs rideaux... Ce n’est plus seulement quelques jeunes isolés, mais un mouvement qui s’amplifie de jour en jour ».

les humanités : Il y a eu le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », et même avant, de nombreux soulèvements férocement réprimés. Les médias français en parlent peu, mais les grèves sont quasi continues en Iran. Qu’est-ce qui vous semble nouveau dans la situation actuelle ?

Raphaël-Karim Djavani : Ce qui se passe aujourd’hui est bien plus vaste, car cela englobe plusieurs classes sociales différentes. Par exemple, les bazaris – ces commerçants des grands bazars qui ont toujours financé le régime, notamment pendant la guerre contre l’Irak ou même contre les manifestants – ont commencé à fermer leurs rideaux en signe de grève. Moi-même, quand j’étais militant, je me souviens avoir été tabassé non seulement par les milices, mais aussi par ces bazaris très religieux.


les humanités : Ce sont les alliés traditionnels du régime, les commerçants des bazars ?

Raphaël-Karim Djavani : Exactement. Jusqu’ici, ils soutenaient le pouvoir, mais là, le prix du rial a tellement chuté qu’ils ne peuvent plus vendre. C’est de là que tout a démarré. Et maintenant, les étudiants se soulèvent dans les universités, les femmes rejoignent les manifestations. Ce n’est plus seulement quelques jeunes isolés, mais un mouvement qui s’amplifie de jour en jour.


les humanités : Dans une petite ville, certains soldats semblent avoir fraternisé avec les manifestants ?

Raphaël-Karim Djavani : Oui, j’ai vu cette vidéo où des membres des forces de l’ordre, perchés sur un toit et apparemment piégés, criaient « Oui, s’il vous plaît, on arrête ! ».


les humanités  : Comment vous informez-vous sur la situation en Iran ? Réseaux sociaux ? Contacts directs ?

Raphaël-Karim Djavani : Non, je n’ai aucun contact direct là-bas, et je ne veux pas en avoir, pour ne pas mettre en danger ma famille. Ils ont déjà beaucoup souffert de représailles à cause de mon opposition passée. Je me fie à des sites iraniens qui regroupent des sources variées : pro-régime, moudjahidines du peuple, royalistes, communistes. Cela me donne une vue d’ensemble équilibrée.


les humanités : On entend beaucoup dire que des jeunes acclament Reza Pahlavi, fils du Shah que vous avez combattu. Ça ne vous semble pas étrange, alors qu’il existe d’autres oppositions en exil ?

Raphaël-Karim Djavani : C’est une réalité, surtout chez la jeunesse qui n’a connu que la République islamique. Ils évoquent une nostalgie transmise de père en fils : sous le Shah, la vie était moins chère, plus libre. Mais vous avez raison, il y a d’autres oppositions méritant reconnaissance, à commencer par les prisonniers politiques encore en Iran – femmes avocates, médecins – dont beaucoup ont disparu sans écho.

Reza Pahlavi a les médias à sa disposition, mais aucune alternative ne parvient vraiment à se faire entendre. Via les réseaux sociaux, ses messages touchent large. Les moudjahidines et communistes sont actifs, mais après quarante-six ans de régime chiite, les Iraniens rejettent toute forme d’idéologie socialiste. On ne peut pas leur reprocher de se tourner vers ce qu’ils connaissent. Ça fait bizarre, oui : on a chassé le père, et voilà le fils. Mais d’abord, il faut se débarrasser du régime actuel.

« Un diction dit que l’oiseau terrorisé par le serpent oublie qu’il a des ailes. Eh bien, les Iraniens redécouvrent leurs ailes leurs : la force de l’union »

les humanités : Le « peuple iranien » inclut de nombreuses minorités ethniques, réprimées comme les Kurdes.

Raphaël-Karim Djavani : Oui, j’en fais partie : je suis Azéri, de l’Azerbaïdjan iranien, l’une des ethnies les plus répandues. Il y a aussi les Baloutches, les Kurdes, les Arabophones du Khuzestan et du Baloutchistan aux frontières avec l’Irak.


les humanités : Comment un régime de terreur, avec des milices répressives telles que les Gardiens de la Révolution, perd-il sa mainmise ?

Raphaël-Karim Djavani : Nous arrivons au moment où les Iraniens se disent : « On n’a plus peur. » Un dicton dit que l’oiseau terrorisé par le serpent oublie qu’il a des ailes. Eh bien, ils redécouvrent les leurs : la force de l’union. Même sans internet – tout est coupé –, ils se retrouvent dans la rue et s’organisent de vive voix. Les manifestations touchent Téhéran, sa banlieue de 15 millions d’habitants, Mashhad, Qom. Malgré les forces massives à la capitale, ça se généralise par guérilla urbaine dans les quartiers défavorisés.


les humanités : Libération titre « L’Iran s’embrase », mais interviewe un chercheur qui parle de « colère sans dynamique révolutionnaire ». Pour votre part, sentez-vous une révolution possible, avec effondrement soudain ?

Raphaël-Karim Djavani : Le mouvement est irréversible et s’intensifie jour après jour. Les Iraniens veulent s’en sortir par eux-mêmes, sans sauveur étranger comme Trump. C'est une question de fierté nationale. J’espère une tolérance entre manifestants – pas d’insultes des uns contre les autres – et des procès justes pour les crimes des Gardiens de la Révolution, sans bain de sang. Pour les mollahs, plutôt que la prison, des champs à aller labourer : qu'ils travaillent ainsi travail pour faire baisser les prix et prospérer le pays. C'est un rêve personnel, mais nécessaire.


les humanités : Nous avions publié la brève vidéo d’un événement sportif à Téhéran finissant en concert avec danse libre, qui montrat une audace retrouvée...

Raphaël-Karim Djavani : Oui... Défiant les caméras chinoises qui sont à peu près partout, il y a cette fierté dans leurs yeux, comme les danseurs s’étonnant mutuellement de leur hardiesse. Et dans les rues, au milieu des flammes et du gaz lacrymogène, des garçons et filles s’enlacent, s’embrassent. Cette jeunesse veut une vie libre, et renouer avec l’identité pré-islamique d’il y a quatorze siècles, célébrer la vie éphémère au lieu de rituels morbides et de superstitions. Ces regards complices au milieu du chaos nocturne sont magnifiques. La jeunesse mérite d’être vécue pleinement ; sinon, frustration et maladies en découlent. J’admire leur courage, mais il faut les accompagner.

« Le pire crime du régime, c'est ce trauma psychologique collectif, individuel dans les foyers, mais qui est surtout accumulation de tortures et de deuils »

les humanités  : Ava; jeune psychologue qui assiste à cet entretien, souligne les traumas familiaux et sociétaux cumulés.

Raphaël-Karim Djavani : Le pire crime du régime, c'est ce trauma psychologique collectif, individuel dans les foyers, mais qui est surtout accumulation de tortures et de deuils. Il faudra du temps pour guérir – depuis mon exil, j'en sais quelque chose !


les humanités : La révolution permet peut-être de réaliser qu’un trauma perçu comme personnel est en réalité collectif, partagé par tous.

Raphaël-Karim Djavani : Exactement. Il y a des traumas individuels, vécus dans l’intimité du foyer, mais aussi des traumas collectifs. En Iran, on parle vraiment d’un trauma collectif massif. Malheureusement, le peuple y est pris au piège depuis des décennies. Dernièrement, en évoquant la vie sous les mollahs et l’identité iranienne, j’ai entendu Mélenchon qualifier les mollahs de « néo-libéraux » (1). J’aimerais lui dire : n'as-tu pas honte d’utiliser ce terme pour eux ? Des « mollahs néo-libéraux » !!! Qu’as-tu dans la tête ? Ça m’agace.

Quand je militais contre le Shah, j’ignorais que la gauche occidentale, anti-impérialiste, soutenait Khomeini comme anti-capitaliste (2). Lorsque j'ai appris cela en exil, ça m’a dégoûté. J’ai une âme de gauche humaniste, mais ces gens mentent pour leur intérêt politique, jettent n’importe quoi à la figure des Iraniens. Ce qui se passe aujourd'hui en Iran, c’est un mouvement purement populaire. Les Iraniens agissent seuls, sans alliés extérieurs. L’Occident s’est montré globalement lâche ces dernières années. On ne peut pas attendre qu’il se réveille aujourd’hui en disant « Allez-y, on est là ».

Mais un peuple ne peut être bâillonné éternellement. Une accumulation de traumas, de tortures, d'arrestations, a explosé. Leur Cette douleur n’est pas seulement intime, familiale : c’est une charge collective de souffrances ignorées. Aujourd’hui, ça s’exprime dans la rue.


Propos recueillis par Jen-Marc Adolphe, le 10 janvier 2026


NOTES

(1). Il y a eu un tweet de Jean-Luc Mélenchon, posté sur X le 1er janvier, où Jean-Luc Mélenchon dénonce une ingérence du Mossad. Raphaël-Karim Djavani fait ici allusion à un autre tweet, posté ce même 1er janvier par Hadrien Clouet, co-responsable du département de sociologie de l'Institut La Boétie, think tank affilié à La France insoumise, pour qui ce n'est pas le régime théocratique en tant que tel qui serait responsable de la situation actuelle en Iran mais quelques "mollahs néo-libéraux" (sous entendu : les réformateurs qui osent encore s'opposer au Guide Suprême).

(2). Raphaël-Karim Djavani n'y fait pas ici directement allusion, mais on se souviendra que le philosophe Michel Foucault a ainsi soutenu publiquement la Révolution iranienne de 1979 et Khomeini comme alternative « spirituelle politique » à la modernité occidentale libérale, voyant en elle une « volonté collective » anti-autoritaire.


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