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Jeunesse en soulèvement

il y a 11 heures
6 min de lecture

Photo Thibault Camus/AP


Des salles propres, des professeurs, un avenir : les lycéens réclameraient trop peu pour le philosophe Gaspard Koenig, tandis que Trump, Onfray et Le Pen les désignent à la vindicte. Entre condescendance philosophique et surenchère répressive, les adultes ont surtout du mal à supporter une jeunesse qui se soulève sans leur demander la permission.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 


Ce jeudi 8 octobre, nouvelle journée de mobilisation pour les lycéens et les étudiants qui sont appelés par les syndicats à descendre à nouveau dans la rue pour un "acte IV", deux jours après "l'acte III" qui a mobilisé 450 000 manifestants dans toute la France (250 000 selon le gouvernement).


Certains n'y comprennent plus rien : c'est le printemps en automne. Dans Les Échos (journal appartenant à Bernard Arnault), le philosophe Gaspard Koenig voit dans cet "octobre 26" un "anti-Mai 68". « Aujourd'hui, quand on a dix-sept ans. Il est question non pas de mettre l'imagination au pouvoir, mais de nettoyer les salles de classe », déplore-t-il. Des actuelles revendications des lycéens, il juge qu’elles pourraient « figurer dans un programme du Modem ». C’est dire si « la marque véritable de notre époque » est « la difficulté à concevoir des futurs désirables ».


Né en 1982 à Neuilly-sur-Seine, dans un milieu familial qu’il rattache à « la contre-culture issue de mai 68 », Gaspard Koenig a fait sa scolarité au lycée Charlemagne avant de suivre des classes préparatoires littéraires au lycée Henri-IV, à Paris, l’auteur de Humus, grand prix Jean-Giono en 2023 — roman consacré à deux jeunes agronomes qui rêvent de changer le monde grâce aux vers de terre —, fondateur du think tank libéral GenerationLibre, il reproche aux lycéens de 2026 d’avoir oublié en cours de route les Pink Floyd, Another Brick in the Wall, et le Michel Foucault de Surveiller et punir.


Toutefois, ajoute-t-il, bonne âme, « Une société qui ne sait pas écouter sa jeunesse obère son propre avenir. Nous vivons dans un pays vieillissant, où les politiques publiques sont structurellement biaisées en faveur de plus âgés. Les injustices générationnelles ont été largement documentées, notamment grâce aux travaux de l'économiste Maxime Sbaihi (1). Il ne faudrait donc pas ajouter l'insulte à l'injure en méprisant d'emblée la parole lycéenne ». L’injure, donc, mais sans insulte : merci Gaspard Koenig. La « contre-culture » n’est plus ce qu’elle était.


Des policiers aspergent des étudiants de gaz au poivre près de Sciences Po, le mercredi 7 octobre 2026. Photo Thibault Camus/AP


Ailleurs, on s’embarrasse moins de précautions. Faute de comprendre ce que demande la jeunesse, on lui fabrique un casier judiciaire.


Donald Trump, Michel Onfray et Marine Le Pen réunis n’ont pas les pudeurs de gazelle de Gaspard Koenig. Le premier, ci-devant président des États-Unis, a attribué sur Truth Social le mouvement lycéen à une « immigration de masse hors de contrôle » : « Il ne s’agit pas des écoles, il s’agit de l’islam qui veut s’emparer d’un pays autrefois grand ! ».


Michel Onfray, le pseudo-philosophe à la noix qui a eu le culot de baptiser Front populaire son entreprise « souverainiste » — c’est-à-dire fascisante —  le disait autrement en livrant son diagnostic le 3 octobre sur la chaine de propagande extrême droitière CNews, où il a chaque semaine table ouverte : « On a créé des incultes pendant 50 ans en leur disant ‘n’aimez pas la France’ : voilà le résultat. »  Sa revue a reçu 711 228 euros d’aides de l’État à la presse entre 2022 et 2024, dont 537 866 euros au titre du Fonds stratégique pour le développement de la presse. De l’argent public pour finir dans le giron Bolloré : en août 2026, Lagardère Media News a pris 90% du capital de sa société éditrice, Michel Onfray conservant les 10% restants et la direction de la publication.


Quant à Marine Le Pen, si elle fait semblant d’appeler à une réforme de Parcoursup, assortie de vagues mesures « en faveur des jeunes », elle qualifie la contestation lycéenne d’ « émeutes organisées par des professionnels », et exige une nouvelle loi anti-casseurs. Après l’annonce de la suspension gouvernementale des grenades assourdissantes, alors qu’un manifestant de 15 ans a eu la main arrachée, elle déclare : « Emmanuel Macron est toujours du côté qui consiste à taper sur la police. »


Photo Teresa Suarez/AP


Pendant ce temps, tous les journalistes assis de France et de Navarre continuent de parler de « blocus » des lycées. Avant, on savait aussi dire « piquet de grève ».


The Conversation — qui est au journalisme ce que le bolet de Satan est au cèpe de Bordeaux, et qui a reçu plus de 380 000 euros d’aides publiques en 2023 et 2024 pour être encouragé à pratiquer un véritable racket auprès des universités et autres centres de recherche —  publie un "article" d’un chercheuraAssocié au "Laboratoire Printemps", (ça ne s’invente pas) de l’université Paris-Saclay, qui estime que l’actuel soulèvement de la jeunesse était « imprévisible » ». Né en 1954 en Équateur dans une famille juive d’origine polonaise, arrivé à Paris en 1962, Robi Morder s’est engagé en Mai 68 dans les Comités d’action lycéens. C’est sûr, Mai 1968 était prévisible…


Photo Teresa Suarez/AP


Sur Grand continent, on retiendra l’analyse beaucoup plus intéressante, quoique conjecturale, d’un professeur de lycée en banlieue parisienne qui écrit sous le pseudonyme de Guillaume Thomas. Et si, demande-t-il, l’interdiction du portable avait contribué au déclenchement de la révolte lycéenne ? Sans réduire celle-ci à une réaction d’adolescents privés de TikTok ou Snpapchat, il interroge les effets du retrait de cet « objet doudou », support de sociabilité et d’addiction. L’an dernier, les écrans transformaient sa classe en « groupe de zombies ». Cette année, dit-il, ses élèves sont « plus vifs », mais aussi plus agités.


Cette déconnexion aurait-elle permis aux jeunes de regarder autrement leur condition ? « Levant les yeux loin du feed », le lycéen aurait découvert une situation « soudainement insupportable » : les sacrifices du Covid, l’héritage écologique, les accusations d’inculture malgré la réduction des cours de français, la stigmatisation d’une jeunesse davantage issue de l’immigration. Autant de contradictions qui nourrissent le sentiment d’être humilié et privé d’avenir. S’y ajoute l’exemple des adultes, eux-mêmes rivés aux écrans, qui interdisent aux élèves ce qu’ils s’autorisent. L’auteur résume cette défiance : « Quand il regarde l’adulte qui le surveille, il voit deux addicts et il voit un hypocrite. » Une piste de déclenchement, non une explication globale.


Photo Aurélien Morissard/AP


Par essence, les soulèvements arrivent là où on ne les attend pas nécessairement. Et surtout là où ceux qui prétendent savoir ont cessé de regarder. Ils n’ont pas à fournir, avant de commencer, leur programme définitif, leur certificat de maturité et l’autorisation des anciens combattants de Mai 68. Demander des toilettes utilisables, des professeurs présents et un avenir qui ne soit pas une impasse n’interdit pas l’imagination. C’est peut-être même sa condition première.


Dans un texte offert aux humanités pour accompagner le mouvement social colombien, au printemps 2021, Georges Didi-Huberman écrivait : « Il n’y a pas de soulèvements, c’est l’évidence, sans une levée d’affects collectifs, un partage des émotions. » (ICI). Le soulèvement commence quand une expérience jusque-là subie séparément devient une puissance commune : quand le « je n’en peux plus » trouve des voix pour lui répondre. « Le nous ne se présuppose pas, il s’invente et s’organise », poursuivait-il.


Voilà ce que les procureurs de la jeunesse refusent d’entendre. Ils réclament du silence et s’étonnent des cris ; ils organisent l’impuissance et s’indignent qu’on se lève. Ce qui leur fait peur n’est pas que les lycéens aient oublié Pink Floyd. C’est qu’ils cessent de jouer le rôle qu’on leur a assigné. Qu’ils passent du banc au pavé, de l’humiliation à la parole, de chacun pour soi à quelque chose comme un nous.


Didi-Huberman nomme cela « ce désir qui sort de nous, nous soulève et nous fait sortir de nous ». Pas besoin d’une autorisation de sortie.


Jean-Marc Adolphe


(1). Gaspard Koenig aurait aussi pu citer la récente chronique de Michel Strulovici sur les humanités, "Lycées : les raisons de la colère", mais il ne faut pas trop en demander.

 

Photo Teresa Suarez/AP


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1 commentaire


yanitz2018
yanitz2018
il y a 10 heures

Ce qui me choque c'est la violence des forces de l'ordre envers les lycéens.

C'est intolérable ! Plus il y a de CRS dans la rue, plus la répression augmente (un œil crevé, une mâchoire brisée, une main arrachée)

Et le ministre Nunez justifie ces actions extrêmes tout en promettant des enquêtes de l'IGN.

Enquêtes de l'IGN dont on présume déjà des résultats

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