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L'Amazonie et pas seulement : dix fronts pour le vivant

il y a 1 heure
19 min de lecture

 La victoire de Lula à l'élection présidentierlle au Brésil suffira-t-elle à sauver la forêt amazonienne ? Photo Mongabay


Des forêts amazoniennes aux abysses du Pacifique, du Haut-Maroni à Madagascar, la destruction des milieux engage bien davantage que le sort des espèces : notre santé, notre alimentation, nos droits et nos moyens de vivre. Dix situations et dix portraits pour comprendre ce qui se joue sur ces territoires, qui les défend et à quelles contradictions se heurte leur protection.

les humanités, ça n'est pas pareil.

Chroniques, analyses, récits, "hors-pistes" : pour rester à l'affût : 



1. Lac Sevan : l’or contre l’eau


Le monastère de Sevanavank se dresse sur une presqu'île du lac Sevan, à 2 000 mètres d'altitude,

 dans le marz de Gegharkunik. Fondé au IXᵉ siècle, ce site monastique arménien réunit deux églises médiévales rescapées et offre, depuis sa colline, une vue dégagée sur l'un des plus grands lacs d'altitude du Caucase.


En Arménie, le lac Sevan offre à la COP biodiversité un miroir peu complaisant. Plus grand lac d’eau douce du Caucase, il fournit une ressource essentielle à l’irrigation, à la production hydroélectrique et aux populations riveraines. Le 22 octobre, dans le pavillon arménien de la conférence, l’Union européenne et le PNUD ont annoncé un nouveau programme de restauration de son écosystème : 1,5 million d’euros sur trois ans.


Mais cette vitrine porte les cicatrices d’une exploitation ancienne. Entre 1933 et 2000, les prélèvements ont fait baisser son niveau de près de vingt mètres et réduit son volume d’environ 45%. Les frayères de la truite endémique, l’ishkhan, ont été dévastées ; deux de ses quatre formes historiques ont disparu. À cette dépossession s’ajoute l’eutrophisation : les apports d’azote et de phosphore, notamment par les eaux usées, favorisent les proliférations de cyanobactéries, dans un lac que le réchauffement fragilise davantage.


Au sud, le conflit autour de la mine d’or d’Amoulsar concentre les contradictions du pays hôte de la COP17. Les opposants redoutent un drainage minier acide menaçant les rivières Arpa et Vorotan et, par les ouvrages de transfert d’eau, le Sevan. En août 2020, leur mobilisation a entraîné des dizaines d’interpellations. L’État, devenu actionnaire à 12,5% de Lydian Armenia en 2024, soutient le projet. Entre restauration du vivant et exploitation aurifère, l’Arménie doit répondre à une question concrète : quelle valeur accorde-t-elle à l’eau ?

Inga Zarafyan, documenter pour résister


Docteure en biophysique, réalisatrice de documentaires sur les problèmes environnementaux et sociaux, Inga Zarafyan est cofondatrice et présidente de l'ONG EcoLur. Son parcours associe recherche scientifique, information et défense de l’environnement : une position précieuse dans un pays où les controverses minières se jouent aussi dans les études d’impact, leurs lacunes et leur mise à disposition du public.

Avec EcoLur, elle conteste les garanties environnementales du projet d’Amoulsar. Son alerte porte notamment sur le drainage acide — l’acidification des eaux au contact de certaines roches exposées par l’activité minière — et ses conséquences possibles pour les ressources hydriques.

L’ONG agit aussi sur le terrain institutionnel : en 2020, elle a participé, avec Armenian Forests, Green Armenia et le réseau CEE Bankwatch, au dépôt d’une plainte auprès de la Convention de Berne concernant les effets d’Amoulsar sur des sites du réseau écologique Émeraude.


2. Amazonie brésilienne : une victoire à confirmer


En Amazonie brésilienne, la destruction recule. Entre août 2025 et juillet 2026, 3 335 km² de forêt ont été déboisés, selon l’Institut national de recherches spatiales : 41,8% de moins qu’un an auparavant, et le niveau le plus bas depuis le début des relevés, en 1988. Ce résultat rappelle que la déforestation n’est pas une fatalité. Revenu au pouvoir en 2023, Lula a réactivé le plan de lutte contre les déboisements et rétabli les sanctions contre les destructions détectées par satellite.


Mais une forêt debout n’est pas nécessairement une forêt intacte. Incendies, exploitation du bois, sécheresses et effets de lisière — les perturbations qui pénètrent depuis les zones défrichées — appauvrissent les écosystèmes sans toujours les convertir en pâturages ou en cultures. Une étude publiée en 2023 estimait que jusqu’à 38% de la forêt amazonienne restante étaient dégradés par ces processus. Ce chiffre concerne l’ensemble amazonien, pas seulement le Brésil : il révèle l’ampleur d’une destruction moins visible que les coupes rases.


L’avenir de l’embellie vient de franchir une étape dans les urnes. Dimanche 25 octobre, Lula a été réélu avec 51,79% des suffrages face à Flávio Bolsonaro, qui conteste le résultat. Sa victoire ouvre la possibilité de poursuivre la lutte contre la déforestation engagée depuis 2023. Mais le président devra composer avec un Congrès dominé par ses adversaires : la continuité politique ne garantit pas la continuité des moyens. Pour l’Amazonie, ce scrutin offre un répit, pas un certificat de guérison. La surveillance satellitaire mesure le recul des coupes rases ; elle ne garantit ni sa durée, ni la santé de la forêt épargnée.

Alessandra Korap Munduruku, la forêt comme territoire vivant

Alessandra Korap Munduruku

Pour Alessandra Korap Munduruku, défendre l’Amazonie ne consiste pas seulement à préserver une surface verte sur une carte. Il s’agit de protéger un territoire habité, ses rivières et le droit de ses communautés à décider de leur avenir. Issue du peuple munduruku, dans la région du Tapajós, au Pará, cette militante a reçu le prix Goldman pour l’environnement en 2023 pour son combat contre l’expansion minière.


Sa campagne a contribué à obtenir, en mai 2021, le retrait par Anglo American de 27 demandes de recherche minière dans des territoires autochtones, dont certaines concernaient le territoire Sawré Muybu ou ses abords. Avec l’Articulation des peuples autochtones du Brésil et Amazon Watch, elle a associé mobilisation communautaire, lettre ouverte et pression médiatique. Au centre de cette action : le consentement libre, préalable et éclairé des populations concernées.


Cette victoire, remportée sous Jair Bolsonaro, évite de réduire la protection de l’Amazonie à une alternance présidentielle. Les communautés autochtones ne sont pas de simples bénéficiaires des politiques de conservation : elles en sont des actrices, capables d’imposer des limites aux entreprises comme d’interpeller l’État. Lors de sa distinction en 2023, Alessandra rappelait que le retrait des grands groupes ne supprimait pas la menace des orpailleurs clandestins.


3. Clarion-Clipperton : la transition verte à l’assaut des abysses


Entre Hawaï et le Mexique, à plus de 4 000 mètres de profondeur, la zone de Clarion-Clipperton aiguise les appétits miniers. Ses plaines abyssales sont semées de nodules polymétalliques, convoités pour les métaux qu’ils renferment. Mais ces concrétions constituent aussi des habitats : éponges, coraux et anémones s’y fixent, dans un univers dont une grande part des espèces demeure inconnue. Les ramasser, c’est supprimer un support de vie et soulever des panaches de sédiments susceptibles d’ensevelir les organismes alentour.


Pour ouvrir cette frontière industrielle, The Metals Company mise sur Washington. Sa filiale américaine a déposé une demande conjointe de permis d’exploration et d’exploitation commerciale, fondée sur une loi américaine de 1980. Le 19 août, l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) a annoncé que le dossier satisfaisait aux exigences documentaires ; la consultation publique s’est achevée le 19 octobre. Cette étape ne vaut pas encore autorisation d’exploitation.


Cette voie nationale court-circuite le cadre multilatéral de l’Autorité internationale des fonds marins. L’administration Trump veut accélérer l’accès aux minerais stratégiques ; les opposants dénoncent une appropriation unilatérale des ressources des espaces internationaux. Au nom de la transition énergétique, faut-il industrialiser un milieu avant même d’en connaître les habitants ? Une expédition scientifique partie le 17 octobre retourne précisément sur les traces d’un essai minier réalisé au printemps 2021. Cinq ans et demi après, elle doit mesurer la persistance des dommages et rechercher d’éventuels signes de recolonisation. Son responsable s’attend à ne constater que peu, voire pas de récupération. Dans ces profondeurs où tout se reconstitue avec une extrême lenteur, le calendrier industriel n’est décidément pas celui du vivant.


Emma Wilson, défendre les grands fonds à la table des négociations

« Ce que nous voulons, concrètement, c’est qu’aucune exploitation minière des grands fonds ne soit autorisée tant qu’un certain nombre de conditions ne seront pas remplies. »— Emma Wilson, entretien à Inside Climate News, 17 juillet 2025 ; traduction de l’anglais.
Emma Wilson

Diplômée d’un master de politique environnementale à Sciences Po Paris, spécialisée dans les questions marines, Emma Wilson a rejoint la Deep Sea Conservation Coalition en décembre 2021. Elle y travaille à la campagne pour un moratoire sur l’exploitation minière des grands fonds : un combat mené notamment dans les négociations de l’Autorité internationale des fonds marins, à Kingston, en Jamaïque.


Son terrain d’action révèle une dimension moins visible de la défense de la biodiversité : les procédures, les conditions d’autorisation et les obligations des États. En juillet 2025, interrogée pendant les négociations, elle dénonçait le choix de The Metals Company de passer par les États-Unis plutôt que par le cadre multilatéral. Elle rapportait les accusations de gouvernements estimant que l’entreprise poussait Washington vers une violation du droit international. La coalition ne demande pas seulement davantage d’études avant une exploitation déjà tenue pour inévitable. Elle réclame qu’aucune activité minière ne commence tant qu’un ensemble de conditions scientifiques, environnementales et de gouvernance n’est pas satisfait. Dans ce dossier, Emma Wilson incarne ainsi la bataille pour conserver une possibilité souvent escamotée : celle de ne pas ouvrir une nouvelle frontière extractive.


4. Grande Barrière de corail : le patrimoine blanchit, le classement demeure


La Grande Barrière de corail reste inscrite au patrimoine mondial, sans figurer sur la liste du patrimoine en péril. Mais ses couleurs s’effacent. En 2025, elle a subi son sixième blanchissement massif depuis 2016, un an après celui, particulièrement destructeur, de 2024. Sous l’effet d’une chaleur excessive, les coraux perdent les algues microscopiques qui les nourrissent et leur donnent leur couleur. Le blanchissement n’est pas toujours une condamnation ; si le stress se prolonge, il peut entraîner leur mort. La répétition des vagues de chaleur réduit les possibilités de récupération.


En juillet 2026, le Comité du patrimoine mondial n’a pourtant pas inscrit le site sur la liste du patrimoine en péril. Il a exprimé sa plus vive préoccupation devant les pertes de coraux, tout en saluant les efforts australiens pour améliorer la qualité de l’eau et la gestion du récif. Cette décision n’est pas un certificat de bonne santé : elle illustre un système dans lequel l’expertise éclaire le choix, mais où les États décident.


Le bilan publié en août par l’Institut australien des sciences marines apporte une respiration. Les observations menées sur 121 récifs montrent une hausse de la couverture en coraux durs vivants dans le nord, une progression plus incertaine dans le centre et une relative stabilité dans le sud. La mousson de fin d’été, en augmentant la couverture nuageuse et en refroidissant les eaux, a probablement limité le blanchissement. Mais ce répit météorologique ne neutralise pas le réchauffement.


Surtout, la surface occupée par les coraux ne dit pas tout du récif. Elle ne mesure ni la diversité des espèces ni leur capacité à résister à la prochaine vague de chaleur. Un paysage peut retrouver des couleurs sans retrouver tous ses équilibres. Le classement demeure ; la question est de savoir quel monde vivant il protégera encore.

Terry Hughes, le chercheur devenu lanceur d’alerte

« Cela a été la mission de recherche la plus triste de ma vie. »— Terry Hughes, à propos des relevés de blanchissement de 2016, propos rapportés par NPR le 29 mars 2016 ; traduction de l’anglais.
Terry Hughes

Professeur émérite à l’université James-Cook, Terry Hughes a dirigé, de 2005 à 2020, le centre d’excellence australien consacré aux récifs coralliens. Ses recherches relient le fonctionnement de ces écosystèmes aux services qu’ils rendent et au bien-être des sociétés humaines. Son terrain d’étude est devenu le lieu d’une catastrophe qu’il documente en direct.


En 2016, il participe à une vaste campagne de relevés aériens et sous-marins sur la Grande Barrière. Dans Nature, il raconte les journées passées à survoler les récifs, à noter méthodiquement l’intensité du blanchissement. Ce travail contribue à documenter la mort de 67% des coraux dans la partie septentrionale cette année-là. L’Académie australienne des sciences souligne alors son rôle dans l’alerte publique : au pic de l’attention médiatique, il donne 35 entretiens en une journée. Son message dépasse la gestion locale du récif : il rappelle que la possibilité de le préserver dépend aussi de l’action contre le changement climatique.


5. Virunga : qui paie pour protéger le vivant ?


Le Parc national des Virunga, en République démocratique du Congo. Photo Bitini Ndiyanabo Kanane


Aux Virunga, protéger le vivant peut coûter la vie. Le 21 mai 2026, Kasereka Valyathire Baraka et Munguakonkwa Mihigo Jacques, deux écogardes âgés de 35 et 34 ans, ont été tués par des hommes armés au poste de Kamuhororo, près du lac Édouard. Chacun laisse une veuve et deux enfants. Plus de deux cents gardes ont péri en service au fil de l’histoire du parc. Dans l’est de la République démocratique du Congo, la conservation se pratique au milieu des groupes armés, des déplacements de population et des trafics de ressources.


Les gorilles de montagne en sont l’emblème, mais leur protection ne se sépare pas de la vie des riverains. Le charbon de bois, produit à partir des forêts, sert à cuisiner et alimente une économie dont profitent aussi des groupes armés. Interdire sans proposer d’autre source d’énergie revient à opposer la survie quotidienne à la sauvegarde du parc. L’Alliance Virunga tente de dénouer ce piège par l’hydroélectricité, l’emploi et les activités agricoles ; la guerre fragilise ces alternatives.


La pression pétrolière n’a pas non plus disparu. En 2025, malgré l’annulation annoncée de l’appel d’offres national lancé en 2022, l’Unesco demandait encore des éclaircissements sur deux blocs pétroliers chevauchant le parc. Le statut de patrimoine mondial ne suffit donc pas à écarter les convoitises extractives. Mais qui finance la protection, et qui en supporte les sacrifices ? Aux Virunga, le patrimoine de l’humanité a des défenseurs dont les familles portent le deuil.


Emmanuel de Merode, protéger sans appauvrir

« Nous ne pouvons pas dire aux gens de ne pas utiliser les ressources sans leur offrir autre chose. »— Emmanuel de Merode, entretien publié par Mongabay en avril 2026.

Directeur du parc national des Virunga, Emmanuel de Merode défend une conception de la conservation qui ne se limite pas aux patrouilles. Son raisonnement part d’une contradiction : comment demander à des familles de renoncer aux ressources forestières dont elles dépendent, sans leur donner les moyens de vivre autrement ? Dans un entretien publié en avril 2026, il décrit notamment les femmes confrontées à la répression du commerce de charbon de bois, alors qu’elles en ont besoin pour nourrir leurs enfants et faire bouillir l’eau.


Le parc a donc développé une stratégie associant protection et économie locale : production hydroélectrique, accès à l’énergie, soutien aux activités agricoles et à l’emploi. L’objectif n’est pas seulement de financer la conservation, mais de réduire la dépendance aux circuits qui détruisent la forêt et enrichissent les groupes armés. Emmanuel De Merode reconnaît toutefois les limites de ce modèle : les infrastructures subissent les conflits, certaines zones restent sans électricité et le charbon demeure souvent l’énergie la plus accessible.


6. Kakhovka : le vivant, victime et pièce à conviction


Le 6 juin 2023, la destruction du barrage de Kakhovka, dans le sud de l’Ukraine, a bouleversé tout un système vivant. En amont, le réservoir s’est vidé, laissant mourir poissons, mollusques et végétation aquatique. En aval, la crue a ravagé des habitats, submergé des espaces protégés et emporté déchets, sédiments et contaminants jusqu’à la mer Noire. Le Programme des Nations unies pour l’environnement prévient : une partie des dommages est probablement irréversible ; leurs conséquences se feront sentir pendant des décennies, au-delà des frontières ukrainiennes.


Kyiv qualifie cette destruction d’écocide, une infraction inscrite dans son code pénal. Mais nommer ne suffit pas : il faut documenter les dommages, établir les responsabilités et démontrer les liens entre la destruction du barrage et ses conséquences. L’enquête se poursuit dans un territoire où la guerre entrave l’accès aux sites et la collecte des preuves. Publiée en octobre 2023, une évaluation conjointe du gouvernement ukrainien et des Nations unies estimait à près de 14 milliards de dollars les dommages et pertes de la catastrophe, tous secteurs confondus. Ce montant n’est ni une facture exclusivement écologique ni une indemnité déjà reconnue par un tribunal.


Sur le fond découvert du réservoir, une autre histoire commence pourtant. Saules et peupliers s’installent, des zones humides se reconstituent sur une partie du Velykyï Louh, la « Grande Prairie » engloutie dans les années 1950. Des naturalistes demandent de ne pas noyer à nouveau ces milieux, tandis que les partisans d’une reconstruction invoquent notamment les besoins d’irrigation. Ce retour du vivant n’efface ni les morts ni la dévastation en aval. Il oblige à dissocier deux ambitions : réparer les dommages et reconstruire à l’identique. Rendre justice n’impose pas de remettre le paysage sous eau.


Oleksiy Vasyliuk, documenter la destruction, défendre la renaissance

« La nature n’attendra pas les décisions du gouvernement : elle restaure déjà activement les écosystèmes sur les terres asséchées. »— Ukrainian Nature Conservation Group, texte collectif auquel a contribué Oleksiy Vasyliuk, publié en ukrainien le 14 août 2023 ; traduction de la version anglaise.

Président de l’Ukrainian Nature Conservation Group, Oleksiy Vasyliuk rassemble des biologistes, des écologues et des géographes pour étudier les conséquences de la disparition du réservoir. Leur travail associe relevés de biodiversité, analyse des sols et suivi de la recolonisation naturelle. Il s’agit de produire une connaissance utilisable dans la recherche, les politiques de restauration et l’évaluation des dommages — plutôt que de laisser la guerre imposer ses images et ses récits.


Dès août 2023, Vasyliuk et plusieurs collègues défendent une position qui peut surprendre : condamner la destruction du barrage n’oblige pas à réclamer sa reconstruction. Le réservoir avait lui-même englouti des forêts alluviales, des prairies, des zones humides et des villages. Leurs observations montrent que les saules commencent rapidement à coloniser les terrains découverts ; ils proposent de laisser se reconstituer une mosaïque d’habitats plutôt que de remettre sous l’eau l’ensemble du territoire.


Cette position ne revient pas à présenter la catastrophe comme une bonne nouvelle. L’association détaille aussi les pertes d’organismes aquatiques, les dégâts dans les espaces protégés et les pollutions entraînées vers la mer. Elle défend une autre définition de la réparation : garantir l’accès à l’eau et répondre aux besoins humains tout en examinant les alternatives au retour du grand réservoir.


7. Bornéo et Sumatra : les forêts attendent, l’Europe reporte



À Bornéo et Sumatra, la disparition des orangs-outans commence souvent par celle de leur forêt. Les plantations de palmiers à huile fragmentent les habitats et multiplient les conflits entre humains et animaux. À Bornéo, au moins la moitié de la déforestation survenue entre 2005 et 2015 était liée à leur développement, selon l’Union internationale pour la conservation de la nature. Mais l’huile de palme n’est pas seule en cause : exploitation du bois, plantations destinées au papier, incendies et chasse participent au recul des grands singes.


Dans les forêts marécageuses, la destruction se poursuit sous terre. Drainées pour permettre les cultures, les tourbières s’assèchent : exposée à l’air, la matière organique se décompose et libère son carbone. Ces sols deviennent aussi vulnérables aux incendies. En septembre 2026, l’UICN alertait sur des feux touchant des habitats abritant plus de la moitié des orangs-outans de Bornéo. Les fumées affectent aussi les populations humaines, jusque dans les pays voisins. Biodiversité, climat et santé se trouvent pris dans la même spirale.


L’Europe a promis d’assumer sa part. Son règlement contre la déforestation importée doit notamment empêcher la mise sur le marché d’huile de palme issue de terres déboisées après le 31 décembre 2020. Mais l’échéance initiale de décembre 2024 a été repoussée deux fois : les principales obligations s’appliqueront le 30 décembre 2026 aux moyens et grands opérateurs, puis le 30 juin 2027 à la plupart des micro et petits opérateurs. Aux entreprises qui mettent les produits sur le marché de documenter leur origine et de vérifier leur conformité. Aux forêts, en attendant, de supporter le délai.

Farwiza Farhan, défendre la forêt avec ses habitants

Dans le nord de Sumatra, Farwiza Farhan défend l’écosystème de Leuser, dernier territoire où orangs-outans, tigres, éléphants et rhinocéros coexistent encore à l’état sauvage. Cofondatrice de HAkA, une organisation de protection de l’environnement établie en 2012, elle associe mobilisation locale, surveillance des atteintes à la forêt et action juridique.


Sa démarche ne sépare pas la conservation des conditions de vie des habitants. Les forêts protègent les bassins versants dont dépendent les villages, l’agriculture et l’approvisionnement en eau. Avec HAkA, elle aide les communautés à contester les projets et les décisions d’aménagement qui menacent ces équilibres. Le Whitley Fund for Nature a récompensé ce travail en 2016, puis soutenu son prolongement autour de la protection des bassins versants.


L’organisation a notamment contribué à une victoire judiciaire contre une entreprise de palmier à huile responsable d’incendies forestiers, condamnée à quelque 26 millions de dollars de sanctions et de réparation. Ce combat rappelle que la traçabilité européenne ne remplacera ni les droits des habitants ni l’application du droit indonésien : elle peut leur apporter un levier supplémentaire, à condition que les obligations soient effectivement contrôlées.


8. Mar Menor : une lagune peut-elle gagner son procès ?


Sur la côte de Murcie, la Mar Menor a longtemps reçu ce que les terres voisines rejetaient. Les nutriments issus de l’agriculture intensive ont nourri les proliférations d’algues ; leur décomposition a épuisé l’oxygène, jusqu’aux mortalités massives de poissons de 2019 et 2021. Aux pressions agricoles s’ajoutent l’urbanisation et les pollutions minières anciennes. Face à l’échec des protections existantes, des habitants ont voulu changer le statut de la lagune : non plus seulement un espace à défendre, mais un sujet capable de faire valoir ses propres droits.


Portée par 639 826 signatures, une initiative citoyenne a abouti à la loi du 30 septembre 2022. La Mar Menor et son bassin versant deviennent le premier écosystème européen doté d’une personnalité juridique, avec le droit d’exister, d’évoluer naturellement et d’être restaurés. Toute personne peut agir en leur nom devant la justice ou l’administration.


Quatre ans plus tard, la révolution avance dans les prétoires ; son efficacité écologique reste à démontrer. Selon ses avocats, la lagune est désormais partie à quatorze procédures. Mais un premier procès, suspendu dès son ouverture en mai 2026 faute d’un expert, a été renvoyé à septembre 2027 — un report contesté par un recours. Ses organes de représentation et de gouvernance n’ont été constitués qu’en mai 2025. À Strasbourg, une autre limite est apparue : la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré irrecevable une requête déposée en son nom, sans lui reconnaître, dans cette affaire, la qualité de victime d’une violation du droit d’accès à un tribunal. Cette décision n’annule pas ses droits en Espagne ; elle montre qu’ils ne franchissent pas automatiquement les frontières juridiques. La nature peut désormais plaider sa cause. Reste à obtenir que les pollutions cessent.

Teresa Vicente, faire entrer la lagune dans le droit

« Reconnaître que les entités naturelles […] sont des sujets de droits, c’est affirmer que la Terre a une dignité. »— Teresa Vicente, déclaration à l’occasion du prix Goldman 2024, reproduite par SOS Mar Menor ; traduction de l’espagnol.

Juriste et professeure à l’université de Murcie, Teresa Vicente a contribué à transformer une mobilisation locale en innovation législative. Son travail sur la justice écologique l’avait conduite à étudier les droits reconnus à des entités naturelles ailleurs dans le monde. Devant la dégradation de la Mar Menor, elle a proposé de transposer cette logique : reconnaître la lagune et son bassin comme sujets de droits, plutôt que de dépendre exclusivement des obligations de protection imposées aux autorités.


La force de cette démarche tient à sa dimension collective. En pleine pandémie, les bénévoles ont recueilli près de 640 000 signatures, au-delà des 500 000 nécessaires pour porter une initiative législative populaire devant le Parlement. La mobilisation a réuni des habitants, des associations et des défenseurs de la lagune autour d’un outil juridique dont l’article 6 ouvre largement l’accès à l’action : chacun peut défendre l’écosystème en son nom.


Récompensée par le prix Goldman en 2024, Teresa Vicente ne présente pas la loi comme l’achèvement du combat. L’enjeu est désormais de l’utiliser : faire reconnaître les atteintes, obtenir leur cessation et demander réparation pour l’écosystème lui-même. Le passage de trois procédures recensées en 2024 à quatorze en octobre 2026 montre que cet outil est mobilisé ; il ne permet pas encore de conclure à son efficacité écologique.


9. Guyane : l’or empoisonne l’Amazonie française


L’Amazonie est aussi française. En Guyane, l’orpaillage illégal détruit les forêts, bouleverse les rivières et contamine les chaînes alimentaires. L’orpaillage clandestin recourt au mercure pour amalgamer l’or ; le remaniement des sols libère aussi celui qu’ils contiennent naturellement. Transformé en méthylmercure dans les milieux aquatiques, ce métal se concentre jusqu’aux poissons prédateurs consommés par les habitants. Chez les Wayanas du Haut-Maroni, protéger la biodiversité signifie aussi protéger l’alimentation, la santé et la possibilité de vivre sur les terres coutumières.


Malgré les opérations de lutte, 189 chantiers clandestins ont été recensés en février 2026 sur le territoire du Parc amazonien de Guyane, un niveau record. Ce chiffre concerne le périmètre du parc, non l’ensemble du territoire guyanais. En juin, les autorités coutumières wayanas ont dénoncé l’insuffisance des dispositifs actuels et réclamé une action contre les réseaux qui organisent l’orpaillage illégal.


La contradiction française se joue aussi devant les juges. Le 21 mai, le tribunal administratif de la Guyane a reconnu les atteintes aux écosystèmes et le préjudice écologique culturel subi par les communautés du Haut-Maroni. Il a toutefois estimé que la carence fautive de l’État n’était pas caractérisée, compte tenu des moyens déployés, des mesures en cours et des contraintes de coopération avec les pays voisins. Les associations et les habitants requérants ont fait appel devant la cour administrative d’appel de Bordeaux. Sur le Maroni, protéger la biodiversité ne relève pas d’un engagement abstrait : il s’agit de pouvoir manger le poisson du fleuve sans s’empoisonner.

Linia Opoya et les victimes du mercure, défendre le droit de vivre au bord du fleuve

« Le problème du Haut-Maroni n’est pas l’absence d’action. Des actions, il y en a. Elles sont nombreuses. Elles sont documentées. Le problème est que ces actions ne règlent pas le problème. »— Lettre ouverte des autorités wayanas au préfet de Guyane, juin 2026.

Présidente de l’Association des victimes du mercure Haut-Maroni, Linia Opoya est aussi l’une des habitantes engagées personnellement dans le recours contre l’État, avec Michel Aloïke, chef coutumier de Taluen. Leur action relie ce que les politiques publiques traitent souvent séparément : la santé des populations, les écosystèmes et les droits des peuples autochtones.


L’association s’est constituée pour regrouper et informer les victimes, défendre leurs intérêts et répondre aux risques qui pèsent sur leur alimentation. Le poisson n’est pas ici un produit que l’on remplace simplement dans un panier de courses : il est au cœur de l’exposition au mercure des communautés du Haut-Maroni. Les recommandations sanitaires peuvent réduire les nouvelles contaminations ; elles ne suppriment pas leur source.


Avec plusieurs organisations locales et nationales, Linia Opoya porte donc la question sur le terrain de la responsabilité publique. L’appel déposé le 15 juillet 2026 demande l’annulation du jugement, la réparation des préjudices humains et écologiques et des mesures de protection du Maroni et de ses affluents. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer des orpailleurs : il s’agit de faire déterminer ce que l’État doit effectivement empêcher, réparer et garantir.


10. Madagascar : protéger la forêt sans condamner ses habitants


À Madagascar, perdre une forêt peut signifier perdre des espèces qui n’existent nulle part ailleurs. Environ 90% des espèces végétales et 85% des espèces animales de l’île sont endémiques, selon la Banque mondiale. Mais préserver cette richesse ne se résume pas à tracer des frontières autour d’aires protégées. Les forêts fournissent du combustible, des matériaux et des ressources alimentaires à des familles pour lesquelles les alternatives restent souvent hors de portée.


Le défrichement par brûlis ouvre des terres cultivables ; la production de charbon répond aux besoins de cuisson. Ces pratiques peuvent détruire les habitats, appauvrir les sols et fragiliser les bassins versants. Les interdire sans garantir l’accès à la terre, à l’énergie et à des revenus déplace le coût de la protection sur ceux qui ont le moins de moyens de le supporter. Une analyse environnementale publiée en 2022 par la Banque mondiale constate d’ailleurs que les bénéfices attendus de la gestion communautaire des forêts sur les conditions de vie ne se sont pas systématiquement matérialisés. Associer les habitants à la protection ne suffit pas si cette responsabilité ne s’accompagne pas de moyens et de bénéfices tangibles.


Dans le Grand Sud, la sécheresse et l’effondrement des récoltes aggravent encore la précarité. Le 15 octobre 2026, Action contre la faim alertait sur plus de 2,5 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire aiguë. Les forêts humides de l’Est et les milieux arides du Sud ne vivent pas la même crise. Mais une question les relie : comment demander à des familles de préserver les ressources de demain sans leur garantir de quoi vivre aujourd’hui ? Protéger le vivant exige aussi de sécuriser les moyens de vivre.

Lily-Arison René de Roland, former plutôt qu’imposer

« Nous voulons établir un système d’appartenance au niveau des communautés. Pour cela, nous impliquons les populations locales dans la gestion des aires protégées. »— Lily-Arison René de Roland, entretien à Sciences et Avenir, 13 octobre 2025.

Ornithologue malgache, Lily-Arison René de Roland dirige depuis 2004 le programme national du Peregrine Fund. Lauréat du prix d’Indianapolis en 2025, il a contribué à retrouver des oiseaux que l’on croyait disparus, à créer des aires protégées et à former plus de 130 étudiants malgaches aux niveaux master et doctorat. Son parcours témoigne d’une conservation conduite par des scientifiques malgaches, et non seulement définie depuis l’extérieur.


Son approche associe recherche et implication des riverains. Dans les sites suivis par son équipe, des habitants participent aux patrouilles et aux comptages d’oiseaux d’eau et de lémuriens. Des associations locales prennent part à la gestion, tandis que des clubs environnementaux sont développés dans les écoles. L’objectif est de faire de la protection une responsabilité partagée, plutôt qu’une interdiction imposée à des communautés tenues à distance.


Ce modèle ne suffit pas, à lui seul, à résoudre la pauvreté ou l’insécurité alimentaire. Il offre néanmoins une réponse concrète à l’une des contradictions de la conservation : les habitants ne peuvent être considérés simultanément comme les premiers responsables des destructions et comme les derniers destinataires des moyens de protection. Former des chercheurs, reconnaître les savoirs locaux et confier des responsabilités constituent une autre manière de répartir le pouvoir sur les territoires. Les expériences décrites par René de Roland donnent une traduction pratique à cette ambition, sans résoudre à elles seules la précarité des habitants.


Dossier réuni par Jean-Marc Adolphe et Nadia Mevel


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